REPRISE DES NÉGOCIATIONS POUR LA PAIX
Contre-projet de paix proposé par la France. — Motifs de cette détermination. — Réponse des alliés. — Congrès de Gerlruiiienber^r. — Conlinuation des hostilités. — fielraile des Français sur Ja Picardie. — Rupture du congrès.
La rupture si subite des négociations de La Haye n'avait été m sérieuse ni déûiiitive; elle n'était même , de la part de Louis XIV, qu'un de ces coups de dignité que le roi savait si bien comprendre , mais que son conseil ne voyait pas toujours avec sa royale grandeur. Les cabinets engagés dans la lutte avaient un besoin trop profond de la paix pour que tous ne cherchassent pas à renouer des négociations qui paraissaient indispensables, aOn d'arriver à une paciflcatlou solennelle ; on avait bien résolu de continuer les batailles , les arméniens s'étaient multipliés; tous ces efforts de peuples, tous ces sacrifices imposés aux nations , n'avaient précisément qu'un but, la paix ; on voulait l'obtenir à de bonnes conditions, aux meilleures pos^sible : mais l'intention d'en finir avec les désordres et les nécessités de la guerre était commune. Il arrive souvent dans la vie des peuples qu'où se bat avec d'autant plus d'acharnement qu'on veut et qu'on désire la paix ; les époques de grands sacrifices précèdent toujours le repos durable des États ; on redouble d'énergie pour se procurer une pacification favorable ; à ces époques , rien n'est plus aisé que de reprendre des négociations entamées, jusqu'à un traité définitif qui est la pensée générale.
Avant même la bataille de Malplaquet, des ouvertures sérieuses avaient été faites par la France pour renouveler, dans un congrès
régulièrement tenu, les négociations rompues à La Haye ; ce congrès ne devait pas suspendre les hostilités ; il n'y aurait pas d'armistice ; les plénipotentiaires se verraient intimement , et pourraient ainsi convenir des principales bases d'une convention. L'inconvénient de ces espèces de congrès pendant les hostilités , est de rendre perpétuellement incertains les principes de la négociation ; chaque succès et chaque revers les modifient ; on grandit ses espérances par la victoire ; on tire parti des accidens et des défaites ; il n'y a rien de fixe , parce que chaque courrier change la nature des négociations et le sens des notes ; on ne peut plus donner ou accepter un ultimatum. L'histoire offre de bien rares exemples d'un congrès ou d'une assemblée diplomatique réuni pendant la guerre, qui ait produit des résultats efficaces ; les épisodes de la campagne influent trop sur les déterminations journalières. Les propositions adressées par la France aux États-Généraux pour la tenue prochaine d'un congrès durant la guerre , furent accueillies par la coalition ; on fixa les conférences à Gertruidenberg , petite ville sur la frontière du Brabant hollandais. Dans les questions diplomatiques, les États-Généraux tenaient toujours la haute main ; comme ils payaient les subsides de guerre , ils avaient en eux la résolution de la paix. L'Europe les choisissait volontiers pour arbitres.
Le cabinet de Versailles ne désigna pas les mêmes plénipotentiaires qu'il avait envoyés à La Haye ; le roi ne pouvait compromettre une seconde fois M. deTorcy, son secrétaire d'État des affaires étrangères; il n'était pas d'habitude d'ailleurs, lorsqu'une première négociation avait échoué, de nommer le même ministre plénipotentiaire; le roi indiqua cette fois l'abbé de Polignac, et comme son co-plénipotentiuire le maréchal d'Huxelles. J'ai dit déjà le caractère de l'abbé de Polignac , habile , mais un peu fanfaron et remuant ; il avait conduit a>ec une activité trop prometteuse la négociation relative à l'élection du prince de Conti en Pologne ' ; on ne pouvait cependant refuser à l'abbé de Polignac un esprit plein de ressources et d'expédiens. Le maréchal d'Huxelles n'avait pas brillé dans la guerre , mais il avait conservé des rapports avec les émigrés de Hollande et d'Angleterre, et à ce moment critique on s'adressait à toutes les influences pour obtenir uu résultat. Le véritable plénipotentiaire était au reste
' Foye^t le lome III de cette Histoire.
Tabbé de Polignac; lui seul était chargé des pleins pouvoirs, atia d'aboutir à une négociation définitive.
Comme les alliés avaient exigé avant tout préliminaire l'acceptation de certaines bases d'un traité , le cabinet de Versailles avait chargé l'abbé de Polignac d'un contre-projet * qui résumait parfaite-
' Le contre-projet rédigé par Torcy, et tout écrit de sa main , révèle le triste état des négociations. J'aime ces pièces intimes , qui font connaître Ja grande histoire des traités. Le contre-projet est véritabltment une démarche du désespoir. « Quoique rengagement que le roi avoit pris pour la paix ail cessé aussitôt, que les ennemis de sa majesté ont refuse de la conclure aux conditions qu'ella avoit bien voulu la leur otlrir, elle désire loulel'ois si sincèrement de contribuer au prompt rétablissement du repos de l'Europe , qu'elle consent de traiter encore aux mêmes conditions qu'elle avoit bien voulu accorder; si les princes et États actuellement en guerre contre elle veulent traiter aussi sur ce fondement, convenir d'un lieu pour les conférences, et former une assemblée de ministies auto-, rises a traiter et a Mgner la paix, dont les conditions iCroni :
» l'' A l'égard de 1 Ebpugne, une promesse aulheniique de la part du roi dô rcconnoître immédiatement, après la signature de la paix, l'archiduc Charles d'Autriche en qualité de roi d'Espagne, et généralement de tous les Etats depeuilaus de cette monaichie, tant dans l'ancien que dans le nouveau muude ; a iu. réserve seulement des Etais et pays, dont le roi de Portugal et le duc de Savoie ont stipulé le démembrement, en vertu des traités qu ils ont contractes avec l'empereur et ses allies; et a la reserve aussi des places que l'archiduc s'est engage de laisser aux Éiats-Generaux des Provinces-Unies des Pays-Bas.
» Une semblable pioinesbe, non seulenieut de retirer tous les secours que sa majesté a pu donner au roi son pctit-lils, mais encore de ne lui en\oyer désormais aucune assistance pour le maintenir sur le trône, de quelque nature que ce boit, directement ou indirectement.
» Et pour gage de i'eilci de cette promesse, sa majesté veut bien confier aux. États-Généraux quatre de ses places en Flandre, qu'ils choisiront pour les remettre entre leurs mains, et pour être par eux gardées, jusqu'à ce que les affaires d'Espagne soient terminées, comme otages et sûretés de la parole qu'elle donnera de ne s'intéresser directement m indirectement aux ali'aires de cette monarchie.
» Elle promettra paieillemeut de défendre à ses sujets, sous de rigoureuses peines, de prendre parti dau&lcslroupesdu roi catholique, s obligeant d apporter une attention si vive a faire obser\er les défenses, qu'aucun n'y contreviendra.
» Sa majesté veut bien aussi consentir que la monarchie d Espagne, ni aucune de ses paities, ne soit jamais unie a la monarchie de France, et qu'aucun prince de la maison de France ne puisse ni régner ni rien acquérir dans l'étendue de U monarchie d'Espagne, par aucune des voies qui seront toutes spéciliées.
» Les Indes espagnoles seiont comprises dans tout ce qui sera dit au sujet de la monarchie d'Esp.tgne, comme en composant une partie principale, et le roi promettra qu'aucun vaisseau de ses sujets n'ira aux Indes, sous quelque prétexte
que ce soit.
» 2° A l'égard de l'empereur et de l'Empire, le roi rendra la ville et la citadelle de Strasbourg, au même état où elles sont présentement.
Ti. 4
ment les propositions de la France ; elles étaient tristement nécessitées par la situation. Le roi engageait sa parole à reconnaître immédiatement l'archiduc roi d'Espagne et des Indes , sous le nom do Charles III : comme gage de sa parole, il rappelait sur-le-champ le corps auxiliaire qui servait alors dans les États de son petit-Ols ; de
» Le fort de Kehl sera de même rendu avec rartillerie spécifiée dans le huitième article des préliminaires, la ville de Strasbourg devant désormais être rétablie dans les prérogatives et privilèges de ville impériale, et en jouir ainsi qu'elle en jouissoit avant que d'être sous la domination de sa majesté.
» Elle consentira pareillement de rendre à l'empereur la ville de Brisach , avf c son territoire et l'artillerie spécifiée dans le neuvième article des préliminairef". à se contenter de la possession de l'Alsace suivant le seus littéral du liait." (ii> Westphalie et des articles dix et onze des préliminaires.
» A laisser à l'empire la ville de Landau, avec la liberté d'en démolir les fortifications.
A raser enfin celles qu'elle a fait bâtir sur le Rhin, depuis Bàle jusqu'i Philippsbourg, et qui seront toutes spécifiées.
» Elle consentira que la ville de Rhinfelds soit remise au landgrave de Hessr- Cassel.
» Que le quatrième article du traité de Ryswick soit discuté dans les conîcrenccs.
» Elle rcconnoîtra l'électeur de Brandebourg en qualité de roi de Prussr. promettant de ne le point troubler dans la possession de Neufchâtel et «le Valengin ; et pareillement elle reconnoîtra le neuvième électoral érigé en faveur du duc de Hanovre.
» 3° A l'égard de l'Angleterre, le roi reconnoîtra la princesse Anne en qualit*' de reine de la Grande-Bretagne, et l'ordre de la succession à cette couronne, ainsi qu'il est établi dans la ligne protestante, suivant les actes du parlement. Sa majesté cédera l'île de Terre-Neuve à cette couronne, et conviendra dune restitution réciproque de tout ce qui a été occupé dans les Indes, tant de la part de la France que de celle de l'Angleterre, depuis la présente guerre.
» Sa majesté fera raser toutes les fortifications de Dunkerque et combler le port, avec promesse qu'elles ne pourront jamais être rétablies. Elle consentira pareillement au dessein que le roi d'Angleterre (Jacques III) a formé de sortir de France aussitôt que la paix sera faite, pourvu qu'il ait une entière liberté de «e retirer et d'aller oii il voudra, et qu'il y jouisse d'une neutralité parfaite.
I) 4" A l'égard des États-Généraux des Provinces-Unies, le roi leur céderi, pour former une barrière, toutes les places énoncées dans l'article ving-deui des préliminaires, savoir : Fumes, le fort de Knoch, Menin, Ypres, Lille, Tournai , Condé et Maubeuge, avec dépendances et aux conditions spécifiées par ce même article. Quant aux places des Pays-Bas qui appartiennent encore au roi d'Espagne, le roi très-chrétien retirant ses troupes desdites places, fera en sorte qu'elles soient remises au pouvoir de l'archiduc, immédiatement après la signature de la paix. Sa majesté confirmera ce qu'elle a offert aux États-Généraux au sujet de leur commerce, et l'article vingt-cinq des prcliraiuaires sera ponctuellemout suivi.
plus, le roi confiait aux États-Généraux , jusqu'à l'exécution de ses promesses, quatre grandes places de guerre à leur choix . Défense était faite à tout Français deprendre du service en Espagne ; le roi consentait encore à ce qu'aucun de ses navires ne commerçât dans les Indes espagnoles ; Dunkerque était rasé ; Strasbourg et Brisach restitués ; on reconnaissait aussi le roi de Prusse et la succession à la couronne d'Angleterre dans la ligne protestante , en un mot tous les faits diplomatiques accomplis depuis un siècle ; le cabinet de Versailles passait outre , même sur la clause impérative de la démolition des forteresses du Rhin, depuis Huningue jusqu'à Strasbourg.
Ces sacrifices étaient grands , ils avaient été arrachés comme par importunité au roi de France ; le conseil avait persisté à faire d'énormes concessions pour obtenir la paix. La coterie Beauvilliers , unie à M""* de Maintenon, avait imposé à Louis XIV le contre-projet que M. dePolignac portait au congrès de Gertruydenberg ; et il résulte des documens authentiques des affaires étrangères , que ces tristes concessions étaient alors irrévocablement arrêtées dans la pensée du roi. Le seul point sur lequel les instructions de Louis XIV insistaient pour demander une franche explication , c'était la clause de Vultimatum des alliés ainsi conçue : « Le roi de France s'engage à prendre, de concert avec les alliés , les mesures propres à obliger son petit-fils à la restitution de la monarchie espagnole. » Louis XIV déclarait formellement à ses plénipotentiaires qu'il ne pouvait se soumettre à une prise d'armes contre son petit-fils , ainsi que cet article semblait l'imposer; on voulait la paix, et non pas une nouvelle guerre; s'il fallait combattre contre quelqu'un , mieux valait que ce fût contre l'ennemi de la France que contre son allié le roi d'Espagne , le petitfils du roi, un Bourbon enfin de sa haute lignée. Le cabinet de Versailles enjoignait à l'abbé de Polignac de ne jamais se départir de la volonté expresse du roi sur ce point.
» Enfin, s'agissant d'un traité de paix et non d'une trêve , le temps que l'on marquera pour l'exécution de ces conditions sera, suivant l'usage ordinaire des traités, après l'échange des ratifications.
i) Sur ce fondement, le roi propose encore d'envoyer des plénipotentiaires pour traiter de la paix, et de profiter de l'espace du temps que l'hiver donne pour cet effet, avant qu'on approche de l'ouverture de la campagne prochaine.
» Si ces offres que sa majesté veut bien faire ne sont pas acceptées, elle déclare qu'elle est libre de tout engagement, et qu'il n'y aura pas lieu de lui attribuer la prolongation d'une guerre qui fera répandre encore tant de sang chrétien.
» TORCT. >
La bataille de Malplaquet avait trop grandi les prétentions des alliés pour qu'ils pussent accorder à la France des conditions meilleures. Les plénipotentiaires mêmes des puissances ne se rendirent pas en personne aux conférences de Gertruydenberg ; ils prièrent les Ktats-Généraux de servir en cette circonstance d'intermédiaires avec les pleins pouvoirs de tous. Les bases d'ailleurs d'un ultimatum n'avaient-elles pas été arrêtées à La Haye; Il ne s'agissait plus , en quelque sorte, que de les notifier une seconde fois à la France , et de discuter avec elle les deux ou trois articles qu'elle n'admettait pas. Pour ce résultat il suffisait d'un intermédiaire bienveillant, et les États-Généraux étaient convenablement placés comme porteurs de paroles: on admit cette théorie à La Haye, et MM. Buis et Van der Dussen furent chargés par les États de s'entendre avec l'abbé de Pohgnac et le maréchal d'Huxelles sur les modifications de détail qui pourraient être apportéesà Y ultimatum des alliés , et particulièrement à l'article relatif à l'Espagne.
Les plénipotentiaires de France virent avec une satisfaction secrète la prépondérance que saisissaient les États-Généraux dans la négociation du traité. La Hollande ne pouvait être aussi vivement hostile à la France que l'empereur ; Henri IV avait si puissamment secondé la république naissante ! « C'étoit déjà beaucoup pour les marchands de La Haye et d'Amsterdam d'avoir abaissé la fierté de Louis XIV ; falloit-il maintenant abattre tout-à-fait la France , leur vieille protectrice ? Rien de plus simple et de plus naturel que de prendre des précautions pour éviter une invasion dans l'avenir; mais devoientils pour servir l'Empire compromettre leur commerce et leurs relations à l'extérieur? » L'abbé de Polignac eut donc plusieurs conférences auprès des plénipotentiaires des Étais-Généraux; il s'ouvrit à eux avec une grande franchise. De quoi s'agissait-il? quel intérêt soutenait la Hollande? pour quel avantage faisait-elle la guerre? Au lieu de placer l'archiduc sur le trône d'Espagne , ne valait-il pas mieux revenir à l'idée d'un partage de la monarchie de Philippe V dont la Hollande aurait une portion ? Quelques agens secrets de la France, et particulièrement M. Mesnager, attaché aux affaires étrangères, proposèrent même à la Hollande un traité séparé , avec la cession politique et commerciale des colonies espagnoles.
La première réponse des plénipotentiaires hollandais fut simple et trêve ; elle exposait : « que les puissances de la coalition s'étant en-
gagées les unes et les autres à ne jamais traiter séparément, les États-Généraux ne pouvoient écouter isolément les propositions des envoyés françois; toutefois, en considération de la vieille amitié qui unissoit les États-Généraux à la monarchie des Bourbons, les plénipotentiaires vouloient bien consentir à ce que la France exposât les conditions définitivement offertes par le cabinet de Versailles. » A cette note l'abbé de Polignac s'empressa de répondre : « que l'Angleterre et la Hollande avoient à redouter aussi bien que la France le rétablissement de la maison d'Autriche telle qu'elle existoit sous Charles-Quint et Philippe II ; n'alloit-on pas reconstruire ce formidable empire? la France proposoit un partage rationnel des États de la Péninsule ; elle cédoit les colonies espagnoles à la Hollande et à l'Angleterre; elle reconnoissoit l'archiduc, sous le titre de don Carlos lil, roi d'Espagne, à la condition qu'on formeroit un établissement pour Philippe V , par la réunion dans une même suzeraineté de la Sardaigne et de Naples ; elle offroit même de se borner à l'Aragon et aux côtes de Toscane, également érigées en suzeraineté pour Philippe V ; car il n'étoit pas juste que le prince, une fois revêtu de la couronne, rentrât dans la vie simple et privée. Il lui falloir une souveraineté. »
Ces nouvelles propositions changeaient trop les bases primitives pour qu'elles fussent acceptées par les plénipotentiaires hollandais; ils s'empressèrent de les communiquer au prince Eugène et au duc de Marlborough; ceux-ci se dirent suffisamment autorisés parleurs coursa déclarer qu'ils ne traiteraient que sur les clauses écrites de l'ultimatum, et pas sur d'autres; le congrès de Gertruydenberg n'avait même été réuni que pour interpréter un seul article des propositions fondamentales de l'alliance. Les plénipotentiaires hollandais ajoutèrent : « qu'il ne pouvoit plus y avoir de conférences, si ces conditions n'étoient immédiatement admises par le cabinet de Versailles. » Dans quelle position impérative et décidée les puissances alliées s'étaient posées ! Elles se disaient inséparables ; l'influence personnelle du prince Eugène et du duc de Marlborough l'avait emporté dans la balance des négociations. On déclarait qu'il n'y avait plus qu'une base possible dans les traités, c'est-à-dire les conditions que les étrangers eux-mêmes avaient de concert arrêtées.
Tandis que ces conférences se continuaient péniblement entre les plénipotentiaires de France et de Hollande, les alliés développaient
leur mouvement offensif après la bataille de Malplaquet ; les trois armées réunies, les Anglais, les Impériaux et les Hollandais, attaquèrent hardiment les lignes de Miraumont, et les tournèrent par une grande extension donnée à leurs deux ailes. Quand ces lignes eurent été ainsi franchies, les coalisés se postèrent en masse devant Douai, afin d'en faire le siège; cette place et Arras allaient devenir le point des opérations militaires dans la Picardie ; le but de la campagne était Amiens. La Scarpe une fois passée, toute la province de Picardie fut couverte de partisans ennemis ; on vit des hussards allemands sur les bords de l'Oise ; de hardis cavaliers vinrent même à quelques lieues de Versailles, pour effrayer le vieux monarque jusque dans son palais plein de grandeurs et de merveilles. Les Hollandais et les réfugiés, surtout, mettaient une sorte de point d'honneur h humilier le roi de France ; les marchands de La Haye, qui avaient été long-temps menacés par les gentilshommes de France, étaient aises à leur tour d'abaisser Paris et Versailles ; les émigrés calvinistes portaient au cœur un ressentiment non moins vif; ils voulaient se venger de Louis XIV, l'objet de leur haine religieuse.
L'impression produite par le siège de Douai et le passage de la Scarpe par les alliés fut profonde ; les lignes françaises, qui jusqu'alors avaient paru impénétrables étaient forcées; les alliés débordaient sur les provinces de la monarchie. Le roi poussa le premier cri de nationalité ; un conseil de maréchaux fut tenu à Versailles ; on réorganisa l'armée avec la plus grande énergie. Les positions du Rhin et de l'Italie furent dégarnies pour jeter des troupes en masse dans le Nord ; les trois hommes de guerre remarquables, Villars, Vendôme et le duc de Berwick, durent prendre le commandement de toutes les forces de la monarchie, la dernière espérance du roi. On adopta un vaste système défensif ; on résolut de disputer le terrain à l'ennemi position par position. Les rivalités cessèrent entre les maréchaux , presque toujours divisés sur des points d'honneur et de prérogatives ; la monarchie était en si grand péril ! Le dauphin, le duc de Bourgogne demandèrent à partir comme simples volontaires à la tête de la noblesse ; le jeune roi d'Angleterre, de la race des Stuarts (Jacques III), conduisait les compagnies écossaises ; il portait alors déjà le nom de chevalier de Saint-Georges. Toutes les routes de France étaient sillonnées de troupes qui venaient se réorganiser dans les plaines de la Picardie ; cent vingt-cinq bataillons et deux cent cinq
escadrons se posèrent de l'Oise à la Somme ; on flt marcher l'artillerie des vaisseaux, on organisa en bataillons les marins des équipages ; c'était l'arrière-ban de la monarchie ; et voilà ce qui explique cette timidité de Yillars, cette prudence infinie de la campagne ; il avait en main les dernières ressources de la France.
Les conférences de Gertruydenberg n'avaient pas cessé pendant ces formidables préparatifs militaires. Le passage de la Scarpe, l'avantage remporté par les alliés en franchissant les lignes des Français avaient grandi les prétentions des plénipotentiaires de l'ennemi ; on se rappelle que Vultimatum de La Haye portait comme article principal : « que le roi de France s'entendroit avec la coalition pour préparer les moyens d'expulser son petit-fils du trône d'Espagne ; » l'abbé de Polignac et le maréchal d'Huxelles avaient en vain cherché à étendre la question et à la poser en des termes moins humilians * ;
' Les négociations qui préparèrent le traité déQnilif d'Utrecht sont tellement importantes et inconnues, que j'ai dû rechercher toutes les pièces diplomatiques qui peuvent éclaircir ce grand remaniement de l'Europe. Voici le résumé d'une dépêche que les envoyés hollandais, MM. Buis et Van der Dussen adressent aux Étals-Généraux ; elle rend compte de toutes les conférences. Les envoyés disent: « Que les plénipotentiaires du roi de France avoient tâché de leur persuader que l'inlérêt des alliés étoit de faire une paix séparée avec la France , à l'exclusion de l'Espagne; que le roi leur maître étoit près d'entrer dans les engagcmens les plus solennels, et même de leur donner des villes en otage pour sûreté de la promesse qu'il feroit de n'assister en aucune manière son petil-fils. Qu'eux, députés, leur avoient répondu qu'ils ne croyoient pas que les alliés reçussent de bon cœur cette proposition, après l'avoir déjà rejetée; que comme il s'agissoit de rétablir la maison d'Autriche dans la possession du royaume d'Espagne, où le roi avoit placé son petit-fils, ils s'attendoient à quelque chose de plus qu'à des promesses de ne s'y point opposer , tout le monde étant persuadé que le roi pouvoit y concourir beaucoup plus efficacement, s'il vouioii véritablement l'entreprendre romme il l'avoit fait espérer; que les ministres de la France ayant f.iit semblant d'ignorer que le roi eût promis plus que ce qu'ils offroienl, avoient enfin proiesté, après de grandes assurances des sincères intentions du roi pour la paix, qu'il seroit impossible d'engager jamais sa majesté à déclarer la guerre à son petit-fils, ou à prendre aucune mesure violente contre lui. Que le seul moyen de procurer la monarchie d'Espagne au roi Charles étoit d'en donner une partie au roi Philippe, et qu'en lui cédant les royaumes de Naples, de Sicile, on pourroit le- disposer à céder le reste à l'archiduc ; que c'étoit là le seul expédient qu'il y fût pour prévenir une plus grande effusion de sang , et que comme le sort des armes étoit incertain, il pourroit bien arriver que les alliés seroient obligés de l^ire la paix à de pires conditions ; qu'eux, députés, ayant représenté que ce partage étoit contraire aux traités que les alliés avoient faits entre eux, aussi bien qu'aux articles préliminaires dont on étoit convenu à La Haye ; et qu'ils n'étoient ouYoyés que pour entendre quel équivalent les ministres de France avoient à
41s avaient demandé une compensation pour Philippe V , restreinte à "Naples et à la Toscane ; les alliés se réunirent pour répondre : « qu'il ne pouvoit s'agir que d'interpréter l'article 37 de Vultimatum , h savoir : quelle seroit la manière de contraindre Philippe V à quitter les Espagnes, et régler les forces militaires pour y parvenir. » Une fois refoulés dans ces termes étroits, les envoyés français durent s'ex- 'pliquer sur les moyens qu'indiquait le roi de France à cet effet. Dans \ine note triste et curieuse, l'abhé de Polignac déclara : « que le roi îon maître offroit de l'argent à la coalition, et qu'il proposoit de payer tous les frais de la guerre contre son petit-fils, afin de l'expulser
^imposer au lieu du trente-septième .irtirle dont le roî n'étoit pas content ; n'ayant d'ailleurs aucun pouvoir d'entrer en discussion d'autres matiôres, leur conférence s'éloit terminée là-depsus. »
« MM. Buis et Van derDussen ne purent s'empêcher de leur dire qu'on s'apercevoit de plus en plus que la cour de France n'entrctcnoit cette négrociation tfue pour animer les peuples à supporter pins patiemment le fardeau de la guerre, rt pour amuser les alliés ; qu'ainsi ils seroient à la fin obligés de rompre avec eux loule conférence, pour ne pas donner lieu aux jalousies qui en pouvoient naître. Sur quoi les François, faisant toujours ferme sur les bonnes intentions du roi , dirent qu'ils enverroient un autre exprès en cour, avec la relation de ce quis'étoit "passé dans cette nouvelle conférence.
» On attendit encore son retour, et MM. les députés de leurs hautes puissances qui étoient revenus à La Haye, retournèrent à Gertruidenbergau milieu de juin. -On y tint le IS et le 16 de nouvelles conférences , dans lesquelles les plénipotenliaires françois déclarèrent que le roi étoil si bien intentionné pour la paix, qu'afîn de la procurer il renonroit aux places espagnoles sur les côtes de Toscane qu'ils ■«voient demandées dans les dernières conférences, et qu'il se contenteroit de la Sicile et delà Sardaigne pour le roi Philippe. Que sa majesté très-chrétienne emploieroit toutes sortes de moyens pour engager son petit-fils à recevoir ce partage r ■mais que cela demandoit du temps, et que si ce prince ne vouloil pas y consentir (quoique le roi ne pût se résoudre à lui déclarer la guerre), sa majesté fourniroi» une somme d'argnnt pour contribuer aux frais de celle qu'on feroit contre lui pour l'obliger h céder l'Espagne et les Indes à la maison d'Autriche. Ces propositions, qui ne différoient en rien d'important de celles qu'on avoit tant de fois rejetées, ne furent pasjugées plus recevables quelesautres. Lesdéputésen ayantfait: leur rapport, on pria M. dePcteckum, ministre deHoIstein à La Haye, qui voulut aller à Gertruydenberg, sous prétexte d'y traiter quelques affaires particulière» avec les ministres françois, de leur donner la réponse suivante : que l'offre du roi de contribuer par une somme d'argent pour les frais de la guerre, et pour obliger le duc d'Anjou à céder la monarchie d'Espagne (en cas qu'il ne voulût pas se Tontenter de la Sicile et de la Sardaigne) ne pouvoit être acceptée par les alliés, ei cela pour plusieurs raisons, dont l'une étoit que cela produiroit une paix séparée, et non une paix générale que les alliés avoient toujours eue en vue; en second lieu, que les alliés persistoient à demander l'évacuation de l'Espagne et des Indes^ suivant les articles préliminaires. » (Archir. de La Haye.)
de la monarchie espagnole. » Les alliés répondirent impitoyablement : « que pour donner des gages de l'exacte exécution du traité, le roi de France devoit marcher contre Philippe V et le détrôner par la force ; à cette condition, il y auroit armistice ; que si dans le délai de deux mois la clause n'étoit pas exécutée, la trêve ne se continueroit pas, on reprendroit les hostilités. Quant au nouveau partage, les alliés délibéreroient ensuite dans un congrès général ce qu'on pourroit accorder sur les sollicitations de la France. »
Ces conditions étaient accablantes , inflexibles ; n'était-il pas contre nature de commander au royal aïeul d'engager ses armes, pour détrôner son petit-fils? Les alliés n'étaient pas habiles de contraindre au désespoir une nation fière, hautaine, habituée à vaincre! A chaque phase des conférences de Gertruydenberg, M. de Poligoac envoyait un courrier à Versailles , et bien que le conseil fût déterminé à la paix , Louis XIV persista seul une fois encore dans la résolution invariable de ne pas consentir à des obligations déshonorantes qui abîmaient son âme. La correspondance autographe du roi de France et de l'abbé de Polignac est pleine de dignité et de fermeté ; elle est le développement de cette pensée : « Si je dois continuer la guerre , mieux vaut que je la fasse contre l'ennemi que contre mon petit-fils. » Les alliés commettaient une faute grave en forçant trop la main pour des conditions qu'aucun Français ne pouvait souscrire sans oublier son nom et son histoire ; ils obligeaient la ration, même fatiguée, à seconder son roi. Les dernières dépêches de Louis XIV ordonnaient à ses plénipotentiaires de quitter sur-lechamp le congrès de Gertruydenberg et d'en appeler à Dieu et à la fortune de la France. C'était ainsi pour la seconde fois que Louis XIV brisait brusquement les chaînes que la politique timide de son conseil voulait imposer à sa noble monarchie.
En rompant les conférences de Gertruydenberg, les envoyés français crurent de leur devoir d'exposer au grand pensionnaire de Hollande les motifs réels qui avaient déterminé la rupture du congrès : « Il ne falloit qu'avoir suivi attentivement les négociations, disaient les plénipotentiaires, pour reconnoître que les alliés n'avoient aucune intention d'en finir avec les propositions pour la paix ; la coalition n'en étoit-elle pas venue à ce point de demander que le roi de France envoyât ses armées en Espagne pour détruire la monarchie de son petit-fils? Cette condition étoit impossible à exécuter, parce qu'elle
étoit contre nature ! L'année dernière , ils n'iraposoient pas cette dure nécessité ; aujourd'Iiui ils l'exigent de telle sorte qu'ils veulent môme que les armées du roi très-chrétien agissent seules contre Philippe V ; les alliés offrent à peine comme auiiliaires les troupes qu'ils ont dans l'Aragon et dans la Catalogne ! Les plénipotentiaires ne voyoient pas la nécessité de continuer les conférences de Gertruydenberg; ils réclamoient donc leur passeport. Puisqu'il falloit recourir à la guerre , eh bien î on invoqueroit Dieu , et le sang retomberoit sur la tète de ceux qui poursuivoient avec tant d'acharnement la ruine de la monarchie. » L'abbé de Polignac, dans une seconde note , rappelait avec beaucoup de force combien la victoire était chanceuse et la fortune bizarre ! C'était en vain qu'on voulait ramener les alliés à des principes de modération. La Hollande répondit dans un manifeste que jamais le roi de France n'avait voulu sincèrement la paix '.
' Ces grandes révélations nous expliquent les motifs réels de la rupture des conférences. Voici le texte de la lettre des plénipotentiaires français au grand pensionnaire Heinsius :
» Monsieur, vous savez que nous avons consenti à tout ce que MM. les députés nous avoient proposé, sans qu'on puisse dire que nous ayons varié sur quoi que ce puisse être ; encore moins que nous ayons rétracté les paroles que nous ■urions données par l'ordre du roi notre maître, dans la vue de parvenir à la paix, si nécessaire à toute l'Europe.
« MM. les députés n'en ont pas jugé de même ; vous n'avez point oublié ce qui s'est passé entre eux et nous depuis le commencement de la négociation. Trouvez bon . monsieur , que nous vous remettions devant les yeux les propositions nouvellement inventées, injustes et impossibles dans leur exécution, que ces mes- .sieurs, pour toutes réponses aux nôtres, nous firent dans notre dernière conférence. Ils nous dirent :
« Que la résolution de leurs maîtres et de leurs alliés était de rejeter absolument toute offre d'argent de la part du roi pour les aider à soutenir la guerre d'Espagne do quelque nature qu'elle puisse être, et quelque sùrclc que sa majesté voulût donner pour le paiement. Que la république et ses alliés prétendoicnt obliger le roi nôtre maître à faire seul la guerre au roi son petit-fils pour le contraindre de renoncer à la couronne , et que, sans unir leurs forces à celles de sa majesté , il t'alloit que ce monarque fût dépossédé de l'Espagne et des Indes dans le terme de deux mois.
» Que ce terme étant expiré, sans que le roi catholique fût réellement chassé lie son trône, la trêve dont les alliés seroient convenus avec le roi notre maître cesseroit, et qu'ils reprendroient les armes contre sa majesté, quoiqu'elle eût exécuté toutes les autres conditions contenues dans les articles préliminaires ; qu'enfin ils pourroient permettre, comme une grâce, que les troupes qu'ils ont en Portugal et en Catalogne concourussent avec celles de France pendant l'espace 6c deux mois pour faciliter la conquête de l'Espagne et des Indes que sa majesté
Le congrès était ainsi brisé ; il ne pouvait avoir de résultat. Les alliés exigeaient trop de Louis XIV; on reprit les armes , parce que la dignité d'une grande nation était blessée ; d'ailleurs , en plaçant le roi de France dans une fausse position, on l'empêchait d'être sincère. Il est constaté par les pièces secrètes des affaires étrangères , «fue le roi ne consentait qu'avec une arrière-pensée à abandonner la cause de Philippe V ; il croyait son petit-flls assez fort pour se défendre lui-même ; l'engagement qu'il prenait avec les alliés était toujours subordonné à la conquête réelle de l'Espagne , et c'était une rude tâche pour la coalition. Les cabinets avaient trop d'intelligences à Madrid pour ignorer la correspondance intime entre Louis XIV et Philippe V ; voilà pourquoi ils se méflaient si profondément des clauses du traité ; ils voulaient que toutes les précautions fussent comptées , afin d'enchaîner la volonté du roi de telle sorte qu'il ne pût trahir sous main les engagemens contractés. Au reste, la rupture des négociations de Gertruydenberg plaçait chacune des puissances dans une situation plus nette ; de part et d'autre on acceptait la guerre ; on renonçait à ce système mitoyen de négociations et d'hostilités ; le congrès de Gertruydenberg étant dissous, on entrait complètement en campagne.
Dans le premier moment de péril pour la monarchie , les troupes de France , leurs maréchaux en tête , s'étaient portées en masse dans la Picardie; Marlborough pouvait marcher sur l'Oise, et il fallait défendre les provinces si voisines de la résidence royale ; mais après le passage de la Scarpe les alliés s'arrêtèrent dans leur mouvement d'invasion , et cet instant d'arrêt donna le loisir aux régimena de France de se reconnaître et de s'organiser pour la résistance. La présence de Vendôme et du duc de Berwick ne fut plus aussi nécessaire dans le Nord ; Villars fut jugé une capacité militaire assez haute pour combiner ses plans de campagne contre Eugène et Marlborough ; on lui adjoignit Boulïlers. Le duc de Berwick reçut pour la seconde fois le commandement de l'armée des Alpes; il dut lier sa gauche au corps d'observation du Rhin , qui se tenait dans ses lignes de Wissembourg ; le duc de Vendôme fut destiné à conduire l'armée d'Es-
seroit obligée de faire en faveur de l'archiduc ; mais qu'aussitôt que ce terme seroil expiré, ces mêmes troupes des alliés cesseroieiU d'agir, et queliv trêve seroii rompue. Yoilà quelles furent les çonditioHS, et voilà pourquoi nous les avons relusces. » » PoLiGNAC. — d'Huxelles. m
pagne. Dès que le congrès de Gertruydenberg était dissous , il n'y avait plus de ménagemens à garder \is-à-vis les alliés; on pouvait secourir ostensiblement Philippe V. Le roi prenait hautement en mains les intérêts de son petit-fils; pour préparer la paix , il avait consenti à briser sa dynastie en Espagne ; mais quand on voulut le contraindre à des obligations plus humiliantes encore , le vieillard couronné ressaisit la grande épée des ancêtres ; dès lors son système de guerre embrassa la vaste échelle de territoire qui s'étend de la Flandre au détroit de Gibraltar , des Alpes à l'Océan ; Louis "XIV n'abandonna plus rien ; il joua toute sa fortune !