VI
roi fuyait les rues étroites de la Cité, la vie bourgeoise et parlementaire.
Les sociétés de Paris se divisaient en deux classes : d'abord les salons et les ruelles du Marais, toujours si caustiques; ces salons se composaient, pour la plupart, de vieilles femmes spirituelles, mordantes, qui avaient passé leur jeunesse avec le Mazarin ou M°" de Lesdiguières aux jours d'agitations et de tourmentes de l'hôtel de ville ; là, on ne s'épargnait pas les coups de langue contre la cour de Versailles ; on disait les aventures scandaleuses du roi, son repentir tardif et sa dévotion de vieillard ; toutes ces femmes avaient connu les exilés qui avaient fui les rigueurs de Louis XIV depuis la Fronde ; elles correspondaient avec eux à Londres ou à La Haye. Les parlementaires déploraient la perte de leurs vieux privilèges, de leur droit de grande remontrance, alors qu'ils étaient maîtres de l'administration de la justice et de l'hôtel de ville avec ?J. le prévôt des marchands, belle époque pour la grand'chambre et la Tournelle! Les autres salons appartenaient au faubourg Saint-Germain, nouvellement bâti en brillans hôtels et orné des plus gracieux jardins ; qui ne connaissait la longue rue de l'Université, la rue de Bourbon, si droite et alignée, construite sur la riante vallée du pré aux Clercs, et cette rue de la Planche où l'on ne comptait encore que trois hôtels, petits Versailles des familles de Luxembourg, de La Rochefoucauld et Saint-Yon ? La société du faubourg Saint-Germain était moins caustique, moins causeuse que celle du Marais; on y subissait plus facilement les mœurs et les habitudes de la cour de Marly, les dominations de la favorite et les derniers reflets de la grandeur de Louis XIV : aussi le roi pardonnait- il à ses courtisans de faire bâtir un hôtel dans le faubourg Saint-Germain ; ses ressentimens n'étaient que pour les salons du Marais. Le Marais était alors, pour la puissance de Louis XIV, ce que le faubourg Saint-Germain devint depuis pour tous les pouvoirs qui s'élevèrent sur les ruines de la monarchie, ïl faut bien que les antiques mœurs et le vieil esprit trouvent quelque part un refuge.
Au fond de la rue des Tournelles était un hôtel de jolie apparence, à une portée d'arquebuse delà Bastille; là vivait une femme de quatre-vingt-six ans déjà ; elle était grasse, la figure large et ronde, sa tète rek^ée par une perruque frisée à boucles; telle qu'on les portait dans la jeunesse de Louis XIY; son salon était tout en damas.
comme sous laFronde. Celte femme était Anne de Lenclos, plushabituellemeiit célèbre sous le nom de Ninon. Je n'ai jamais touché la vie de Ninon sans éprouver un dégoût profondément senti ; c'est l'expression du vice tout coloré d'esprit, et se justifiant pour ainsi dire à force d'élégance. Le caractère de Marion Delorme est celui d'une courtisane comme on en voit, hélas ! dans la triste histoire du débordement des passions ; on sait à quoi s'en tenir, on prend Marion Delorme pour ce qu'elle vaut ; c'est la débauche éhontée couronnée de fleurs. Mais Ninon n'est pas une courtisane, c'est une femme qui raisonne ses penchans, son épicurisme; elle marche froidement dans sa vie libertine; elle parfume ses vices de toutes ses grâces, elle embellit la corruption ; son sensualisme est égoïste ; elle court au plaisir avec un sentiment tout personnel, et ce caractère que les temps de jeunesse et de dissipation pourraient expliquer, Ninon le conserve dans ses vieux jours, quand les rides viennent flétrir ses traits ; la croyance qui parle si doucement au cœur, elle la rejette * ; comme elle est sans imagination, elle n'a pas de foi, pas plus dans le principe religieux qu'en elle-même et en ses amans. Est-il quelque chose de plus triste que cette vieille folle qui se vante de faire un amour à sa quatrevingtième année, et quel amour que cet abbé de Châteauneuf, impie, sans cœur lui-même, et professant l'athéisme en face de cette tête blanchie d'une maîtresse qui s'avance vers la tombe, dernier lit de la courtisane ! Ninon de Lenclos est une de ces physionomies perverses qui ont égaré le plus de jeunes imaginations, parce qu'elle est une justification de la vie libertine et avouée que la bonne compagnie salue ; les faiblesses peuvent se faire pardonner ; mais une société est perdue quand elles prennent la place de la vertu, et que l'encens vient à elles *.
Le salon de Ninon de Lenclos était une réunion mordante de ce
' « Si vous saviez comme elle dogmatise sur la religion , cela vous ferait horreur , D écrivait M'"^ de Sévigné.
^ Ninon mourut eu sa maison de la rue des Tournelles , à l'âge de quatrevingt-dix ans, le 17 octobre 1706; on a publié sur elle des notices, des mémoires, ce qui fit dire à Voltaire « qu'il y auroit bientôt plus d'histoires de Ninon que de Louis XIV ; » triste symptôme d'une société en décadence. On trouve plusieurs lettres de Ninon dans les OEuvres de Sainl-Évremont ; il a paru en 1800 un ouvrage apocryphe sous ce titre : « Lettres de Ninon de Lenclos au marquis de Sévigné. » Voyez aussi dans les Mélanges littéraires de Voltaire les anecdotes qu'il rapporte sur celle qui applaudit à ses premiers essais poétiques.
que l'on appelait alors la cabale ; cette opposition avait succédé à la Fronde ; elle était déchaînée contre Louis XIV et M""' de Maintenon surtout; on s'en gênait d'autant moins que M"^ d'Aubigné avait commencé sa petite fortune dans la société de Ninon de Lenclos; on savait au Marais toutes les plus anciennes histoires sur la précieuse M"^ Scarron, alors qu'elle allait dans le monde en quittant le chevet du pauvre et joyeux malade de la reine ; on se passait en souriant la liste de ses adorateurs, ou au moins on traitait d'égal à égal avec cette souveraine. M"'" de Maintenon pouvait-elle garder le masque pour Ninon qui avait guidé ses premiers pas dans la vie galante et mondaine? aussi la favorite n'était pas épargnée, et l'on tournait en moquerie ses sentiraens de dévotion et de repentir. Le Marais était pourtant officiellement en paix avec Versailles ; M""* de Maintenon ménageait beaucoup sa vieille protectrice qui l'avait conduite dans son enfance de galanterie ; quand on a confié les secrets de son cœur ou de sa vie, on se crée une sorte de dépendance, une sujétion que les grandeurs nouvelles ne peuvent toujours secouer.
Si vous parcouriez ce salon de M''" de Lenclos, vous trouviez caché dans un large fauteuil un homme de trente-six ans environ, un peu causeur, caustique; il avait nom J.-B. Rousseau, poète alors impie et épicurien, plus tard dévot et pindarique, dont on récitait partout les satiriques couplets. La grande littérature de Louis XIV n'existait plus, Boileau seul survivait comme une ombre ; il était parvenu à la vie la plus avancée; tout adonné à la dévotion, il s'était affilié à la pieuse maison de Port-Royal, comme le plus fervent de ses adeptes. Alors se montrait une littérature moqueuse et impie ; J.-B. Rousseau avait gagné sa célébrité par des couplets obscènes qui, du café Laurent, rendez-vous de la compagnie littéraire, avaient retenti dans la plus haute société de Paris. Il est des temps où l'on conquiert sa réputation en suant le scandale, et les bruits qui avaient attribué à Rousseau^le poème de la Moïsade contre le vieux testament et le christianisme, avaient grandi le poète, depuis si repentant dans ses odes saintes *.
A ses côtés était assis un abbé au petit collet, fort jovial, bon convive de table, faisant gracieusement les vers; qui ne connaissait
' Le Recueil MSS des chansons Maurepas contient plusieurs pièces satiriques roniposées dans ce fameux café Laurent qui ciait alors située rue Dauphine,
l'abbé de Chaulieu, expression de cet épicurisme qui passe son existence aux festins et aux fêtes; vie de sens et d'appétit charnel, étourdissement perpétuel pour s'empêcher d'entendre le cri et la douleur de l'âme. L'abbé de Chaulieu était le convive des délicieux soupers, tels qu'ils commençaient alors à l'imitation de la média noche d'Italie ; il avait de la grâce dans les vers, une pensée et une rime insouciantes ' ; l'abbé de Chaulieu était l'ami de La Fare, poète élégant qui donnait l'impulsion à cette école des bouquets à Chloris, apanage du dix-huitième siècle. Cette société de petits abbés impies et libertins est désolante pour la morale, jusqu'au cardinal de Bernis, le chantre erotique des mœurs éhontées de ces temps d'ivresse et de tristes débauches d'esprit et de corps. Le dix-huitième siècle est comme un grand festin de Ballhazar pour la monarchie de France ; c'est le temps où l'on s'asseoit, couronné de fleurs, au banquet de la vie, et la révolution se prépare pour traîner dans le sang toute la vieille société ^.
Non loin de Chaulieu se plaçait habituellement Fontenelle, à ses cinquante ans déjà ; le médiocre auteur à'Aspar venait de se distinguer par la publication de ses Entreliens sur la pluralité des mondes, ouvrage remarquable, où perçaient les idées du dix-huitième siècle, époque insolente envers Dieu même. Fontenelle était causeur, sorte de répertoire vivant de la belle littérature de Louis XïV qu'il avait vue dans sa jeunesse ; la plus tendre amitié le liait à La Mothe- Houdart, cet écrivain infatigable, qui avait donné au théâtre tant de pièces alors à la mode. Il ne s'agissait plus de vastes conceptions sur
' L'abbé de Chaulieu jouissait de plusieurs bénéfices et d'un revenu de plus de 30 mille liv. de rentes qu'il consacrait à ses plaisirs ; il habitait le Templ e , ce qui lui avait valu le surnom d'Anacréon du Temple ; \l monrul en 1720 âgé de quatre-vingt-un an. Ses poésies forment deux volumes. Paris, 1750, iQ-12; 1774 , ia-8".
* Les poésies de la Fare ont été imprimées avec celles de Chaulieu ; on connaît son épître à M™*' de Caylus, les meilleurs vers qu'il ait faits ; on a de lui des « Mémoires sur les principaux évènemcns du règne de Louis XIV. » Amsterdam, ann. 1734, in-12. Je lai dit déjà, c'est La Fare qui composa les paroles de l'opéra de Pentliée , dont le duc d'Orléans fil la musique. Les vers de La Fare portent tous un cachet de gaîté et d'insouciance, et comme il le disait lui-même:
Présens de la seule nature,
Amusemens de mon loisir.
Vers aisés par qui je m'assure
Moins de gloire que de plaisir ,
Coulez , enfans de ma paresse , etc.
le modèle des anciens, mais de petits drames charpentés sur l'idée simple et fine d'un vaudeville. La société se raillait des choses sérieuses, des études fortes; on courait écouter les futilités qui peuvent distraire la vie. Ces pièces étaient jouées par les princes et les princesses de la cour. Il s'était fait une association sans tenue et sans gène; les grands donnaient eux-mêmes cet exemple de confusion ; rien de hardi en paroles comme les coteries de la princesse de Conti, de Vendôme, des princes du sang en général, dissertant sur toutes choses, et contre la religion surtout. Il devenait de bon ton d'être incrédule, peut-être par esprit d'opposition à une cour essentiellement pieuse ; la vieille Ninon, l'abbé de Chàteauneuf, brillaient par cette impiété absolue qui ne respectait rien de ce que la foi chrétienne adore. Dans une de ces chaudes soirées de dispute et de plaisirs sensuels, l'abbé de Chàteauneuf présenta un enfant à peine sorti de ses premières études ; il avait dix ans environ, frêle de corps ; ses yeux étaient vifs et moqueurs, son nez pointu descendait sur des lèvres pincées; il avait l'air caustique et méchant; cet enfant avait, nom Arouet ; il était neveu et filleul de l'abbé de Chàteauneuf *. Ninon le caressa beaucoup, quand son amant lui conta que le petit Arouet faisait agréablement les vers, et qu'il avait été si hardi en ses essais de philosophie, que le père Le Jay avait dit de lui : « Cet enfant sera le plus dangereux ennemi de la religion. » Ce fut assez pour que la vieille fille le prît sous la protection de ses rides toutes plaquées de rouge; le petit Arouet devint l'enfant gâté de la maison ; sa protectrice lui légua 2,000 livres par testament, afin d'acheter une bibliothèque.
Non loin de l'hôtel de M"" de Lenclos, près de la rue de Beauce au Marais, avait long-temps vécu une vieille fille aussi ; mais quelle différence dans les mœurs et dans les habitudes de leur vie î M"* de Scudéry, la chaste, la chevaleresque Sapho, comme le disaient les beaux esprits, arrivait à son extrême caducité; quelle douce créature que M"^ de Scudéry ! Il y avait dans cette âme quelque chose d'angélique ; cette respectable fille n'avait pas un reproche à se faire en sa vie; jamais elle n'avait dit un mot dur, une parole médisante; elle allait
' L'abbé de Chàteauneuf mourut en 1709, à Paris; on a de lui quelques pièces de vers insérées dans les OEuvres de J.-B. Rousseau et un Traité de la Musique des Anciens, iDiprimé à Paris, 1725, in-S".
rarement à Versailles , mais elle y était toujours accueillie par le roi avec une affable distinction. Quand on voyait s'approcher du perron du château une chaise à bras tout à ramages, Louis XIV s'écriait : « Voici notre Sapho , » et le premier gentilhomme de la chambre était envoyé pour lui offrir son bras. M"* de Scudéry était resiée avec toutes les habitudes des siècles de galanterie; elle parlait encore la langue de la minorité de Louis XIV ; elle avait préservé des ravages du temps un pieux et saint enthousiasme pour les chastes amours et les grands coups d'épées; l'esprit de ses livres était si pur, si parfumé de beaux sentimens et d'actions chevaleresques! Lorsqu'une époque devient matérielle, elle se plaît à tourner en ridicule ces nobles caractères qui survivent, reliques intactes des générations plus naïves et plus croyantes. M"' de Scudéry en était encore à ses romans de Clélie, aux délicatesses à' Artamène ou de Cyrus, et l'on marchait vers une littérature sceptique qui détruisait la poésie et matérialisait tout, le corps et l'esprit. M"" de Scudéry était la femme aux saintes illusions, à ces délicieuses erreurs de l'ame qui bercent et consolent la vie. La réputation populaire de M'* de Scudéry était immense ; on la citait comme un ange dans tout le 3Iarais ; il n'était pas une courageuse action qu'elle ne s'imposât pour préserver l'innocent des mains de la justice , pour sauver l'honneur d'une jeune fille, ou réparer les infortunes des mauvais jours. Quand elle mourut, la chaste Sapho , il y eut querelle entre plusieurs paroisses pour se disputer ses funérailles; elle donna son corps à l'hospice des Enfans-Rouges , qui avait tant reçu de sa bienfaisance et avoisinait sa modeste maison *.
Le dix-huitième siècle qui commençait était spécialement empreint de l'esprit incrédule et dissertateur ; les chefs de ces doctrines ne vivaient pas en France. Comme l'examen était né avec la réforme, c'était aussi dans le pays de la réformation que se développaient les principes du doute ; puis ils débordaient en France avec les écrits de l'école hollandaise. Bayle se posait avec sa grande réputation ; ses Nouvelles de la République des Lettres ^ son Dictionnaire critique^ œuvre de patience, d'érudition et d'esprit, jetaient d'étranges hési-
' Mademoiselle de Scudéry arait qualre-vingl-qiiatorze ans, lorsqu'elle moiiiul, le 2 juin 1701. J'ai dpjà donné h \h{t drs |irinripnux ouvrages de la Sapho du dix-se|»i!èmc sièrle, ccrrime lu nommèrent ses conUmporains.
talions dans la croyance humaine ; plus Bayle était modéré dans l'expression de ses idées , plus elles produisaient une impression profonde dans le monde savant. Bayle mourut ; mais ses écrits vécurent au delà de la tombe , pour servir la petite érudition du dix-huitième siècle. Basnage lut comme Bayle , son ami , l'historien du scepticisme ; j'ai déjà parlé de ses travaux immenses , lourdes compilations avec ce style diffus des réfugiés : on ne peut nier que cette grande masse de livres, que celte érudition fabuleuse de tous ces hommes du doute , n'aient dominé les premiers écrivains de l'incrédulité en France. La science de Voltaire n'est qu'un spirituel développement des doctrines de Bayle; c'est la même école, plus française, plus appropriée à nos goûts et à l'esprit du peuple.
A côté de ces opinions fatales à toutes les croyances, se plaçait la magnifique hiérarchie des orateurs de l'église chrétienne ; je ne sache rien qui puisse être comparé à cette succession d'écrivains et de moralistes qui part de Bossuet et va finir à Massillon. Ce n'est pas seule^ ment sous le point de vue religieux et comme les organes d'une grande croyance qu'il faut louer ces admirables prêtres de l'Église , mais encore comme les interprèles intimes de l'âme et des misères de notre nature. La puissante tête de Bossuet s'était afTaissée sous la mort la même année que Bourdaloue ' ; la plus fière des intelligences avait précédé de quelques jours dans la tombe le plus touchant des moralistes, le plus fort de tous les dialecticiens ; Bossuet est la pensée d'un gouvernement dans l'Eglise, c'est l'homme politique du catholicisme ; Bourdaloue est le raisonneur qui veut convaincre quand l'autre gouverne et agit ; Mascaron ^ et Fléchier ^ sont les coloristes de la belle morale catholique; ils pénètrent dans la conviction par la brillante harmonie de la langue, par celle musique d'un magnifique
' Bossucl le 12 avril , et Bourdaloue le 13 mai 170i. La meilleure édition ûet OEuvres de Cossuel est celle de l'abbé Pérau : Paris , 1743-1733 , 2 vol. in-4°. — Le père Brelonneau a jrublié deux éditions des OEuvres de Bourdaloue, l'une est en 13 vol. in-S". Paris, 1707 et suiv. Cette édition est correcte ; elle a servi de modèle à celles de Rouen , de Toulouse et d'Amsterdam.
- Mascaron mourut é\èque d'Agen, en 1703. Tout le monde connaît son oraison funèbre de Turcnne , regardée comme son chef-d'œuvre. Les oraisons funèbres de Bossuet, TIéchier et Mascaron forment 3 vol. in-12 , ann. 1738.
' On a public à Kîmcs, en 17S2,lcs OEuvres complètes d'Esprit Fléchier, 10 vol. in-8°. Le pieux évéïjuc mourut à Montpellier, âgé de soixante-dii-huit ans , le 10 février 1710.
ET SES RELATIONS DIPLO.MATlOtES. 13
dialecte; Massillon est l'orateur de l'àme, l'écrivain supérieur qui émeut les entrailles des riches et des heureux de la terre. L'histoire ne présente rien de comparable à cette immense école de l'Église qui réveille les grands principes d'humanité au milieu de la société indifférente pour le pauvre peuple. Toutes les oppositions étaient «ilencieuses ; les parlemens, les parloirs de bourgeois n'avaient plus aucune liberté d'expressions ; quel frein pouvait alors trouver l'autorité royale toute-puissante? quelle voix pouvait s'élever pour jeter aux grands de la terre les souffrances des multitudes? La parole des orateurs chrétiens ne manqua jamais aux misères du monde ; à travers quelques éloges délicats et sévères, Bourdaloue, Bossuet, marchaient îe front haut à ces austères vérités morales qui secouaient la conscience des rois; le Vieux et le Nouveau Testament leur offraient mille épisodes de transparente application que les monarques pouvaient faire €t comprendre comme des leçons. Que dire à ces rois qui n'avaient ni égaux ni contrôle? comment réprimer les passions violentes dans leur cœur impérieux? Le prédicateur s'emparait des tristesses de la semaine sainte, du repentir de Pâques, pour flétrir l'adultère public, €t la sainte histoire des égaremens du roi David servit plus d'une fois à dominer la corruption mauvaise dans l'àme des princes. Belle histoire à écrire que celle de la forte et digne opposition de la chaire chrétienne ! Le peuple n'eut pas de plus admirables défenseurs que ces pontifes et ces prêtres qui, par mission, parlaient sans cesse de ses misères, et excitaient la pitié de tous à se manifester par les aumônes. Dans la chaire les véritables doctrines d'égalité étaient professées ; quelle parole foudroyait l'orgueil des grands, la vanité des richesses? qui rappelait la terrible loi de la mort, ce niveau fatal passé sur tous les fronts rayonnans de la victoire ou couronnés de roses dans les festins d'amour ? n'étaient-ce pas ces évèques à la voix puissante ? n'étaient-ce pas ces pontifes à qui toute liberté était donnée parce qu'ils parlaient au nom de Dieu ? Et cela ne tenait pas seulement aux talens «i élevés des orateurs chrétiens , mais à leur mission religieuse , à cette loi du Christ qu'ils annonçaient au monde ; car le christianisme n'est pas la religion des riches et des rois, mais celle des pauvres et du peuple : admirable système organisé pour les petits contre les grands, pour les faibles contre les forts ; et c'est en quoi l'école sceptique fut anti-sociale. Jusqu'à un certain point, le riche peut se passer de croyance : quand les plaisirs de la vie vous entourent et vous cari. 2
ressent, qu'a-t-on besoin d'un frein à ces passions si aimables, si riantes 7 La religion peut importuner les rois de la terre et les superbes comme un lien fatigant; mais pour le pauvre et le faible , le christianisme ii'est-il pas la consolation de leurs peines, la loi de liberté et d'égalité? car la belle légende du ciel est pleine de souffreteux et d'indigens. Le mauvais riche n'est-il pas livré aux tourmens de l'enfer? et cette inflexible balance que tient le Christ n'est-elle pas le justeéquilibre pour, réparer les inégalités iniques que la vie a jetées parmi les homraesî Le dix-huitième siècle ne comprit pas qu'en détruisant la croyance, il favorisait le riche contre le pauvre; il ôtait aux tristesses toult leur consolation ; les grandes théories du paradis pour couronner U?s Boulîrances terrestres, et la menace de l'enfer pour punir les jouissances de la chair et du sang, rétablissaient la justice et l'égalité dan>> la vie ; elles étaient une douce compensation offerte à ces masses qui naissent pour travailler, souffrir et mourir !