CHAPITRE LXI
LES CÉVENNES. — MOUVEMENT DES C/iMISARDS. — PREMIÈRE PÉRIODE.
La province du Languedoc. — Administration de Bâville. — Le comte de Broglie.
— Mesures civiles et militaires. — Prédication des Camisards. — Premier soulèvement. — Chefs militaires des montagnards. — Laporte. — Roland. — Cavalier. — Guerre des montagnes. — Le maréchal de Montreyel aux Cévennes.
— Manifeste des Camisards. — Ramification à l'intérieur.
L'administration de Louis XIV , si empreinte d'unité, éprouvait iiéannEioins une violente résistance dans une des provinces les plus riches, les plus fertiles de la monarchie. L'antique Languedoc, cette magnifique possession réunie à la couronne au treizième siècle, était toujours travaillé par l'agitation des Cévennes. Les vieux municipes du Languedoc étaient en majorité catholiques; l'hérésie des Albigeois avait bien passé sur cette terre, si fidèle alors aux comtes de Toulouse de la race du sol, mais elle n'avait laissé de traces qu'aux montagnes et dans les agrestes communes sur les rochers. Toulouse, Montpellier, Béziers, Narbonne, ces villes opulentes, professaient un catholicisme ardent comme le soleil de ces contrées. La population de la plaine , ces paysans qui possédaient les riches vignobles, les vastes champs de blé aux épis d'or, s'agenouillaient avec ardeur devant la Vierge sainte, et tout ce raartyrologue de bienheureux et de cénobites, que le huguenot sévère proscrivait comme le Panthéon de l'idolâtrie papiste. Les troubles des Cévennes, les prédications calvinistes avaient excité une indignation générale parmi la population catholique, et un esprit de réaction se manifestait déjà contre les huguenots qui troublaient le peuple paisible, par des tumultes et des prises d'armes. Les époques
(le guerres religieuses n'étaient point oubliées encore parmi les ardentes multitudes du Midi ' .
L'administration civile du Languedoc, je l'ai déjà dit , était sous l'intendance de M. de Bàville, de la race des Lamoignon, magistrat d'une capacité remarquable. Il avait vu naître et se développer l'agitation des Cévennes ; il en avait suivi les progrès et pénétré l'esprit. Les édits d'unité catholique étaient formels, l'intendant devait en exiger l'exécution exacte , et une série d'ordonnances et d'édits eut pour but de centraliser les forces catholiques contre les protestans. Bùville leva huit régimens de milice active, appelés à la lutte des montagnes, et lorsque les besoins de la guerre forcèrent Louis XIV à porter ces régimens sur le Rhin, l'activité de Bàville organisa cinquantedeux bataillons de volontaires, tous ardens catholiques , destinés à préserver les villes, les communes, et à agir contre la religion calviniste. Ensuite l'intendant traça un plan de routes stratégiques dans les Cévennes, afln de diriger une certaine masse d'artillerie et de cavalerie contre les calvinistes, s'ils tentaient de se rébellionner aux montagnes * .
L'intendant M. de Bàville était secondé dans cette active surveillance par Victor Maurice, comte deBroglie, commandant de l'armée royale dans le Languedoc ; il appartenait à une de ces familles de hardis aventuriers du Piémont, sortes de condottieri et de banditti qui se mettaient à la solde de l'étranger, pleins de courage et de ruse, mais capables de tout; le comte de Broglie était décidé à tenter la violence des armes, l'incendie des propriétés, pour assurer la paix publique dans le Languedoc. Il ne pouvait réellement compter jusque-là que sur la milice du pays; la plupart des régimens de ligne, depuis la coalition de l'Europe, étaient employés aux frontières; M. deBroglie n'avait sous son commandement que quelques troupes de la marine , bons soldats sur les vaisseaux , mais incapables des fatigues militaires d'une guerre de montagnes. Le commandement se concertait avec
' Théâtre sacré des Cévennes. Londres, ann. 1707. — Mémoire manuscrit sur les derniers troubles de la province du Languedoc, par le baron d'Aigaillers. (Bibliothèque royale.)
' Mémoire manuscrit de l'intendant du Languedoc. Il est curieux de comparer les mesures prises contre les Cévennes avec les précautions arrêtées également à des époques modernes contre la Vendée; on voit que l'idée des routes stratégiques n'est pas même nouvelle.
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M. (le Bâville sur tous les points d'un grand système répressif; il fst travailler l'armée aux routes stratégiques à travers le pays; le comto ♦le Broglie organisa deux régimens de milice destinés à sonder les grottes profondes, à brûler les villages en cas de résistance , car rien n'est plus implacable que deux partis qui se précipitent dans une guerre d'opinion.
Toutes ces mesures fatales paraissaient nécessitées par l'état des esprits dans les Cévennes. Depuis le commencement de cette année, les prédications religieuses avaient redoublé d'activité parmi les calvinistes de la montagne; les prophètes s'étaient multipliés au milieu de ces hommes simples, comme à toutes les époques de persécution. Le pays ne retentissait que du bruit des inspirations et des miracles; on allait aux prêches avec amour et transport * ; le peuple écoutait avec enthousiasme les ministres qui, au fond du désert, faisaient entendre la parole céleste. Plus la surveillance de l'intendant s'exerçait rigoureuse, plus on courait aux prêches; les montagnards bravaient lesédits sévères, car les prophètes n'avaient-ils pas dit que les jours dutriomphe n'étaient pas éloignés du temps des saints et des martyrs? Les ordres de l'intendant étaient implacables ; toutes les fois que de telles assemblées clandestines étaient trouvées, la milice avait ordre de les dissoudre par la force ; les ministres étaient pendus comme rebelles, les auditeurs huguenots condamnés aux galères. Les épo-. ques d'un gouvernement violent sont ainsi marqués par des persécutions contre les prédicateurs de doctrines qui ne sont pas celles du pouvoir; c'est alors un crime d'élever la voix contre la pensée dominante ; on disperse les réunions , on en punit les membres , et cela aussi bien sous l'empire des idées politiques qu'aux temps religieux ; telle est la conséquence de toute souveraineté qui veut imposer l'O'. îïéissance absolue.
Les calvinistes, réunis aux montagnes, pouvaient-ils souffrir long-» temps des persécutions si cruelles? Le souffle des opinions ardentesr brûlait leur poitrine; vieillards, femmes et enfans couraient avec plus d'ardeur encore aux assemblées du désert ; d'abord ils y étaient venus désarmés, avec l'intention seulement de prier et d'écouter k^ prêche ; quand ils se virent attaqués , poursuivis par les milices et les troupes du comte de Broglie, ils y accoururent armés ; ilsretrou-
• Théâtre sacré des Cévennes. Londres, ann. iT07.
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vèrent les vieilles arquebuses à rouet du temps des guerres civiles ; les plus jeunes saisirent des bâtons ferrés et fourchus; les vieillards avaient la faux des moissons, et la soutenaient de leurs mains tremblantes. Quand donc les détacheraens de soldats arrivaient au désert, ils trouvaient souvent ces hommes simples préparés à une défense militaire au milieu des précipices et des rochers ; plus d'un combat ensanglanta l'exécution des édits contre les calvinistes. Les convictions ardentes doublent les forces ; elles seules créent l'héroïsme , parce qu'elles vous tiennent à la tête et au cœur.
Les montagnards cruellement persécutés , s'étaient tenus sur la défensive. Les succès dans la résistance conduisent toujours à des actes d'une plus grande audace, et bientôt les calvinistes descendirent de leurs retraites inaccessibles. Il s'était répandu parmi ces hommes hardis la juste opinion que tout le mal venait du clergé catholique ; et de là cette haine profonde qu'ils lui avaient vouée ; les curés , les missionnaires , tout ce qui faisait entendre les paroles de l'Église , devint un objet odieux aux montagnards , et dans leur première expédition ils vinrent assassiner le curé du Chaila, et incendier son presbytère *. Les montagnards faisaient ces courses la nuit; ils étaient parfaitement renseignés par leurs coreligionnaires ; ils arrivaient ainsi à l'improviste , et les prêtres n'avaient pas le temps d'appeler le secours des milices ; le lendemain on apprenait que l'église était en flammes, elle curé égorgé. Cette habitude barbare de brûler les églises fit donner le nom de camisards aux huguenots de la montagne , de ces deux mots de la langue-d'oc [camas-ard] , maison brûlée , triste dénomination pour un parti ; elle signalait les dévastations de ces troupes de fanatiques dans les Cévennes.
Les camisards prenaient donc l'initiative contre les milices provinciales; dès lors les chefs ne devaient pas manquer au mouvement; lorsqu'une opinion cesse d'être résignée pour se montrer offensive , alors les chefs audacieux viennent à elle pour la conduire et la diriger. Le premier de ces chefs de camisards avait été Esprit Séguier , bientôt saisi et pendu. Le second fut Laporte , simple cultivateur de» Cévennes , homme hardi , violent ; sa taille était haute , sa parole
• Voxjei le récit Irès-naïf de Brucys , alors avocat à Montpellier, et qui a écrit une histoire si attachante de la guerre des Cévennes. J'ai dit déjà que Bruejs devint ensuite le collaborateur dramatique de Palaprat.
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retentissante ; il se posa colonel des camisards , organisa une compagnie de cent hommes armés d'arquebuses et de bâtons, et seul , à l'aide de sa grande énergie , il ne recula devant aucun péril ; il se tenait dans les rochers inaccessibles, se précipitait de préférence sur les compagnies bourgeoises, et s'il était battu, il rentrait dans les bois de châtaigniers, où il trouvait son repas; c'était ce qu'il appelait le camp de l'Éternel ; quelques marrons cuits dans l'eau des rochers formaient toute la nourriture de cette troupe de camisards , déjà la terreur de la plaine et des presbytères.
A Laporte vint bientôt se joindre un chef non moins courageux et plus influent encore au milieu des montagnes ; je parle de son neveu Roland , Cer nom retentissant depuis l'époque de Charlema»ne. Roland, plus jeune que Laporte, parlait mieux aux hommes forts etvigoureux du parti calviniste; il se déclara également colonel comme son oncle; il avait servi dans les troupes régulières, il en connaissait même l'organisation ; Roland ne craignait pas une petite bataille rangée; c'était un plus profond organisateur que Laporte, trop inspiré pour régler militairement les dispositions nécessaires à sa troupe; sa taille robuste lui Gt conserver ce nom de Roland. Il aimait à se parer des insignes militaires , des titres même de noblesse , et dans sa correspondance il prend souvent le surnom de comte Roland; sa signature est toujours suivie de son scel ou blason féodal * .
' J'ai recueilli quelques autographes de Roland. Voici deux curieuses lettres du chef de la jaquerie huguenote :
« Messieurs les officiers des troupes du roi, et vous MM. de Saint-Germain préparez-vous à recevoir sept cents hommes, qui doivent venir mettre le feu à la Babylone, au séminaire et à plusieurs autres maisons : celles de M. de la Fabrègue, de M. Sarasin , de M. de Moles , de M. de la Rouvière, de M. de Masses , de M. Solier seront brûlées. Dieu nous a inspiré, par son souffle sacré , mon frère et moi, de vous rendre visite dans peu de jours. Fortifiez-vous tant qu'il vous plaira dans vos barricades ; vous n'aurez pas la victoire sur les enfans de Dieu. Si vous croyez de les pouvoir vaincre, vous n'avez qu'à venir au champ Domergues, vous, vos soldats, ceux de Saint-Élienne, de Barre et même de Florac. Je vous y appelle. Nous y serons sans manquer. Rendez-vous-y, hypocrites, si vous avez du «Eur, Signé le comte Roland. »
«t Nous, comte Roland, général des troupes protestantes de France assemblées dans les Cévennes en Languedoc, ordonnons aux habitans du bourg de Saint- André de Valborgne d'avertir comme il faut les prêtres et les missionnaires, que nous leur défendons de dire la messe et de prêcher dans ledit lieu, et qu'ils aient à se retirer incessamment ailleurs, sous peine d'être brûlés vifs avec leur église et leurs maisons, aussi bien que leurs adhérens , ne leur donnant que trois jours pour exécuter le présent ordre. Le comte Roland, b
Mais le chef habile , le véritable homme politique et de guerre dea camisards , fut Jean Cavalier, simple paysan ; il atteignait à peine alors sa vingt-unième année; sa taille était belle; sa chevelure, flottante et noire comme dans la race du Midi , descendait sur de fortes épaules; tant il y a qu'il inspirait le plus profond respect à ces hommes agrestes de la montagne. Jean Cavalier avait été gardeur de troupeaux; il fermente quelquefois de fortes idées dans ces imaginations solitaires qui contemplent le ciel et ses immensités sur la montagne silencieuse; les révolutions populaires font éclore ces âmes ardentes ; elles s'exercent sur un plus vaste théAtre. Il est rare qu'une jaquerie , au moyen âge ou aux temps plus modernes , témoin la Vendée, n'ait pas pour chef un gardeur de troupeaux. Jean Cavalier conserva la plus grande puissance durant toute cette guerre ; il en fut le véritable organisateur : aussi, quand l'acte de pacification eut été signé par Jean Cavalier , les Cévenncs ne furent plus redoutables pour Louis XIV, et le midi de la France rentra dans l'obéissance régulière.
La tactique des camisards fut toujours de se réunir en petits corps» et de se porter sur-le-champ vers un point de la contrée , afin de surprendre un poste ou une ville catholique. Comme les insurgés connaissaient tous les lieux et qu'ils étaient servis par la population des huguenots dispersés, ils étaient prévenus à temps pour se retirer, quand des compagnies de guerre se présentaient à leur poursuite; souvent ils attaquaient hardiment des bataillons entiers, particulièrement la milice bourgeoise ; les hommes de la plaine , les paisibles citadins, étaient plus faciles à vaincre et à effrayer que les troupes habituées à la vieille discipline de l'armée de France. En commençant cette année , les ministres avaient dénombré près de quinze cents hommes tous armés de mousquets, d'arquebuses ou dépiques, et décidés à défendre leur prêche et la liberté de la parole*.
Ce mouvement des camisards, au milieu d'une province catholique en armes , devait être facilement réprimé. Bàville n'avait qu'à convo-, qucr les milices , les bataillons de gardes bourgeoises spontanément levés par Nîmes, Toulouse, Montpellier ; l'intendant pouvait les envoyer dans la montagne contre les ennemis de leur foi. M. deBâvill© craignait de donner ainsi trop de pouvoir à la milice bourgeoise; II préférait une répression plus restreinte , émanant de lui seul , et
* Théâtre sacré des Céycnne». Londres, ana. 1707.
toute militaire ; il engagea une correspondance avec la cour de Versailles, pour solliciter quelques troupes régulières. Le maréchal de Monlrevcl , en effet , rassembla quatre bataillons deRouergue-infanterie, trois régimens de dragons , et muni de pouvoirs extraordinaires, il alla établir le siège de l'état de guerre à Toulouse, capitale de la province ; l'autorité du comte de Broglie et de l'intendant fut ainsi momentanément suspendue'. Tout devait se concentrer dans les mains du maréchal , qui était chargé d'opérer militairement dans les montagnes ' au nom de Louis XIV.
Les ordres qu'avait reçus le maréchal de Montrevel étaient sévères; on voulait exiger des insurgés la soumission immédiate, ou bien marcher contre eux par tous les points, et , s'il le fallait , brûler leurs villages, disperser les familles; on ne pouvait supporter la guerre civile au moment où la guerre étrangère éclatait avec tant de violence sur les frontières. Les ordres étaient les plus formels pour en finir par un grand coup militaire ; les proclamations du maréchal de Montrevel invitèrent les capitouls , magistrats, à préparer leurs troupes bourgeoises, car il était à craindre que les camisards, pressés dans la montagne, ne fissent des excursions dans la plaine ; les villes devaient donc tenir leurs tours et murailles fermées, et une garnison de milice aurait toujours à veiller sur la campagne , afin de ne pas se laisser surprendre. 11 fut établi une sorte d'association et de responsabilité entre chaque paroisse ; toutes les fois que l'une avait souffert un dégât par l'invasion des camisards, les autres devaient concourir à le réparer*.
La guerre ainsi déclarée à l'insurrection de la montagne, les camisards se hâtèrent d'exposer leurs griefs dans un long manifeste : « Ils ne combattoient pas le roi, disaient-ils; jamais ils n'avoient eu la volonté ni l'intention d'une révolte; ce qu'ils demandoient, c'étoit la liberté de la conscience, la faculté de respirera l'aise en face de leur Dieu. L'édit de Nantes étoit un édit perpétuel et irrévocable donné par llenri-!c-Grand, en l'année 1508, édit qui fut vérifiédan» tous les parlemens pour être inviolablement observé, et qui a quatre caractères incontestables^ : 1° celui d'une promesse royale et souve-
' Mcm. MSS de l'intendant Bâville , ann. 1703, ^ Ordonnance du maréchal de Montrevel, le 24 février, ann. 1703. * J'ai rclrouvé un de ces manifestes contemporains: il porte la date de 1702. Les caractères d'impression paraissent étrangers. Je le crois imprime à Londres.
raine , que le roi donnoit non seulement pour lui et pour le temps de son règne, mais aussi pour tous ses descendans et successeurs à perpétuité; 2" d'être un arrêt authentique, définitif et irrévocable pour servir à jamais de règlement et de loi entre deux partis opposés; 3° d'être un traité accepté, convenu et consenti par tout l'État, pour servir en cette qualité de loi et de règlement perpétuel ; 4° d'avoir été rendu sacré et comme divin par le consentement et le serment réciproque de tout le royaume. Un seul de ces caractères, quand ilseroit séparé des autres , suffiroit pour mettre cetédit au-dessus du caprice du bon plaisir ; car qui doute qu'un roi ne soit obligé à garder sa parole et sa foi et celle de ses prédécesseurs , lorsqu'elle est devenue une condition inséparablement attachée à sa succession, comme elle l'est sans doute, puisqu'elle a été donnée par Henri IV, sous la qualité de promesse authentique, perpétuelle et irrévocable, qui a subsisté depuis plus de cent ans, confirmée par Louis XIII, son fils et son héritier, par plusieurs édits et déclarations solennelles , et depuis encore par Louis XI Vlui-même, son successeur à présent régnant, par desdéclarationssi authentiques des années 1643 et 1652, qu'on ne peut concevoir comment on a voulu violer avec tant de perfidie des promesses si sacrées et si inviolables. En exécution de la révocation de cet édit , après les cruautés qu'on avoit exercées contre nous (continuaient les montagnards ) , on démolit , on rasa nos temples et on bannit du royaume tous nos ministres à perpétuité , sans discontinuer de nous faire mille maux sous divers prétextes. Ceux qui fuyoient de ville en ville furent aussi arrêtés et enfermés dans des prisons , qui furent bientôt pleines de nos pauvres persécutés; les uns y périrent dans l'infection et dans la pourriture , les autres furent embarqués à Marseille, transportés en Amérique, pour aller vivre et mourir dans le Nouveau-Monde avec les sauvages. Tout ce traitement cruel nous donnoit assez de sujet et de raison de nous opposer à tant de violences; et puisqu'on employoit la force des armes pour nous détruire , sans que nous eussions rien fait pour nous rendre coupables d'aucun crime, nous avions aussi un droit incontestable d'employer les armes pour notre légitime défense , et d'opposer la force , qui est un droit de la nature autorisé par les lois divines et humaines *. » Ce manifeste des camisards reposait sur les véritables principes du
' Manifeste des gens de Dieu et des pauvres chrétiens. An. 1702.
droit général ; l'édit de Nantes était plutôt encore un contrat irrévocable , intervenu entre deux opinions en armes , qu'un acte spontané de l'autorité royale; sa révocation était un puissant coup d'État. Mais dans les époques de crise , il ne s'agit pas de faire triompher les principes ; on marche vers la violence et contre le droit par nécessité ; les principes peuvent servir encore comme un drapeau , ou comme une forme dans la langue des manifestes ; ils ne sont rien au delà. Au reste, le manifeste des camisards était une déclaration de guerre à l'autorité du roi et à l'exécution de ses édits ; rien d'étonnant que les mesures les plus implacables fussent ordonnées. Il se montrait parmi les catholiques de la province une ardeur de réaction, un esprit de vengeance qu'on ne pouvait plus contenir : la bourgeoisie des cités, les confréries municipales, les corps de métiers, tous pieusement agenouillés devant la Vierge ou les saints patrons , s'indignant contre les huguenots et ces montagnards qui brûlaient les églises. Dans tout le midi de la France , il se formait spontanément des volontaires catholiques qui se liguaient contre les camisards. Ces associations militaires et religieuses se réunirent à Toulouse, Montpellier etdans toutes les plaines, les bons bourgeois et municipaux jurèrent de ne faire aucun quartier à ces incendiaires : chaque corps de métiers prit part aux hostilités si populaires contre les montagnards. Toutes les fois qu'une grande opinion est menacée , elle tend à s'organiser pour un système de défense mutuelle. Il ne pouvait en être autrement parmi la bourgeoisie , quand les évêques déploraient en termes si vifs , si touchans , la désolation de l'Église. L'évêque, dans la belle organisation catholique, était le chef de la cité , le pontife qui donnait l'impulsion à tout le diocèse; la bourgeoisie, les métiers, le peuple entier écoutaient sa Yoixdans les solennels mandemens. Au sein du Languedoc, lesévéchés étaient très-multipliés ; c'était par ces provinces qu'aux temps primitifs le catholicisme avait pénétré dans la Gaule : l'Église se mêlait là à toutes les légendes; il n'était pas une fête du calendrier , pas une solennité de foires commerciales ou une glorieuse action, qui ne «e confondit avec un souvenir catholique; et comment la voix de l'évêque n'eût-elle pas hautement retenti au sein de ces populations? L'évêque de Nîmes, Fléchler, prit l'initiative dans ce mouvement de résistance aux camisards. Esprit Fléchier né d'une famille pauvre", et toute de peuple dans la race méridionale, avait été élevé d'abord à l'évêché de Lavaur, puis à celui de Nîmes; la chaire resplendissait d^
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ses oraisons funèbres où les grandeurs périssables de la terre étaienî étalées à côlé des images de la mort, comme ces armoiries ciselées de biaioii que l'on voit encore dans les vieux cimetières. Fléchier s'étaii anontré tolérant pour les calvinistes et les nouveaux convertis de son diocèse ; mais l'irruption des camisards jusque dans les presbytères, cette guerre à mort faite aux prêtres, tout cela réveilla la profonde sollicitude du prélat ; il lança une lettre pastorale adressée à tous les prêtres et fidèles de son diocèse; il y disait, dans son onction épiscopale * ; « Très-chers frères, la persécution qui s'est élevée dans nos églises nous a été d'autant plus sensible, qu'elle a commencé par la maison de Dieu , je veux dire par la désolation et par le meurtre de ses ministres. Les prêtres, ces oints du Seigneur, qu'il a défendu de toucher et qu'il a tenus de tout temps sous sa protection particulière, ont été les premières victimes que les fanatiques ont égorgées, lis nous ont regardés comme les chefs d'une religion qui leur était odieuse, comme des sentinelles d'Israël prêtes à crier à l'ennemi , comme des témoins et des censeurs importuns de leur rébellion naissante. Ils ont dit, comme les impies dont il est parlé dans le livre de •]a Sagesse : « Faisons tomber le juste dans nos pièges, parce qu'il )) nous est incommode et qu'il est contraire à nos œuvres. » L'orage avoit long-temps grondé sur les montagnes ; nous en étions aussi menacés dans la plaine. La mort funeste, mais bienheureuse, d'un abbé qui s'étoit dévoué dès sa jeunesse aux missions évangéliqucs, fut t'omme le signal pour la révolte générale dans vos paroisses. Vous vîtes alors, parmi ces peuples nouvellement réunis, des mouvemens qui vous firent craindre pour la religion, pour eux, pour vous-mêmes; ils écoutèrent la voix trompeuse des séducteurs. Le souffle du démon leur parut une inspiration du Saint-Esprit; ils apprirent à leurs enfans l'art de trembler et de prédire des choses vaincs ; il se forma dans leurs assemblées des conspirations et des complots d'iniquité , au milieu même de leurs prières. Yos églises devinrent désertes : la parole de Dieu étant négligée , l'ignorance se trouva jointe à la malice; les cœurs s'endurcirent de plus en plus, les lumières de la foi s'éteignirent, la religion se perdit, et la fureur enfin prit la place de la raison *. »
* Tout ce qu'a inril FIcchicr sur la guerre des Cévcnncs esl infiiiimcnl curieui» ( Voyez Lettres choisies de M. Fléchier, évcquc de Nîmes. Lyon, ann. lT3t.
* Correspondance de Fléchier, ann. 1702.
ET SES RELATlOi'SS DIPLOMATIQUES. 97
Celte lettre pastorale, adressée par Fléchicr, l'évèque grave et modéré de la race du Midi, aux curés du Languedoc, excita la plus vive sympathie parmi la population catholique : le roi n'eût pas bjsoin de faire un appel forcé à la milice territoriale; elle venait comme d'elle-même se placer en bataillons réguliers sous le maréchal de Montrcvel et les brigadiers d'armes Julien et de Parade. Les esprits du Languedoc, de toute la famille méridionale, étaient dans une exaltation aussi grande qu'au temps de la Ligue et confédération des métiers contre la réforme du seizième siècle. Que voulaient donc les huguenots , ces fanatiques des montagnes, contre la race des bourgeois et des catholiques dans les cités? voulaient-ils réveiller leur guerre contre ces grandes images dessaiiUs? prétendraient-ils renouveler la décapitation de ces apôtres de pierre, de ces vierges couronnées? couraient-ils aux tristes ravages dont les saintes cathédrales portaient encore les traces indélébiles? Tels étaient les dires des bons bourgeois de la Languedoc.
Ainsi la révolte des camisards prenait un caractère menaçant; elle se développait dans les conditions d'une prise d'armes politique : d'abord c'étaient de simples troupes éparses de paysans sans chefs, sans direction commune ; puis ces chefs vinrent au mouvement; ils étaient sortis du sol, tous simples laboureurs, fils de leurs œuvres et de leur courage. J'ai déjà défini la guerre des Cévennes une Vendée huguenote; et plus d'un trait se touche et se rapproche : ce sonj; d'humbles paysans qui prennent les armes pour leur croyance, sous des chefs nés dans les métairies ; les catholiques forment alors contre eux une association de villes avec ce patriotisme religieux qui caractérisait lesmunicipes, comme en 1793 les sociétés révolutionnaires s'unirent contre la Vendée royaliste. Le désordre fut partout violent : le pouvoir se montra implacable, parce qu'il était en face de la guerre étrangère, et qu'alors toute bataille civile est un ver qui ronge le cœur quand le bras lutte déjà péniblement; et comme dernier trait de similitude, les Cévennes furent en rapport avec les ennemis de la France, avec les coalisés contre Louis XIV, comme la Vendée s'unit plus tard avec les Anglais et les ennemis de la république. La paix s'accomplit enfin par une pacification signée avec les chefs des camisards, comme le Directoire fut obligé d'en finir avec les chefs de la Vendée et des chouans : tant les mêmes situations se reproduisent dans le cours des siècles. Les formes d'idées seules changent ; il n'y a jamais rien de modifié dans la
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lociélé, si ce n'est le costume. Quand on compare les temps dans leur marche invariable, on les trouve dominés par les mêmes passions; l'ordre éternel des choses matérielles se révèle également dans la monde moral ; tout est réglé par des lois inflexibles !