CHAPITRE ILVIll
Barbezieiu, son portrait, son caractère, ses débauches, sa mort — Chamillari, origine singulière de sa fortune. — Fin de Jacques II. — Ses derniers moments.
— Jugement sur ce roi. — Déclaration de Louis XIV. — Conduite de Guillaume 111.
— Dernière maladie de ce prince. — Son caractère. — L'homme au Masque de Fa\ — Son histoire. — Recherches à son sujet. — Conjecture de Tauteiir.
^AMNJ^B 1701 s'ouvrit par la mort de Louis-François-Marie Letellier, marquis de Barbezieux , secrétaire d'état de la guerre.
C'était , comme on se le rappelle, le fils deLouvois; mais, tout au contraire de son père , il était soutenu contre la répugnance du roi par une certaine afiection que lui portait M"" de Maintenon, pour laquelle il avait toujours eu beaucoup de déférence et de respect.
Barbezieux était un homme de haute mine, d'une physionomie agréable, forte et pleine d'esprit. C'était à la fois un visage mâle et gracieux , une organisation remplie d'activité , de pénétration et de justesse qui lui donnait pour le travail cette incroyable facilité sur laquelle il se reposait; car, presque toujours occupé de ses plaisirs, il faisait plus et mieux en deux heures qu'aucun de ses collègues dans toute sa journée. Sa personne était sympathique à la pre-
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uiière vue; il avait le langage facile, les manières courtoises , renonciation aisée, juste et choisie, et cependant naturelle, quoique forte et éloquente. Personne n'avait autant Tair du monde et les manières d'un grand seigneur, quoique sa noblesse ne remontât pas bien haut. Quand il voulait plaii*e, il charmait ; quand il obligeait, c'était avec de telles façons qu'il était impossible d'être ingrat. Nul n'exposait mieux une affaire , n'en possédait plus pleinement tous les détails et ne les rapportait mieux que lui; quand elle sortait de ses mains , elle était complètement épuisée. 11 sentait, avec une délicatesse que Louis XIY, mieux que qui que ce fut, était à même d'apprécier, la différence des personnes et les manières différentes dont il fallait leur parler. Mais à côté de ses jours de courtoisie et de bonne santé, si l'on peut le dire, Barbezieux avait ses jours de malaise et d'orgueil. Alors il devenait hautain à l'excès, hardi, insolent, vindicatif, facile à se blesser des moindres choses , très difficile à revenir sur une aversion. Alors aussi son humeur était terrible ; il la connaissait, il s'en plaignait et ne la pouvait vaincre. Naturellement brusque et dur, il devenait brutal et capable de toutes les insultes et de tous les emportements. Ces heures de fièvre, dont il n'était pas maître, lui avaient ôté dans le cours de sa vie beaucoup d'amis, qu'il choisissait mal d'ailleurs, et que dans ces moments là il outrageait, quels qu'ils fussent, petits comme grands, faibles comme forts.
Quand Barbezieux avait trop bu, ce qui lui arrivait quelquefois, ou qu'il projetait quelque partie de plaisir, ce qui lui arrivait souvent, il avait accoutumé le roi à remettre son travail en lui mandant qu'il était pris de la Cèvre. Louis XIY ne s'en inquiétait pas, car il savait qu'il rattraperait le temps^ perdu, et quoiqu'il ne fût pas dupe de cette Cèvre factice , il souffrait tout cela de Barbezieux [en faveur de la facilité et de la lucidité de son travail.
Comme il était probable que la succession d'Espagne allait amener une longue et cruelle guerre , Barbezieux avait fait quelques excès de travail qui ne l'avaient pas empêché de se livrer à ses excès habituels. Ainsi un jour il avait donné, comme il le disait luimême, un de ces coups de collier à l'aide desquels il terminait avec une incroyable facilité les affaires les plus compliquées ; il cnit I^ouvoir prendre quatre ou cinq jours de congé, et réunissant quelques amis, il alla s'enfermer avec eux dans une maison qu'il avait T. II. 52
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bâtie en plein champ, entre Versailles et Yaucresson, au bout du parc de Saint-Cloud, et qui, dans la plus triste situation du monde, mais à portée de tout, lui avait coûté des millions. Au bout de quatre jours il revint à Versailles, mais avec un mal de gorge et une fièvre ardente qui demandait une prompte révulsion. Barbezieux crut ne devoir pas faire attention à ces symptômes, quelque graves qu'ils fussent, et ce ne fut qu'au bout de deux jours qu'il envoya chercher Fagon. Mais celui-ci, avec sa brutalité habituelle, lui dit qu'il n'avait plus qu'une chose à foire pour lui, c'était de l'inviter à s'occuper de son testament et à se confesser.
Barbezieux reçut l'avis avec cette fermeté qu'on avait toujours remarquée en lui et mourut, pour ainsi dire, tout vivant, au milieu de sa famille, à l'âge de trente-trois ans et dans la même chambre où son père était mort.
Aussitôt que le roi apprit cet événement , il manda M. de Chamillart qui, huit jours auparavant, avait déjà obtenu la place de contrôleur-général des finances. Un valet de chambre de M— de Maintenon l'alla chercher à Montfermeil, l'invitant à se trouver le lendemain au lever du roi.
Chamillart obéit, et Louis XIY le faisant entrer dans son cabinet, lui annonça qu'il lui donnait la charge de Barbezieux. Chamillart, étonné de cette faveur croissante dont nous ferons tout à l'heure l'histoire, voulut lui remettre les finances, représentant au roi l'impossibilité où était un seul homme, fût-il d'une capacité supérieure à la sienne, de s'acquitter des deux emplois qui séparément avaient occupé tout entiers Colbert et Louvois.
Mais Louis XIV répondit que c'était précisément le souvenir de ces deux ministres et de leurs éternels débats qui lui faisait réunir ces deux ministères dans une même main.
Cette main , ce n'était pas en réalité celle de Chamillart , c'était celle de Louis XIV.
En effet, Chamillart ne devait point s'attendre à la rapide fortune qu'il avait faite. C'était un homme grand de taille, qui marchait en se dandinant, mais dont la physionpmie ouverte ne signifiait rien, n'indiquant que la douceur et la bonté. Son père, maitre des requêtes, était mort en 1675, à Caen, où il avait été intendant pendant dix ans. L'année suivante le fils avait été nommé conseiller au parlement. Comme il était appliqué, laborieux et qu'il ai-
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mait naturellement la bonne compagnie, la réputation qu'il avait d'être de bon commerce et Tort honnête homme, Taida à sortir un peu des gens de robe et à fréquenter les gens d'épée. Mais, au milieu de cette médiocrité en toutes choses, Chamillart avait acquis un talent supérieur : il était de première force au billard. Or, c'était le moment ou le roi avait pris à ce jeu un goût qui lui dura longtemps. Il faisait presque tous les soirs d'hiver de longues parties, tantôt avec M. de Vendôme, tantôt avec le maréchal de Villeroi, tantôt avec le duc de Grammont. Un jour on vint à parler de la force de Chamillart. Ces messieurs, qui ne le connaissaient pas, résolurent d'en essayer, partirent pour Paris et l'invitèrent à venir faire leur partie. Chamillart accepta l'invitation^ les ballit à plate couture sans s'écarter un seul instant de sa politesse et de son humilité naturelles , et les laissa si enchanlés de lui que dès le soir même ils firent du conseiller au parlement un éloge pompeux à Louis XIV. Le roi, piqué de curiosité, le voulut voir, et pria M. de Vendôme de l'amener à Versailles la première fois qu'il irait à Paris. C'était un grand honneur pour le conseiller; il fit force façons; on fut obligé de lui dire que le roi le voulait; il se
décida enfin , vint à Versailles avec ses deux prolecteurs , fut pré-
sente à Louis XIV qui le conduisit incontinent à la salle de billard.
Cbamillart commença par Taire quelques manques de touche ; c*était une manière de faire sa cour à Louis XIY qui remarquait toujours la première impression qu'il produisait sur ceux qui rapprochaient, et qui était flatté que cette impression fût celle de Tintimidation. Mais peu à peu et comme eût pu le faire le courtisan le plus habile, Cbamillart se remit, se rassura, fit des carambolages si fins, des doublés si justes, des bloqués si fermes, que Louis XIV demeura en admiration et Fadmit de ce jour et à tout jamais à sa partie.
Une fois admis, la diflSculté était de se maintenir; ce fut dans cette conjoncture qu'éclata l'adresse du nouveau favori. Quoiqu'il fût visible qu'il plût au roi et, ce qui était moins facile, à M"* de Maintenon, il demeura si modeste qu'il conserva cette faveur sans qu'elle blessât personne. Invité à la fois par M*"* de Maintenon et par Louis XIV, il fit des voyages fréquents à Versailles , continuant de vivre avec ses confrères, sans rien prendre de cotte importance qui suit ordinairement les distinctions. Bientôt le roi le fit maître des requêtes afin qu'il fût plus en état d'être avancé. Alors il lui donna un logement au château , chose sans exemple pour un homme de sa condition. Trois ans après , c'est-à-dire en 1689 le roi le nomma intendant de Rouen. 11 vint alors supplier Louis XIV de ne point l'éloigoer de sa personne. Mais, pour lui prouver que ce n'était pas son intention, le roi lui permit de venir passer trois fois par an six semaines à Versailles, et le même jour il le mena à Marly et le mit de son jeu, ce qui était un grand signe de faveur et d'intimité.
Après trois ans de séjour à Rouen , le roi lui donna , de son propre mouvement, la charge d'intendant des finances, dans laquelle il demeura jusqu'à l'époque oii nous sommes arrivés, toujours sur le même pied avec le roi, quoique le billard fût passé de mode. Nous avons vu comment, à l'heure oii il s'y attendait le moins, il succéda à Barbezieux.
Vers ce temps, et comme s'il n'eût attendu que l'affermissement de l'usurpateur de sa couronne pour mourir, le roi Jacques II tomba en paralysie d'uue partie du corps sans que la tête fût attaquée; Louis XIV et toute la cour, à son exemple, lui rendirent
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de grands devoirs. Fagon l'envoya anx eanxde Bourbon-rArchambault, où la reine d'Angleterre, sa Temme, l'accompagna. Le roi pourvut largement à tous les Trais du voyage ; mais l'auguste malade revint sans soulagement. A partir de ce moment, H ne traîna plus qu'une vie languissante et , le 8 septembre 1701 , tomba dans un tel état de Taiblesse qu'il ne laissa plus aucune espérance. Le mardi 13, Louis XIV quitta Marly pour aller visiter le mourant à Saint-Germain. Jacques était si mal que, lorsqu'on annonça le roi, à peine ouvrit-il les yeux un moment. Louis XIV s'approcha de son lit et lui dit qu'il pouvait mourir en repos sur le prince de Galles; qu'il le reconnaîtrait comme roi d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande. Tous les Anglais qui étaient présents à cet engagement solennel se jetèrent aux genoux du roi de France pour le remercier. Après quoi Louis XIV passa chez la reine d'Angleterre, à laquelle il donna la même assurance. On envoya chercher le prince de Galles, et le roi lui renouvela la même promesse. Revenu à Marly Louis XIV déclara , au milieu des applaudissements de toute la cour, ce qu'il venait de Taire pour les exilés.
Le 16 septembre 1 701 , à trois heures de l'après-midi, Jacques 1 1 expira.
Le soir du même jour le corps du roi d'Angleterre, fort légèrement accompagné. Tut conduit rue Saint-Jacques, aux Bénédictins anglais de Paris. Là, comme si c'eût été celui du plus simple particulier, le corps fut mis en dépôt dans une chapelle jusqu'au moment où il pourrait être transporté à V^estminster.
Jacques II est le type vivant que la royauté peut offrir à ses partisans, de cette ténacité du droit divin et de cette hatite conviction de l'hérédité qui font sacrifier toutes les chances du bonheur de la Tamille à l'accomplissement du devoirpolitique, et qui imposent au fils découronné de poursuivre avec acharnement la succession de son père. Exilé à Saint-Germain , sans fortune personnelle , sans trésor, sans armée, tenant tout de la libéralité de Louis XIV, Jacques II ne cessa pas un instant de se regarder comme le seul , le vrai, l'unique roi de l'Angleterre. Pour lui, Guillaume vainqueur ne fut qu'un rebelle, et Guillaume reconnu qu'un usurpateur. Jusqu'au dernier moment de sa vie, le fils des Stuarts, renversé du trône, n'eut qu'une seule pensée et qu'un seul cri : cette pensée fut que la couronne était à lui; ce cri, la longue et éternelle
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protestation du légitime souverain contre Terreur momentanée de la fortune. Si, malgré son insensibilité apparente, il put entendre les dernières paroles de Louis XIV, son âme dut s'envoler joyeuse et consolée; car elle emportait, sinon la conviction , du moins Tespérance que Fœuvre d'opposition qu'il avait faite pendant sa vie serait continuée après sa mort.
Le roi Guillaume était en Hollande à sa maison de Loo , lorsqu'il apprit la mort du roi Jacques II , et la reconnaissance que Louis XIY avait faite de son fils. Il tenait table, et à cette table étaient les principaux princes d'Allemagne. Il répéta la nouvelle telle qu'on venait de la lui annoncer, et sans y ajouter aucuu commentaire. Seulement il rougit, enfonça, par un mouvement de violence, son chapeau sur sa tête, et envoya sur-le-cbamp à Londres l'ordre d'en chasser Poussin, qui faisait les affaires de France à titre d'ambassadeur. Mais, comme malgré leur rivalité pour le sceptre et la couronne, le roi Jacques II était son beau-père, il ordonna de prendre le deuil en violet ; après quoi il se hâta d'achever en Hollande tout ce qui assurait cette formidable ligue à laquelle les princes qui la composaient donnèrent le nom de Grande Alliance. Puis il retourna en Angleterre pour demander des secours pécuniaires au Parlement.
Mais à son arrivée à Londres, Guillaume, à son tour, se sentit sérieusement malade; il comprit bientôt la gravité de son état, qu'il était parvenu à se dissimuler à force d'activité d'esprit et d'énergie de volonté. Cependant, quoique la diiBcuIté de respirer fût arrivée chez lui au point qu'à chaque instant on eût pu croire qu'il allait suffoquer, il ne diminuait en rien les travaux de son cabinet, se contentant de faire demander sur l'exposé de son état des consultations aux principaux médecins de F Europe. Une de ces consultations fut envoyée à Fagon , comme si elle lui était adressée par un curé de village. Fagon , qui ne croyait pas avoir grands ménagements à garder avec un pauvre prêtre et qui d'ailleurs agissait d'ordinaire fort brutalement, écrivit simplement audessous de la consultation : Se préparer à mourir. Guillaume se le tint pour dit et ne chercha plus qu'«î soutenir ses forces par tous les moyens possibles. Un de ceux qu'il employait était de se promener à cheval , et il se trouvait presque toujours soulagé par ces promenades. Mais bientôt n'ayant plus la force de se soutenir* il fit
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une chute qui précipita sa fiu , et mourut sans plus s'occuper de religion , au moment de sa mort , qu'il n'avait fait pendant sa vie, mais travaillant jusqu'au dernier moment aux affaires de l'état. On le soutint durant les deux derniers jours par des liqueurs fortes, des spiritueux et des excitants. Enfin il expira le dimanche 19 mars 1702, à dix heures du matin , après avoir pris une tasse de chocolat; il n'était âgé que de cinquante-deux ans.
Guillaume III ne laissait pas d'enfants.
La princesse Anne, sa belle-sœur, seconde fille du roi Jacques II et épouse du prince Georges de Danemark , fut aussitôt proclamée reine.
Guillaume 111 est un des caractères les plus éminents de l'époque que nous essayons de peindre. C'est le type de la force et de la capacité, en lutte contre la légitimité et le droit. Né prince, il se fit général ; général, il dédaigna de redevenir prince et se fit roi ; homme de guerre , il combattit souvent avec avantage contre Gondé , Turenne et Luxembourg ; homme politique , il lutta constamment avec succès contre Golbert , Louvois et Louis XIV. La supériorité de son génie lui conquit la suprême autorité des Stathouders en Hollande , la couronne des Stuarts en Angleterre , la dictature du monde, moins la France, en Europe. Toute sa vie fut un combat sourd , triste et laborieux, dont il ne serait pas sorti vainqueur, peut-être , s'il n'eût été l'implacable représentant du Gahinisme, implacablement poursuivi. Guillaume III, enfin, fut moins le successeur de Jacques II que le continuateur de Gromvtrell.
Presque au temps où ces deux morts royales étaient burinées par l'histoire, le curé de l'église Saint-Paul , à Paris , écrivait sur ses registres cette simple indication du décès d'un des prisonniers de la Bastille :
« L'an 1703, le 19 novembre, Marchialy, âgé de quarantecinq ans ou environ , est décédé dans la Bastille, duquel le corps a été inhumé dans le cimetière de Saint-Paul, sa paroisse, le 20 dudit mois, en présence de M. Rosarges, major, et de M. Reilhe, chirurgien-major de la Bastille, qui ont signé. »
Ce Marchialy n'était autre, dit-on , que le fameux persoiuiage connu sous le nom de V Homme au Masque de Fer, dont on s'occupa si peu à cette époque et dont on a fait si grand bruit depuis. Ce fut Voltaire qui sonna la cloche d'éveil à propos de ce prison-
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nier d'état, dont , à notre tour, nous allons dire quelques mois.
Commençons par ce qu'il y a de positir, c'est-à-dire par les chiffres et les dates que nous donne l'histoire ; après les certitudes viendront les conjectures.
Ce fut dans l'intervalle du 2 mars 1680 au 1" septembre 1681 , sans qu'on puisse indiquer précisément le jour ni le mois de son entrée , que l'homme au masque de fer apparut à Pignerol. Bientôt M. de Saint-Mars, gouverneur de cette forteresse, ayant été nommé gouverneur de celle d'Ëxilles, emmena son prisonnier avec lui. Enfin, en 1687, ayant eu le gouvernement des îles Sainte- Marguerite , il s'y fit encore suivre par le malheureux dont il était condamné lui-même à devenir l'ombre. Il existe une lettre de 1 li, adressée ^ M. de Louvois, en date du 20 janvier 1687, dans laquelle on trouve ce passage : Je donnerai si bien mes ordres pour la garde de mon prisonnier que je puis vous en répondre pour entière sûreté.
M. de Saint-Mars, comme l'indique le fragment de lettre que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs, attachait une grande importance à la conservation de son prisonnier. 11 fit donc construire, à son intention , une prison modèle. Cette prison , selon Piganiol de la Force , n'était éclairée que par une seule fenêtre , regardant la mer et ouverte à quinze pieds au-dessus du chemin (le ronde. Cette fenêtre , outre les premiers barreaux , était défendue par trois grilles de fer.
Rarement M. de Saint-Mars entrait dans la chambre de son prisonnier; car il lui eût fallu refermer la porte derrière lui, et il craignait que quelque indiscret n'écoutât à cette porte. En conséquence, il se tenait ordinairement sur le seuil. Placé de cette façon il pouvait , tout en causant avec le prisonnier, voir aux deux^ côtés du corridor, si personne ne s'approchait. Cependant un jour qu'il causait ainsi , le fils d'un de ses amis , qui était venu passer quelques jours dans l'île, cherchant M. de Saint-Mars pour lui demander l'autorisation de prendre un bateiu qui le conduisit à terre, monta, tout en le cherchant, dans le corridor et l'aperçût de loin sur le seuil d'une chambre. En ce moment, sans doute la conversation était des plus animées entre le prisonnier et M. de Saint-Mars, car ce dernier n'entendit les pas du jeune homme que lorsque celui-ci fut tout près de lui. En l'apercevant il se rejeta
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vivement en arrière, rererma la porte et demanda, tout pâlissant, à l'indiscret visiteur s'il n'avait rien vu et entendu. Pour toute réponse le jeune homme lui démontra que^de la place où il se trouvait c'était chose parfaitement impossible. Alors seulement le gouverneur se remit ; mais il n'exigea pas moins que le même jour le jeune homme quittât les îles Sainte-Marguerite, et il écrivit à son père pour lui raconter la cause du renvoi , en ajoutant ces mots : — Peu s'en est fallu que cette aventure n'eût coûté cher à votre fils, et je m'empresse de vous le renvoyer de peur de quelque nouvelle imprudence.
On comprend que, de la part du prisonnier, le désir de s'échapper devait être au moins égal à la peur qu'avait M. de Saint-Mars qu'il n'y réussît. Plusieurs tentatives furent essayées; l'une d'elles nous a été transmise dans tous ses détails.
Un jour le Masque de Fer, qui était servi en vaisselle d'argent, écrivit , au moyen d'un clou , quelques lignes sur un plat et le jeta à travers les grilles de sa fenêtre. Un pêcheur trouva ce plat au
bord de la mer, et pensant avec raison qu'il ne pouvait provenir que de l'argenterie du château, il le rapporta au gouverneur, M. de Saint-Mars examina le plat et vit avec terreur l'inscription qui y était gravée.
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Avez-vous lu ce qui est écrit là? dit le gouverneur en montrant rinscriplion au pêcheur,
— Je ne sais pas lire, répondit celui-ci.
— Ce plat a-t-il passé en d'autres mains que les vôtres? demanda encore M. de Saint-Mars,
— Non , car je l'ai trouvé à l'instant même , et je l'ai apporté à Votre Excellence en le cachant sous ma veste de peur qu'on ne me prît pour un voleur.
M. de Saint-Mars demeura un instant pensif, puis faisant signe au pêcheur de se retirer : — Allez, lui dit-il , vous êtes bien heureux de ne savoir pas lire.
Une anecdote à peu près pareille, mais dont le principal acteur eut moins de bonheur, arriva quelque temps après.
Un garçon de chirurgie vit, en se baignant, flotter quelque chose de blanc sur la mer. 11 nagea vers cet objet, le ramena à bord et l'examina. C'était une chemise de toile très fine, sur laquelle, à l'aide d'un mélange de suie et d'eau qui remplaçait l'encre , et d'un os de poulet taillé en manière de plume, le prisonnier avait écrit toule son histoire. Il s'empressa de porter cette chemise au gouverneur. M. de Saint-Mars lui fit alors la même question qu'il avait adressée au pêcheur. L'apprenti chirurgien répondit qu'il savait lire, il est vrai, mais que pensant que les lignes tracées sur ce linge pouvaient renfermer quelque secret d'état il s'était bien gardé de jeter les yeux dessus. M. de Saint-Mars le renvoya alors sans lui rien recommander ; mais le lendemain on le trouva mort dans son lit.
Le Masque de Fer avait un domestique qui le servait. Ce domestique était prisonnier comme lui et aussi sévèrement gardé que lui. Il mourut : une pauvre femme se présenta pour le remplacer. Mais M. de Saint-Mars l'ayant prévenue que si elle désirait cette place, il fal ait qu'elle partageât éternellement la prison du maître au service de qui elle allait entrer, et qu'elle renonçât pour jamais à revoir son mari et ses enfants, elle refusa de souscrire à de si dures conditions et se retira.
En 1698 l'ordre arriva à M. de Saint-Mars de transférer son prisonnier à la Bastille. On comprend que, pour un voyage de deux cept quarante lieues, les précautions durent redoubler. L'homme au masque de fer fut placé dans une litière qui s'avan-
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çait précédée de la voiture de M. de Suint-Mars et entourée de plusieurs hommes à cheval qui avaient ordre de tirer sur le prisonnier à la moindre tentative qu'il ferait ou pour parler ou pour fuir. En passant près d'une terre qui lui appartenait et qu'on appelait Palteau, M. de Saint-Mars s'arrêta un jour et une nuit. Le diner eut lieu dans une salle basse dont les fenêtres donnaient sur la cour. A travers ces fenêtres on pouvait voir le gouverneur et le prisonnier prendre leur repas. Seulement l'homme au masque de fer tournait le dos aux fenêtres. Il était de haute taille, vêtu de brun et mangeait avec son masque, duquel s'échappait par derrière quelques mèches de cheveux blancs. M. de Saint-Mars était assis en face de lui et avait un pistolet de chaque côté de son assiette. Un seul valet les servait et fermait la porte à double tour chaque fois qu'il entrait dans la salle ou qu'il en sortait.
La nuit venue, M. de Saint-Mars se fit dresser un lit de camp dans la chambre de son prisonnier et coucha en travers de la porte. Le lendemain au point du jour on se remit en route en prenant les mêmes précautions. Enfin les voyageurs arrivèrent à la Bastille le 18 septembre 1698 à trois heures après midi.
L'homme au masque de fer fut conduit aussitôt dans la tour de la Basinière où il attendit la nuit. Puis, la nuit venue, M. Dujonca, alors gouverneur de la forteresse , le conduisit lui-même dans la troisième chambre de la tour de la Bertaudière, laquelle chambre, dit le journal de M. Dujonca , avait été meublée de toutes les choses nécessaires à la commodité du prisonnier. Le sieur Rosarges, qui venait des iles Sainte-Marguerite à la suite de M. de Saint-Mars, était chargé de servir et de soigner le prisonnier qui était nourri de la table du gouverneur.
Néanmoins, en souvenir, sans doute, de la chemise trouvée au bord de la mer, c'était le gouverneur lui-même qui servait le prisonnier à table , et qui après le repas lui enlevait son linge. En outre, le malheureux captif avait reçu défense expresse de parler à personne ou d'ouvrir devant qui que ce fût la serrure qui fermait son masque. Au cas oii il eût contrevenu à l'une ou à l'autre de ces défenses, les sentinelles avaient ordre de tirer sur lui.
Ce fut ainsi que le mystérieux captif demeura enfermé à la Bastille jusqu'au 19 novembre 1703. A la date de ce jour on lit dans le journal que nous avons déjà cité la note suivante : « Le
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prisonnier inconnu , toujours masqué d'un masque de velours noir, s'étant trouvé hier un peu plus mal en sortant de la messe, est mort cejourd'hui sur les dix heures du soir sans avoir eu grande maladie. M. Giraud, notre aumônier, le confessa hier. Surpris par la mort , il n'a pu recevoir les sacrements ; mais notre aumônier Ta exhorté un instant avant qu'il mourût. Il a été enterré le mardi 20 novembre à quatre heures après midi dans le cimetière de Saint-Paul notre paroisse ; son enterrement a coûté 40 livres. »
Sans doute cette note fut écrite après coup, car on remarquera qu'elle annonce à la date du 19 que le prisonnier a été enterré le 20.
Mais ce que ne disent ni le journal de la Bastille ni le registre de l'église Saint-Paul, c'est que les précautions qui entourèrent le malheureux captif pendant sa vie, le poursuivirent après sa mort. Son visage fut défiguré avec du vitriol , afin qu'en cas d'exhumation on ne pût le reconnaître. Puis on brûla tous ses meubles, on effondra les plafonds , on fouilla tous les coins et recoins , on gratta et reblanchit les murailles, on leva enGn les uns après les autres tous les carreaux de peur qu'il n'eût caché quelque billet ou quelque indice qui pût faire connaître son vrai nom.
A partir de ce moment tout est doute et obscurité. Cependant les rois régnants conservèrent le secret de cette affaire jusqu'au roi Louis XVI qui, interrogé à ce sujet, dit-on, par Marie- Antoinette, répondit : « C'est l'honneur de notre aïeul Louis XIV que nous gardons. »
Lorsque, le 14 juillet 1789, la Bastille tomba devant le canon populaire , les premiers soins des vainqueurs furent pour les vivants. On trouva huit prisonniers dans la sombre et sinistre forteresse , et le bruit courut que plus de soixante avaient été transportés dans les autres bastilles de l'État. Puis, après la sympathie pour les vivants, vint la curiosité pour les morts.
Parmi les grandes ombres qui apparaissaient au milieu des ruines fumantes de la Bastille, se dressait, plus sombre et plus gigantesque que les autres, le fantôme voilé du Masque de Fer. Aussi courut-on à la tour de la Bertaudière qu'on savait avoir élé habitée cinq ans par le malheureux captif. Mais on eut beau chercher sur les murailles, sur les vitres, sur les carreaux; on eut beau déchiffrer tout ce que l'oisiveté, la résignation ou le déses-
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poir avaient pu tracer de sentences, de prières ou de malédictions sur ces mystérieuses archives que les condamnés se léguaient les uns aux autres, toute recherche Tut inutile, et le secret du Masque de Fer continua de rester un mystère entre lui et ses bourreaux.
Alors on songea à ce registre de la Bastille sur lequel était mentionnée la date de Feutrée et de la sortie des prisonniers. On l'ouvrit à Tannée 1698, le folio 120 correspondant au jeudi 18 septembre avait été déchiré. Ce feuillet sur lequel devait être consignée rentrée du fameux prisonnier manquant, on se reporta à la date de sa sortie; mais le feuillet correspondant au 19 novembre 1703 avait disparu comme celui du 1 8 septembre 1698. Gette double lacération bien constatée, tout espoir fut à jamais perdu de découvrir le secret du Masque de Fer.
Napoléon voulut à son tour pénétrer Timpénétrable secret ; il ordonna des recherches, mais toute pièce positive avait disparu. Ce fut alors qu'on se lança dans le champ des conjectures, et que les différents systèmes qui ont été tant débattus depuis , furent établis sans que la probabilité d'aucun d'eux puisse équivaloir à la moindre certitude.
Nous sommes loin d'avoir la prétention d'ajouter un système à ceux que le lecteur trouvera dans notre appendice ^*^ ; nous prions seulement qu'on se rappelle ce que nous avons dit à propos de la naissance de Louis XIV et des relations bien connues de la reine Anne d'Autriche avec Mazarin. M. de Richelieu prétendait que le Masque de Fer était un frère jumeau de Louis XIV dérobé à l'accouchement public de la reine à Saint-Germain ; ne serait-il pas plus probable encore de croire à la naissance d'un frère aine qui aurait vu le jour dans quelqu'une de ces mystérieuses chambres du Louvre dont Mazarin avait la clé secrète?...
CIIAPITKR XLIX
Les puissances de rRiirope se déclarent contre Louis XIV. — La Grande-Alliance. — Nos ennemis et nos ullirs. — Maladie du grand Dauphin. — Visite des dames de la huile. — Fin de Monsieur. — Le duc de Chuilres. — Caractère de Monsieur. — Coup-d'œil sur les opérations de la guerre. — F.nvrur de Villeroi. — Vendôme , son portrait. — Ses hubituiies hingullèrcs. — Jean Cavalier.— Sa >lsite à Versailles. — Il quitte la France. — Fin de la guerre des Cévennes. — Derniers moments de M"' de Montrspan. — La grotte de Thélis. — Famine de 1709. — Impôt du dixième, — Fin du pèrc La Chaise. — Son successeur le père Le Tellier. — Désastres de la France.
.vvÉNEMKNT de Philippe V au trône or . d'Espagne Tut une de ces grandes cai^ lastrophes qui détruisent en une heure ^^ l'équilibre d'unepartîedu monde. Auv yeux de l'Europe entière, Louis XIV essayait d'exécuter le plan que n'a- Ivait pu accomplir Charles -Quint, ic'est-à-dire d'atteindre à cette monar- "chie universelle rêvée par Alexandre ^en Orient, parCharlemagneen Occident et presque réalisée par Auguste.
Mais ce qui effrayait surtout les puissances alliées, c'est que, par la réunion de la France à l'Espagne, qui s'était faite en effaçant, au dire de Louis XIV, les Pyrénées de la carte du monde, le roi de France avait toutes chances de réussir dans ses projets. Lorsque Charles-Quint voulait punir ses Gantois révoltés ou te-
LOUIS XIV ET SON SlÈCl.B. tl"!^
uir une diète à Cologne ou à Ratisbonne , il était obligé de demander passage à son ennemi François V\ ou de se confier, sur quelques-unes de ses galères à mille rames, aux caprices de la Méditerranée, et celle-ci le forçait à mettre au nombre de ses adversaires la tempête qui Tavait déjà vaincu sur les côtes d'Alger. Louis XIY, au contraire, ayant TEspagne pour alliée, ou plutôt pour sujette, touchait, grâce à la réunion des deux royaumes, vers le nord à TAlIemagne et à la Hollande , par les pays-Bas ; du côté du midi à TArrique par Gibraltar; vers l'Orienta Tltaliepar la possession de Naples et de la Sicile ; et tout cela sans compter la I oyauté des deux Amériques , ce nouveau monde qui venait de succéder à F Inde comme la source des richesses et le pays des enchantements.
Aussi, nous avons vu Guillaume III, cet ennemi acharné de Louis XIV, mourir en lui suscitant la nouvelle ligue qu'on appelle, ainsi que nous Tavons déjà dit, la Grande-Alliance.
Le but de celle grande alliance était de mettre gùv le trône d'Espagne Tarchiduc Charles , fils de l'Empereur, ou tout au moins, si l'on ne réussissait pas à déposséder Philippe Y, de tracer autour de la France et de l'Espagne une ligne que ne pût jamais franchir l'ambition de l'un ou de l'autre des deux royaumes.
En conséquence, la Hollande, cette petite république de mar* chauds , presque subjuguée trente ans auparavant en moins de deux mois par le jeune Louis XIV, s'engageait à entretenir contre son vainqueur, maintenant fatigué etvieilli, cent deux mille hommes de troupes, soit en garnison, soit en campagne. De son côté, l'Angleterre promettait quarante mille hommes , sans compter ses flottes, et, tout au contraire des rois qui, dans des conjonctures pareilles, tiennent si rarement leurs promesses, dès la seconde année, elle fournit cinquante mille hommes, et vers la fin de la guerre elle avait près de deux cent mille soldats ou matelots. Enfin, l'Empereur, le plus intéressé au maintien et à la réussite de cette ligue, devait, sans le secours de l'Empire et des alliés qu'il espérait détacher de la maison de Bourbon , mettre sur pied quatre-vingt-dix mille hommes.
Ces alliés étaient le Portugal, que son intérêt portait à se séparer de l'Espagne; le duc de Savoie, dont on avait élevé la pension de cinquante mille écus par mois à deux cent mille francs, et
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qui, toujours mécontent, réclamait le Montrerrat-Mantouan et une partie du Milanais; et enGn, le roi de Suède, Charles XII, à qui le czar Pierre P' allait donner trop d^occupation et de gloire, pour qu'il^eût le temps même de regarder du côté de la France ce qui allait s'y passer.
Outre ces trois alliés, nous comptions encore celui qui, le moins considéré de tous, devint bientôt le plus important, c'està-dire Maximilien-Emmanuel , de cette noble maison de Bavière , vieille comme Charlemagne, lequel ayant été gouverneur des Pays-Bas sous Cliarles II, venait de reconnaître Philippe Y, qui l'avait, en retour, confirmé dans son gouvernement de Bruxelles.
Au milieu de ces préparatifs de guerre , de graves accidents avaient agité Versailles : Monseigneur avait failli mourir. Monsieur était mort.
Le samedi 19 mars 1701 , veille des Rameaux , le roi étant à Marly , à son prie-Dieu, entendit crier au secours dans sa chambre et ap- | peler avec un grand trouble Fagon et Félix , ses chirurgiens ordinaires; c'était Monseigneur qui se trouvait extrêmement mal. Après avoir passé la journée à Meudon où il avait seulement fait une légère collation, il était venu à Marly pour souper avec le roi son père. Là , grand mangeur comme toutes les personnes de sa famille, il s'était attaqué à un énorme turbot; puis, sans qu'il parût , après le souper, éprouver aucune indisposition , il venait de descendre chez lui et de faire sa prière pour se coucher, quand tout à coup eu rentrant dans sa chambre, il tomba la face contre terre et perdit connaissance. C'était alors que ses valets éperdus et que quelques-uns de ses courtisans avaient fait irruption chez le roi et donné l'alarme en appelant le premier médecin et le premier chirurgien.
Louis XIY tout aussitôt descendit chez Monseigneur qu'il trouva à demi nu et que ses gens promenaient et traînaient par la chambre pour le faire revenir à lui. Mais l'attaque était, si violente qu'il ne reconnut ni le roi qui lui parla, ni personne, et qu'il sembla n'avoir conservé de forces que pour se défendre contre Félix qui voulait le saigner; celui-ci, malgré l'opposition du malade, y réussit avec Une adresse qui effraya tout le monde. Aussitôt que la saignée commença de couler. Monseigneur revint à lui et demanda un confesseur. On fit entrer un curé que le roi
LOUIS XIY BT SON S(ECLK.
avait déjà, par avance, envoyé chercher; ce qui n*einpècha pas Fagon et Fétix de donner force émétique au malade pendant qu'il se confessait. La saignée et Témétique Grent leur effet : à deux heures du matin Monseigneur était hors de danger, et sur cette certitude le roi, qui avait versé beaucoup de larmes, s*alla coucher laissant Tordre de venir réveiller si quelque nouvel accident survenait. A cinq heures Monseigneur était endormi et le lendemain se portait aussi bien que si rien ne se fût passé.
Un instant, la nouvelle se répandit à Paris qtie Monseigneur était mort. Paris aimait le prince qui était fort simple^ fort populaire et allait souvent au spectacle. La joie qui succéda à cette terreur momentanée , quand on apprit que le prince était hors de danger, fut donc grande et universelle. Les dames de la halle surtout résolurent de se signaler à cette occasion. Elles députèrent quatre personnes de leur honorable compagnie pour aller savoir des nouvelles du prince. Monseigneur les fit entrer à Tinstant même, et Tune d'elles, dans son enthousiasme, se jeta à son cou,
Tembrassa sur les deux joues, tandis que les autres plus révérencieuses se contentaient de lui baiser les mains. L'audience finie , Bonteraps reçut ordre de les promener dans les appartements et
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de leur donner à dîner. Au moment où elles allaient quitter Marly, on leur remit une bourse de la part de Monseigneur et une bourse de la part du roi. Cette double libéralité les toucha au point qu'elles flrent, le dimanche suivant, chanter un TeDeufn à Sainte Ëustache.
Monsieur, moins heureux que son neveu, succomba, comme nous Favons dit, à une attaque à peu près pareille, le 8 juiu de la même année.
Depuis quelque temps Monsieur était fort tourmenté et par sou confesseur et par ses tracasseries de famille.
Son confesseur était un gentilhomme breton, de bon lieu, appartenant à Tordre des Jésuites et s'appelant le père Du Trévoux. A l'inverse des confesseurs des princes, celui-ci était fort rigide. 11 débuta par éloigner du duc d'Orléans tous ses favoris , qui lui avaient fait si grand tort à son entrée dans le monde et qu'il avait conservés dans sa vieillesse. Puis, sans doute pour ramener ses pensées au ciel, il lui répétait sans cesse d'avoir à bien preu^ dre garde à lui, qu'il était vieux, usé de débauches, gras, court de cou, et que, selon toute probabilité, il mourrait un jour d'apoplexie. C'étaient là de rudes paroles pour le prince le plus voluptueux qu'on eût vu depuis Henri III, et le plus attaché à la vie qu'on eftt vu depuis Louis XI. Aussi, essayait-il de réagir contre ces menaces du père Du Trévoux; mais celui-ci déclarait tout net qu'il n'avait pas envie de se damner à la place de son noble pénitent, et que, s'il ne lui laissait pas la liberté de la parole, il pouvait bien chercher un autre confesseur. Mais c'eût été une affaire si grave pour Monsieur qui avait , à ce qu'il parait , beaucoup de péchés à dire, que le prince prit patience et garda le père Du Trévoux.
Depuis quelque temps aussi il y avait mésintelligence entre Monsieur et le roi. Cette mésintelligence était venue à propos des déportements du duc de Chartres, fils de Monsieur.
Le duc de Chartres, depuis plusieurs années déjà, avait, on se le rappelle, épousé M"" de Blois, fille naturelle du roi et de M— dcMontespan. Ce mariage avait, à cette époque, fort étonné tout le monde, car le duc de Chartres, neveu du roi, petit-fils de Louis XI 11 , était bien au-dessus des princes du sang , et il n'avait rien moins fallu que les cajoleries dont Louis XIV connaissait l'in^
flueoce pour déterminer le duc d'Orléans à consentira ce maricige. Quant à la princesse Palatine , seconde femme de Monsieur, princesse bavaroise , orgueilleuse de sa noblesse , et des trente-deux quartiers que n'avait encore souillés aucune tacbe, on sait qu'elle accueillit par un soufflet la nouvelle que le jeune prince lui apporta de ce prochain mariage.
Cette union forcée n'avait pas été heureuse. Au bout de quelque temps le prince s'était éloigné de sa femme et avait donné comme raison singulière de sa répugnance pour elle, le goût un peu trop prononcé que montrait M'"* de Chartres pour le bon vin, goût que M"' la Duchesse , la mordante , avait reproché à la princesse ; à quoi celle-ci avait répondu par les vers suivants :
Pourquoi vous en prendre à moi,
Princesse?
Pourquoi vous en prendre à moi ?
Vous ai-je ôté la tendresse De quelque garde du roi 7 Pourquoi vous en prendre h moi,
Princesse?
Pourquoi vous en prendre à moi 7
De votre goût la I)assesse Vaut-il le vin que je boi ?
Pourquoi vous en prendre a moi ,
Princesse?
Pourquoi vous en prendre à moi?
Saint-Simon nous apprend que madame la duchesse de Cbarlrcs était beaucoup trop grosse ; ce qui faisait que M~* la Duchesse avait pris l'habitude de l'appeler mignonne. Les vers suivants, qui sont la réponse de M'"' la Duchesse, nous apprennent qu'elle n'était pas agréable :
Croyez-moi, vous n'êtes point faite,
Chère sœur, pour la chansonnette ;
Reprenez votre air sérieux : - Gardez à votre cour les amours ennuyeux ,
Et laissez à votre cadette Ceux qui sont animés par les ris et les jeux.
Cette fois , à notre avis , M"' la Duchesse se faisait battre par ses propres armes.
A28 LOUIS XIV fST SON SIBCLB.
Tous ces petits défauts , et surtout la Taçon dont le mariage avait été imposé, avaient rendu Monsieur fort indulgent pour les fautes du duc. de Chartres ; il en était résulté que le jeune prince s'était jeté dans des écarts qui avaient éveillé la susceptibilité du roi, devenu, comme on le sait, depuis son mariage avec M"" de Maintenon, fort chatouilleux sur ces sortes Ab matières.
En effet, le duc de Chartres, amoureux en ce moment de M"* Séry de la Boissière, fille d'honneur de Madame, venait d'en avoir un fils, le chevalier d'Orléans, qui fut depuis grand prieur de France.
Louis XIV pensa que c'était le moment d'éclater, et le mercredi 8 juin, Monsieur étant venu de Saint-Cloud pour diner avec le roi à Marly, et étant, selon son habitude, entré dans le cabinet de son frère au moment où le conseil d'état en sortait, le roi à qui , sans doute, les affaires d'Europe commençaient à donner de l'inquiétude, aborda sèchement la question en débutant par faire des reproches à Monsieur sur la conduite de son fils. Le duc d'Orléans qui , le matin même, avait eu précisément une prise avec son confesseur, arrivant de fort mauvaise humeur, reçut mal le compliment et répondit avec aigreur à Sa Majesté que les pères qui avaient mené une certaine vie avaient peu de grâce et d'autorité à reprendre leurs enfants, surtout quand ces derniers puisaient leurs exemples dans leur propre famille. Le roi sentit le poids de la réplique; mais n'osant se fâcher, il se contenta de répondre qu'au moins M. le duc de Chartres ne devait pas , ne fût-ce que par considération pour sa femme, se montrer en public avec sa maîtresse. A quoi Monsieur qui , dans ses discussions avec son frère, ne voulait jamais avoir le dernier, répondit à son tour que le roi avait eu bien d'autres façons avec la feue reine, jusqu'à mettre dans la propre voiture de Marie-Thérèse, non pas une, mais deux de ses maîtresses, c'est-à-dire, M"' de La Vallière et M"" de Montespan. Le roi outré s'emporta , et tous deux se mirent à crier à tue-tête.
La scène se passait dans un cabinet tout ouvert, et comme des portières seules séparaient les deux princes des courtisans et des valets, toute cette conversation était entendue. Monsieur reprochait au roi de lui avoir, lors du mariage du duc de Chartres, promis monts et merveilles, et de n'avoir rien tenu, ajoutant que de
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cette façon il n'avait eu que le déshonneur et la honte du mariage sans en tirer aucun profit. Le roi de plus en plus Turieux, répoudit au prince que la guen*e qu'on allait avoir Tobligeant à faire des économies « il le priait dé n'être point étonné si ces économies portaient principalement sur ceux qui se montraient si peu complaisants à ses volontés.
Les deux frères en étaient là de la querelle quand on vint avertir le roi qu'il était servi. Louis XIV qu'aucune passion ne pouvait distraire de l'étiquette, sortit aussitôt du cabinet pour se rendre dans la salle à manger. Monsieur le suivit, le visage si enflammé, les yeux si brillants de colère, que quelques personnes firent l'observation qu'il aurait grand besoin d'être saigné. C'était aussi l'avis de Fagon qui en avait prévenu le prince peu de jours auparavant. Mais malheureusement Monsieur avait un vieux chirurgien, nommé Tancréde, qui saignait mal et l'avait manqué, ^oit pour ne point lui faire de peine , soit qu'il n'eût confiance qu'en lui, le prince n'avait pas voulu se laisser saigner par un autre. Et effectivement, comme on le remarquait, lesangpaniissait le suffoquer.
Cependant le diner se passa comme à l'ordinaire ; le duc d'Orléans, suivant son habitude, y mangea beaucoup. En sortant de table Monsieur mena la duchesse de Chartres à Saint-Germain, où elle allait faire visite à la reine d'Angleterre , et revint avec elle à Saint-Cloud.
Le soir Monsieur se remità table ; mais, vers l'entremets, comme il versait du vin de liqueur à M"'* de Bouillon , on s'aperçut qu'il balbutiait eu montrant quelque chose de la main. Monsieur parlait quelquefois espagnol; on crut qu'il faisait une observation en cette langue et l'on voulut lui faire répéter sa phrase. Mais tout à coup la bouteille lui échappa, et il se laissa aller dans les bras de M. le duc de Chartres qui élait près de lui. Aussitôt tout le monde se récria, car on vit bien qu'il venait d'être frappé d'une attaque d'apoplexie. On l'emporta à l'instant même dans son appartement, on le secoua, on le promena, on le saigna deux ou trois fois, on lui fit prendre l'émétique à triple dose; mais rien ne put le rappeler à la vie.
Un courrier fut expédié sans retard à Marly, pour annoncer au roi l'état dans lequel se trouvait son frère. Mais le roi, qui pour
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des riens accourait d'habitude chez Monsieur, se contenta de commander que ses carosses fussent prêts, et ayant ordonné au marquis de Gesvres d'aller à Saint-Gloud prendre des nouvelles de Monsieur, passa chez M"** de Maintenon , et après être demeuré un quart d'heure avec elle, rentra chez lui et se coucha, croyant sans doute à quelque artifice de la part de son frère , artifice qui aurait eu pour but d'amener un raccommodement dont le roi ferait ainsi les premiers frais.
Mais une heure et demie après que le roi fut couché, M. de I^ngueville arriva de la part du duc de Chartres. Il venait annoncer au roi que l'émétique et la saignée n'ayant rien fait. Monsieur allait de plus mal en pins mal. Le roi se leva, et comme son carosse était resté attelé, il y monta et partit aussitôt pour Saint- Gloud. Les courtisans qui s'étaient couchés en voyant le roi se mettre au lit, l'imitèrent encore quand ils le virent se lever et partir. Chacun appela ses gens, commanda les carosses et en peu d'instants tout Marly fut sur la route de Saint-Cloud. Monseigneur y alla comme les autres , mais avec une telle frayeur que Ton fut obligé de le porter dans sa voiture. En effet, il venait d'échapper presque miraculeusement à une attaque pareille.
Monsieur n'avait pas repris connaissance depuis qu'il s'était trouvé mal.
Le roi parut on ne peut plus affligé ; il pleurait facilement et au bout d'un instant fut tout en larmes. Monsieur était, en effet, pour Louis XIY avec ses bâtards et la petite duchesse de Bourgogne, une des personnes qu'il aimait le plus; puis il n'était son cadet que de deux ans, s'était toute sa vie mieux porté que lui , et le roi, dans son égoïsme, devait être plus'sensible qu'un autre à ces avertissements du ciel.
Le roi passa la nuit à Saint-Cloud, oii il entendit la messe. Le matin à huit heures, Monsieur n'avait repris qu'un rayon de connaissance, et l'ayant perdu aussitôt, il ne donna plus aucune espérance. M"*' de Maintenon et la duchesse de Bourgogne engagèrent alors le roi à revenir à Paris ; ce à quoi il consentit facilement. Comme il allait monter en voiture, M. le duc de Chartres vint se jeter à ses pieds, en s'écriant :
— Que vais-je devenir si je perds Monsieur? car je sais que vous ne m'aimez point.
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Mais le roi le releva, Tembrassa , lui dit tout ce qu'il put trouver de tendre eu ce moment, puis revint à Marly.
Trois heures après, Fagon, à qui Louis XIV avait ordonné de lie point quitter Monsieur, parut au seuil de l'appartement du roi.
— Eb bien ! monsieur Fagon , s'écria le roi , mon frère est donc mort?
— Oui, Sire, répondit le médecin, nul remède n'a pu agir.
A ces mots le roi pleura beaucoup, et M*"* de Maintenon voyant sa tristesse, désirait lui faire manger un morceau chez elle ; mais le roi ne voulut point commettre une pareille infraction aux règles prescrites par lui-même, et déclara qu'il dînerait, comme d'habitude , avec les dames.
Le repas fut court. Le roi sortit de table pour se renfermer chez M*"' de Maintenon, oii ilrestajusqu'àsept heures. Puis étant allé faire un tour dans ses jardins, il rentra pour régler avec M. de Pontchartrain le cérémonial des obsèques de son frère, et toutes choses arrêtées, il donna ses ordres à Desgranges, maître des cérémonies, soupa une heure plus tôt qu'à l'ordinaire, et aussitôt après avoir soupe il se coucha.
La foule , qui était accourue avec le roi à Saint-Cloud , s'écoula du château aussitôt que le roi en fut parti , de sorte que Monsieur, mourant, fut abandonné sur un lit de repos dans son cabinet, sans autre compagnie que Fagon, le duc de Chartres et les bas officiers de sa maison.
Le lendemain matin , qui était le vendredi 1 0 juin , M. de Chartres vint chez le roi pendant qu'il était encore au lit. Louis XIV lui parla avec beaucoup d'amitié. — Monsieur, lui dit-il , il faut que désormais vous me regardiez comme votre père ; j*aurai soin de votre grandeur et de vos intérêts; j'oublierai tous les petits sujets de chagrin que j'ai eus contre vous. De votre côté vous oublierez toutes les peines que j'ai pu vous causer. Je désire que les avances d'amitié que je vous fais servent à vous attacher à moi, et que vous me donniez votre cœur comme je vous redonne le mien.
M. de Chartres ne put que se jeter aux pieds du roi et lui baiser les mains.
Après un si triste événement , après tant de larmes vei*sées , })ersonne ne douta que le reste du temps qu'on avait encore à
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passer à Marly, uc fût le plus triste du monde ; lorsque ce même jour, où le duc de Chartres était venu voir son oncle, les dames du palais, en entrant chez M'"'' de Maintenon , oii était le roi avec M*"' la duchesse de Bourgogne, entendirent de la chambre où elles se tenaient, et qui joignait la sienne, Louis XIV chanter des prologues d'opéras. Quelques instants après , le roi voyant M"" la du- ' chesse de Bourgogne fort triste dans un coin de la chambre, se retourna vers M"" de Maintenon et lui dit : « Qu'a donc la princesse à être si mélancolique aujourd'hui? » Et comme M"'* de Maintenon n'osait pas sans doute rappeler au roi la cause de cette tristesse, elle fit entrer les dames à qui Louis XIV ordonna de distraire sa petite-fille.
Ce ne fut pas le tout : au sortir du dîner, c'est-à-dire, vingt-si\ heures après la mort de Monsieur, monseigneur le duc de Bourgogne se mit à une table , et se retournant vers le duc de Montfort :
— Voulez-vous jouer au brelan, duc? demanda-t-il.
— Au brelan? s'écria Montfort ; mais vous n'y songez donc pas, Monseigneur ; Monsieur n'est pas encore refroidi.
— Pardonnez-moi, Monsieur, répondit le jeune prince, j'y songe fort bien ; mais le roi ne veut pas qu'on s'ennuie autour de lui ; il m'a ordonné de faire jouer tout le monde et de donner moi-même l'exemple, de peur que personne ne l'osât faire le premier.
Le duc de Mon fort salua , s'assit à la table du prince , et au bout d'un montent tout le monde jouait comme si rien ne fût arrivé.
Au reste, le roi tint parole au duc de Chartres : outre les pensions qu'il avait , il lui conserva toutes celles de Monsieur, de sorte que. Madame payée de son douaire et de toutes ses reprises, le jeune duc de Chartres se trouvait avoir, son apanage compris, dix-huit cent mille livres de rente, plus le Palais-Royal, Saint-Cloud et ses autres maisons. En outre , il eut , ce qui ne s'était jamais vu que pour les fils de France , des gardes et des Suisses , sa salle des gardes dans l'intérieur du château de Versailles, un chancelier et un procureur général, au nom duquel il plaiderait pour n'avoir point à plaider au sien propre, la nomination de tous les bénéfices de son apanage, excepté lesévèchés; de plus il prit le nom de duc d'Orléans, gardant, non seulement ses régiments d'infanterie et de cavalerie , mais encore ceux qu'avait Monsieur,
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ainsi que ses compagnies de gendarmes et de ctievau-légers. Le roi prit le deuil pour six mois, etsechai^ea de tous les frais de la pompe funèbre qui fut magnifique.
La cour, en perdant Monsieur, perdit ce qui lui restait de distraction et de plaisir, car déjà, depuis longtemps, il en était toute la vie et toute Faction. Il avait conservé le goût des folies qu'avait perdu son frère en devenant dévot; et quoiqu'il aimât Tordre des rangs et des distinctions, et les fit garder tant qu'il pouvait, il savait conserver une si grande affabilité qu'il était à la fois aimé des grands et des petits. Sa familiarité était calculée de telle façon que tout en obligeant il conservait sa grandeur naturelle, si bien que les plus étourdis n'eurent jamais l'idée d'en abuser. Il avait appris de la reine sa mère cet art qu'elle possédait de tenir une cour, de sorte qu'il donnait chez lui une entière liberté , sans que cependant le respect et la dignité en souffrissent aucune altération. Voilà, avec une valeur incontestable, le compte des bonnes qualités de Monsieur; faisons celui des mauvaises tout en laissant de côté le plus grave reproche qu'on ait eu à lui faire.
Monsieur avait plus d'élégance que d*esprit; nulle éducation, nulle science, nulle lecture; la seule chose qu'il sût parfaitement c'était l'histoire des alliances et les généalogies des principales maisons nobles de France. Personne n'était plus faible de caractère , plus léger d'esprit, plus efféminé de corps. Aucun prince ne fut plus trompé , plus gouverné ni plus méprisé de ses favoris. Tracassier et indiscret comme les femmes au milieu desquelles il passait sa vie à^caqueter, semant les noises et les discussions dans sa petite cour, se plaisant à brouiller les gens entre eux, s'amusant des propos qui ressortaient de ces brouilles et les répétant à ceuxlà surtout qui eussent dû les ignorer. Monsieur avait toutes les mauvaises qualités des femmes qui se vengèrent de la concurrence qu'il leur faisait en le déshonorant.
Cependant tout se préparait pour la guerre. Le maréchal de Boufflers , qui commandait en Flandre , vint à Bruxelles pour se concerter avec l'Electeur. Le secret le plus profond fut gardé, et les mouvements des troupes furent ordonnés avec tant de mesure et réglés avec tant d'exactitude qu'à un jour dit, 30,000 hommes, commandés par M. de Puységur, se présentèrent simultanément devant les places principales des Pays-Bas , au moment où elles T. li. 55
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ouvraient leurs portes, et s'en emparèrent presque sans coup Térir. Les garnisons se rendirent; elles se composaient de Hollandais, qui Turent renvoyés à La Haye avec armes et bagages, dans Fespérance que cette générosité détacherait les Provinces-Unies de la coalition.
En même temps une armée passait les Alpes, commandée par le maréchal de Catinat , exigeant du duc de Savoie une route militaire, et s'établissant à Crémone, pivot de nos futures opérations.
Deux généraux ennemis reçurent mission d'arrêter la marche des Français, l'un en Allemagne, Tautrc en Italie. Ces deux hommes étaient l'anglais Churchill, comte et plus tard duc de Marlborough, déclaré général des troupes anglaises et hollandaises en 1702; et l'autre le prince Eugène, dont nous avons eu déjà occasion de parler.
Marlborough, le général qui, peut-être, a fait le plus de mal à la France, et dont les Français se sont vengés, comme ils se vengent de tout, par une chanson , gouvernait alors la reine d'Angleterre, et par le besoin que cette reine avait de lui, et par l'influence que lady Marlborough, sa femme, avait sur l'esprit de cette princesse. Mais pour lui ce n'était point assez que d'envelopper la reine dans une double nécessité, il voulut encore avoir l'appui du parlement , et il y était parvenu en donnant sa fille en mariage au grand trésorier Godolphin. Elève de Turenne , sous lequel il avait fait ses premières campagnes comme volontaire, aussi grand politique que Guillaume, plus brillant capitaine que ce prince, le comte.de Marlborough était, de tous les généraux de l'époque, celui qui possédait au plus haut degré la tranquillité dans le courage, et la sérénité dans le péril. Soldat infatigable pendant la campagne, infatigable négociateur pendant le repos d'hiver, il parcourait toutes les cours d'Allemagne pour exciter les ressentiments ou pour réveiller les intérêts. Le premier mois le général hollandais, comte d'Atholne, essaya de lui disputer le commandement; mais dès le second il reconnut son infériorisé et se rangea de lui-même à la place qui lui convenait. Le maréchal de BoufQers, comme nous l'avons dit, commandait les troupes françaises qui lui étaient opposées , ayant sous ses ordres le duc de Bourgogne. Mais , dès l'entrée en campagne , la fortune prit parti pour le comte de Marlborough, et après plusieurs échecs successifs le duc de Bourgogne,
sans doute rappelé par le roi , qui ne voulait pas exposer Tun de ses petils-flls à être battu, quitta- l'armée et revint à Versailles. Boufflers continua de lutter contre Mariborough , mais sans pouvoir reprendre l'oflensive, et le général anglais avançant toujours sans perdre un seul instant sa supériorité, conquit sur nous Venloo , Ruremonde et Liège,
Le prince Eugène, alors âgé de trente-sept ans, dans toute l'activité de la jeunesse et dans toute la force de son génie mililaire , vainqueur des Turcs , qu'il venait de force)* à la paix , descendait en Italie par les terres de Venise , avec 30,000 Autrichiens ou Allemands, et la liberté entière de s'en servir à sa volonté.
Les deux généraux ennemis avaient un grand avantage sur les généraux français, c'était celui d'être parfaitement libres de leurs mouvements, et de pouvoir s'inspirer de l'occasion, tandis qu'au contraire Catinat et BoufQers avaient leur plan tout fait envoyé de Versailles , et se trouvaient enchaînés par la prétention qu'avait Louis XIV d'être le premier général de son époque, comme il avait celle d'en être le premier politique , double prétention qui lui avait fait également détester Turenne et Coudé , Colbert et Louvois.
Catinat ne fut pas plus heureux contre le prince Eugène , que Boufflers ne l'avait été contre Mariborough. En effet, le général autrichien força le poste de Carpi, s'empara de tout le pays qui s'étend entre l'Adige et TAdda , pénétra dans le Bressan et força Catinat de reculer jusque derrière l'Oglio.
Louis XIV pensa alors que c'était le moment d'utiliser les talents de son favori Villeroi, et il l'envoya en Italie avec ordre à Catinat de le reconnaître pour son chef.
Le maréchal , duc de Villeroi, que l'on donnait comme chef au vainqueur de Staffarde et de Marsailles, était le fils de ce vieux duc de Villeroi que nous avons vu gouverneur de Louis XIV. Elevé avec le roi, il avait été de toutes ses campagnes et de tous ses plaisirs. 11 avait une grande réputation de bravoure et d'honnêteté; il était, disait-on, bon et sincère ami, magnifique en toutes choses, mais ce n'étaient point là les qualités suffisantes à un homme appelé à combattre l'un des premiers généraux de l'époque. Villeroi débuta dans sa campagne par un échec en faisant attaquer le
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prince Eugène au poste de Chiari , et la termina en se laissant prendre à Crémone, avec une partie de son état-major.
Il va sans dire que plus la faveur de Yilleroi avait été grande , plus les courtisans s'emportèrent contre lui. Les attaques dont on le poursuivait furent si violentes et si publiques à Versailles que Louis XI Y se crut obligé de les interrompre en disant : — On se déchaîne contre Yilleroi parce qu'il est mon favori.
Le mot étonna tout le monde ; c'était la première fois que le roi le prononçait et il avait attendu Tâge de soixante-quatre ans pour s'en servir.
Cependant l'armée d'Italie ne pouvait rester sans chef; on y envoya M. de Yendôme.
Louis- Joseph , duc de Yendôme, était arrière-petit-fils d'Henri lY, et fils du duc de Mercœur, qui avait épousé Laure Mancini. Il l était d'une taille ordinaire, un peu gros, mais vigoureusement bâti, alerte et adroit; il avait, avant les accidents qui le défigurèrent, comme on le verra bientôt, le visage noble et l'air royal, beaucoup de grâce dans le maintien , beaucoup de facilité dans la parole, beaucoup d'esprit naturel, qui, soutenu par la hardiesse que lui donnait sa position princière, se tourna depuis en audace. Sa connaissance du monde était parfaite : il en savait à fond tous les personnages. Sous une apparente insouciance , il avait un soin et une adresse étranges S profitët* dé tdut. Admirable courtisan, il sut, près de Louis XI Y, tirer parti niêmede ses vices. Poli avec art et surtout avec c,boî« , pi.ein:xiè mesure dans sa politesse, insolent à l'excès dès qu'il croyait devoir en sortir, familier et populaire avec les soldats et les gens du commun , il voilait sous cette familiarité et sous cette popularité un oi^ueil qui voulait tout et qui dévorait tout. A mesure que son rang s'augmenta , sa hauteur, son opiniâtreté, son orgueil grandirent ; enfin, plus tard il en arriva à ne plus' écouter aucune' espèce d'avis et à n'avoir plus auprès de lui que des valets, n'ayant pas voulu admettre de supérieurs et ne pouvant pas tolérer d'égaux.
Le vice dominant de M. de Yendôme, à part le vice honteux que Saint-Simon ^'étonne que Louis XIY lui ait pardonné , était la paresse. Dix fois il manqua d'être enlevé par l'ennemi , parce que, placé dans un logement commode ou trop éloigné, aucun avis, aucun conseil, aucune prière, ne pouvaient lui faire quitter
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ce logement. 11 perdit des batailles et laissa souvent échapper le bénéfice d'une campagne heureuse pour n'avoir pu se résoudre à quitter un camp oh il se trouvait à sa guise. Rarement on parvenait à le faire lever avant quatre heures de Taprès-midi. Comme dès-lors il n*avait plus aucun temps à donner à sa toilette, il était d'une malpropreté extrême, et dont il finit par tirer vanité. Son lit, dans lequel il ne se contraignait en rien , dit Saint-Simon, était plein de chiens qui s'y mettaient aussi à Taise que lui et de chiennes qui y faisaient leurs petits. Sa thèse favorite était que tout le monde était aussi sale que lui, et qu'une fausse honte seule empêchait les hommes d'avouer leur penchant naturel à vivre comme les plus immondes animaux. Louis XIY arriva un jour comme il soutenait cette proposition à M""* de Conti qui était la personne la plus propre et la plus recherchée du monde.
Aussitôt levé, M. de Vendôme passait dans sa garderobe. Là, en sa qualité d'arrière-petit-fils d'Henri lY, il abusait du cérémonial introduit par les rois d'avoir deux trônes. Là , il dictait ou écrivait ses lettres , recevait ses généraux , déjeunait ou dînait à fond. Aussi, M°" la Duchesse disait-elle que les syrènes étaient moitié femme et moitié poisson , mais que M. de Vendôme était moitié homme et moitié chaise-percée. Dans notre Histoire de la Régence, nous dirons plus tard quelle influence la chaise-percée de M. de Vendôme eut sur les deslinées du monde.
Tout cela terminé, et, comme on le voit, ces soins lui prenaient la meilleure partie de son temps, il s'habillait , jouait gros jeu soit au piquet, soit à l'hombre, et, s'il le fallait absolument, il montait à cheval.
M. de Vendôme pouvait avoir, à l'époque où nous sommes arrivés, quarante ans à peu prèsi et était déjà connu militairement pour avoir commandé, en 1695, l'armée de Catalogne en remplacement de M. de Noailles. Dans cette campagne il avait pris Ostalric, battu la cavalerie espagnole, et étant entré à Barcelonne après avoir accordé à cette ville une capitulation honorable, il avait été reçu vice-roi en grande cérémonie. Mais à peine inslallé dans sa vice-royauté qui, à ce qu'il parait, lui avait porté malheur, M. de Vendôme était revenu précipitamment à Paris, pour cause de santé. Alors il s'était mis entre les mains des chirurgiens qui ne l'avaient lâché qu'avec perte de la moitié de son nez et de sept ou
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huit de ses dents. Si brave et si grand vainqueur que fût M. de Vendôme, de pareilles blessures ne laissèrent pas que d'effrayer quelque peu la cour. Il sollicita donc un commandenient qui Yen éloignât, obtint celui d'Italie et reçut en partant quatre mille louis pour son équipage, Son Trère, le grand prieur, servit sous ses ordres.
Jacques Fitz- James, fils naturel du roi Jacques II et d' Arabelle Churchill, sœur de Marlborough, connu sous le titre de duc de Berwick , Tut envoyé pour commander en Espagne à la place de M. de Vendôme.
Laissons Berwick en Tace des Portugais , Vendôme en Tace des Autrichiens, et Villars en face des Anglais et des Impériaux, triple lutte d'où jailliront les victoires de Friedlingen, d'Hochstet, de Cassano et d'Almanza, et les défaites de Blenheim, de Ramillieset de Malplaquet, et revenons à Versailles.
Avant de retourner à Tarmée de Flandre, Villars avait à peu près pacifié les Cévennes. Uun des principaux chefs des Cévenols, Jean Cavalier, dont nous avons parlé , avait traité avec le maréchal moyennant la promesse qui lui avait été faite du titre de colonel et d'un régiment. Au moment où nous revenonsà Versailles, on s'occupait fort de la prochaine arrivée du jeune chef, qui était un beau garçon de vingt-sept ou vingt-huit ans, tout au plus, et, à ce qu'on assurait , d'une élégance de formes remarquable pour un homme de sa classe. Par toute la route Cavalier avait été parfaitement accueilli et à Maçon, où il s'était arrêté un instant, il reçut de M. de Chamillart un courrier qui avait ordre de le conduire à Versailles. La réception que lui fit le ministre confirma le futur colonel dans les rêves d'avenir qu'il avait pu faire. Le ministre lui avoua qu'on s'était fort occupé de lui à la cour, lui promit toute sa bienveillance, et lui afiirma que les plus grands seigneurs et les plus grandes dames de Versailles n'étaient pas moins bien disposés en sa faveur qu'il l'était lui-même. Bien plus , il ajouta que le roi désirait le voir, et qu'il n'avait, en conséquence, qu'à se tenir prêt pour être présenté le surlendemain ; qu'on le ferait placer sur le grand escalier où le roi devait passer.
Cavalier revêtit son plus beau costume. Il était d'une figure fine à laquelle sa grande jeunesse, ses longs cheveux blonds et la douceur de ses yeux donnaient beaucoup de charmes. Deux ans de
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guerre lui avaient , d^ailleurs , procuré une tournure martiale. Brer, au milieu des plus élégants, il pouvait passer pour un charmant cavalier.
La curiosité Tut grande à Taspect du jeune Cévenol ; tout le ban et rarrière-ban des courtisans était dans Tadmiration ; mais, comme personne ne savait encore quel visage lui Terait Louis XIY, nul n'osa l'aborder de peur de se compromettre, Taccueil du roi devaut servir de régulateur à tout le monde. Quant à lui, après un instant d'embarras en présence de ces regards curieux et de ce silence afiecté, il s'appuya contre la rampe de l'escalier, croisant ses jambes l'une sur l'autre et jouant dédaigneusement avec la plume de son chapeau.
Bientôt une grande rumeur se fit entendre ; Cavalier se retourna et aperçut Louis XIV. C'était la première fois qu'il voyait le roi; à sa vue il se sentit Taiblir et le sang lui monta au visage.
Arrivé à la hauteur de Cavalier, le roi s'arrêta , sous prétexte de Taire remarquer à Cbamillart un nouveau plafond que venait de terminer Lebrun ; mais en effet pour regarder tout à son aise
l'homme singulier qui avait lutté contre deux maréchaux de France, et traité de pair à pair avec un troisième; puis, lorsqu'il Teut examiné tout à son aise :
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— Quel est ce jeune seigneur? demanda-t-il à Chamillart.
— Sire , répondit le ministre en faisant un pas pour le présenter au roi , c'est le colonel Jean Cavalier.
— Âh! oui, dit dédaigneusement le roi, Tancien boulanger d'Anduze.
Puis , haussant les épaules en signe de mépris , il continua son chemin.
Cavalier, de son côté , avait fait, comme Cbamillart, un pas en avant, croyant que Louis XIV allait s'arrêter, lorsque cette dédaigneuse réponse du grand roi le changea en statue. Un instant il demeura immobile et pâlissant, au point qu'on eût pu croire que la vie l'abandonnait; puis, instinctivement il porta la msdn à son épée; mais aussitôt comprenant qu'il était perdu s'il restait uo instant de plus parmi ces hommes qui, tout en ayant Tair de trop le mépriser pour s'occuper de lui, ne perdaient pas de vue un de ses mouvements, il s'élança de l'escalier sous le vestibule, se précipita dans le jardin qu'il traversa en courant, etrentra à son hôtel, maudissant l'heure où, se fiant aux proihesses de M. de Yillars, il avait abandonné ses montagnes , dans lesquelles il était aussi roi que Louis XIV l'était à Versailles.
Le soir même il reçut l'ordre de quitter Paris et de rejoindre son régiment
Cavalier partit sans avoir revu M. de Cbamillart.
Le jeune Cévenol retrouva ses compagnons à Mâcon , et sans leur raconter l'étrange réception que le roi lui avait faite, il leur laissa soupçonner pourtant qu'il craignait non seulement qu'on ne tint pas fidèlement les promesses de Villars, mais encore qu'on ne lui jouât quelque mauvais tour. Il les engagea, en conséquence, à gagner la frontière et à le suivre à l'étranger.
Alors ces hommes, dont il a été si longtemps le chef, et dont il est encore l'oracle, se mettent en marche sans savoir même oii Cavalier les conduit. Arrivés à Dinati, ils font leur prière, puis désertant tous ensemble une patrie inhospitalière , ils traversent le mont Belliard, se jettent dans le Porentruy et prennent le chemin de Lausanne.
Cavalier comprenant que tout était fini pour son parti, passa eu Hollande, puis en Angleterre , où il reçut de la reine Anne un accueil des plus honorables ; il accepta du service et eut le comman-
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dément d'un régiment de réfugiés; de sorte qu'il occupa dans la Grande-Bretagne ce grade de colonel qui lui avait été vainement offert en France. Cavalier commandait son régiment à la bataille d'Almanza, et il se trouva, par hasard, opposé à un régiment français. Alors ces vieux ennemis se reconnurent et , rugissants d'une même colère, sans entendre aucun commandement, sans exécuter aucune manœuvre, se ruèrent les uns sur les autres avec une telle furie, qu'au dire du maréchal de Berwick, ils se détruisirent presque entièrement. Cavalier survécut cependant à cette boucherie, dont il avait largement pris sa part, et à la suite de laquelle il fut nommé officier-général et gouverneur de l'fle de Wigbt. Enfin, sa vie se prolongea jusqu'en 17/i.O, qu'il mourut à Chelsea, âgé de soixante ans.
Vers l'époque où se terminait cette guerre civile des Cévennes, qui avait désolé si longtemps nos provinces du midi, une nouvelle arriva à Paris, rapide et inattendue comme un coup de foudre : on apprit que M°*\de Montespan était morte, le vendredi 27 mai 1707, à trois heures du matin.
Nous avons dit qu'une fois chassée de la cour par l'intermédiaire de M. le duc du Maine, son fils, l'ancienne favorite s'était retirée à la communauté de Saint-Joseph ; mais que ne pouvant s'accoutumer à la vie du cloître, elle allait souvent promener à Bourbonl'Archambault et ailleurs ses remords ou plutôt ses espérances ; car M"' de Montespan , plus jeune de cinq ou six ans que M"' de Maintenon, et toujours belle , se flattait, à la mort de celle-ci, de rentrer à la cour et de reprendre sa puissance sur le roi. M"* de Montespan passait donc sa vie à aller des eaux de Bourbon aux terres d'Antin, et des terres d'AntinàFontevrault. Tout ce qu'elle avait pu corriger en elle , elle l'avait fait , ou pour mieux dire elle avait gardé ses défauts et acquis des vertus. Devenue pieuse, charitable et laborieuse, elle était restée altière, dominante et résolue. Elle en était venue à donner près destrois quarts de ce qu'elle possédait aux pauvres, mais comme si ce n'était point assez de cet abandon de sa fortune, ellc^faisait aussi le sacrifice de son temps : huit heures de la journée étaient consacrées par elle à des travaux d'aiguille destinés aux hôpitaux. Sa table, et elle avait aimé la table avec excès, était devenue simple et même frugale ; à chaque heure du jour elle quittait le jeu , la compagnie , la conversa- T. II. 56
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lion , pour aller prier dans son oratoire. Ses draps et ses chemises étaient de grosse toile jaune, cachés, il est vrai, sous des draps et des chemises ordinaires. Elle portait des bracelets , des jarretières et une ceinture à pointes de Ter ; et cependant , malgré cette austérité qui, dans son esprit, avait pour but de la rapprocher du ciel , elle avait une telle crainte de la mort qu'elle payait plusieurs Temmes dont Tunique emploi était de veiller près de son lit. Elle couchait tous ses rideaux ouverts avec toutes les veilleuses autour d'elle, beaucoup de lumière dans la chambre, et comme elle avait pris soin de les faire dormir le jour, chaque fois qu'elle se réveillait, elle voulait les trouver causant, riant ou jouant, tant elle craignait que la mort ne profitât de leur assoupissement pour la frapper. Et avec cela, chose étrange, jamais autour d'elle ni médecin, ni chirurgien.
Puis, par un autre contraste, l'ancienne favorite avait conservé cette étiquette prîncière et cet extérieur de reine dont elle avait pris l'habitude au temps de sa faveur. Son fauteuil avait le dos appuyé au pied de son lit , et il n'en fallait pas chercher d'autre dans la chambre, pas même pour ses enfants. M"' la duchesse d'Orléans et M"* la duchesse de Bourbon. Monsieur l'avait toujours fort aimée, et ainsi faisait la grande Mademoiselle, dont nous avons, en 1693, oublié de consigner la mort : à ceux-là seulement on apportait des fauteuils. On peut juger par là comment elle recevait tout le monde : c'était avec de petites chaises à dos , semées çà et là dans son appartement, et dont ses nièces, pauvres filles sans fortune , faisaient d'ordinaire les honneurs.
Cela n'empêchait pas, dit Saint-Simon, que, par une fantaisie qui s'était tournée en devoir, toute la France n'y allât.
El cependant , le père Latour, son confesseur, avait tiré d'elle un terrible acte de pénitence : c'était de demander pardon à son mari et de se remettre entre ses mains. Une fois décidée à cette démarche, l'allière favorile l'accomplit de bonne grâce : elle écrivit à M. de Montespan dans les termes les plus soumis et lui offrit de retourner avec lui s'il la daignait recevoir, ou de se rendre en quelque lieu qu'il lui voulût désigner. Mais M. de Montespan lui fit répondre qu'il ne voulait ni la recevoir, ni lui prescrire rien , ni surtout entendre parler d'elle pendant tout le reste de sa vie. Effectivement M. de Montespan mourut sans lui pardonner, et à
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cette mort elle prit le deuil comme les veuves ordinaires. Mais ni avant ni après, elle ne reprit jamais ses livrées, ni ses armes, qu'elle avait quittées pour prendre les armes de sa famille.
Belle et fraicbe jusqu'au dernier moment de sa vie , elle croyait toujours être malade et prête à mourir. Cette inquiétude la poussait sans cesse à voyager, et dans ses voyages elle emmenait toujours avec elle une compagnie de sept ou huit personnes , et ces personnes, qui s'étaient frottées à elle, et sur lesquelles son esprit s'était répandu comme le parfum de larose sur le caillou de Saadi, ces personnes qui n'étaient pas elle , mais qui avaient vécu près d'elle , reportaient dans le monde ce dialogue animé , cette vive repartie, ce sel attique, que l'on appelle encore aujourd'hui 1'^^prit des Mortemart.
La dernière fois qu'elle alla à Bourbon-l'Archambault, quoiqu'elle fût en pleine ôt excellente santé , elle eut un pressentiment de sa mort, et disait qu'elle était à peu près sûre de ne point revenir de ce voyage. Elle paya deux années d'avance des pensions qu'elle faisait en grand nombre , presque toutes à de pauvres gens de noblesse , et doubla ses aumônes.
En effet, M"*' de Montespan, quelques jours après son arrivée à Bourbon , se trouva tout à coup si mal dans la nuit du 26 mai , que les veilleuses effrayées envoyèrent éveiller à l'instant même toutes les personnes qui se trouvaient chez elle. M"* de Cœuvres accourut des premières , et la trouvant prête à suffoquer, lui administra à tout hasard l'émétique.
Ce remède rendit à la malade une tranquillité d'un instant dont elle proflta pour se confesser. Mais avant sa conression privée elle fit sa confession publique, racontant toutes les fautes dont, depuis vingt ans, elle portait la peine; puis elle passa à sa confession privée, et celle-ci accomplie elle reçut les sacrements ; et, chose singulière, à ce moment suprême, cette terreur de la mort, sa compagne incessante, l'abandonna, comme si son ombre froide et glacée se fût évanouie aux splendeurs célestes qu'elle contemplait déjà.
D'Antin, son fils, qu'elle n'avait jamais aimé, mais qu'elle avait cependant, par repentir bien plus que par tendresse, rapproché d'elle depuis quelque temps , arriva au chevet de son lit comme elle allait expirer ; elle le reconnut et put lui dire encore :
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— Vous me trouvez, mon fils, dans uo élat bien différent de celui où j'étais la dernière fois que nous nous sommes vus.
Cinq minutes après elle expira.
Presque aussitôt d'Antin partit, et le corps et les Tunérailles restèrent à la merci des valets.
M"** de Montespan avait légué son corps au tombeau de sa famille, situé à Poitiers, son cœur au couvent de La Flèche, et ses entrailles au prieuré de Sainl-Menoux, peu distant de Bourbon- TArchambault. Un chirurgien de village procéda donc à Tautopsie et sépara le cœur et les entrailles du corps. Le corps demeura longtemps sur la porte de la maison, tandis que les chanoines de la Sainte-Chapelle et les prêtres de la paroisse disputaient leur rang ; le cœur, enfermé dans une boite de plomb , fut expédié à La Flèche ; enfui les entrailles furent mises dans un coffre et placées, à Taide d'une hotte, sur le dos d'un paysan qui se mit en marche avec elles pour Saint-Menoux. Au milieu du chemin l'envie prit au commissionnaire de savoir quel genre de fardeau il portait; il ouvrit alors le coffre, et comme on ne l'avait prévenu de rien , il crut être le jouet de quelque mauvais plaisant, et jeta ce qu'il contenait sur le revers d'un fossé. Un troupeau de porcs passait en ce moment ; et les plus immondes des animaux dévorèrent les entrailles de la plus hautaine des femmes.
Avec le type vivant de la grande époque de Louis XIV disparaissaient tous les souvenirs secondaires. Versailles lui-même, ce courtisan de granit , se pliait au goût du jour en changeant sa grotte de Thétis en une chapelle.
Cette grotte de Thétis , dont on voit encore aujourd'hui des fragments dans le bosquet des Bains d'Apollon , avait été, vers la fin des amours du roi avec La Vallière, et vers le commencement de ses infidèles amours avec M"*"" de IVlontespan , une des reti*aites favorites de Louis XJV. Tous les artistes s'étaient réunis pour en faire un lieu de mystérieuses délices : Perraut en avait dessiné l'architecture, Lebrun les statues, et sur les dessins de Lebrun, Girardon avait fouillé le marbre, et d'un bloc gigantesque avait fait saillir le groupe principal. Mais dès 1699 Louis XIV avait condamné la grotte aux mondains souvenirs , et sur ses ruines avait commencé de faire bâtir la chapelle qu'on y voit encore aujourd'hui.
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Seulement la pénitence ne s'étendit pas du plaisir jusqu'à l'orgueil. Louis XIV, comme M"* de Montespan , en était au repentir peut-être, mais pas encore à l'humilité. Mansard, qui était cliargé de l'exécution de la chapelle , Téleva bien plus à Louis XIV qu'à Dieu. Il mit le tabernacle du Seigneur au rez-de-chaussée, et la tribune royale au premier étage.
Peut-être est-ce ce singulier contraste qui , six ans après , fit prononcer à Massillon , sur le cercueil de Louis XIV, l'oraison funèbre qui commençait par ces paroles, et dont le passé et le présent mis en face l'un de l'autre doublaient la sublimité :
« Dieu seul est grand, mes faeres. »
Ce fut pendant cette année, où s'acheva la chapelle, qu'eut lieu la terrible famine de 1709. Les oliviers, cette grande ressource du Midi, périrent tous sans exception; la plupart des arbres fruitiers ne virent point paraître leurs feuilles au printemps, et toute espérance de récolte fut d'avance détruite. Il n'y avait point de magasins en France; on essaya de faire venir du blé du Levant ; mais il fut pris par les vaisseaux ennemis qui , depuis longtemps , dépassaient les nôtres en nombre. Nos armées mouraient de faim, tandis qu'au contraire les Hollandais, ces facteurs des nations, approvisionnaient , aux mêmes prix que dans les années d'abondance, les armées étrangères, de blé et de fourrage.
Louis XIV envoya sa vaisselle à la monnaie. Cette opération se fit contre l'avis du chancelier et du contrôleur-général , qui faisaient observer avec raison que cette ressource, trop faible pour apporter un grand secours à l'État, manifestait notre détresse à l'ennemi. En eflfet, le peuple continua d'avoir faim, et comme la faim éteint tout autre sentiment, pour la première fois Louis XIV vît des placards injurieux s'afficher dans les carrefours et jusque sur les piédestaux de ses statues. Le Dauphin, que le peuple aimait et auquel il n'avait rien à reprocher, puisqu'il était toujours resté ostensiblement et réellement étranger aux affaires qui avaient amené la ruine de l'État, n'osait plus venir à Paris; car, s'il y venait par hasard et que sa voiture fiU reconnue, il était suivi à l'instant même par le peuple, qui avec le cri de la douleur lui demandait un pain qu'il ne pouvait pas lui donner.
Ce fut alors qu'on songea à établir l'impôt du dixième, ainsi
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nommé parce qu'il se composait du dixième du revenu. Cet impôt était excessif : aussi Louis XIY résista-t-il longtemps quand on lui proposa de rétablir. Alors son nouveau confesseur, le jésuite Le Tellier (car le père La Chaise était mort le 20 janvier 1709, après trente-deux ans de direction de la conscience royale), voyant Louis XIV triste et rêveur, lui demanda la cause de celte préoccupation. Le roi répondit que la nécessité de Timpôt, si bien justifiée qu'elle fût, ne pouvait combattre victorieusement les scrupules qui s'élevaient dans son esprit ; qu'il avait des doutes, et qu'avant de permettre l'établissement de cet impôt, il eût désiré que ses doutes fussent éclaircis. Le jésuite répondit au roi que ses scrupules étaient d'une àme délicate, qu'il les approuvait et qu'il consulterait, dans le but de tranquilliser sa conscience, les casuistes les plus éclairés de la compagnie. En effet, après avoir disparu trois jours, le confesseur revint et assura intrépidement à son pénitent royal qu'il n'y avait pas matière à scrupule, attendu qu'étant le seul et véritable maftre de tous les biens de son royaume, c'était, en quelque sorte, sur lui-même qu'il prélevait l'impôt. — Ah ! dit le roi en respirant, vous me soulagez beaucoup, mon père, et . me voilà tranquille désormais.
Huit jours après, l'édit fut rendu.
Le père La Chaise était mort à plus de quatre-vingts ans. Plusieurs fois, quoique sa tête et sa santé fussent restées assez fermes, il voulut, mais inutilement, se retirer : c'est que le prêtre, bou homme au fond et assez sage conseiller, sentait venir la décadence prochaine de son corps et de son esprit. En effet, les infirmités et la décrépitude l'assaillirent bientôt de concert ; les jésuites qui le suivaient de l'œil, lui firent comprendre qu'il était temps de songer à la retraite ; c'était le désir qu'il avait déjà manifesté; il revint donc à la charge auprès du roi, priant, suppliant Sa Majesté de le laisser penser à son propre salut, incapable qu'il se sentait de diriger désormais celui des autres ; mais Louis XIV ne voulut rien entendre. Les jambes tremblantes du bon père, sa mémoire éteinte, son jugement perdu, ses connaissances brouillées, rien ne rebuta le roi : il continua à se faire amener aux jours et aux heures accoutumées ce demi-cadavre et à dépêcher avec lui les affaires de sa conscience. Enfin le lendemain d'un de ses voyages à Versailles, le père La Chaise s'affaissa si fort qu'il reçut les sa-
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cremeDts. La sainte cérémonie terminée, il demanda une plume et de Fencre et eut encore le courage d'écrire de sa main au roi une longue lettre, à laquelle ce prince flt de sa main aussi une réponse tendre et prompte. Après quoi le père La Chaise ne s'appliqua plus qu'à songer à Dieu.
Deux autres jésuites se trouvaient près du moribond; c'était le père Le Tellier, provincial, et le père Daniel, supérieur de la maison professe. Ils lui demandaient deux choses : la première, s'il avait accompli les commandements de sa conscience , et la seconde, s'il avait pensé, dans ses derniers moments d'influence sur le roi, au bien et à l'honneur de la compagnie. Le père La Chaise répondit que sur le premier point il était en repos; que sur le second point, on s'apercevrait bientôt par les eflets qu'il n'avait rien à se reprocher. Après avoir donné aux deux jésuites cette double assurance, le père La Chaise expira paisiblement à cinq heures du matin.
A son lever, Louis XIV vit apparaître les deux jésuites. Ils apportaient les clés du cabinet du conresseur, dans lequel il y avait beaucoup de papiers que l'on supposait secrets et que l'on croyait importants. Le roi les reçut devant tout le monde et fit un grand éloge de la bonté du père LaChaise : — Il était si bon, dit Louis XIV, que je le lui reprochais souvent. Alors il me répondait : « Ce n'est pas moi qui suis bon. Sire, c'est vous qui êtes mauvais. »
Ce propos était si étrange dans la bouche de Louis XIV, que tous ceux qui l'entendirent baissèrent les yeux, ne sachant quelle contenance tenir.
La question faite au père La Chaise par les deux jésuites, et qui avait pour but de savoir si lé roi choisirait son nouveau directeur dans leur compagnie, avait plus de portée qu'on ne pourrait le croire au premier abord. En effet. Maréchal, premier chirurgien de Louis XIV, lequel avait succédé à Félix, homme probe et sévère, raconta tout haut qu'un jour étant dans le cabinet du roi, qui regrettait le père La Chaise et louait l'attachement de son confesseur pour sa personne, le roi lui cita comme une marque de cet attachement que, peu d'années avant sa mort, le père La Chaise lui avait demandé en grâce de choisir un confesseur dans sa compagnie, en ajoutant qu'il connaissait bien cette compagnie, qu'elle était très étendue, qu'elle était composée de bien des sortes de gens
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dont on ne pouvait répondre et dont Tesprit et le pouvoir s'étendaient partout ; qu*il ne fallait pas pousser ces gens au désespoir en leur ôtant la direction de la conscience du roi et par conséquent rinfluence quMl pouvait prendre par là aux affaires temporelles, et se mettre ainsi dans un péril dont lui-même ne pourrait répondre ; car, disait-il encore, un mauvais coup est bientôt Tait et n'est pas sans exemple.
Le roi se souvint de ce précieux avis ; il voulait vivre et vivre en sûreté. Les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers furent donc chargés d'aller à Paris et de s'informer lequel d'entre tous les jésuites était le plus digne de l'honneur qu'attendait la société. Les deux ducs choisirent le père Le Tellier.
Le père Le Tellier était entièrement inconnu du roi lorsqu'il obtint cette faveur, et Loujs XIV avait vu pour la première fois son nom sur une liste de cinq ou six jésuites que le père La Chaise lui avait présentée comme des sujets propres à lui succéder. 11 avait passé par tous les degrés de la compagnie ; il avait été professeur, théologien, recteur, provincial et écrivain ardent sur le molinisme, poursuivant le renversement de toutes les autres sectes, ambitieux d'établir sa compagnie sur les ruines de> autres sociétés, nourri dans les principes du prosélytisme le plus violent, admis à tous les secrets de l'ordre, à cause du génie que la société lui avait reconnu ; il n'avait vécu depuis dix ans que d'études, d'intrigues et d'ambition. Son esprit dur, entêté, infatigable, incessamment appliqué aux questions d'influence, dépourvu de tout autre goût, méprisant toute société, ennemi de toute dissipation, ne faisant cas des hommes, même de ceux qui appartenaient au même ordre que lui, qu'en raison de la conformité de leur caractère avec le sien et de leurs passions avec les siennes, exigeant chez les autres un travail pareil à celui auquel il se livrait sans interruption, et ne comprenant pas avec sa tête et sa santé de fer qu'on pût jamais avoir besoin de repos; en outre, faux, trompeur, cachant les plis sous les replis, exigeant tout, ne rendant rien, manquant aux paroles les plus expressément données lorsqu'il ne lui importait pas de les tenir, poursuivant avec fureur ceux qui les avaient reçues et qui pouvaient lui reprocher sa mauvaise foi, ayant conservé toute la rudesse de son extraction, grossier et ignorant à surprendre, insolent et impétueux à effrayer, ne connais-
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saiit du monde ni ses mesures ni ses degrés, ni ses engagements ; c'était un homme terrible qui, couvert ou à découvert, ne marchait qu'à un seul but, c'est-à-dire à la destruction de tout ce qui pouvait lui nuire, et qui, parvenu à l'autorité, ne se cacha plus de ce désir et de cette volonté.
La première fois qu'il fut présenté à Louis \1V, le roi vit s'avancer un homme d'un extérieur repoussant, d'une physionomie lénébreuse et fausse avec des yeux louches et méchants. 11 n'y avait avec le roi que Blouin, le premier valet de chambre, et Fagon le médecin; l'un appuyé sur la cheminée, l'autre courbé sur son bâton, tous deux examinant avec intérêt cette première entrevue.
— Mon père, demanda le roi, quand on eut nommé le nouveau confesseur, êtes-vous parent de MM. Le Tellier?
— Moi, Sire, répondit le père en s'anéantissant devant le roi.
moi, parent de MM. Le Tellier, je suis bien loin de cela, étant seulement fils d'un pauvre paysan de Basse-Normandie.
Fagon, qui avait écouté ces paroles et remarqué l'air dont elles avaient été prononcées, s'approcha alors de Blouin, et lui montrant le jésuite du coin de l'œil : — Voilà, lui dit-il, un grand hypocrite ou je me trompe fort.
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Tel était Thomme aux mains duquel tombait Tavenir du roi et de l'État, puisque Louis XIV avait dit : l'État c'est moi.
En arrivant au poste élevé qu'il venait de conquérir, le père Le Tellier songea d'abord à venger ses injures particulières. Les jansénistes avaient fait condamner à Rome un de ses livres traitant des cérémonies chinoises. 11 était mal personnellement avec le cardinal de Noailies : il envoya aux évêques des lettres, des mandements et des accusations contre ce cardinal, au bas desquels ils n'avaient plus qu'à mettre leur nom, et vingt dénonciations arrivèrent à la fois à Louis XIV contre ce prélat. Puis il envoya à Rome cent trois propositions presque toutes jansénistes à condamner. Le Saint-Office en condamna cent une.
Louis XIV oublia ou plutôt se souvint que les solitaires de Port-Royal avaient produit des hommes qui s'étaient appelés Arnauld, Nicole, Le Maistre, Herman et Sacy ;que ces hommes avaient jusqu'à l'époque de sa mort, c'est-à-dire jusqu'en 1699, entouré de respect M"" de Longueville, sa vieille ennemie, qui, ne voulant plus être galante, s'était faite dévote, et qui, ne pouvant plus coinbattre, voulait intriguer, et les persécutions, à peu près éteintes sous le père La Chaise, recommencèrent avec une nouvelle ardeur sous le père Le Tellier.
Cependant le roi avait vendu pour quatre cent mille francs de vaisselle d'or; les plus grands seigneurs, à son exemple, envoyèrent leur vaisselle d'argent à la monnaie; M'"'' de Maiutenon ne mangeait plus que du pain d'avoine; enfin Louis XIV n'hésita pas à faire demander la paix aux Hollandais, autrefois si méprisés par lui.
C'est que , comme nous l'avons dit, Louis XIV avait perdu successivement les batailles de Blenheim, de Ramillies, de Turin et de Malplaquet.
La bataille de Blenheim nous avait coûté, à nous, une armée superbe , tout le pays situé entre le Danube et le Rhin , et à la maison de Bavière, notre alliée, ses états héréditaires.
La défaite de Ramillies, nous avait fait perdre toute la Flandre, et nos troupes battues ne s'étaient arrêtées qu'aux portes de Lille.
La déroute de Turin nous avait enlevé la possession de l'Italie. On occupait bien encore quelques places; mais on proposa à T Empereur de les lui céder, pourvu qu'il laissât se retirer, sans les in-
quîéter, les quinze mille hommes de ironpes qui les occupaietit.
EnGn , le désastre de Malplaquet repoussa nos armées des bords de la Sambre jusqu^à Yalenciennes.
Cette dernière bataille était la plus terrible qu'on eût livrée sous le règne de Louis XIV; on y avait tiré, chose inouie jusqu'alors, onze mille coups de canon; depuis, à Wagrani on en tira soixante-onze mille , et cent soixante-quinze mille à Leipsick. Jusqu'à présent cette dernière bataille est demeurée comme l'apogée de la destruction.
LOUIS XIV BT SON SIKCI.h.