‹ Louis XIV [i.e. Quatorze] et son siècleChapitre 14 sur 29 · CHAPITRE XLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLI

La princesse Palatine; son portrait —Son caractère. —Sa conduite à la cour.— Enfants naturels de Louis XIV. — Nouvelles amours du roi. — M"* de Soubise. — M"* de Ludre. — M"* de FonUnge. — M"* de Maintenon. — Ses premiers rapports avec Louis XIV.— Comment la cour voit sa faveur naissante.— Le Père La Chaise.— Maladie du roi. — Fin de la reine Marie-Thérèse. — Retour momentané de Lauzun. — État de la France pendant cette période.

ENDANT la période qui vient de s'écouler, Monsieur s'était remarié avec la princesse Palatine, Elisabeth-Charlotte de Bavière, dont il avait eu , le 2 août 1674 , un fils qui fut depuis le régent de France.

La seconde Madame, s'il faut en croire le portrait qu'elle fait de sa personne, était loin de ressembler à la première. Laissonsla parler : cette franchise des femmes envers elles-mêmes est assez rare pour que nous la consignions ici.

« Je suis née à Heidelberg en 1652, dans le seplième mois. Il faut bien que je sois laide : je n'ai point de traits, de petits yeux, un nez court et gros , des lèvres longues et plates , tout cela ne peut former une physionomie; j'ai de grandes joues pendantes et un grand visage, cependant je suis très petite de taille, courte et

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grosse; j*ai le corps et les cuisses courts; somme totale, je suis vraiment un petit laideron. Si je n'avais pas bon cœur on ne me supporterait nulle part. Pour savoir si mes yeux annoncent de l'esprit, 11 faudrait les examiner au microscope ou avec des conserves^ autrement il serait difficile d'en juger; on ne trouverait probablement pas sur toute la terre des mains plus vilaines que les miennes, le roi m'en a souvent fait l'observation et m'a fait rire de bon cœur; car, n'ayant pu me flatter en conscience d'avoir quelque chose de joli, j'ai pris le parti de rire la première de ma laideur. Cela m'a très bien réussi et j'ai trouvé souvent de quoi rire. »

On comprend l'eflet singulier que produisit à la cour de France, c'est-à-dire au milieu des plus jolies et des plus gracieuses femmes du monde, une princesse qui se traite elle-même demagote. Monsieur, à qui cependant la chose devait être bien égale, la. reçut avec répugnance et le roi avec hésitation.

En effet, outre les défauts physiques que la seconde Madame vient de nous détailler avec une naïveté tout allemande, elle possédait dans tout ce qu'elle disait ou faisait une certaine allure tudesque, qui semblait fort étrange à Versailles. Dans son enfance elle avait toujours eu le regret d'être née fille et le désir de devenir garçon; ce désir avait même failli lui coûter la vie, car, ayant vu dans un vieux conte allemand, ^que Marie Germain, qui était née fille comme elle, était devenue garçon à force de sauter, elle commença à faire des sauts si terribles qu'elle faillit vingt fois se rompre le cou. Au reste , tout au contraire de nos charmantes précieuses qui recevaient dans leurs ruelles, elle ne pouvait rester couchée le matin , s'élançant hors de son lit dès qu'elle était éveillée, déjeunant rarement et seulement avec du pain et du beurre. N'ayant jamais pu souffrir ni thé, ni chocolat, ni café, mais affectionnant les soupes au lait, au vin et à la bière, raffolant de la choucroute, ayant des coliques et vomissant jusqu'au sang lorsqu'elleprenait une goutte de bouillon, et ne se remettant l'estomac qu'avec du jambon et des saucisses. Quand elle arriva à la cour de France, cour la plus moqueuse et la plus spirituelle de l'époque, la première chose qu'elle remarqua, ce fut l'effet qu'elle y produisait. A peine la voyait-on paraître, que la raillerie allait son train; à plus forte raison quand on la voyait disparaître. Une des plus achar-

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nées railleuses était M"' de Ficunes, qui n'épargnait personne, pas même Monsieur et le roi. Un jour la princesse Palatine, la voyant bien en verve de méchant esprit, la prit par la main, l'attira dans un coin et lui dit :

— Madame, vous êtes fort aimable, vous avez inflniment d'esprit et surtout une manière de parler dont le roi et Monsieur s'accommodent parce qu'ils y sont accoutumés ; pour moi qui viens d'arriver, je n'y suis point faite et vous préviens que je me fâche quand on se moque de moi. C'est pourquoi j'ai voulu vous donner un petit avis : si vous m'épai^nez, nous serons très bien ensemble; si, au contraire , vous me traitez comme les autres, je ne dirai rien; mais je me plaindrai à votre mari (1), et s'il ne vous corrige pas, je le chasserai.

M"*** de Tiennes promit à la princesse de l'épai^ner et lui tint parole. Aussi était-ce un étonnement général de voir comment au milieu des feux de file de M"* de Fiennes la princesse Palatine était seule épargnée. Monsieur demandait souvent à sa Ifemme :

— Mais conunent faites-vous donc pour que M""^ de Fiennes ne vous dise jamais rien de fâcheux?

— C'est qu'elle m'aime, répondait Madame.

Madame se trompait ou faisait semblant de se tromper: M*^ de Fiennes la détestait beaucoup, mais elle la craignait plus encore.

Monsieur, selon l'habitude adoptée à la cour à cette époque, couchait toutes les nuits avec Madame ; mais après la naissance du duc de Chartres et celle d'Elisabeth-Charlotte d'Orléans , les deux seuls enfants qui naquirent de leur union , Monsieur proposa à Madame de faire lit à part. Elle accepta avec joie , et lui répondit : — Oh ! de bon cœur. Monsieur, car je n'aime point le métier de faire des enfants. Je serai même très contente de cet arrangement pourvu que vous ne me haïssiez point et que vous continuiez à avoir un peu de bonté pour moi.

Il le lui promit, et dès lors les deux époux furent très contents l'un de l'autre. En effet, ajoute la princesse dans ses mémoires , c'était une chose bien désagréable que de coucher avec

(1) Le comtedes Chapelles, écayer ordinaire de Madame ; malgré ce mariage, M** de Fiennes, comme cela arrivait souvent, avait conservé le nom de sa famille à elle, plus illustre qne celui de la famille de son mari.

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Hôosîeur :'il ne pouvait souffrir qu'on le touchât pendant son S(»nmeil ; il fallait donc ine coucher sur le bord du lit, d'où plus d'une fois je suis tombée comme un* sac.

En arrÎTant à Saint-Germain , Madame sembla entrer dans un monde nouveau, tant elle était peu au courant de l'étiquette française ; cependant elle fit aussi bonne contenance que possible, quoiqu'au premier abord elle vit bien qu'elle avait déplu à son mari. Mais elle pensa qu'à force de soins et de prévenances elle ferait oublier à Monsieur sa laideur, ce qui eut lieu en effet. Dès le jour de son arrivée, le roi vint trouver la princesse au Château-Neuf et lui amena M. le Dauphin , qui était alors un enfant de dh ans; puis il la conduisit chez la reine en disant : — Ne craignez rien , Madame, car elle aura plus peur de vous que vous n'aurez peur d'elle.

Cette ignorance de l'étiquette seule inquiétait le roi. Dans les premiers temps de la présence de Madame à la cour, il ne la quittait pas, s'asseyait près d'elle quand il y avait réception, et toutes les fois qu'il lui fallait se lever, c'est-à-dire quand un prince ou un duc entrait dans la chambre, le roi lui donnait un coup de coude pour l'avertir, et Madame , qui savait ce que ce coup de coude voulait dire , se levait aussitôt.

Mais il y eut deux personnes à la cour pour lesquelles le roi , malgré l'influence qu'il avait sur Madame, ne put jamais lui inspirer la moindre affection : c'étaient M"** de Montespan , qui du reste, à l'époque où nous sommes arrivés, 1680, allait tomber en disgrâce, et M"* de Maintenon , qui allait entrer en faveur.

Dans l'intervalle qui vient de s'écouler, le roi avait eu de M"" de Montespan, outre M. le duc du Maine dont nous avons raconté la naissance, cinq autres enfants : le comte de Yexin, abbé de Saint- Denis, né le 20 juin 1672 (1) ; M"' de Nantes, née en 1673 (2); M»* de Tours, née en 1676 (3) ; M"' de Blois, née en 1677 (4) ; le comte de Toulouse, né en 1678 (5). •

Tous ces enfants, quoique fruits d'un double adultère, avaient été légitimés au mépris des lois françaises.

Mais cet amour croissant que Louis XIV éprouvait pour les en-

(1) Mort en 1683.— (2) Morte en 1743.— (3) Morte en 1681.— (4) Morte en 1749. - (5) Mon en 1737.

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fants. allait peu à pe» m refroMMsmt ponrieitr mère. Ce qni était arrivé pour Mr* éd La Yallière. arrivait à cette heure pour M"' de Moutespan : chaque join- elle perdait un charme, tandis qu'au contraire , tout autour du roi ^ d'autres femmes empressées à lui plaire croissaient en beauté, et opposaient la fleur de leur jeunesse aux trente-neuf ans de M"'* de Montespan.

Ce fut d'abord.M"" de Soubise qui régna un instant; mais ce règne fut court : une petite aventure scandaleuse le termina. Un soir le roi, qui jamais, au temps de se3 plus grandes amours, n'avait passé une nuit hors du lit de la reine , un soir^ disons-nous, le roi ne rentra point. La reine, fort inquiète de cette absence , fit.cher- ' cher Sa Majesté partout , au château et même dans la ville. Oo alla frapper à la porte de toutes les femmes, qu'elles fussen^. prudes ou coquettes; mais la recherche fut inutile : Sa Majesté ne sç retrouva que le lendemain.

Cette incartade inaccoutumée fit grand bruit à la cour; chacun en jasait fort diversement. M"* de Soubise comme les autres. M"** de Soubise alla même plus loin que les autres ^ et, devant la reine, elle nomma une dame qu'elle accusa du rapt conjufpl dont se plaignait la pauvre Marie-Thérèse.

Celle-ci retint le nom et le redit au roi. Le roi nia; mais la reine répondit qu'elle était bien informée, tenant ce nom de M*"' de Soubise elle-même.

— Eh bien! alors, puisqu'il en est ainsi, dit le roi, je vais vous dire où j'ai passé la nuit : je l'ai passée chez M*"* de Soubise elle-même. Quand je désire un rendez-vous d'elle, je mets un diamant à mon petit doigt ; si elle me l'accorde, elle met des boucles d'oreilles d'émcraude.

Cette aventure perdit M™* de Soubise.

M"' de Ludre lui succéda; mais, comme elle ne fit que passer, son nom est consigné ici pour mémoire seulement , et pour rappeler un assez joli mot de la reine.

Quand le bruit se répandit que M"'* de LudVe. était la maltresse du roi, une dame de la reine eut la hardiesse de luiannoncer cette nouvelle, et de lui dire qu'elle devrait s'opposer à ce nouvel amour :

— Cela ne me regarde pas, dit la reine; c'est l'aflaire de M"" de Montespan.

Puis vint M"' de Fontange, cette statue de marbre, comme on

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l'appelait , qui a conquis son immortalité non pas pour avoir été là maîtresse du roi, mais pour avoir laissé son nom à une coiOure.

C'était une fort belle personne dont le seul défaut , si toutefois c'eii est un , était d'avoir des cheveux d'un blond un peu ardent. Sa beauté froide et sans animation n'avait pas plu d'abord à Louis, qui dit en la voyant chez la seconde Madame, dont elle était fille d'honneur : — Bon! voici un loup qui ne me mangera point.

Louis XIV se trompait. D'ailleurs M"* de Fontange était prédestinée avant de venir à la cour : elle rêva qu'elle montait à la cime d'une montagne très élevée, et qu'arrivée sur cette cime, après avoir été éblouie par un nuage resplendissant , elle se trouvait tout à coup dans une obscurité si profonde, qu'elle se réveilla de frayeur. Ce rêve lui fit une grande impression ; elle le raconta à son confesseur, lequel, se mêlant probablement de divination, lui répondit : — Prenez garde à vous, ma fille; cette montagne est la cour, oii il vous arrivera un grand éclat. Cet éclat sera de très peu de durée si vous abandonnez Dieu, car alors Dieu vous abandonnera , et vous tomberez dans d'éternelles ténèbres.

Mais cette prédiction, au lieu d'épouvanter M*** de Fontange,

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avait exalté son ambition; elle chercha cet éclat qui devait la perdre et Tobtint

Présentée au roi dans une chasse par M*"* de Montespan ellemême, qui calculait parfois sur des plaisirs d'un instant pour lui ramener le roi plus soumis que jamais, elle parvint, malgré son peu d'esprit, à plaire à celui-là même qui s'était promis qu'elle ne serait jamais rien pour lui , et peut-être , à cause de cette résistance, devint-elle plus puissante qu'elle ne l'avait d'abord espéré elle-même.

En effet, le roi parut bientôt l'aimer avec folie; il lui donna ud appartement charmant et fit tendre son salon de tapisseries qui représentaient ses victoires. Ce fut à propos de ces tapisseries que le duc de Saint-Âignan, ce spirituel et complaisant favori qui gardait son influence sur Louis XI Y à force de complaisance et d'esprit , fit les vers suivants :

Le plus grand des héros parait dans cette histoire ; Mais quoi ! je i^V vois point sa dernière victoire ! De tous les coups qu'a faits ce généreux vainqueur. Soit pour prendre une ville ou pour f agner un cœur, Le plus beau , le plus grand et le plus difDclle, Fut la prise d'iùi trœur qui sans doute en vaut mille , Du coeur dlris enfin , qui mille et mille fols Avait bravé Tamour et méprisé ses lois.

Les vers n'étaient pas bons ; mais M"* de Fontange les trouva charmants , et le roi fut de l'avis de M"* de Fontange. Ils eurent dès lors le plus grand succès. Bientôt un autre événement non moins important que celui-ci arriva.

Un jour, dans une partie de chasse , le vent dérangea la coiffure de la favorite. M"* de Fontange, avec ce goût particulier aux femmes qui fait que jamais elles ne sont mieux habillées que lorsqu'elles s'habillent elles-mêmes, M^'* de Fontange, disons-nous, retint sa coiffure avec un ruban. Ce ruban était si coquettement attaché et allait si bien à l'air de son visage, que le roi la pria de le garder. Le lendemain toutes les femmes avaient un ruban^pareil à celui de la favorite i la coiffure était consacrée et s'appelait coiffure à la Fontange.

Il y avait de quoi tourner la tête à la pauvre fille, < qui, dit l'abbé

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