CHAPITRE XXXV
LeieiJicr. — Lyoniie. — Fouquet. — Leur caractère. — Colbert el le trésor. — Louis XIV à 23 ans. — Philippe d'Anjou son frère.— Retraite d'Anne d'Autriche, — Manière de vivre de la jeune reine. — La princesse Henriette et le jeune Buckingham.
— La reine-mère d'Angleterre et sa ûile reviennent en France. — Motifs de ce retour. — Monsieur va à leur rencontre. — Le comte de Guiche. — Violente jalousie. — Mariage du duc d'Anjou. — Il prend le titre de duc d'Orléans. — Poru^t de Madame Henriette. — Emploi ordinaire d'une {ournée de Louis XIV. — lies Frondeurs deviennent courtisans.— Le roi amoureux de Madame. — Comment on veut cacher cette liaison. — M"* de La Vallière. — Elle attire l'attention du roi.
— Louis XIV poète. — Dangeau doublement secrétaire. — La chute de Fouquet se prépare. — Fête de Vaux. — Voyage à Nantes. — Anestadon de Fouquet. — Haines contre Colbert
ous avons dit qu'aussitôt après la mort de Mazarin , et avant même de quitter Yincennes, Louis XIV avait fait venir Letellier, Lyonne et Fouquet, et leur avait déclaré la résolution qu'il avait prise de régner par lui-même.
Disons un peu quels étaient ces
trois hommes, que Mazarin léguait à
► Louis XIV. Nous parlerons plus tard
de Colbert, qu'il lui avait seulement
recommandé.
Michel Letellier, petit-fils d'un conseiller à la cour des aides, était un de ces hommes doués naturellement, auxquels la nature a donné en même temps la beauté du corps et la grâce de l'esprit: il avait le visage agréable, les yeux brillants, le teint frais et vif, le sourire fin, et cet air franc et ouvert, qui prévient à la prc-
inière vue eu faveur de celui qui le possède. Toutes ses façons étaient celles d'un homme poli; toutes ses manières, celles d'un honnête bonune; possédant un esprit doux, facile, insinuant, il parlait d'ordinaire avec fan l de retenue, qu'on le croyait toujours l^s habile qu'il n'était, et que souvent on attribuait à la sagesse une circonspection qui tenait totit simplement à l'ignorance; courageux et même entreprenant dans les affaires de l'état, ferme à suivre un plan quand une fois il l'avait formé, incapable d'en ètro détourné par ses passions dont il était toujours le maitre, régulier dans le commerce de la vie, promettant beaucoup et tenant peu, timide dans les affaires de famille, ne méprisant pas un ennemi, si petit qu'il fût, cherchant toujours à le frapper, mais en secret : tel était l'humble père de l'orgueilleux Louvois; tel était l'homme qui disait à Louis XIY, à propos du chancelier Seguier, qui voulait être duc de Villemor : — Sire, toutes ces grandes dignités ne vont point aux gens de robe comme nous, et il est d'une bonne politique de ne les accorder qu'à la vertu militaire.
Hugues de Lyonne, gentilhomme dauphinois, possédait un génie supérieur à celui de son collègue Letellier; son esprit, aiguisé dans les affaires, était vif et perçant. Le cardinal Mazarin l'avait employé de bonne heui'e aux discussions diplomatiques, oii il était devenu si habile négociateur, que sa réputation de finesse lui nuisait, surtout avec les Italiens, qui se défiaient d'euxmêmes quand ils avaient à traiter avec lui; au reste, fort désintéressé, ne regardant la fortune que comme un moyen de contribuer à ses plaisirs et de satisfaire ses passions, joueur, dissipateur, sensuel, tantôt paresseux avec délices, tantôt infatigable au travail , homme du moment , se laissant aller à tous les caprices , se pliant à toutes les nécessités, ne comptant que sur lui-même, tirant toutes ses ressources de son propre fond, écrivant ou dictant toutes ses dépêches et rattrapant par la vivacité de son esprit, tout ce qu'il perdait par l'indolence de son corps : voilà Lyonne tel qu'il était, ou du moins tel que nous le peint l'abbé de Ghoisy, auquel nous empruntons son portrait.
Nicolas Fouquet, dont la haute fortune et la chute terrible font un personnage à part dans l'histoire, avait le génie des affaires: financier audacieux , il créait des ressources dans les situations
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qui semblaient les plus désastreuses, dans. les cas qui semblaient les plus désespérés; savant en droit, versé dans les lettres, entraînant d'esprit, noble de manières, facile à s'illusionner; dès qu'il avait rendu le moindre service à un homme, service qu'il rendait d'ailleurs avec grandeur, promptitude et obligeance, il mettait cet homme au nombre de ses amis, comptant sur lui, comme si cette amitié eût été éprouvée par le temps et l'expérience; au reste, sachant écouter et sachant répondre, ces deux choses si rares dans un ministre , de plus répondant toujours agréablement, de sorte que souvent, sans délier sa bourse ni celle de l'État, il renvoyait à demi contents les gens qui venaient à son audience ; vivant au jour le jour, prétendant être premier ministre sans perdre un instant des plaisirs auxquels il s'était habitué et que son tempérament lui rendait nécessaires, s' enfermant ostensiblement dans son cabinet, et, tandis que chacun louait le grand travailleur, descendant furtivement dans un petit jardin, oii se succédaient tour à tour les plus jolies femmes de Paris, < payées au poids de l'or; généreux avec les gens de lettres, qu'il estimait à leur valeur et récompensait selon leur mérite , ami de Racine, de La Fontaine et de Molière, Mécène de Lebrun et de Le Nôtre, il se flattait de conduire le jeune roi en se chargeant tout à la fois de son travail , de ses plaisirs et de ses amours , trois choses que, malheureusement pour l'ambitieux ministre, le roi se chargea de régler lui-même.
C'était à ces trois hommes que deux heures après la mort de Mazarin, Louis XIY avait dit les paroles que nous avons citées. Utellier et Lyonne s'inclinèrent devant la volonté royale; Fouquet sourit : il tenait les finances, et habitué à tout mener avec un frein d'or, il crut qne le roi ne lui échapperait pas plus qu'un autre.
En arrivant au Louvre, la première personne que Louis XIV trouva dans son cabinet, fut un jeune homme au visage renfrogné, aux yeux creux, aux sourcils épais et noirs, à l'abord sauvage et négatif. Cet homme qui attendait depuis deux heures l'occasion de lui parler seul, était Jean-Baptiste Colbert, celui que Mazarin chargeait, dans les derniers temps, de ses plus intimes affaires, et qu'en mourant il avait recommandé au roi.
Il venait lui dire qu'en différents lieux le cardinal Mazarin avait
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caché ou enfoui à peu près quinze millions d'argent comptant, et que ne les ayant pas indiqués sur son testament, lui Colbert avait pensé que l'intention du cardinal était que ces sommes remplissent les coffres de l'épargne qui étaient parfaitement vides. Louis XIV regarda avec étonnement Colbert, lui demanda s'il était sûr de ce qu'il disait. Colbert lui donna les preuves de ce qu'il venait d'avancer.
Rien ne servait mieux les desseins de Louis XIV, que la découverte d'un pareil trésor dans un pareil moment. C'était l'indépendance royale vis-à-vis du surintendant des finances. Aussi cette révélation fut-elle le commencement de la fortune de Colbert.
On trouva chez le maréchal de Fabert à Sedan, cinq millions, deux à Brisàch, six à La Fère, cinq ou six à Vincennes; il y avait aussi des sommes considérables au Louvre; mais, quoique ce fât le lieu où elles étaient cachées que l'on visita d'abord , on trouva l'argent disparu. Alors on se souvint que Bernouin avait quitté la » veille pendant deux heures son maître agonisant : ces deux heures avaient suffi pour la soustraction.
Louis XIV se trouva donc tout à coup un des rois les plus riches de la chrétienté , car il posséda ainsi dans son trésor particulier dix-huit ou vingt millions, d'autant plus riche, que tout le monde ignorait sa richesse, Fouquet comme les autres.
Le premier soin du roi fut de régler les choses d'étiquette, car à cette époque déjà, Louis XIV commençait à manifester ce respect de sa propre personne, qu'il exigea plus tard que ses courtisans portassent jusqu'à l'adoration.
A cet fige de 23 ans auquel il était arrivé, c'était en effet, moins l'éducation première, négligée à dessein peut-être par le cardinal, un gentilhomme accompli : d'une taille peu élevée mais bien prise , il relevait cette taille par de hauts talons qui le mettaient physiquement à la hauteur de tout le monde; ses cheveux étaient magnifiques et il les portait flottants comme les rois de la première et de la seconde race; son nez était grand et bien fait, sa bouche vermeille et agréable, ses yeux bleus renfermaient un regard qu'il s'étudiait à rendre majestueux; enfin son parler lent et accentué donnait à sa parole une gravité qui n'était pas do son fige.
Tous ces avantages ressortaient d'autant plus que son frèro
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Philippe de France, duc d* Anjou, formait avec lui un parfait contraste. Prince de mœurs douces ou plutôt efféminées , d'un courage ardent mais sans suite, type complet, au physique et au moral, de cette molle et chevaleresque noblesse qui avait entouré le dernier Valois et avait illustré son règne par ses vices et par sa bravoure, il supportait avec peine cette supériorité que son frère aîné voulait s'arroger sur tout ce qui l'entourait. L'enfance des deux princes s'était passée dans cette lutte; mais depuis quelques années déjà la main de fer de Louis XIY s'était essayée autour de lui , et le jeune duc avait été contraint de plier.
Il en était arrive de même d'Anne d'Autriche, si puissante dans les premières années de sa tutelle. Elle avait vu d'abord Malarîn lui arracher lambeau par lambeau, cette puissance à laquelle elle s^était cramponnée, tant qu'elle l'avait pu. A la mort du cardinal , elle crut que le moment était venu de tenter quelques efforts pour reconquérir cette influence perdue; mais aux premières velléités de domination qu'elle laissa échapper, Louis XIV lui fit comprendre que ce qu'il avait dit aux ministres, c'est-à-dire, qu'il voulait régner par lui-même, était une détermination prise depuis longtemps, fermement arrêtée dans son esprit et qui n'admettait aucun correctif. La reine-mère prit son parti de cette nouvelle déception , et se prépara au Val-de-Grâce une retraite où les fleurs devinrent sa distraction principale. D'ailleurs elle souffrait déjà de la maladie dont elle mourut : les premières morsures d'un cancer commençaient à lui déchirer le sein.
Malgré cette beauté de la jeune reine, dont le roi s'était félicité lorsqu'il l'avait entrevue pour la première fois , Louis XIV n*avait pas un instant été amoureux de sa femme. Certes il la traitait avec égard, en princesse d'Espagne et en reine de France, mais c'était bien peu pour ce jeune cœttr qui rêvait autre chose. Ses seules distractions étaient de parler de son pays, dans la langue ardente et colorée de l'Espagne, avec la reine-mère, espagnole comme elle. Les réunions lui plaisaient peu , car dans ces réunions, elle voyait son jeune époux galant et empressé, effeuillant, comme dit Bussy Rabutin, ce buisson de roses qui s'élevait autour d'elle, comme pour détourner d'elle les regards de son mari.
Une nouvelle cour vint encore se former au Louvre et redou-
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bler les ombrages de la reine. Du vivant du cardinal un projet de mariage avait été arrêté entre le duc d'Anjou et cette pauvre Henriette d'Angleterre, que ravarice de Mazarin avait laissée manquer de bois au Louvre, et que Louis XIY avait si longtemps tenue à Fécart dans son mépris pour les petites filles. Mais la petite fille avait grandi, sa fortune avait changé, Henriette avait dix-sept ans et était sœur de Charles II, roi d'Angleterre.
Aussi , en apprenant la restauration de son fils sur le trône des Stuarts, M'"'' Henriette était-elle partie avec sa fille , pour jouir du plaisir de voir Charles II paisible possesseur de son royaume. Elle avait trouvé, en arrivant à Londres, le duc de Buckingham, le fils de celui que nous avons vu jeter ses perles aux pieds du roi et de la reine de France, amoureux de la princesse royale, son autre fille; mais si amoureux qu'il fût, Buckingham ne put voir celle qui arrivait de France avec tous les charmes d'un autre pays, toutes les élégances d'une autre cour, sans que sa passion changeât d'objet : Buckingham, en fait d'amour, était le digne fils de son père, et l'on put dire bientôt que les yeux d'Henriette lui avaient enlevé le peu de raison qu'il avait jamais eue.
Cependant la reine-mère d'Angleterre était tous les jours pressée par les lettres de Monsieur de revenir en France. Le prince avait hâte d'achever son mariage, qu'il regardait comme un événement qui , en lui créant une existence indépendante comme fortune , devait le soustraire quelque peu à l'ascendant de son frère. Elle se décida donc à partir, malgré la mauvaise saison. Le roi, son fils, l'accompagna jusqu'à unejournée de Londres. Leduc de Buckingham la suivit comme le reste de la cour ; mais, au lieu de revenir avec le roi , le favori sollicita alors la permission d'accompagner en France la reine-mère et sa fille, permission qui lui Tui accordée par Charles II.
La traversée fut favorable le premier jour, mais le lendemain le vaisseau se trouva ensablé et en grand danger de périr. Le duc de Buckingham avait complètement oublié le danger qu'il courait lui-même pour ne s'occuper que de celui de la princesse. Aussi, après cet événement, sa passion ne fut-elle plus un secret pour personne.
On tira le vaisseau de péril , mais il fallut relâcher au plus prochain port.
rouis \IV ET SON SIECLE.
Là, la princesse fut attaquée d'une fièvre violente. C'était la rougeole.
Nouveau danger de la belle fiancée, nouvelles folies de Buckin* gham. Cette fois la reine-mère s'en émut ; et lorsqu'on fut arrivé au Havre, oii M"** Henriette devait rester quelques jours pour se remettre, la reine exigea que Buckingham partit pour aller annoncer son arrivée à Paris.
Buckingham obéit. La reine Anne d'Autriche put revoir alors le fils de celui qu'elle avait tant aimé.
Quelques jours après, on annonça la venue des deux princesses. Monsieur alla au devant d'elles avec tous les empressements
imaginables, et continua jusqu'à sou mariage à lui rendre des devoirs qu'on aurait pu prendre pour de l'amour, si, comme le dit M""* de Lafayette, on n'avait bien su que le miracle d'enQammer le cœur de ce prince n'était réservé à aucune femme du monde. A la suite de Monsieur, et à titre de son plus intime favori, était le comte de Guiche. Le comte de Guiche était le plus beau, le plus élégant, le plus galant, le plus brave, le plus hardi des seigneurs de la cour. Un peu trop de vanité et un certain air mé-
prisant répandu sur toute sa personne ternissaient seuls ces charmantes qualités.
La première chose que fît Buckingham , fut de devenir jaloux du comte de Guiche qui cependant à cette heure était occupé de M*"* de Chalais, fîUe du duc de Marmoutier.
Buckingham fut jaloux à sa manière, c'est-à-dire si bruyamment, que Monsieur s'en aperçut et qu'il s'en ouvrit à la fois aux deux reines-mères. Toutes deux le rassurèrent : la reine d'Angleterre, par ce sentiment naturel à la femme de soutenir sa fille: la reine Anne d'Autriche, par ce souvenir puissant qu'elle transportait du père au fils. Malgré ces protestations, Monsieur, qui, de son côté, était d'un naturel fort jaloux, ne fut rassuré que lorsqu'on lui eut promis qu'après un séjour convenable à la cour de France , le duc de Buckingham retournerait en Angleterre.
Cependant on s'occupait des préparatifs du mariage qui devait avoir lieu au mois de mars.
Le roi alors donna, comme cadeau de noces, à son frère l'apanage du feu duc d'Orléans tel que Gaston l'avait possédé, moins Blois et Chambord. A partir de ce momeut , nous donnerons donc indifféremment au duc d'Anjou le nom de Monsieur^ ou le titre de dtic d'Orléans.
La princesse d'Angleterre, qui joue, dans les premières années de la grandeur de Louis XIV, un si charmant rôle , dénoué par une si terrible catastrophe, était eu tout point digne de cette passion et de cette jalousie. C'était une grande et toute gracieuse personne quoique sa taille fût un peu gâtée : elle avait le teint d'une finesse extrême, blanc et rose; ses yeux étaient petits, mais doux et brillants; son nez était bien fait, sa bouche vermeille, ses dents semblaient deux rangs de perles; seulement son visage, un peu maigre et un peu long, lui donnait un air de mélancolie qui aurait pu être une beauté de plus, si la mélancolie eût été de mode à cette époque ; d'ailleurs pleine dégoût, s'habillant et se coiffant d'un air qui convenait à toute sa personne.
Le mariage eut lieu le 31 mars 1661 , au Palais-Royal, en présence seulement du roi, de la reine-mère, de la reine d'Angleterre , de Mesdemoiselles d'Orléans et du prince de Condé. Quelques jours après, ainsi que la promesse en avait été faite à
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Monsieur , le duc de Buckingham quitta la France avec toutes les démonstrations de douleur imaginables.
Ce fut vers ce temps, comme nous Tavons dit, que le roi commença de prendre pour ses journées ces habitudes de régularité qui devinrent bientôt des règles d'étiquette.
A huit heures le roi se levait quoiqu'il se couchât toujours fort tard. En quittant le lit de la reine, il allait se mettre dans le sien où il priait Dieu; sa prière finie, il s'habillait. Alors commençait le travail des affaires de l'État, pendant lequel le maréchal de Yilleroy, qui avait été son gouverneur, avait seul le droit d'entrer dans sa chambre. A dix heures le roi passait au conseil et y restait jusqu'à midi ; puis il allait à la messe. Le temps qui séparait sa sortie de la chapelle du dfner, il le donnait au public et aux reines. Après le repas il demeurait encore une heure ou deux en famille; puis il retournait travailler avec l'un ou l'autre de ses ministres, donnait les audiences demandées, écoutant patiemment ceux qui se présentaient pour lui parler et prenant les placets auxquels on répondait à certains jours fixes. Enfin la soirée s* écoulait occupée à une nouvelle réunion de famille, où assistaient les princesses et leurs dames d'honneur, ou à la représentation d'une comédie, ou à la répétition ou enfin à l'exécutioD de quelques ballets.
Sur la fin d'avril la cour partit pour Fontainebleau. Le prince de Condé et le duc de Beaufort la suivirent. Le prince de Coudé, après Monsieur, tenait le premier rang, et le roi avait une grande considération pour lui; de son cAté le prince en toute occasion témoignait être devenu, non seulement un des serviteurs les plus dévoués, mais les plus humbles du roi. Plusieurs fois le roi, les reines. Monsieur et Madame, prenant le frais sur le canal dans un bateau doré en forme de galère , M. le Prince réclama l'honneur de les servir, et s'acquitta de son service avec tant de grâce, dit M"** de Motteville, qu'il était impossible, en le voyant agir de cette manière , de se souvenir des choses passées sans louer Dieu de la paix présente.
Quant à M. de Beaufort, le chef des importants et des frondeurs, ce fameux roi des halles, ce demi-dieu populaire, qui avait tant de fois par un seul de ses mouvements bouleversé la capitale, comme le géant enseveli soulève l'Etna, on le voyait
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maintenant s'empresser de suivre partout le roi , soit à la chasse, soit aux promenades , et quand le prince de Condé servait Leurs Majestés, lui, servant M. de Condé, recevait les plats et les assiettes de sa main.
Un mois s'était déjà passé en fêtes, en promenades, en bals et en spectacles, quand tout à coup cette bonne harmonie qui, selon les mémoires du temps, faisait croire au retour de Tâgc d'or, commença d'être troublée par les soupçons jaloux de la jeune reine. Un jour elle alla se jeter aux pieds d'Anne d'Autriche et lui dit, dans le désespoir de son cœur, que le roi était amoureux de Madame.
Ce n'était pas la première ouverturequi en avait été faite à Aune d'Autriche. Monsieur, jaloux de son côté, était déjà venu se plaindre à sa mère. Seulement, cette fois, la chose était plus grave : on ne pouvait envoyer le roi de l'autre côté du détroit comme ou avait fait de Buckingham.
En effet, cette cour, déjà si renoonnée par sa galanterie et son élégance, avait encore cru en élégance et en galanterie depuis l'arrivée de Madame. Le roi, comme l'avaient remarqué la jeune reine et Monsieur, c'est-à-dire les deux personnes les plus intéressées à suivre le progrès de cet attaehetnent, lui témoignait une<;omplai~ sance extrême : c^étai t. Madame et sa petite cour, laquelle se composait de M"' de Créquy,. dç M"« de Châtillon, de M"* de Tonnay- Charente, de M*- de Latrémouille, de M"*' deLafayette; c'était, disons-nous, Madamequidirigeaittous les divertissements, lesquels d'ailleurs avaient l'air de ne se faire que pour elle, si bien que le roi paraissait effectivement ne goûter de plaisir à toutes ces parties que celui qu'elle en recevait. Par exemple, on était arrivé au milieu de l'été, et tous les jours Madame s'allait baigner : elle partait en carosse à cause de la chaleur et revenait à cheval suivie de toutes ses dames habillées galamment, faisant flotter au vent les mille plumes qu'elles avaient sur la tête , accompagnée du roi et de toute la jeunesse de la cour; puis après le souper on montait dans les calèches et au bruit du violon on s'allait promener une partie de la nuit autour du canal.
Le surintendant ne comprenait pas oii le jeune roi puisait l'argent nécessaire à ses dépenses, et attendait toujours pour prendre sur lui rasccndant qu'il s'était promis, que Louis XIV
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eût recours à sa caisse; mais Louis XIV avait les millions de Mazarin et, grâce à eux, faisait, comme nous Tavons vu, les honneurs de Fontainebleau à la femme de son frère.
Cette fois , la dénonciation qui arrivait de deux côtés à Anne d'Autriche, Tinquiéta plus que la première : elle s'était déjà aperçue de cette passion naissante du roi pour Madame , è TabandoD dans lequel la laissait son fils ; elle promit donc d'en parler à la jeune princesse et tînt parole. Mais celle-ci, fatiguée de la longue et sévère tutelle où l'avait gardée sa mère, craignant de n'avoir échappé à cette tutelle que pour passer sous celle de sa belle-mère , reçut assez mal les avis de celle-ci , et sachant la haine que la jeune reine et la reine-mère portaient à M"* la comtesse de Soissons à qui, on se le rappelle, le roi avait fait autrefois la cour, elle se Jia avec elle et bientôt en fit sa confidente intime.
Gomme on le comprend bien, les choses commençaient à s'aigrir : des propos amers, en circulant des uns aux autres, envenimèrent la situation ; l'aigreur s'augmentait tous les jours entre la reine-mère et Madame, et un froid très réel se glissait peu à peu entre le roi et Monsieur. Toutes ces choses allaient finir par une rupture des plus scandaleuses, lorsque l'idée vint au roi et à Madame, suggérée, on le croit, par la comtesse de Soissons, de couvrir leurs amours naissantes d'un autre amour qui se pourrait avouer, et l'on proposa au roi, pour servir de manteau à cette passion illégitime. M"' de La Yallière, fille d'honneur de Madame et jeune personne sans conséquence.
Louise-Françoise de La Baume Le Blanc de La Vallière, fille du marquis de La Yallière, était née à Tours, le 6 août 16/i&, et par conséquent n'avait point encore dix-sept ans; c'était une jeune personne, aux,cheveux blonds, aux yeux bruns et vifs, à la bouche grande et vermeille, aux dents blanches mais larges, à la peau marquée de petite vérole : elle n'avait ni gorge, ni épaules; son bras était mince et plat et elle boitait légèrement d'une foulure mal remise qu'elle s'était faite à l'âge de sept ou huit ans en sautant du haut d'un tas de bois à terre. Au reste, on la disait généreuse et sincère, et au milieu de cette cour on ne lui connaissait d'autre adorateur que le jeune duc de Guiche, dont nous avons parlé , et qui d'ailleurs n'en avait rien obtenu. Il est vrai
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qu'on parlait aussi d'un vicomte de Bragelonne qui aurait eu à Blois les premiers soupirs de ce jeune cœur; mais les plus méchantes langues ne citaient cet amour que comme un amour d'enfant, c'est-à-dire sans conséquence aucune.
Telle était la victime que l'on proposait d'immoler au?L convenances %l sur laquelle on voulait détourner les soupçons de la jeune reine et de Monsieur, soupçons qui, nous l'avons dit, s'étaient portés non sans raison sur Madame.
Seulement on ignorait une chose : c'est que cette jeune fille , que Louis n'avait pas même remarquée, nourrissait depuis longtemps une amour secrète pour le roi , amour qui l'avait rendue insensible aux hommages des jeunes gens de la cour et à ceux mêmes du duc de Guiche.
Quelques mots de cette pauvre Louise de La Yallière, la seule qui aima le roi pour lui-même.
M"* de La Vallière la mère s'était remariée à ce Saint-Remy, qui était majordome de Gaston, celui-là même qui lui demandait, en voyant fuir la duchesse douairière d'Orléans, si sa baguette blanche était de rhubarbe ou de séné, de sorte que sa femme et sa fille avaient leurs entrées à la petite cour de Blois, où Gaston avait passé, fort retiré, les dernières années de sa vie. M"' de La Vallière, sans avoir aucun rang à cette petite cour, y vivait donc à peu près sur le même pied que si elle eût été fille d'honneur en titre. Ce fut là qu'elle se lia avec M^^' de Montalais qui devait plus tard se trouver mêlée à sa vie d'une manière intime et douloureuse. ,
Sur ces entrefaites, le bruit se répandit que le roi devait venir à Blois en allant chercher l'infante : c'était une grande nouvelle que le passage d'un roi de vingt-deux ans, au milieu de cet essaim de jeunes filles qui s'ennuyaient si splendidement à la cour de Monsieur.
Ce bruit, qui avait causé un si grand remue-ménage parmi tous ces jeunes cœurs , se confirma bientôt. On apprit que le roi était parti de Paris, puis, qu'il était arrivé à Chambord, puis enfin qu'il allait passer par le château.
Autant par étiquette que par coquetterie, toutes les jeunes provinciales revêtirent alors leurs plus riches habits. Leur désappointement fut grand, quand la forme surannée de ces habits
et la vue de leurs étoffes passées de mode, excitèrent les rires et les moqueries des belles et dédaigneuses parisiennes qui suivaient le roi. M"* de I^-Vallière fut la seule qu'on ne railla point, car elle était en blanc; mais elle eut un autre malheur presque aussi grand, ce fut de passer inaperçue.
Mais il n'en fut pas de même du roi à l'égard de la jeune fille : ce monarque si jeune, si beau, si élégant, avait fait une vive impression sur elle, et un souvenir rayonnant de sa personne était resté dans sa mémoire.
Quelque temps après. Monsieur mourut, et Madame annonça qu'elle allait quitter Blois pour se rendre à Yei^sailles.
Cette mort d'abord, puis ce départ désorganisaient toute la maison. M. de Saint-Remy perdait sa place , et la petite Louise perdait ses. amies et les espérances qu'elle avait pu fonder sur les bontés à venir de Madame. Ajoutons que ce qu'elle regrettait le plus, c'étaient ses amies et surtout cette Montalais, celle de toutes ayec qui elle avait fait une plus intime liaison.
On sait à quelles circonstances infimes tiennent parfois tous les événements d'une vie à venir : la jeune fille était chez Madame Douairière et se désespérait de quitter sa protectrice, lorsque M"** de Choisy , la même dont nous avons déjà eu l'occasion de parler dans le tableau de la société française, que nous avons essayé de tracer à la fin du premier volume de cette histoire, quand M"** de Choisy, qui se trouvait là, voyant ce grand désespoir enfantin, dit à la jeune fille : — Qu'est-ce, mademoiselle? et êtes-vous donc si chagrine de rester à Blois?
La jeune fille n'eut pas la force de répondre.
— Allons, dit M"' de Choisy en lui pressant la main, n'ayez point de honte d'exprimer vos désirs , mon enfant; seriez- vous heureuse de suivre Montalais et d'entrer avec elle dans la maison de M"" Henriette, que l'on est en train de monter?
— Ah! Madame, s'écria M"' de La Yallière, ce serait tout mon bonheur.
— En ce cas, dit M"" de Choisy , ayez bon courage, la maison de Madame n'est pas encore formée, et je parlerai pour tous.
La joie fut grande à cette promesse; mais Madame Douairière étant partie, Montalais étant partie. M*"' de Choisy étant partie, quinze jours s'étant écoulés sans nouvelles, quinze autres jours
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les ayant suivis, M"' de La Yallière se croyait complètement oubliée, lorsqu'on reçut tout à coup la nouvelle que la demande était agréée et que la jeune dame d'honneur avait huit jours seulement pour se rendre à son poste.
M"* de La Valllère était arrivée à Paris quelques jours après le mariage de Madame. Ce n'était pas la plus jolie personne de cette gracieuse cour, de sorte que son arrivée fit peu d'effet, excepté sur le duc de Guiche, qui reprit soudain son cœur à M"' de Chalais pour en faire hommage à M"' de La Vallîère. Mais nous avons dit quelle égide protégeait ce cœur : M"* de La Vallière aimait le roi.
Le hasard qui s'arrange tantôt de manière à être confonduavecla providence , tantôt de façon à faire douter d'elle , voulut que ce fût sur M"* de La Vallière que le choix de Madame et du «roi se flxât.
La joie de la jeune fille fut donc grande, lorsqu'elle vit l'attention de Louis se porter sur elle : d'un autre côté il y avait dans ce jeune cœur tout innocent , dans ce jeune esprit tout neuf, tant de charme, tant de grâce et tant de naïveté , que, sans y faire attention , cet amour feint de la part du roi se changea en un tendre intérêt, puis en un amour véritable.
Deux personnes perdaient à cette liaison inattendue, et qui commençait à n'être plus secrète : le duc de Guiche et Madame. Les deux amants délaissés se rapprochèrent pour se plaindre l'un à l'autre sans doute, mais de leur côté aussi ces plaintes se changèrent bientôt en expressions plus tendres, et de cette circonstance naquit, entre le jeune duc et Madame, cette passion qui dura toute leur vie.
Revenons au roi : le sentiment qu'il éprouvait pour M"** de La Vallière, prenait tous les caractères d'un véritable amour. Louis XIV était près d'elle plus timide, plus craintif et plus respectueux qu'il ne l'eût été près d'une reine. On citait mille traits qui paraissaient si extraordinaires, qu'on avait peine à les croire, et entre autres, que, pendant un orage, le roi, qui s'était réfugié avec M"' de La Vallière sous un arbre touffu, était resté, pendant tout le temps qu'avait duré cet orage, c'est-à-dire pendant près de deux heures, tête nue et le chapeau à la main.
Ce qui surtout donnait beaucoup de créance au bruit de cet amour, c'est que le roi gardait toutes sortes de mesures ponr
M'^ de La Yallière : il ne la voyait plus chez Madame ni dans les
promenades du jour, mais dans la promenade du soir seulement, pendant laquelle il sortait de la calèche de Madame et s'approchait de la portière de M"" de La Vallière : pour exprimer toute sa pensée il se mit à faire des vers; ceux de Charles IX, sont restés comme des modèles de charme et de goût; nous laisserons le public juge de ceux de Louis XIY.
Un matin la belle favorite reçut un bouquet accompagné de ce madrigal.
Allez voir cet objet si charmant et si doux , Allez ^ petites fleurs , mourir pour cette belle ; Mille amants voudraient bien en faire autant pour elle , Qui n*en auront jamais le plaisir comme vous.
Ces premiers vers mirent Louis XIV en goût; il pensa, dans sa toute puissance , qu'il n'avait qu'à le vouloir pour être poète , et un second madrigal suivit le premier. Le voici :
Avez-vons ressenti Tabsence , Êtes-vous sensible au retour De celui que votre présence Comble de plaisir et d'amour , Et qui se meurt d'impatience , Alors que sans vous voir il doit passer un jour?
^Sll LOUIS XIV ET SON SIÈCLE.
Celui-là eut un heureux succès, car il obtint cette réponse dans la même langue :
Je ressens un plaisir exlréme De penser à vous nuit et jour ; Je vis plus en vous qu^en moi-mcnic , Mon seul soin est de vous faire ma cour : Les plaisirs, sans ce que Ton aime , Sont autant de larcins que Ton fait à Tamour.
Nul ne peut savoir oii se serait arrêtée cette correspondance poétique sans une circonstance assez curieuse. Louis XIY trouvait ses vei's charmants, et selon toute probabilité M"' de La Vallière était de son avis; mais ce ne fut point assez pour Tamourpropre du poète royal. Un matin qu'il venait de composer un nouveau madrigal, il arrêta le maréchal de Grammont qui passait, et le tirant avec lui dans Tembrasure d'une fenêtre :
— Maréchal, lui dit-il, il faut que je vous montre des vers.
— Des vers? dît le maréchal, à moi?
— Oui, à vous; je désire en savoir votre avis.
— Dites, Sire, fit le maréchal, et sa figure se renfrogna, car il avait toujours eu un goût assez médiocre pour la poésie.
Le roi ne vit point ou fit semblant de ne pas voir ce froncement de sourcil et débita au vieux maréchal les vers suivants :
Qui les saura, mes secrètes amours?...
Je me ris des soupçons, je me ris des discours. Quoique l'on parle et que Ton cause , Nul ne saura mes secrètes amours, Que celle qui les cause.
— Ouais! dit M. de Grammont; qui a pu faire depareils vers?
— Vous les trouvez donc mauvais, maréchal?
— Exécrables, Sire.
— Eh bien! maréchal, dit en riant le roi, c'est moi qui les ai faits; mais soyez tranquille, votre franchise m'a guéri et je n'en ferai pas d'autres.
Le maréchal se retira consterné, et, chose extraordinaire, le roi se tint la parole qu'il s'était donnée à lui-même.
Louis XIY en revint donc à la prose, mais la prose non plus n'est pas chose commode à faire. Aussi un jour qu'il devait écrire à M"* de La Vallière, juste au moment d'entrer au conseil, il
chargea Dangeau d'écrire pour lui. En sortant du consejl, le nouveau secrétaire présenta une lettre si bien tournée, que Louis XIV convint lui-même qu'il ne ferait pas mieux. Depuis ce jour ce fut Dangeau qui servait de secrétaire au roi. Grâce à cette facilité, le roi put alors écrire deux ou trois lettres par jour à sa bien aimée Louise : mais alors ce fut la pauvre La Vallière qui se trouva à son tour embarrassée de ce grand travail. Heureusement il lui vint tout à coup une idée lumineuse, ce fut de charger aussi Dangeau d'écrire pour elle au roi; Dangeau accepta et de ce jour fit les demandes et les réponses.
La correspondance dura un an. Un jour enfin, dans un moment d'expansion, La Vallière avoua au roi que les lettres si charmantes dont il faisait honneur moitié à son esprit, moitié à son cœur, étaient écrites par Dangeau. Le roi éclata de rire et lui avoua de son côté que ces lettres si passionnées qu'elle avait reçues de lui sortaient de la même plume.
Puis Louis XIV réfléchit à cette parfaite discrétion si rare à la cour, et ce fut le commencement de la fortune de Dangeau.
Pendant le temps qu'une favorite s'élevait, malgré tout le monde, et par la seule force plus encore de l'amour qu'elle portait au roi, que de celui que le roi lui portait, une grande catastrophe se tramait : il s'agissait de la chute de Nicolas Fouquet, dont on prétendait que le cardinal avait dit au roi de se méfier en même temps qu'il lui recommandait Colbert. .
Nul ne peut dire avec certitude si cet avis du cardinal Mazarin fut ou ne fut point donné par lui au jeune prince; mais ce que chacun peut affirmer, c'est qu'une recommandation de Mazarin était bien inutile à ce sujet et que le ministre faisait tout ce qu'il pouvait pour hâter sa chute.
Ou nous avons mal exposé le caractère du surintendant des finances, ou notre lecteur doit aujourd'hui savoir aussi bien que nous tous ce qu'il y avait d'orgueil , de vanité et de despotisme dans cet homme, qui espérait se soumettre le roi, comme il se soumettait les poètes et les femmes, par la puissance de l'aident.
Un bniit courait : c'est que lui aussi avait été ou même était
encore amoureux de M"' de La Vallière, et que, depuis que le
roi s'était déclaré, au lieu de se retirer, comme la prudence
sinon le respect lui commandait de le faire, il avait, par
M""' Duplessis Bellièvre, fait offrir à la belle Louise vingt mille pîstoles, c'est-à-dire près d'un demi-million, si elle voulait consentir à être sa maltresse.
Ce bruit était venu jusqu'à Louis XIY qui s'était enquis de la vérité près de M"* de La Vallière. Celle-ci avait nié; mais une profonde impression de haine n'en était pas moins demeurée contre l'insolent ministre dans le cœur de l'amant couronné.
D'ailleurs, ce n'était pas le roi seul qui avait à se plaindre de Fouquet. M. de Laigues, qui avait épousé en secret notre vieille connaissance, M*"* de Chevreuse, était mécontent du surintendant et poussa la duchesse sa femme à parler contre lui à la reinemère. M"' de Chevreuse invita Anne d'Autriche à la venir voir à Dampierre ; Letellîer et Colbert s'y trouvèrent tous deux , et il fut convenu qu'Anne d'Autriche sonderait son fils à l'égard du surintendant.
Depuis longtemps le roi refusait à sa mère à peu près tout ce qu'elle lui demandait : il l'avait reçue assez rudement lorsqu'elle était venue lui faire des remontrances sur ses amours avec Madame. Il fut enchanté , tout en cédant à ses propres sentiments, d'avoir l'air de lui accorder quelque chose : ils convinrent ensemble qu'on arrêterait le ministre ; mais comme il avait grand nombre d'amis à Paris , que d'ailleurs toutes les ressources dont il disposait étaient dans la capitale , on arrangea un voyage à Nantes afin d'arrêter Fouquet dans cette ville et de se rendre du même coup maître de Belle-Isle, que le surintendant venait d'acheter et faisait fortifier, disait-on.
Ce fut sur ces entrefaites que Fouquet, prenant en pitié sans doute les mesquins plaisirs de Fontainebleau, voulut donner un exemple de luxe à Louis XIV. Le roi et toute la cour furent conviés au château de Vaux, le 17 août 1661.
Le château de Vaux avait coûté quinze millions à Fouquet. ^^^
Le roi arriva au château avec une compagnie de mousquetaires commandée par M. d'Artagnan.
Tout ce qui avait un nom était convoqué à cette fête que La Fontaine devait écrire , que Benserade devait chanter , et pendant laquelle on devait jouer un prologue de Pélisson et une comédie de Molière. Fouquet avait découvert, avant LouisXIV, La Fontaine et Molière.
LOUIS XIV BT SON SIBGLE. 187
1^ roi Tut reçu aux portes du château par son orgueilleux propriétaire : il entra; toute la cour le suivit. En un instant les magnifiques allées, les gazons, les escaliers, les fenêtres, tout fut plein de jeunes et nobles seigneurs, de blanches et joyeuses femmes; c'était un panorama délicieux d'arbres, de rayons, de cascades , un horizon charmant de soleils , de fleurs et de vie ; et cependant, au sein de toute cette joie, au bruissement du vent tiède et joyeux dans les feuilles, des mots d'amour dans les allées, des serrements de mains dans l'ombre , à travers ces jardins rayonnants de Oeurs aux feuilles de soie, de femmes aux robes de brocards, à travers cette cour si gaie dans ses propos, si futile dans ses serments, si folle dans son amour, une grande haine méditait une grande vengeance.
Si la perte de Fouquet n'eût pas été déjà arrêtée dans l'esprit de Louis XIY, elle l'eût été à Vaux. Celui qui avait pris pour devise nec pturibus impar, ne pouvait souffrir qu'un homme obscur par son nom resplendit par son faste; personne, dans le royaume, ne devait être en luxe, en gloire et en amour, à la taille du roi. Comme il n'y a qu'un soleil au ciel, il ne pouvait y avoir qu'un roi en France.
Celui qui eût pu lire au fond de la pensée du souverain , y eût lu des choses terribles pour le sujet qui recevait si bien le roi , que le roi n'aurait pu, dans tout son royaume, recevoir aussi bien son sujet.
Puis à côté de la colère de Louis XIY marchait une haine qui montait au niveau de sa colère : c'était la haine de Colbert , qui était à cette colère du roi ce que le vent est à l'incendie.
Les eaux jouèrent.
Fouquet avait acheté et fait démolir trois villal^es pour faire venir les eaux de cinq lieues à la ronde dans leurs réservoirs de marbre; c'était une chose à peu près ignorée en France, où l'on connaissait seulement les essais hydrauliques faits par Henri lY, à Saiut-Germain , que ces merveilles nées en Italie. Aussi l'on passa de l'étonnement à l'admiration et de l'admiration à l'enthousiasme; c'était un pas de plus que le surintendant faisait dans sa ruine.
Enfin le soir vint. A la première étoile qui se leva au ciel, une cloche sonna. Toutes les eaux se turent: les tritons, les dauphins,
les divinités de TOlympe, les dieux de la mer, les nymphes des bois, tous les animaux de la fable, tous les monstres de Timagination cessèrent leur respiration bruyante et liquide ; les dernières gouttes des jets d'eau en retombant troublèrent une dernière fois la limpidité des étangs; puis peu à peu ils reprirent leur calme qui devait durer Téternité, car le souffle du roi allait passer dessus.
On marchait d'enchantements en enchantements; les tables descendaient des plafonds, une musique souterraine et mystérieuse se faisait entendre ; et quand parut le dessert, ce qui frappa le plus Dangeau, ce fut une montagne mouvante de confitures, qui vint se placer d'elle-même parmi les convives, sans qu'on pût voir le mécanisme qui la faisait avancer.
Louis XIY avait causé le matin avec Molière et s'était informé du sujet de sa comédie. Cette comédie avait pour titre Les Fâcheux, et Molière en avait dit le plan au roi. Après le diner, Louis XIV appela l'auteur, le fit cacher derrière une porte ; ensuite il fit venir M. de Soyecourt, le plus grand chasseur et le parleur
le plus ridicule de tous les courtisans. Le roi causa dix minutes avec lui; puis, quand il fut parti, Molière sortit de sa cachette et s'inclinant : — Sire , dit-il , j'ai compris.
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Et il alla crayonner à la hâte la scène du chasseur.
Pendant ce temps, Louis XIY visitait les appartements accompagné de Fouquet. Rien de pareil n'existait au monde : il vit des tableaux, œuvres d'un peintre de talent qu'il ne connaissait pas ; il vit des jardins, œuvres d'un homme qui dessinait avec des arbres et des fleurs et dont il ne savait pas même le nom; le surintendant lui faisait remarquer toutes ces choses, croyant exciter son admiration et n'éveillant que son envie.
— Comment se nomme votre architecte? demanda le roi.
— Levau,Sire.
— Votre peintre?
— Lebrun.. »
— Votre jardinier?
— Le Nôtre.
Louis plaça ces trois noms dans sa mémoire et continua de marcher. Il rêvait Versailles.
En passant dans une galerie, le roi leva la tête et aperçut les armes de Fouquet reproduites aux quatre angles; ces armes l'avaient déjà frappé plusieurs fois par leur insolence : c'était un écureuil avec cette devise : Quo non ascendam? — où ne monteraije pas?
Il appela M. d'Artagnan.
En ce moment on prévint la reine et M"' de La Vallière que , selon toute probabilité, le roi allait faire arrêter Fouquet au milieu même de sa fête. Toutes deux accoururent. Ou ne s'était pas trompé. C'était efiectivemeut le dessein du monarque ; mais la mère et l'amante supplièrent si bien, firent si bien comprendre l'ingratitude qu'il y aurait à reconnaître une pareille hospitalité par une pareille trahison , que Louis se résolut à attendre quelques jours encore.
La cour se rendit au théâtre qui avait été dressé au bas de l'allée des Sapins. On joua le prologue de Pélisson et les Fâcheux de Molière. Le roi s'amusa fort à la comédie, et la cour admira surtout la scène du chasseur, car déjà le bruit s'était répandu que Louis en avait lui-même donné l'idée et fourni le modèle à l'auteur.
Après le théâtre il y eut un feu d'artifice; après le feu d'artifice udIkiI. Le roi dansa plusieurs courantes avec M"' de La Vallière,
(le moitié plus belle à l'idée qu'elle avait empêché son royal amaut de commettre une lâche action.
A trois heures du matin la cour partit. Fouquet, qui était venu ' recevoir Louis XIY à la porte , le reconduisit jusqu'à la porte.
— Monsieur, dit le roi à son hôte en le quittant , je n'oserai plus désormais vous recevoir chez moi; vous y seriez trop mal logé.
Et Louis XIV revint à Fontainebleau, ne pouvant se consoler de l'humiliation que lui avait fait subir le surintendant, que par la résolution bien prise de le perdre.
Mais, pour arrêter impunément Fouquet,. il fallait qu'il vendit sa charge de procureur-général au parlement. A peine sortait-on des guerres civiles où la puissance de ce corps avait plus d'une fois ébranlé le trône : faire faire le procès à un Se ses principaux oiDciers par des commissaires, c'était blesser toute la compagnie; remettre le procès à la compagnie elle-même, c'était risquer de perdre sa vengeance. Louis XIV employa la ruse.
Il fit à Fouquet non moins bonne mine qu'auparavant, et comme l'époque des promotions à l'ordre du Saint-Esprit approchait, il répéta plusieurs fois devant le surintendant qu'il ne ferait aucun chevalier de ses ordres qui fût de robe ou de plume, pas même le chancelier de France , ni le premier président du parlement de Paris, ni aucun des secrétaires d'Etat. Louis s'adressait à l'orgueil. L'orgueil comprit, et Fouquet, aveuglé par lui, vendit sa charge à M. de Harlay.
Dès lors il ne fut plus question que du voyage de Nantes, que le roi pressa de tout son pouvoir. Douze jours après la fête de Vaux, c'est-à-dire le 29 août, le roi quitta Fontainebleau.
Rien ne décelait le véritable motif du voyage, qui se fit avec une certaine gafté , et dont le duc de Saint-Aignan , premier gentilhomme de la chambre du roi, envoya, par ordre de Louis XIV, une relation en vers aux deux reines. En voici le commencement. Les vers ne sont pas trop mauvais pour des vers de grands seigneurs.
Par un soleil ardent et beancoap de poussière , Entouré de seigneurs et devant et derrière , Le plus brave dos rois , comme le plus charmant , Quitta Fontainebleau, piquant très vertement, etc. 'f)
Quelques jours avant son départ, le roi avait commandé à
Brienne de prendre la cabane (1 ) à Orléans, et de descendre la Loire jusqu'à Nantes oh les Etats se tenaient, afin d'y arriver avant lui : la veille il avait vu Fouquet, qui avait la fièvre tierce et qui sortait de son accès; le pauvre surintendant commençait à soupçonner son sort.
— Pourquoi le roi va-t-il à Nantes? demanda Fouquet au jeune secrétaire d'Etat; le savez-vous , monsieur de Brienne?
— Aucunement, répondit celui-ci.
— Votre père ne vous en a-t-il donc rien dit? continua I ouquet.
— Non , monsieur.
— Ne serait-ce point pour s'assurer de Belle-lsle ?
— A votre place j'aurais cette crainte, et la croirais bien fondée.
— Le marquis de Gréquy m'a dit la même chose que vous , et M"^ Duplessis-Bellièvre m'en a dit autant que le marquis de Gréquy. Je suis fort embarrassé de prendre une bonne résolution.... Nantes, Belle-Isle! Nantes, Belle-Isle! répéta-t-il plusieurs fois.
Puis continuant :
— M'enfuirai-je? dit-il; c'est ce qu'on serait peut-être bien aise que je fisse. Me cacherai-je? cela serait peu facile; car quel prince, quel État, si ce n'est peut-être la république de Venise , oserait me donner sa protection?... Vous voyez ma peine, mon cher Brienne, dites-moi ou écrivez-moi tout ce que vous entendrez dire de ma destinée, et surtout gardez-moi le secret.
Puis il embrassa Brienne les larmes aux yeux.
Brienne partit, comme nous l'avons dit, pour Orléans, où il s'embarqua dans le coche, avec un commis de M. Jennin, trésorier de l'épargne, nommé Paris, et avec son propre commis, à lui, nommé Ariste. Gomme ils arrivaient au-dessus d'Ingrande, Fouquet, accompagné de M. de Lyonne, son ami, passa sur un grand bateau à plusieurs rameurs et salua Brienne. Un instant après, parut un second bateau allant du même train que le premier, où étaient Letellier et Golbert.
Alors le commis de Brienne montrant ces deux bateaux qui se
1) Espèce de coche.
192 LOUIS XIV BT SON SIBGLB.
suivaient avec autant d'émulation que s'ils se disputaient le prix de la course :
— y oyez-vous ces deux bateaux? dit-il ; eh bien ! F un des deux doit faire naufrage à Nantes.
Les trois bateaux, c'est-à-dire celui de Fouquet, celui de Colbert et celui de Brienne, arrivèrent le soir même à Nantes, où ils ne précédèrent le roi que d'un jour.
Le lendemain le roi y fit son entrée sur des chevaux de poste; il était accompagné de M. le Prince, de M. de Saint -Aignan , que nous avons déjà nommé, du duc de Gesvres, capitaine des gardes en quartier, de Puyguilhem, le futur duc de Lauzun, qui commençait d'entrer en faveur auprès du maître, et du maréchal de Villeroy.
D'Artagnan, avec une brigade de mousquetaires, et Chavigny, capitaine aux gardes , avec sa compagnie , attendaient le roi à son arrivée : il descendit au château de Nantes et trouva au bas de l'escalier Brienne qui lui. tint l'étrier de son cheval. Il s'appuya alors sur le bras du jeune secrétaire pour monter et lui dit en montant: — Je suis content de vous, Brienne, vous avez fait bonne diligence. Letellier est-il arrivé?
— Oui, sire, répondit Brienne, et M. le surintendant aussi; ils me passèrent à Ingrande, et nous arrivâmes tous ici hier assez tard.
— Voilà qui va bien. Dites à Boucherat de me venir parler. Boucherat était intendant, pour Sa Majesté, près des états de
Bretagne.
Brienne obéit. Louis XIY parla longtemps à l'oreille de l'intendant; puis se retournant vers Brienne :
— Allez, lui dit -il, prendre des nouvelles de la santé de M. Fouquet , et revenez m'apprendre comment il se trouve du voyage.
— Sire , dit Brienne, demain , si je ne me trompe, est le jour de son accès.
— Oui , je le sais ; c'est justement pour cela que je lui veux parler aujourd'hui.
Brienne partit aussitôt, et trouva Fouquet à moitié chemin du château où il se rendait, il s'acquitta de sa commission.
— Bien ! dit Fouquet ; vous voyez que je me rendais de moiincme près de Sa Majesté.
Le lendemain le roi envoya de nouveau Brienne chez le ministre: c'était son jour d'accès. Brienne le trouva couché sur son lit, le dos appuyé à une pile de carreaux de damas verts ; il tremblait la fièvre, mais paraissait fort tranquille d'esprit.
— Eh bien! dit-il gatment au messager, que me voulez- vous , mon cher Brienne?
— Je viens comme hier savoir, de la part du roi, comment vous vous portez.
— Fort bien , à ma fièvre près ; j'ai l'esprit en repos et je serai demain hors d'inquiétude. Que dit-on au château et à la cour ?
Brienne regarda fixement le ministre.
— Que vous allez être arrêté, dit-il.
— Vous êtes mal informé , mon cher Brienne, c'est Colbert qui va être arrêté et non pas moi.
— En êtes-vous sûr?
— On nepeutl'être plus: c'est moi qui ai donnédes ordres pour le faire conduire au château d'Angers, et c'est Pélisson qui a payé les ouvriers pour mettre la prison hors d'état d'être insultée.
— C'est bien , et je souhaite que vous ne vous trompiez pas. Le soir Brienne revint encore de la part du roi. Fouquet était
mieux de corps et toujours aussi tranquille d'esprit.
A son retour Louis XIV questionna longtemps le jeune secrétaire sur la santé du surintendant. — Mais à toutes ces questions, dit Brienne, je vis bien que le ministre était perdu, car le roi ne l'appelait plus Monsieur Fouquet ^ mais Fouquet tout court.
Enfin il termina par dire à Brienne :
— Allez vous reposer ; il faut que demain vous soyez à six heures du matin chez Fouquet et me l'ameniez, car je vais à la chasse.
Le lendemain Brienne était à six heures chez le surintendant ; mais celui-ci, prévenu que le roi voulait lui parler, était déjà près de Louis XIV. Tout se trouvait préparé pour l'arrestation, et le roi sachant que le surintendant avait nombre d'amis à la cour, et entre autres son capitaine des gardes, le duc de Gesvres, avait chargé de l'expédition d'Artagnan, homme d'exécution, en dehors de toutes les intrigues, et qui, depuis trente-trois ans dans les mousn quetaires, ne connaissait que sa consigne.
En quittant le roi , c'est-à-dire vers les six lieures et demie, et en traversant un corridor, Fouquet croisa M. de La Feuiilade (1) qui était de ses amis et qui lui dit tout bas :
— Prenez garde, il y a des ordres donnés contre vous.
Cette fois Fouquet reçut l'avis sans le repousser. Le roi , si dissimulé qu'il fût, lui avait paru étrange et surtout préoccupé: aussi, à la porte, au lieu de monter dans sa chaise, monia-t-il dans celle d'un de ses amis, avec l'intention de se sauver. Mais d'Artagnan, qui avait l'œil sur celle où il devait se mettre, ne le voyant pas venir, se douta de quelque chose , poursuivit la chaise étrangère qui prenait déjà une rue détournée , la rejoignit et arrêta
Fouquet qu'il fit monter aussitôt dans un carosse à treillis de fer, qui avait été prépvé d'avance.
Puis, au bout d*un instant, on le fit entrer dans une maison où il prit un bouillon et où on le fouilla.
Au moment de l'arrestation Fouquet n'avait dît que ces mots : — Ah! Saint-Mandé! Saînt-Mandé!
(1) François d'Aubu^son , duc de La Feuiilade.
CoKett.
LOUIS XIV BT SON SIBCLfi. 195
Ce fut effectivement dans sa maison de Saint-Mandé que l'on trouva les papiers qui firent contre lui les principales charges.
Quand Brienne revint, il rencontra Fouquet à la porte du château , dans sa prison roulante et entouré de mousquetaires.
Brienne monta dans Tanticbambre. Il trouva le duc de Gesvres qui se désespérait, non pas de ce qu'on eût arrêté son ami, mais de ce qu'un autre que lui l'avait arrêté.
— Ah! s'écriait-îl, le roi m'a déshonoré. Sur son ordre j'aurais arrêté mon père, à plus forte raison, mon meilleur ami. Est-ce qu'il soupçonne ma fidélité? Qu'il me fasse couper le cou, alors.
Dans le cabinet du roi était Lyonne, p&le et défait, comme un homme à demi mort. Louis essayait de le consoler.
— Monsieur, lui dit-il de manière à ce que Brienne l'entendît, les fautes sont personnelles; vous étiez son ami, je le sais , mais je suis content de vos services. Brienne, continuez de recevoir de H. de Lyonne mes ordres secrets. La disgrâce de Fouquet n'a rien de commun avec lui.
Le même jour Fouquet fut conduit à cette prison d'Angers qu'il avait fait préparer pour Colbert, et Louis XIV partit pour Fontainebleau.
La chasse du roi était faite.
En arrivant. M"* de La Yallière, dans le transport du retour et dans le bonheur de revoir le roi, céda à l'amant : c'était la dernière résistance que Louis XIY devait éprouver dans son royaume.
Ce qui venait de s'accomplir paraissait grave à tout le monde , mais était plus grave encore que les apparences; ce n'était passeulementune haine royale qui, longtemps comprimée, se faisait jour ^ ce n'était pas seulement une grande fortune qui s'écroulait, ce n'é* tait pas un homme qui allait mourir inconnu dans quelque cachot obscur et ignoré, non : c'était la dernière lutte du pouvoir administratif contre le pouvoir royal, c'était plus que la chute d'un ministre, c'était la chute du ministérialisme.
On sait tout le retentissement qu'eurent l'arrestation et le procès de Fouquet. Quoi qu'en dise la morose et méprisante expérience , celui qui sème les bienfaits ne recueille pas toujours l'ingratitude : Fouquet avait grand nombre d'amis ; quelques-uns l'abandonnét^ent certainenient, mais beaucoup lui restèrent fidèles, et pour l'honneur des lettres. M"* de Sévigné, Molière et La Fontaine fu-
rent de ceu)L-là. 11 y eut plus : ses partisans ne se bornèrent point à faire son éloge, ils attaquèrent son ennemi. On n'osait s'en prendre au roi^ on s'en prit à Colbert. Colbert avait pour armes une couleuvre , comme Fouquet avait un écureuil , armes parlantes, que le hasard avait données à chacun d'eux. On fit des boites à surprises; elles contenaient un écureuil, et d'un double Tond s'élançait une couleuvre qui le piquait au cœur et le tuait. Ces boites, en un instant, furent à lamode et l'inventeur fit fortune. De plus, comme c'était surtout parmi les gens de lettres que Fouquèt avait ses amis, ce furent les gens de lettres qui attaquèrent Colbert avec le plus d'acharnement. Voici un des sonnets que l'on composa contre le protégé de Mazarin , lequel, au reste, devait peut-être à cette protection posthume la majeure partie des haines qui le poursuivaient.
Ministre avare et lâche , esclave malheureux , Qui gémis sous le poids des affaires publiques. Victime dévouée aux haines politiques , Fantôme respecté sous un titre onéreux ,
Vois combien des grandeurs le comble est dangereux. Respecte de Fouquet les afik-euses reliques. Et tandis qu'à sa perte en secret tu t'appliques , Crains qu'on ne te prépare un d«stin plus affreux.
Il sort plus d'un revers des mains de la fortune. 'Sa chute quelque Jour te peut être commune. Nul ne part innocent d'où Ton te voit monti^.
Garde donc d'animer ton prince à son supplier , Et près d'avoir besoin de toute sa bonté . Ne le fais pas user de toute sa justice.
Puis on fit un léger changement aux armes de Colbert : c'était une couleuvre sortant d'un marais sur lequel un soleil darde ses rayons avec cette devise : Ex sole et luto.
LOUIS XIV ET -SOÎN SIÈCI.K.
CIIAFITKK XXXVI.
Naissance du Dauphin. — État des esprils a celle époque. —Première querelle du roi avec M"* de La Vallière. — Elle s'enfuit aui Carméliles de Chaillot. — La réconrilialion. — Commcncemenls de Versailles. — La princesse (TElide. — Tartuffe. — CréaUon de chevaliers du Saint-Esprit. — Le justaucorps bleu. — Puissance de la France. — M"* de La Vallière devient mère d'une fille, puis d'un fils. — Détails sur le duc de La Meilleraie. — Beautru. — Anecdotes à son sujet. — Maladie de la reine-mère. — Madame ci le comte de Guiche. — La brouille et le rarfommodement. — Fin d'Anne d'Auliiche. — Considérations sur son caractère et sa conduite.
El'' novembre à midi moins sept minutes, la reine accoucha à Fontainebleau, de monseigneur le Dauphin. Les courtisans inquiets se. promenaient dans la cour de F Ovale, car depuis vingt-quatre heures la reine était en travail, lorsque tout à coup le roi ouvrit la fenêtre et s'écria :
— Messieurs, la reine est accouchée d'un garçon.
Louis XIV était dans une véritable veine royale. Le traité des Pyrénées avait mis On aux grandes guerres , Mazarin qui pesait sur lui était mort, Fouquet qui lui faisait ombre était tombé, la reine qu'il n'aimait pas venait de lui donner un fils , et M"* de La Vallière qu'il aimait lui promettait le bonheur.
ÎV
Le repos était donc partout, et l'on pouvait se livrer à toutes les fêtes que Louis XIY multipliait dans ses résidences.
L'opposition de la noblesse , qui , depuis François II , mettait la France en deuil, était anéantie; Topposition du parlement, qui, depuis Mathieu Mole, avait bouleversé Paris, était disparue; Topposition populaire , qui, depuis les communes, réagissait tantôt publiquement, tantôt sourdement contre les pouvoirs supérieurs, était endormie. La seule opposition qui restât était l'opposition des lettres.
Il y avait alors, coipme aujourd'hui, comme toujours au reste, deux écoles littéraires en France. Seulement cette fois leur séparation était politique.
Il y avait la vieille école frondeuse, qui se composait de I^ Rochefoucauld, Bussy-Rabutin , Corneille et La Fontaine.
Il y avait lajeune école royaliste dont étaient Benserade, Boileau, Racine.
La Rochefoucauld faisait de l'opposition dans ses Maximes, Bussy-Rabutin dans son Histoire amoureuse des Gaules, Gorneilledans ses tragédies , La Fontaine dans ses fables.
Benserade, Boileau, Racine louaient quand même.
Puis il y avait encore M"'* de Sévigné, espèce de juste milieu du temps, qui admire Louis XIY sans l'aimer, qui n'ose point avouer son antipathie pour la nouvelle cour, mais laisse percer sans cesse ses sympathies pour l'ancienne.
Quant à la guerre religieuse, qui devait renaître plus tard avec tant d'amertume d'un côté et tant de cruauté de l'autre, elle était à peu près apaisée : les calvinistes avaient été dépouillés peu à peu des bénéfices de l'édit de Nantes. Depuis la prise de La Rochelle, ils n'avaient plus ni place fortifiée, ni châteaux, ni force organisée. Seulement, au lieu de toute cette opposition matérielle et visible, se manifestant par des canons et des remparts, des pierres et du bronze, il existait une action sourde, souterraine, vivante, un progrès de prosélytisme, qui recevait sa vie des vieilles racines calvinistes inhérentes au sol, et sa force des sectes étrangères, alliées naturelles de la religion réformée de France. Seulement, invisible à l'œil, ce danger à venir était perceptible à la pensée ou plutôt à l'instinct, et l'on sentait, à cer-
LOUIS XIV Et SON SIKCLE. 199
tains tressaillements de la terre, qu'elle servait de tombe à un géant enterré^ mais enterré tout vivant.
Cependant, comme nous Tavons dit, à l'intérieur tout était calme, et rien ne troublait les amours ni les fêtes de Louis JCIV.
Ces fêtes se donnaient toutes en l'honneur de M"" de La Vallière, qui continuait d'être la favorite; les reines en étaient le prétexte, voilà tout.
Louis XIV avait un double but en donnant ces fêtes, outre celui de glorifier la déesse invisible à laquelle elles étaient consacrées: il grandissait la royauté et abaissait la noblesse. En effet, pour rivaliser de luxe avec lui, la plupart des gentilshommes ou mangeaient leur patrimoine, ou, n'ayant pas de patrimoine, s'endettaient ; alors, une fois ruinés, ils se trouvaient dans son entière dépendance. D'un autre côté , par le grand nombre d'étrangers que ces fêtes attiraient à Paris, le fisc recueillait des sommes doubles de celles que le trésor dépensait : c'était donc tout bénéfice ; sans compter que tout doucement, au milieu de ces fêtes, Louis XIY, après s'être fait roi, se faisait dieu.
Ce fut ainsi qu'eut lieu le fameux carrousel de la Place-Royale, dont le récit est dans tous les mémoires du temps, et celui qui donna son nom à la place qui le porte encore aujourd'hui.
La Vallière n'avait qu'une seule confidente, cette demoiselle • de Montalais dont nous avons déjà parlé, et qui se trouvait à Biois avec elle. C'était une de ces âmes faites pour l'intrigue ; aussi était-elle le centre de trois liaisons amoureuses : celle du roi avec La Vallière, de Madame avec le duc de Guiche, et de M*** de Tonnay-Charente avec le marquis de Marmoutier.
Les premières querelles du roi et de sa nouvelle maltresse vinrent à propos de Montalais. Louis XIV avait surpris en elle ce génie intrigant; il savait qu'elle avait été la confidente des premières amours de La Vallière avec Bragelonne; il eut quelque soupçon que le sentiment que ce jeune homme avait fait naftre autrefois dans le cœur de La Vallière n'était pas éteint. 11 crut que Montalais l'entretenait dans son convenir et lui défendit de la voir.
I^ Vallière obéit au roi en apparence, c'est-à-dire que le jour elle n'avait aucune relation aveé son ancienne amie; mais le roi, qui couchait toutes les nuits avec la reine, était à peine sorti, que
Montalais accourait, passait une partie de la nuit avec La Yal- Hère, et quelquefois même ne la quittait qu'au jour.
Madame apprit cette intimité. Elle connaissait la défense du roi , et par conséquent la désobéissance de La Yallière : elle avait gardé rancune à celle qui lui avait enlevé le cœur de Sa Majesté ; et un jour elle dit, en riant, à Louis de demander à La Yallière quelle était la personne qui lui tenait compagnie quand il était sorti.
Louis XIY avait tout l'orgueil de Tamour, il aimait en souverain absolu; sa jalousie ne tenait point au cœur, mais à Tamourpropre oiTensé. k peine vit-il La Yallière qu'il lui fit inopinément la question que lui avaitdictée sa belle-sœur. Celle-ci perdit la tète, n'osa répondre, balbutia, nia. Le roi, qui ne connaissait point la personne^qui passait les nuits chez sa maîtresse , crut le crime plus grand qu'il n'était, éclata pour la première fois dans une colère épouvantable, et se retira furieux, laissant La Yallière au désespoir.
Cependant une espérance restait à la pauvre femme : après un de ces premiers nuages qui, pareils à un orage d'été, glissent quelquefois daiis le ciel pur d'un amour naissant, les deux amants s' étaient juré, que toute querelle avenir ne verrait point passer la nuit sur elle; et déjà plusieurs fois, à la suite d'une petite brouillerie, Louis XIY dans la soirée était venu chercher un raccommodement qu'on accueillait avec grande joie. Elle attendit donc dans l'espérance que cette fois encore le roi reviendrait; mais elle attendit vainement : la soirée s'écoula, puis la nuit, puis vint le jour sans aucune nouvelle de son amant. Elle se crut perdue, sacrifiée,. oubliée; elle perdit la tète, se jeta dans un carosse, et se fit conduire aux carmélites de Chaillot.
Le matin, le roi apprit que La Yallière avait disparu et qu'on ignorait ce qu'elle était devenue.
Il courut aux Tuileries, interrogea Madame, qui ne savait rien ou qui ne voulut rien dire, puis Montalais, qui ne savait pas autre chose, sinon qu'elle avait rencontré, le matin même, La Yallière courant comme une folle par les corridors, et qui lui avait dit : — « Je suis perdue, Montalais, et à cause de vous. » Enfin il s'informa tant et si bien , qu'on lui indiqua le couvent oii la pauvre affligée s'était fait conduire.
Le roi aussitôt monta à cheval et, accompagné d'un seul page.
s'élança à la recherche de la fugitive; et comme aucun bruit de voiture n'avait annoncé son arrivée, et qu'on n'avait pas voulu recevoir la pénitente dans le couvent, il la trouva étendue dans le parloir extérieur, la face contre terre, éplorée et hors d'ellemême.
Les deux amants demeurèrent seuls, et là, dans une longue
explication, La Yallière avoua tout, non seulement ses relations avec Montalais, mais encore les relations de celle-ci avec Madame et avec M"* de Tonnay-Charente, dont elle était, comme nous l'avons dit, la confidente.
C'était moins que le roi n'avait cru en infidélité, c'était plus qu'il ne permettait en désobéissance : Louis pardonna, mais le roi n'oublia point.
Cependant il ramena La Yallière; mais en rentrant aux Tuileries, il apprit que Monsieur avait dit : — Je suis bien aise que cette petite drôlesse de La Yallière soit sortie d'elle-même de chez Madame, car, après cette esclandre, elle n'y rentrera plus.
Le roi prit alors le petit degré et monta dans le cabinet de Madame. Puis il la fit venir pour la prier de reprendre La Yallière. Madame, qui la haïssait, éleva des difficultés qu'elle appuya sur la T. n. 26
â02 LOUIS XIV ET SON SIÈCLE.
mauvaise conduite de celle que le roi protégeait. Mais Louis frou(^ le sourcil et dit à sa belle-sœur tout ce qu'il savait de ses propres amours avec le comte de Guiche. Madame, effrayée, promit tout ce que Sa Majesté voulut. Le roi alla chercher La Vallière, la ramena lui-même chez Madame, et dit à sa belle-sœur en la ramenant :
— Ma sœur, je vous prie de considérer à Tavenir mademoiselle comme une personne qui m'est plus chère que la vie.
— Soyez tranquille, mon frère, répondit la princesse avec ce méchant sourire qui enlaidit parfois les plus charmants visages de femme, je traiterai désormais mademoiselle comme une fille à vous.
La Vallière reprit sa petite chambre , sans oser pleurer à cette cruelle réponse, car le roi avait fait semblant de ne pas Tentendre.
Cependant cette idée, qui avait germé au cœur de Louis XIV en visitant le château de Fouquet, de faire un palais et des jardins qui surpassassent ceux de Vaux , commençait à porter ses fruits : il avait choisi , parmi tous les châteaux de la couronne, celui qu'il voulait transformer en palais, celui qu'il laisserait comme une représentation matérielle de son siècle, et le choix était tombé sur Versailles. (1)
Du temps de Louis XIII l'ancien manoir avait disparu , mais le moulin existait encore, et lorsque le monarque, triste et pensif, s'était attardé à quelque chasse, il couchait, dit Saint-Simon, dans une méchante cabane à rouller ou dans ce moulin à vent.
Enfin, il se lassa, lui qui passait de si tristes jours, de passer encore de si mauvaises nuits : il fit d'abord bâtir un pavillon qui lui servît de rendez-vous de chasse ; ce pavillon était si peu de chose, que sa suite, qui autrefois couchait à l'air, couchait maintenant au moulin : c'était, comme on le voit, une petite amélioration pour les courtisans. Ce pavillon fut exécuté en 1624.
Enfin, en 1627, Louis XIII prit la résolution de transformer l'abri en habitation ; il acheta , de Jean de Torcy, un terrain que là famille de ce seigneur possédait depuis deux siècles, fit venir l'architecte Lemcrcier et lui fit bâtir le château, dont nul gentil-
(i) Dans noire histoire du château de Versailles, nous suivrons le terrai» mOmesur lequel est hâti ce splendide palais , dans les différentes transformations qu'il a subies depuis Tcpoquc où il n'offrait aux regards qu*un prieuré, un manoir et un moulin, jusqu'au moment où il est devenu ce qu'on appelle aujourd'hui un Musée nationai.
homme, dît Bassompierre , n'aurait pu tirer vanité, et que Saint- Simon appelle un ctiâteau de Cartes.
Cependant Louis XIII était moins difficile que Bassompierre et Saint-Simon : il faisait de son petit château ses délices. Il y passa l'hiver de 1632, tout le carnaval de 1633 et tout l'automne de la même année. Un soir qu'il faisait le tour de cette propriété qu'il regardait comme la seule qui fût à lui :
— Maréchal, dit-il dans un moment d'enthousiasme au duc de Grammont, vous rappelez-vous avoir vu là un moulin à vent?
— Oui, Sire, répondit le maréchal; le moulin à vent n'y est plus, mais le vent y est toujours.
Après la naissance de Louis XIV, Louis XIII revint à Versailles et, en mémoire de ce grand événement, acheta un terrain, recula un mur et enferma dans ce nouveau mur ce terrain qu'il nomma bosquet du Dauphin.
C'est le terrain sur lequel se trouve aujourd'hui le quinconce du nord, dit des Marronniers.
Ce fut vers 1663 que Louis XIV arrêta sérieusement de faire de Versailles une résidence royale. Jusques-là quelques changements avaient été exécutés seulement dans les jardins par le célèbre Le Nôtre.
Le roi fit venir Mansard et Lebrun : Mansardfit les plans, et Lebrun les esquisses. Cependant Louis XIV ne se décida réellement qu'en 166/i. Il avait choisi le ^ mai de cette année pour donner, dans les jardins de Versailles , une fête dans le genre de celle que Fouquet lui avait, trois ans auparavant, donnée dans les jardins de Vaux. Le duc de Saint-Aignan était l'ordonnateur de cette fête, dont VOrlando furioso devait faire les frais, grâce à l'imagination d'un machiniste italien nommé Vigarani. Les jardins de Versailles devenaient le palais d'Alcine, et des divertissements, qui s'enchaînaient les uns a\ix autres, composaient une espèce de poème qui devait durer trois jours, et qui avait reçu pour titre, les Plaisirs de l'île enchantée.
Ce fut pendant la troisième journée, et dans le palais même d'Alcine, que fut représentée la Princesse d'Elide, de Molière. Si Ton doutait que la fête eût été donnée pour M"' de La Vallière , on n'aurait qu'à se rappeler les vers suivants que dit dans la pre-inière scène le confident Arbate à son roi Euryalc.
Moi , VOUS blâmer. Seigneur, des tendres mouvements Où Je vois qu'aujourd'hui penchent vos sentiments! Le chagrin des vieux Jours ne peut aigrir mon âme Contre les doux transports de Tamoureuse fl&mmc ; Et, bien que mon sort louche à ses derniers soleils , Je dirai que l'amour va bien à vos pareils ; Que ce tribut qu'on rend aux traits d'un beau visage, De la beauté d'une âme est un vrai témoignage , Et qu'il est malaisé que sans être amoureux Un Jeune prince soit et grand et généreux. C'est une qualité que j'aime en un monarque. Iji tendresse du cœur est une grande marque Que d'un prince à votre âge on peut tout présumer, Dès qu*on voit que son âme est capable d'aimer. Oui , cette passion , de toutes la plus belle. Traîne dans son esprit cent vertus après elle ; Aux nobles actions elle pousse les cœurs. Et tous les grands héros ont senti ses ardeurs.
Au reste, Molière voulut se représenter aussi jdaus cette pièce oii il avait représenté le roi et son amante; s'il s'était fait un instant courtisan , il voulut du moins que sa flatterie passât par la bouche railleuse du masque de la comédie.
Il représentait un bouffon et disait de lui-même :
Par son titre de fou tu crois bien le connaître ; Mais sache qu'il l'est moins qu'il ne le fait paraître, Et que , malgré l'emploi qu'il exerce aujourd'hui , 11 a plus de bon sens que tel qui rit de lui.
Le lundi suivant, Molière Taisait jouer, toujours à Versailles et toujours devant le roi et la cour, les trois premiers actes de Tartuffe. Le roi trouva les scènes fort bien conduites et les vers fort beaux; mais il défendit à Molière d'en donner la représentation au public , attendu la difficulté qu'il y avait de distinguer les vrais des faux dévots.
Pauvre Molière, qui s'était changé en courtisan et déguisé en bouffon pour préparer la voie à Tartuffe , et qui voyait la comédie qu'il regardait déjà à cette époque comme son chef-d'œuvre, condamnée aux limbes par un seul mot du roi.
Louis XIY avait été content de l'effet des divertissements; il décida donc l'édification de Versailles. Mansard lui proposa alors d*abattre le petit château de Louis XIII dont l'architecture mes-
LOUIS \IV HT SOiN SIBCLK. 205
quille tacherait nécessairement le luxe de la nouvelle demeure. Mais le fils respecta Tasile où son père avait trouvé les seuls moments de repos de son règne , les seules heures de joie de sa vie , et il ordonna que le château de Cartes, dût-il nuire à l'ordonnance générale , fût enchâssé dans le palais de marbre.
On jeta donc, vers la fin de 1664 » les fondations du monument où devaient s'engloutir cent soixante-cinq millions cent trente-un mille quatre cent quatre-vingt-quatorze livres.
Ce fut l'époque brillante du règne de Louis XIY. C'est de cette période que date l'exécution des plans que, dans le silence du cabinet, Colbert et lui avaient conçus pour la gloire du royaume. On réforma les finances, assez arbitrairement tenues jusques-là . comme on a pu le voir par la fortune de Fouquet; on donna des encouragements réguliers aux hommes de lettres, et Louis XIV plus d'une fois écrivit de sa main, en marge des ordonnances, les causes de ces encouragements. Une nouvelle société, qui devait amener ce qu'on appela la littérature du grand siècle, se créait. Molière, Boileau, Racine, La Fontaine, Bossuet, dont nous avons consigné la naissance à propos de celle de Louis XIY, grandissaient avec lui; Corneille, de temps en temps, jetait encore un de ces éclairs dramatiques qui avaient illuminé son époque. Profitant de la réserve que Mazarin avait mise dans la distribution des ordres royaux, Louis XIV, sans violer les statuts, faisait, d'un seul coup, une promotion de soixante-dix chevaliers du Saint-Esprit, et, par une distinction toute particulière, laissait une nomination au prince de Coudé, qui présentait Guitaut, son gentilhomme ordinaire, neveu du vieux Guitaut, que nous connaissons. Ce n'est pas tout : outre cette récompense nationale que lui a léguée Henri 111 pour augmenter le lustre de la naissance ou récompenser les services publics, Louis XIV, pour rémunérer les services personnels qu'on lui rend, et pour illustrer les préférences qu'il accorde en invente une autre qui n'est soumise à aucune règle , qui ne relève que de sa volonté, qu'il donne ou qu'il retire à sa fantaisie : c'est la permission de porter un justaucorps bleu pareil au sien. Celte permission s'accorde par brevet, et elle est fort demandée, car ceux qui portent ces justaucorps ont le droit de suivre le roi à la chasse, de l'accompagner dans ses promenades. A partir de ce moment, les favoris, plus heureux que les soldats, ont un uniforme; on
200 r.OUIS \1V KT SOIS sikcle.
peut les reconnaître et les envier. Condé, le vainqueur de Rocroy, de Leus et de Nordlingen, le sollicite et l'obtient, non point parce qu'il a gagné quatre ou cinq grandes batailles et vingt combats particuliers, mais parce que, la serviette au bras, il a humblement servi le roi sur le canal de Fontainebleau. Puis , au milieu de ces décisions Mvoles et qui cependant sont empreintes de la domination croissante du maître et de la déification future du roi, on fonde ces manufactures qui doivent faire la France commerciale la sœur de la France intellectuelle : des vaisseaux s'élancent de nos ports, à Tétonnement de nos voisins qui ne nous connaissaient pas de marine; un secours est envoyé à l'empereur d'Autriche contre les Turcs; le duc de Beaufort est chargé de diriger l'expédition de Cffigeri, prélude de celle de Chypre , où il laissera sa tête ; le I^uvre s'achève en même temps que commence Versailles; une compagnie des Indes orientales est créée ; la manufacture des Gobelins, dont Lebrun aura plus tard la direction, est achetée pour le compte du roi. Enfin , puissant au dedans, Louis veut être respecté au dehors : l'Espagne et Rome se hasardent jusqu'à oublier les égards qu'elles doivent au futur arbitre de l'Europe ; mais, malgré le pouvoir temporel de l'une, malgré le pouvoir spirituel de l'autre, toutes deux nous font réparation.
Cependant, après son retour de Chaillot, M"" de La Vallière sortit bientôt de chez Madame dont elle avait eu si fort à se plaindre : le roi lui fit meubler le palais Brion avec une élégance et un luxe contre lesquels elle se défendit toujours vainement, ne demandant, disait-elle , au contraire qu'une silencieuse obscurité. Malheureusement, comme Jupiter, Louis XIV portait avec lui cette flamme qui éclaire et qui dévore ; d'ailleurs un autre genre d'illustration allait s'attacher à l'humble maîtresse du grand roi. M"' de La Vallière était enceinte. Celte nouvelle , non seulement se répandit à la cour, mais fut même presque officiellement annoncée.
Le 22 octobre 1666 M"* de La Vallière accoucha au château de Vincennes, d'Anne-Marie deBourbon, légitimée de France, comme nous le dirons tout à l'heure, qui épousa, en 1680, Louis- Armand de Bourbon , prince de Conti. ^«>
Six mois après environ, toujours malgré elle, la favorite reçut de son royal amant le titre de duchesse. La terre de Vaujour et
la baronie de Saînt-Christopbe furent érigées en duché-pairie en
faveur de la mère et de la fille qui fut Légitimée par les méniés
lettres, lesquelles furent datées de Saînt-Germaîn-en-Laye , du
commencement de mai 1667, et enregistrées au parlement le 13.
Le 2 septembre de la même année, M"* de La Vallîère devint
mère une seconde fois et mit au jour Louis de Bourbon , légitimé
de France , et qui fut connu plus tard sous le nom de comte de Ver-
mandois.
Toute la cour se para et se réjouît comme si Tenfant qui venait de voir le jour eût été un héritier légitime, et le crédit de la favorite parut plus consolidé que jamais.
Au milieu de toutes les intrigues de cour, qui ont pour but de renverser M"' de La Vallière ou d'obtenir un justaucorps à brevet, distinction de plus en plus ambitionnée, tandis que la reine-mère s'isole et souffre de la maladie dont elle doit mourir, deux de ses vieux amis la précèdent dans la tombe. I^'un est le maréchal de La Meilleraie que nous avons va jouer un rôle important dans la Fronde et dont le fils, devenu duc de Mazarin, a épousé Hortense Mancini; l'autre est son bouffon, Guillaume de Beautru , comte de Serrant, que l'on appelait habituellement Nogenl Beautru. Nous dirons bientôt pourquoi.
I^ fortune de Charles de La Porte, duc de La Meilleraie, tint à sa parenté avec le cardinal de Richelieu son cousin germain , qui le prit pour écuyer lorsqu'il était évoque de Luçon. D'écuyer il devint enseigne des gardes de la feue reine, et après ce qu'on appela la drôlerie du Pont-de-Cé ^ il fut fait capitaine dans ce corps d'élite.
Cette fortune avait commencé sous de fâcheux auspices, le roi Louis XIII ne pouvait souffrir le futur maréchal, probablement en raison de la haine qu'il portait aux parents et aux créatures du cardinal. Un jour Louis XIII lui ayant dit je ne sais quelle dureté, le pauvre capitaine se retira dans l'antichambre et, de colère, dit Tallemant des Beaux, mangea toute une chandelle. Richelieu, qui passait là, le vit faire et ne put s'empêcher de rire de cette étrange façon de calmer sa rage. Presque aussi piqué de l'hilarité du premier ministre que de la mauvaise humeur du roi, La Meilleraie quitte Paris, vend ses biens , réalise une somme de quarante à cinquante mille livres et revient annoncer à son cousin Richelieu ,
qu'il va trouver le roi de Suède pour lui demander du service. Jaî cardinal le laisse aller jusqu'à la porte; puis, au moment où il va
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sortir : — Allons, dit-il, vous êtes un homme de cœur, cousin: restez et je vous pousserai.
Il fit rompre le contrat de vente. La Meilleraie rentra dans la terre dont il portait le nom, et le cardinal le poussa efTectivement de telle façon» non seulement lui, mais encore toute sa famille, qu'il plaça sa sœnr près de la reine-mère, qu'elle ne quitta que pour être abbesse de Chelles, abbaye qui jusqu'alors n'avait été tenue que par des princesses.
Quant à lui , la première faveur du cardinal fut de le faire chevalier de Tordre et de le marier à la fille du maréchal d'Effiat, que l'on désaccorda d'avec un gentilhomme d'Auvergne, nommé de Beauvais; mais la jeune femme prétendit que ce gentilhomme avait été non seulement son fiancé, mais son époux , si bien qu'elle traita toujours de haut en bas celui qu'elle n'appelait que son second mari; heureusement pour le futur maréchal, elle mourut jeune, après lui avoir donné ce fils qui fut depuis duc de Mazariii et qui avait quelque peu hérité de la folie Ae sa mère.
En 1637, toujours par l'influence de Richelieu qui, comme ou le
voit, lui tenait parole, M. de La IMeilleraie époiisa Marie de Cossé Brissac, et pour combler, autant quMl était possible, la distance qui le séparait de la maison à laquelle il s'alliait, il eut la lieutenance du roi en Bretagne; ce qui Tamena plus tard, comme nous avons vu à propos du coadjuteur, à être gouverneur de Nantes.
Le pauvre duc était prédestiné à épouser des extravagantes. Ud beau matin sa nouvelle femme le persuada que les Cossé, dont elle était, descendaient de l'empereur Cocceius Nerva, lequel mourut sans postérité. En conséquence, comme princesse du sang impérial romain, elle faisait asseoir ses sœurs dans des fauteuils, ne s'asseyant en leur présence que sur une chaise, car elle se regardait comme déchue, par son mariage avec un homme que Ton tenait de si pauvre maison, qu'on ne l'appelait, lorsqu'il était capitaine des gardes, que le petit La Meilleraie, et qu'on lui avait refusé M"" de Villeroy, qui fut depuis M"" de Gourcelles.
Le duc était brave, et en donna plusieurs preuves. Au siège de Gravelines, où il avait la goutte le jour qu'on ouvrit la tranchée , il assista à cette ouverture sur un petit bidet et se tint fort inutilement à découvert sur le rideau , de sorte qu'on lui tira plus de vingt Tolées de canon et qu'un boulet passa si près de lui que son cheval se cabra. Le danger était imminent et les officiers qui l'accompagnaient le prièrent de se retirer.
— Quoi ! leur dit le maréchal , auriez-vous peur, par hasard , messieurs?
— Pour vous, Monseigneur, répondirent-ils, pas pour nous.
— Pour moi? reprit La Meilleraie; oh ! messieurs, ce n'est point à un général d'armée d'avoir peur, surtout quand il est maréchal de France.
Au blocus de La Rochelle, il avait déjà fait une action qui l'avait fort recommandé parmi cette jeunesse, qui portait en elle les dernières flammes de la chevalerie. Un jour, s'ennuyant au quartier, il fit venir un trompette et l'envoya vers la ville pour savoir s'il n'y avait pas quelque gentilhomme qui , s'ennuyant comme lui , voudrait faire le coup de pistolet pour se distraire. Un officier qui se trouvait aux postes avancés et qui se nommait La Constancière, accepta. Ils tirèrent chacun deux coups de pistolet l'un sur l'autre ; mais au deuxième La Constancière toucha , au milieu T. II. 27
(lu front , le cheyat du duc qui s'abattit et donna ainsi Tavantage à son adversaire. La Meilleraie, loin de lui garder rancune de cette victoire , lui fit avoir une compagnie dans son régiment.
Le maréchal de La Meilleraie mourut le 8 février 166&.
Quant à Guillaume de Beautru, comte de Serrant, conseiller d*état, membre de r Académie française, il était d'une bonne famille d'Angers; il avait épousé la fille d'unmaitre des comptesqui, lorsqu'elle vint à la cour, ne voulut jamais y paraître que sous le nom de M"' Nogent et non sous celui de M"" de Beaulru, afin do ne pas être appelée M""" de Beautrou par la reine Marie de Médicis, qui n'avait pu se déshabituer de prononcer Vu à l'italienne.
Cette femme passait pour un prodige de vertu , ne quittant jamais sa maison, n'allant en aucun lieu du monde; ce qui valait force félicitations à son mari, et le rendait fort heureux, lorsqu'il s'aperçut que sa femme n'était si sédentaire que parce qu'elle avait un galant chez elle, et que ce galant n'était autre que son valet de chambre à lui. La peine fut proportionnée au crime : le valet fut condamné aux galères, après toutefois que Beautru se fut donné lui-même les plaisirs d'une vengeance dont on peut voir dans Tallemant des Réaux les étranges détails. ''^
Quant à sa femme , il la chassa, et elle accoucha à MontreutU Beley, en Anjou, d'un enfant qu'il ne voulut pas reconnaître.
Un jour, il dit en riant à la reine-mère que Tévêque d'Angers était un sainte et qu'il faisait des miracles. La reine demanda quels miracles il faisait , et Beautru répondit qu'entre autres choses miraculeuses il guérissait d'une maladie, dont, à cette époque surtout, on guérissait fort rarement.
L'évêque sut cette plaisanterie et s'en plaignit tout haut.
— Gomment l'aurais-je dit? répondit Beautru tout haut aussi ; il en est encore malade.
Jouant au piquet avec un nommé Goussaut , dont la réputation de bêtise était devenue proverbiale, Beautru fit une faute et s'en apercevant à l'instant même:
— Ah! que je suis Goussaut! s'écria-t-il.
— Monsieur, lui répondit Goussaut, vous êtes un imbécile.
— N'est-ce donc pas cela que j'ai dit? demanda Beautru.
— Non.
— En ce cas c'est cela que j'ai voulu dire.
Il s'attaqua au duc d'Epernoii et le* mordit si bien un jour avec certaine épigrauime, que celui-ci lui fit donner des coupa de bâton par ses donneurs d'étrivières.
Quelques jours après Beautru vint à la cour avec une canne.
— Avez- vous donc la goutte? demanda la reine.
— Non, répondit Beautru.
— Alors pourquoi portez-vous une canne?
— Ah ! dit le prince de Guéménée, je vais expliquer la chose à Votre Majesté : Beautru porte une canne, comme Saint-Laurent porte son gril; c'est le signe de son martyre.
Beautru était fort entêté et disait qu'il n'avait trouvé au monde qu'un homme plus entêté que lui : c'était un juge de province. Un matin ce juge qui l'avait déjà ennuyé plusieurs fois se présenta chex lui.
— Ah ! ma foi, dit Beautru à son valet, dis que je suis au lit.
— Monsieur, répondit le valet après avoir fait la commission , il dit qu'il attendra que vous soyez levé.
— Alors dis-lui que je suis fort mal.
— Monsieur, il prétend qu'il connaît d'excellentes recettes.
— Dis-lui que je suis à l'extrémité, et qu'il n'y a plus d'espoir.
— Monsieur, il dit qu'en ce cas il ne veut pas que vous mouriez sans qu'il vous dise adieu.
— Dis-lui que je suis mort.
— Monsieur, il dit qu'il vput vous jeter de l'eau bénite.
— Allons, dit Beautru ne trouvant plus rien à objecter, puisqu'il eu est ainsi , fais-le entrer.
Beautru était fort indévot et traitait Rome de chimère apostolique. Un jour on lui montra une liste de dix cardinaux que venait de faire le pape Urbain, et qui commençait par le cardinal Facchinetti.
— Mais je n'en vois que neuf, dit Beautru, et vous m'en annonciez cependant dix.
Et il appela les uns après les autres les neuf derniers noms.
— Il yen a dix aussi, reprit l'interlocuteur, mais vous oubliez le cardinal Facchinetti.
— Ah I pardon , dit Beautru , je pensais que c'était le titre général.
âlâ LODIS XiV ET SON SIÈCLE.
Aussi, un de ses amis, qui connaissait son irréligion, Tut-il fort étonné de lui voir un jour lever son chapeau au crucifix.
— Ah I ah! dit-il, vous êtes donc raccommodés?
— Nous nous saluons, dit Beautru, mais nous ne nous parlons pas. (1)
Un soir que ses chevaux avaient couru toute la matinée et qu'une personne qu'il voulait renvoyer eu carosse se défendait de cette politesse en disant que les malheureuses bêtes attelées depuis sept ou huit heures seraient trop fatiguées si elles faisaient cette nouvelle course.
— Eh ! mordicu ! dit Beautru , si le Seigneur avait créé mes chevaux pour qu'ils se reposassent , il les eût faits chanoines de la Sainte-Chapelle.
Ses plaisanteries, au reste, n'avaient pas toujours le caractère frivole et bouffon de celles que nous venons de citer. On s'occupait beaucoup à Paris de la révolution d'Angleterre et de la position précaire du roi Charles P'.
— Oui, dit Beautru, c'est un veau qu'on promène de marché en marcljé et qu'on finira par mener à la boucherie.
Beautru mourût en 1665, et dans sa personne s'éteignit un des derniers représentants de cet esprit qui avait si fort réjoui le bon roi Henri lY et la bonne reine Marie de Médicis, mais qui devait cesser d'être de mode à la cour plus grave et plus prude de Louis XIV.
Cependant une mort bien autrement importante que les deux morts que nous venons de consigner ici , devenait de jour en jour plus certaine et plus imniinente : c'était celle de la reine-mère.
Anne d'Autriche avait joui du rare privilège accordé par le ciel à quelques femmes , celui de ne point vieillir. Ses mains et ses bras étaient restés magnifiques, son front demeurait pur de rides, et ses yeux, toujours les plus beaux du monde, n'avaient pu renoncer à ces habitudes de coquetterie qui les avaient rendus si dangereux dans leur jeunesse ; quand, tout à coup, vers la fin du mois de novembre 166&, les douleurs que depuis quelques années elle ressentait dans le sein , devinrent plus violentes. Le mal avait
(1) Ceue anecdote fut attribuée à tort à Piron; rendons à César ce qui appartient à César.
été négligé dans son principe : il empira rapidement et Ton commença de comprendre, en voyant passer cette belle peau de la' matte blancheur de Talbâtre à la teinte jaunâtre de Tivoire , que la situation était grave, et que le jour approchait où Torgueilleuse reine régente dépouillerait la vie avec moins de peine peut-être qu'elle n'avait dépouillé les grandeurs.
Plusieurs médecins furent appelés successivement , Yallot d'abord, le premier médecin du roi, bien plus chimiste, et surtout bien plus botaniste que médecin. Il traita la royale malade par des compresses de ciguë qui ne firent qu'empirer le mal ; puis , voyant, au bout de quinze jours, qu'elle ne ressentait aucun adoucissement, elle appela Seguin, son premier médecin à elle, homme savant, mais très absolu, et dont le système était de saigner toujours et pour tout; de grandes discussions s'élevèrent entre les deux docteurs; pendant ces discussions le mal redoubla, et le 15 du mois de décembre, après une mauvaise nuit passée au Val de Grâce, où, depuis qu'elle avait quitté le pouvoir, ou plutôt que 1(1 pouvoir l'avait quittée , elle venait se mettre fréquemment en retraite, son sein se trouva en tel état qu'elle-même jugea le mal incurable.
Dieu punissait étrangement la pauvre femme : pendant les dix ou quinze années qui venaient de s'écouler, elle avait vu, chez les religieuses dont elle avait fait ses compagnes, plusieurs exemples de ce mal terrible, et sa prière habituelle au Seigneur était qu'il la voulût bien préserver de celte maladie qu'elle redoutait plus que toutes les autres.
Et cependant elle reçut le coup avec résignation.
— Dieu m'assistera , dit-elle ; et s'il permet que je sois affligée de ce mal affreux qui semble me menacer, ce que je souffrirai sera sans doute pour mon salut.
Aussitôt que cette nouvelle du danger de la reine se répandit. Monsieur accourut. Le roi, moins pressé quoique prévenu en même temps que son frère, n'arriva que vers les trois heures : le profond égoisme qui était le côté saillant du caractère de Louis XIV, se manifestait surtout dans ces sortes d'occasions.
On fit aussitôt une consultation des plus célèbres médecins et chirurgiens de Paris, et l'avis général fut que c'était un cancer, et que le mal était sans remède.
:>|/l LOUIS XIV BT SON SIBCI.ii.
Alors plusieurs persounes parlèrent à la malade d'un pauvre prêtre de village nommé Gendron, qui faisait des cures merveilleuses en pansant les pauvres, auxquels il s'était exclusivement consacré, allant chez eux dès qu'il les savait souffrants, tandis qu'il n'allait chez les riches et chez les puissants que lorsqu'il y était appelé.
Cet homme examina le sein de la reine, promit qn' il rcudurci^ rait comme une pierre ^ei affirma qu'ensuite elle vivrait aussi longtemps que si elle n'avait jamais eu de cancer.
Mais son remède, au lieu d'adoucir les douleurs de la malade, ne fit que les augmenter, et quoique dans le jour la reine s'habillût comme d'habitude et se divertît du mieux qu'elle pût, la nuit, ceux qui couchaient dans sa chambre disaient qu'elle dormait mal et souffrait beaucoup. Enfin, contre toutes les promesses de l'empirique , le cancer s'ouvrit et le mal redoubla d'intensité.
A Gendron succéda alors un lorrain nommé Alliot : il traînait après lui une Temme qui avait eu, disait-il. la môme maladie que la reine-mère, et qu'il prétendait avoir guérie; cette espèce de preuve vivante de la puissance de son art donna quelques espérances à la cour. Malheureusement, par l'ordre de Dieu, dit M'"' de Mot te ville, les remèdes des médecins Turent inutiles à la guérison de son corps, mais, par les tourments qu'ils lui firent souffrir, servirent à guérir les maladies de son âme.
Cependant le roi s'était habitué aux souffrances de sa mère, et ses plaisirs interrompus un instant avaient bientôt repris leur cours habituel. On oublie vite à la cour ceux qu'on n'y voit plus et même quelquefois ceux qu'on voit, et l'on oubliait l'ex-régente qui agonisait à l'autre bout de Paris.
Les amours du roi avec M"* de La Yallière tenaient toujours , aussi n'en parlait-on plus; mais ceux de Madame avec M. le comte de Guiche, fort traversés, étaient l'objet des conversations générales. La famille de Grammont était en grande faveur à la cour, et elle avait obtenu du roi que le comte de Guiche revînt de son exil. 11 alla trouver le roi au siège de Marsal; le roi le reçut comme si rien ne s'était passé; Monsieur seul lui témoigna une grande froideur.
En apprenant ce retour près du roi, et le bon accueil que Louis avait fait au jeune comte. Madame prit peur que ce bon ae-
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cueil ne fût un piège du roi pour surprendre les secrets de son amant. En conséquence, elle se hâta d'écrire à ce dernier. Mais quelque hâte qu'elle y eût mis, la lettre arriva trop tard : le comte de Guiche avait effectivement tout avoué au roi.
A cette nouvelle , Madame entra dans une grande colère et écrivit au comte pour lui défendre de se présenter désormais devant elle et de jamais même prononcer son nom.
Le malheureux amant fut au désespoir. En véritable chevalier, il obéit ponctuellement aux ordres de sa dame, si cruels que fussent ces ordres, et demanda au roi la permission d'aller se faire tuer en Pologne. Le roi accorda au comte le congé qu'il demandait, et le pauvre amant eût été tué en effet d'une balle dans une rencontre avec les Moscovites, si cette balle ne se fût applatie contre un portrait de Madame qu'il portait sur son cœur dans une fort grosse boite qui fut brisée du coup.
A son retour de Pologne, Madame lui fit redemander par le roi et ses lettres et le portrait qui gardait la trace de la balle. Le comte, telle était son obéissance aux ordres de Madame, restitua tout à l'instant même.
Cependant cette rigueur, vraie ou feinte , rendait le comte de Guiche plus amoureux que jamais. Il supplia la comtesse deGrammont , qui était Anglaise , de parler à Madame ; mais Madame re-^ fusa constamment de rien entendre.
I^ pauvre comte se désespérait et cherchait tous les moyens de voir Madame sans en trouver aucun , lorsque le hasard fit pour lui ce que n'avaient pu faire ni sollicitations ni calculs.
M"*' de I^ Vieuvîlle , on se rappelle que nous avons plus d'une fois prononcé ce nom à l'époque de la dernière Fronde; M°'' de La Vieuville donnait bal , et Madame avait fait projet d'y aller avec Monsieur. Pour que cette partie fût plus complète et plus gaie , on décida que l'on irait en masques. Afin de n'être pas reconnue. Madame fit babiller en même temps qu'elle trois ou quatre de ses filles , et Monsieur et elle, accompagnés de cette escorte féminine , partirent enveloppés dans des capes et dans un caresse d'emprunt.
A la porte de M"*' de La Vieuville , le caresse de Monsieur rencontra un autre caresse tout chargé de masques comme le sien. Les deux troupes descendirent, se rencontrèrent dans le vestibule,
rouis XIV ET SON SIKGLI^.
et là Monsieur proposa à la seconde troupe de se mêler avec la sienne. La proposition Tut acceptée : chacun prit au hasard la
main qu'on lui tendait; mais dans la main qu'elle venait de prendre, Madame reconnut celle du comte de Guiche : une blessure qu'A avait reçue à cette main ne permettait point à Madame de douter un seul instant de ce singulier jeu du hasard.
De son côté, le comte de Guiche, déjà prévenu par l'odeur des sachets que Madame portait dans les cheveux, sentit la main qu'il tenait si tremblante , qu'il se douta de quelque chose. La main voulut lui échapper; il la retint. Cet effort avait épuisé le courage de Madame. Le courant électrique était établi. La main trembla toujours, mais ne tenta plus de se retirer.
Tous deux étaient dans un si grand trouble qu'ils montèrent l'escalier sans se rien dire. Enfln le comte de Guiche , ayant reconnu Monsieur parmi les masques et voyant qu'il ne Taisait point attention à sa Tcmme , entraîna celle-ci dans une petite chambre moin5 pleine de monde que toutes les autres , et là il donna à Madame de si bonnes raisons pour justifler la Taute qu'il avait commise, que la princesse lui pardonna.
Mais à peine ce pardon tant désiré et si longtemps attendu était-
LOUIS XIV BT SON SIBGLK. 217
il accordé que Ton entendit la voix de Monsieur qui rappelait sa femme. Madame se sauva par une porte et le comte de Guicbe par rautre. En quittant son amant Madame Tavait prié, de peur que son mari ne se doutât de quelque chose, de ne pas rester plus longtemps au bal : le comte se conforma à cet ordre avec son obéissance ordinaire. Mais au bas des degrés il rencontra un ami et s'arrêta à causer avec lui : tout à coup le pied manqua à un masque qui venait d' apparaître au haut de Fescalier; le masque jeta un cri ; à ce cri le comte de Guicbe s'élança et reçut dans ses bras Madame, qui, sans ce secours inespéré, se fût blessée bien grièvement sans doute, étant grosse de plusieurs mois.
Cette circonstance activa encore le raccommodement, et un soir que Monsieur était sorti masqué, les deux amants se rencontrèrent chez M*"' de Grammont.
11 va sans dire que la rencontre fut mise sur le compte du hasard.
Comme on le voit, et comme nous Tavons dit, la maladie de la reine n'empêchait pas les plaisirs d'aller leur train, et cependant le mal empirait tous les jours.
Le printemps vint : toute la cour alla à Saint- Germain, et la reine -mère, malgré les représentations qui lui furent faites, voulut suivre la cour, disant qu'autant valait qu'elle mourût là qu'ailleurs.
Le 27 mai au matin , la reine-mère assistant à la messe eut un grand frisson ; elle n'en voulut rien dire pour ne point priver la jeune reine et Madame d'un divertissement qu'elles avaient projeté ; mais après que les deux princesses furent parties, elle avoua à ceux qui lui trouvaient mauvais visage, qu'elle croyait avoir la fièvre et qu'elle éprouvait un grand froid. En effet, à peine futelle couchée que le frisson la prit et l'accès dura six heures.
Ces six heures de fièvre menèrent la malade si rapidement, que le médecin déclara qu'il fallait la faire confesser.
Le même soir la reine parla de faire son testament.
Cependant les médecins s'étaient trompés ; les douleurs augmentaient sans doute, mais la malade était destinée à souffrir longtemps encore avant de mourir. D'ailleurs elle ne se faisait aucune illusion, et s'en fût-elle fait, plus d'une fois les paroles de ceux qui l'entouraient la lui eussent ôtée. Le 3 août, entre autres, jour où elle avait été plus mal et oii elle avait souffert davantage,
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Beringhên , notre vieille connaissance et un de ses plus anciens serviteurs , vint la voir. A peine l'eut-elle aperçu qu'elle s*écrîa :
— Âh! monsieur le premier (c'était le titre qu'on donnait à Bc* ringhen en sa qualité de premier valet de chambre) , ah ! monsieur le premier, il faut nous quitter!...
A une autre époque , cette espèce d'élan , tout égoïste qu'il était, eût peut-être touché celui qui en était l'objet; mais, nous l'avons dit , le xvir siècle n'était pas celui de la sensibilité.
— Madame, répondit froidement Beringhên, vous pouvez penser avec quelle douleur vos serviteurs reçoivent cet arrêt; maïs ce qui peut vous consoler, c'est de voir qu'en mourant Votre Majesté échappe à de grands tourments et de plus à une grande inconunodité, particulièrement elle qui aime les parfums; car ces maux , vers la fin , sont d'une grande puanteur.
Cependant l'heure suprême n'était pas encore arrivée : après plusieurs alternatives de bien et de mal, la reine-mère se trouva tout à coup infiniment mieux ; la Providence semblait vouloir lui rendre quelques forces pour qu'elle pût supporter la triste nouvelle qui l'attendait.
Son frère, le roi d'Espagne Philippe IV, était mort le 17 septembre 1665 , et la notification de cette mort arriva à Paris le 27 du même mois.
Cette nouvelle fut accueillie avec des sentiments bien divers à la cour de France. La jeune reine la reçut en fille profondément attachée à son père ; la reine-mère, en sœur qui voit son frère lui montrer le chemin de la tombe; le roi, en souverain dont le regard profond et politique voit d'un coup d'œil tous les avantages qui peuvent résulter quelquefois pour les uns de la douleur des autres.
En eflet, le jeune Charles II , qui devait mourir sans postérité, était maladif et souffrant , de sorte que nul ne croyait qu'il pût vivre longtemps.
 partir de ce moment Louis XIV, selon toute probabilité, rêva la succession d'Espagne.
Le temps s'écoulait : la reine-mère vivait au milieu d'atroces souffrances; mais enfin elle vivait. L'hiver était arrivé et avec lui les plaisirs étaient revenus; car le propre d'une soufl'rance prolongée comme l'était celle d'Anne d'Autriche, c'est que tout le monde s'y habitue, excepte la personne qui souffre.
Il y eut donc, le 5 janvier, veille des Rois, grand bal chez Monsieur; le roi y assista en habit violet, car il était de deuil de son beau-père ; mais cet habit était tellement couvert de perles et de diamants, que sa couleur funèbre disparaissait sous les pierreries.
L^ lendemain la reine-mère se trouva plus mal et les divertissements cessèrent. Le 4 7 elle communia.
Le mardi 19, les accidents augmentèrent, et Ton prévint le roi qu'il était temps que sa mère reçût le viatique. Comme Ten avait prévenue Beringhen, la mauvaise odeur qui s'échappait de sa plaie était telle, que, chaque fois qu'on la pansait, il fallait lui tenir à elle-même des flacons d'essences sous le nez.
Ce fut l'archevêque d'Âuch qui apporta le corps de Notre Seigneur; il était assisté de l'évêque de Mende^ du curé de Saint-Germain, de l'abbé de Quémadeuc et de quelques autres aumôniers.
Le soir, elle reçut l'extrème-onction.
Au milieu de la nuit elle entra dans l'agonie, cependant de temps en temps elle rouvrait les yeux et parlait.
Son médecin lui prit le bras pour lui tâter le poiils; elle le sentit : — Oh I c'est inutile, dit-elle, il n'y est plus.
Monsieur sanglotait à genoux près du lit.
— Mon fils! murmura-t-elle tendrement.
Puis sentant que le médecin avait laissé son bras à nu :
— Couvrez mon bras, dit-elle.
Un instant après , son confesseur, qui était un moine espagnol , s'approcha de son lit , elle le reconnut.
— Padre meOj yo me muero^ dit-elle.
Mais elle se trompait , car un quart d'heure après elle répondit à l'archevêque d'Âuch qui l'exhortait : — Ah! mon Dieu! jesoufl're beaucoup, ne mourrai-je pas bientôt?...
Une heure après, elle ouvrit la bouche et demanda la croix.
Ce furent les dernières paroles qu'elle prononça. On approcha le crucifix de ses lèvres; elle fit alors, et de temps en temps, pour le baiser, quelques mouvements qui prouvaient qu'elle n'avait pas perdu connaissance.
Enfin , le mercredi 20 janvier 1666 , entre quatre et cinq heures du matin elle expira.
Le roi supporta cette mort comme il devait plus tard et successî-
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vement supporter celle de toiis ses proches , c'est-à-dire avec un grand égoïsme ou une grande résignation. Depuis qu'il avait échappé à la tutelle de sa mère , plusieurs altercations avaient eu lieu entre elle et lui ; et une fois , qu'elle avait tenté de lui faire des observations sur le scandale de ses amours avec M"" de La ValMère, s'emportant vis-à-vis de la reine-mère plus qu'il ne l'avait jamais fait pour M"' de La Motte-Argencourt et pour Marie de Mancini, il s'était oublié jusqu'à lui dire qu'il n'avait plus besoin des conseils de personne et qu'il était assez grand pour se conduire lui-même.
Anne d'Autriche eut les qualités et les défauts des régentes : entêtement en politique, faiblesse en amour. Après avoir résisté à Buckingham , le plus beau , le plus élégant et le plus magnifique seigneur de l'époque, elle céda à Mazarin, qu'au dire de la princesse Palatine , seconde femme de Monsieur, elle finit même par épouser. „, Mais au milieu de tout cela le cœur de la mère resta inébranlable dans son amour; son fils fut toujours pour elle le roi, et pareille à ces belles madones de Beato Angelico et du Perugin, pour lesquelles leur fils était déjà un Dieu , au milieu des dangers qui menaçaient son enfance , elle veilla sur lui avec une sollicitude qui tenait presque du respect.
Anne d'Autriche avait soixante-quatre ans lorsqu'elle mourut, et elle en paraissait à peine quarante; ce fut au point que, lorsqu'elle se souleva, les yeux brillants d'espoir, les joues ardentes de fièvre, pour recevoir le saint viatique , Monsieur s'écria :
— Oh ! voyez donc ma mère, elle n'a jamais été si belle.
Des sonnets , des vers et des épitaphes furent faits sur l'auguste défunte. Nous en citerons trois :
Et saror et conjux et mater nataque regum ; Nulla unquàm tanto sanguine digna fuit,
Anne, dont la verta, l'éclat et la grandeur Ont rempli TunîTers de leur vive splendeur. Dans la nuit du tombeau conserve encor sa gloire, Et la France à jamais aimera sa mémoire.
Elle sut mépriser les caprices du sort, Regarder sans horreur les horreurs de la mort ; Affermir un grand u-ône et le quitter sans peine , Et, pour tout dire enfln , vivre et mourir en reine.
Nous citons ces vers par conscience et parce qu'ils sont de
M"' de Scuderi; mais, bâtons-nous de le dire, notre citation ne signifie pas que nous les admirions.
Terminons par ceux-ci, quefévêque de Comminges fit dans la basilique même de Saint-Denis , au moment où Ton jetait dans la tombe encore ouverte d'Anne d'Autriche les insignes de la royauté.
Saperbes ornements d*iine grandeur passée , Vous voilà descendus du trône au monument; Que reste-t-il de vous dans ce grand changement , Qu'un triste souvenir d'une gloire effacée !
Mortels dont la fortune est toujours balancée , Et qui des ris aux pleurs passez en un moment. Si vous voulez sortir de votre égarement, Que ce terrible objet frappe votre pensée.
Anne vivait hier, et cette Majesté
Qui régnait sur les cœurs par sa rare bonté.
Dans ces antres sacrés n'est plus qu'un peu de cendre.
Orateurs, taisez-vous! cette foule de rois
Qui sont ici comme elle et sans force et sans voix,
Font moins de bruit que vous , mais se font mieux eiucndrc.