‹ Louis XIV [i.e. Quatorze] et son siècleChapitre 11 sur 29 · IG · texte numérisé non relu

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Griefs de Louis XIV contre les Provinces-Unies. — Projet d*alliancc de la France avec rAnglclerrc. — M"* Henrieile lu^ociaieur. — Succès de sa mission. — Méconlenlouient de Monsieur. — (iriefis de Madame contre son mari. — Le chevalier de Lorraine. — Le roi prend faii et cause poui* Madame. — Colère du duc d'Orléans. — Maladie de Madame. — Elle se croit empoisonnée. —Opinion des médecins.— Progrès du mal. — Derniers n.oments de la princesse. — Conduite de Monsieur. — Visite du roi. — Mort de M*' Henriette. — Le crime est dévoilé. — Indulgence du roi.

Hlfe^^ !• traité d' Aî\-la-Chapello avait rapproché la rVaiico do la Hollande.

vi la Hollande n'avait pas vti sans inqniétude les progrès d'un si dangereux voisin que l'était Louis X I V.

Elle avait raison de s'inquiéter, car le roi de France ne cherchait qu'un prétexte pour traiter en ennemis ses anciens alliés. Ce territoire factice conquis sur des marais et des dunes, cette formidable marine, qui faisait entrer dans les ports de 1' I nde vingt vaisseaux hollan • dais contre un vaisseau français; ces arsenaux s'étendant d'un bout à l'autre du Zuiderzée, tout cela tentait trop fortement le roi, pour que Louis XIV, naturellement très faible en pareille matière, ne succombât point à la tentation.

De leur côté, l'importance que les Hollandais avaient prise .

LOUIS XIV BT SON SIKCI.B. ^37

(Lins leur inlervcntîoii entre la France et l'Espagne, leur avait exagéré leurs forces. Leurs presses mettaient au jour cinq ou six pamphlets par mois, dout deux ou trois pour le moins étaient dirigés contre la France. On frappait publiquement, à La Haie et à Amsterdam , des médailles où la majesté du roi de France n* était pas toujours respectée. Un de ces pamphlets disait que c'était aux Hollandais que l'Europe devait la paix, et que Louis XIY aurait été vaincu si la Hollande ne fût venue à son aide en pi^ovoquant la signature immédiate du traité. Une médaille représentait le soleil pâli et effacé avec cet exergue : In conspectu meostelit sol (1). Or, ce soleil non pluribus impar, c'est-à-dire qui en valait à lui seul une roule d'autres, ce soleil qui devait acquérir des forces à mesure qu'il s'élevait dans le ciel, ce soleil, c'étaient les armes parlantes, c'était la représentation visible du grand roi. L'insulte était donc non seulement patente , mais encore directe.

Toutes ces causes de guerre étaient bien petites et bien mesquines dans les cas ordinaires; mais c'était tout ce qu'il fallait dans le cas exceptionnel où l'on se trouvait. La guerre , décidée d'avance dans l'esprit de Louis XIY, fut bientôt décidée dans le conseil.

La première précaution à prendre dans une pareille entreprise, c'était de s'assurer la neutralité de l'Espagne et l'alliance de l'Angleterre. Le marquis de Vîllars fut envoyé à Madrid, pour faire comprendre au cabinet espagnol l'intérêt qu'il avait à l'abaissement des Provinces-Unies, ses ennemies naturelles. Quant au roi d'Angleterre, Charles II, ce fut un tout autre ambassadeur qu'on résolut de lui envoyer.

Louis XIY annonça un voyage à Dunkerque, et les courtisans furent conviés à ce voyage.

Tout ce que le roi savait déployer de grandeur fut mis au jour à propos de cette circonstance : trente mille hommes précédaient ou suivaient sa marche. Toutesa cour, c'est-à-dire la plus riche et la plus grande noblesse d'Europe, les plus gracieuses et les plus spirituelles femmes du monde, l'accompagnaient. La reine et Madame avaient presque un rang égal , et derrière elles venaient immédiatement, dans la même voiture , spectacle inouï, les deux maî-

(1) 1^ soleil s*est arrêté devai^t moi.

!2')8 I.OUIS \1V ET SON sikci.R.

tresses du roi, M"" de La Vallière et M"" de Moiitespan, qui , quelquefois même, montaient avecle roi et la reine dans un grand carosse anglais.

Madame était, en outre, accompagnée d'une charmante personne qui, elle aussi, avait ses instructions secrètes; c'était Louise- Renée de Panankoêt, appelée M"' de Keroualle. Elle avait été nommée, par Louis XIV, séductrice plénipotentiaire.

Le rôle était important et la mission difDcile : il fallait remporter sur sept maîtresses connues et qui jouissaient, en ce moment et toutes à la fois, du privilège, fort couru à cette époque en Angleterre, de distraire le monarque des ennuis que lui causaient rembarras de ses finances, les murmures de son peuple et les remontrances de son parlement.

Ces sept maîtresses étaient : la comtesse de Castelmaine , M"" Stewart, M"* Welles, fille d'honneur de la duchesse d'York, Nelly Gwyn, une des plus folles courtisanes du temps. Miss d'Avys, célèbre comédienne, Bell Orkay la danseuse, et enfin, une Moresse nommée Zinga.

Toutes ces intrigues politiques et amoureuses se faisaient au grand dépit deMonsieurquipestait, jurait, se dépitait, rabrouait Madame, comme dit Saint-Simon, mais ne pouvait rien empêcher. Monsieur était d'autant plus furieux, qu'on venait d'exiler sou favori, le chevalier de Lorraine. Nous verrons plus tard quelle terrible catastrophe produisit cet exil. Mais le roi fit semblant de ne pas voir la sourde opposition qu'il faisait, ou, s'il la vit, il ne s'en inquiéta point, et Madame n'en partit pas moins le 2ft ou le 25 mai pour Douvres, oii elle arriva le 26.

La négociation réussit au-delà des désirs de Louis XIY : Charles trouva M"*" de Keroualle charmante, et moyennant quelques millions et la promesse faite par sa sœur que M"* de Keroualle resterait en Angleterre, Charles promit tout ce qu'on voulut.

il est vrai que de son côté il détestait fort la Hollande dont les pratiques calvinistes mettaient éternellement tout son royaume en mouvement.

M"* de Keroualle resta en Angleterre, où le roi Charles 11 la fit duchesse de Portsmouth en 1673, et où le roi Louis XIV lui fit, la même année, don de la terre d'Aubigny, cette même terre qui avait été donnée en 1422, par le roi Charles Vil , à Jean Smart,

ruàLlC UBRART

AVrOK, LXNOX ImUMM rOUMDATXOHI

ni"'* OGi'iiticiic

LOUIS MV Kl SON sikci.K. 239

LOUIS XIV Kl SON SIKCLK. 239

comme une marque des grands et considérables services qu'il lui avait rendus dans la guerre contre les Anglais.

Lesservicesde M"* de Keroualle étaient d'uneaulre nalure;mais comme ils n'étaient pas moins grands que ceux de Jean Stuart, lx)uis XIY n'hésita point à leur donner la même récompense.

Un traité d'alliance entre Louis XIV et Charles II fut, en conséquence, préparé. Il contenait onze articles, dont le cinquième, c'est-à-dire le plus important de tous , était conçu en ces termes : f Lesquels seigneurs rois ayant , chacun en son particulier, beaucoup plus de sujets qu'ils n'en auraient besoin pour justifier flans le monde la résolution qu'ils ont prise de mortifier l'orgueil (les états-généraux des Provinces-Unies des Pays-Bas et d'abattre la puissance d'une nation qui s'est si souvent noircie d'une extrême ingratitude envers ses propres fondateurs et créateurs de cette république , et laquelle même a l'audace de se vouloir ériger aujourd'hui en souverains arbitres et juges de tous les autres potentats; il est convenu , arrêté et conclu que Leurs Majestés déclareront et feront la guerre, conjointement avec toutes leurs forces de terre et de mer, auxdits états-généraux des Provinces- Unies des Pays-Bas, et qu'aucun desdits seigneurs rois ne pourra faire de traité de paix, de trêve ou de suspension d'armes avec eux, sans l'avis et le consentement de l'autre, etc., etc. »

Les ratifications de ce traité devaient être échangées dans le courant du mois suivant.

On conçoit avec quels honneurs fut reçue à Calais l'ambassadrice qui apportait de si riches nouvelles. • On revint à Paris tout préparer pour la conquête; mais avant qu'on se mtt en route pour l'accomplir, une catastrophe aussi douloureuse qu'inattendue vint épouvanter la cour de France. Un cri poussé par Bossuet retentit par toute l'Europe : — Madame se meurt! Madame est morte!

Remontons aux antécédents de cette mort si soudaine et si dramatique.

Nous avons dit les jalousies et les plaintes de Monsieur à propos rfes galanteries de Madame. Il nous reste à dire les griefs de Madame contre Monsieur.

Il était impossible que deux frères se ressemblassent moins au physique et au moral que Louis XIV et son frère. Le roi était

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grand, avait les cheveux cendrés, un air mâle et une haute mine; Monsieur était petit , il avait les cheveux et les sourcils noirs, les yeux de couleur foncée, le nez grand, la bouche trop petite et de vilaines dents. Aucun des amusements des hommes ne lui convenait; on ne pouvait parvenir à le Taire jouer à la paume, à lui faire faire des armes; excepté en temps de guerre, il ne montait jamais à cheval, et les soldats disaient qu'il craignait plus le hàle que la poudre, les coups de soleil que les coups de mousquet. Mais, au contraire, il se plaisait à se parer et à s'habiller, mettait du rouge, se déguisait souvent en femme, dansait comme sMl eût été uno femme réellement, et n'avait, au milieu de toutes ces cbaiiiiantes fleurs de beauté écloses à la cour du roi son frère, jamais été accusé d'un de ces jolis péchés pour lesquels son frère avait si souvent besoin d'absolution.

M'"'' de Tiennes lui disait un jour : — Ce n'est pas vous, Monseigneur, qui déshonorez les femmes , ce sont les femmes qui vous déshonorent.

On parlait d'un pari qu'avait fait M"*' de Monaco, pari dont sa beauté lui rendait le gain facile auprès de tout autre homme, et que cependant elle avait perdu près de Monsieur.

En échange , si Monsieur n'avait pas de maîtresses, il avait des favoris. Ces favoris étaient le comte de Beuvron , le marquis d'Effiat , petit-fils du maréchal , et Philippe de Lorraine Armagnac , chevalier de Malte, appelé ordinairement le chevalier de Lorraine. Ce dernier était le principal favori de Monsieur.

Le chevalier de Lorraine, né en 1643, était âgé de 26 ou 27 ans. C'était, dit la princesse. Palatine, deuxième femme de. Monsieur, un drôle bien fait, et contre lequel on n'aurait rien eu à dire, si l'intérieur eût ressemblé au dehors.

Madame était jalouse du chevalier de Lorraine bien autrement qu'elle ne l'eût été d'une maîtresse : cette intimité de Monsieur avec un beau jeune homme dont les mœurs passaient pour être horriblement dissolues, la révoltait. Elle profita du degré de faveur où, d'avance, l'avaient mise les services qu'elle allait rendre au roi, pour lui demander l'exil du chevalier, exil qui lui fui d'autant plus facilement accordé, que Louis écoutait lui-même avec impatience tous ces bruits que faisaient naître les singulières habitudes de son frère.

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J.e chevalier de Lorraine reçut donc Tordre de quitter la France.

A cette nouvelle, Monsieur commença par s'évanouir, puis il fondit en larmes, puis il vint se jeter aux pieds du roi; mais il n'eu put rien obtenir. Alors, en proie au plus violent désespoir, il quitta Paris et alla s'ensevelir dans son château de Villers-Coterets.

Mais Monsieur n'était point de nature à bouder longtemps; sa colère s^évapora en flamme et en fumée; Madame, contre laquelle surtout était soulevée cette colère, protesta qu'elle n'était pour rien dans l'exil du chevalier. Le roi offrit des dédommagements ; Monsieur les accepta et revint à la cour, le cœur gros encore , mais étouffant son chagrin intérieur. Il continua de vivre avec le roi et avec Madame comme il avait vécu jusques-là.

Il avait suivi la cour à Dunkerque et amassé de nouveaux déplaisirs dans tout ce voyage. Madame, pendant son séjour en Angleterre, avait raccommodé Buckingham avec le roi, et Monsieur n'avait point oublié que Buckingham avait affiché d'une façon sfbndaleuse son amour pour celle qui allait devenir sa femme.

Puis ce voyage lui avait encore donné un autre sujet de jalousie. Madame , disait-on , aurait , eu Angleterre , écouté d'une oreille peu sévère les galanteries de son neveu James, duc de Montmouth, fils naturel de Charles H , le même qui fut exécuté le 15 juillet 1685, pour rébellion contre Jacques II. Mais, hàtons-nous de le dire , ce bruit auquel Monsieur, dans la disposition d'esprit où il se trouvait, ajoutait ou faisait semblant d'ajouter foi, n'avait jamais eu grande consistance à la cour.

Enfin, comme nous l'avons dit, on était revenu du voyage de Flandre, et Madame, dans toute la joie du résultat de la négociation qu'elle venait de terminer d'une façon si habile, dans tout l'orgueil de la puissance que lui donnait ce résultat, tenait sa cour à Saînt-Cloud depuis le 2/i juin , tandis que le chevalier de Lorraine était allé promener son dépit à Rome, d'où, selon toute probabilité , il ne devait pas revenir tant que Madame conserverait son crédit près du roi.

Le 29 juin, qui était un dimanche. Madame se leva de bonne heure et descendit chez Monsieur qu'elle trouva au bain. Ellç causa longtemps avec lui et en sortant entra chez M"' de Lafayette , et comme celle-ci s'informait de sa santé, elle lui répondit que cette

â/iâ

LOUIS XlV.Ki SON SlIiCLE.

santé était bonne et qu'elle avait passé une excellente nuit. Puis elle remonta chez elle.

Un instant après M'"* J^afayette, à sou tour, monta chez la princesse.

La matinée se passa comme d'habitude; on vint la prévenir que la messe était prête : elle alla Tentendre.

Au retour elle passa chez M"* d'Orléans, sa fille, dont un célèbre peintre d'Angleterre était occupé à faire le portrait. I.a conversation roula sur le voyage d'Angleterre , et la princesse fut fort gaie.

En revenant elle demanda une tasse d'eau de chicorée. On la lui apporta ; elle la but et dina comme d'habitude.

Après le dfner on passa che2 Monsieur, dont le même peintre

anglais faisait le portrait. Pendant la séance Madame se coucha sur des carreaux, ce qui lui arrivait souvent, et s'endormit.

Pendant son sommeil, son visage se décomposa si étrangement que M"" de Lafayctte, qui était debout près d'elle, s'en effraya au point qu'elle écrit dans ses mémoires :

« Je fus surprise de ce changement, et je pensai qu'il fallait que son esprit contribuât fort à parer son visage, puisqu'il le rendait si agréable quand elle était éveillée, et qu'elle l'était si peu quand

elle était endormie. J'avais tort néanmoing^ ajoute-t-ellc , de Taire cette réflexion , car je Tavais vue dormir plusieurs fois et je ne Tavais pas vue moins aimable. »

Une douleur d'estomac réveilla Madame , et elle se leva avec un visage si défait , que Monsieur lui-même en Tut surpris et s'en inquiéta.

Elle passa au salon où elle s'arrêta à parler avec Boisfranc , trésorier de Monseigneur, tandis que Monsieur descendait pour aller à Paris. Sur l'escalier, Monsieur rencontra M""* de Mecklemboiirg et remonta avec elle dans le salon. Madame quitta Boisfranc et alla au-devant de l'illustre visiteuse. En ce moment M*"' de Ganiache lui apporta, dans sa tasse particulière, de l'eau de chicorée qu'elle venait de demander pour la seconde fois et que l'on tenait toujours prête dans Tantichambre. M^'deLafayetteen avait de son côté demandé un verre, et elle but de cette eau de chicorée en même temps que Madame.

LatassedestinéeàMadame et le verre destiné àM'^'de Lafayette leur furent présentés par M*"* Gordon , dame d'atours de la princesse; mais, avant même que la princesse eût fini son verre et le tenant encore d'une main. Madame porta l'autre à son côté en s'écriant:

— Ah! quel point de côté ! quel mal I je n'en puis plus!..

En prononçant ces paroles, elle rougit excessivement; mais presque aussitôt elle pâlit d'une pâleur livide en disant :

— Qu'on m'emporte! qu'on m'emporte ! je ne puis plus me soutenir.

M"* de Lafayette et M"' de Gamache prirent la princesse sous les bras ; elle marchait toute courbée et ne pouvait se soutenir. On la déshabilla; pendant qu'on la déshabillait, ses plaintes redoublèrent et ses douleurs étaient si violentes que , malgré elle , les larmes coulaient de ses yeux.

A peine fut-elle au lit que les douleurs augmentèrent encore; elle se jetait de côté et d'autre, comme une personne prête à entrer en convulsions. On alla en toute hâte quérir son premier médecin, M. Esprit; mais il dit que c'était une colique ordinaire et commanda les remèdes pratiqués en pareille circonstance, et cependant Madame continuait de crier que c'était un confesseur qu'il

244 r.ouîs xiv bt son siècle.

lui fallait et non un médecin , attendu que la chose était plus grave qu*on ne le croyait.

Monsieur était agenouillé devant le lit de la princesse ; la malade le vit dans cette posture et lui jeta les bras au cou en s'écriant: — Hélas I Monsieur, vous ne m'aimez plus et il y a longtemps; mais cela est injuste, car jamais je ne vous ai trahi.

Cette voix avait un accent si lamentable que tous les assistants se mirent à pleurer.

Toutes ces différentes phases s'étaient succédé depuis une heure à peine. Tout à coup Madame s'écria que cette eau qu'elle avait bue était sans doute du poison ; qu'on avait peut-être pris une bouteille pour l'autre ; qu'elle sentait qu'elle était empoisonnée, et que si on ne voulait pas qu'elle mourût, il fallait lui donner dn contre-poison.

Monsieur était près de Madame au moment où ce cri de douleur lui échappa ; il ne parut ni ému ni embarrassé , et dit fort tranquillement : — Il faut faire boire de cette eau à un chien.

M"'' Desbordes, première femme de chambre de Madame, s'approcha et dit que ce n'était pas sur un chien qu'il fallait faire cette expérience, que c'était elle qui avait préparé l'eau, qu'elle était sûre qu'aucune substance nuisible n'y était mêlée, et que c'était à elle de donner la preuve de ce qu'elle avançait.

Elle se versa en conséquence un verre de cette eau et but.

On apporta alors de l'huile et du contre-poison.

Sainte-Foy , premier valet de chambre de Monsieur, proposa de la poudre de vipère. Madame accepta, en lui disant: — J'ai confiance en vous, Sainte-Foy, et de votre main je prendrai tout.

Les drogues qu'elle avait prises provoquèrent des vomissements, mais des vomissements imparfaits, qui ne servirent qu'à la fatiguer, au point qu'elle n'avait plus, disait-elle elle-même, la force de crier.

A partir de ce moment , Madame se regarda comme perdue et ne songea plus qu'à supporter ses douleurs avec patience. Depuis quelques instants déjà, elle avait fait demander un prêtre. Monsieur dit à M"* de Gamacbe de tâter le pouls de la malade; elle obéit et sortit de la ruelle épouvantée en disant qu'elle n'en trouvait plus et que Madame avait déjà les extrémités froides. Mais le

médecin soutint toujours que c'était une colique cl déclara qu'il répondait de Madame.

Le curé de Saint-CIoud était arrivé. On prévint la princesse de sa présence ; elle le fit approcher de son lit, et comme une de ses femmes la soutenait dans ses bras, elle ne voulut point permettre qu'elle s* éloignât et se confessa devant elle.

Oh avait déterminé de la saigner. Madame avait demandé que ce fût au pied ; le médecin préféra que ce fût au bras. On craignit que cette détermination ne la contrariât ; mais sans aucune autre objection , elle dit qu'elle était prête à faire tout ce qu'on exigerait d'elle; que tout lui était indifférent à cette heure, attendu qu'elle se sentait mourir.

11 y avait déjà plus de trois heures qu'elle était dans cet état et que le mal allait toujours empirant, lorsqu'arrivèrent deux médecins, Gueslin, qu'on avait envoyé chercher à Paris, et Vallot, qu'on avait envoyé chercher à Versailles. Aussitôt que la malade les vit, elle leur cria qu'elle était empoisonnée, et qu'ils eussent à la traiter en conséquence.

Les nouveaux venus l'examinèrent, puis se réunirent en consultation avec M. Esprit, et tous trois revinrent dire à Monsieur qu'il ne s'inquiétât point de la princesse et qu'ils répondaient d'elle.

Mais Madame continua d'affirmer qu'elle sentait mieux sa souffrance que personne et qu'elle s'en allait mourant.

11 y eut alors un mieux apparent qui n'était rien qu'une plus grande faiblesse. Vallot s'en retourna à Versailles vers les neuf heures et demie, et les femmes demeurèrent à causer autour du lit de la malade. En ce moment l'une d'elles se hasarda de dire qu'elle allait mieux. Alors , avec cette impatience si pardonnable à la personne qui souffre : — Cela est si peu véritable, dit -elle , que si je n'étais pas chrétienne , je me tuerais. Il ne faut souhaiter de mal à personne, ajouta-t-elle, mais je voudrais bien que quelqu'un pût sentir un moment ce que je souffre, pour connaître de quelle nature sont mes douleurs.

Deux heures s'écoulèrent encore pendant lesquelles les médecins, comme si Dieu les eût frappés d'aveuglement, attendirent lin nrieux qui ne venait pas , répondant d'elle et lui donnant , au lieu d'antidote, un bouillon, sous prétexte qu'elle n'avait rien pris

:2/i6 r.ouis xiv et son sikclr.

de la journée. Mais à peine eut-elle avalé le bouillon que les douleurs redoublèrent.

Au milieu de ce redoublement de douleurs le roi arriva.

Il avait plusieurs fois envoyé de Versailles afin de savoir de ses nouvelles, et à cbaque fois Madame lui avait, sans qu'il en crût rien, fait répondre qu'elle se mourait. Enfin M. de Créquy, qui avait passé à Saint-Cloud en allant à Versailles , avait dit au roi qu'il la croyait réellement en grand danger; alors le roi l'avait voulu voir.

Il était onze heures du soir lorsqu'il arriva.

La reine et la comtesse de Soissons étaient venues avec lui ; M"*" de La Vallière et de Montespan étaient venues ensemble.

Le roi fut efirayé des ravages que le mal avait déjà faits , et comme on venait de changer la malade de lit , les médecins , qui virent alors son visage , commencèrent à douter de leur science. En conséquence, ils examinèrent Madame avec attention , tâtèrent les extrémités et les sentirent froides, cherchèrent le pouls et ne le trouvèrent plus.

Ils dirent alors au roi que cette froideur et le pouls qui s'était retiré étaient une marque de gangrène, et qu'il fallait envoyer chercher le viatique.

On parla de faire venir un chanoine de grand mérite, nommé le père Feuillet. Madame approuva ce choix et demanda seulement que l'on se hâtât.

Alors le roi, qui s'était éloigné du lit pour causer avec les médecins , s'en rapprocha.

— Ah! Sire, lui dit M"* Henriette, vous perdez la plus véritable servante que vous ayez jamais eue et que vous aurez jamais.

— Rassurez - vous , lui dit le roi, vous vous trompez, vous n'êtes point en si grand péril que vous dites, et cependant je suis, je l'avoue, étonné de votre fermeté que je trouve grande.

— Ohl Sire , reprit-elle, c'est que je n'ai jamais craint la morl, mais seulement de perdre vos bonnes grâces.

Cette fermeté-là prouva au roi que l'auguste malade n'avait aucun espoir. Il lui dit alors adieu en pleurant.

— Adieu, Sire, dit-elle, la première nouvelle que vous aurez demain sera celle de ma mort.

LOUIS \1V Kl SON SIKCLB. ^47

Le roi sortit; on reporta Madame dans son grand lit. En ce moment un hoquet lui prit.

— Ah ! monsieur, dit-elle au médecin , c'est le hoquet de la mort.

En effet, les médecins déclarèrent quMI n'y avait plus d'espérance.

Le chanoine qu'on avait envoyé chercher arriva; il parla à la malade avec austérité; mais il la trouva dans des dispositions qui laissaient l'austérité du prêtre loin de celle de la pénitente.

Sur ces entrefaites arriva l'ambassadeur d'Angleterre. A peine Madame Teut-elle aperçu qu'elle reprit sa force pour lui dire de s'approcher, et elle lui parla du roi son frère : la conversation avait lieu en anglais ; mais comme le mot poison est le même dans les deux langues , il était facile aux assistants de deviner sur quel sujet roulait la conversation.

Le chanoine craignit que cette conversation qui pouvait éveiller des haines dans le cœur de la princesse, ne fût dangereuse à son salut.

— Madame , lui dit-il, l'heure est venue de sacrifier votre vie à Dieu et de ne point penser à autre chose.

Madame fit signe qu'elle était prête à recevoir le viatique, qu'elle reçut effectivement avec autant de courage que de religion.

Alors Monsieur se retira à son tour ; mais Madame le fit rappeler pour l'embrasser une dernière fois^, après quoi Madame l'invita elle-même à s'en aller, lui disant qu'il l'attendrissait.

Les médecins proposèrent un nouveau remède ; mais Madame, avant de rien prendre, demanda l'extréme-onction.

M. de Condom (f) arriva comme elle la recevait; on l'avait ciy< voyé prévenir en même temps que M. Feuillet. Il lui parla de Dieu avec cette éloquence et cette onction qui piaraissaient dans tous SCS discours; et comme il lui parlait , sa femme de chambre s'étant approchée de Madame pour lui donner quelque chose qu'elle demandait, elle dit en anglais à cette femme de chambre : — Quand je serai morte, donnez à M. de Condom l'émeraude que j'avais Tait faire pour lui.

Et comme, après cette interruption , il s'était remis à lui parler

,1) Bossaett qui irétait pas encore évéque de Meaux.

2/i8 LOUIS XIV ST SO.N SIÈCLK.

de Dieu, la malade se sentit prise d'une envie de dormir qui n'était rien autre chose qu'une défaillance; mais elle s'y laissa tromper un instant.

— Mon père, dit-elle, ne pourrais-je pas prendre un peu de repos?

— Prenez., ma fille, répondit-il, et pendant ce temps je vais prier Dieu pour vous.

11 fit effectivement quelques pas pour se retirer, mais Madame le rappela, disant qu'à cette fois elle sentait bien qu'elle allait expirer.

A ces mots, M. de Condom se rapprocha et lui donna le cnicifix qu'elle baisa avec ardeur. Le prélat continuait à lui parler, et elle lui répondait toujours avec un jugement aussi sain que si elle n'eût pas été malade, jusqu'à ce que sa voix s'affaiblit. Alors de ses mains mourantes elle fixa, pour ainsi dire, le crucifix sur sa bouche ; mais bientôt elle perdit ses forces comme elle avait déjà perdu la voix , et le crucifix cessant d'être maintenu par ses mains glissa près d'elle. Elle eut alors dans la bouche deux ou trois petits mouvements convulsifs qui se terminèrent par un soupir. C'?t«it le dernier.

Ainsi expira MJ^'^^% à deux heures et demie

du matin, nefaf heures ïifprèstivoir, ressenti les premières atteintes du mal. < ^ ^o^i-i.^ / : • ...

A peine Màdome^^râte 'ntôrie , que cette accusation d'empoisonnement qu'elle avait portée tout haut à plusieurs reprises, retentit au milieu du silence funèbre, et que chacun s'enqiiit des circonstances qui pouvaient amener quelque éclaircissement, t. Or voici les bruits qui se répandirent et auxquels s'attache, il faut le dire, une gravité devenue historique.

Nous avons dit que l'eau de chicorée que prenait habituellement Madame se plaçait toujours dans l'armoire d'une des antichambi^s de son appartement. Cette eau de chicorée était dans un pot de porcelaine; près de ce pot étaient une tasse et un autre pot dans lequel était de Teau ordinaire pour le cas où Madame trouverait cette eau de chicorée trop amère.

Le jour même où Madame mourut , un garçon , entrant à Timprovisle, trouva le marquis d'EfSat occupé à cette armoire. Il courut aussitôt à lui et lui demanda ce qu'il faisait là.

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Ma Toi ! dit le marquis avec la plus grande tranquillité, je vous demande bicu '^^Ha" ^^^ ^"^^ ^nvaic nhinH ;<>^-»>..>:«-^«i^^---*«"

Cela fui exécuté comme le roi Tavait dit; puis on vint le prévenir, à rbeure indiquée, que Tbomme en question attendait.

Louis se leva et se rendit aussitôt dans la chambre où était cet liomme.

Alors renvoyant M. de Brissac et son valet de chambre afin de rester seul avec l'accusé , et prenant ce ton et ce visage qui n'appartenaient qu'à lui :

— Mon ami , lui dit-il en le regardant des pieds à la tête , écoutez-moi bien; si vous m'avouez tout, que vous me répondiez la vérité sur ce que je veux savoir de vous, quoi que vous ayez fait , je vous pardonne et il n'en sera plus jamais question ; mais prenez garde à ne me pas déguiser la moindre chose, car, si vous le faites, vous êtes mort avant de sortir d'ici.

— Sire, répondit l'homme tremblant et rassuré à la fois, c'està-dire tremblant de la menace et rassuré par la promesse; que Votre Majesté m'interroge , je suis prêt à répondre.

— Bien. Madame n'a-t-elle pas été empoisonnée?

— Oui, Sire.

Le roi pâlit légèrement.

— Par qui ? demanda-t-il.

— Par le chevalier de Lorraine , répondit Purnon.

— Comment cela se peut-il? il est hors de France!

— 11 a envoyé le poison de Rome.

— Qui l'a apporté?

— Un gentilhomme provençal , nommé Morel. (O

— Et savait-il la commission dont il était chaîné ?

— Je ne croîs pas , Sire.

— A qui a-t-il remis le poison?

— Au marquis d'Efllat et au comté de Beuvron.

— Quelle chose a pu les déterminer à ce crime?

— L'absence du chevalier de Lorraine, leur ami, absence qui nuisait fort à leurs affaires , et la certitude que tant que Madame vivrait, le chevalier ne reprendrait pas sa place près de Monsieur.

— Est-il vrai que d'Efliat ait été vu par un garçon de chambre au moment où il accomplissait le crime?

— Oui, Sire.

— Mais comment, si l'eau de chicorée a été empoisonnée, les

autres personnes qiiî ont bu de cette eau en même temps que la princesse, n'ont-elles éprouvé aucune atteinte ?

— Parce que le marquis d'Effiat avait prévu ce cas, et empoisonné seulement la tasse de Son Altesse, dans laquelle personne ne buvait qu'elle.

— Et comment l'avait-îl empoisonnée ?

— En frottant avec le poison ses parois intérieures.

— Oui, murmura le roi , oui , cela explique tout.

Puis faisant un effort pour rendre son visage plus sévère encore et sa voix plus menaçante : — Et mon frère , dit-il , savait-il quelque chose de tout ce complot?

Et il attendit avec anxiété.

— Non, Sire, répondit Purnon , aucun de nous trois n'était assez sot pour le lui dire ; il n'a point de secret, et nous aurait perdus.

A cette réponse, dit Saint-Simon , le roi fit un grand AH !... comme un homme oppressé qui respire tout d'un coup.

— Voilà, dit-il, ce que je voulais savoir; mais m'en assurezvous bien?

— Je vous le jure. Sire, répondit Purnon.

Alors le roi , presque consolé de la mort de Madame par cette idée que Monsieur n'y avait eu aucune part , rappela M. de Brissac , et lui ordonna d'emmener Purnon hors du château, et , une fois là , de le laisser libre.

Il ne fut point tiré d'autre vengeance de la mort de cette charmante princesse qui donnait le ton à toute la cour, et qui a laissé dans l'histoire de cette époque un souvenir si triste et si douloureux ; et même la lettre suivante prouve que Monsieur, usant de son influence sur le roi, obtint bientôt, non seulement le pardon, mais le retour de son favori.

Lettre DE M. de Montaigu a milord ârlington.

« MHordv Je ne suis guère en état de vous écrire moi-même, étant tellement in* commode d'une chute que f ai faite en versant , que j*ai peine h remuer le bras et la main. Pespère pourtant de me trouver en état, dans un jour ou deux, de me rendre à Saint-Germaio.

« Je n'écris présentement que pour rendre compte à votre grandeur (tune chose que je crois pourtant que vous savez déjà : <fest que Con a permis au cfie»

valier de Lorraine de revenir à la cour, et de servir à C armée en qualité de maréchal-de-camp. (1)

« Si Madame a été empoisonnée , comme la plus grande partie du monde le croit ,* tonte la France le regarde comme son empoisonneur, et s^étonne avec raison que le roi de France ait si peu de considération pour le roi notre maître que de lui permettre de revenir à la cour, vu la manière insolente dont il en a toujours usé envers celte princesse pendant sa vie. Mon devoir nf oblige à vous dire cela afin que vous le fassiez savoir au roi et qu'il en parle fortement à l'ambassadeur de France , s'il le juge à propos, car je puis vous assurer que c'est une chose qu'il ne saurait souffrir sans se faire tort »

Malgré cette lettre, le chevalier de Lorraine /noo seulement resta impuni , mais encore, s'il Taut en croire Saint-Simon, il Ail comblé de charges et de bénéflces. Pourtant, malgré tout cela, il mourut si pauvre , quoiqu'il eût cent mille écus de revenus à peu près, que ses amis furent forcés de le faire enterrer.

Sa mort, au reste, fut digne de sa vie. Le 7 décembre 1702, causant debout au Palais-Royal près de M"*' de Mare, gouvernante des enfants de M. le duc d'Orléans, il lui racontait qu'il s'était livré à la débauche toute la nuit. Mais , au moment où il lui disait les plus grandes horreurs du monde , il fut frappé d'apoplexie, perdit aussitôt la parole , et peu de temps après expira.

(i) Ce pacage est ^crit en chifl'res dans la leUn! originale.

CIIAPITKK WXIX,

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