CHAPITRE LXXI
AD9IINISTSATI0N FINANCIÈBE.
Étal du revenu public en France. — Fermes. — Domaine. — Redevance. — Emprunt. — Rentes sur l'hôtel de ville. — Syslèmi; de crédit. — Développement des idées de Desraarets. — Billets de caisse. — Billets de fermes. ~ Avances. — Circulation.
Les vigoureux efforts de la monarchie de Louis XIV pour sauver la nationalité française avaient imposé d'immenses sacrifices. Toutes les branches du revenu public avaient été absorbées, et le nouveau surintendant des finances, Desmarets, dut pourvoir, par des moyens extraordinaires , aux besoins pressans de la campagne qui se préparait. J'ai déjà présenté Desmarets comme un esprit avancé, comme le financier habile du règne de Louis XI V * . Dans les circonstances diflTi-
• J'ai trouvé un mémoire très-circonstancié sur l'administration financière d* Desmarets; je ne puis résister au désir de le faire connaître par une analyse, tani je suis frappé des idées hautes et avancées du surintendant sur le crédit public Voici comment il développe d'abord ses conceptions :
« Le premier objet auquel je donnai toute mon attention, fut de reconnoîlre les dettes de l'État, et les papiers qui étoient discrédités et qui avoient fait re»scrrer l'argent à un tel ciccs, que le paiement des troupes avoit manque dans presque tous les départemens. On ne pouvoil sans imprudence faire publiquement cette reconnoissance; il falloit au contraire cacher le mal, pour no pa? manquer totalement. Les fonds de l'année 1708 ayant été presque entièrement consommés par avance, il n'en restoit que très-peu de libres , déduction laite de? charges et assignations anticipées. Il n'avoit été fait aucune disposition pour Ick vivres de la campagne, nul fonds pour les remontes et les recrues.
» Je crus devoir commencer cette difficile administration par un coup décisif, «l qui marquant au public que je connoissois l'ordre et l'économie d'une bono* régie, étoit seul capable de donner à l'espèce sa première circulation et ranimer la confiance. Je compris que le trésor royal, comme le centre de la finance, de»
€iles où l'on se trouvait, un ministre de capacité devenait indispensable. Il fallait réunir des ressources assez considérables pour répondre aux nécessités de la guerre et des négociations diplomatiques. Les dépenses de l'année 1708 avaient excédé les recettes de plus de 100 millions de livres.
voit recevoir tout le produit des revenus de sa majesté, et je m'attachai à l'y faire remettre à l'échéance de chaque paiement. Quatre raisons principales m'y déterminèrent : 1» pour engager les comptables à payer plus régulièrement qu'ils n'avoienl fait ; 2° pour empêcher que ceux qui avoicnt pris des engagemens pour le service ne fussent plus long-temps exposés à essuyer de longs retardemens, ni privés, par les mauvaises didlcullés des comptables, d'une partie de leur intérêt, dont le retardement jusqu'alors avoit fait un tort considérable au crédit du roi ; Z" parce qu'en faisant porter directement à la caisse du trésor royal le produit des revenus de sa majesté, je redonnois à celte caisse un crédit éteint depuis long- Icrrips , persuadé que le seul moyen de dissiper la supériorité usuraire que l'espèce avoit prise sur le papier, et de faire sortir l'espèce, étoit de faire voir au public beaucoup d'argent circuler dans la caisse du roi; 4° je pensois à établir une régie certaine, et qui me mît en état de pourvoir aux dépenses les plus pressées, par la connoissance du fonds que j'aurois dans cette caisse, suivant les bordereaux qui m'en seroient remis toutes les semaines et tous les mois.
1» Cet argument fut applaudi, et eut tout l'effet qu'on en pouvoit attendre. Pour parvenir à l'exécution de ce projet, il falloit rendre libres les fonds de l'année 1708, qui avoient été consommés entièrement pardes assignations anticipées, lesquelles «voient été tirées pour les dépenses des années précédentes. Le roi ordonna qu'elles seroient rapportées et réassignées sur l'année 1709, ce qui fut exécuté. La diminution des espèces qui avoit été annoncée pour le i" mars 1708, et successivement dans les autres mois de la même année , détermina tous les porteurs d'assignations à les rapporter sans peine, pour éviter les diminutions qu'ils auroient souffertes, si on avoit pu les acquitter exactement.
» Il faut observer que ces fonds n'étant pas à beaucoup près suffisans pour fournir aux dépenses les plus pressées et les plus nécessaires, il fallut penser à augmenter le crédit et faciliter de nouveaux emprunts; et comme il avoit été ordonné, par un arrêt du 29 octobre 1707, que tous les paicmens ne pourroient être faits ni stipulés que les trois quarts en espèces, et l'autre quart en billets de tnonnoie, le défaut de liberté dans les conventions qui se pouvoient faire entre le prêteur et l'emprunteur faisoit toujours resserrer de plus en plus l'espèce. Le roi permit, par arrêt du 27 février 1708, la liberté des stipulations: cet arrêt et les diminutions annoncées causèrent un assez grand mouvement d'argent, et doncèrent les moyens de soutenir les dépenses de cette année. Il fallut encore avoir recours à d'autres expédiens ; on créa, par quatre édils, 2,100,000 livres de rentes «ur l'hôtel de ville, au principal de 33,600,000 livres; on créa aussi des augmentations de gages, que les officiers des compagnies supérieures, les officiers de police et de finance furent obligés de lever ; ce qui produisit la somme de 11,400,000 livres. On 6t aussi divers traités d'affaires extraordinaires, dont le total étoit de 36 millions. Tous ces expédiens produisirent avec peine les fonds peur les dépenses de la campagne; ce qui étonna les ennemis de la France, qui étoient per-
Le revenu public de la monarchie se composait alors de plusieurs branches bien distinctes : le domaine d'abord, tout personnel au roi. Depuis la troisième race, les rois s'étaient transmis les grands bois, les riches fiefs qui tous venaient accroître les biens de la couronne; les revenus s'en élevaient à plus de 10 millions de livres. Il y avait de
suadésqueles finances éloient abandonnées comme insoutenables. Le mauvais événement de la bataille d'Audcnaerdc et la prise de Lille firent retonibcr lee affaires dans une nouvelle confusion et dans un embarras dont, avec raison, on pouvoit désespérer de se retirer.
» La nécessité de continuer la guerre fit penser aux moyens de rétablir la confiance et de faciliter la négociation des assignations qu'il falloit donner en paiement aux banquiers, trésoriers, entrepreneurs et autres chargés de fournir les dépenses : on se proposa d'ordonner que les assignations qui avoient été tirées par avance sur les revenus de l'année seroicnt acquittées à leur échéance. Ce règlement , fait p«r un arrêt du 13 février 1709, eut d'abord tout le succès auquel on s'étoit attendu : les porteurs des assignations tirées par avance, voyant leur paiement assuré, se déterminèrent à prêter aux trésoriers, aux muniiionnaires el autres, l'argent qu'ils rcccvoient du paiement de leurs assignations, mais cette disposition changea bientôt après. La rigueur de l'hiver, la disette des grains firent resserrer l'argent plus que jamais : cependant il falloit pourvoir aux dépenses de la guerre, assurer le prêt des troupes el leur subsistance, et remédier prompiement à la cherté des grains dans tout le royaume.
» En cette si triste situation, on n'avoit jias la liberté de choisir des moyensr qui pujscnl sûrement et promptcment produire de l'argent nécessaire pour les dépenses ; il fallut prendre ceux dont on s'étoit servi dans les années précédentes, quoique le succès en fût fort douteux. On créa de nouvelles rentes sur I hôtel dfi ville; on créa pareillement des augmentations dégages, qui furent attribuées à différons ofiiciers, el on en fit des traités particuliers, afin de s'assurer des fondf comptans pour le paiement des dépenses.
» Les expédiens ordinaires de finance, auxquels d'abord on s'attacha, auroienl été une faible ressource, si par un bonheur auquel on ne s'aiicniloit pas, les vaifseaux qui avoient été dans la mer du Sud n'ctoieni lieureuseinent arri>és dans les ports de Trance. Leur chargement étoit Irès-richc, et ils avuieiitdans leurs bords plus de ."0 millions de matière d'or el d'argent. On proposa aux intcieshés dans leur chargemenl de porter aux hôtels des moniioies toutes les matières et d'en prêter au roi la moitié, pour laquelle on leur donna des assignations sur les recettes générales et l'inierêt a dix pour cent : I autre moitié leur fut payée comptant, pour le paiement des équ. pages des vaisseaux el de ce qu'ils dévoient aux marchands et autres (|ui leur avoient vendu les marchandises dont ils avoient composé le chargemenl de leurs vaisseaux, pour être débitées au Pérou.
» Les billets de monnoies subsistoienl toujours el causoit ni un grand désordre dans le commerce; il falloit travailler à leséieindre, ou se rcsoud.e a voir manquer entièrement le paiement des troupes et de touiesles dépenses nécessaires d« l'Élal.
» On a cru devoir profiler des matières qui se trouvoicnt en abondance darïf les hôtels de monnoies, pour faire une refonte générale et fabriquer de nouvelle.»»
J# LOUIS XIV, SOxN GOUVERNEMENT
nombreuses aliénations à litre gratuit ; souvent la générosité des: rois n'avait pas de bornes; si un gentilhomme rendait des services éclatans aux batailles, ou bien s'il plaisait au roi par son dévouement, par des devoirs domestiques, s'il avait enseigné sa jeunesse aux noblea armes, s'il avait lancé à propos dans la chasse la laisse de chiens ou
«spèccs différentes en poids des précédentes; et il fut ordonné, par cdit du mois de mai de la même année 170Î), que les louis d'or fabriqués en vertu de l'cdit du jnois d'avril préccdcnl, auroicnt cours pour 20 livres, au lieu de IG livres 10 sols, et les écus pour H livres, au lieu de i livres 8 sols.
» Â la faveur de celle augmenlalion, on se proposa de remédier au mal que rausoient les billets de nionnoic.
» Pour cet effet, il fut ordonne qu'il scroit reçu dans les hôtels des monnoici elnq sixièmes en espèces ou malières, et un sixième en billets de monnoics, pour f'tre le tout payé comptant en nouvelles espèces.
i Quatre raisons principales délcrmincreni à faire la refonte générale.
u La première élait la facilité de pourvoir en espèces nouvelles au paiement comptant de celles qui y seroieiit porléc?, les matières venues de la mer du Sud «yant fourni aux hôtels des monnoics les fonds nécessaires.
» La seconde, le retour qui se fcroitdes espèces de France qui avoient été portées dans les pays étrangers.
») La troisième, le bénéfice qui s'y trouverait pour le roi.
» Ella quatrièi.ie, l'application de ce bénéfice à l'extinction des billets de snonnoie.
» Ces différentes dispositions curent un succès heureux : elles procurèrent de» fonds pour le paiement des armées, elles engagèrent les porteurs de billets de monnoie à mettre tout en usage pour se procurer cinq fois autant d'espèces et de matières qu'ils avoient de billets de monnoie. Enfin la refonte produisit l'extinction de GO millions de billets de monnoie et d'autres papiers, et rétablit la circulation des espèces.
» On pourvut en même temps à faire convertir en nouvelles espèces dans la monnaie de Strasbourg les anciennes espèces (lui avoient été fabriquées en exécution de l'édit du mois d'octobre 1704, jour avoir cours seulement dans les protinces d'Alsace et de la Sare : on Gt aussi quelques traités pour le rachat de la câpitation, et quelques autres affaires cxtraoïdiiiaires jusqu'à la concurrence de trente millions.
1» La plus importante affaire, et celle qui donna plus de peine, fut celle de pourvoir à l'excessive cherté des grains, pour en fournir la quantité nécessaire pour la subsistance des armées.
» On Gt sur toutes les provinces une imposition de 55'7,900 sacs de grains, qui furent voitures avec grand'peine et beaucoup de risques dans les dépôts nécessaires pour les armées; le prix en fut dcpui^ 30 jusqu'à 40 livres le sac, qui ont été remboursés en plusieurs années sur lis inipoi-iiions des provinces qui le» avoient fournis, et la dépense des vivres de ctiif unnéc a passé 4i> millions.
» Il falloit donner aussi attention à la ville de Paris et aux provinces, qui s» ressentoient de la disette des grains. On fil, jour ctl effet, des marchéii avec plusieurs particuliers pour en faire venir des ^ays étrangers; il y en cul ub pour
lâché le faucon éperonné, le roi le récompensait par le don d'une terre du domaine; mais comme, d'après la vieille coutume de France, les princes n'avaient pas la faculté de transmettre les domaines de la couronne par dons perpétuels, il en résultait ou des redevances, ou un droit de retour dans des cas spécialement déterminés.
Le revenu s'accroissait de la taille sur les propriétés, sorte d'impo* sition foncière; la taille était en régie , et n'entrait pas dans le système des fermes, qui embrassait spécialement les impôts indirects. La taille donnait près de 60 millions de livres; elle se levait sur toutes
faire venir de Barbarie et des îles de l'Archipel dans les ports de Toulon, Marseille flt Celle, 120 mille quintaux de blé-froment pour être ensuite conduits à Paris : •D en fil un autre pour tirer des blés du >or J par Dantzig.
» Il y eut aussi divers traites pour faiie venir des blés des pars étrangers. On peut dire avec confiance que cesaltentions, non seulement empêchèrent l'excessive •ugmentalion du prix des grains, mais même qu'elles produisirent une diminution du prix auquel les grains avoienl été portés aussitôt qu'on sut que ces traités «voient été faits.
» Le malheureux état où cloit le royaume pendant l'année 1709 ne doit pas facilement s'effacer de la mémoire des hommes ; il falloit bien d'autres alternions pour encourager les sujets et pour pour\oirà la subsistance de Paris. Le roi suspendit les exemptions des tailles accordées aux officiers créés depuis le l*' janvier 1689, dont la finance étoit au-dessous de 10,000 livres.
» Sa majesté, par arrêt du mois d'octobre 1709 , accorda à ses peuples sur lo brevet de la taille de 1710, une diminution de 6 millions ; et peu de temps après, enfilant les impositions de chaque généralité, elle accorda encore une aulrediininulion de près de 4 millions.
• On a consommé par avance sur les revenus des années à venir, jusques et eompris 1717, par des assignations anticipées, 52 millions 761 mille 4U'« livres.
» Pour fournirau surplus des sommes assignées, on demanda plusieurs avances, tant au\ fermiers des postes cl du tabac qu'à d'autres particuliers..., et on tira la reste des assignations des domaines de la ferme du contrôle, des actes du rachat <les capitations des particuliers cl de celles du clergé , du prêt et droit annuel , et éo divers traités. Le total de cette année monta à 199,148,926 livres.
• Une observation trcs-importante à faire, est que ces derniers fonds de l'aliéoation du contrôle des actes des notaires, du rachat de la capilation du clergé et du prêt et dioii annuel, ne sont entrés que dans le cours des années 1710 et 1711; et, pour parler juste, on fit subsister, par une espèce de miracle, les armées de l'Étal, en l'année 1709, au moyen des avances qui furent faites par les fermiers, receveurs et autres qui prêtèrent leur argent ou leur crédit, et qui ont clé remboursés à mesure que ces différens fonds sont rentrés.
• On tira un grand secours du travail des monnoies, qui produisirent un fonds annuel de 11,370,773 liv., qui furent employées utilement pour le paicraciit des groupes, j»
les terres, propriétés, villes et campagnes , excepté sur les biens ïiobles, car les impôts du fief étaient le service militaire, l'équipement desgeulilshoramcset des vassaux; on considérait la taille comme l'imp6l le plus régulier , parce qu'on pouvait en connaître le revenu par le simple calcul des feux. Les quatre fermes générales étaient portées à 100 millions, payables par douzième, d'après le grand bail ; la capitation , toute personnelle , à raison de 3 liv. par tête , s'élevait à 45 millions environ ; les autres recettes, plus ou moins extraordinaires, telles que ventes décharges, redevances d'offices, variaient de 15 d 20 millions. Puis venaient les dons volontaires, mais habituels, des provinces, des villes, des corporations et des assemblées du clergé; les votes particuliers les accordaient annuellement; quand la monarchie avait de plus pressans besoins, ces dons gratuits s'accroissaient en proportion. Le dernier don gratuit du clergé fut de 7 millions, La répartition de tous ces impôts se faisait par la voie de chaque communauté d'habitans; car dans le vrai droit municipal, nul ne pouvait être imposé que par ses échevins, ses prévôts et son parlement de province.
Presque tous les revenus avaient été dispensés par anticipation dans les récentes guerres; depuis dix ans surtout, un système de larges délégations avait été adopté par le surintendant des finances; il cédait successivement à des prêteurs à fort intérêt toutes les branches du revenu public pour obtenir des avances, de sorte qu'on était arrivé à vivre sur la septième année de la recette. Il y avait aussi une manière d'emprunt avec délégation d'un revenu spécial, système ruineux, car il ne pouvait se développer qu'à l'aide d'un taux usuraire pour les intérêts d'un prêt dont le remboursement ne s'effectuait qu'au bout de sept ans. Les baux de délégation se faisaient en général au deniers ou 12; le denier tO était un prix raisonnable et mitoyen. Le système d'emprunt par rentes n'était positivement établi que sur l'hôtel de ville de Paris, premier pas vers la théorie de la dette publique, telle qu'on l'a comprise ou étendue dans les temps modernes.
Avec ces élémens de revenus, en face de dépenses si exorbitantes, le surintendant Desmarets devair opérer rapidement pour satisfaire à tous les besoins de la monarchie , menacée dans son indépendance. Les nécessités étaient pressantes; la pénurie des grains, la misère du peuple venaient se mêler à toutes les levées extraordinaires de soldats habillés et équipés qu'on jetait sur la frontière pour la défendre et la
protéger; il fallait acquitter la solde des troupes, payer aux officiers la dépense de leurs compagnies, continuer aux Suisses, aux étrangers, le paiement des subsides pour les capitulations ; il fallait fondre de» canons, acheter des chevaux, réparer les forteresses. Jamais on n'avait eu un plus pressant besoin d'argent, et jamais peut-être le revenu n'avait été plus complètement absorbé par les avances et les charges; était-il possible de pourvoir, avec les revenus ordinaires, à ces sacrifices? Le surintendant Desmarets établit donc comme une ressource la création des billets de service, de caisse ou de fermes, sorte de papier-monnaie fondé sur le crédit public de l'État. Ces billets ou assignats durent être pris par tous les sujets du roi comme du comptant; il en fut créé d'abord pour 40 millions; mais les besoins s'accroissant, l'émission fut portée jusqu'à 110 millions dans deux années. Le papier-monnaie a cela de fatal, qu'il entraîne à des dépenses plus fortes par la facilité de sa création; on ne calcule pas pour ce qu'on obtient si aisément. La conséquence de cette trop vaste émission fut de déprécier les billets de caisse; alors parurent déjà les agioteurs, qui firent la hausse ou la baisse sur les valeurs en papier-monnaie ; on escompta les billets de caisse aune perte de 1 5 à 20 pour 100 , et en 1709 ces billets de caisse se négociaient à 57 et 58 fr. pour 100 fr. Dans cette grande dépréciation des valeurs de crédit , quelle ressource restait-il pour les relever? A mesure qu'un signe nominal se détériore, le numéraire se resserre, la circulation est arrêtée. L'argent , naguère si abondant , devint très-rare dans la triste époque de 1709; on payait un louis d'or jusqu'à 3G liv, en billets; les rapports entre le papier et le numéraire étaient hors de toutes proportions. Le surintendant Desmarets dut sérieusement s'occuper de cette situation du crédit ; le plan qu'il arrêta avait quelque chose d'ingénieux ; il se résuma dans ce principe : relever le papier, abaisser le taux de la monnaie. Si l'on en exceptait les sequins de Venise et les doublons d'Espagne, les louis et les écus de France étaient frappés à un taux plus fort que ceux de toutes les monnaies de l'Europe. L'inconvénient du titre trop élevé des monnaies fut toujours de balancer le change au profit de l'étranger qui spécule sur la pureté des pièces; on pouvait donc, sans bouleverser les rapports commerciaux, exhausser le prix des pièces d'or et d'argent; on leur donnait une plus grande représentation fictive. Ainsi le louis d'or, qui ne valait que 21 liv., fut porté à 23 liv.; reçu, qui ne représentait que 4 liv. 8 s., fut porté à 5 liv.,
et, par ce moyen, l'équilibre entre les différens signes de valeur fut rétabli. Un édit du conseil ordonna une refonte générale des monnaies d'après les taux adoptés; on admit comme paiement cinq sixièmes oret argent et un sixième eu billets; la refonte de 1710 embrassa une valeur de 360 raillions; ainsi près de 60 millions en billets de caisse rentrèrent au trésor, et le restant reprit sa valeur primitive ; l'opération eut un plein succès.
Les moyens de crédit en rente furent également agrandis ; on fit trois emprunts sur l'hôtel de ville ; l'un au denier 12 et au taux do 72 liv. pour 100 liv.; le second au denier 10, au taux de 90 liv. pour 100 liv. Ce dernier emprunt fut une espèce de tontine et de loterie en viager; le dernier survivant avait un lot de plus de 150 mille liv. de rente, et cet appât d'un gain par le hasard avait séduit un grand nombre de bourgeois de Paris. La tontine fit merveille, on y courait de toute part pour placeî son argent; l'emprunt fut couvert en moins de huit jours. Les rentes sur l'hûlel de ville étaient d'ailleurs comme le patrimoine de la bourgeoiï<ie; il y avait peu d'hommes de métiers et de corporations qui n'eussent quelque rente sur l'hôtel en Grève. L'intérêt était habituellement payé avec exactitude; mais dans ce» temps difficiles, on était en relard de deux ou trois quartiers; il y avait eu même des quartiers complètement retranchés; le surintendant Desraarets fît révoquer les arrêts de surséance ou de suppression. Lo irédit public se fondant tout entier sur l'accomplissement des obligations, Desmarets établit en principe que l'intérêt de la dette devait s'acquitter avant même les dépenses de l'Èlat, et cette mesure, fidèlement exécutée , donna une impulsion nouvelle aux rentes sur l'hôtel de ville.
Tout cela ne suffisait pas encore pour rétablir l'équilibre entre les recettes et les dépenses de la monarchie; le surintendant conçut l'idée d'un rachat de l'impôt par les contribuables; on ne pouvait agir ainsi pour la taille, sur laquelle il existait d 'jà de nombreuses délégations, ni pour les fermes, qui avaient été l'objet de ventes et de baux à longs termes ; on aurait*maiiqué à la foi des contrats. Le principe du rachat fut donc limité à tous les impôts libres encore, tel que la capitalion, les redevances sur les charges; on posa comme base de ce rachat que tout sujet du roi soumis à la capitalion, ou qui, pourva d'une charge, devait au trésor la redevance d'usage, pouvait se racheter de ccl impôt en payant le capital calculé à raison de quinze fois
la redevance; de sorte que l'homme taxé à une capitation de 10 fr. paierait une fois pour toutes 150 fr.; lui et ses enfans ne devaient plus être astreints au môme impôt. Ce rachat des contributions fut plus tard adopté en principe dans toutes les crises un peu violentes.
Un dixième où dîme de guerre devait être également levé sur tous les impôts; vieille idée que cette dîme , d'abord exclusivement religieuse, et qui, depuis la croisade deSaladin, s'était souvent perçue au nom des rois. La spécialité du dixième était de soulager les province* ^ui auraient le plus souffert des ravages de la guerre et des désolalions de la famine; ces provinces avaient obtenu des exemptions de taille ou de capitation. La dîme de guerre sur l'impôt devait produire 45 millions de livres ; elle fut exactement acquiltée par toutes les terres sans distinction de flefs ou de biens en roture; les dégrèvemens des provinces en souffrance ne s'élevèrent pas au taux de la dîme, qui fut exclusivement appliquée aux nécessités de la guerre : cette addition d'un dixième à tous .es impôts a été renouvelée depuis en plusieuri «rconstances difficiles; elle s'est même maintenue quand ces circon- «tances ont cessé. Ainsi, d'une part , le plan de Desmarets tendait à relever le crédit par l'exact acquittement de toutes les dettesde l'État; de l'autre côté, il augmentait le revenu par l'établissement plus large et plus complet de nouveaux impôts; quand le revenu s'accroît, les roies du crédit sont plus facilement ouvertes pour un Etat ; on prête avec abandon lorsque les receltes publiques deviennent plus riches et plus sûres.
A ces ressources on ajouta les dons volontaires, les votes, les of- 4'randes qui vinrent à cette époque raviver les forces épuisées de J'Ktat. Les corporations, les villes, se cotisèrent pour le service du roi ; le commerce s'était maintenu pendant la guerre ; la crise même de la disette du blé avait grandi les spéculations ; Celte et Marseille avaient vu de colossales fortunes par suite de limportation des blés; iSaint-Malo, Dunkerque , avait gagtié des sommes énormes avec les courses. Le con^eil du roi n'hésita point à s'adresser au commerce pour lui demander des secours dans la crise de la patrie. Les seul* négocians de Saint-Malo purent lui prêter 33 millions en numéraire, qui furent échangés contre pareille somme en billets de fermes et de services à l'intérêt de 10 pour 100; l'opération fut profitable à toutes les parties, car les bons furent acquittés exactement à leur terme. Il se lit dès lors un juste concours de service entre le trésor
royal et les particuliers : tout le monde eut des bénéfices parce que la circulation grandit.
Le numéraire reparut dans les négociations, assez abondant et plus facilement obtenu ; l'arrivée desnaviresde la mer du Sud, chargés de lingots d'or pour une valeur de 35 millions, aida les transactions du trésor : ces chargemens n'étaient point pour le compte du roi ; mais le crédit des billets de caisse était si parfaitement établi, que les commerçans et banquiers du Havre, de Bordeaux , de Dunkerque, firent porter ces lingots aux hôtels des monnaies, en échange du signe monétaire de papier. De telles masses d'or jetées dans la circulation la rendirent complète; môme en province, il fut fait pendant deux ans des efforts inouïs; il y eut un mouvement d'argent remarquable ; les dépenses du trésor s'accrurent, mais ces ressources grandirent en proportion. Si la campagne fut malheureuse, les cités actives et commerçantes firent des bénéfices considérables sur les spéculations de banque et d'argent, et par l'échange continu du papier contre les valeurs métalliques. C'est de là que date le mouvement du crédit public; le numéraire baissait de prix à raison que les signes de crédit grandissait.
11 a été nécessaire de bien développer les causes premières qui agirent sur le système financier de Louis XIV. Plusieurs principes posés par Desmarets sont restés comme la base fondamentale da crédit moderne : 1° l'exact acquittement de toutes les dettes anciennes pour préparer les esprits aux emprunts nouveaux ; 2° l'augmentation de l'impôt, des ressources et des revenus à mesure que le système d'emprunt s'agrandit ; 3° le paiement intégral de la rente constituée aux époques des divers contrats ; 4" l'élévation du papiermonnaie au taux même de la valeur métallique, à ce point que la préférence est accordée à la valeur en papier, plus facile à transporter; 5" l'abaissement du taux de l'intérêt, parla scrupuleuse exactitude dans l'acquittement du capital ; 6° l'appât offert aux prêteur» de toutes les combinaisons ou chances de hasard pour les attirer à l'emprunt que l'État se propose : c'est à l'aide de ces principes que le crédit moderne s'est élevé.
Quand on touche de près l'état de la France à cette époque , on s'étonne justement des merveilleux résultats obtenus par le surintendant Desmarets; le trésor n'avait pas les secrets d'un grand système de crédit se développant sur de larges bases ; rien n'était fixé,
pas même le taux habituel de l'intérêt; on venait de faire le premicF essai du papier-monnaie, l'État en sortait sans banqueroute; l'impôt était dur, comme en temps de guerre ; on défendait le territoire de la patrie. Toutes les opérations de crédit s'achevèrent au milieu de la plus triste pénurie des subsistances, alors qu'il fallait soulager certaines provinces, calmer les craintes générales et préparer l'avenir; on augmenta la dette de l'État, mais les théories modernes ont démontré qu'une dette publique n'est pas un élément irréparable de ruine. Desmarets avait compris le système de crédit ; il y avait crise et péril pour la France; lorsque la monarchie réviendrait à une période plus normale, rien ne serait plus aisé que de réparer les ravages en retirant successivement les billets de crédit de la circulation, sorte de rachat et d'amortissement progressif qu'un peu d'économie et d'ordre pouvait effectuer. Une époque de pacification allait s'ouvrir ;n'avait-oii pas l'espérance de la paix, et avec la paix celle d'une plus facile perception de l'impôt ? On peut dire que le gouvernement de Louis XIV se tira avec plus de bonheur de cette crise financière que tous les régimes qui lui ont succédé. Il n'y eut pas de banqueroute ; on ne recourut pas même aux arrêts de nécessité, aux réductions de la dette, aux suppressions de la valeur des billets monétaires; on passa péniblement ces temps de guerre en multipliant les ressources du crédit. Le surintendant fit face à tous les besoins d'une situation si menacée par la ligne militaire de l'Europe! Seulement les esprits n'étaient pa* assez avancés pour comprendre tous les avantages de ce système ; il en résultait que les ressorts du crédit étaient trop tendus, la première crise pouvait les briser. Avec les idées de Desmarets, il fallait une longue paix, un ordre parfait et continu dans les diverses parties du gouvernement; il fallait surtout que la confiance ne s'altérât jamais, ce qui était difficile avec le mystère qui présidait alors aux opération* de finances ! Publicité et crédit sont deux idées corrélatives.
il LOUIS XIT, SON GOUVERNEMENT