‹ Louis XIV [i.e. Quatorze] et son siècleChapitre 22 sur 29 · CHAPITRE XLVll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVll

Testaments du roi d'Espagne.— Intrigues à ce sujet. — Conseils du pape Innocent Xlî.

— La France est enCn préférée à l'Autriche. — Mort de Charles II. — Ouverture da testament.— Plaisanterie du duc d'Abrantès.— Conduite prudente de Louis XIV.

— Le duc d'Anjou est reconnu pour roi d'Espagne. — Une réception à Mèudon.

— Dernière entrevue de Louis XIV et de M"* de Montespan. — Fin de Racine. — Cause de sa mort. — Naissance de Voltaire.

ons avons vu que le roi Charles 11 avait choisi pour héritier de sa double monarchie le prince Léopold de Bavière. Dès que ce testament eut été fait, le cardinal Porto-Carrero l'avait dit , en grand secret , au marquis d'Harcourt, notre ambassadeur, lequel avait immédiatement dépêché M. d'Igul ville au roi de France avec cette nouvelle. Louis XIV, en l'apprenant , ne parut manifester aucun mécontentement; mais il n'en fut pas de même de l'Empereur. La cour d'Autriche passait pour s'être déjà défaite, au moyen du poison, de la reine d'Espagne, fille de Monsieur. Tout à coup on apprit la mort du jeune prince de Bavière, et les mêmes accusations se renouvelèrent.

Le jeune prince mort , le roi Charles II tomba dans une perplexité d'autant plus grande que, sans attendre qu'il se fût prononcé, on s'empressa, comme ill'apprit, de faire un nouveau partage qui donnait à l'archiduc toute la monarchie d'Espagne. Porto-

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Carrero , son conseiller , s'était prononcé en faveur de Philippe d'Anjou, petit-fils du roi de France, et il était parvenu à mettre au chevet du moribond un confesseur tout entier dans les mêmes intérêts que lui. Cependant cette double obsession fut insuffisante encore. Le roi n'osait prendre sur lui une telle résolution, de donner son royaume au petit-fils d'une reine et d'un roi qui y avaient publiquement renoncé en se mariant. 11 résolut donc de consulter le pape ; il lui écrivit fort au long et lui fit remettre directement la lettre par laquelle il lui demandait son avis. Le pape, qui était Innocent XII , se mourait lui-même à cette époque ; aussi ne fit-il point attendre sa décision. Il répondit qu'étant dans un état aussi proche de la mort que l'était Sa Majesté Catholique , il avait un intérêt aussi grand et aussi puissant qu'elle-même à lui donner un conseil dont il n'eût pas à recevoir de reproches quand il irait se présenter devant le trône de Dieu; qu'il pensait donc qu'à l'exclusion delà maison d'Autriche, les enfants du Dauphin étaient les vrais, les seuls et les légitimes héritiers de sa monarchie; qu'ils excluaient tous autres , et que du vivant de leur postérité, l'archiduc, ses enfants et toute la maison d'Autriche n'avaient aucun droit au trône d'Espagne ; que plus la succession était immense, plus l'injustice qu'il commettrait en la détournant de l'héritier légitime lui deviendrait terrible au jour du jugement, qu'il l'engageait donc à n'oublier aucune des précautions ou des mesures que toute sa sagesse pourrait lui inspirer pour faire justice à qui il devait et pour assurer, autant qu'il serait possible, la totalité de sa succession et de sa monarchie à un des fils de France.

Tout ceci, comme on le comprend bien, fut fait en secret, et ce secret fut si profondément enseveli que l'on ne sut qu'après l'avénement de Philippe Y, la consultation de Charles II et la réponse d'Innocent XII.

Cette réponse reçue, tous les scrupules de Charles II se trouvèrent levés : de nouvelles dispositions furent dressées en faveur du duc d'Anjou et portées à l'auguste moribond avec un autre testament qu'on lui avait fait signer antérieurement en faveur de l'archiduc. Ce dernier fut brftléen présence du roi d'Espagne et de son confesseur ; et quand la flamme qui venait, pour ainsi dire, de dévorer un royaume, fut éteinte , le roi signa le second testament qui fut fermé avec toutes les formalités d'usage.

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11 était temps que cette précaution fût prise : Charles 11, près de mourir à chaque instant, n'avait déjà plus Texercice de ses Tacultés. Le duc d'Harcourt , sur un ordre du roi de France, quitta Madrid, laissant M. de Blécourt défendre nos intérêts à sa place , et partit le 23 octobre 1700 pour Bayonne où une armée avait été rassemblée, laquelle avait ordre, en cas de besoin, d'entrer immédiatement en Espagne.

Le 1" novembre le roi Charles II mourut.

Dès qu'on le sut expiré, il fut question d'ouvrir son testament. Le secret avait été scrupuleusement gardé par tous les confidents, de sorte que la curiosité et la grandeur d'un événement qui intéressait tant de millions d'hommes, attirèrent tout Madrid au palais et dans ses environs. Chaque ministre étranger avait usé de ses ressources pour pénétrer jusqu'au conseil d'état. Toutes les portes , soit publiques, soit secrètes, étaient assiégées par les ambassadeurs et par les courtisans. C'était à qui saurait le premier le choix du roi pour répandre le premier cette grande nouvelle. M. de Blécourt , notre chargé d'affaires, était là comme les autres, ne sachant rien de plus qu'eux, et se trouvait près du comte d'Harach , ambassadeur de l'Empereur, qui espérait tout et qui, connaissant le testament fait en faveur de l'archiduc, se tenait vis-à-vis la porte par laquelle devait sortir ce grand secret, debout, avec l'air hautain qui lui était habituel, et l'air triomphant que lui donnait la circonstance. Celui qui sortit le premier de la chambre où le testament venait d'être ouvert fut le duc d'Abrantes. C'était un homme d'un esprit railleur et qui, depuis lontemps déjà, vivait en assez mauvais termes avec le comte d'Harach. A peine parut-il que chacun se précipita vers lui , et que les questions se multiplièrent. Mais lui , sans rien répondre, jetait les yeux de tous côtés, gardant gravement le silence; il s'avança lentement. M. de Blécourt se trouva le premier sur son chemin. Le duc d'Abrantès le regarda un instant, puis détourna la tête; ce qui fut interprété à très mauvais signe pour la France. Alors, faisant semblant de chercher des yeux l'homme qui était devant lui, il aperçut le comte d'Harach , et lui sautant vivement au cou d'un air d'intérêt :

— Ah ! monsieur le comte, lui dit-il en espagnol, que je ^uis heureux de vous voir ! Croyez que c'est avec beaucoup de plai-

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sir... (il fit une pause pour Tembrasser mieux), oui, mousieur. croyez que c'est avec une extrême joie que pour toute la vie... (et il redoubla d'embrassades) , et avec le plus grand contentement, acbeva-t-il , que je me sépare à tout jamais de vous et prends congé de la très auguste maison d'Autriche.

Puis laissant le comte d'Harach tout stupéfait du compliment : — Messieurs, dit-il, c'est le duc d'Anjou qui est roi d'Espagne; vive le roi Philippe V.

Et, perçant la Tonle émerveillée d'une pareille nouvelle, il disparut.

M. de Blécourt n'en demanda pas davantage; il s'élança à son tour hors du palais et courut rédiger sa dépèche. Comme il allait l'achever, un message du conseil d'état lui vint apporter un extrait du testament qu'il mit dans sa lettre. M. d'Harcourt , qui était à Bayonne, avait l'autorisation d'ouvrir tous les paquets adressés à Louis XIY, afin d'agir suivant les nouvelles et de ne point perdre de temps à attendre les ordres de la cour, ordres qui d'ailleurs lui avaient été donnés d'avance et prévoyaient tous les cas possibles. Le courrier de M. de Blécourt fit une telle diligence, qu'il arriva presque mourant à Bayonne. M. d'Harcourt dépêcha aussitôt pour Fontainebleau, où était la cour, un autre envoyé avec quatre mots, qu'il ordonna à celui-ci de remettre à Barbezieux, son ami, afin de le Taire porteur de cette grande nouvelle, et qu'il en retirât toute faveur. Ce fut efiectivement chez Barbezieux que descendit le courrier, et le ministre, sans perdre un instant, porta la dépêche au roi, qui était au conseil des finances.

C'était le mardi matin , 9 novembre.

Le roi , qui devait chasser au tir en sortant du conseil , contremanda aussitôt la chasse, et dtna comme à l'ordinaire au petit couvert, sans rien montrer sur son visage de ce qu'il savait, déclarant seulement la mort du roi d'Espagne, et annonçant qu'il n'y aurait de tout l'hiver ni appartement, ni comédie, ni aucun divertissement à la cour. Mais, lorsqu'il fut rentré dans son cabinet, il manda au ministre de se rendre à trois heures chez M"*' de Maintenon. Un courrier envoyé à Monseigneur le trouva en train de courre le loup. Monseigneur revint aussitôt, et se rendit à trois heures avec les ministres chez M"'* de Maintenon.

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Le conseil dura jusqu'à sept heures ; après quoi, le roi travailla encore jusqu'à dix avec MM. de Torcy et Barbezieux.

Le lendemain, il y eut deux autres conseils, et toujours chez M"** de Maintenon. Si accoutumée que fût la cour à sa faveur, on ne la vit cependant pas sans quelque étonnement appelée ainsi à délibérer presque publiquement sur la plus importante affaire qui, pendant ce long règne, eût été soumise à un conseil d'État.

Tout demeura dans le silence et dans le doute jusqu'au dimanche 1 A, où M. de Torcy, après avoir longtemps causé avec le roi, prévint l'ambassadeur d'Espagne de se trouver le lendemain au soir à Versailles.

Le lundi 15, le roi partit de Fontainebleau entre neuf et dix heures du matin , et arriva à Versailles vers quatre heures. L'ambassadeur d'Espagne fut reçu par le roi; mais il ne transpira rien de cette entrevue.

Enfin, le lendemain mardi, 16 novembre, le roi, au sortir de son lever, fit entrer l'ambassadeur dans son cabinet, où M. le duc d'Anjou s'était déjà rendu par une entrée particulière. Alors le roi , montrant son petit-fils à l'envoyé d'Espagne : — Monsieur, lui ditil, voici M. le duc d'Anjou, que vous pouvez saluer comme votre roi.

Aussitôt l'ambassadeur se jeta à genoux et fit au jeune prince un long discours en langue espagnole. Louis XIV le laissa aller jusqu'au bout; puis, lorsqu'il eut fini : — Monsieur, lui dit-il, mon petit-fils ne parle pas encore cette langue , qui désormais sera la sienne ; c'est donc à moi à vous répondre en son nom.

Et, tout aussitôt, contre sa coutume, le roi ordonna qu'on ouvrit à deux battants la porte de son cabinet, et permit à tous ceux qui se trouvaient là d'entrer. Or, la foule était grande ; car la curiosité était vivement excitée. Alors , couvrant de la main gauche son petit-fils et le leur montrant de la main droite : — Messieurs, dit-il, voici le roi d'Espagne. Sa naissance l'appelait à la couronne : le feu roi a reconnu son droit par un testament; toute la nation le souhaite et me l'a demandé instamment. C'était l'ordre du ciel , et je m'y suis conformé avec plaisir.

Puis se tournant vers son pètit-fils : — Soyez bon Espagnol, ditil ; mais cependant , quoique ce soit présentement votre premier devoir, souvenez-vous que vous êtes né Français pour entretenir

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r union entre les deux peuples : c'est le moyen de les rendre heureux et de conserver la paix à l'Europe.

Dès le même jour, il Tut décidé que le roi d'Espagne partiiaitle 1" décembre ; qu'il serait accompagné des deux princes ses frères , qui demandèrent à aller avec lui jusqu'à la frontière; que M. de Beauvilliers, son gouverneur, aurait l'autorité dans tout le voyage sur les princes et les courtisans, et le commandement sur les gardes, les troupes, les officiers et la suite, et qu'il réglerait et disposerait seul de toutes choses. M. le maréchal duc de Noailles lui fut adjoint non point pour se mêler ni ordonner de quoi que ce soit en sa présence, bien qu'il fût maréchal de France et capitaine des gardes-du-corps, mais pour le suppléer en cas de maladie ou d'absence. Ils eurent chacun 50,000 livres pour leur voyage.

Tout se passa comme Louis XIY l'avait réglé, à la seule différence qu'au lieu de partir le 1" décembre, le roi d'Espagne ne partit que le 4.

Il avait été décidé que, le 2, le nouveau roi irait à Meudon prendre congé de son père. En conséquence, toute la cour du Dauphin avait été prévenue de se trouver réunie pour cette solennité.

M"'* la Duchesse, sœur naturelle de Monseigneur, qui avait beaucoup d'empire sur son esprit, le pria d'engager M"* de Montespan à paraître à Meudon le jour où le roi d'Espagne devait venir lui faire ses adieux. Monseigneur y consentit presque avec empressement, car il faisait à la fois deux choses qui lui étaient agréables : il satisfaisait M"" la Duchesse et contrariait M'"* de Main tenon, que non seulement il n'avait jamais reçue chez lui , mais chez laquelle il ne s'était rendu que le jour où il avait été forcé d'assister au conseil.

En effet, M"" de Montespan était complètement retirée de la cour depuis quelques années déjà, et, comme personne n'avait osé lui dire que sa présence à Versailles était devenue un reproche et par conséquent une gêne pour Louis XIV, ce fut M. du Maine qui se chargea de faire comprendre à sa mère que son absence était devenue indispensable. Cependant ce premier avis ne suffit pas : M'"* de Montespan se cramponnait, pour ainsi dire, aux débris de sa fortune passée, et il fallut que Louis XIV se décidât à lui donner l'ordre positif de se retirer. Mais qui lui porterait cet ordre? On était assez embarrassé du choix d'un messager, lorsque M. du Maine s'offrit encore lui-même pour chasser sa mère. Cette

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fois Tordre était positif : il n'y avait point à éluder, la résistance était impossible. M'"* de Montespan partit tout en larmes et se retira dans la communauté de Saint-Joseph , qu'elle avait fait bâtir. Mais elle n'avait point encore assez dépouillé les habitudes du monde : moins heureuse et surtout moins résignée que M"' de La Vallière, elle promenait ses inquiétudes de Paris à Bourbon et de Bourbon à Fontevrault sans pouvoir parvenir à se rendre à ellemême. Au milieu de cette agitation , elle accomplissait de grands actes de piété; car, même au temps de sa faveur, eHe avait toujours été pieuse et bonne, quittant quelquefois le roi pour aller prier dans son oratoire, faisant tous ses carêmes avec austérité, tous ses jeûnes avec rigueur; répandant enfin à droile et à gauche les aumônes , non pas toujours avec une sage distribution , mais toujours au moins à la première demande qui lui était adressée par le malheur.

Ce fut au milieu de cette vie de regret, de piété, d'espérances mondaines peut-être, que M"** de Montespan, qui désirait vivement voir de près M*"* la duchesse de Bourgogne , qu'on lui avait dite charmante, reçut l'invitation de se rendre le 2 décembre chez Monseigneur.

Cependant, pour se conformer à réticjuette. Monseigneur fit passer au roi la liste des personnes qui seraient chez lui pendant l'entrevue. Le roi la lut d'un bout à l'autre, ne fit aucune observation, la plia et la mit dans sa poche.

Les gardes qui précédaient toujours le roi annoncèrent son arrivée. A cette annonce. M"' de Montespan faillit se trouver mal et voulut se retirer ; mais M"' de Montmorency , son amie , s'y opposa.

— Que craignez-vous de la présence du roi, madame? lui ditelle. Sa Majesté pense trop bien quand elle pense toute seule pour ne pas être heureuse de vous voir; d'ailleurs, ajouta-t-elle, il serait plaisant qu'il lui prît envie d'être infidèle à sa vieille favorite. Quant à moi , je sais que le plaisir que j'en ressentirais me ferait vivre dix ans de plus. A votre place, je demanderais au roi la permission d'exercer ma charge de surintendante chez sa nouvelle épouse.

En même temps la petite duchesse de Bourgogne, qui sans doute voulait examiner l'impression que la vue de M"" de Montespan fe-

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rait sur le roi, s'approcha de M"" la Duchesse, qui était assise à côté de sa mère , et lia conversation avec elle.

Dans ce moment le roi entra.

Louis XIV adressa d'abord la parole à Tambassadeur d'Espagne, qui accompagnait le duc d'Anjou. Puis, se promenant sans affectation tout autour de l'appartement, il invita les dames, qui se tenaient debout par respect, à s'asseoir; puis, s'arrétant devant M*"* la duchesse de Bourgogne, lui parla un moment. Après elle il adressa la parole à M""* la Duchesse, et enfin il se trouva en face de M"' de Montespan, qui, pâle et tremblante, avait grand'peine à ne pas s'évanouir. Le roi la regarda un instant ; puis , avec un gracieux mouvement de tête : — Je vous fais mon compliment, madame, lui dit-il; vous êtes toujours belle et toujours fraîche; mais ce n'est pas le tout , j'espère encore que vous êtes heureuse.

— Je le suis aujourd'hui beaucoup. Sire, répondit M™* de Montespan, puisque j'ai l'honneur de présenter mon respectueux hommage à votre Majesté.

Alors le roi lui prit la main et la lui baisa , puis il passa outre et alla visiter les autres dames.

Quand il fut assez loin pour ne point entendre la conversation ,

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M"* la duchesse de Bourgogne demanda à M"*' de Montespan pourquoi elle avait quitté la cour.

— Ce n*est pas moi, Madame, répondit l'ancienne favorite, qui ai quitté la cour, c'est la cour qui m'a quittée.

Ce fut la dernière fois que M*"* de Montespan vit le roi.

Lorsque M*"* la ductiesse de Boui^ogne revint à Versailles, M"** de Maintenon , qui avait hftte de savoir ce qui s'était passé, la fit appeler et lui demanda si elle s'était bien amusée.

— Oh! je vous l'assure, répondit la jeune princesse : la cour était superbe et M"* de Montespan s'y trouvait; c'est encore une très belle femme, et le roi lui a dit qu'elle lui paraissait toujours fraîche et jolie.

Puis, se tournant vers M. le duc du Maine, qui, selon son habitude, se tenait près de M"" de Maintenon : — Pourquoi n'êtes-vous pas venu à Meudon? lui demanda -t-elle ; votre frère de Toulouse y était avec M°** la Duchesse, et tous deux , comme c'était leur devoir, ont constamment fait compagnie à M"'* de Montespan.

Cependant, toutes les puissances de l'Europe accédèrent d'abord au testament, et reconnurent Philippe Y, qui avait été proclamé à Madrid dès le 2/i novembre, comme roi d'Espagne. L'Autriche seule fit ses réserves.

Pendant la période qui vient de s'écouler, et tandis que s'accomplissaient les graves événements que nous avons indiqués, Racine, qui avait survécu de vingt-six ans à Molière, venait lui-même de mourir. Après avoir longtemps vécu dans la familiarité des grands et dans la faveur de Louis XIV, dont il écrivait l'histoire, et de M"* de Maintenon , pour laquelle il faisait ses tragédies d'Esther et d'^thatie^ il était mort en pleine disgrâce. Plusieurs causes ont été supposées à ce changement de Louis XIV envers son poète ; voici la plus probable :

Sa charge d'historiographe du roi qu'il partageait avec son ami Despréaux, les illustres amitiés qu'il avait su se faire, les succès de premier ordre qu'il avait obtenus, lui avaient acquis, comme on disait alors, de gnudes privances à la cour. Il arrivait même quelquefois que le roi , se trouvant chez M"** de Maintenon sans ministre, dans le mauvais temps d'hiver, attristé par le défaut de promenade ou l'absence d'affaires sérieuses, envoyait chercher Racine pour causer avec lui et la favorite en petit comité. Malheureu-

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sèment pour Racine, il était, comme tout poète, sujet à des distractions fort grandes.

Or, il arriva qu'un soir qu'il se trouvait entre le roi et M"' de Maintenon, au coin du feu de cette dernière, la conversation roula sur les théâtres de Paris, et, après avoir épuisé l'Opéra, tomba sur la Comédie. Le roi, qui depuis longtemps n'allait plus au spectacle, s'informa des pièces que l'on jouait, des acteurs qui les représentaient, et demanda à Racine pourquoi la comédie était si fort tombée de ce qu'il l'avait vue autrefois. Racine donna plusieurs excellentes raisons, et entre autres l'absence d'auteurs vivants: « Ce qui est cause, dit-il, que, faute de bonnes pièces nouvelles, on est obligé d'en jouer d'anciennes, et surtout les pièces de Scarron, qui ne valent rien et qui rebutent tout le monde, i A ce mot M"" de Maintenon rougit, non pas de ce qu'on attaquait la réputation littéraire de son premier mari, mais de ce que, pour la première fois peut-être depuis quinze ans, ce nom était prononcé devant le second. Le coup était si brutal que le roi lui-même s'en embarrassa. 11 ne répondit rien, et, comme de son côté M"** de Maintenon se taisait , il succéda à cette judicieuse observation du poète un silence si glacé , que le malheureux Racine se réveilla en sentant l'abîme oii il venait de se précipiter. Aussi demeura-t-il le plus confondu des trois, sans oser lever les yeux ni ouvrir davantage la bouche. Ce silence, tant la surprise avait été profonde, dura quelques minutes. Enfin le roi le rompit le premier, en renvoyant Racine sous prétexte qu'il allait travailler. Racine sortit tout éperdu et gagna comme il put la chambre de Cavoie, son ami , auquel il conta sa sottise. Elle était telle, qu'il n'y avait point à la raccommoder. Aussi, depuis, ni le roi ni M*"* de Maintenon non seulement n'envoyèrent point chercher Racine, mais ne lui parlèrent ni ne le regardèrent plus. Dès ce moment le grand poète, duquel la faveur royale avait été toute sa vie le seul soleil, conçut un si profond chagrin , qu'il tomba en langueur, et de ce moment ne songea plus qu'à faire son salut.

Enfin, le 22 avril 1699, il mourut en recommandant qu'on l'enterrât à Port-Royal-des-Champs pour qu'il demeurât, même après sa mort, dans la compagnie des illustres solitaires avec lesquels il avait conservé jusqu'au dernier moment, et malgré sa vie toute mondaine , les relations de sa jeunesse.

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Boileau Despréaux demeura le seul de cette grande pléiade qui s'était levée au-dessus du berceau de Louis XIV ; car, depuis le 13 avril 1695, La Fontaine aussi était mort.

Il est vrai que le chef de la littérature qui devait succéder à la leur avait déjà vu le jour : le 20 février 1694, François-Marie Arouet de Voltaire était né à Chatenay , près Paris.

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