‹ Louis XIV (volume 2)Chapitre 18 sur 30 · GRANDEUR ET MORT DE LOGIS XIV · texte numérisé non relu

GRANDEUR ET MORT DE LOGIS XIV

Louis XIV >iein3rd. — Ses habitudes. — La cour à Versailles. —Mort de Catînat,

— de Vendôme, — du duc de Berry. — Contemporains du roi. — M™* ds Mainlenon et les princes légitimés. — Question de la régence. — Testament de Louis XIV, déposé au parlement. — Fêtes et dernier luxe de Versailles. ~ Ambassade de lord Ster. — L'envoyé persan. — Premier symptôme de maladie.

— Faiblesse. — Revue de la maison du roi. — Louis XIV s'alite. — Ses disposilioDS. — Grandeur dans la mort. — Sa longue agonie. — Le roi s'éteint.

Le roi touchait à sa soixante-seizième année ; les grands traits de la race des Bourbons ressortaient encore sur sa tête de vieillard, qui s'abaissait vers !a tombe ; le roi la relevait fîère et hautaine celte tête, quand il s'agissait de défendre la couronne et l'unité monarchique de la France ; c'est ainsi que Bolingbroke l'avait trouvé lors des négociations de Fontainebleau. Louis XIV avait pris un peu les habitudes paresseuses de l'âge ; il se levait tard, il aimait à recevoir et à manger au lit ou dans son large fauteuil, il s'y absorbait sous de vastes coussins en velours d'Utrecht; sa constitution était robuste; on ne lui avait connu d'autre infirmité que la douloureuse fistule qui l'avait tant fait souffrir dans ce passage difficile de l'âge mûr à la vieillesse. Louis XIV mangeait beaucoup ; le défaut d'exercice, cette absorption somnolente annonçait quelque crise redoutable dans la décrépitude; ensuite Maréchal, médecin de confiance, avait plus d'une fois remarqué des enflures aux jambes et des symptômes précurseurs de la gangrène ; il avait conseillé au roi de l'activité et des distractions à sa vie, afin d'éviter l'ennui et la préoccupation, maladie mortelle dan» l'époque avancée ^

' Journal du rèjne de Louis XI V . unu, 1712 à 171o.

La pluspoignante douleur pour un vieillard, c'est devoir se former autour de lui ce grand vide de ses contemporains, que la mort fauche de droite et de gauche : chaque matin on apprenait au lever du roi la fin d'un de ces courtisans qui avaient orné la jeune cour, alors que rubané lui-même, Louis XIV dansait aux brillants ballets de Saint- Germain ou de Versailles; les Clérembault, les Mirepoix, les Duras, tous ces noms étaient frappés en même temps. Catinat, le général parlementaire, l'homme de guerre des avocats, esprit médiocre trèsvanté, parce que les parties lui réservaient un rôle, Catinat mourut également; et un courrier d'E-pagne vint en deuil annoncer la mort de M. de Vendôme, digne en tout de la race de Henri IV. Vendôme avait glorieusement restauré la monarchie de Philippe V, lorsqu'il fut atteint d'un mal mortel ; il succomba n Vinaros dans le royaume de Valence, où l'on cherche en vain un monument pour celui qui sauva la maison de Bourbon en Espagne '.

Bientôt d'autres funérailles affligèrent la race royale : le duc de Berry , le petit-fils de Louis XI V , ce prince si gai , si aimant , suivit son frère et son aîné le duc de Bourgogne au tombeau. Le duc de Berry avait vingt-huit ans à peine; quelle était la cause de sa mort, après de si récentes douleurs? Marié avec la fille du duc d'Orléans , le jeune prince n'était pas heureux ; le caractère de sa femme lui était insupportable , à lui pourtant si bon , si confiant ^; on attribua sa mort à une veine rompue par suite de terribles vomissemens. C'étaient toujours ces tristes vomissemens qui avaient fait soupçonner le poison pour le duc de Bourgogne. Tandis qu'on portait son corps aux Tuileries, on venait d'apprendre que Marie-Louise de Savoie, reine d'Espagne, avait succombé; ainsi deux frères et deux sœurs allaient ensemble au tombeau ! les ducs de Bourgogne et de Berry, Marie-Adélaïde et Marie-Louise de Savoie. Combien la mort était pressée d'en finir avec la race royale ! La duchesse de Bourgogne laissait un seul enfant , le duc d'Anjou ; la reine d'Espagne , plus heureuse , avait eu trois infans , sans compter le prince des Asturies , l'aîné , héritier de la couronne de Caslille. Le roi Philippe V n'avait point pacifié encore son royaume ; Barcelone et les côtes de la Cata-

' Catinat mourut le 23 février, ci le duc de Vendôme le 11 juin 1712. Je passai à Vinaros en 1833, et j'y demandai quelque souvenir du duc de Vendôme ; il n'en existe aucun; l'Espagnol est paresseux, même pour la reconnaissance.

' La mort du duc de Berry est du 4 mai 1714.

logne résistaient pour la protection de leur liberté et de leurs antiques fueros. Quant au duc de Berry , il mourait sans postérité vivante; la duchesse était enceinte, et la cour attendait avec impatience la naissance d'un fils dans ce berceau en deuil.

Louis XIV supporta ces douleurs avec sa fermeté de roi ; il ne craignait pas la mort; il vit de ses yeux le corps bleuâtre de son petit-fils , et lui jeta de l'eau bénite dans les grandes pompes des royales funérailles ; sur l'avis de Maréchal, le roi défendit le deuil à Versailles; la vue de ces crêpes, de ces costumes noirs, rappelait trop au roi ses tristesses; il avait besoin de toute son énergie pour se préparer lui-même à fermer les dernières plaies de la France *. D'ailleurs la paix venait d'être signée à Utrecht et à Rastadt; le pays respirait, et pourquoi la cour se serait-elle séparée de la joie générale? Louis XIV avait pour principe que les rois ne s'appartiennent pas, et qu'ils sont inhérens à la monarchie : le deuil fut donc proscrit : dès ce moment Louis XIV prend plus de soin de la splendeur royale; il se couvre d'habits en drap d'or, il relève sa tête appesantie ; sa magnificence éclate sur ses justaucorps brodés de diamans et de rubis; il a besoin de prouver qu'il vit, moins par amour de l'existence, que pour constater qu'il peut présider encore au gouvernement de l'Etat. Quand on a conçu une grande œuvre , on a peine à se voir affaiblir avant qu'elle ne soit achevée; on se farde le visage, on se revêt de riches parures, pour faire croire à la vie de votre système et de votre pensée. Ce n'est pas le tombeau que l'on craint, mais le cœur se serre d'y descendre avant d'avoir accompli sa mission ; car toute intelligence s'en donne une, plus ou moins haute, en passant sur cette terre. Louis XIV multiplie les revues de sa maison militaire; chaque jour quarante dames des plus jeunes, des mieux parées, assistent à ses repas, sous les vastes galeries de Versailles'; on renouvelle les jeux, les ballets des temps de jeunesse, afin de distraire les derniers momens du roi , et de prouver aux étrangers que Louis XIV est plein de force et d'énergie politique ^.

Cependant les intimes du roi , les courtisans qui approchaient de

' Les pamphlets étrangers parlent de l'insensibilité de Louis XIV. Gazette de J.eyde, ann. 1714.

* Saint-Simon, ann. 1714.

» Journal de la cour, ad. ann. 1714. Les gazettes étrangères commencent & «'occuper de la santé du roi ; les journaux whigs de Londres et la Gazette do Lêijde , aiin. 1714 , annoncent sa mort comme très-prochaine.

sa personne, n'étaient pas sans reconnaître un aliaiblissement complet dans tout son être. Louis XIV ne se promenait plus que dilTicilement, ses jambes étaient enflées, et si on le voyait encore dans ses courses habituelles aux magniflques allées du parc, c'était dans un petit char traîné à mains , et souvent ses traits décomposés témoignaient des vives souffrances que le roi éprouvait ; il y avait paresse physique; l'intelligence seule demeurait forte , avec cette dignité souveraine que Louis XIV conserva jusqu'à son heure suprême. Dans ces circonstances , les idées de testament et de dispositions dernières vinrent naturellement préoccuper le prince qui savait le mieux préparer l'avenir ; ces idées devaient également se produire dans l'esprit des personnes plus immédiatement intéressées à la royale succession. L'unique héritier de la monarchie, faible rejeton de la grande race, allait rester mineur de quatre ou cinq ans ; il fallait une régence, un conseil, un gouverneur, et la prévoyance du vieux roi devait s'étendre sur tous ces intérêts de la monarchie. La cour s'était alors divisée en deux fractions distinctes : les princes du sang, de noble et légitime race ; à leur tête était le duc d'Orléans, le premier de cette haute lignée; avec lui marchaient les princes de (^ondé, de Conli, tout ce qui pouvait se vanter d'avoir un blason sijns le lambel de bâtardise. Les parlementaires, qui soutenaient les droits de la famille et la sainteté du mariage, appuyaient ce parti des princes du sang ; ils en défendaient les prérogatives héréditaires. Les ducs et pairs faisaient avec eux cause commune , par cette raison hautaine qu'ils ne reconnaissaient aux bâtards que le droit de siéger en vertu de leur titre de pairie , et non point par la qualité de la naissance *. Le second parti se composait des princes légitimés; tels étaient les ducs du Maine , le comte de Toulouse , fils naturel de Louis XIV ; ils avaient de leur côté l'influence toute-puissante de M*"* de Maintenon ; ce n'était pas seulenàent une vieille et douce tendresse de gouvernante qui portait ainsi M"^ de 3Iaintenon à soutenir les princes légitimés, mais Madame en concluait favorablement pour elle : si le duc du Maine et le comte de Toulouse étaient traités comme les fils légitimes, elle, M""' de Maintenon, ne devait-elle pas être reconnue comme reine de France et de Navarre ? c'était sa con"

' Voyez la dissertation de Saint-Simon sur le privilège des ducs et pairs ; Saintiinion était très-instruit de ces questions de privilèges, ad ann. 1714.

clusîon simple et naturelle ; là où il n'y avait plus de bâtardise, il n'y avait plus de femme de la main gauche. Un tel résultat était facile à obtenir, le roi avait une aveugle affection pour ses enfans naturels ; plus leur grandeur trouvait d'obstacles en sa cour, plus il attachait de prix à briser toutes ces résistances. Le pouvoir absolu met beaucoup de soin à réaliser même ses caprices, parce qu'ils constatent son autorité; la tendresse du roi et sa puissance étaient également intéressées dans cette question des enfans légitimés contre les princes du sang, qui avaient pour eux la sainteté du mariage et la pureté du blason.

Quand le roi vit encore s'effacer autour de lui sa postérité légitime avec le duc de Berry , quand cette jeune veuve eut mis au monde une Glle, Louis XIV prit prétexte de l'extinction possible de tous les membres de la maison de Bourbon , pour appeler ses bâtards à la couronne au cas où la ligne légitime serait éteinte. Cet acte était une solennelle sanction du traité qui séparait les couronnes de France et d'Espagne; elle était lointaine cette prévoyance, car il existait des héritiers des Condé, des Conti, et le duc d'Orléans lui-même avait un fils. Mais le roi avait passé sa vie entière à grandir les privilèges de ses bâtards ; ils étaient légitimés depuis plus de quarante années, il leur avait donné le même rang qu'aux princes du sang ; il leur avait assuré le pas sur les ducs et pairs du royaume en séance au parlement ; ce dernier acte de volonté toute-puissante et royale était un remanie* ment complet des lois fondamentales de la monarchie. Quoi! un bâtard sur le trône de France ! l'écusson fleurdelisé taché du lambel indélébile ! Il fallait que le roi eût le sentiment exagéré de sa force poiitique, pour croire qu'un tel acte aurait valeur après sa mort. Si la maison de Bourbon pouvait s'éteindre, les parlementaires soutenaient qu'on devait alorsrecouriraux primitives élections comme dans la race franque ; jamais on n'eût accepté un écusson entaché de bâtardise.

Cependant Louis XIV résolut, de sa suprême puissance, de changer les lois de sa monarchie ; l'ordonnance sur les princes légitimés est du mois de juillet 1714, la soixante-onzième année du règne du grand roi. Louis XIV y exposait, mais avec une sorte de timidité visible pour tous, les droits de fils légitimés. « Nous croyons, était-il dit, qu'en cas d'extinction de tous les princes du sang, l'honneur de succéder à la couronne apparliendroità nos princes légitimés '. » C'était

• Le lexte de l'ordonnance regisirée au parlement est curieux; en voici un e>-

de sa pleine puissance et autorité que le roi appelait ces princes à l'héritage de la couronne, par ordre de primogéniture; il donnait à leurs enfants des sièges en parlement , comme aux membres de la famille, alors même qu'ils n'auraient pas de pairie réelle attachée à leur nom. Louis XIV avait le sentiment trop profond de sa monarchie pour croire qu'un tel édit aurait son exécution dans l'avenir; il s'en exprima avec sincérité au duc de Berwick : « Cela durera tant que je vivrai, dit-il ; après moi, on n'en tiendra pas compte. » Le roi Yoyait juste ; jamais on n'aurait subi le gouvernement de la race bâtarde en France ; l'ordonnance eût été déchirée par les parlemens ; le roi exigea néanmoins qu'elle fût enregistrée avec toute la solennité des grands édits. Les princes du sang et les pairs assistèrent à la séance, le roi voulut que les ducs d'Orléans et de Bourbon et le prince de Conti sanctionnassent par leur présence, l'élévation soudaine et inouïe des bâtards de Louis XIV à leurs rang et prérogatives *.

Cet édit était à peine enregistré, qu'on vit au parlement M. Joly de Fleury, avocat général, convoquer de nouveau la cour en robes rouges pour entendre lecture des lettres closes du roi, adressées à Messieurs ; Louis XIV y déclarait : a Que tant de morts successivement arrivées avoient placé l'espérance de la monarchie sur la tête d'un enfant ; dès lors le décès du roi pourroit nécessiter un conseil de régence ; ce motif avoit déterminé Sa Majesté à tout régler par son testament, que le chancelier alloit déposer sur le bureau de la cour. » Yoysin, six années ministre de la guerre, venait d'être revêtu de la dignité de chancelier, en remplacement de M. dePontchartrain, affaibli par l'âge. Il s'avança dans la grande salle du parlement, et remit un papier signé aux quatre coins par le roi, cacheté de sept sceaux fleurdelisés, avec défense de les briser ; immédiatement l'avocat général

trait : « Nous avons dit, déclarons et ordonnons par le présent édit, perpétuel et irrévocable, que si dans la suite des temps tous les princes légitimes de notre auguste maison de. Bourbon venoicnt à manquer, en sorte qu'il n'en restât pas un seul pour être héritier de notre couronne, elle soit dans ce cas dévolue et déférée de plein droit à nos fils légitimés, et à leurs enfans et desccndans mâles à perpétuité, nés et à n«itre en légitime mariage, gaidant entre eux l'ordre de succession, et préférant toujours la branche aînée à la cadette, les déclarant par ces présentes capables, audit cas seulement de manquement de tous les princes légitimes de notre sang, de succéder à la couronne de France exclusivement à tous jiutres. » (Extrait des lettres patentes du mois de juillet 1714.) * Registre du Parlement, ad ann. 1714.

202 LOUIS XIV, SON COrVERNÎÎ.lïlîNT

Joly de Fleury communiqua cet acte de dépôt, en remerciant le seigneur roi de sa haute confiance en la cour de parlement. Aussitôt toute l'assemblée se mit à genoux pour prier Dieu de conserver les Jours de sa majesté, selon l'antique et bel usage. Ce testament fut donné au premier président qui le prit les mains gantées de soie; on constnu'sit aux archives du parlement une sorte de caveau de quatre pieds; le mur en fut scellé et recrépi, afin que personne ne pût toucher aux dispositions dernières de la volonté souveraine jusqu'après sa mort '.

Cette affaire du testament était une longue négociation menée à fin parle conseil intime qui environnait le roi ; à l'âge où était parvenu Louis XIV, il était presque impossible d'éviter une minorité, et par conséquent une régence ; le roi avait soixante-seize ans; le duc d'Anjou quatre années; on ne pouvait raisonnablement accorder que deux ou trois ans de vie h Louis XIV qui faiblissait rapidement ; la régence était un inévitable système après son règne. D'après les lois de la vieille monarchie, la régence résultait de deux sources bien distinctes : le droit ou l'élection ; par le droit, elle appartenait à la mère ou au plus proche parent ; par l'élection, c'était alors aux États- Généraux ou au parlement qu'il était donné de la déférer. Dans les deux hypothèses, le pouvoir venait au duc d'Orléans ; n'était-il pas le premier prince du sang? et si l'on recourait à la régence élective, Te parlement ou les États-Généraux ne la lui décerneraient-Ils pas également? C'était donc contre cette double nécessité que le roi avait voulu se précautionner. Après tous les bruits qui avaient couru sur M. le duc d'Orléans, et les notions qu'on avait recueillies en Angleterre * sur ses projets définitifs, comment livrer à M. le duc d'Orléans le royal enfant de la monarchie sans prendre cer'taines précaution» que signalaient l'opinion publique? comment le laisser maître et dépositaire de l'unique obstacle qui le séparait de la couronne? Était-ce politique? Ces motifs, exagérés encore par M"" de Maintenon et le duc du Maine, n'étaient pas sans valeur après tant de trépas rapides et extraordinaires, après les soupçons jetés sur le prince qui seul pouvait proflLer de la mort de ce frêle enfant. Était-il prudent de placer \in roi de quatre ans sous le pouvoir absolu d'un régent sans surveil-

' Registre du Parlement, ad ann, 1714.

^ Je publierii dnns mon livre Siir la régence les négociations entre Georges I*" tt M. le duc d'Orléans, même antérieurement à la mort de Louis XIV.

ET SES RELATIONS DIPT.OMATTQOES.. 2<ffe

lance et sans contrôle? devait-on donner la garde du roi à celui même qui avait tant intérêt à s'en défaire? Sans doute les conjectures étaient hasardées, il y avait intrigue de M"* de Maintenon et du duc du Maine, mais la pensée d'un conseil de régence était naturelle ; Louis XV, confié au duc du Maine, profondément hostile au duc d'Orléans, était en sûreté; il fallait établir un contrôle, une surveillance mutuelle, deux ennemis en face l'un de l'autre, et par conséquent intéressés à se surveiller et à se dénoncer dans tous leurs mauvais desseins sur la personne du roi.

Louis XIV constituait donc un conseil de régence composé de M. le duc d'Orléans, président, du duc de Bourbon, du duc du Maine, du comte de Toulouse, du chancelier de France, chef du conseil royal, des cinq maréchaux de Villeroy, de Villars, d'Huxelles, de TaU lard et d'Harcourt; des quatre secrétaires d'État, et du contrôleur général des finances. M. le duc d'Orléans était président de ce conseil de régence avec voix prépondérante en cas de partage des opinions; M. le duc du Maine avait la garde et sûreté du roi mineur, et pour cela M. de Villeroy, qui commandait la force militaire, devait recevoir ses ordres. La maison du roi obéissait au maréchal; en cas de mort du duc du Maine, le comte de Toulouse le remplacerait; tout acte personnel était interdit au duc d'Orléans, il ne pouvait agir que d'après le conseil de régence'. Le roi recommandait ensuite l'hôtei des Invalides, où tant d'infirmités s'étaient réfugiées après les longues

' « Voulons que toutes les affaires qui doivent être décidées par l'autorité du toi, sans aucune exception ni réserve, soit concernant la guerre ou la i)aix, la disposition, l'administration des finances, ou le choix des personnes qui doivent remplir les archevêchés, évèchés, abbayes ou autres bénéfices, dont la nomination doit appartenir au roi mineur; la nomination aux charges de la couronne , aux charges de secrétaires d'État et à celle de contrôleur général des finances; à toutes celles des officiers, tant des troupes de terre qu'offices de marine? et des galères; aux offices de judicature, tant des cours supérieures qu'autres et celles de finances; aux charges de gouverneurs , de lieutenans généraux dans les provinces, et celles des états-majors des places fortes, tant des frontières que des places du dedans du royaume, sans distinction de grandes et petites, qui sont à h nomination du roi, et généralement pour toutes les charges , commissions et emplois que le roi doit nommer, soient proposées et délibérées au conseil de régence; que les résolutions y soient prises à la pluralité des suffrages, sans que le duc d'Orléans, chef du conseil, puisse seul et par son autorité particulière, rien déterminer, statuer, ordonner et faire expédier aucun ordre au nom du roi mineur, autrement que suiv-rnt lavis du conseil de régence. » ( Extrait du testament, 2 août i714.j

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guerres, et la maison de Saint-Cyr, asile offert aux pauvres demoiselles nobles ; enQn, le maintien de l'unité monarchique et catholique qui avait coûté tant d'efforts à son règne.

Ce testament était plein de prévoyance et de sollicitude, c'était un des actes de la plus haute prudence de Louis XIV ; on reconnaissait le droit du duc d'Orléans , puisqu'il était chef du conseil , mais on ne déposait pas dans ses bras le seul débris de cette grande race décimée par la mort , et qu'on l'accusait d'avoir moissonnée. Oa plaçait la garde de l'enfant en mains sûres , on rendait les forces militaires indépendantes du chef du conseil ; si le duc d'Orléans avait la pensée du gouvernement , le duc du Maine tenait l'épée. Il y avait alors des craintes réelles sur l'avenir de l'héritier de la couronne , et l'ordre du roi de le conduire à Vincennes après l'événement, ne constate-t-il pas cette frayeur qu'on avait d'un mouvement dirigé par M. le duc d'Orléans ? Le roi comptait sur la fidélité des maréchaux et des capitaines des gardes, il les mettait sous la puissance du duc du Maine, car au besoin il serait essentiel de prêter main-forte contre les projets de M. le duc d'Orléans. Si donc il put y avoir des intrigues de M"" de Maintenon et du duc du Maine pour obtenir le testament, cet acte fut destiné tout entier à préserver la noble lignée; LouisXIY ne subit aucune violence pour ainsi régler le gouvernement de son Etat. Son instinct de roi lui disait que lorsqu'il n'y a entre le trône et vous qu'un faible enfant , on peut être tenté de briser l'obstacle. Le duc d'Orléans ne le fît pas , et c'est un de ses beaux titres dans l'histoire '.

Pendant que le roi suivait avec sang-froid et une noble dignité l'état de son gouvernement après sa mort , il n'oubliait pas les questions politiques qui intéressaient la France ; il venait de conclure un traité de subsides avec la Bavière et l'électeur de Cologne, pour s'assurer la prépondérance en Allemagne ; le cabinet de Versailles resserra plus intimement ses liens avec la Suisse par une capitulation nouvelle ; la neutralité helvétique protégeait les frontières de l'Est, et facilitait par le Piémont une influence en Italie ' ; enfin la France présida

' Je dois rappeler que dans l'assemblée constituante, lorsque la question delà régence fut discutée avec une si haute supériorité, les raisons données dans le testament de Louis XIV furent reproduites par les hommes les plus éclairés de l'assemblée. En Angleterre, ces mêmes motifs furent développés en faveur de la régence élective , déférée par le parlement au prince de Galles.

* Ce traité fut signé le 9 mai 1715, à Solcure , et ratifié le 20 du même mois.

comme médiatrice aux traités de barrières entre la Hollande et l'Empire, la Bavière et l'Autriche. Le cabinet de Versailles avait ainsi repris son ascendant diplomatique ; la France avait subi tant de revers qu'elle avait besoin de rendre témoignage de sa force.

La question la plus grave s'agitait avec l'Angleterre , et c'est dans ces négociations de cabinet qu'il fallait joindre l'habileté à l'énergie diplomatique. La reine Anne venait d'expirer d'une apoplexie; elle jetait les yeux sur la grande pendule de Windsor, lorsqu'elle tomba subitement dans les bras de milady Masham; les whigs prévoyaient depuis long-temps la mort de la reine , et déjà ils s'étaient mis en rapport avec Georges , duc de Brunswick-Lunebourg , appelé par la loi protestante à la couronne d'Angleterre * ; le ministère du comte d'Oxford et de Bolingbroke s'était divisé, la réaction du système réformé se faisait partout sentir. Georges I", à son avènement , avait déclaré qu'il ne gouvernerait que par les whigs , alors désignés sous le titre de parti hanovrien ; les tories étaient obligés de fuir le sol de l'Angleterre; Bolingbroke, le duc d'Ormond , venaient habiter la France. Le principal grief qu'on leur opposait, c'était le honteux traité qu'ils avaient conclu , disait-on , avec Louis XIV; le comte d'Oxford , Bolingbroke , M. Prier lui-même , était sous le coup d'une accusation parlementaire, et les whigs, pour soutenir le roi hanovrien envers le parti des jacobites et les tories, firent des lois de proscription contre tout ce qui n'était pas dévoué à la révolution de 1688 , à ce point que les réunions de plus de six personnes furent interdite?^ La paix d'Utrecht était un acte tout entier dans l'esprit du torysme ; un mouvement réactionnaire devait se manifester contre la France , et le comte de Stair fut envoyé ambassadeur à Paris. Le comte de Stair était un écossais à la mine hautaine , le nez au vent comme la race de Macdonald nous l'a transmis , avec le front bombé des montagnards. Le comte de Stair , qui n'avait pas été officiellement admis auprès de Louis XIV, ne savait contenir ni sa fierté ni sa langue à la manière des Écossais, habituellement chevaleresques et parleurs ; les whigs lui avaient donné pour mission de suivre toutes les phases

' Georges-Louis, proclamé roi d'Angleterre sous le nom de Georges ï" , était fils et successeur d'Ernest-Auguste , électeur de Hanovre ; il était né le 28 mai 1660, et fut couronné à Westminster le 31 octobre 1714. On lit dans plusieurs pamphlets jacobites qu'il y avait en Europe quarante-cinq personnes plus près du trône de la Grande-Bretagne que le piince Georges de HanoTre.

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de la politique et de la vie du roi vieilli , et de s'aidor au besoin du mécontentement contre le pouvoir royal en faveur du duc d'Orlé!»rw.

Par le traité d'Utrecht , la France s'était engagée à détruire le port de Dunkerqne, triste nécessité de la paix générale ; le roi n'avait rempli qu'accidentellement cette clause si dure ; en même temps il faisait rétablir un canal de communication à Mardick ; d'après ie Mémoire du comte de Stair , il était entré encore cette année six à sept cents navires dans le port de Dunkerque; le traité d'Utrecht était-il ainsi complètement exécuté * ? Le roi ordonna à M. deTorcy d'expliquer toute la conduite de son cabinet au comte de Stair; Selon M. de Torcy , « les Anglois connoissoient mal les localités; les ouvrages accomplis au canal de Mardick n'avoient rien de commun avec les fortifications de Dunkerque ; » et comme l'ambassadeur insistait dans une audience particulière, le roi, relevant sa tête avec fierté, lui dit : « Monsieur l'ambassadeur, j'ai été toujours le mattpc chez moi , souvent je l'ai été chez les autres, ne m'en faites pas souvenir.» Quand Louis XIV tenait des paroles si hautaines au comte de Stair , c'est qu'il avait avis des intrigues secrètes de l'ambassadeur des whigs avec le parti parlementaire et M. le duc d'Orléans. Le comte de Stair , un des confidens dévoués de Georges I", avait eu mission , de la part du cabinet anglais , de préparer les élémens d'unf révolution qui mettrait le pouvoir dans les mains du duc d'Orléans et de la fraction parlementaire. Une révolution à la manière de 1688, en France, convenait parfaitement à la maison de Hanovre; elle sanctionnait ses droits ; elle assurait son pouvoir; elle déterminait à tout jamais l'alliance de la France et de l'Angleterre ; elle empêchait enfin les tentatives des Stuarts sur le trône usurpé par Georges I" *.

Marly et Versailles ne se ressentaient pas des souffrances du roi et de cet affaiblissement de la santé au vieil âge. Les fêtes et les galas se multipliaient ; des édits de soulagement pour l'impôt avaient jeté quelque joie parmi le peuple ; la cour oublieuse se livrait aui dissipations et aux plaisirs; Louis XIV faisait des efforts sur lui-même pour y assister ; les affaires de la France n'étaient pas tellement finies que le roi pût mourir ; on craignait le monarque en Angleterre ; lord Stair suivait avec une grande sollicitude tous les accidens de la vie du

* Note du comte de Stair à M. de Torcy. 2 Papiers de M. de Torcy, aun. 1714.

roi ; la moindre indisposition était l'objet d'une dépêche *. On entrevoyait une minorité orageuse , et les whigs comptaient alors interpréter dans le sens de leur pouvoir les conventions d'Utrecht arrêtées par les tories; Louis XIV le savait bien, et voilà pourquoi il mettait tant de soins à constater qu'il pouvait vivre long-temps encore. Le roi à son souper dit à haute voix : « Si je continue à manger d'aussi bon appétit que je fais présentement, je ferai perdre une foule d'Anglois qui ont fait de grosses gageures que je dois mourir le 1" septembre prochain *. » Le roi affectait une vive gaieté; et dans l'audience qu'il donna au prétendu envoyé de Perse, il voulut qu'on déployât les magnificences de Versailles, comme au temps de sa jeunesse et de sa vigueur; lui-même se revêtit de ses habits de pompes; il avait un justaucorps gris , brodé de diamans et de pierres scintillantes, telles qu'escarboucles, rubis, topazes; le roi relevait sa tête avec un reste de force et de fierté ; il répondit à Mehemet-Rizza-Bey , et il voulut que toute la cour allât s'égayer à l'hôtel de cet envoyé, homme de haute stature et de mine superbe ' ; Louis XIV se fît conter par les courtisans les coutumes de Rizza-Bey , et comment, assis au milieu des coussins et des tapis de Perse, il mangeait sur un cabaret de porcelaine de Chine et sur une étoffe cramoisi et or, des andouillettes au sucre , pêle-mêle avec des poires , du beurre , du fromage et des confitures. Le roi prit beaucoup de plaisir à ces récits de M. de Torcy, qui faisait les honneurs de Versailles à Mehemet-Rizza-Bey.

' Les feuilles de Hollande et les journaux anglais sont remplis de nouvelles sur raflFaibli?sement de la santé du roi et sur la mort prochaine de Louis XIV. Voyez ad ann. 1715.

" J'ai trouvé cette anecdote dans un manuscrit sut la régence, qui existe^ la Bibliothèque du Roi (Fonds nouveau). Ce manuscrit n'est pas coté.

* Rizza-Rey arriva le 26 janvier 1715 à Charenton ; le roi lui envoya ses carrosses, et le 12 février il eut son audience publique de Louis XIV ; on ne peut dire }e luxe déployé à cette occasion ; ce ne furent partout que broderies magnifique?, babils couverts de diamans et de pierres précieuses; les courtisans cherchèrent à rivaliser avec Rizza-Bey, qui changeait six fois de vêtemens par jour, tous d'étoffes à fond d'or et d'argent, s'il faut en croire les mille récits des contem|ioriïms. Plusieurs mémoires assurent que Rizza-Bey n'avait pas la qualité d'aiubasj>a(l«««r ; c'était, disent les uns, un simple intendant de province; selon les autres, un marchand d'Ispahan déguisé. Quoiqu'il en soit, les fêtes furent brillantes h Versailles et l'on peut voir à la Bibliothèque royale (cabinet des estampes) différentes gravures destinées à perpétuer cette réception ; rien de plus bizarre que les tournures guindées de l'ambassadeur et des gens de sa suite; rien de grotesque comme leurs grandes robes chamarrées de dessins, et leurs bonn«ts pointus qui avaient plus d'une aune de longueur.

Le 3 mai , le roi se leva de bonne heure pour observer une étonnante éclipse du soleil ; la terre fut pendant quinze minutes enveloppée d'épaisses ténèbres, et il fit un froid de deux degrés sous zéro. Ces révolutions des astres étaient interprétées dans le sens d'une mort prochaine du roi ; lorsqu'apparaît une étoile échevelée, une comète flamboyante, un dérangement dans l'ordre éternel, le peuple effrayé se reporte sur quelques-unes de ces têtes puissantes qui sortent également de l'ordre habituel de la vie et de l'intelligence, les confond dans ses alarmes ; il croit que le monde physique ne se dérange que pour annoncer une grande crise dans l'ordre moral des sociétés. Cassini était venu à Marly avec ses instrumens , et tous les honneurs furent pour lui ; cette journée fatigua Louis XIV, qui soupa chez la duchesse de Berry ; il s'y trouva mal à l'aise, et se coucha vers huit heures. Le bruit se répandit aussitôt que sa majesté était sérieusement malade ; les ambassadeurs expédièrent des courriers à leurs cours ; le roi le sut , et pour faire taire tous ces bruits encore , il ordonna une revue de sa maison qu'il passerait en personne. C'était le 20 juin ; les compagnies de gens d'armes et de chevau-légers dans leur magnifique équipage, se déployaient devant la terrasse du château de Marly * ; on vit bientôt descendre du perron ce roi, vieillard vénérable, s'appuyant sur son jonc à pomme d'or incrusté; il monta aussi prestement à cheval qu'il le put, et se tint à la face des ambassadeurs pendant plus de quatre heures ; le lendemain il voulut assister aux chasses, passer de nouvelles revues ; il avait besoin de prouver qu'il vivait ; et ce fut pourtant dans cette prescience d'une mort prochaine qu'il quitta Marly et vint habiter Versailles; il lui fallait pour tombe les pavillons de marbre qu'il avait élevés avec tant de pompes; comme les rois d'Egypte , il souhaitait abriter son cadavre sous des merveilles de pierre qui étonnent les vivans.

La Saint-Louis approchait ; la veille de cette antique fête, le roi tint son grand couvert, mais la pâleur de ses traits, la maigreur de sa physionomie, tout annonçait la décomposition rapide de ce corps dont le roi abusait depuis deux mois pour lui donner l'apparence de la vie; à la fin du grand couvert, il se trouva mal, tomba en défaillance avec une fièvre brûlante. Le lendemain se sentant un peu mieux, le roi voulut que la musique et les douze violons de sa chambre jouassent des airs doux et gais ; il fit tirer les tentures de la porte pour mieux ' Mercure galant, ad ann. 1718.

les entendre * ; le soir il manda auprès de lui le maréchal de Villeroy, le fidèle exécuteur des ordres militaires ; il l'invita à prendre toutes les précautions nécessaires pour que les régimens des gardes fussent prêts à agir au cas où le duc d'Orléans et les parlementaires feraient quelques mouvemens contre l'autorité du conseil de régence; il ajouta : « Maréchal de Villeroy, je sens que je vais mourir ; quand ce sera fait de moi, conduisez votre nouveau souverain à Yincennes, et faites exécuter mes volontés. » Il écrivit alors un premier codicille : il ordonnait que Louis XV serait conduit à Vincennes, et qu'on mettrait les gardes sous les ordres du maréchal de Villeroy, précaution essentielle afin de placer les forces militaires en dehors du duc d'Orléans*. Le 26 août, la fièvre devint violente et sa tète se perdit un moment ; quand il reprit ses sens , le roi demanda avec instance à s'unir à l'Église par le viatique, mystérieuse initiation du chrétien, et par la sainte onction, pieuse pratique qui prépare les membres du corps à se mêler avec la terre, la nourrice commune ; le cardinal de Rohan et le curé de Versailles administrèrent ces derniers sacremens. Le roi ayant retrouvé un peu de force, écrivit en quelques mots un nouveau codicille ;'il nommait la duchesse de Ventadour gouvernante de l'enfant royal, et l'abbé de Fleury son précepteur ^. La préoccu-

• Journal des derniers instans du roi, par Lefèvre , ann. 171S.

^ « Le jeune roi, allant à Vincennes, passera par Paris et ira au parlement pour y être fait l'ouverture de mon testament, en la présence des princes ducs et pairs et autres qui ont droit ou qui voudront s'y trouver. Dans la marche pour la séance du jeune roi au parlement, le maréchal de Villeroy donnera tous les ordres pour que les gardes-du-corps, les gardes françaises et suisses prennent les postes dans les rues ou palais que l'on a accoutumé de prendre lorsque les rois vont au parlement, en sorte que tout se fasse avec la dignité et la sûreté convenables. Après que notre testament aura été ouvert et lu, le maréchal de Villeroy mènera le jeune roi avec sa maison à Vincennes , oii il demeurera tant que le conseil de régence jugera à propos. » (Extrait du codicille du 13 août 171o.)

* « Le maréchal de Villeroy aura le titre de gouverneur, suivant ce qui est porté par mon testament ; il aura l'œil sur la conduite du jeune roi, quoiqu'il n'ait pas encore sept ans, jusqu'auquel âge de sept ans accomplis la duchesse de Ventadour demeurera, ainsi qu'il est accoutumé, gouvernante et chargée des mêmes soins qu'elle a à présent. Je nomme pour sous-gouverneur Sommeri, qui l'a déjà été du dauphin mon petit-hls, et Geofl'reville, lieutenant-général de mes armées. Au surplus, je confirme tout ce qui est dans mon testament, que je veux èlro exécuté en tout ce qu'il contient. » (Extrait du codicille fait à Versailles le 13 août 1715.) — « Je nomme pour précepteur du dauphin le sieur de Fleury, ancien évèque de Fréjus, et pour confesseur le père Letellicr. Signé Loris. » (Codicille du 23 août 1713.)

2tO LOUIS XIV, SON GODVERNEMENT

pation du roi se concentra dès lors sur cet enfant ; c'est sa pensée de mort; après avoir établi l'unité du pouvoir, il veut constituer l'uBité dans la race royale.

Quand Louis XIV s'avançait à grands pas vers la tombe, tous les yeux se portaient sur M. le duc d'Orléans : la vieille loi monarchique lui déférait la régence, et l'on a vu les précautions prises par le testament du roi afin de resserrer la puissance du futur régent. Le caractère personnel de M. le duc d'Orléans ne se prêtait pas aux oppositions hardies, aux entreprises soudaines et décisives; il craignait le roi ; sa position n'était pas bonne à la cour, et parmi le peuple les accusations d'empoisonnement ne s'étaient pas entièrement effacées ; M"* la duchesse d'Orléans était plus altière, elle avait empruiité à sa bâtardise un certain dépit de cœur qui la portait aux volontés vigoureuses; M"" la duchesse de Berry, veuve si récente, avait une hauteur de sentimens qui devait dominer son père, en le poussant vers déplus fermes résolutions. M. le duc d'Orléans avait eu connaissance du testament de Louis XIV par les confidences que lui en avait faites le nouveau chancelier Voysin ; ce testament lui enlevait par le fait la plénitude de ses droits; c'était un bouleversement dans l'ordre et le gouvernement de la régence ; mais aurait-on le courage de s'y opposer et de protester ? Une démarche aussi décisive n'était pas dans l'esprit du duc d'Orléans; toutefois des précautions furent arrêtées.

Dans la vie politique de certains caractères, il ne faut point chercher une opposition franche, directe; ils veulent bien profiter d'une situation, mais ils ne brusquent rien pour la faire arriver plus tôt; ils s'arrangent et patientent. Tel fut M. le duc d'Orléans ; jamais il n'aurait bravé la volonté de Louis XIV, môme au lit de mort ; mais toutes les mesures furent concertées néanmoins pour en détruire l'effet. M. le duc d'Orléans caressa plusieurs des éléniens d'opposition d'abord, et s'en servit à ses desseins. A l'étranger il s'assura l'appui de l'Angleterre ; immédiatement après son arrivée à Paris , lord Stair s'était mis en communication avec le prince; les whigs , le parti hanovrien et hollandais avaient intérêt à se donner une force dans le cabinet de Versailles , afin d'empêcher surtout les tentatives des jacobites. Georges V venait de ceindre la couronne d'Angleterre ; il était de maison étrangère, et son premier besoin devait être de pousser au pouvoir M. le duc d'Orléans. Dus dépêches secrètes disent même que lord Stair avait mission d'entraîner M. le duc d'Orléans à tenter en

France une révolulioQ parlementaire à la manière du mouvement de 1688 '. Le caractère du prince n'était pas assez ferme pour essayer une telle entreprise , d'ailleurs les esprits n'y étaient pas préparés; et pour qu'un homme puisse changer l'ordre politique, il faut que tout j soit disposé.

En France, le duc d'Orléans se servit de deux opinions pour lutter contre les princes légitimés et la forme de régence que le roi voulait lui imposer. D'abord l'élément janséniste; M. le duc d'Orléans n'avait pas une grande croyance, il se mêlait déjà aux principes de l'école philosophique ; rien n'était plus opposé à ses mœurs faciles et dissolues que les doctrines jansénistes; néanmoins M. le duc d'Orléans se Ht le partisan du jansénisme , il s'unit avec tous les mécontentemens de l'école de Port-Royal , il caressa les Noailles et les ducs et pairs dégoûtés de la cour; la cabale était passée alors à l'esprit, au bavardage, comme il arrive toujours aux époques épuisées et de décadance; les parlementaires relevaient la tète, et M. le duc d Orléans se lia intimement avec les chefs et meneurs de la magistrature. Ainsi le triple intérêt de l'Angleterre , du jansénisme et du parlement, soutenait les droits de M. le duc d'Orléans contre les dernières dispositions de Louis XIV ; je répète que ces partis l'auraient poussé même au besoin vers une révolution de 1688 , et en cas de mort du duc d'Anjou , ils étaient disposés à l'appuyer ostensiblement , à i'exclusiou de la maison d' Espagne.

11 était là sur son lit de souffrance , ce grand roi qui avait passé sia longue vie dans la forte lutte pour soutenir l'unité monarchique ; le 26 août au soir, il avait fait approcher de lui M. le duc d'Orieans, c'était après la pieuse solennité du viatique et de l'extrêmc-uncliou ; Louis XIV parla un quart d'heure environ à son neveu ; ti l exhorta au plus fidèle et sincère dévouement envers le royal eniani qui allait «uccéder au Irone. Le duc d'Orléans fondait eu larmes en écoulant ce vieillard sur son lit d'agonie, s'eutretenaulùe l'avenir de la mouajchie comme s'il était en pleine et vigoureuse sauté ; le duc d'Orléans lui promit à genoux de maintenir la légitime succession, et sou visage baigné de pleurs fut remarqué par tous les courtisans ^. Le roi appela

' Les Gazettes anglaises et hollandaises l'y poussaient ouvertement. Gazette de Leyde, ann. i/lo.

^ Le duc d'Orléans rapporta en plein parlement que Louis XIV lui avait parlé contre le testament et le codicille : mais celle assertion était toute de circonstance ; je donnerai sur ces faits des détails curieux dans mon travail sur la régence | époque de réaclion.

successivement le duc du Maine, le comte de Toulouse; il manda plusieurs fois surtout le maréchal de Villeroy, chargé de préparer les mesures militaires qui devaient suivre le premier avènement du jeune roi Louis XV; et quelques minutes après, M""' de Ventadour, gouvernante de l'enfant si frêle qui porterait la couronne s'avança près du lit de douleur; le roi se leva sur son séant , il prit le duc d'Anjou dans ses bras décharnés , et le bénit de ses mains jaunes et flétries ; alors, d'une voix forte encore, Louis XIV lui dit : « Mignon, vous allez être un grand roi, mais votre bonheur dépendra de la soumission à Dieu, et du soin que vous aurez pris de soulager vos sujets; il faut pour cela que vous évitiez autant que vous le pourrez de faire la guerre , c'est la ruine des peuples ; ne suivez pas le mauvais exemple que je vous ai donné sur cela ; j'ai souvent entrepris la guerre trop légèrement, et l'ai soutenue par vanité; ne m'imitez pas, et soyez un prince pacifique ; que votre principale application soit de contenter vos sujets ; profitez de la bonne éducation que M""^ la duchesse de Ventadour vous donne ; obéissez-lui et suivez les bons sentimens qu'elle vous inspire. » Puis, autant que la balustrade d'argent le permettait , le roi fit approcher M"' de Ventadour et ajouta : « J'ai bien des reraercîmens à vous faire , 3Tadame , du soin avec lequel vous élevez cet enfant, et de la tendre amitié que vous avez pour lui ; je vous prie de la lui continuer , et je l'exhorte à vous donner toutes les marques de sa confiance. »

Quand le roi faisait tant d'efforts pour mourir encore digne de sa race , la maladie poursuivait ses affreux ravages; la grangrène s'étendait du pied au genou et gagnait la cuisse; tout espoir était perdu; le roi n'avalait plus que quelques cuillerées du liquide qui soutenait son corps débile et maigre à faire trembler ; il continuait à travailler, tantôt avec M. de Torcy, tantôt avec le chancelier, afin que rien ne fût en retard dans l'expédition des dépêches; il voulait en finir avec les affaires de son gouvernement comme avec les scrupules de sa conscience, il désirait ne rien laisser en arrière. Peu de personnes approchaient de lui , la société le fatiguait; M"" de Maintenon seule passait le jour et la nuit auprès de son lit , mais avec ce ton froid et sec, cette habitude des soins domestiques qui ne distingue pas l'état de santé et de la maladie , la gaieté ou la tristesse ; c'était une gardemalade sans aucune sensibilité; le roi ne lui dit qu'un mot peu agréable sans doute : « Ce qui me console , madame , c'est que

bientôt vous me rejoindrez . » M"' de Maintenon se mit à son prie- Dieu et semblait assister indifférente à ce spectacle.

Le roi , se sentant de plus en plus défaillir , fit appeler tous les courtisans , ses nobles amis , ces vieux gentilshommes qui avaient si souvent sacrifié leur vie pour leur maître , et d'une voix ferme il leur accentua ces belles paroles : « Messieurs , je suis content de vos services, vous m'avez fidèlement servi et avec envie de me plaire; je suis fâché de ne pas vous avoir mieux récompensés que je n'ai fait , les derniers temps ne me l'ont pas permis ; je vous quitte avec regret; servez le dauphin avec la même affection que vous m'avez servi ; c'est un enfant de cinq ans qui peut essuyer bien des traverses , car je me souviens d'en avoir beaucoup essuyé pendant mon jeune âge ; je m'en vais , mais 1 État demeurera toujours ; soyez-y fidèlement attachés , et que votre exemple en soit un pour tous mes autres sujets ; soyez tous unis et d'accord; en l'union est la force d'un Etat ; suivez les ordres que mon neveu vous donnera ; il va gouverner le royaume , et j'espère qu'il le fera bien; j'espère aussi que vous ferez tous votre devoir, et que vous vous souviendrez quelquefois de moi. » En écoutant ces dernières et nobles paroles, toute l'assemblée fondait en larmes ; Louis XIV, portant ses yeux sur une glace , vil deux serviteurs qui sanglottaient au pied de son lit : « Pourquoi pleurez-vous? dit le roi, est-ce que vous m'avez cru immortel ? pour moi je n'ai jamais cru l'être , et vous devez être préparé à me perdre. » Ensuite il fit signe à Pontchartrain d'approcher ; « Quand je ne serai plus , je désire que mon cœur soit placé à côté de celui de mon père , dans la maison professe des jésuites ; dites au grand maréchal des logis de préparer les appartemens de Vincennes pour le roi (il se reprit) , pour le duc d'Anjou ; l'air est ici mauvais , et Vincennes est parfaitement ^itué. »

Ce sang-froid dans l'agonie était-il un majestueux courage de l'homme , ou le résultat de cette foi religieuse qui élève le cœur? Louis XIV avait deux sentimens au plus haut degré , la conscience de sa mission de roi, la croyance mystérieuse et absolue dans les promesses du catholicisme ; sa mission de roi , il la remplissait ; sa croyance , il en donnait le témoignage , et cela fortifie à l'heure de la mort; c'est à ce moment qu'il faut attendre l'homme et son énergie. Tous les derniers instans de Louis XIV sont marqués de

' Journal de la mort de Louis XIY, parLefèvre, ad ann. 1715.

puissance ; il ne veut pas mourir tant que sa mission n'est pas finie, il monte à cheval, il se montre à Versailles à la face de l'étranger qui fait des paris pour son trépas; quand tout est accompli , il raisonne Iheure de sa mort avec le sang-froid du voyageur qui abandonne une terre amie pour atteindre la patrie éternelle ; il obéit avec résignation à ses médecins qui le font souffrir sans le préserver ; un Provençal nommé Brun arrive, avec l'assurance de la race méridionale, offrir un élixir de longue vie qui doit sauver les jours du roi; le vieux monarque l'essaie, sans se dissimuler que tout est fini : a C'est inutile , mais j'obéis * , » voilà ses paroles. Louis XIV prouva que les Bourbons savaient mourir. On a dit que, comme Louis XI, Louis XIV se fardait de rouge pour faire croire à sa forte santé, et qu'il demandait à vivre par crainte de la mort; c'est ainsi que les petites âmes défigurent la conscience des hommes qui se donnent une mission ; il est poignant de quitter la vie quand une œuvre n'est pas achevée. Le vulgaire Saint-Simon peut méconnaître la pensée intime de ces caractères qui , se proposant une grande tâche , voient leur existence brisée sans l'accomplir; le désespoir est alors au cœur, on s'agenouillerait devant la mort impitoyable pour lui demander un répit, on la supplierait les mains jointes pour qu'elle vous accordât un jour, un mois, un an encore ; et ce n'est pas pour son misérable corps que l'on prie , mais pour cette pensée intellectuelle qui vous brûle et qu'on ne peut laisser complète après soi.

La mort vint pour Louis XIV le 1" septembre 1715; il avait soixante-dix-sept ans moins quatre jours, et quand Fagon tremblant fut passé sa tabatière d'ébène sur la bouche du roi mourant pour recueillir le dernier souffle, le chambellan de France s'écria ; « Le roi est mort , messieurs. » Les portes des somptueux appartemens de Versailles s'ouvrirent; l'on vit s'avancer un enfant de cinq ans, revêtu du cordon bleu sur son justaucorps violet; M"'" de Ventadour !e tenait par la main , et cette multitude de courtisans , de seigneurs, de braves et nobles gentilshommes, fit entendre ce cri d'antique dévouement : « Vive le roi , Louis XV du nom, notre seigneur et maître! » Ainsi le voulait le vieil usage de la monarchie.

' Journal des derniers momens de Louis XIV, par Lefèvre, ad ann. 1715.

RÉSmiÉ.

La magnifique période du règne de Louis XIV embrasse matériellement un espace de soixante-douze années (1643-1715), mais son gouvernement réel, l'influence de son génie, ne se manifeste que depuis l'année 1661 jusqu'à sa mort. La Fronde est une époque à part, elle s'agite sous l'action du cardinal Mazarin, comme le gouvernement de Louis XIII s'était développé sous la main puissante de Richelieu ; la véritable administration de Louis XIV commence nprès sa vingt-unième année, à cet âge d'impétuosité et de vigueur où l'homme se montre dans la plénitude de ses facultés.

A travers les faits épars de la plus vaste des administrations, quelques caractères généraux se révèlent aux études sérieuses. Le règne de Louis XIV fut une réaction forte et violente contre les idées et les sentimens de la Fronde; le roi vient d'assister 5 ce spectacle de désordre et d'anarchie dans le pouvoir, il paraît préoccupé d'une seule pensée, c'est de restaurer l'unité dans le gouvernement, comme la nationalité dans un j;ayssi morcelé par ses administrations de provinces ; il brise les résistances, il a haine de tout ce qui peut s'opposer à sa volonté royale; il marche au despotisme moins par goût et par une certaine habitude de l'âme, que par la nécessité irapérative de sa situation. Toutes les tètes un peu fermes, un pea hautes, qui arrivent après les révolutions, s'emparent du pouvoir absolu ; c'est leur mission et leur droit ; ne faut-il pas mettre un frein aux opinions frémissantes? D'ailleurs l'hiistoire politique procède toujours par action et réaction ; le travail de l'humanité est comme

l'œuvre des géans de l'antiquité païenne ; la boule lancée revient au raêrae point, l'orgueil seul des générations leur fait croire qu'elles avancent dans l'infini.

Voilà donc l'unité de gouvernement et la nationalité française rétablies ; Louis XIV veut élever la suprématie morale de la royauté ; jusqu'alors les rois avaient abandonné l'administration des affaires publiques à un ministre chef du conseil ; tels avaient été Richelieu, Mazarin ; Louis XIV change cet ordre, il devient lui-même la force de son gouvernement; il brise Fouquet, qui avait l'ambition de remplacer l'influence de Mazarin et de jouer le rôle de ministre dominant ; il prend Colbert et Louvois, simples commis, mais habiles; Colbert accepte sa situation, il attribue tout au roi, rapporte tout à lui, et conserve son crédit, tandis que Louvois, l'homme d'État avec une volonté tenace, est à chaque moment menacé dans son pouvoir; on sent qu'il gêne Louis XIV, la mort seule lui évite une disgrâce fatale.

C'est ce besoin d'être obéi sans contrôle qui porte Louis XIV à préférer la bourgeoisie pour la délégation de son pouvoir ; il a peur de la fierté et de l'esprit d'insubordination des gentilshommes, il craint la résistance ; il trouve plus de souplesse dans la classe moyenne ; ses intendans, ses ambassadeurs, ses financiers, sont habituellement choisis parmi les parlementaires et les traitans, il ne veut pas de nobles pour ses ministres ; le titre de secrétaire d'État n'exprime plus que l'idée de simple commis, il réserve les gentilshommes pour la guerre. Louis XIV mêle autant qu'il le peut les deux classes. Comme tous les hommes fortement préoccupés de leur pouvoir, il marche à l'égalité pour tout ce qui n'est pas lui ; il sait que la liberté ne se maintient que par les rangs; quand il n'y aura plus de hautes têtes, l'action sera d'autant plus facile; il n'y a pas de despotisme lorsque l'égalité de rangs n'est pas établie comme un niveau.

La conséquence de la politique de Louis XIV était donc la substitution de la monarchie administrative à la monarchie provinciale ; le vieux pouvoir des rois de France venait de la province pour aboutir vers un centre commun ; Louis XIV fît tout partir de ce centre, pour donner l'impulsion aux provinces ; de là ce système de protection éclatante et merveilleuse appliqué au commerce, à l'industrie, aux manufactures ; rien n'est livré à sa propre liberté, tout vient de

Versailles, et les arts qui se déploient magnifiques, et les sciences qui s'abritent sous l'observatoire, et les lettres mêmes organisées en académies ; tout désormais se régit administrativement. La volonté de centraliser l'action pouvait servir la pensée du roi, mais elle dénaturait l'esprit provincial et fédératif de la vieille monarchie; les œuvres étaient grandes; Louis XIV donna une noble impulsion à son siècle, mais il le mit, pour ainsi dire, sous sa main, il voulut créer à son profit la souveraineté des idées.

Cette même unité de gouvernement politique, Louis XIV veut l'imprimer aux opinions de la société ; de là ses guerres contre les calvinistes et les partisans du jansénisme; quand un pouvoir est fort, il a hâte de montrer son énergie ; il ne souffre pas la contradiction; il vise à tout dominer, parce qu'il en est capable; après avoir conquis l'omnipotence administrative, on veut obtenir la souveraineté de la pensée et de la conscience. Et d'ailleurs les opinions, aux temps de crises, se transforment en faits ; les calvinistes et les jansénistes étaient de véritables partis dans l'État, leurs doctrines s'étaient matérialisées.

Louis XIV va plus loin ; l'unité de gouvernement, il cherche à l'imposer même à l'Europe ; c'est ce qui explique encore sa tendance vers la monarchie universelle. Tous les noms magnifiques dans l'histoire ont eu cette même tendance : Charlemagne, Charles-Quint, Louis XIV, et plus tard Napoléon. On éprouve une indicible fierté à dominer son siècle, ses intérêts, sa politique; les esprits supérieurs marchent à cette souveraineté par la pensée ou par l'ascendant des armes. Telle est la préoccupation de Louis XIV, elle donne le dernier mot de l'enivrement de ses guerres ; elle révèle la direction puissante de sa diplomatie et le choix de ses ministres, de ses généraux et de ses diplomates si capables, car il n'est pas d'époque qui présente une série de supériorités aussi éminentes dans les ambassades.

Cette œuvre d'un gouvernement énergique trouve sa résistance ; la monarchie administrative s'établit sans contestation ; à la fin du règne de Louis XIV, l'esprit provincial s'attiédit, les intendans sont maîtres de la direction politique; l'impulsion vient de Versailles, l'unité française se consolide, le gouvernement central remplace l'influence du clocher; mais le résultat n'est pas complet; bien des forces sociales échappent à cette action centralisée. La première de

toutes les forces, c'est la libre pensée; Louis XIV a voulu l'encadrer dans des académies, la parquer sous une même direction ; elle fait irruption partout, elle déborde à la On de son règne contre les forme«^ de son gouvernement; l'opposition éclate; la littérature impie et moqueuse prélude à cette philosophie du dix-huitième siècle destinée à saper la double croyance religieuse et monarchique.

La seconde résistance vient de l'Europe ; le roi veut la monarchie universelle, il lutte pour obtenir la suprématie sur les gouvernemens étrangers; une coalition se forme contre cette résolution ambitieuse; la révolution anglaise de 1688 a tout à la fois son but religieux et diplomatique ; c'est une réaction contre l'ascendant de Louis XIV , et la ligue d'Augsbourg en est la pensée armée. L'invasion du territoire est le châtiment de toute ambition conquérante; Charlemagne avait refoulé les Saxons vers le Nord , son vaste empire fut désolé par les Normands; Louis XIV subit les hussards ennemis à quelques lieues de Versailles; et Napoléon vit ces nations, si long-temps opprimées, abaisser ses aigles sous les murs de sa capitale conquise. Seulement Louis XIV eut l'avantage de sortir de la crise avec le traité de paix d'Utrecht , qui laissait à la France de grande» barrières, et à la famille de Bourbon la monarchie espagnole; Louis XIV imposa des sacrifices au pays, mais il le sauva; une destinée aussi heureuse ne fut pas réservée à celui qui avait ceint l'éclatant diadème des Césars. Il y aurait ici de graves réflexions à faire sur la force des races et la puissance du droit!

Les opinions s'insurgent également contre la tendance absolue de Louis XIV; la révolution de 1688 ne fut pas exclusivement une résistance diplomatique , elle fut encore le manifeste du protestantisme proscrit par le roi. Les écoles de Hollande jettent la philosophie à pleines mains , le doute se montre avec Bayle , les sciences s'attaquent aux croyances catholiques ; il y a la plus violente réaction contre l'ordre intellectuel que Louis XIV a voulu établir ; le dixhuitième siècle fut une guerre aux idées qui l'avaient précédé.

Du grand édiQce élevé par Louis XIV , il resta debout trois faits accomplis : l'unité française, la centralisation administrative, Ja circonscription territoriale avec sa prépondérance diplomatique. C'étaient là des résultats incontestables de force matérielle, mais ils portaient avec eux-mêmes des dangers d'un ordre très-menaçant. L'unité française absorbait l'esprit provincial, qui était l'élément

BT SES RELATIONS DIPLOMATIQUES. 21t)

naturel et l'origine de la royauté de famille et de race. La centralisation administrative détruisait les racines paternelles de l'autorité royale ; elle rendait Paris trop puissant , de sorte qu'une émeute de halles pouvait renverser un trône. La trop grande extension des influences diplomatiques , exigeait une armée permanente trop considérable, et des sacrifices d'impôt qui nécessitaient une dette publique, et avec une dette un gouvernement de parlement, de chanifere et de discussions. Louis XIV changeait les conditions de l'antique monarchie.

Maintenant il y aurait à se demander quelle fut la part du grand roi dans ce mouvement social ; je crois que le caractère personnel de Louis XIV put seconder sans doute la marche des esprits , mais qu'il subit la pensée de son époque. Il y a peu de caractères qu i s'appartiennent , tous dépendent de leurs temps. On sortait de la Fronde , période décousue, parleuse, sans force et sans dignité; Louis XIV eut besoin de compasser son gouvernement, de relever le pouvoir abattu , de donner à sa couronne l'éclat qu'elle avait perdu ; il avait souvenir de son enfance tant agitée , de cette nuit de Saint-Germain où le roi de France coucha sur un mauvais lit de paille ; sa mission vint de toutes ces nécessités ; il consacra sa vie à restaurer le pouvoir , à le constituer; et voilà pourquoi Napoléon avait si profondément étudié le règne de Louis XIV; il l'imita dans sa famille, dans sa pensée gouvernementale et dans ses pompes ; cette imitation , poussée trop loin l'égara en plus d'une circonstance ; les temps n'étaient plus les mêmes : la révolution française avait détruit tant de prestiges ! la vieille royauté n'avait plus de force dans cette société toute d'égalité que le dix-huitième siècle nous avait faite; Napoléon périt à l'œuvre , et sa main pourtant était rude et forte , son épée glorieuse ; il fit du despotisme , mais il ne fit pas de la royauté.

L'époque qui va souvrir devant moi est encore une réaction contre le gouvernement de Louis XIV. Ainsi va le monde : la régence fut une opposition permanente à l'unité politique; rien ne ressemble désormais aux grands jours de la royauté ; c'est une lutte incessante du pouvoir dégradé , faible , contre toutes les armes de l'intelligence et de la philosophie moqueuse et érudite; les dernières traces de la pensée de Louis XIV ne subsistent plus que dans les vastes monumens qui constatent sa grandeur. J'écris ces lignes en face de Versailles, dans la solitu !e silencieuse de ses bosquets dépouillés! Je

n'aime pas Versailles aux jours de fête , quand un peuple l'envahit ; cette profanation des galeries d'or et de marbre serre le cœur , elle me reproduit moins la cour de Louis XIV que les temps néfastes de la révolution française , où la multitude dégrada ses jardins et ses orangeries parfumés ; Versailles a besoin d'être un tombeau dépeuplé de son brillant cortège de courtisans , comme l'Escurial a besoin de ses longues processions de moines hiéronymites pour retracer la pensée grande et catholique de Philippe II. Je souffre quand on regratte les vieilles cathédrales , ou qu'on redore les reliques d'une autre génération , et je briserais volontiers ces vitraux modernes , burlesques imitations des émotions pieuses des siècles qui ont fui loin de nous !

Versailles, !«' mars 1838.

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