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vennes. Le siège des écrits pamphlétaires contre Louis XIV était l'Angleterre ; la rébellion des Gévennes avait été là secrètement concertée ; la principauté d'Orange, après la paix de Ryswick, était devenue le siège de raille manœuvres clandestines pour préparer I<i prise d'armes des camisards ' ; plus d'un agent de Guillaume III avait parcouru la montagne et dérouillé l'arquebuse vieillie , en rappelant les beaux jours de la prédication religieuse et de la liberté de conscience. L'Angleterre d'ailleurs , à la tète de la coalition contre Louis XIV , avait un intérêt puissant à fomenter ces troubles intérieurs, au moment où les armées se portaient sur le Rhin; le» difficultés et les périls d'une guerre de montagnes étaient comptée dans le dessein de seconder la coalition , et les forces que le roi emploierait dans les Gévennes ne pourraient plus être jetées sur les frontières ! Dès le commencement de la révolte, une petite escadre anglaise fut signalée dans a rade de Cette , la plus rapprochée du théâtre des hostilités; on était convenu de certains signaux avec les insurgés, qui envoyèrent des hommes exprès pour recevoir des armes, des munitions de guerre et de bouche. M. deDàville en rendit compte au ministre ^, qui s'empressa de faire détruire toutes les cabanes de pêcheurs sur le rivage , parce qu'elles servaient de retraite aux émissaires des étrangers. La Hollande également secondait elïicaccment la révolte des Gévennes ; elle le faisait par de l'argent et des subsides secrets qu'elle envoyait en lettres de change sur les commerçans de Nîmes et d'Alby. L'école hollandaise était la plus hardie dans la question religieuse et politique , elle ne gardait jamais de mesure dans ses publications ; ce furent aussi les publicistes hollandais qui entreprirent de justifier la prise d'armes des Gévennes. « Le droit naturel et imprescriptible des peuples étoit de se soulever en armes toutes les fois que l'oppression s'étendoit sur eux ; la royauté étoit arrivée à ce point d'hostilité et de violence, qu'on ne devoit pas hésiter à briser ses liens. » Tel était le langage des réfugiés et des mécontens, à la tête desquels se trouvait le marquis de la Bourlie , dont l'active intrigue s'agitait alors en Hollande et en Angleterre ^.
Mais l'appui le plus utile qu'allaient recevoir les camisards venait
' Rapport de Bàville , 15 juillet , ann. 1702.
' Dépêches de M. de Bàville , 5 févrirr , ann. 1702.
• Mémoires du marquis de Guiscard. Londres, ann. 1703.
delà Savoie. Dans ce pays de montagne vivaient d'autres calvinistes gens simples et agrestes de l'époque des pasteurs; la Hollande et l'Angleterre ne pouvaient seconder la rébellion des Cévennes au'à travers de grandes difficultés; elles s'exposaient à voir leurs secours échouer avant d'arriver au but, parce qu'ils avaient à traverser des provinces catholiques. Il n'en était pas de même pour la Savoie • les Barbets passaient le Rhône la nuit, se portaient de col en col jusqu'aux Cévennes , sans être aperçus ni poursuivis par les troupes royales ou les catholiques. Il y avait d'immenses rapports entre les camisards et les Barbets ; rien n'est pénétrant et actif comme les correspondances d'opinions; des extrémités du monde on se touche. Si la guerre rehgieuse avait un bon succès, l'insurrection pouvait s'étendre deg Alpesaux Cévennes parl'Ardèche ; tous ces pays comptaient de nombreux huguenots, ou de nouveaux convertis aussi dévoués aux idées calvinistes, bien qu'ils Ossent profession extérieure du catholicisme. Plus le mouvement des Cévennes prenait un caractère d'alliance avec l'étranger , plus il était nécessaire de le réprimer vivement ; les bandes d'insurgés recevaient une grande extension , elles ne se contentaient plus de la montagne escarpée, elles descendaient dans les plaines. Les camisards avaient cet avantage sur les troupes du roi qu'ils se précipitaient à l'improviste et d'une manière désordonnée i tandis que les armées régulières agissaient par des ordres précis et d'avance arrêtés. Il y avait une hardiesse de projets qui déconcertait l'expérience et la tactique. Les progrès des révoltés étaient incontestables ; les efforts de Bàville n'étaient pas parfaitement secondés par le maréchal de Montrevcl, militaire de grands mouvemens, mais touta-fait incapable de suivre une guerre d'escarmouches et d'improviser une résistance. Les terreurs qu'inspiraient les camisards étaient partout grandies; les villes municipales se gardaient elles-mêmes contre les courses hardies des huguenots, et plus d'une fois les cloches d'Alby et de Montpellier avaient appelé les citoyens à la défense de leurs murailles , tant on redoutait les terribles montagnards. L'intendant du Languedoc avait crainte de laisser la résistance catholique se développer dans sa force , parce qu'elle aurait traîné le gouvernement de Louis XIV dans des concessions aux municipes populaires, aux corporations de métiers, vieilles libertés que l'administration royale avait concentrées sous son unité inflexible. Dans cette situation des esprits, un ordre fut donné de brûler tous
les villages des camisards, au centre de la rébellion ; le berger devait conduire son troupeau dans les pâturages de la ville , le laboureur abandonner les champs ' ; car l'ordre était formel , il fallait dépeupler les lieux de la sédition , afin d'en anéantir le foyer même. Le maréchal de Montrevel n'exécuta pas dans toute leur énergie ces ordres implacables, il espérait réussir par des moyens moins violens; il désirait vaincre les camisards en bataille , mais cette guerre d'incendie et de dévastation ne convenait pas à ses vieux devoirs de guerre. Dès lors les populations catholiques dénoncèrent de toutes parts l'indulgence du maréchal de Montrevel comme une véritable trahison de la cause municipale; ils se forma des compagnies û'enfans de la croix y volontaires levés par les communes, et qui marchaient par leur seul impulsion religieuse contre les camisards. Dans toutes les guerres d'opinion , les volontaires s'organisent avec enthousiasme ; car lorsqu'un sentiment de politique ou de religion s'exalte , il y a des hommes qui abandonnent tout pour le défendre. Les enfans de la croix commirent mille excèscomme les camisards; c'était une guerre de vengeance et d'extermination ; tout périssait par le fer ou le feu. Il y a dans les masses agitées un principe de destruction ; elle ne remue que pour démolir. Le maréchal de Montrevel fut obligé de réprimer les enfans delà croix eux-mêmes; ils compromettaient par leurs excès la renommée de l'armée royale. L'esprit de conciliation et d'impartialité du maréchal ne s'adaptait pas aux époques ardentes ; on poursuivait l'indulgence comme un oubli des devoirs. Le maréchal de Montrevel perdit toute la confiance des catholiques.
Cette explosion de l'esprit municipal et religieux dans le midi de ia France n'avait pas échappé au souverain pontife , et à l'imitation de ses prédécesseurs , Clément XI prêcha une croisade contre les camisards. Il était une époque fameuse dans les annales du 3Iidi, c'était lorsque la race franque , partie des bords de la Loire et de la Seine, vint ravir à la population méridionale les beaux champs de la Languedoc sous Simon de Montfort , le brave baron couvert de fer; alors aussi une croisade fut publiée ; le bref du souverain pontife avait réveillé l'esprit catholique contre l'hérésie des Albigeois ces manichéens d'Occident. Une autre croisade fut annoncée contre les camisards au sein des peuples méridionaux eux-mêmes ; on soulevait la
' Théâtre sacré des Cévennes , ann . 1707.
plaine contre la montagne , la ville contre les hameaux , les terres fertiles contre la roche et le champ de bruyères : indulgence était accordée aux pauvres et aux riches pour tous leurs péchés ; le souverain pontife donnait aux villes le privilège de porter la croix dans leurs armoiries , comme témoignage et souvenir de leur foi en Jésus- Christ*. Cet encouragement concédé aux municipes catholiques arma toutes les populations contre les camisards. En même temps la certitude qu'obtint le cabinet de Versailles des rapports intimes des montagnards avec l'étranger, engagea Louis XIV à déployer la puissance de ses armes. La correspondance avec le maréchal de Montrevel exprime quelque mécontentement du peu d'énergie que le chef militaire déploya dans cette campagne de jaquerie et de paysans ; habitué aux lois delà grande guerre, le maréchal voyait avec douleur le mouvement désordonné des populations catholiques se précipitant sur les protestans ; il cherchait à réprimer tout aussi bien les croisés, connus sous le nom de cadets de la croix, que les camisards révoltés; il craignait ces fougueux auxiliaires qui couraient à leurs ennemis sans observer aucune des lois de la discipline. Cette conduite timide de Montrevel excitait de vives plaintes dans le peuple; c'est ce qui arrive toujours dans les guerres d'opinion , les partis veulent s'ensanglanter à l'aise ; ils dénoncent les modérés comme des traîtres : ils ne pardonnent point qu'on n'agisse pas comme eux.
Sous le maréchal de Montrevel, la guerre des camisards avait pris le plus haut développement : les deux chefs. Cavalier et Roland, avaient réuni des troupes nombreuses. Un état envoyé par l'intendant Bàville porte à trois mille hommes les diverses fractions des insurgés ; ils menaçaient le tïaut-Rouergue ; ils avaient apparu devant les murailles de plus d'une ville fermée, à Castres à Saint-Hippolyte, et ils savaient que là des frères, faux convertis, attendaient le jour de la délivrance. La situation du Languedoc prêtait à ces grands coups de révolte^ : il y avait dans leRouergue, le Gévaudan, une noblesse fière et séditieuse ; on se rappelle les projets du marquis de la Bourlie, et ce plan hardi qui devait embraser tout le midi de la France '\ Cette pensée de réunir les catholiques et les paysans huguenots dans ua
Mémoires de Cavalier, liv. III, page 218.
Mémoires de la guerre desCévennes, par Cavalier. Londres, ann. 1720,
Voyez tome IV de cet ouvrage.
i04 LOUIS XIV, SON GOUVERNEMENT
commun système contre Louis XIV était difficile à réaliser; il était impossible de rapprocher deux partis depuis long-temps en armes ; les opinions religieuses étaient trop séparées; jamais la noblesse ca- Ibolique n'eût consenti à renouveler la vieille pensée des Montmorenci dans le Languedoc. Ces plans ne s'étendaient pas au delà de quelques chefs, car les sommités de partis sont toujours plus portées à se toucher que les masses et le vulgaire : les idées de transactions ne viennent que dans les caractères supérieurs. En supposant mèra» cette fusion, elle aurait trouvé comme résistance les municipes, le peuple, les métiers, toute cette population de la plaine, qui n'aurait jamais souffert que le prêche fût substitué aux cathédrales et placé sous une même vénération. Le peuple est toujours tenace, partial, excluisif dans ses adorations comme dans ses haines ; il n'est pas assez souple, assez mou pour se ployer aux transactions.
Les camisards trouvaient un appui plus actif dans les nouveaux convertis, population nombreuse des villes et des campagnes. Quand la révocation de l'édit de Nantes fut promulguée, il se trouva une multitude de familles qui, pour éviter l'exil, consentirent à embrasser la foi de l'Église, l'opinion de la majorité ; ces familles conservaient un profond souvenir des sentimens de leurs ancêtres ; leur conversion n'avait été qu'un acte de nécessité et de politique ; on les surveillait attentivement ; la police ecclésiastique et royale examinait leurs moindres actes, les plus intimes actions de leur vie. Allaient-ils à la messe, fréquentaient-ils les sacremens, tout cela faisait l'objet d(8 rapports de l'intendant, comme 5 l'époque politique on surveille avec la même sollicitude toutes les actions des partis hostiles K Habituellement il n'y avait rien de sincère dans ces actes de catholicité ; les camisards le savaient bien : leurs émissaires se répandaient dans les villes, et se mettaient en rapport avec les nouveaux convertis ; ils annonçaient le jour de la délivrance et le rétablissement des prêches. Souvent, dans les ténèbres de la nuit, un paysan couvert de bure arrivait dans la maison d'un nouveau converti ; là il se nommait de sa qualité de ministre du saint Évangile, envoyé de Genève ou de Londres; il affermissait le cœur et l'esprit des anciens frères; il reliaussait la renommée et les exploits de Cavalier et de Roland : « Bientôt, disait-il, on les verroit dans leurs triomphes, car Israël ne
' Dépêches de BâviUc, ann. 1703.
pouvoit être perpétuellement en exil. » 11 était rare que ces émissaires n'apportassent également l'espérance d'un secours prompt de la part de l'étranger ; les calvinistes souhaitaient ardemment l'apparition de flottes étrangères promises sur les rivages de la Méditerranée.
Cette situation des nouveaux catholiques, alliés secrets des insurgés, appelait de vigoureuses mesures de police. Biiville dispersa dans des villes de sûreté les convertis douteux ; il les désarma partout où leur présence menaçait la sécurité de son administration ; on devait éviter que Cavalier et Roland trouvassent des appuis dans chaque cité, et pussent ainsi donner un grand développement à leur révolte. Il fallait voir quelle fière contenance avaient alors ces deux chefs reconnus par l'unanimité des camisards: ils traitaient d'égal à égal avec lej officiers généraux de Louis XIV; ils écrivaient des lettres dans un sens mystique et solennel ' ; il y f^vait souvent de la chevalerie dans leur style; ils conviaient un général sur un champ de bataille, ou bien ils le menaçaient au nom des cnfans de Dieu, d'aller le trouver comme un lâche et un paillard. Ces lettres parlaient toujours en termes respectueux du roi de France ; il eût été imprudent de briser tout d'un coup les liens d'obéissance envers un prince si puissant encore par les armes : il est rare que, dans les premières périodes d'une révolution, les partis n'encensent pas le pouvoir qu'ils veulent renverser.
Cavalier et Roland montraient toujours cette valeur aventureuse qui les avait fait distinguer parmi les montagnards ; les prêches calvinistes retentissaient des exploits de Cavalier à Cayla, à Uzès, à Nîmes ; à Saint-AITrique, l'intrépide camisard avait été surpris, il s'était sauvé par son courage, par cette bravoure qui le faisait passer sur le corps d'un ennemi avec quelques hardis compagnons. Il s'empara de la campagne de Saint-Ilippolytc, et le gouverneur lui-même n'osait plus sortir de ses hautes murailles. Roland avait quelque chose encore de plus chevaleresque; il relâchait les prisonniers de distinction ; fils de la terre, il avait pris les grandes manières des gentils* hommes; il écrivait comme un chef militaire. Rien ne résistait plus à Roland, les troupes régulières même fuyaient dispersées en présence
' Fot/es Louvrelcuil (le Fanatisme renouvelé), et Brueys, IZi«(oire dw Fanatisme. Montpellier, anu. 1709-lTlo.
■Je l'intrépide camisard ; les soldats de la marine, la compagnie des vaisseaux, furent entièrement détruits; un régiment de dragons perdit six cents hommes dans une seule rencontre. Ce n'était pas une simple révolte de paysans, de Jacques et de pastourels, comme au moyen âge, mais une guerre régulière engagée sur la plus vaste échelle ; vingt-cinq mille hommes n'avaient pu suffire à dompter les montagnards *. Un écrit remarquable parut alors sous ce titre : L'Europe esclave si les Cévennes ne sont jpromptement secourues; c'était l'œuvre encore du parti calviniste, des réfugiés français en Hollande et en Angleterre, qui tous cherchaient à favoriser la coalition. Quand une opinion vous lient bien au cœur, l'idée abstraite de patrie n'enchaîne plus le bras ; on souhaite le triomphe de ses convictions par tous les moyens, môme au détriment de la grandeur de son pays, et c'est ainsi que les guerres civiles pervertissent les générations. « Qu'est-ce que l'Europe doit faire? disait cet écrit. Nous devons l'apprendre des Romains, qui ne trouvèrent pas de moyens plus efficaces pour chasser les Carthaginois de l'Italie que de porter la guerre en Afrique, et de les attaquer dans leur propre pays. Mais, sans aller si avant dans les siècles passés, nous pouvons l'apprendre de l'ennemi commun même (car /as est ab hoste doceri ), lequel, avec un succès merveilleux et presque incroyable, a non seulement envoyé une partie de ses forces dans le cœur de l'Allemagne, mais a aussi fomenté le mécontentement des Hongrois persécutés, et les a portés à se soulever, ce qui ne donne pas peu d'inquiétude à l'empereur et divertit une partie considérable de ses troupes, qu'on pourroit employer plus utilement contre les véritables ennemis de l'Empire. Portons donc la guerre dans le cœur de la France, et pro- Jitons du mécontentement que l'oppression et le pouvoir arbitraire ont causé dans ce royaume, et qui a non seulement éclaté parmi les protestans des Cévennes et du Languedoc, mais qui commence déjà à >e faire voir en Dauphiné et en d'autres provinces, ou, pour mieui dire, dans tout l'État. Car si la France est vigoureusement attaquée au dedans, elle sera bientôt dans l'impuissance de soutenir une guerre étrangère ; elle se verra contrainte d'abandonner ce qu'elle a usurpé sur les autres pour conserver ce qui est à elle. En un mot, si l'on a une fois ruiné quelques provinces, la misère est si grande en France,
' Théâtre sacré des Cévennes Londres, ann. 1707.
que les peuples ne pourront ni se rétablir, ni payer les subsides : ainsi les ressources qu'on pratique en France pour avoir de l'argent, qui est le nerf de la guerre, étant taries, celle-ci ne pourra plusse faire nvec avantage pour les François *. »
On voit que l'esprit de la révolte des Cévennes était ainsi apprécié par l'étranger comme un appui de l'invasion ; la coalition s'en faisait un moyen pour mieux aller à ses desseins de conquêtes et d'asservissement de la France. Dès lors le roi et son conseil durent comprendre toute l'importance de mettre un terme à la guerre éclatant au sein même des populations du Languedoc. Cet état d'agitation des peuples avait soulevé deux partis à Versailles : le premier tendait à la pacification, c'est-à-dire à la conclusion d'un traité avec les chefs des insurgés ; il répugnait à la fierté de Louis XIV de descendre jusqu'à traiter d'égal à égal avec des révoltés et des chefs obscurs tels que Cavalier et Roland. Toutefois, au moment d'ouvrir une campagne avec l'étranger, fallait-il laisser au cœur de la monarchie un germe sanglant de discorde et de guerre ? Cette opinion était soutenue et développée par le baron d'Aigaillers, l'un des gentilshommes les plus nobles et les plus distingués du Languedoc. Le second avis appartenait plus spécialement à Bâville, l'intendant de la province ; il se faisait fort, avec quelque argent, des routes stratégiques et le plein appui des catholiques, de mettre fin à l'insurrection des Cévennes, et de conserver avec toute plénitude l'autorité et la dignité du roi *.
Le principal obstacle à une mesure décisive pour la province paraissait être toujours le maréchal de Montrevel. Ce n'était pas trahison militaire, comme quelques pamphlets catholiques semblaient le dire, mais indécision de caractère ; Montrevel visait peut-être au rAle des Montmorenci dans le Languedoc : il ménageait les partis dans le dessein de les dominer; il passait sans motif de la rigueur à l'indulgence, de l'activité attentive à la négligence la plus grande ; il contrariait en tout la prévoyance de Bâville, l'intendant du Languedoc; et cette lutte entre les autorités de la province contribuait à prolonger les obstacles et à rendre interminable la guerre contre les caraisards. Le maréchal de Montrevel n'était pas apte à ces cora-
' Ce pamphlet fut publié à Londres, ann. 1703. * Mémoires de l'intendant Bâville , ann. 1704.
i08 LOUIS XIV, SON GOUVERNEMENT
bats de partis et de montagnes; le cabinet de Versailles le remplaça par le marquis de Yillars, si renommé dans les batailles d'Allemagne. Vlllars appartenait à une famille essentiellement catholique depuis la Ligue, son nom inspirait toute confiance aux populations méridionales ; il avait fait déjà dans le Piémont une guerre de montagnes contre les Barbets ; les huguenots se souvenaient de lui ; et avec cette incontestable capacité, Villars possédait un caractère conciliant autant que hardi, il avait' suivi toutes les phases de la rébellion des camisards et il avait apprécié les causes premières de cette agitation civile. D'un autre côté, Villars comptait sur la pleine confiance de Al'"* de Maintenon ; c'était pour elle un souvenir des jours de M"" Scarron, et ces souvenirs, elle ne les oubliait pas ; elle payait môme leur discrétion par la plus entière condescendance. Cette position de Villars lui donnait une grande force pour en finir avec la guerre des Cévennes, il avait ce qu'on appelle en politique carte blanche, et alors on respire à l'aise dans toutes les résolutions que l'on peut prendre.
Ainsi la guerre des Cévennes parcourt les phases naturelles; elle n'est d'abord qu'une faible révolte de montagnards; puis elle se déploie dans de fortes dimensions sous des chefs tout belliqueux ; elle descend de la montagne et menace les cités de la plaine. Alors l'étranger arrive pour attiser cette rébellion ; les flottes anglaise et hollandaise apparaissent sur le rivage du Languedoc, jetant des provisions et des approvisionnemcns, tandis que les ministres calvinistes prêchent la révolte et la liberté de conscience. Enfin, nous entrons dans la dernière période des guerres civiles, la transaction avecles insurgés. C'est ainsi que s'est terminée également l'insurrection de la Vendée en des temps plus rapprochés de nous. Maintenant éclatent les grandes guerres de l'étranger, qui contribuèrent si puissamment aux diverses phases de la révolte des Cévennes. Elles s'y mêlent si profondément , que l'histoire ne peut plus désormais les séparer.