‹ Louis XIV [i.e. Quatorze] et son siècleChapitre 21 sur 29 · CHAPITRE XLVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVI

État de l*£urope vers la flnde la guerre. — Traité avec la Savoie.— Paix de Riswick.

— Premier testament du roi d'Espagne. — Élection du prince de Conti au trône de Pologne. — Bataille de Zenla. — Paix deCarlowitz. — Le maréchal-ferrant de Salons. — Son voyage à Versailles. — - Il est présenté à la cour. — Son entrevue avec Louis XIV.— Soii histoire.— Explication de ses aventures mystérieuses.— Le comte d'Aubigiié. — Ses désordres. — La jeune duchesse de Bourgogne. — Sa réception en France. — Son arrrivée h Montargis, à Fontainebleau et à Versailles.

— Célébration du mariage. — La première nuit de noces. — Portrait du duc de Bourgogne.

i\ mot sur la situation de nos armées et sur le besoin général de repos qui se faisait sentir.

Vers le commencement de Tannée 1696, nous avions quatre armées sur pied : l'une, forte de 80,000 hommes, était en Flandre avec Villeroi ; l'autre, commandée par le maréchal de Choiseul, comptait &0,000 hommes et stationnait sur les rives du Rhin; Catinat, avec 35,000 hommes, tenait le Piémont ; le duc de Vendôme , dont nous aurons à parler plus tard , parvenu au généralat comme un simple soldat de fortune , après avoir débuté comme garde du roi , tout petit-fils d'Henri IV qu'il était, commandait à Barcelonne, qu'il venait de prendre, avec &5,000 hommes : c'était donc un total de

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200,000 hommes que, tout affaiblis que nous étions par trente ans de guerre, nous avions encore à opposer à la ligue d'Augsbourg contre laquelle nous soutenions la lutte depuis huit années.

Cependant, comme cela arrive après un certain temps de guerre, chaque peuple en armes éprouvait la nécessité de concentrer en lui-même ses forces disséminées sur des champs de bataille où tant de sang avait été répandu.

Guillaume, après avoir conquis l'Angleterre, après y avoir réuni rirlande, aspirait à ce calme si nécessaire aux monarchies qui se Tondent.

I/Empereur avait hâte de rappeler ses soldats de Tltalie et de les opposer, avec son jeune vainqueur, le prince Eugène , aux Turcs, qui faisaient à la fois la guerre à T Allemagne, à la Pologne, à Venise et à la Russie.

Le duc de Savoie commençait à comprendre que son véritable allié était le roi de France, chez lequel il avait si souvent envoyé ses filles pour en faire des princesses royales.

Enfin, Charles II, qui allait s'allanguissant de jour en jour, aspirait à choisir en paix son successeur parmi les princes de l'Europe.

Il n'y avait pas jusqu'à Louis XIV lui-même qui, déjà refroidi par l'âge, embarrassé dans ses finances mal gérées depuis la mort de Colbert , attristé par ses dissensions de famille, ne désirât une paix ou tout au moins une trêve qui lui penntt de poi\rsuivre , du côté de l'Espagne, le plan qu'il avait sans doute formé dans son esprit depuis le jour où une indiscrétion de sa nièce lui avait appris d'une manière certaine que le roi Charles II ne pouvait avoir d'héritier.

Ce fut par Victor- Amédée, duc de Savoie, que l'on attaqua la ligue; le comte de Tessé et le maréchal de Catinat furent les négociateurs; au reste le résultat de la négociation n'était pas douteux : on rendait au duc son pays dans toute son intégralité ; on lui donnait de l'argent dont il avait fort besoin, et on lui proposait, chose qu'il ambitionnait depuis longtemps, le mariage de sa fille Marie- Adélaïde avec le duc de Bourgogne, fils de monseigneur le Dauphin , et par conséquent héritier possible de la couronne de France.

C* était à Notre-Dame de Lorette, en Italie, que devait se con-

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dure le traité. M. de Tressé et le maréchal de Catinat s'y rendirent de leur côté, et le duc de Savoie du sien, sous prétexte d'un pèlerinage. Ce fut là que les conventions furent signées sous le patronage direct du pape Innocent XII , qui avait un intérêt puissant à délivrer T Italie des Autrichiens et des Français qui la mi* naient également. Le duc de Savoie s'engageait dans le traité à faire reconnaître par TEmpire la neutralité de Tltalie.

L'Empire fit des difficultés, mais alors le duc de Savoie joignit son armée à celles de la France, de sorte qu'en moins d'un mois , après avoir été généralissime de l'empereur Léopold, il se trouva généralissime du roi Louis XIY. Cette conversion détermina l'Empereur à entrer en négociation à son tour. Les Hollandais, qui, de leur côté , avaient tout à gagner à la paix , proposèrent le château de Riswick pour les conférences. Charles XI, roi de Suède, fut nommé médiateur, et quoiqu'il mourût au milieu des conférences, laissant le trône à son fils Charles XII , la paix ne fut pas moins signée le 20 septembre 169''.

Par cette paix le roi rendait à l'Espagne tout ce qu'il avait pris vers les Pyrénées, et ce qu'il venait de lui preudre en Flandre, c'est-à-dire, Luxembourg, Mons, Ath et Courtray ; à l'Empereur Kelh, Philipsbourg, Fribourg et Brisach. Les fortifications d'Hu* ningue et de Neuf-Brisach furent rasées. L'Électeur de Trêves rentra dans sa ville ; le Palatin dans ses terres ; le duc de Lorraine dans son duché; le prince d'Orange, qu'on avait traité jusqu'alors d'usurpateur et de tyran, fut reconnu pour roi légitime, et Louis XIY s'engagea à ne donner aucun secours à ses ennemis. Or, les ennemis du roi Guillaume, c'était le roi Jacques et son fils, qui habitaient le château de Saint-Germain , et qui en furent réduits à se contenter du titre stérile de Majesté.

Quant à nous, on nous rendit Strasbourg, ou plutôt on nous confirma dans sa possession.

Charles II put alors tester tranquillement. 11 donnait la couronne à Léopold de Bavière , jeune prince qui n'avait pas plus de cinq ^ns, mais qui descendait du roi Philippe lY et était petit-neveu du roi régnant.

Au moment même où le roi d'Espagne disposait ainsi de sa couronne en faveur d'un prince qui allait mourir, les Polonais choisissaient, pour porter la leur, un roi qui ne devait pas régner.

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Le cardinal de Polignac avait dirigé cette élection en laveur du prince de Conti , le même qui s'était distingué à Steinkerque et à Nerwinde. Il est vrai que deux heures après que la majorité Tavait élu, la minorité élisait à son tour Auguste , électeur de Saxe. Cette fois ce fut le parti de la minorité qui remporta. Auguste était prince souverain ; il avait amassé de longue main un trésor pour cette occasion ; enfin, il se tenait tout prêt à entrer en Pologne pour réclamer cette couronne qu'on lui volait. Le prince de Conti, au contraire, était éloigné , n'avait d'autres protecteurs que son nom et l'influence du cardinal, d'autre armée que trois ou quatre gentilshommes qui l'avaient accompagné , d'autre aident que quelques lettres de change. En arrivant à Dantzick il apprit que son rival venait d'être couronné et s'en revint en France sans avoir pu même toucher l'argent de ses lettres de change que le banquier refusa de lui payer.

En même temps le prince Eugène battait les Turcs à Zenta , et comme l'Occident signait la paix de Biswick, l'Orient signait celle de Carlowitz. Ce furent les Turcs qui firent les frais de la guerre. Ils cédèrent aux Vénitiens la Morée, aux Moscovites Azow, aux Polonais Raminieck , à l'Empereur la Transit vanie.

Alors les peuples se regardèrent avec étonnement : de la Newa au Tigre, du Bosphore à Gibraltar, le monde était en paix. Mais pour le czar Pierre et le nouveau roi de Suède , Charles XII, cette paix ne fut qu'une trêve.

Revenons à Versailles.

Louvois était mort, comme nous l'avons dit, et cette mort avait rendu à M"* de Maintenon l'espoir d'être déclarée. Cependant elle voulut , pour arriver à ce but , recourir cette fois à des moyens surnaturels , espérant que le roi , qui avait repoussé la voix des hommes, écouterait du moins la voix de Dieu.

Un jour un maréchal ferrant de la petite ville de Salons, en Provence, arriva à Versailles après avoir fait le voyage à pied , et s'en allant tout droit au palais , avant même de prendre aucun repos , s'adressa à M. de Brissac, major des gardes, afin qu'il l'introduisit près du roi auquel il avait, disait-il, des choses de la plus haute importance à révéler. M. de Brissac refusa naturellement : mais le paysan revint tant de fois à la charge et fit tant d'instances auprès de différentes personnes de la cour que le roi fut informé

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de cette étrange aventure, et, voulant savoir jusqu*ou irait la persistance du boniioinme , lui fit dire qu'il était inutile qu'il tentât de nouvelles démarches, attendu que le roi de France n'avait pas rbabitude de parler ainsi au premier venu.

Mais le paysan insista , disant que s'il avait le bonheur de voir le roi, il lui raconterait des choses connues de lui seul et si secrètes que le roi comprendrait bien qu'il avait affaire, non pas à un intrigant, comme on paraissait le croire, mais à un véritable illuminé. Il ajouta que s'il lui était, en effet, impossible devoir le roi, il de* mandait à être envoyé à l'un de ses ministres d'état.

Le roi fit venir Barbezieux , fils de I^uvois , et lui ordonna d'écouter cet homme qui se présenterait sans doute chez lui le lendemain. Puis, lorsque le paysan revint, on l'invita à passer chez M. de Barbezieux qui l'attendait. Mais il secoua la tête. — J'ai demandé à parler à un ministre d'état, s'écria-t-il , et M. de Barbezieux n'est pas un ministre d'état.

Cette réponse étonna tout le monde et surtout le roi. Le paysan était arrivé depuis trois ou quatre jours seulement : comment donc était-il si bien au courant des charges de la cour. Louis XIV nomma aussitôt, pour recevoir les confidences du paysan, M. de Pomponne qui ne pouvait être récusé puisqu'il avait, lui, le titre exigé. Aussi le maréchal ne fit-il aucune observation. 11 alla trouver le ministre, et lui raconta qu'un soir qu'il revenait fort tard vers son village , il s'était trouvé , tout à coup et au moment où il passait sous un arbre , enveloppé d'une grande lumière; qu'alors, au centre de cette lumière , il lui était apparu une jeune femme , belle, blonde et fort éclatante , vêtue d'une longue robe blanche, et , par dessus cette robe , portant un manteau royal ; que cette femme lui avait dit : « Je suis la reine Marie-Thérèse ; allez trouver le roi et répétez-lui les choses que je vais vous communiquer tout à l'heure ; Dieu vous aidera dans votre voyage , et si le roi doutait que vous vinssiez à lui de ma part, vous lui diriez une chose que lui seul sait, que lui seul peut savoir et par laquelle il reconnaîtra la vérité de tout ce que vous venez lui apprendre. Si tout d'abord, ce qui est probable, vous ne pouvez parler au roi, vous demanderez à parler à un ministre d'état; et, sur toutes choses, vous ne communiquerez rien aux autres, quels qu'ils soient. Partez donc hardiment et diligemment, et exécutez ce que je vous

ordonne ou sinon vous serez puni de mort. » Le maréchal avait alors promis tout ce que Tapparition exigeait de lui ; et aussitôt cette

promesse faite , la vision lui avait dit ce secret qu'il ne devait répéter qu'au roi, et elle avait disparu. Avec elle disparut aussi la lumière qui l'avait précédée, et le paysan s'était retrouvé seul au pied de son arbre, tellement étourdi, qu'il n'avait point osé aller plus loin el que s'étant couché en cet endroit il s'y était endormi. Le lendemain il s'était réveillé croyant avoir fait un rêve et pensant qu'il serait insensé à lui de se mettre en route sur la foi de cette apparition. Mais à deux jours de là, passant, à la même heure, près du même arbre , la même vision lui était apparue de nouveau, lui avait répété les mêmes paroles, mais en y ajoutant des reproches sur son incrédulité et joignant à ces reproches des menaces tellement réitérées que cette fois il promit positivement de partir, opposant pour toute excuse le dénûment absolu où il se trouvait. Alors la reine lui avait ordonné d'aller trouver l'intendant de la Provence, de lui dire ce qu'il avait vu ainsi que la nécessité où il se trouvait de partir incontinent pour Versailles , ajoutant qu'elle ne faisait aucun doute qu'il ne pourvût aux frais du voyage. Cependant le pauvre homme resta encore

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dans sa perplexité première, et il lui fallut une troisième apparition pour le décider.

Cette fois il se rendit immédiatement à Aix, alla trouver Tintendant, lui conta tout avec un tel accent de conviction que celui-ci, sans balancer, Texhorta à se mettre en route et lui donna de quoi faire son voyage.

Mais quelques instances que fit M. de Pomponne , il ne parvint pas à en savoir davantage , et à tout ce que le ministre put dire , cet homme répliqua que c'était au roi seul qu'il pouvait conGer le reste.

M. de Pomponne revint au roi et lui raconta ce qui s'était passé. Ce rapport inspira à Louis XIV une telle curiosité qu'il voulut entretenir lui-même le maréchal. Il ordonna donc qu'on le fit monter dans ses cabinets et qu'on l'introduisit par le petit degré qui donnait sur la cour de marbre.

, Cette première conversation sembla à Louis XIV si intéressante, à ce qu'il parait , que dès le lendemain il voulut en avoir une seconde. Chacune des conférences dura une heure au moins, et personne n'y ayant assisté^ personne ne sut jamais ce qui s'y dit; seulement, comme à la cour il n'y a point de secret complet, nous allons répéter ce qui transpira de cette étrange entrevue.

Le lendemain du jour oii Louis XIV avait vu le paysan pour la seconde fois, comme le roi descendait, pour aller à la chasse, le même escalier par lequel , suivant ses ordres , le maréchal avait été introduit près de lui, M. de Duras qui était, par son nom et sa position , et surtout par l'amitié que lui portait Louis XIV, sur le pied de dire au roi tout ce qu'il lui plairait, se mit à parler de cet homme avec mépris et à terminer cette attaque par ce proverbe fort commun à cette époque : Ou cet homme est fou , ou le roi n'est pas noble. A ce mot le roi s'arrêta , ce qu'il ne faisait jamais , pour répondre, et se tournant tout à fait vers M. de Duras : — Si le proverbe est vrai, monsieur le duc, dit-il, ce n'est pas cet homme qui est fou, c'est moi qui ne suis pas noble; car je l'ai entretenu deux fois, fort longtemps chaque fois, et j'ai trouvé tout ce qu'il m'a dit plein de sens et de raison.

Ces derniers mots furent prononcés avec une sLgrande gravité qu'ils surprirent toute l'assistance, et comme M. de Duras, malgré l'affirmation du roi, se permettait de faire un signe de doute : —

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Apprenez, reprit Louis XIY, que cet homme m*a parlé d'une chose qui m'est arrivée il y a plus de vingt ans, que personne ne peut savoir, attendu que je n'en ai parlé à personne, et cette chose c'est qu'un fantôme m'est apparu dans la forêt de Saint-Germain , et qu'il m'a dit une phrase que ce paysan m'a textuellement répétée.

Il en fut de même toutes les fois que Louis XIY parla de cet homme, sur lequel son opinion fut toujours favorable. Tout le temps qu'il demeura à Versailles, il fut défrayé par la maison du roi, et lorsqu'on le renvoya chez lui, le roi non seulement veilla aux besoins de son voyage, mais encore lui remit un petite somme. En outre , l'intendant de la Provence reçut l'ordre de le protéger particulièrement et, sans le tirer jamais de son état et de son métier, de veiller à ce qu'il ne manquât de rien pendant le reste de sa vie.

On n'en sut pas davantage du roi ni des ministres qui jamais ne voulurent s'expliquer, soit qu'ils l'ignorassent, soit que le roi leur eût défendu d'en parler, sur la véritable cause du voyage de ce paysan. Quant à lui, il reprit son métier et vécut, comme, à son ordinaire , fort considéré des gens de son village et sans qu'il ait jamais parlé à aucun d'eux de cet honneur infini pour un homme de sa classe, d'avoir été reçu par le roi.

Maintenant , à force de recherches, voici ce que les fureteurs de nouvelles apprirent.

Il y avait à Marseille une certaine M"** Armond , dont la vie avait été tout un roman, et qui laide, pauvre et veuve, avait inspiré les plus grandes passions et gouverné les plus considérables de l'endroit, si bien que chacun disait qu'elle était sorcière. Elle s'était fait épouser par M. Armond , intendant de la marine de Marseille, avec les circonstances les plus singulières, à force d'esprit et de manège, comme M"** de Maintenon , dont elle avait été l'intime amie , s'était fait épouser par Louis XIY. Or, on suppose que le roi avait avoué à M"'* de Maintenon cette apparition de la forêt de Saint-Germain , dont il prétendait n'avoir parlé à per-* sonne ; que M*"* de Maintenon avait fait passer ce détail à son amie et que celle-ci en avait fait un passeport au maréchal-ferrant , à l'aide duquel il se serait tout d'abord emparé de la confiance du roi. Quant à ce que lui avait recommandé cette femme vêtue de blanc et couverte du manteau royal qui, an dire de l'envoyé, lui était

apparue, cette recommandation qu'elle Taurait cha^éde porter au roî, n'eût été autre que celle de reconnaître publiquement M™* de Maintenon pour reine. Ce bruit coïncidait d'ailleurs avec celui qui avait couru à la mort de Marie-Tbérèse, savoir, que la mourante aurait remis aux mains de M"*** de Maintenon son anneau nuptial.

Ces probabilités furent confirmées par la nouvelle qui se répandit bientôt que M""' de Maintenon allait être déclarée ; déclaration qu'eût seule empêchée une conrérence que le roi aurait eue avec Fénélon et Bossuet et dans laquelle ces deux dignes prélats lui auraient rappelé la parole sacrée qu'il avait donnée à Louvois.

Quoi qu'il en soit , et bien que M"'' de Maintenon fût publiquement accusée d'avoir fait jouer tous les rouages de cette machine extraordinaire, ce fut la dernière tentative de ce genre qu'elle essaya ; « car, dit Saint-Simon , elle comprit qu'il n'y avait plus à revenir sur cette décision du roi , et elle eut assez de force sur ellemême pour couler doucement dessus et ne pas se creuser une disgrâce, pour n'avoir pas été déclarée reine. « Le roî, ajoute-t-il, qui se sentit affranchi , lui sut gré de cette conduite qui redoubla son affection pour elle, sa considération, sa confiance. Elle eût peutêtre succombé sous le poids de l'éclat de ce qu'elle avait voulu paraître; elle s'établit de plus en plus par la confirmation de sa trans* parente énigme. »

Au milieu de ce prodige d'élévation oii elle était parvenue. M"' de Maintenon avait ses chagrins de famille. Ces chagrins lui étaient surtout causés par un frère, le comte d'Aubigné, lequel n'ayant jamais été que capitaine d'infanterie parlait sans cesse de ses vieilles guerres comme un homme qui méritait tout et à qui l'on faisait le plus grand tort du monde en ne lui envoyant pas le bâton de maréchal de France. « Il est vrai , ajoutait-il, qu'il avait préféré prendre ce bâton en argent. » Ce frère faisait à tout moment des sorties épouvantables à M*"" de Maintenon sur ce qu'il n'était pas encore duc et pair et ministre des conseils du roi ; se plaignant qu'on ne faisait rien pour lui, quoiqu'il fût gouverneur de Belfort, puis d'Aigues-Mortes, puis de la province du Berri et de plus chevalier de l'ordre. C'était d'ailleurs un homme de beaucoup d'esprit et dont on citait les mots à une époque où chacun en faisait.

Un jour M"" de Maintenon se plaignant à lui de la vie malheureuse qu'elle menait et s'écriant : en vérité je voudrais être morte.

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Le comte regarda gravement sa sœur : — Alors, lui dit-il, vous avez donc promesse d'épouser Dieu le père?

Mais justement un bomme de cet esprit et de ce caractère était fort embarrassant pour M'**' de Maintenon; courant après toutes les jolies filles qu'il rencontrait, sortant avec elles, les promenant avec leur famille à Paris et même à Versailles , disant tout ce qui lui passait par la tète, goguenardant sur tout le monde, n'appelant jamais Louis XIY que le beau-frère, il causait à la favorite des transes éternelles : aussi résolut-elle de se défaire , d'une façon ou de l'autre, de ce pesant fardeau. 11 n'y avait qu'un moyen de prendre le comted'Aubigné,c'étaitla famine. Malgré ses gouvernements, malgré ses places , malgré ses bous particuliers sur le trésor, il manquait toujours d'argent et dans ces cas là il revenait à sa sœur soumis et câlin comme un écolier qui veut obtenir une faveur de son maitre. Sa sœur lui faisait faire alors les plus belles promesses du monde; le comte promettait tout ce qu'elle voulait; puis lorsqu'il avait l'argent, elle n'en entendait plus parler jusqu'à ce qu'il donnât signe d'existence par l'éclat de ses nouvelles folies.

Un jour le comte d'Aubigné vint trouver sa sœur pour lui faire ses réclamations habituelles; mais cette fois M"'* de Maintenon le reçut d'un air fort sévère en lui disant que le roi avait enfin appris ses fredaines, qu'elle avait eu tant de peine à lui cacher, et ne les avait pardonnées qu'en considération de l'engagement qu'elle avait pris que son frère se repentirait ou tout au moins ferait semblant de se repentir. Le comte d'Aubigné répondit que pour se repentir c'était impossible; mais que quant à en faire semblant, la chose lui paraissait plus facile : il demandait, en conséquence, à sa sœur, qui devait s'y connaître , de quelle façon il fallait s'y prendre pour avoir l'air parfaitement converti. M'"' de Maintenon lui répondit que rien n'était plus simple , qu'il n'avait qu'à cesser de se montrer en mauvaise compagnie , pendant trois semaines ou un mois ; qu'elle répandrait le bruit de sa conversion, et qu'il se retirerait momentanément dans la communauté qu'un certain M. Doyen avait établie sous le clocher de Saint-Sulpice, et où des gentilshommes des meilleures maisons de France se réunissaient pour y vivre en commun et se livrer à des exercices de piété, sous la direction de quelques honorables ecclésiastiques.

Le comte d'Aubigné débattit longtemps le moyen qu'il trouvait

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médiocrement agréable ; mais son auguste sœur tint tK>n et comme elle promettait 25,000 livres au bout d'un mois de retraite, il consentit à Teindre le repentir le plus profond de ses déportements passés, se retira à Saint-Sulpice, signa les^ conventions établies par M. Doyen, se promettant bien, aussitôt les 25,000 livres reçues, de refaire une brillante entrée dans le monde.

En effet, le lendemain du jour oii la somme fut payée, le comte d*Aubigné disparut de la confrérie de Saint-Sulpice. Mais le cas était prévu. M. Doyen avait un ordre, grâce auquel on ratrapa le comte d'Aubigné et on lui donna pour gardien un des prêtres de Saint-Sulpice , qui, toutes les fois qu'il voulait sortir, sortait avec lui et le suivait comme son ombre. Un jour le comte s'impatienta et battit son surveillant; celui-ci fit son rapport, et d'Aubignéfut condamné à six semaines d'arrêt dans sa chambre. Dès lors il vit bien qu'il avait pris le mauvais moy^en , et comme sur le refus du premier surveillant de continuer à le suivre , on lui en avait donné un second, il entreprit de corrompre celui-ci et de le mettre de moitié dans ses fredaines. L'histoire ne dit pas s'il y réussit, mais ce qu'il y a de positif c'est que le comte d'Aubignc se trouva forcé de mettre un peu plus de retenue dans sa conduite et que de cette^'façon sa sœur fut ainsi à peu près débarrassée , si non de lui, du moins des craintes qu'il lui inspirait.

Revenons maintënffntà un mariage dont nous n'avons dit qu^un mot et qui cependant avait 'une grande importance ; c'était celui de monseigneur le duc de Bourgogne avec la petite princesse de Savoie.

En exécution du traité de Notre-Dame de Lorette , le duc de Savoie envqya sa fille, âgée de onze ans, en France. Depuis trois semaines la maison de la princesse l'attendait à Lyon , lorsqu'elle arriva au pont de Beauvoisin , où elle devait quitter sa maison italienne et où sa maison française la devait recevoir. Ce fut le 16 octobre 1696 que la jeune princesse mit le pied sur la terre de France et fut conduite au logis qui lui avait été préparé de ce côté du pont. Elle y coucha et le surlendemain se sépara de toutes les personnes qui l'avaient accompagnée, excepté d'une femme de chambre et d'un médecin qui ne devaient pas non plus demeurer en France et qui, en effet, furent renvoyés après l'établissement de la princesse à Versailles.

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Au moment même où la fille du duc de Savoie était reçue et avait déjà commencé, selon Tétiquette de simple princesse, à embrasser M"' la duchesse du Lude et M. le comte de Brionne, un courrier arriva avec ordre du roi de traiter en tout la future duchesse comme fille de France et comme ayant déjà épousé monseigneur le duc de Bourgogne. Elle s'an^êta donc au milieu de ses embrassades,, et M"' du Lude et M. de Brionne furent les seuls qui obtinrent cet honneur innocemment usurpé.

Par toutes les villes où elle passa elle fut reçue selon les intentions exprimées par le roi. Pendant les séjours dans les grandes villes, elle dtna en ptriAic, servie par la duchesse du Lude. Dans les villes de second ordre et dans les repas ordinaires ses dames mangeaient avec elle.

Le dimanche li novembre, le roi , Monseigneur et Monsieur allèrent séparément à Montargis au-devant de la princesse, qui y arriva à six heures du soir et fut reçue par Louis XIY lui-même à la portière de son carosse. Puis le roi la mena dans Tappartement qui lui était destiné et lui présenta Monseigneur, Monsieur et M. le duc de Chartres.

La petite princesse, douée d'un esprit juste et fin, avait été admirablement instruite par son père , le duc de Savoie, du caractère de Louis XIY et de celui des principaux personnages de sa cour. Elle se conduisit en conséquence , et tout ce que le roi vit des gentillesses , des flatteries pleines d'esprit, du peu d'embarras et, avec tout cela, de Tair mesuré et des manières respectueuses de la princesse, le surprit au plus haut degré et le charma tout d'abord. Aussi passa-t-il la journée à la louer sans cesse et à la caresser continuellement , et dès le même soir il envoya un courrier à M"** de Maintenpn pour lui dire combien il était satisfait de leur petite-fille.

Le lendemain à cinq heures du soir on arriva à Fontainebleau, dans la cour du Cheval-Blanc. Tout Versailles était sur l'escalier du Fer-à-Cheval. La foule était en bas. Le roi menait la princesse qui, suivant l'expression de Saint-Simon , semblait sortir de sa poche, et tout enfant qu'elle était, il la conduisit avec le plus grand respect, lui roi, lui vieillard, tant était grande la force de l'étiquette, jusqu'à l'appartement qui lui était destiné. Puis il fut réglé par le roi lui-même qu'on appellerait M"*' la duchesse de Bourgo-

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gne la Princesse tout court; qu'elle mangerait seule, servie par la duchesse du T.ude ; qu'elle ne verrait que ses dames et celles à qui le roi donnerait expressément la permission de la voir; qu'elle ne tiendrait point de cour; que M. le duc de Bourgogne n'irait chez elle qu'une fois tous les quinze jours, et MM. ses frères une fois le mois.

Le 8 novembre toute la cour était de retour à Versailles. La princesse eut l'appartement de la reine défunte. Au bout de huit jours elle avait, par son esprit, entièrement charmé le roi et ensorcelé M™* de Maintenon , qu'à défaut de titres consacrés par l'étiquette elle eut l'idée d'appeler ma tante, conservant vis-à-vis d'elle plus de dépendance et plus de respect qu'elle n'eût pu faire pour une mère et pour une reine , et usant en même temps à son égard d'une liberté et d'une familiarité apparente qui ravissait le roi et la favorite.

Aussi le roi, qui adorait la princesse, songea-t-il à en faire sa petite-fille le plus tôt possible. Le jour où elle eut douze ans, il voulut que le mariage fût célébré. C'était le 7 de septembre , un samedi. Quelques jours auparavant il avait dit tout haut et de manière à ce que chacun l'entendit , qu'il désirait que les fêtes du mariage fussent splendides et que la cour y fût magniflque. Et , lui-même, qui depuis longtemps ne portait plus que des habits très simples et de couleur sombre , en voulut pour ce jour là d'éclatants de couleurs et superbes d'ornements. Ce fut assez, comme on le comprend bien , pour que tout ce qui n'était pas d'église ou de robe essayât de se surpasser en richesse. Aussi les broderies d'or et d'argent furent-elles mises au nombre des choses communes. Les perles et les diamants se changèrent en broderies , et le luxe atteignit un tel degré que le roi se repentit d'avoir donné lieu à ces folles dépenses, et dit tout haut qu'il ne comprenait pas comment il y avait des maris assez fous pour se laisser ruiner par les habits de leurs femmes.

C'était un singulier spectacle dans Paris. Chacun courait pour se procurer de l'or et de l'argent. Les marchands de pierreries vidèrent leurs boutiques. Enfin les ouvriers manquèrent pour mettre tant de richesses en œuvre. M"" la Duchesse que rien n'embarrassait, s'avisa d'en faire enlever huit de chez le duc de Rohan, par les hoquetons de la cour. Louis XIV en fut instruit, trouva le

procédé fort mauvais et fit reconduire les huit ouvriers à Tbôtel de Rohan. Il avait d'autant mieux le droit d'en agir ainsi qu'ayant choisi un dessin et l'ayant donné au brodeur, celui-ci se proposait de quitter tous les ouvrages commencés pour se mettre à celui-là ; mais le roi le lui défendit expressément et lui commanda d'achever d'abord tout ce qu'il avait entrepris et de ne travailler qu'ensuite à celui qu'il avait choisi lui-même , ajoutant que si cette parure n* était pas faite à temps on s'en passerait.

A midi les fiançailles eurent lieu ; à une heure le mariage. Ce fut le cardinal de Coislin qui oflicia en l'absence du cardinal de Bouillon , grand aumônier.

Le soir, après le souper, on alla coucher la mariée, de chez laquelle le roi fit sortir tous les hommes. Toutes les dames au contraire y demeurèrent, et la reine d'Angleterre donna la chemise que M*"* la duchesse du Lude présenta à la princesse. Monseigneur le duc de Bourgogne se déshabilla au milieu de toute la cour, as-

sis sur un pliant. Louis XIV était présent avec tous les princes, le roi d'Angleterre donna la chemise qui fut présentée par le duc de Beauvilliers.

Dès que la mariée fut couchée , monseigneur le duc de Bourgo-

gne entra suivi de M. de Beauviiliers et se mit dans le lit à droite de la princesse , en présence des rois et de toute la cour* Aussitôt après, le roi et la reine d'Angleterre sortirent; puis Louis XIY s'alla coucher à son tour, et tout le monde abandonna la chambre nuptiale, excepté Monseigneur, les dames de la princesse et le duc de Beauviiliers, qui demeura toujours au chevet du lit du côté de sou pupille, et la duchesse du Lude du côté de la princesse. Un quart d'heure après Monseigneur fit relever son fils, lui permettant d'embrasser sa femme ; ce à quoi M*"' du Lude s'opposa de tout son pouvoir, ne cédant que sur un ordre supérieur du Dauphin.

Le lendemain matin deux personnes trouvèrent fort mauvais ce qui avait été fait : le roi , que le marié eût embrassé sa femme, et le petit duc de Berry, que son frère eût quitté le lit, déclarant qu'à sa place il ne se serait pas laissé emmener, ou qu'il aurait pleuré jusqu'à ce qu'on le recouchât auprès de la princesse.

La pauvre petite duchesse était, d'ailleurs, fort mai partagée, car le duc son mari, assez laid de visage, était en outre tout bossu. Cela venait, à ce qu'assurait le duc de Beauviiliers, son gouverneur, d'une barre de fer qu'on lui avait fait porter pour l'habituer à se tenir droit , mais qui fit au contraire que le prince , pour éviter la douleur que cela lui causait, se tenait de travers, habitude qui lui déjeta la taille. ï)u reste , élève de Fénélon , il avait joint à beaucoup d'esprit naturel une excellente éducation. Il était dévot et charitable ; beaucoup d'anciens ofliciers reçurent des secours sans jamais savoir qu'ils venaient de lui. Du premier moment oii il vit sa femme il l'aima , et depuis poussa cet amour jusqu'à l'adoration. Quelques jours après son mariage, pendant une de ces visites qu'il était autorisé par le roi à faire à la princesse , celle-ci lui raconta qu'un célèbre astrologue de Turin ayant tiré son horoscope, lui avait annoncé tout ce qui lui était arrivé, même qu'elle épouserait un fils de France et lui avait prédit qu'elle mourrait à l'âge de 27 ans.

— Si ce malheur m'arrive , dît la petite princesse , qui épouserez-vous, monsieur?

— Il est inutile de songer à cela, répondit le duc de Bourgogne, car si vous mourez avant moi, huit joui*s après vous je serai mort.

Le pauvre duc tint parole : la duchesse, comme nous le verrons, mourut le 12 février 1712, et le duc le 18 du même mois.

LOUIS XIV BT SON S1ÈGLB.

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