CHAPITRE XL
Paix de >jiinègue, 1678. — Coup d'œil rélrospeciif. — Louis XIV ei les poètes. — Le vieux Corneille vengé par le roi. — Vers à ce sujet. — Conspiration da chevalier de Rohau. — Sa fin. — Les empoisonneurs. — La poudre de succession. — La Voisin.
— La Vigoureux. — La Chambre ardente. — Consultation de Monsieur. — Le diable lui apparaît. — La Voisin et ses habitués. — Conjuration du cardinal de Bouillon. — La Reynie et la comtesse de Soissons. — Exécution de La Vigoureux.
— Fin de La Voisin.
ous ne suivrons pas, dans leurs phases si variées de succès et de revers, ces longues guerres de Flandre et d'Allemagne, dans lesquelles Condé et Turenne soutinrent leur réputation, et où le prince d'Orange fit la sienne. Nous en consignerons seulement les causes et les résultats.
Louis XIV avait commencé la guerre contre la Hollande avec l'alliance de l'Europe entière; mais, peu à peu, les souverains, ses alliés, s'inquiétant de sa grande puissance, s'étaient éloignés de lui en le voyant à la porte de La Haye et d'Amsterdam. L'Espagne s'était d'abord déclarée contre la France; ensuite l'Empire, devenu menaçant, avait armé et marché contre nous; enfin l'Angleterre, échappant à notre influence, après avoir proclamé sa neutralité, s'était faite notre ennemie. La guerre déclarée aux Provinces-Unies était devenue européenne. Nous nous étions
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levés pour écraser une petite république, nous avions affaire maintenant non seulement à cette petite république que nous n'avions point écrasée, mais encore à trois grands royaumes.
La Suède seule nous était restée fidèle.
Louis comprit que si Ton voulait traiter avec tous les coalisés à la fois, les prétentions des uns exciteraient les prétentions des autres, et qu'on n'arriverait jamais ainsi à la fin des exigences et par conséquent des négociations. Il recommanda donc à ses plénipotentiaires de traiter séparément avec chaque puissance.
Ce fut d'abord la Hollande, qui avait le plus souffert, qui était la plus fatiguée, et qui se sépara la première. D'ailleurs elle n'était pas sans inquiétudes sur celui-là même qui l'avait défendue et sauvée : Guillaume d'Orange avait grandi dans la lutte, et avec lui le parti féodal. On parlait de son mariage avec la fille ainée du duc d'Yorck. Dès lors , le stathoudérat ne devenait-il pas une chose inquiétante pour les Provinces-Unies? La paix était donc également désirée à La Haye et à Versailles ; aussi les conditions en furent-elles bientôt arrêtées. Louis s'engageait à évacuer toutes ses conquêtes de Hollande et rendait Maestricht à la république. Le prince d'Orange obtenait la restitution de tous les biens qu'il avait en France par origine de famille, droit de conquête ou d'héritage; enfin les frais de la guerre restaient de chaque côté au compte de celui qui les avait faits.
L'Espagne vint après; la paix fut moins avantageuse pour elle que pour la Hollande. Elle cédait à la France le comté de Bourgogne, Yalenciennes , Bouchain, Cambrai, Aire, Saint- Omer, Maubeuge , Dinant et Charlemont.
Le traité avec l'empereur fut signé le dernier : Louis rendait Philipsbourg à l'Empire; l'empereur cédait Fribourg à la France; enfin le duc de Lorraine rentrait dans son duché, sauf la ville de Nancy, réunie au domaine de la couronne.
Ce furent ces traités, signés le 10 août 1678 avec les Provinces- Unies, le 17 septembre de la même année avec Charles II, et le 5 février 1679 avec l'empereur, qu'on appela la Paix de Nimègue.
Deux grandes catastrophes avaient signalé cette guerre : le Palatinat avait été brûlé , et M. de Turenne coupé en. deux par un boulet de canon.
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Voyons maintenaut ce qui s'était passé à Paris tandis qu'on se battait en Hollande et en Allemagne.
La guerre ne nuisait en rien aux progrès des arts. Le roi venait prendre ses quartiers d'hiver à Paris, et M"' de Montespàn, au plus ' haut de sa faveur et de sa puissance, s'était fait une cour des grands poètes et des grands artistes : La Fontaine faisait ses fables ; Boileau chantait Louis sur tous les tons ; Molière faisait représenter le Malade imaginaire; Racine, Bajazet, Mithridate, Iphigénie et Phèdre; et Corneille, Pulchérie et Suréna.
Mais pour ce dernier le public devenait injuste : depuis plus de vingt ans il n'avait pas eu un succès qui ne fût contesté. Louis XIY résolut de le venger, et, pendant l'automne de 16'^6, il fit représenter les principaux chefs-d'œuvre de l'auteur du Cid.
Rien n'est perdu avec les poètes : le vieux Corneille, à 75 ans,
retrouva toute la verve de sa jeunesse pour lui adresser les vers
suivants :
Est-il vrai, grand monarque, et me pois-je vanter Que tu prennes plaisir à me ressusciter? Qu*au bout de quarante ans Cinna, Pompée, Horace, Reviennent à la mode et retrouvent leur place ? Et que rheureux brillant de mes jeunes rivaux N'ôte point Fancien lustre à mes premiers travaux?.. Achève : les derniers n'ont rien qui dégénère , Rien qui les fasse croire enfants d'un autre père. Ce sont des malheureux étouffés au berceau Qu'un seul de tes regards tirerait du tombeau. On voit Seriorius, Œdipe, Rodogune, Rétablis par ton choix dans toute leur fortune ; Et ce choU ferait voir qu'Olhon et Suréna Ne sont point des cadets indignes de Cinna. Le peuple, je l'avoue, et la cour les dégradent : Je vieillis ou du moins ils se le persuadent ; Pour bien écrire encor J'ai trop longtemps écrit , Et les rides du front passent jusqu'à l'esprit. Mais contre ces abus que j'aurais de suffrages , Si tu donnais le lien à mes derniers ouvrages 1 Que de cette bonté l'impérieuse loi Ramènerait bientôt et peuple et cour vers moi ! « Tel Sophocle à cent ans charmait encore Athènes , Tel bouillonnait encor son vieux sang dans ses veines. Diraient-ils à l'envi, lorsqu'OEdipe aux abois De cent peuples pour lui gagna toutes les voix.» Je n'irai pas si loin , et si mes quinze lustres Font encor quelque peine aux modernes illustres.
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S1I en est de flchenx Jusqu^à s'en chagriner.
iÔoU.
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S11 en est de fâcheux Jusqu'à s'en chagriner.
Je n'aurai pas longtemps à ]es importuner.
Quoi que Je puisse faire , ils n'en ont rien à craindre ;
C'est le dernier éclat d'un Teu prêt à s'éteindre :
Sur le point d'expirer il tâche d'éblouir.
Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir.
Souffre, quoi qu'il en soit, que mon âme ravie
Te consacre ce peu qui lui reste de vie.
Je sers depuis douze ans , mais c'est par d'autres bras
Que Je verse pour toi du sang dans les combats;
J'en pleure encore un flls (1) et tremblerai pour l'autre
Tant que Mars troublera ton repos et le nôtre.
Mes terreurs cesseront enGn par cette paix
Qui fait de tant d'États les plus ardents souhaits.
Cependant s'il es^vrai que mon zèle te plaise.
Sire, un bon mot de grâce au père de La Chaise. (2)
Aux tragédies que nous venons de nommer et qui avaient le privilège d'émouvoir le cœur de nos ancêtres , s'était jointe une tragédie véritable qui avait produit une profonde sensation, non seulement dans Paris, mais par toute la France. Nous voulons parler de l'exécution du chevalier de Rohan.
Le chevalier de Rohan était Breton : c'était un beau jeune homme de 26 à 28 ans qui était venu à la cour et qui y avait eu de grands succès près des femmes. On citait même, au nombre des conquêtes qu'il y aurait feites, les deux sœurs, M"** de Thianges et de Montespan. Bref, pour une cause ou pour une autrç, le chevalier s'était retiré mécontent.
L'œil actif de l'Espagne le suivit dans sa retraite et l'atteignit dans son château. 11 y avait de grands mécontentements en France pour les impôts, qu'à chaque instant créait Colbert. On chanson* naît tout haut l'élève comme on avait chansonné le maître ; seulement on payait avec plus de peine encore que du temps de la Fronde.
Les gentilshommes de la Bretagne et de la Guyenue, provinces qui s'étaient longtemps regardées comme indépendantes, avaient toujours conservé des relations avec cette Espagne, habituée à infiltrer son or dans nos guerres civiles. Des propositions furent faites
(1) Le second ûls de Corneille était lieutenant de cavalerie Iorsqu*il fut tué.
(2) Ce dernier vers est une apostille à la demande qu*ll avait faite d'un bénéfice pour son troisième fils, pour lequel il obtint Tabbaye d*Aigues- Vires, près de Tours.
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au chevalier de Rohan. Il était mécontent, ambitieux de bruit plus encore que de places et d'honneurs, il accepta. La Hollande se joignit à r Espagne pour doubler les subsides. Une espèce de philosophe , nommé ÀiQnius Van Enden, fut dépêché au chevalier. Tandis que Roban dressait un plan de révolte , Van Enden dressait un plan de république. Il y avait donc non seulement crime de haute trahison contre la personne du roi , mais encore projets de changements des constitutions de TÉtat.
La Normandie devait se soulever. On livrait à la Hollande le Havre et Honfleur. En même temps les Espagnols entraient dans cette Guyenne encore chaude des guerres civiles de la Fronde , encore peuplée de châtellenies, laquelle voyait avec peine le niveau delà toute-puissance monarchique s'étendre sur les têtes féodales. Mais Louis XIY avait porté loin Tart de la diplomatie et Finvestigation des ambassades. La conjuration fut découverte à temps; un seul soulèvement eut lieu en Bretagne à propos de Timpôt sur le tabac, et le chevalier, arrêté, fut amené à Paris, où son procès s'instruisit criminellement à la Tournelle.
Rohan fut condamné à être décapité, et Affinius Van Enden à être pendu. Le supplice eut lieu sur la place de la Bastille.
Ce fut une chose grave que celte mort. Depuis les exécutions de Richelieu, et il y avait de cela plus de trente ans, on n'avait rien vu de pareil. Cette fois Louis XIV s'était montré inflexible.
Mais les esprits furent détournés de c^tte grande catastrophe par de singulières inquiétudes qui se répandaient dans la société. Depuis la mort si tragique de M"'* Henriette, amenée, comme nous l'avons dit, par le poison, une foule de morts instantanées, subites, aux causes inconnues, avaient eu lieu. On parlait d'un bureau de magie et d'incantation, d'une fabrique de poisons terribles que , dans leur manie de tout frivoliser, les Parisiens avaient baptisés du nom de poudre de succession.
Deux Italiens, l'un nommé Exili, l'autre nommé Destinelli, avaient, disait-on, trouvé, en cherchant la pierre philosophale, le secret de ce poison qui ne laissait aucune trace. La Brinvilliers , la première, en avait fait l'essai sur le lieutenant-général d'Aubray , et celui-ci était mort et avait été enteiTé sans que le moindre soupçon s'élevât contre la coupable.
Bientôt La Voisin, célèbre tireuse de cartes du temps, qui avait sa
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réputation de devineresse établie dans la plus haute société parisienne, avait vu tout le parti qu'elle pouvait tirer de cette adjonction à son commerce. Dès lors, non seulement elle prédisait aux héritiers la mort de leurs riches parents, mais encore elle s'engageait à leur livrer, pour ainsi dire, l'événement qu'elle avait promis. Elle s'associa La Vigoureux , autre sorcière comme elle , et i deux prêtres , nommés Lesage et d' A vaux.
Le résultat de cette association fut ce surcroît de crimes dont nous venons de parler, et qui commença à efirayer tellement Louis XIV, que l'érection d'une Chambre ardente, ayant mission de juger les coupables, fut ordonnée.
L'établissement de cette juridiction exceptionnelle fournit au Parlement , depuis si longtemps muet , une occasion de se plaindre ; c'était en effet un empiétement sur ses attributions. Mais il lui fut répondu que , pour juger des crimes oii peut-être allait se trouver compromis tout ce que la cour avait de plus élevé, il fallait ' un tribunal secret comme ceux de Venise et de Madrid.
La Reynie, lieutenant de police, fut un des présidents de cette chambre.
La Voisin , La Vigoureux et les deux prêtres furent arrêtés ; les interrogatoires tenus secrets. Mais, à travers le mutisme des juges, voici ce qui transpira relativement aux hauts personnages de la cour.
D'abord ce fut Monsieur dont on s'occupa. Monsieur était venu deux fois consulter La Voisin, en la compagnie du chevalier de Lorraine, du comte de Beuvron et du marquis d'Effiat.
La première fois qu'il vînt, c'était pour savoir ce que serait devenu un enfant mâle dont M™* Henriette avait dû accoucher en 1668, et dont il affirmait n'être point le père. Madame, selon lui, aurait été faire ses couches en Angleterre, où le bruit s'était répandu que l'enfant était mort. Il voulait connaître la vérité sur ce point important.
Ceci n'était pas précisément chose de magie. La Voisin proposa donc à Monsieur de s'assurer de ce fait par des moyens naturels; et, sur l'autorisation du prince, elle envoya à Londres son cousin Beauvillard , homme fort expérimenté et particulièrement habile dans ces sortes d'affaires.
Beauvillard revint au bout d'un mois muni d'une histoire vraie ou fausse. La voici.
Madame avait efTectivement, en 1668, passé en Angleterre, où elle était accouchée d'un enfant qui n'était point mort, mais qui, tout au contraire, avait été mis sous la tutelle de son oncle, le roi Charles II , lequel lui faisait les plus grandes amitiés. On attribuait cet enfant au roi Louis XIY lui-même.
Monsieur paya cette révélation /i,000 pistoles et un gros diamant à La Voisin, et 500 demi-louis à Beauvillard.
La seconde fois que Monsieur revit La Voisin , ce fut à Meudon. Il avait la fantaisie de se trouver en face du diable, auquel il comptait demander ou la bague de Turpin ou un secret dans le genre de celui-là pour gouverner le roi.
La Voisin fit apparaître une figure que Monsieur, qui d'ailleurs était fort brave, accepta pour celle de Satan. Monsieur lui de-
manda ou la bague ou le talisman ; mais la figure répondit que le roi possédait lui-même nw charme qui l'empêchait d'être dominé par personne.
La reine à son tour voulut voir la fameuse devineresse. La Voisin lui tira les caries, et lui offrit de composer un philtre qui ren-
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drait le roi amoureux d'elle uniquement. Mais la reine, sans même avoir besoin de réfléchir, répondit qu'elle aimait mieux pleurer, comme elle le faisait, les infidélités de son époux que de lui donner un breuvage qui pouvait être nuisible à sa santé.
La reine ne vit l'empoisonneuse que cette seule fois.
11 n'en fut pas de même de la comtesse de Soîssons , Olympe Mancini. Elle vint plus de trente fois chez La Voisin , qui , de son côté, alla aussi plus de trente fois peut-être chez elle. Son but était d'accaparer l'immense héritage du cardinal, son oncle, à l'exclusion des autres parents , et surtout de regagner sur le roi cet ascendant qu'elle avait eu et qu'elle s'était laissé reprendre. Moins scrupuleuse que la reine, elle réclamait à cor et à cris un philtre qui lui rendit le roi amoureux et soumis, et elle avait, dans l'espoir d'obtenir ce philtre» remis à l'empoisonneuse des cheveux, des rognures d'ongles, des chemises, plusieurs bas et un col du roi destinés à faire une poupée d'amour pareille à celle que le procès de La Môle ^**^ avait, cent ans auparavant, rendue si célèbre. Elle avait en outre remis, disait-on encore, à La Voisin quelques gouttes du sang du roi dans une fiole de cristal.
Les conjurations avaient été faites sans produire aucun résultat.
Fouquet, avant son arrestation, avait été plusieurs fois en relations avec la devineresse; jusqu'à sa disgrâce il lui faisait une pension que sa famille lui continua.
Bussy Rabutin était venu lui demander un charme qui le Ht aimer de sa cousine , M"'* de Sévigné , et un talisman qui le rendit seul favori du roi.
M. de Lauzun demandait à être toujours aimé de la maitresse du roi ; il désirait avoir une certitude sur son mariage avec Mademoiselle, et voulait savoir s'il serait jamais chevalier des ordres.
La Voisin lui répondit, relativement à ce dernier article, qu'il porterait le cordon bleu.
La prédiction se réalisa; seulement ce ne fut point l'ordre du Saint-Esprit qu'il reçut , mais celui de la Jarretière. La Voisin ne s'était trompée que de nuance : l'un était bleu foncé et l'autre bleu clair.
M"' de Bouillon était venue lui demander une pommade qui lui
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donnât deux choses qu'elle n'avait pas, étant fort maigre : Fane de ces deux choses était de la gorge.
Le duc de Luxembourg avait demandé à voir le diable, auquel il avait une réclamation à faire : il désirait que par sa puissance Satan fît remonter sa nomination de duc de Piney au jour de la première érection du domaine de Piney en duché-pairie , c'est-àdire à Tannée 1576.
Mais une des choses les plus curieuses de tout le procès fut celle qui arriva à M«' l'abbé d'Auvergne, Emmanuel-Théodose de La Tour, prince et cardinal de Bouillon.
Il était héritier de M. de Turenne : malheureusement Turenne n'avait aucune fortune. L'abbé d'Auvergne , qui ne pouvait admettre une telle indigence avec un si grand nom et de si hautes charges, se flgura que le maréchal avait laissé un trésor, mais, qu'ayant été tué sur le coup, il n'avait pas eu le temps d'indiquer l'endroit où le trésor était enfoui.
Il vint donc chez La Voisin déguisé en savoyard et lui demanda de lui faire connalti-e l'endroit où il devait fouiller pour retrouver ce trésor enfoui et par conséquent perdu.
Le premier mot de La Voisin au grand aumônier de France , lorsqu'elle eut écouté sa requête, fut de lui demander à son tour s'il avait la cervelle à l'envers.
Mais l'abbé d'Auvergne insista, railla La Voisin sur l'impuissance de son art et lui promit cinquante mille livres si elle évoquait le fantôme de M. de Turenne, et deux cent mille si ce fantôme indiquait le lieu où gisait le trésor.
Cinquante mille livres parurent à La Voisin bonnes à empocher; elle revint peu à peu sur son premier refus, dit que la chose n'était pas impossible , et qu'elle s'engageait à évoquer le fantôme du vainqueur des Dunes, si l'on voulait lui donner la moitié de la somme comptant et déposer l'autre moitié entre les mains d'une tierce personne qui la lui remettrait après l'évocation.
L'abbé d'Auvergne acquiesça à cette demande.
La Voisin alors demanda quinze jours de délai; elle avait besoin de ce temps pour préparer la conjuration. Puis il y avait des conditions sans lesquelles La Voisin déclarait qu'elle ne voulait rien faire.
D'abord la cérémonie devait être tenue secrète et ensevelie dans
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uu mystère absolu. Ensuite trois personnes seulement devaient assister à cette conjuration ; elle, le prêtre Lesage et Tabbé d'Auvergne. Mais à cette clause Fabbé d'Auvergne se récria; il voulait avoir avec lui deux gentilshommes depuis longtemps dévoués à sa maison ; Fun était un capitaine au régiment de Champagne, neveu du maréchal de France Gassion; l'autre, dont on ne sait pas le nom, remplissait près du grand aumônier l'emploi que remplissait le chevalier de Lorraine près de Monsieur.
La Voisin céda sur ce point et il fut arrêté que ces deux gentilshommes assisteraient à l'évocation.
Enfin, la troisième clause, sur laquelle on ne sait pourquoi il n'y eut pas moyen de lui faire entendre raison , fut le lieuoii cette évocation devait se faire. Elle choisit la basilique de Saint-Denis , disant, sans vouloir donner d'autre explication, que la conjuration manquerait partout ailleurs.
Cette clause eût été inquiétante pour tout autre que le cardinal grand aumônier ; mais pour un prélat si haut placé tout était facile : cent pistoles une fois données et un poste à la grande aumônerie parurent une récompense suffisante à un sacristain qui se chai^ea, moyennant cette rétribution et cette promesse, d'introduire le cardinal et sa suite dans l'église de l'abbaye, aù^ disait le contrat , ils avaient fait vœu de passer la nuit en prières.
Il fallut attendre un vendredi qui tombât en même temps le 13 d'un mois; mais cela se rencontra plus tôt qu'on n'eût dû l'espérer, de sorte que les quinze jours de délai demandés par La Voisin suffirent parfaitement et qu'à la première date indiquée on pût procéder à la conjuration.
Au jour dit, le cardinal, ses deux gentilshommes, les deux prêtres, La Voisin , sa femme de chambre Rose , de laquelle on apprit tous ces détails, et un nègre porteur de l'attirail magique, se mirent en route à quatre heures de l'après-midi : ils devaient arriver à Saint-Denis avant la fermeture des portes. Le sacristain les attendait et les cacha dans le clocher.
A onze heures sonnant , les sacrilèges sortirent de leur cachette et entrèrent dans l'église. Les deux prêtres devaient dire la messe diabolique , c'est-à-dire la messe au rebours.
On alluma cinq cierges de bougie noire , une manière d'autel fut dressé , les livres saints y furent placés contrairement à Tor-
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dre qu'ils occupent dans le sacrifice divin qu'on allait parodier, le crucifix fut renversé la tête en bas. Les deux prêtres passèrent leur chasuble à Tenvers.
Le hasard fit que, cette nuit là même, un orage grondait au ciel : on eût dit que cette profanation Tirritait, et que Dieu faisait entendre sa voix tonnante pour avertir ceux qui Toffensaient qu'il était temps encore de ne point aller plus avant.
La Voisin avait prévenu les assistants que , selon toute probabilité, le fantôme fendrait Tautel par le milieu et apparaîtrait au moment de la consécration.
Cependant Forage semblait redoubler depuis que la messe sacrilège était commencée. A mesure qu'on s'avançait vers l'instant de la consécration le tonnerre devenait plus éclatant et les éclairs plus livides et plus rapprochés. Enfin au moment où le prêtre Lesage élevait l'hostie évoquant satan au lieu d'évoquer Dieu , un cri aigu se fit entendre, une dalle du chœur se souleva et un fantôme apparut secouant son suaire.
Alors tout se tut, messe sacrilège, orage vengeur; les assistants tombèrent la face contre terre , et une voix fit entendre ces paroles :
— Misérables! ma maison, que tant de héros ont illustrée, va désormais décheoir et s'avilir ; tous ceux qui porteront le nom de Bouillon sont à l'avance déshérités de ma gloire , et avant un siècle ce nom sera éteint; le trésor que j'ai laissé, c'est ma réputation, ce sont mes victoires; n'en cherche donc pas d'autre, indigne que tu es 1 (1)
A ces mots le fantôme disparut.
Etait-ce une comédie préparée par La Voisin , ou Dieu permitil que l'ordre naturel des choses fût interverti pour punir les profanateurs? Voilà ce qu'on ne sut jamais; mais tels sont les faits que constate la déposition de la femme de chambre Rose.
Trois personnes de la cour seulement furent appelées devant les juges : la duchesse de Bouillon , la comtesse de Boissons et le maréchal de Luxembourg.
La duchesse de Bouillon n'était accusée que d'un désir qui n'é-
(1) Archive» de la police, lome !•% pag. 198 et suivantes.
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tait pas du ressort de la justice : appelée devant M. de La Rcynie, el]e ne s'en rendit pas mq^ns à l'assignation.
— Madame la duchesse, demanda La Reynie, avez-vous vu le diable? Si vous Tavez vu, dites-moi quelle forme il avait.
— Non, monsieur, répondit la duchesse, je ne Tai pas vu, mais je le vois en ce moment ; il est fort laid , et est déguisé en conseiller-d'état.
La Reynie savait tout ce qu'il voulait savoir; il n'en demanda pas davantage.
Quant à M'"*' la comtesse de Soissons, la chose se passa autrement. Le roi, qui avait toujours conservé une certaine affection pour elle, eut la condescendance de lui dire que, si elle se sentait coupable des faits dont elle était accusée, il lui conseillait de quitter la France.
— Sire, répondit la comtesse, je suis innocente, mais j'ai naturellement une telle horreur de la justice, que j'aime mieux m'e\patrier que de paraître devant elle.
En conséquence , elle se retira à Bruxelles oii elle mourut vers
Quant à François-Henri de Montmorency Bouteville, duc, pair et maréchal de France, lequel unissait le nom des Montmorency au nom de la maison impériale de Luxemboui^, il se rendit à la Bastille oii Louvois , son ennemi , le fit enfermer dans une espèce de cachot de six pas et demi de long.
Appelé devant le juge pour être interrogé, on lui demanda s'il n'avait point fait un pacte avec le diable afin de marier son fils à la fille du marquis de Louvois.
Le maréchal sourit dédaigneusement.
— Monsieur, dit-il , quand Mathieu de Montmorency épousa la veuve de Louis-le-Gros, il ne s'adressa point au diable, mais aux États-Généraux qui déclarèrent que pour acquérir au roi mineur l'appui des Montmorency il fallait faire ce mariage.
Ce fut sa seule réponse. 11 va sans dire qu'il fut acquitté.
La Voisin et ses complices furent condamnés à mort : La Vigoureux à être pendue , La Voisin à être brûlée. On avait conservé entre ces deux femmes la hiérarchie du supplice.
On commença par La Vigoureux : pendant tous les inteiTOgatoires, elle était restée muette, ou avait constamment dénié; ce-
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pendant une fois condamnée elle avait fait dire à M. de Louvois qu'elle révélerait les choses les plus graves s'il lui promettait la vie. Mais Louvois refusa : — Bah ! dit-il, la question saura bien lui délier la langue.
La réponse fut l'apportée à la condamnée.
— Bon ! dit-elle alors , il ne saura rien.
En effet , appliquée à la torture , elle subit la question ordinaire et extraordinaire sans dire un seul mot. Cette constance fut d'autant plus étonnante que la rigueur du supplice était horrible, tellement que le médecin déclara que, si l'on ne cessait pas les tortures , la patiente allait expirer. Conduite le lendemain matin en place de Grève, elle fit appeler les magistrats. Ceux-cî accoururent croyant que c'était pour faire quelque révélation ; mais La Vigoureux ne leur dit rien autre chose que ces mots :
— Messieurs, ayez la bonté de dire à M. de Louvois que je suis sa servante, et que je lui ai tenu parole; peut-être n'en eût-il pas fait autant, lui.
Puis se tournant vers le bourreau :
— Allons , dit-elle , mon ami , achève ce qui reste à faire.
Et elle marcha vers la potence, aidant l'exécuteur dans sa dernière œuvre autant que son corps brisé le lui permettait.
On rapporta à La Voisin la mort de La Vigoureux dans tous ses détails.
— Je la reconnais bien là, s'écria-t-elle, c'est une bonne fille , mais elle a pris le mauvais moyen ; je dirai tout moi.
Le moyen ne lui réussit pas mieux qu'à sa complice, et comme La Vigoureux elle subit son arrêt dans toute sa rigueur, le 2 février 1688.
Une lettre de M"* de Sévigné nous donnera sur la mort de cette malheureuse , les meilleurs détails que nous puissions offrir à nos lecteurs.
« La Voisin , dit-elle , savait son arrêt dès lundi. Chose extraordinaire; le soir elle dit à ses gardes : « Quoi ! nous ne ferons pas médianorhe l » Elle mangea avec eox à minuit par fantaisie, car il n^était pas Jour maigre ; elle but beaucoup de vin, elle chanta vingt chansons h boire. Le mardi elle eut la question ordinaire et extraordinaire : elle avait dîné et dormi huit heures. Elle fut confrontée sur le matelas à M**' de Dreux et de Féron , et à plusieurs autres. On ne parle pas encore de ce qu'elle a dit ; on croit toujours que Ton verra des choses étranges. Elle soupa le soir, et recommença , tonte brisée qnVIle était, à faire la débauche avec scandale. On lui en fit honte, et on Ini dit
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quelle ferait bien mieux de penser à Dieu et de chanter un Ave Maria Stella ou un Satve que toutes ces chansons. Elle chanta l*un et l'autre en ridicule, et dormit ensuite. L^ mercredi se passa de même en confrontations, débauches et chansons ; elle ne voulut point voir le confesseur. Enfin le jeudi , qui était hier, on ne voulut lui donner qu'un bouillon; elle en gronda, craignant de n'avoir point la force de parler à ces messieurs. Elle vint en carosse de Vincennes à Paris; elle étouffa un peu et fut embarrassée; on la voulut faire confesser : point de nouvelles. A cinq heures on la lia, et, avec une torche à la main, elle parut dans le tombereau habillée de blanc : c*est une sorte d'habit pour être brûlée. Elle était fort rouge , et l'on voyait qu'elle repoussait le confesseur et le crucifix avec violence. Nous la vîmes passer à l'hôtel de Sully, M"* de Chaubies, M"* de Sully, la comtesse et bien d'autres. A Notre-Dame elle ne voulut jamais prononcer l'amende honorable , et à la Grève elle se défendit autant qu'elle put de sortir du tombereau. On l'en tira de force, et on la mit sur le bûcher, assise et liée avec du fer. On la couvrit de paille, elle jura beaucoup ; elle repoussa la paille cinq ou six fois ; mais enfin le feu s'augmenta, et onMa perdit de vue. Les cendres sont en l'air présentement. Voilà la mort de M"' Voisin , célèbre par ses crimes et par son impiété. »