CONCLUSION
Nous avons suivi Louis XIV depuis sa naissance jusqu'à sa mort, nous Tavons montré dans toutes les phases de sa fortune ascendante et descendante , nous avons essayé de Tenvisnger et de le faire envisager sous tous les aspects; il ne nous reste donc qu*à jeter un dernier coup d^œil sur cette longue vie, et à dire, en quelques mots, ce que nous pensons de lliomme et du roi.
L*enfant royal , on Ta vu ^ avait été fort abandonné dans sa jeunesse : Mazarin le maintenait ignorant pour demeurer nécessaire. Aussi le règne de Louis XIV ne cornmença-t-il en réalité qu*à la mort du ministre ; cette mort, Louis XIV, sans la désirer tout haut , Tatlendait au moins avec impatierice ; aussi lui échappa-t-ii de dire , lorsqu'il se vit enfm débarrassé de son ministre : — Je ne sais en vérité ce que j'aurais fait sMl eût vécu plus longtemps.
Ce dé&ut d'éducation qui avait nui à la science, n'avait pu nuire à Tesprit. Roi de la cour la plus élégante et la plus spirituelle du monde , Louis était aussi élégant que Lauzun , aussi spirituel que qui que ce fût. Nous citerons deux ou trois mots qui le prouvent.
Un musicien nommé Gaye avait , dans une débauche , fort médit de Tarchevèque de Reim;:. La nouvelle en vint, par deux différentes sources, au rot et à Tarchevêque. Quelques jours après Gaye chantait lu messe, en présence de Sa Grandeur et de Sa Majesté. — Quel dommage , dit Tarciievêque , ce pauvre Gaye perd sa voix.
— Vous vous trompez, répondit Louis XIV, il chante bien, mais il parle maL Un jour il vit passer Cavoîe et Racine qui se promenaient sous ses fenêtres.
— Tenez , dit-il aux courtisans , voici Cavoie et Racine qui causent ensemble : quand ils se quitteront tout à riieure, Cavoie se croira un homme d'esprit et Racine un (in courtisan.
Le duc d'Uzès venait de prendre femme : le duc était jeune et bien fait; la duchesse était charmante; et cependant, quoique marié depuis huit jours, disait-on, le duc n'était pas encore le mari de sa femme. Ce singulier bruit avait pris une telle consistance
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qu'un soir, au jeu du roi , un courtisan plus hardi que les autres en parla au duc. Le duc avoua tout , accusant sa femme d'avoir un tort rare et charmant, que le bistouri d'un chirurgien pouvait seul faire disparaître. Louis XIV vit un groupe , s'approcha et, selon son habitude, voulut savoir ce dont il était question, force fut alors au duc d'Uzès d'expliquer au roi la nature de l'obstacle qui s'opposait à son bonheur» et de quelle façon il comptait le faire disparaître.
— Fort bien, duc, je comprends, dit Louis XIV, mais, croyez-moi , dioisissez un chirurgien qui ait la main légère.
Nous avons dit combien Louis était égoïste : nous l'avons entendu clianter un petit air d'opéra à sa louange le jour même de la mort de Monsieur, nous lavons vu se féliciter de ce que madame la duchesse de Bourgogne blessée n'empêcherait plus ses Marly d'avoir lieu à jour ûxe; et cependant Louis XIV ne manquait pas d'une certaine bonté ou plutôt d'une certaine justice. En voici quelques preuves.
Le marquis d'Uxdles hésitait à se présenter devant lui, honteux qu'il était, quoiqu'il eût obtenu d'excellentes conditions, d'avoir rendu Mayence après plus de cinquante jours de tranchée ouverte*
— Marquis, lui dit le roi en l'apercevant, vous avez défendu la place en. homme de cœur, et vous avez capitulé en homme d'esprit.
Nous avons cité son mot à Villeroy après la bataille de RamilUes. — a Monsieur le maréchal, on n'est plus heureux à notre âge.» Il est vrai que rattachement de Louis XIV pour le maréchal de Villeroy n'était point de la justice , c'était de la faiblesse.
Un jour le duc de La Rochefoucauld se plaignait devant le roi du tracas que lui donnait le dérangement de ses affaires.
— Et duc, dit le roi , ne vous prenez qu'à vous de vos embarras.
— Gomment cela, Sire? demanda le duc.
— Sans doute, répliqua le roi , que ne vous adressez-vous à vos amis? Et le même soir il lui envoya cinquante mille écus.
Bontems, son valet de chambre , était fort obligeant et sollicitait toujours pour les autres. Un jour que, selon sa coutume, il demandait pour un étranger la charge de gentilhomme ordinaire qui venait de vaquer.
— Hé, Bontems, lui dit le roi, demanderez-vous donc toujours pour votre prochain et jamais pour vous-même? Je donne la charge à votre fils.
Un de ses valets intérieurs , moins discret que le bonhomme Bontems , priait un soir le roi de faire recommander à M. le premier président un procès' qu'il avait contre son beau-père , et comme le roi faisait la sourde oreille : — Hélas ! Sire, lui dit le valet, vous n'avez cependant qu'à dire une parole et tout sera fini.
— Je le sais morbleu bien, dit le roi, et ce n'est pas de quoi je suis en peine ; mais si tu étais à la place de ton beau-père serais-tu content que je la disse, cette parole?
Quoique d'un naturel violent, Louis XIV était parvenu à se dompter au point de ne se mettre que bien rarement en colère. Nou.^ l'avons vu briser la canne qu'il avait levée sur Lauzun.
Un valet que le roi vit un jour mettre un biscuit dans sa poche fut moins heureux que le gentilhomme : le roi s'élança sur lui, et lui cassa sur le dos un léger bambou qu'il tenait à la main. Il est vrai que derrière cette cause apparente et futile était une cause grave et occulte : le roi avait appris par Devienne , son baigneur, ce que tout le monde lui avait caché avec le plus grand soin, c'est-à-dire qu'une lâcheté du duc du Maine avait empêché le marécJial de Villeroy de battre M. de Vau^emont. Le biscuit ne fut qu'un prétexte et ce fut la honte du père qui fit la colère du roi.
Le coup avait été d'autant plus terrible à Louis XIV, que lui-même passait pour un
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peu trop prudent. Le vers de Boileau , tout clief-d'œuvre de courlisaiicrie qu'il était , n'a pas fait que la postérité ait pardonné à Louis XIV d*ètre resté en-deçà du Rhin. Le comte de Guiche ne le lui pardonna pas non plus, et un jour il dit tout haut devant le roi et de manière à ce que celui-ci Tentendit : — Ce faux brave nous fait tous les jours briser les bras et les jambes et ne s'est pas encore exposé à recevoir un seul coup de mousquet.
Louis XIV Tenlendit et lit semblant de ne pas Tentendre.
Le vice dominant.de Louis XIV était Torgueil; mais ce vice, qui lui était naturel , s'était encore moins développé, il fîmt le dire, par les dispositions de son propre caractère que par les flatteries des courtisans. A peine Mazarin mort^ Louis XIV passa à l'état de demi-dieu , puis de dieu. Son emblème fut le soleil, sa devise le nec piuribus impar et le vires acquirit eundo. Mais il ne s'en tint pas à l'emblème et voulut représenter le soleil lui-même. Un ballet fut commandé à Benserade, et dans ce ballet on disait au roi :
Je doute qu'on le prenne avec vous stir le ton
De Daphné ni de Phaêton :
Lui trop ambitieux , elle trop inhumaine. Il n'est point lu de piège où vous puissiez donher.
Le moyen de s'imaginer Qu'une femme vous fuie ou qu'un homme vous mène.
Bientôt tout le monde à la cour s'aperçut, comme dit Suint-Simon, de son faible plutôt que de son goût pour la gloire. Ministres, généraux, maîtresses, courtisans, le louèrent à l'envi et le gâtèrent. Bientôt de la louange on passa à la flatterie, et la flatterie devint un élément nécessaire à la vie du grand roi. Ce n*était que par des flatteries qu'on approchait sûrement de lui ; il ne fallait pas craindre de les outrer : les plus biisses et les plus exagérées étaient les mieux reçues. Lui-même, sans avoir aucune voix et sans connaître la musique, chantait incessamment des prologues d'opéras à sa louange. Tout en arriva à être néant autour de lui , et le fat failli attendre est plus d'un Dieu que d'un homme.
Ce fut cet orgueil ou plutôt cette flatterie qui porta Louis XIV à détniire Fouquet, à haïr Colbert et à se réjouir de la mort de Louvois. Ce qu'il lui fallait à lui , c'étaient des ministres comme Chamillart, comme Pomponne et comme Voisin, c'est-à-dire de simples commis ; c'étaient des généraux comme Villeroy, comme l^allard et comme Marsin, à qui il envoyait, de Versailles, des plans de campagne tout faits, de sorte qu'il pouvait réclamer leurs victoires en les laissant écrasés sous le poids de leurs défaites. Condé et Turenne n'étaient point ses hommes; aussi le premier mourut-il à peu près en disgrâce , et le second ne fut-il jamais en faveur. Monsieur eut aux yeux de son frère le grand tort d'avoir battu le prince d'Orange et pris Cassel ; aussi ne cornmanda-t-il plus jamais d'armée du jour où il eut donné la preuve qu'il était digne de commander.
L'esprit de Louis XIV était naturellement porté aux petits détails : il se crut un grand administrateur parce quil s'occupait lui-même de l'armement, de l'habillement et de la discipline de ses soldats. Son suprême bonheur sur ce point était d'eu remontrer auK plus vieux généraux , et ceux-là étaient sûrs de lui plaire qui lui avouaient avec humilité qu'il leur avait appris quelque chose qu'ils ignoraient. Il en était ainsi en poésie, le roi se vantait d'avoir fourni à Molière les principales scènes de Tailuffe, oubliant siuis doute qu'il avait empêché pendant cinq ans l'ouvrage d'être joué. Il croyait être pour T. IL 63