‹ Louis XIV (volume 2)Chapitre 17 sur 30 · DE LOL'IS XIV · texte numérisé non relu

DE LOL'IS XIV

Les gentilshommes. — Le clergé. — La bourgeoisie. — Les parlementaires. — Les commerçans. — Les armateurs. — Les lois d'ordre politique , — de police. — Administration des provinces. — Les inleiidans. — Les cités. — Corps de méliers. — Guerre. — Finances. — Marine. — loventaire des forces de la monarcbie aux dernières années de Louis XIV.

La paix était conclue avec toutes les puissances de l'Europe ; en secouant cette grande crise publique, la monarchie allait-elle se reposer dans ses conditions habituelles? Depuis vingt-un ans, ce n'étaient que sacrifices douloureux imposés aux diverses classes de la société; on sortait de la plus fatale des situations; le roi avait fait un appel à tous les dévouemens ; la guerre s'était produite avec des caractères si durs, avec des épisodes si variés et si sanglans, que la paix fut saluée avec un sentiment unanime d'approbation ; d'ailleurs les conditions étaient bien moins impérieuses et tristes que celles qu'avaient d'abord exigées les alliés; un noble sentiment d'orgeuil national se répandait dans tous les rangs de la société ou de la nation, comme le nom commençait déjà à être admis à la fin du règne de Louis XIV.

La noblesse avait été long-temps éprouvée dans la crise publique; le roi l'avait prise au sortir de la Fronde, à cette époque d'agitation pour les gentilshommes comme pour les parlementaires, alors qu'elle était pleine de force et d'énergie ; la royauté n'avait-elle pas traité avec elle de puissance à puissance? Le commencement du règne de Louis XIV avait eu pour but d'assouplir la fierté des hautes maisons, «t de substituer une cour brillante et soumise à la noblesse territo-

riale, avec ses châteaux sur les rochers à pic et ses tourelles héréditaires. De là cette guerre incessante, acharnée, ce débordennent sur l'Europe ; il fallait tenir en haleine lagentilhommerie impatiente ; il fallait tirer le sang le plus pur de ses veines, l'épuiser, la tordre, pour l'empêcher dans ses actes de rébellion, et ce fut la pensée du règne de Louis XIV. Presque tous les grands deuils viennent de cette époque ; quand on parcourt les cartulaires de familles, on est douloureusement affecté de voir quatre à cinq noms dans chaque race éteints par ces guerres fatales ; les beaux-esprits du temps avaient raison de comparer plus d'une de ces douairières de nobles maisons à la mère des Gracques. Non seulement les gentilshommes avaient payé du plus glorieux de leur sang, mais ils s'étaient ruinés au service du roi ; les dettes des possédants fiefs, terres inféodées ou allodiales, s'élevaient, d'après un état envoyé au roi, à plus d'un tiers en sus de la propriété réelle, et c'est ce qui explique ces arrêts de surséance que la royauté leur accordait. La noblesse avait été si souvent victime de l'usure ! le pouvoir absolu du roi venait à son aide, parce qu'elle était contin|[ellement sous les armes, et qu'elle devait le service militaire. A toutes les périodes de crises, les lois ont concédé des privilèges aux défenseurs de la patrie *.

Le clergé était alors vivement secoué par la publication de la bulle Unigenitus; il avait aussi offert des marques de dévouement au roi durant l'invasion, par des votes fréquens de dons gratuits; les assemblées annuelles des évêques accordaient jusqu'au tiers du revenu ecclésiastique pour le service des guerres. La bulle Unigenitus jeta la division dans le sein du clergé ; si la majorité des évêques avait salué la force et l'unité catholique dans le pape, une minorité active et remuante s'était séparée de cette obéissance, et tout en protestant de sa soumission au saint-siège, elle avait déclaré une sorte d'appel de la bulle, en invoquant les libertés de l'église gallicane ; les ordres religieux s'étaient eux-mêmes partagés en deux grandes opinions, et l'on comptait parmi les jansénistes modérés ces bénédictins savans, ces génovéfains studieux qui peuplaient la solitude de leurs vastes bibliothèques, sous les voûtes larges et froides. Les jésuites, au contraire, proclamaient l'obéissance absolue à la bulle Unigenitus, et par

' 11 faut comparer les arrêts de surséance avec les lois de la Convention nationale et du consril des Cinq-Cents, qui défendent à tout créancier de poursuivre les défenseurs de la patrie ; les nobles étaient toujours censés sous les drapeaux.

conséquent la suprématie romaine. La résistance de quelques évoques avait suscité des persécutions ; des lettres de cachet condamnaient à l'exil la plupart des prélats récalcitrans; le clergé s'absorbait dans la querelle de l'état de grâce pour les sacremens, question grave, car le refus des sacremens était pour le catholicisme la puissance d'exclusion que toute société, politique ou religieuse, a le droit d'exercer sur chacun de ses membres; il n'y a pas de police possible sans cette haute faculté de surveillance et d'examen, avant d'admettre à la communion mystique des doctrines.

La majorité des parlementaires avait adopté les opinions des jansénistes, parce que cette opposition allait bien aux habitudes et aux mœurs d« la judicature; il y a une intelligence naturelle entre tout ce qui résiste à un pouvoir hautain , et les parlementaires s'étaient unis aux partisans du père Quesnel, moins par principe que par identité de situation. Au palais, on ne parlait que de la grâce efficace, et l'on aurait volontiers rendu un arrêt pour décider les questions de forte théologie sur l'action de l'Esprit saint sur les volontés humaines. Mais qu'était le parlement depuis la Fronde? on se perdait dans des subtilités de préséance avec les ducs et pairs; 3L^I. les présidens à mortier devaient-ils se découvrir quand les ducs et pairs traversaient le parquet *? telles étaient les questions agitées. Les parlementaires y gagnaient peu d'importance, mais la solennité de l'enregistrement des lettres de renonciation pour les couronnes de France et d'Espagne avait un peu relevé la magistrature ; elle devait voir bientôt ses prérogatives s'agrandir par l'édit sur le droit de succession en faveur des légitimés.

Autour du parlement se groupaient une multitude de juridictions qui tenaient grand état dans la ville de Paris; telles étaient MM. du Châtelet, de la cour des aides et monnaies, de la cour des comptes, tous en bonne simarre ; MM. les avocats, procureurs, clercs, notaires,^ et cette jeune et gaie basoche, si folâtre daris ses études ; qui ne la saluait aux rues de Paris quand elle processionnait en beaux habits couverts de rubans rouges et verts, avec ses fifres et tambours en tète? Tout à côté se déployait la mellifiante Université ; folle fourmilière que ces étudians si tapageurs contre messieurs du guet ; il n'y

* J'ai compté que le tiers des volumineux Mémoires de Saint-Simon est con- •acré aux questions de préséance; elles forment sa préoccupation la plus essentielle. Voyez surtout ad ann. 1712.

18j6 louis XIV, SON gouvernement

avait plus ce Pré-aux-Clercs si renommé autrefois, mais les étudians espiègles avaient envahi le Luxembourg , jardin fleuri près de la Sorbonne. Dans cette Sorbonne retentissait alors la voix, savante du bon et honnête RoUin, enseignant avec simplicité l'histoire froide, mais exacte des Perses et des Assyriens. Des professeurs à mortier expliquaient le droit romain et la coutume de Paris, monument de la sagesse traditionnelle de nos pères, belle coutume où tout est confondu dans le ménage, les acquêts et les gains, à l'imitation de la loi religieuse; les nations du Nord, simples et naïves, n'avaient pas admis la dot du droit romain, système de souveraineté en faveur du mari (la dot n'était que le pécule de la femme, esclave avant l'affranchissement prononcé par le Christ). L'abbé Claude Fleuri occupait la chaire de théologie; quelle science ecclésiastique ! quelle patiente érudition dans l'étude de la primitive Église ! et ce Tillemont *, l'immense investigateur qui remua si profondément les premiers temps du christianisme, temps de graves enseignemens car rhistoire des martyrs est-elle autre chose que la lutte de la force morale d'une opinion contre le pouvoir matériel et brut qui la persécute? Qu'est-ce que ces pauvres vierges qui ne veulent point sacrifier aux dieux, si ce n'est le sublime courage de l'âme dans un corps frêle et tremblant? qu'est-ce que la légende de ces macérations et de ces jeûnes du désert, si ce n'est le tableau de ce que peuvent de joie et de bonheur la solitude, la prière, en face d'une civilisation qui se vautre épuisée dans toutes les jouissances de la chair et du sang? Les travaux universitaires de cette époque sont vastes, féconds ; ils font contraste, hélas ! avec les petites œuvres que l'Université moderne a produites.

La bourgeoisie tenait beaucoup aux parlemens; il y avait entre eux parenté de souvenir et d'alliance ; le bourgeois était progressif, parleur , chicanier ; toutes les fois que le parlement avait fait résis-

' Ce fut en 1690 que parut le tome l" da l'immense travail de Le Nain deTillemont sur le règne des empereurs pendant les six premiers siècles de l'Église; en 1691 et 1692, furent publiés les tomes II et III; le IV» volume en 1697; les y« et VI* en 1701 et 1738. Cette édition in-4»est beaucoup plus correcte, et surtout plus complète que celle de Bruxelles, in-12. On peut consulter sur Tillemont la Bibliothèque ecclésiastique de Dupin , le tome XV de Nicéron, et sa Vie , publiée à Cologne en 171 1 . J'ai parcouru les vestiges de Rome chrétienne, à l'aide de Tillemont, et ses savantes dissertations lues sur les ruines et à l'entrée de» catacombes produisent une indicible rêverie.

tance, la bourgeoisie ne l'avail-elle pas secondé par ses criailleries , comme on l'avait vu sous la Fronde? On trouvait d'abord le rentier, propriétaire de bonnes maisons en la rue Saint-Denis; en la rue aux Ours, où se déployaient enseignes et devises avec force jeux de mots qui faisaient rire les passans; tels étaient au Gagne- Petit , où reluisaient de peintures maints drapiers et passementiers volant, et les mitrons soufflant leur âme dans les pains de quatre livres; on saluait aussi l'enseigne au Signe de la Croix y avec une croix d'or que portait un cygne plus blanc que neige. Que dire ensuite de : Crédit est mort , les mauvais payeurs l'ont tué, ce pauvre Crédit prêt à trépasser sous l'épée et bâton des buveurs, et méchans sujets de la ville et faubourgs? Les enseignes étaient de père en fils le blason des marchands; car s'il y avait de plaisantes devises, il y arait de véritables armoiries , et le Lion d'or était posé en toutes les hôtelleries pour faire honneur aux braves chevaliers qui venaient s'y installer. Saint Roch et son chien abritaient les pèlerins, pendant que le bohème et le juif se nichaient aux taudis du Chat miaulant, dans les rues Trousse-Vache ou Vide-Gousset.

Tous les états étaient corporés dans des associations de métiers avec maîtrise; les corps de marchands avaient beaucoup grandi depuis Louis XIV ; les richesses de la bourgeoisie s'étaient accrues de plus de moitié; les propriétés de la ville et des faubourgs avaient le double de valeur; les actes de vente portent le prix moyen des maisons de la rue Saint- Denis en 1661, époque où commence le gouvernement personnel de Louis XIV, à 12,000 livres, et eu 1715 le même prix moyen est de 27,000 liv. , argent monnayé *. Le système d'emprunt conçu par Desmarets avait développé le mouvement de banque , et l'éclat des ûnanciers s'en était accru ; les banquiers avaient rendu de véritables services aux temps de crise ; Samuel Bernard , Hogguers , Legendre , de Meuve , les fermiers généraux , les receveurs particuliers du clergé , tout ce qui possédait enfin les ressources du crédit, avaient offert de l'argent au roi; la banque faisait des avances au trésor ; on évaluait la fortune de Samuel Bernard à 45 millions de livres: Hogguers, qui correspondait avec la Hollande et Francfort, était plus riche encore; de Meuve put prêter 18 millions de livres en une seule journée. Cette

' Registres du Châtelet et des licitations, ann. 1661-1715.

ûnance si opulente donnait ses filles à la noblesse titrée ou aux parlementaires qui visaient beaucoup à l'argent; c'était un besoin après la ruine des guerres, et ces fortunes mobilières servaient aux gentilshommes à fumer leur terre, noble mot qui peignait le cas que ces gentilshommes faisaient de l'argent. Ils ne s'associaient aux financiers, sangsues publiques, que pour réparer les prodigalités de leur dévouement dans leurs manoirs abîmés; ils tiraient les écus à la vanité des banquiers, comme les hauts barons du moyen âge arrachaient les dents de la mâchoire des juifs pour obtenir les trésors conquis par l'usure et les sueurs du pauvre peuple.

Avec la banque, il fallait placer le négoce en gros , l'armateur de grands navires; il y avait des maisons d'une gigantesque fortune : à Saint-Malo , à Dunkerque , pour les courses hardies dans les plus lointaines mers; à Bordeaux, pour le commerce des deux Indes, des Philippines et de ce mystérieux Japon , dont on récitait l'histoire merveilleuse. De courageux missionnaires, la plupart jésuites, s'avançaient à travers mille périls dans les terres inconnues; ils nous enseignaient la langue, les noms, l'astronomie, les mythes et les annales de ces peuples étranges, dont nous perdons chaque jour les traces. Ce que nous savons sur la Chine , à qui le devons-nous, si ce n'est aux missionnaires, que la prédication chrétienne animait? Partout l'esprit de colonisation et de commerce se manifestait : au Canada , à Saint-Domingue, aux îles du Vent, dans les vastes établissemens de l'Inde, le pays de Golconde, tout de diamans et de topazes, selon les vers du Mercure Galant; l'Ile-de-France, où l'air est si doux, si embaumé, quand l'ouragan furieux ne soulève pas l'Océan, qu'on le dirait le souille d'un colibri à travers la fleur de l'ananas. Les noms de Bourbon et de France étaient unis au milieu des grandes mers. Dans les échelles du Levant, c'était le vieux et noble privilège de consulat ' ; les ordonnances de Louis XIV avaient réglé la juridiction de ces consuls, sorte de souverains jetés avec leur drapeau de nationalité sur la terre étrangère; à Smyrne, à Tripoli , à Alep, qui aurait osé insulter le pavillon du consulat? Le nom de franc exprimait toutes les nations de l'Occident, depuis l'époque des croisades , alors que la bannière des chevaliers de France

' Voir, sur les consulats du Levant, les notes si remarquables qui accompagnent la nouvelle traduction de la Jérusalem délivrée , par M. A. Mazuy ; je ue sache pas de travail plus consciencieux et plus attrayant.

flottait sur les murs d'Antioche et de Jérusalem. L'ambassadeur h Constantinople avait la juridiction de tous les Français qui se rendaient dans les Échelles ; riches comptoirs que ceux de la Syrie et de la Grèce asiatique; là se trouvaient d'antiques familles municipales de 3iarseille , des Gis d'échevins et de consuls , qui acquéraient de colossales fortunes ; ils adoptaient les mœurs des Grecs efféminés ; et quand les Guy, les Fabre , les Escalons revenaient à Marseille, leur patrie communale, ils introduisaient dans les bastides des Aygalades ou de la Garde , sous un ciel bleu comme celui de Smyrne ou de Salonique , les molles habitudes du vaste sopha turc , de la longue pipe au tabac doux et odorant comme la pastille du sérail qui enivre de sa fumée de rose les filles de l'Asie.

Si le^ commerçans amassaient de grandes richesses par les transactions des deux mondes, l'ouvrier travaiMait avec ordre et persévérance. Tout apprenti appartenait à une confrérie sous l'invocation d'un saint patron ; il avait ses statuts; on ne passait maître qu'après son chef-d'œuvre; celui-ci fourbissait une épée reluisante et bien trempée , celui-là ornait d'incrustations d'ébène et d'or un coffret avec des statuettes d'ivoire , un Saint Hubert avec ses chasseurs et ses chiens haletans en cuivre doré , des flambeaux à mille feuilles , des pendules à mille rouages; un autre tissait les étoffes de soie, et ces draps si bien dessinés, ces velours d'un bleu si admirable qui servaient aux habits des courtisans dans les jours des pompes de Versailles et de Marly. Chaque métier avait ses limites, chaque état sa garantie ; les corporations étaient comme une grande police organisée; elles avaient leurs caisses d'épargnes, leur esprit de corps. Un état ne devait pas en envahir un autre ; les coiffeurs , les perruquiers pouvaient employer la poudre et la pommade , mais défense leur était faite de composer essences, eaux de senteur, qui appartenaient par privilège à messieurs les parfumeurs de la ville de Grasse, séans presque tous en la rue Quincampoix; ils pouvaient bâtir une coiffure à étage comme celle de M'"*' la duchesse de Bourgogne ; pommader les catogans à l'imitation des hussards de milord Cadogan, le lieutenant de Marlborough , mais ils ne devaient se servir de fleurs et de diamants sans la permission des joailliers et fleuristes de la rue Saint-Honoré ou Saint-Denis; il n'y avait que l'épicerie, une des respectables corporations, qui eût privilège de tout vendre , depuis le débit de consolalion , tant aimé des gardes françaises.

et suisses , jusqu'à la papeterie par feuilles d'un liard , que les pauvres gens de lettres allaient acquérir là en détail pour faire les madrigaux, poésies amoureuses et larmoyantes.

L'organisation publique de la monarchie avait subi de nombreuses modiScations à cette époque : si l'on jetait les yeux sur les temps qui avaient précédé l'avènement de Louis XIV , le système provincial y dominait; la France formait un État fédératif avec ses mille nationalités diverses sous le gouvernement d'une des vieilles races du pays; qui aurait vu la monarchie à la période frondeuse , et qui l'aurait retrouvée à la un du règne de Louis XI V, ne l'aurait pas reconnue dans la forme de son gouvernement. Partout se montrait l'obéissance la plus absolue ; le système des intendans avait envahi l'autorité politique et parlementaire; les lieutenans du roi prétendaient à la partie militaire de l'administration générale; un gouverneur ne pouvait même résider en sa province sans la permission expresse de sa majesté , et cette permission n'était donnée que dans les circonstances décisives, et pour un temps très-limité; le titre de gouverneur n'était qu'honorifique et lucratif; c'était une dignité , tandis que sous Henri IV et Louis XIII , le gouvernement d'une province était un pouvoir. Les parlemens, qu'étaient-ils devenus comme autorité politique et administrative? ils enregistraient les édits spéciaux , et l'intendant exerçait tous les privilèges de juridiction , même en matière de voirie et de communautés d'habitans.

(]es communautés elles-mêmes étaient rentrées presque entièrement dans le système général d'administration publique ; les villes d'échevinage avaient leurs maire et échevins nommés sous l'influence de l'intendant, comme dans les cités de prévôtés. 11 y avait bien encore quelques élections, mais tellement dominées, que la liberté municipale n'existait plus que comme un souvenir ; les maires, échevins, conseillers, n'étaient désignés que pour veiller à l'administratioa des deniers de la ville ; pour les autres actes, ils obéissaient à l'inteadant. Il n'en était pas ainsi dans les communes agrestes et féodales : si vous parcouriez le Dauphiné , la Provence , la Normandie ou le pays de Guienne, aux bonnes et vieilles races, là, tout à côté de la seigneurie avec sa haute et belle juridiction, on trouvait la commune primitive avec ses élections de paysans et de conseillers municipaux. Partout où il y avait tourelles, créneaux et châtellenie vous aviez la commune rurale avec ses droits de parcours , vaine pâture, faculté.

ET SES nELATIOXS DIPLOMATIQUES. 191

d'émondage et d'ébranchage dans la forêt voisine; tout communal pouvait avoir usage des biens de la petite municipalité, toujours trèsprocessive en parlement pour défendre ses privilèges. La commune au moyen âge était une famille , aujourd'hui elle n'est plus qu'une administration '. Au reste toute municipalité rentrait, pour lesfeui, la milice et l'impôt, dans le système de l'intendance. -

Le gouvernement financier de Louis XIV avait fait de puissans efforts pendant la guerre; on arrivait à la paix ; dès lors il était possible de songer aux économies et aux allégemens d'impôts pour des populations trop chargées; les sept états de finances, depuis 1707 jusqu'en 1714, portaient la dépense générale à 1,533 millions 201,176 livres, ce qui , réparti en sept ans, donnait pour l'année commune 219 millions 28,739 livres. L'arriéré, par suite des dépenses et des extraordinaires de guerre, était 1 milliard 151,189 livres; le revenu , année commune , déduction faite de toutes les sommes déléguées, n'allait pas au delà de 175 millions; on avait donc commencé le service de 1714 avec ce déficit qui devait être couvert par les économies des divers départemens. La première conséquence de la paix n'était-elle pas une diminution des lourds impôts qui pesaient sur ce peuple, et spécialement de la capitation de guerre, la plus dure des contributions?

Depuis l'administration de Desmarets, des moyens extraordinaires avaient été pris pour couvrir ce déficit : pendant la guerre, les rachats de l'impôt, la refonte des monnaies, leur altération, la constitution des rentes avaient donné en produit 691,663,680 livres, ce qui avait réduit l'arriéré d'autant. Le déficit exigible , en commençant l'année 1715, n'était que de 308,487,509 livres, indépendamment delà dette inscrite et perpétuelle, qui s'élevait à 81 millions de rente, au capital de 1,620 millions, une partie en viager et l'autre partie rachetable. Il était essentiel de rétablir les chiffres réels , afin de réfuter les préjugés historiques, qui portent à plus de deux milliards le déficit du règne de Louis XIV '* ; il ne s'agissait plus que d'une

1 II existe encore quelques vestiges de ces biens communs; la centralisation de la république et de l'empire a successivement dépouillé le pauvre dans les communes rurales; on a vendu le patrimoine foncier de l'indigent pour donner au conseil municipal une rente sur l'État. Voyez surtout les lois de 1813. De U cet accroissement déplorable du paupérisme. Le bien communal était l'héritago du pauvre.

^ Il ne faut pas oublier que la régence fut une époque de réaction contre 1%

192 tOUîS XiV, SON GOUVERNEMENT

^elte flottante de 308 millions de livres à éteindre après dix ans de guerre européenne. Desmarets proposa, 1" la création de vingt places de conseillers royaux agens de change à 150 mille livres tournois; '2" une nouvelle diminution dans le taux de la monnaie, et par-dessu? tout, le remboursement par dixième annuellement de la dette inscrite;: 3" la constitution de 12 millions de rente régulièrement établie au denier 25, pour éteindre la rente viagère dont le taux était onéreux ; 4" enfin, un autre emprunt de 5 millions de rente dut pourvoir aux services les plus essentiels de l'année 1715. Une révision de toutes les dépenses amena la suppression de presqu'un dixième dans les charges de l'État. Le budget de 1714, écrit de la main du roi, s'élève à 203,529,630 livres ; l'année commune des temps de guerre établissait la dépense au taux de 219 millions, sans comprendre les service* secrets du cabinet du roi ; on put payer en 1714 les arriérés de subsides : 2 millions à la Bavière, 600 mille livres à l'électeur de Cologne, et 900 mille livres à la Suède *.

On n'arrivait à ces grandes économies qu'en diminuant l'état militaire, tel que la guerre l'avait constitué; pendant plus de dix ans la France avait eu présents sous les drapeaux 250 mille hommes de toutes armes ; la paix permettait de réformer la moitié des régimens d'infanterie et de cavalerie; la milice pouvait rentrer dans ses foyers: les régimens seraient réduits de quatre à deux bataillons, les escadrons de cavalerie de cent-vingt hommes à soixante ; par ces retranchemens dans l'état militaire, on allégeait le budget de 1715 de 30 millions de livres encore, ce qui équilibrait les recettes et les dépenses, même en ôtant la capitation. L'administration de De.marets, dans les dernières années du règne de Louis XIV, ne fut qu'un vaste système d'économie sur tous les services.

La marine fut moins restreinte ; le roT savait que l'esprit militaire était spontané, naturel sur le sol de la France; il n'y avait qu'un appel à faire à la valeureuse noblesse , elle y répondait; le Français était ■né soldat, la milice avait même fait des merveilles dans les temps de l'invasion ; on pourrait la retrouver si de nouvelles levées étaient exi-

règne de Louis XIV, et c'est dans les documcns de la régence que l'on a puisp les principales accusalions contre le système financier de l'époque antérieure r ta popularité d'un nouveau système se fait toujours aux dépens de l'ancien. L'bomww habile fut Desmareis.

' Étals de finances, acn. 1715.

gées par les tentatives d'une guerre européenne. Il n'en était pas ainsi de la marine ; pour la France c'était une création de la persévérance et du génie ; Richelieu, en se déclarant général et superintendant de vaisseaux , avait eu alors une forte pensée. La sollicitude de Louis XIV suivit les traces du cardinal ; la Hogue avait été un irréparable désastre pour les grandes flottes ; mais depuis , que de braves marins n'étaient pas sortis des ports de France ! Il y avait des familles de gentilshommes consacrées à la mer; on commençait à huit, dix ans par voguer sur la Méditerranée comme chevaliers de Malte; on se faisait intrépide marinier contre les corsaires barbaresques : cadets de marine , chevaliers de Malte, telle était la noble pépinière des hardis capitaines. Louis XIV avait encore agrandi cette belle carrière par l'admission des officiers pris dans la marine marchande; d'où venaient Jean Bart , Duguay-Trouin , et ce capitaine Cassard , si courageux , mais si rustre aussi dans la vie civile? Si l'on pouvait reprocher aut cadets de marine gentilshommes , aux gardes du pavillon avec leur brillant uniforme écarlate et leur veste d'or, un peu d'orgueil, une légèreté de manières souvent insultante pour la classe bourgeoise , s'ils enlevaient les jeunes filles, toujours éprises des nobles tournures, s'ils hantaient les tavernes et les cabarets de Toulon , Marseille , Rochefort avec leurs belles escadres de navires, telles que Vernet les a plus tard reproduites ; les officiers de fortune avaient leur fierté secrète, leur caractère sombre , impétueux , leurs mœurs irritables , leur susceptibilité de marins et de roturiers. Il y a quelque chose de plus fâcheux encore que la noblesse , même hautaine , c'est la bourgeoisie jalouse, et pour s'affranchir d'une inégalité, elle devient rustre et insolente. Je m'imagine que Jean Bart et le capitaine Cassard, braves marins sans doute au service , devaient être de fort mauvais compagnons pour la vie habituelle; la patience était pour ceux-là qui les supportaient. Bart, le vieux loup de mer, était mort depuis quelques années , mais le capitaine Cassard l'avait dignement remplacé * ; nul ne pouvait se comparer pour l'intrépidité à cet impétueux

' Gazette de France, ann. 171Î5. La vie du capitaine Cassard est peu connue, elle n'est cependant pas sans éclat; très-jeune encore il se dislingue devant Carihagènc, sous les ordres du baron de Pointis. Louis XIV le nomme lieutenant d« frégate, et lui fait remettre uuc gratification de 2 mille livres. Quelques années après, Cassard dispersa une forte escadre anglaise dans la Manche ; il conduisil cinq na\ires crnemis dans le port de Saint-Malo. Successivement nommé cflpf-

t94 LOUIS XIV, SON GOUVERNEMENT

marin qui venait de s'emparer de Surinam, tandis que Duguay-Trouin, le mélancolique et fier amiral, faisait abaisser le pavillon portugais devant Rio-Janeiro. Ce fut le temps des courses par petites escadres; le système maritime paraît complètement changé depuis la bataille de la Hogue ; la marine de France avait jusqu'alors manœuvré par de formidables flottes de quatre-vingts à cent navires de guerre; épuisée , elle ne pouvait plus se servir que d'escadres de cinq à six taisseaux de haut bord , courant sur l'ennemi ou escortant des convois de blé et de riches marchandises pour le compte du commerce. Il y eut secours constant de la marine marchande et de la marine militaire ; le roi , après la paix d'Utrecht et de Rastadt, ne désarma pas ses escadres ; il les maintint sur le même pied ; il y avait trop à faire pour reconstituer les forces maritimes de la France.

Ainsi, en résumant l'état du gouvernement et de la société à cette époque où la mort s'approche pour Louis XIV, on est étonné de voir tant de ressources et d'énergie ! on vient de passer dix ans de guerre européenne, et le déficit du trésor royal ne s'élève qu'à une dette flottante d'un peu plus de 300 millions de livres; le reste est en rente constituée ; l'armée est belle encore et peut être réduite sans effort ; l'intérieur est pacifié , les Gévennes sont calmes et ne i'agitent plus sous le protestantisme ; la marine a conquis une noble place ; la paix qu'on a conclue, sans être aussi brillante que les traités de Munster et des Pyrénées, a le notable résultat d'assurer la frontière méridionale pour la monarchie de Louis XIV, et de créer au commerce français de magnifiques débouchés coloniaux. Le pouvoir royal a grandi ; le système de la centralisation s'établit avec une raideur trop tendue déjà, car il s'attaque aux nationalités provinciales qui constituaient la vieille monarchie fédérative. La noblesse a bien servi le roi, et pour récompense elle se retire ruinée, après avoir donné le plus pur de son sang. La bourgeoisie conquiert ce que les gentilshommes perdent ; c'est la royauté qui la pousse et l'honore ; ce sont les Bourbons qui la grandissent et relèvent. Au temps des croisades,

laine de frégate, capilaiiic dp vaisseau et chevalier de Saint-Louis , Cassard fut reçu à Versailles avec honneur el disliiiction; mais son caractère inquiet, fantasque, le mil bientôt en disgrâce ; lorsque le cardinal de Fleury devint premier ministre, Cassard le fatigua de ses sollicitations importunes; ayant été refusé, il injuria le ministre, le roi lui-même, et fut enfermé au château de Hamitlf mourut en 1740, âgé de soi&aate-huil ans.

les nobles aliénaient juridictions, fiefs, châteaux pour aller en guerre; les communes achetaient la liberté des barons qui partaient pour la terre sainte, au dix-huitième siècle, la bourgeoisie, la banque envahirent par des prêts usuraires la plupart des domaines des seigneurs. Il en est ainsi à toutes les époques militaires : ce qui a du cœur, se fait tuer ; ce qui calcule , exploite les malheurs de la patrie et les Dentimens exaltés de ceux qui se sacrifient pour elle.

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