‹ Louis XIV [i.e. Quatorze] et son siècleChapitre 10 sur 29 · CHAPITRE XXXVll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVll

Conséquence de la mort d'Anne d'Autriche. — Rcrroidissement du roi pour M"' de La Vallièrc. — Commencement de M"' de Montespan. — La princesse de Monaco.

— Caractère de la nouvelle favorite.— Préparatifs de guerre. — Campagne de Flandre. — Rudesse de Louis XIV. — Amours de la grande Mademoiselle avec Lauzun.

— Portrait.de- LailïuhC —.Son origine. — Causes de son rapide avancement. — Il se fait mettre â la fiàsiille.:.-^;Sa grossièreté. — Le roi consent d*abord à son mariage. -7 Itf^âb^cri déterminent le roi à donner son consentement. — Dernières années du duc de Ueaufojt^. •r&.Sa fin, mystérieuse.

A mort de la reine-mère ne fil aucun changement dans les affaires publiques, dont, depuis longtemps, elle ne se mêlait plus; mais elle laissa un grand vide à la cour. Anne d'Autriche connaissait tout le monde à cette cour; elle savait la naissance et appréciait le mérite de chacun. Fière comme une Autrichienne, polie comme une Française, régulière comme une Espagnole, elle tenait chacun à la distance qui convenait, et ce que Louis XIV regretta surtout en elle, ce furent ces règles d'étiquette dont Anne d'Autriche savait faire des devoirs, et que Louis XIV fut obligé de convertir en lois^J).

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LOUIS XIV BT SON SIBGLE. 223

M"" de La Vallîère était toujours la sultane favorite. Cependaut eu acquérant des droits sur Louis XIY comme mère , elle avait beaucoup perdu de ses charmes comme maîtresse. Sa frafcheur, sa principale et Ton pourrait presque dire sa seule beauté, avait disparu , et Ton commençait à s'apercevoir à la cour que le roi ne Taimait plus que de cet amour languissant et fatigué qui ne demande pas mieux que de changer d'objet. Le moment était bon pour briguer la survivance de cet amour qui s'en allait mourant. Une des plus jolies femmes de la cour le comprit et en profita : c'était M*"' de Montespan.

Déjà, avant elle, une autre femme avait tenté ce qu'elle allait entreprendre et était parvenue à rendre Louis XIV infidèle, sinon inconstant. Cette femme , c'était la princesse de Monaco, la gracieuse fille du comte de Grammont et par conséquent la sœur du comte de Guiche. Mais ce caprice n'avait eu que la durée du désir qui l'avait fait naître et du plaisir qui l'avait satisfait.

Soit qu'elle fût plus adroite , soit qu'elle eût plus de charmes réels, il n'en fut pas ainsi de M'"" de Montespan.

Françoise Athénaïse de Rochechouart de Mortemar, marquise de Montespan , que nous avons déjà introduite dans les fêtes de Fontainebleau sous le nom de M""" de Tonnay-Charente qu'elle portait à cette époque , était née en 16&1 , et en 1663 avait épousé Henri-Louis de Pardaillan de Gondrin , marquis de Montespan , lequel était d'une illustre famille de Gascogne, mais dont l'antiquité cependant ne pouvait lutter avec celle des Mortemar "'^ Il avait obtenu pour eUe, par le crédit de Monsieur, une place de dame du palais de la reine , et cette superbe beauté de la race des Mortemar, héréditaire comme l'esprit dans cette illustre famille, avait produit le plus grand effet sur tout le monde. Chacun alors s'était approché d'elle pour lui faire la cour; mais elle n'avait voulu écouter personne , et le marquis de la Fare dans ses Mémoires se cite lui-même comme un des malheureux que les beaux yeux de la marqidse de Montespan avaient faits.

Le roi ne fit point d'abord attention à elle, et ce fut peut-être en ce moment qu'elle prévint son mari que Louis XIY l'avait remarquée et qu'il eût à l'emmener en province; mais comme le péril ne parut pas imminent au marquis , il n'en fit rien.

Cependant M*"* de Montespan se mettait à la fois bien avec la

reine en disant, un jour qu'on parlait de M"^ de La Vallière devant Marie-Thérèse :

— Si j'étais assez malheureuse pour qu'il m'arrivât ce qui lui est arrivé, je me cacherais pour tout le reste de ma vie.

£t en même temps elle se faisait l'amie de M"' de La YaUière , en se glissant près d'elle et en l'accompagnant partout. Dans le ballet des Muses, de Benserade, elle représentait une bergère et récita des vers qui exprimaient les amours d'une rose pour le soleil. Le roi la remarqua.

M"*' de Montespan, comme nous l'avons dit, avait beaucoup d'esprit. M'°° de Sévigné, qui était bon juge en pareille matière, lui fait sur ce point la part large et belle. Le roi parut rencontrer avec plaisir chez M"' de La Vallière cette belle et spirituelle personne. La pauvre duchesse qui sentait l'amour de Louis s'en aller, qui ne voyait plus même son royal amant aussi régulièrement que par le passé, crut que c'était un moyen de le ramener à elle que de se lier davantage avec son amie.

Ce qui devait arriver arriva : c'est-à-dire qu'en présence de ces deux femmes , l'une douce , timide et dévouée , l'autre spirituelle et artificieuse, l'amour du roi commença, à mesure qu'il s'éteignait pour M'"' de La Vallière, à s'allumer pour M"** de Montespan.

Cependant , sur ces entrefaites , on faisait des préparatifs de campagne. Louis XIV, qui cherchait une guerre, prit pour prétexte les droits de la reine sur le Brabant, la Haute-Gueldre, le Luxembourg, Mons, Anvers, Cambrai, Malines, le Limbourg, Namur et la Franche-Comté. La disposition de la coutume de Brabant déclarait dévolus aux enfants du premier mariage les biens du père survivant à l'exclusion des enfants du second lit : en vertu de ce droit Marie-Thérèse , sortie du premier mariage de Philippe IV avec Elisabeth de France , réclamait la succession à ces provinces. 11 est vrai qu'elle y avait renoncé par son contrat de mariage ; mais par son contrat de mariage aussi cinq cent mille écus d'or avaient été promis, qui n'avaient point été payés, et Louis XIV argua du défaut de paiement de cette dot pour s'emparer des villes sur lesquelles la reine avait des prétentions.

On fit alliance avec le Portugal, ennemi naturel de l'Espagne, et avec les Provinces-Unies , qui ne voyaient pas sans inquiétude un voisin catholique et superstitieux si près d'elles.

Notre marine, qui, à l'époque où M. de Beaufort avait fait Texpédition de Gigeri, avait pu fournir à peine seize navires de troisième ordre , présentait alors , tant dans les ports de Brest que dans celui de Rochefort, un effectif de vingt-six vaisseaux, de six frégates légères , de six brûlots et de deux tartanes.

La maison du roi seule montait à 5,&00 hommes.

11 y avait en outre 26 régiments de cavalerie française formant 20,000 hommes à peu près ; 6 régiments de cavalerie étrangère montant à 2,872 hommes , et 2 régiments de dragons montant à 948 hommes ; 46 régiments d'infanterie française formant un effectif de 83,157 hommes; enfin, 14 régiments d'infanterie étrangère présentant un chiffre de 36,256 hommes.

Total: 148,397 hommes.

C'était la plus forte armée qu'une puissance européenne eût jamais mise sur pied depuis les croisades.

Un nouveau ministre de la guerre avait été nommé presque à cette occasion : c'était Louvois, fils de Letellier.

La campagne fut un voyage de cour.

Ce fut pendant cette campagne surtout que le roi se rapprocha

de M"' de Montespan. Toujours préoccupée de l'idée que c'était T. II. 29

un moyen de voir elle-même plus souvent le roi, M"' de LaVallière n'essaya pas même de s'opposer à ce qu'il vit son amie ; mais enfin elle comprit la faute qu'elle avait faite. Un jour elle fit des reproches au roi, et le roi impatienté , dans un de ces mouvements àe dureté qui lui étaient si habituels, jeta sur ses genoux son petit chien épagneul nonuné Malice , en lui disant : ,,T-rjJenez, Madame, c'est assez pour vous. . , Et il. passa chez M'"'' de Montespan dont la chambre était proche ^e p^Uç.^^ la duchesse.

pie ç^ moment la pauvre La Yallière , qui avait toujours voulu S€;.|aii:e iUusion, n'eut même plus la satisfaction de douter.

La reine, de son côté, en voyant ce nouvel amour, voulut faire quelques observations ; mais Louis ne les reçut pas mieux que celles q^e's'éUât permises M""* de La Yallière.

— Est-ce que nous n'avons pas le même lit. Madame? demandat-ili.;.-/.

— Si fait. Sire, répondit la Reine.

— Eh bien ! dit Louis, que pouvez-vous demander de plus?

' 'Get lamour faisait grand bruit; mais un autre, qui ne causait pas moins de rumeur à la cour vers le même temps, était celui de la grande Mademoiselle pour Laqzun.

M"' de Montpensier, la petite-fille d'Henri IV, l'orgueilleuse fille de Gaston , l'amazone d'Orléans , l'héroïne du combat du faubourg Saint-Antoine, la grande Mademoiselle, l'héritière unique de tous les fiefs d'Orléans, riche de sept cent mille livres de rente, la grande Mademoiselle enfin qu'il avait été question de marier à des princes, à des rois, à des empereurs, était amoureuse d'un simple gentilhomme et allait l'épouser.

C'était une nouvelle que M"* de Sévigné donne, dans une de ses lettres, à deviner en cent et en mille.

Entrons dans quelques détails sur celui qu'elle aimait, et dont nous avons déjà prononcé le nom à propos du voyage de Bretagne où Fouquet fut arrêté.

Antonin Nompar de Caumont, duc de Lauzun, né en 1632, c'està-dire six ans avant le roi, était venu à Paris sous le nom de marquis de Puyguilhem : c'était, au dire de Saint-Simon qui, au reste, 00 le sait, n'avait pas l'habitude de flatter ses portraits, un petit

homme blondin, bien pris dans sa taille, de physionomie haute et spirituelle, plein d'ambition, de caprices et de Tantaisies, jaloux de tout, jamais content de rien, voulant toujours et en toutes choses dépasser le but où tout autre que lui se serait arrêté, lïaturellement chagrin, solitaire, sauvage; ce qui ne Tempèchait point d'être Tort noble dans ses façons, méchant et malin par nature, plein de traits cruels et de sel cuisant; toutefois bon ami quand il Tétait, ce qui était rare; bon parent volontiers, épousant avec ardeur les' intérêts ou les querelles de sa famille, cruel aux défauts des autres, habile à trouver et à donner des ridicules , extrêmement bravé et dangereusement hardi; courtisan tantôt insolent et moqueur, tantôt bas jusqu'au valetage ; plein de recherche, d'industrie, de rêves et d'intrigues pour arriver à ses fins; terrible aux ministres, 'rédouté de tous, et d'autant plus inquiétant qu'il était près du maître ; sans cesse plein de projets imprévus, capricieux, impossibles, mài^ spécieux et séduisants. '

Vers 1658, il apparut tout à coup à Paris, venant de Gascogne,^ sans biens, mais avec cette ferme confiance en Tavenir qui avait fait et fera presque toujours réussir ses compatriotes. Il était quelque peu parent du duc de Grammont, et se recommanda de lui Lé vieux maréchal était fort bien en cour, dans la considération dés ministres, dans la confidence du cardinal et de la reine-mère. Son fils, le comte de Guicbe, dont nous avons si souvent parlé, était déjà à cette époque la fleur des braves et le favori des danies. 11 introduisit Puyguilhem chez la comtesse de Soissons, d'où le foi ne bougeait guère. Le jeune homme plut à Louis, qui lui donna, en le nommant capitaine, son régiment des dragons du roi ; bientôt après , le tenant dans une faveur de plus en plus grande , il lé fit gouverneur du Berri, maréchal-de-camp, puis enfin créa pour lui la charge de colonel général des dragons.

Quelque temps après, le duc de Mazarin, dont nous connaissons les pieuses folies à propos des belles statues de son oncle , voulut se défaire de sa charge de grand-mattre de l'artillerie. P*uyguilhem apprit cette résolution, courut au roi et lui demanda cette place. Le roi, qui ne savait rien refuser à son favori, la lui promit, mais à la condition que jusqu'au moment de sa nomination il garderait le secret le plus absolu. C'était surtout pour échapper aux observations que ne manquerait pas de lui faire son nouveau m^-;

nistre de la guerre Louvoîs, eDDemi tout particulier du candidat, que le roi lui recommandait ce silence. Puyguilbem promit tout ce que le roi voulut.

La chose allait donc se faire, lorsque le matin même du jour oii le roi la devait signer, Puyguilhem, qui avait ses grandes entrées, alla attendre la sortie du roi du cabinet des finances, dans une pièce, dit Saint-Simon, où personne n'entrait pendant le conseil, et qui était située entre celle où toute la cour attendait et celle où le conseil se tenait. Là, pour son malheur, Puyguilhem trouva Nyert, premier valet de chambre en quartier : un premier valet de chambre est une puissance. Puyguilhem voulut se faire un ami de celui-là ; il lui conta quelle cause l'amenait et quelle espérance il avait conçue.

De Nyert, de son côté, avait un ami à se faire, c'était le ministre; il écouta Lauzun jusqu'au bout. Quand il eut fini, regardant tout à coup à sa montre , comme si une idée inattendue lui était passée par la tête, il feignit d'avoir oublié d'accomplir un ordre que le roi lui avait donné; puis sortant vivement, il monta quatre à quatre l'escalier qu'on appelait le petit degré, entra chez Louvois, et lui annonça une chose à laquelle celui-ci était loin de s'attendre : c'est qu'au sortir du conseil Lauzun allait être déclaré maître de l'artillerie.

Louvois demeura stupéfait : il haïssait Lauzun, qui était un ami de Colbert. Une si haute charge relevant du département de la guerre, donnée à un homme du caractère de Lauzun, lui promettait une foule de désagréments. Il embrasse Nyert, l'envoie reprendre avec Lauzun la conversation où il l'a laissée, saisit le premier papier venu pour se faire un prétexte d'entrée près du roi, et pénètre dans la chambre du conseil. Le roi, surpris de le voir, se lève, va à lui. Louvois l'entraîne dans l'embrasure d'une fenêtre, lui dit qu'il sait tout, exagère les défauts de Lauzun, et déclare que cette nomination est une source de querelles futures entre lui et le grand-maitre, querelles qui nuiront non seulement à l'unité du service, mais encore à la tranquillité de Sa Majesté, qui sera constamment prise pour arbitre.

Le roi n'avait eu qu'un but eh recommandant le secret à son favori, c'était de cacher ce qu'il voulait faire pour lui à Louvois, dont il avait d'avance deviné l'opposition : aussi rien ne pouvait

lui être plus désagréable que Tindiscrétion qu'avait commise Puyguilhem ; car de soupçonner un autre, il n'y avait pas moyen. Aussi, lorsque le roi sortit du conseil, au lieu de s'arrêter, passa-t-il devant lui sans rien dire. Puyguilhem demeura étourdi, et tout le reste de la journée, prit à tâche de se trouver sur le passage du roi; mais c'était chose inutile : le roi semblait ne l'avoir jamais vu. Enfin, au petit coucher, Lauzun se hasarda de s'avancer vers le roi et de lui demander s'il avait signé son brevet ; mais Louis XIY lui répondit de ce ton sec, si alarmant pour un favori :

— Cela ne se peut pas encore ; on verra.

Il était visible que quelque chose était survenu qui avait tout bouleversé. Lauzun s'informa, s'inquiéta, s'enquit : nul ne put rien lui dire. Il résolut de s'adresser à M"" de Montespan.

M~* de Montespan avait quelques obligations à Lauzun. D'abord on parlait de relations intimes qui auraient eu lieu entre elle et Puyguilhem; ensuite on disait que, devant le roi, le complaisant favori s'était non seulement retiré, mais encore qu'il avait aidé à aplanir certaines difficultés avec une adresse et une obligeance qui n'avaient pas peu contribuée lui faire obtenir du roi cette promesse imprudente que le roi venait de retirer.

Puyguilhem, comme nous l'avons dit, s'adressa donc à M"' de Montespan. Celle-ci lui promit monts et merveilles ; cependant , malgré ces promesses, huit jours s'écoulèrent sans rien amener de satisfaisant pour Lauzun.

Mais ces huit jours n'avaient point été perdus. Lauzun, se doutant que M*"' de Montespan le leurrait de fausses promesses, les avait employés à se faire l'amant de sa femme de chambre. Arrivé «m point où cette fille ne lui pouvait plus rien refuser, il exigea d'elle qu'elle le cachât sous le lit de sa maîtresse au moment même où le roi, qui, ainsi que nous l'avons vu, passait toutes les nuits chez sa femme, viendrait à son heure accoutumée chez M"*' de Montespan.

C'était vers trois heures de l'après-midi que Louis XIV avait l'habitude de faire ses visites amoureuses. A deux heures et demie, Lauzun fut introduit par la camérière dans la chambre à coucher, oh il prit son poste.

Il n'attendit pas longteny)s. A peine avait-il tiré les courtines, que le roi et M"** de Montespan entrèrent, et s'approchèrent de

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Lauzun de telle Taçon qu'il lui fût impossible de perdre un seul mot de ce qu'ils disaient.

Le hasard servit l'écouteur à souhait. La conversation tomba sur lui, et alors il apprit tout : l'indiscrétion de Nyert, la terreur de Louvois, et surtout le peu de zèle que mettait la favorite à servir ses intérêts.

Un mouvement perdait Lauzun sans miséricorde. Il resta immobile et sans baleine pendant tout le temps que le roi et M'"* de Montespan demeurèrent dans la chambre, c'est-à-dire pendant plus de deux heures; puis Louis et sa maîtresse étant sortis, il se retira à son tour, alla rajuster sa toilette et revint se coller à la porte de W de Montespan, qui avait répétition pour un ballet.

Elle sortit et trouva Lauzun qui l'attendait. Le solliciteur lui offrit la main de la façon la plus galante, et lui demanda si, durant la visite que le roi lui avait faite, elle avait eu l'obligeance de songer à lui.

M*"' de Montespan lui fit alors l'énumération de toutes les bonnes paroles qu'elle avait, à ce qu'elle assurait, dites au roi, et qui ne pouvaient, à son avis, manquer de produire un excellent effet. Lauzun la laissa bien s'enferrer; puis, lorsqu'elle eut dit tout ce qu'elle avait à dire, il se pencha à son oreille :

— Il n'y a qu'un petit malheur à tout cela, dit-il.

— Et lequel? demanda M"" de Montespan.

— C'est que, depuis un bout jusqu'à l'autre, vous en avez menti comme une coquine.

M™* de Montespan jeta un cri et voulut quitter le bras de lauzun ; mais il la retint presque de force.

— Oh ! attendez au moins, que je vous prouve que je sais ce que j'avance.

Et il lui raconta d'un bout à l'autre tout ce qui s'était dit et fait dans cette chambre , où cependant le roi et M"*' de Montespan croyaient bien n'être ni vu» ni écoutés.

Tout ce récit bouleversa tellement M"" de Montespan, qu'en entrant dans la salle du ballet, elle s'évanouit.

Le roi, tout effrayé, accourut à elle, et Lauzun se retira comme par respect. Le soir, M"* de Montespan raconta toute l'affaire à son royal amant.

Le roi était furieux ; cependant, comme il ignorait d'oii Lauzun

avait appris tous ces détails, il ne dit rien, et se contenta de tourner le dos à Lauzun. Mais celui-ci n'était pas homme à le tenir quitte à si bon marché. Il épia le roi, et comme il avait les grandes entrées, un beau matin il parvint à se trouver seul avec lui. Alors, s'approchant de Louis XIY :

— Sire, lui dit-il, j'avais cru que tout gentilhomme était obligé de tenir une parole donnée, et que le titre de roi n'était qu'une raison de plus pour tenir cette parole. Il paraît que je m'étais trompé.

— Que voulez-vous dire. Monsieur? demanda Louis XIV.

— Je veux dire que Votre Majesté m'avait positivement promis la chaîne de grand-maître de l'artillerie, et qu'elle ne me l'a point donnée.

— C'est vrai, dit le roi, je vous l'avais promise, mais à une condition , c'est que vous me garderiez le secret, et vous ne me lavez point gardé.

— C'est bien^ dit Lauzun; puisqu'il en est ainsi, je n'ai plus qu'une chose à faire, c'est de briser mon épée, afin que l'envie ne

me reprenne jamais de servir un prince qui manque si vilainement à sa parole.

Et joignant le fait à la menace , Lauzun tira effectivement son épée , la brisa sur son genou et en jeta les deux morceaux aux pieds du roi.

La colère monta au visage de Louis XIY comme une flamme. Il leva sur Tinsolent la canne qu'il tenait à la main ; mais presque aussitôt s' élançant vers une fenêtre : — Oh ! non , s*écria-t-il en rouvrant, il ne sera pas dit que j'aurai frappé un homme de qualité.

Et jetant sa canne par la fenêtre il sortit.

Le lendemain Lauzun fut conduit à la Bastille. Le même jour rartillerie fut donnée au comte de Lude.

Mais telle était Tinfluence de Lauzun sur le roi , que celui-ci lui envoya à la Bastille le grand-maitre de sa garde-robe, pour lui proposer, en échange de la charge qu'il n'avait pu lui donner, la place de capitaine des gardes du roi , vacante par l'abandon qu'en faisait le duc de Gesvres, lequel achetait, du comte de Lude, la place de premier gentilhomme ; mais I^auzun se fit prier. Enfin pourtant il accepta, sortit de la Bastille, alla saluer le roi, prêta serment de sa nouvelle charge et rendit les dragons.

Quinze jours après tout était sur le même pied qu'auparavant , et Lauzun obtenait encore la compagnie des cent gentilshommes de la maison du roi au bec de corbin qu'avait eue son père , et était fait lieutenant-général.

Ce n'est pas tout : nous avons dit que M""' de Monaco avait été un instant la maîtresse du roi; mais ce que nous n'avons pas dit, c'est que Lauzun avait d'abord eu ses bonnes grâces quand elle était encore M"' de Grammont. Or Lauzun, qui l'avait véritablement aimée, ne lui pardonna point d'avoir cédé au roi. Aussi, un jour qu'il était allé à Saint-Cloud, trouvant Madame assise à terre sur le parquet pour se rafraîchir, et près d'elle M'"" de Monaco, sa surintendante , à demi couchée et une main renversée, il fit si bien , qu'en coquetant avec les dames, il posa le talon de sa botte dans la main de M"**" de Monaco, et pirouettant sur lui-même, salua la princesse et s'en alla.

De cette nouvelle impertinence il n'était rien résulté, soit que M"" de Monaco eût gardé pour elle la douleur de sa main écrasée, soit que le roi eût préféré son favori à son ancienne maîtresse. Lauzun continua donc avec le plus grand succès ses excentricités ,

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comme on dirait de nos jours, el il poussa bientôt la hardiesse jusqu'à parler non seulement d'amour, ce qui n'eût rien été , mais encore de mariage à la grande Mademoiselle, propre cousine du roi.

C'était là une bien autre affaire que celle de l'artillerie , et cependant , au grand étonnement de tout le monde , le roi consentit à ce que , malgré sa petite noblesse de Gascogne , Puyguilhem devint son cousin.

Tout était fini, arrêté, conclu, si Lauzun, avec sa vanité ordinaire , n'eût point retardé son mariage pour faire Taire des livrées à toute sa maison , et n'eût point tenu à ce que ce mariage Tût célébré à la messe du roi.

C'était par trop de confiance dans sa fortune, et Lauzun fut puni de ce défi porté au sort. Cette fois ce ne fut point Louvois qui vint faire des représentations au roi , ce furent Monsieur et M. le Prince , lesquels firent si bien , que le roi retira sa promesse.

Mademoiselle jeta feu et flamme ; mais Lauzun , contre toute attente, fit d'assez bonne grâce au roi le sacrifice de cette illustre union.

Maintenant , hâtons-nous de dire que ce n'était point par amitié pour Lauzun ou par condescendance pour sa cousine que Louis XI Y avait donné son consentement à un mariage si disproportionné. Non, l'homme qui un jour, dans un moment de franchise politique, avait dit : l'État, c'est moi, n'avait point de ces faiblesseslà; non, ce consentement, jugé de tant dejaçons différentes, n'était rien autre chose qu'un calcul.

Mademoiselle était la seule opposition qui fût restée à la cour ; c'était l'incarnation de la Fronde disparue, ou peu s'en fallait, de la société nouvelle. Mademoiselle, épousant un prince du sang, donnait au passé une importance qui pouvait se refléter dans l'avenir; Mademoiselle, épousant Lauzun, restait la plus riche héritière de France, mais descendait de son rang de princesse du sang à celui de femme d'un simple gentilhomme.

Au reste, vers le même temps, disparaissait de la scène du inonde un des hommes qui avaient joué l'un des principaux rôles dans cette Fronde déjà oubliée , et dont le hasard vient de nous faire dire un dernier mot.

C'était le grand amiral de France, M. de Beaufort.

:2ââ tocjis \iv KT SOS sikclb.

M. de Beaulbrt avait été envoyé par Louis XIV au secours de Candie , qu'assiégeaient les Turcs. Seulement , pour ne pas se brouiller avec le Grand Seigneur, le roi de France avait substitué le pavillon de Sa Sainteté au sien.

Sortie de Toulon , le 5 juin 1669, la flotte du duc de BeauFort , à part une forte raffale du nord-ouest qui avait démâté la Sirèiw à lahauteurdes tlesd'Hyèrcs, avait eu un temps magnifique; le 17, vers la pointe de la Morée , on avait rencontré quatorze bâtiments vénitiens chargés de chevaux destinés à la cavaleHe française.

On arriva en vue de Candie, et Tescadre mouilla dans une assez mauvaise rade ouverte au nord et située sous les murs de la ville, que l'on appelait la Fosse. Les Turcs étaient maîtres de toute l'île, excepté de la capitale.

En abordant dans Ftle , qui appartenait alors aux chrétiens , Achmet Pacha avait prédit cet envahissement successif par une parabole. Jetant son sabre au milieu d'un large tapis :

— Messieurs , avait-il dît, qui de vous prendra mon cimeterre sans marcher sur le tapis?

Comme le cimeterre était bien loin de la portée de la main , personne ne songea même à essayer, et tous répondirent que c'était une chose impossible.

Alors Achmet Pacha saisissant le bout du tapis l'avait roulé petit à petit jusqu'à ce que le cimeterre se trouvât à la portée de son bras; puis prenant le cimeterre sans avoir effectivement marché sur le tapis : —Voici, dit-il, comment je réduirai Candie, pied à pied avec le temps. (1)

La nuit venue , M. de Beaufort se rendit , avec ses principaux officiers, chez M. de Saint-André Montbrun qui commandait la place. La ville n'était plus qu'un monceau de ruines.

L'explication entre le grand amiral et le marquis de Saint-André fut grave. On était loin de se douter en Europe de l'état où les infidèles avaient réduit Candie. L'ambassadeur, qui avait sollicité le secours de la France, avait parlé d'une garnison de 12,000 hommes qui défendait cette vi!le, quand à peine il en restait 2,500.

Cependant un tel secours, venu avec tant d'appareil, ne pouvait pas se contenter de soutenir le siège, enfermé dans la

l) Kugèiic Sue, Histoire de la Marine,

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vilte : Thonneur du drapeau Trançais voulait que Ton combaltir.

Hue attaque fut résolue pour la nuit du 2& au 25 juin.

On employa les nuits du 20 au 23 à débarquer les troupes.

Le dernier conseil se tint le 2&, à sept heures du soir.

A trois heures du matin la sortie eut lieu. Elle était commandée par HM. de Beaufort et de Navailles.

La première attaque fut faite par M. de Dampierre : ses soldats trouvèrent les Turcs encore engourdis par le sommeil , de sorte que Ton put croire d*abord à une espèce de victoire.

Mais en fuyant ils mirent le feu aux mèches de quelques barils de poudre qui éclatèrent au milieu des vainqueurs.

Tout à coup le bruit se répandit que le terrain était miné , et une terreur panique succéda à ce premier sentiment d'orgueil qu'avaient éprouvé nos soldats, en voyant qu'ils venaient de remporter une si facile victoire. MM. de Beaufort et de Navailles aperçurent les fuyards qui revenaient vers eux en criant : Sauve qui peut!

Alors MM. de Beaufort et de Navailles donnèrent avec tout ce qu'ils avaient d'hommes, criant : arrête, arrête j et frappant les fuyards tantôt du plat , tantôt de la pointe de leur épée.

Mais rien ne fit : la panique était telle que ce ne furent point les troupes fratches qui aiTôtèrent les fuyards, mais les fuyards qui entraînèrent les troupes fraîches.

M. de Beaufort n'était pas homme à fuir comme les autres. Au milieu de la déroute générale , il rassembla un groupe de gentilshommes, et, levant son épée :

— Allons, messieurs, dit-il, montrons à ces chiens de parpaillots qu'il y a encore des gens en France, qui savent mourir quand ils ne savent pas vaincre.

Et il s'enfonça dans les rangs des Turcs où il disparut.

Et tout fut dit. Jamais on ne revit M. de Beaufort; jamais on n'en entendit parler davantage, et jamais on n'en eut de nouvelles, quelque démarche que l'on fit pour y parvenir.

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