‹ Louis XIV (volume 2)Chapitre 6 sur 30 · CHAPITRE LXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXV

DECILS DE VERSAILLES ET DE MABLT.

Mort du prince de Conti, — du prince de Condé, — de M"' de La Vallière, — de M"" de Montespan. — Mort du dauphin. — Naissance du duc d'Anjou, — Mort du duc et de la duchesse de Bourgogne , — du duc de Bretagne. — Situation de la famille royale.

1909 — l-SIS.

Cette époque de crise militaire et d'invasion fut marquée par de grands deuils de famille ; ce n'était pas assez des périls de la monarchie , il fallait encore que l'Ame du roi fût profondément affectée par les douleurs domestiques. La mort des princes de Conti et de Condé ouvre une longue suite de funérailles. François-Louis de Bourbon , prince de Conti , avait toute la faveur populaire ; il était en froid avec Louis XIV ; brave sous les armes , il avait conquis le» applaudissemens des halles par ses liaisons intimes avec les parlementaires ; comme il était un peu dans la disgrâce , il n'avait reçu aucun commandement ; on disait que la patrie en deuil ne subissait tant de revers que parce que M. le prince de Conti n'était pas à la tête des troupes du roi. Le prince de Conti habitait Paris , au milieu de la bourgeoisie , dans son hôtel du Marais , ou dans sa maison de» Sceaux , réunion des beaux-esprits de l'époque. Ceux qui avaient étudié l'histoire des Anglais le destinaient peut-être à diriger l'armée du parlement , si les jours agités de la Fronde se renouvelaient en France, et voilà pourquoi il était l'objet des chants populaires *.

* Voici une de ces chansons de bourgeoisie : Il n'est plus de capitaine

En ce pays, De Condé, ni de Turenne,

Hgt LOUIS XIV, SON GOUYERNEMENT

Henri-Jules de Bourbon , prince de Condé, son aîné de race, n'avait rien de cette puissante stratégie qui distinguait son père , le vainqueur de Rocroi ; jeune , il s'était bien battu comme un digne gentilhomme , mais il n'avait pas ce feu de gloire , ce vaste coup d'œil qui gagne les batailles. Le prince de Condé vivait à Chantilly , tout adonné à la chasse et aux embellissemens de cette noble résidence plantée d'arbres séculaires , parfumée de ces riantes fleurs que le grand Condé cultivait de ses mains victorieuses '.

Ils sont partis; Conli seul reste aujourd'hui :

Vive Conti !

Joyeuse n'est qu'un bon drille,

Lorge et Duras Ne sauroient sans leurs béquilles

Faire un seul pas; Choiseul ne voit qu'à demi :

Vive Conli!

Noailles est un imbécile,

Un franc cheval ; Il ne sait que l'évangile

Du cardinal, Ce n'est pas celui du Christ :

Vive Conli!

Boufflers n'eut jamais de tête ,

Ni Villeroi ; L'un et l'autre sont des bêtes.

Chéries du roi Et de Maintenon aussi :

Vive Conti!

Catinat seul était digne

D'être obéi ; Par une injustice insigne,

Il est banni; Dans ce malheur il n'est qu'uo cri :

Vive Conli !

C'est ce même prince de Conti qui fut élu roi de Pologne pendant quelques jours, et jusqu'au triomphe de son concurrent, l'cleclcur de Saxe. Le prince de Conti mourut à Paris, le 22 février 1701).

' Le prince de Condé mourut le 1" avril 1709 ; en 1693 il avait commandé avec courage l'armée de Flandre, sous le roi et Monseigneur ; ce fui sa dernière campngne.

Alors mourut aussi sœur Louise de la Miséricorde, cette jeune fille des premières amours de Louis XIV; M"^ de La Vallière avait passé sa vie dans le cloître avec une fermeté de résolution qui ne s'était jamais démentie. Il peut se produire au cœur d'une femme une de <es déterminations invariables , quand elles partent surtout du repentir ou d'un grand désappointement dans l'existence ; la vie a bien des tristesses pour qui l'a traversée avec de poignantes émotions. M"* de La Vallière avait vaincu sa fierté, ses sens, un violent amour, ce qui est la plus puissante des victoires; mais le spiritualisme soutient l'âme et l'élève jusqu'au ferme dévouement. Sœur Louise de la Miséricorde n'eut plus de pensées que pour Dieu et la piété ; on ne sait pas tout ce qu'il y a de douceur dans le cloître pour une pauvre femme qui a bien souffert ; ces fleurs , cet encens, ces cantiques qui retentissent, ces chœurs de vierges qui vous entourent, ces vêtemens noirs, ces voiles noirs aussi , expression de la tombe qu'on souhaite c^mme un terme à la douleur, cet amour du Christ, spirituel, ineffable, tout cela jette du baume dans les maux incurables que les ravages des passions ont faits. Le cloître était le plus beau remède contre le suicide , cette fatale plaie des temps modernes ; quand l'esprit s'était bien abreuvé de la vie , quand la lassitude et le vide vous épuisaient, le cloître servait d'abri aux âmes abîmées; on s'entourait de cilice et de pénitence, douleurs moins cuisantesque cette effrayante «atiété qui fait autour de vous un désert dans les enivremens mêmes du sensualisme. Sœur Louise de la Miséricorde resta sous le voile jusqu'à la mort , et dans de rares rapports avec la cour ; elle pariait du roi respectueusement , mais sans faiblesse; les temps d'erreurs ne lui apparaissaient plus qu'avec ces remords qui déchirent; elle était devenue froide, même pour ses enfans; elle toucha la tombe, la pensée et l'espérance de sa vie. Louis XIV éprouva une vive et profonde émotion quand on lui apprit la mort de M"^ de La Vallière ; rien ne lemue les entrailles comme de voir disparaître un de ces objets chéris dont les sentimens se mêlèrent aux vôtres dans les premières joies de la jeunesse ; c'est le glas qui sonne pour vous ; la couronne de roses , qui orna de folâtres amours , se transforme en la couronne de pâles cyprès, qui se tresse et se prépare pour votre tète. D'ailleurs Louis XIY avait été si touché de cette sensibilité douce et religieuse que M"* de La Vallière avait montrée ; il l'avait vue sanglotant aux genoux de la reine pour solliciter son pardon ; il l'avait vue au pied de la croix , et

it LOUIS XIV, SON GOUVERNEMENT

dans une âme pieuse comme celle du roi , ce mélange d'amour, de dévotion ardente et de résignation chrétienne , devait produire des émotions poignantes '.

Trois années avant M"^ de La Vallière , M"" de Montespan était morte dans son château d'exil, et le roi avait à peine témoigné quelque chagrin. Lorsqu'une femme ne s'est mêlée qu'à vos sens, aux plaisirs, au luxe de votre existence, son image disparaît à mesure que la vieillesse et la douleur arrivent; son souvenir n'est qu'une tristesse de plus; elle est comme un de ces portraits peints aux temps de jeunesse, et qui accusent les rides de votre front quand trente années vous en séparent. L'altière M"* de Montespan était pourtant la mère de cette longuelignée de fils légitimés si chéris de Louis XIV ; elle n'avait pu reparaître à la cour , et M""' de Maintenon ne l'y eût pas soufferte. M""" de Montespan avait de la hauteur, de la fierté dans l'âme, comme tous les Mortemart ; elle n'aurait pu lutter contre cette femme si habile qui dominait les pensées et les habitudes du roi ; ^I""" de Montespan ne pouvait en aucun cas fléchir devant sa rivale; elle n'écrivait que rarement à ses enfans ; le roi n'avait jamais reçu de ses lettres. M"" de Montespan mourut avec son caractère, elle ne s'agenouilla pas. Ainsi la femme sensible et résignée. M"* de La Vallière, et la maîtresse hautaine , M"' de Montespan , quittèrent les premières la vie, parce que l'une et l'autre avaient un cœur et des entrailles; M"^ de Maintenon survivait , parce qu'elle raisonnait tout, calculait tout , et ne se laissait jamais entraîner par un sentiment vif et profond ; elle n'avait pas d'âme , et c'est l'âme qui tue '^.

Voici bientôt des funérailles plus lugubres : Meudon se tendit de deuil; monseigneur le dauphin passait delà santé la plus robuste au tombeau , à l'âge de cinquante ans. Le dauphin de France n'avait jamais eu que très-peu d'action dans les affaires de la monarchie ; à cette dernière époque, le roi l'avait admis à son conseil , mais pour écouter, et sans avoir voix délibérative. Telle était la contrainte que la hiérarchie imposait dans la famille de Louis XIV; on avait souvenir des dauphins belliqueux , entreprenans , qui avançaient leur règne par la révolte; ces résolutions hardies n'étaient point à craindre

' Sœur Louise delà Miséricorde mourut le 6 juin 1710; elle n'était jamal»

sortie de son monastère, et le roi ne la voyait plus.

- M"* de Montespan mourut au mois de juin 1707 ; elle était comme exilée pas une lettre de cachet.

avec le caractère du fils de Louis XIV : il vivait à Meudon, plus retira des affaires que les princes du sang , les ducs et pairs eux-mêmes ; sa cour était peu nombreuse ; il y était dominé par des plaisirs obscurs et l'influence d'une douce habitude avec M"* de Choin , la Maintenon de Monseigneur. M"''de Choin était jeune encore, fort modeste et timide ; le dauphin l'avait reléguée dans un petit appartement de Meudon, d'où elle ne sortait que le soir vers minuit, quand il faisait beau , pour aller se promener; tous les jours elle assistait à la messe du château, et recevait peu de compagnie chez elle ; M"* de Choin était en correspondance avec M^^de Maintenon. Monseigneur l'aimait beaucoup , car elle était spirituelle et résignée , et pour lui qui n'avait jamais eu que des plaisirs vulgaires , c'était un délassement que quelques heures d'une conversation pleine de vie et d'intérêt. M"^ de Choin portait le désintéressement au plus haut point, et tandis que toutes les favorites avaient si prodigieusement grandi leur fortune , elle , bonne et aimante , n'avait du dauphin qu'une faible pension de deux cents louis par quartiers , sans rien de plus. Monseigneur n'était pas donnant *.

La maladie qui atteignit Monseigneur était la petite vérole , selon le dire commun ; ce prince était gras , trapu , et la crise devait faire d'infinis ravages sur sa personne ; le dauphin fut pris d'une grande faiblesse à table ; on le transporta dans son lit , et bientôt tout Marly fut informé de la maladie de 3Ionseigneur ; Louis XIV délaissa le château pour accourir à Meudon ; en vain on lui dit que le mauvais air avait envahi cette demeure ; le roi n'écouta rien , et s'établit à Meudon ; il ne quitta le chevet du lit de son fils que lorsqu'une lueur d'espoir vint tout à coup ranimer cette vie expirante ; cet espoir s'évanouit , et le dauphin mourut dans les bras du curé de Meudon , son confesseur '^. Monseigneur laissa peu de regrets à la cour ; son existence était très-retirée ; il vivait dans une sorte de solitude; son plaisir était la chasse , non pas cette chasse royale à grand fracas de meutes et de limiers , quand le cor retentissant faisait bondir le cerf et le chevreuil , mais la chasse au fusil ou à la carabine , à pied dans les forêts , à la manière des vrais chasseurs de montagnes; Monsei-

' M"* de Choin avait d'abord été placée auprès de la princesse de Coriti; on a beaucoup parlé de son mariage secret avec le dauphin; je n'ai rien trouvé qui conGi me cetle assertion. M"« de Choin mourut en llM.

' Le dauphin était dans sa cinquantième année : il mourut le 14 avril 1711.

gneur courait le loup dans les bois solitaires, c'était sa passion ; on ne peut dire combien le prince était aimé à Paris ; il avait les habitudes un peu bourgeoises ; son carrosse à deux chevaux traversait souvent la porte Saint-Honoré ou le village de Vaugirard pour se rendre à l'Opéra si célèbre du faubourg Saint-Germain, où on le voyait en loge simple avec quelque belle demoiselle. Le dauphin plaisait à mesdames de la halle , harengères et marchandes de cresson ; à chaque heureux rétablissement de Monseigneur, elles venaient le féliciter et le baiser sur les deux joues , et puis , selon l'antique usage , elles faisaient dire une messe à Notre-Dame en honneur de la guérison de leur prince populaire; en cette triste circonstance, les halles ne purent brûler leurs cierges : le dauphin succomba.

Le roi Louis XIV parut profondément affecté de ce lugubre événement. Prenez un vieillard qui a vu s'élever jusqu'à la grande maturité de l'âge un fils unique alors dans sa première lignée, et si vous supposez ensuite que ce vieillard a quelque souci de la mort, quelle fatale impression le trépas de ce fils si rapidement enlevé ne dut-il pas faire sur son ème brisée ! Ainsi fut Louis XIV ; mais la position de la monarchie était telle que les pleurs n'étaient pas permis ; s'il fut frappé , sa tête se releva bientôt. On a accusé le roi d'une sorte d'insensibilité froide et d'un oubli rapide des plus tristes pertes dans sa famille; cela s'explique. La tête d'un homme fortement préoccupé d'une mission se détache de la famille pour la patrie et la postérité ; ce n'est pas indifférence, mais une sorte de sacrifice de toutes les affections privées pour s'élever jusqu'à des idées plus hautes. Ce mot, qui fut si souvent prononcé par Napoléon après ses grandes pertes de frères d'armes : « Il ne m'est pas permis de pleurer , » résume bien ce devoir de l'homme qui se sépare douloureusement des douces faiblesses de notre nature. Si Louis XIV s'était abandonné aux désespoirs <iui brisent l'âme , lorsqu'il subit tant d'épreuves et de malheurs domestiques , quelle énergie lui serait-il resté pour protéger et <léfendre sa monarchie * ?

' C'est chose triste à dire, mais ce fnt précisément cette époque que les partis choisirent pour attaquer violemment le roi que l'infortune accablait. J'ai trouvé de mordantes épigrammes, œuvres des réfugiés ou de la cabale ; ces petits pamphlets font connaître l'esprit d'opposition d'une époque; je les donne comme do malheureux exemples des passions politiques :

Du papier pour ducats,

Un t)igot pour Turenne,

ET SES RELATIOIVS DIPLO>fATIQrES. 79

Dans ces grands deuils publics , un enfant naquit comme ces fleurs rares qui croissent solitaires sur le faîte des tombeaux ; la gracieuse duchesse de Bourgogne était accouchée d'un troisième fils un peu frêle , mais bien venu ; il prit le nom de duc d'Anjou , car le roi d'Espagne ne portait plus ce titre , quoiqu'on offrit dans les traités

Une câlin pour reine, Adieu, tous nos États, Ne m'entendez-vous pas?

Veut-on savoir au Juste la raison

Qui cause noire décadence?

C'est que Voysin et Maintenon

Règlent la guerre et la finance ;

Qu'un borgne tient des vaisseaux le timon,

Qu'Aubusson commande une armée,

Et que celle de Roussillon

Est à Noailles enfin donnée.

Un roi par la victoire Autrefois couronné.

Va voir finir sa gloire Par un sol gouverné; Partout l'on entend dire :

Malheureux jours, Maudits soient son empira Et ses amours !

Chassé de l'Allemagne , En Flandre confondu.

Pris pour dupe en Espagne, Devant Turin battu; Partout l'on entend dire :

Malheureux jours.

Maudits soient son empire Et ses amours !

Le grand'père est un vieux fripon.

Le fils un imbécile.

Le petit-fils un grand poltron ,

O la belle famille!

Que je vous plains, peuple françois'.

D'être sous cet empire I

Voyez ce que font les anglois.

C'est assez vous le dire.

l'abdication de la couronne des Caslilles. Le duc d'Anjou , dont le berceau fut placé à côté de tant de cercueils , demeura comme le faible rejeton de tant de princes ; il devint à la suite des temps ce Louis XV qui devait exprimer moralement la ruine de la monarchie, comme sa jeune tête avait résumé toutes les espérances de la famille royale de France. Il y eut quelques fêtes encore pour célébrer cette

Aurait-on cru que Mainlenon , Femme d'un grand monarque, Eût regretté son cher Scarron, Enlevé par la Parque!

Mais la vieille craint aujourd'hui Que le destin contraire Ne laisse pas a son mari De quoi payer son douaire.

J'ai trouvé une brochure assez piquante sous ce litre : Catalogue des livres

nouveatur ; elle peint la situation.

« Le grand art de régner, par Louis-lc-Grand. »

« Le bonheur du petit-fils, dans l'imitation du grand-père, dédié à Philippe V,

roi d'Espagne. »

« La gloire du beau-père , dans la grandeur de ses gendres, dédié à M. le doc

de Savoie. »

« L'illusion de la royauté, ouvrage dédié à M. l'électeur Palatin. » « Lettre de Zessi, pour les marchands de Hollande , dédiée à LL. HH. PP. » « La figure delà royauté, ou la réalité de la république, ouvrage imprimé avec

Je privilège de la chambre des communes à Londres. »

« Le mari valet, comédie anglaise, dédiée au prince Georges de Danemarck. » « L'explication du verset du psaume de David où ce prophète menace de malédiction ceux qui sont méchans gratuitement, ouvrage dédié au parlement d'Angleterre, imprime à Londres. »

f< Deux lettres de consolation ; la première écrite par l'empereur au roi de

Pologne, et la seconde écrite parle roi de Pologne à l'empereur. »

« Nouvelle carte d'Allemagne, qui marque le plus court chemin pour aller à

Vienne, ouvrage des plus nouveaux, par M. de Villars, dédié à l'empereur. » a La juste vengeance, par M. de Bavière. » « L'innocence opprimée, dédiée à M. 1 électeur de Cologne. » « Nouvelle manière de jouer aux échecs, par le maréchal de Villars, dédiée à

M. le prince de Bade. »

« Alexandre ressuscité, ouvrage imprimé en Pologne, dédié au roi de Suède.» « Recueil des canons qui décident que hors derÉglise romaine il n'y a point de

salut, par M. le maréchal de Monlrevel, ouvrage dédié aux fanatiques des Cé-

V en nés. »

« Les avantages de la vie retirée , imprimé dans le Milanais , dédié au prince

Eugène. »

« Entretien du roi des Romains et de l'archiduc , sur la fragilité des grandeurs

humaines^ recueil imprimé par les soins du prince Eugène. »

naissance du noble enfant ; ce furent les dernières pompes où un peu de joie se mêla aux tristesses qui absorbèrent les châteaux de Versailles et du Marly.

Après la mort de Monseigneur, les titres de dauphin et de dauphine échurent au gracieux couple du duc et de la duchesse de Bourgogne. Le nouveau dauphin avait vingt-neuf ans; il n'avait aucune qualité éclatante , mais d'incontestables vertus privées ; Fénélon et Beauvilliers avaient manié ce caractère avec tant de persévérance, qu'ils l'avaient ramolli au point de lui ôter ces énergiques conditions de prince qui caractérisent les rois nés pour la postérité. Le duc de Bourgogne , pauvre général d'armée , sans capacité, sans intelligence militaire , avait concentré son esprit dans la méditation et la philosophie ; aux temps de crise , ce sont ces espèces de rois qui perdent les empires. Le duc de Bourgogne était un beau modèle de scoliaste et d'érudit ; il faisait des commentaires et des traités de morale, mais sa force et sa volonté de prince avaient été complètement éteintes et absorbées par Fénélon et Beauvilliers ; ses précepteurs l'avaient 4innulé ; le parti de la cabale élevait haut cette éducation ; elle était pitoyable , parce qu'elle faisait du dauphin un esprit candide et médiocre dans le gouvernement de l'Etat ; un souverain comme Télémaque eût été un fort mauvais roi dans la tourmente d'une invasion militaire et quand il fallait sauver la nationalité française.

A côté de ce caractère de M. le duc de Bourgogne, grave et simple tout à la fois , combien n'est-elle pas gracieuse la physionomie si jeune de la duchesse de Bourgogne ! Quoiqu'elle ne fût plus cette enfant de treize années que Louis XIY accueillit avec tant de galanterie , elle avait conservé après vingt-cinq ans son espièglerie et sa légèreté ; elle était trois fois mère ; dissipée , rieuse , elle portait son ventre avec une petite flerté boudeuse, comme si elle avait eu sentiment qu'elle avait là l'héritier d'une grande monarchie. La duchesse de Bourgogne avait toute la coquetterie de son ège, elle ne s'en cachait pas; elle adorait les plaisirs jusqu'à ne ménager ni sa santé ni sou repos. Tout s'attachait à elle , parce qu'il y avait en sa personne une douceur, un laisser-aller de grâce et de bonté ; elle avait échangé ■ce type si pur de l'enfance insouciante contre le caractère si intéressant d'une jeune mère ; elle folâtrait et jouait avec les ducs de Bretagne et d'Anjou ; elle n'aimait pas les filles illégitimes de Louis XIV, et plus d'une fois , lorsque celles-ci avaient fait mine de l'insulter,

elle s'était écriée en frappant dans ses pet i Los mains avec une moue charmante : « Cela m'est indifférent, je serai leur reine. »

C'était chez M™" de Maintenon que la duchesse de Bourgogne avait établi sa résidence ; elle ne quittait pas son cabinet quand le roi y était ; là elle était entourée de bijoux, de belles chinoiseries, de riches dentelles , de rouets en ébène , d'écrans et parasols de Perse ; sa petite tête, son corps si mince, si élancé, se perdaient pour ainsi (lire dans cette profusion de tapis mœlleux, de boîtes de parfums, de ces magnifiques caves d'essences si odorantes et si recherchées. Puis on la voyait s'élever sur les genoux du roi, le caresser de ses jolies mains ou l'enlacer de ses bras ; elle faisait rire le monarque, habituellement si grave, à force d'espiègleries ; elle avait une déférence toute respectueuse pour M"" de Maintenon ; elle ne la nommait jamais que sa tante, et celle-ci lui tenait compte de ces attentions d'une femme qui se faisait si bien son élève ; elle la louait toujours auprès du roi, qui la comblait de bijoux. On pardonnait tout à la duchesse de Bourgogne , parce qu'elle était le délassement de la vie de Louis XÏV , alors si monotone ; c'était une fleur jeune encore, aux couleurs brillantes , au milieu de ces deux chênes vieillis qui enlaçaient leurs rameaux usés dans les orages du monde.

Par une soirée glaciale de février, on apprit à la cour que M"'* la duchesse de Bourgogne avait ressenti une sueur froide, une fièvre avec un frisson ; elle se coucha de bonne heure ; mais, étourdie qu'elle était, le lendemain elle se leva comme à l'ordinaire ; la fièvre la reprit le soir ; elle éprouva sur l'œil une douleur si vive, qu'elle avoua, dans sa crise, n'avoir pas même autant souffert en accouchant. Trois jours cette fièvre se manifesta avec de nouveaux symptômes graves, des assoupissemens, des taches rouges sur la peau ; elle fut si mal, qu'on parla tout haut dans sa chambre de lui administrer les derniers sacremens. Le 12 février cette princesse si vive, si folâtre, cette nobte créature si enjouée, si fine de taille, avec ses beaux yeux, ses riches parures de perles, de corail, ses gerbes de diamans, ses robes «k damas, d'étoffes de Perse, cette princesse toute mignonne, n'était plus qu'un cadavre aux traits défigurés par la mort '. Ainsi, quand vous entrez dans un bal parfumé de fleurs, éclairé de mille bougies, souvent une idée sinistre surgit au cerveau ; tous ces corps si frais,

* La duchesse de Bourgogne quitta la vie le 12 féTrier 1712,

si élégans, si parés, deviendront dans cinq ans, dix ans, plus tôt peutêtre, le partage du cercueil, et cette alTreuse idée vous reproduit les quadrilles, les valses gracieuses, comme ces rondes de femmes échevelées et amaigries des vieilles légendes allemandes, fantômes qui dansent, les yeux creux et vides, autour des ossemens du sépulcre. Quelle douleur ne dut pas ressentir le vieillard couronné à l'aspect d'un si grand deuil dans son existence ! La duchesse de Bourgogne faisait ses plus doux délassemens ; elle était toujours auprès du roi, sur ses genoux, l'aimant, le caressant ; elle lui donnait un peu de jeunesse, un peu de vie ; avec sa froide physionomie, M°" de Maintenon, si insensible, éprouva elle-même une vive impression de cette mort de Mignonne (nom qu'elle donnait à M""* la duchesse de Bourgogne) ; et puis il y a dans ces inflexibles arrêts de la destinée qui saisit une jeune tête je ne sais quoi d'injuste et d'implacable. Que le vieillard baisse le front quand sa vie est avancée, la mort arrive comme le terme naturel ; on l'accepte, on la subit pour soi et pour les siens ; mais quand sa faux coupe la fleur dans son printemps, quand on voit disparaître la fraîche et belle création, on éprouve la même émotioii rêveuse que dans le camp osanto de Florence ou de Pise , lorsqu'on foule ces inscriptions de marbre blanc qui cachent les dernières dépouilles de ces jeunes miss, pâles bluets meurtris par les climats du nord, qui viennent peupler les cimetières d'Italie ».

Le duc de Bourgogne, dauphin de France, n'avait pas quitté le lit. de sa femme ; il la chérissait avec cette tendresse d'un époux chaste qui ne trouvait ses joies qu'avec elle ; M. le duc de Bourgogne était trop pieux pour demander d'autres distractions au monde ; sa femme était tout pour son amour; quand il l'eut perdue, que lui resta-t-il? Déjà M. le duc de Bourgogne avait senti les premières atteintes de son mal au chevet du lit de sa femme agonisante ; il ferma les lèvres blanches d'Adélaïde de Savoie, puis monta machinalement dans sou carrosse avec les menins, qui tous remarquèrent son regard fixe, son «eil hagard, les taches rouges qui s'étendaient sur son visage. Il y avait dans la physionomie de Monseigneur je ne sais quoi d'égaré et de sombre, expression d'une grande douleur; il n'écoutait ni ne

' A Livourne surtout, le cimetière des Anglais offre ce triste aspect de la mort dans de jeunes filles de quinze , dix-sept et vingt-ans ; je passai quelques heures en 183S autour de ces tombes, que la tendresse un peu pompeuse des parens avait ornées d'armoiries et de titres.

84 LOUIS XIV, SOî( GODVERNEMENT

répondait, et lorsqu'on vint lui dire que le roi voulait le voir, ce prince si soumis, si respectueux, se le laissa répéter trois fois avant de céder à la royale invitation. Cette entrevue muette fut touchante ; la Dèvre le prit, faible d'abord, puis avec un redoublement très-prononcé; M. le duc de Bourgogne s'alita le soir pour ne plus se relever ; il fit la pieuse mort d'un sage chrétien. Ce n'était plus ce caractère fougueux, impatient, des premières années de sa vie ; ce n'était plus ce prince avec toutes les qualités et les défauts de son aïeul Henri IV ; je l'ai dit déjà, Fénélonet Beauvilliers avaient abaissé cette fière tête; le duc de Bourgogne, appelé à la couronne, eût été une sorte de roi parlementaire, avec des idées de pouvoirs pondérés, d'États provinciaux uniformes; il eût substitué le gouvernement des bourgeois et du parlement à la monarchie militaire, telle que l'avait fondée Henri IV, le roi des gentilshommes, et ce n'était pas ainsi qu'on aurait pu sauver la France de l'invasion '.

Quelle douleur ne dut pas éprouver Louis XIV à l'aspect de ces deuils si rapides! le grand dauphin, puis le duc et la duchesse de Bourgogne , enlevés dans l'espace d'une année et avec des circonstances si douloureuses Avez-vous quelquefois contemplé les tableaux delà mort de cette duchesse de Bourgogne, reproduite dans les gravures contemporaines, aux teintes fortes et noires? Une chambre de Versailles parée et damassée nous apparaît à la lueur de quelques pâles bougies; le roi vieilli, les traits décomposés et pendans, est assis dans un large fauteuil ; à ses côtés est M°' de Maintenon, si reconnaissable aux rides qui sillonnent ses joues et son front à peine dégagé sous sa coiffure ; derrière ce fauteuil, une foule de gentilshommes, la tète appesantie, les larmes aux yeux, car comment les pleurs ne seraient-ils pas venus ruisselant à l'aspect d'un tel spectacle de la jeunesse agonisante et de la majesté royale si vivement éprouvée ! Puis la pensée de l'égalité du tombeau en face du monarque le plus puissant, le plus absolu! sur ce lit à baldaquins verts repose une femme jeune, mère trois fois; la mort qui s'avance abîme ses traits; elle se met sur son séant pour baiser et bénir une petite et douce créature qui la regarde de ses yeux grands et flxes ; cet enfant était le duc d'Anjou *, l'héritier de la couronne; il avait reçu ce nom de

' La mort du duc de Bourgogne arriva six jours après celle de sa femme, c'està-dire le 18 février 1712. Le 8 mars suivant, leur fils aîné, le duc de Bretagne TDourut à l'âge de cinq ans.

» Le duc d'Anjou, depuis Louis XV, était né à Versailles, le 15 février 1710.

■duc d'Anjou comme un acte politique de Louis XIV, pour constater qu'il voulait conserver du moins la dignité de roi d'Espagne en la personne de son petit-fils Philippe V, si les malheurs de la guerre obligeaient ce prince à quitter Madrid : le roi d'Espagne, avant son élévation, portait ce beau titre de duc d'Anjou. Tel était le tableau déchirant de la cour de France !

Le duc de Berry, frère de M. le dauphin, si aimé à Versailles par la bonté de son caractère, la vivacité de son esprit, avait alors vingtjjix ans ; il était d'une naïveté ravissante, un peu maladroit ; il ne pouvait sortir sans faire une gaucherie. Un jour, à la chasse, il se brisa l'épaule, et on le rapporta sur un brancard à Marly; il souffrait beaucoup et ne se plaignait pas; une autre fois, il tira si étourdiment, qu'il mit un gros plomb dans l'œil droit de son cousin le prince de Conti et l'éborgna; ce noble et bon jeune homme en fut désolé, il alla chez la femme du blessé, au chevet de son lit, et s'agenouilla en pleurant pour obtenir sa grâce. Le duc de Berry n'avait pas d'instruction, mais on citait de lui des mots charmans ; quand son frère cadet fut appelé à la couronne d'Espagne, le duc de Bourgogne lui dit : « Eh bien, pauvre Berry, que feras-tu, toi sans royauté ni royaumes? — Moi, répondit le jeune duc: je me ferai prince d'Orange pour vous faire enrager tous les deux. » Parvenu à son âge de majorité, on dut songer à marier le duc de Berry, et un mouvement de cour détermina le roi à lui accorder une des filles du duc d'Orléans, prin" cesse gracieuse, mais légère au dernier point. Ce fut une longue et difficile négociation menée à fin par deux ou trois courtisans, parmi lesquels se trouvait le duc de Saint-Simon, l'auteur des Mémoires, le plus intrigant des ducs et pairs, et dès ce moment dévoué à la famille d'Orléans * . Louis XIV céda, parce qu'il avait une indicible faiblesse pour la duchesse d'Orléans; une de ses filles naturelles qu'il chérissait le plus.

Elle était ainsi bien réduite cette longue et brillante postérité de Louis XIV; la grande lignée ne reposait plus que sur la tête d'un enfant frêle et maladif ^ ; la seconde branche était représentée par

' Voyez tout ce que raconte le scandaleux chroniqueur sur cette intrigue. IT était chargé de la correspondance intime du duc d'Orléans, qui craignait tant Louis XIV. (Mémoires de Saint-Simon, ad ann. 17i2.

^ A cette époque le dernier fils du duc de Bourgogne, le duc d'Anjou, fut grayement malade ; il fut sauvé comme par miracle,

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