CHAPITRE LXIX
LA FRANCE Dl'RANT I-'BTVER DB 1709.
Rigueur du froid. — Aspect de la terre. — Famine. — Le peuple. — Mesures administratives. — Le parlement. — Les inlendans. — Règlement sur les blés et les subsistances. — Plaintes araères sur Louis XIV. — Pamphlets et satires.
Les dernières sonneries des belles fêtes de Noël se faisaient encore entendre, lorsqu'un vent du nord impétueux amena une dure gelée. Presque en une seule nuit la rivière de Seine fut prise avec une intensité si violente, que le lendemain au soleil levant en pouvait la traverser à pied. Les bons bourgeois de Paris s'arrêtaient stupéfait* devant ces monceaux de glace qui tenaient du pont de la Tournelle jusqu'au faubourg Saint-Germain, nouvellement construit sur le pré aux Clercs, naguère si fleuri ; tous narraient, d'après les almanachs et prédictions, comment il se faisait que les années marquées d'au chiffre 9 avaient été rudes en froidure, depuis le règne de Louis XIII, de longue mémoire : ce froid se prolongea deux mois durant, et à la Chandeleur, la sainte fête de la puriGcation, quand les corporations offraient à la Vierge les cierges rouges et verts, la rivière n'avait pas même dégelé. Les gazettes récitaient mille merveilleuses circonstances ' ; toutes les côtes de la grande mer d'Océan étaient prises ; on pouvait marcher à près d'une lieue sur une espèce de lac d'eau salée, tout uni comme un miroir et glace de Venise. On avait vu des oiseaux inconnus, au plumage grisâtre, comme les nuages de la tempête ; ils venaient s'abattre sur les côtes, et leurs vastes aile*
' Mîercure galant, ann. 1709; Gaxette de France, ibid,
avaient plus de deux pieds d'envergure. Des vents de bise soufflaient sur la terre, et leur silHement aigu, leurs mille voix étranges, ressemblaient à la trompette du jugement dernier, quand Dieu poussera, deson bras immense, legenre humain dans la vallée de Josaphat. Vers le milieu de février, il y eut un moment de dégel, mais la rude froidure reprit ses ravages jusqu'à la moitié du mois de mars.
Tous les fruits de la terre avaient péri sous les rigueurs de la saison ; quand le soleil d'avril avait dardé ses premiers rayons d'or, l^ échevins et bons bourgeois des villes avaient en vain cherché la fleur d'argent de l'amandier, le bouton du cerisier aux branches rouges comme du corail nuancé de perles. La terre ne s'était point ouverte pour ses produits les plus usuels ; le pauvre laboureur voyait tout son blé noircir sous un sol froid et crevassé: les vignobles des beaux coteaux du Rhône et de Bourgogne n'étaient plus qu'une vaste plaine d'échalas durs, et qu'on pouvait jeter au foyer ardent '. L'olivier du Midi, avec sa feuille grisâtre et son tronc tout noueux comme le bâton des vieux paysans de Provence, avait péri en une seule nuit ; les jardins de Toulon et d'Hyères n'étaient plus parfumés de l'oranger suave, de ces jasmins odorans sous le soleil, de ces cassiers si doux, si tendres, belles fleurs du Midi au moelleux duvet, qui l'emportent sur les fleurs si fades des contrées septentrionales, comme les filles d'Espagne et d'Italie l'emportent sur les pâles beautés du Nord. Le printemps ne vit éclore ni feuilles ni semailles, et quand vint la Saint- Jean pour la moisson du blé, la Saint-Michel pour la vendange, les cultivateurs ne purent rien recueillir ; quelques raisins aigres et clairsemés pendaient aux vignes ; les épis rares et noircis donnaient à peine quelques grains de blé; et l'on put se croire à ces années de malédiction que Joseph avait prédites à l'Egypte quand le Pharaon vit en songe les sept vaches maigres et infécondes sur le rivago du Nil.
Dès le mois de juin, tous les symptômes d'une grande famine s'étaient fait sentir dans le royaume , la correspondance des intendans avait signalé l'état misérable des populations accablées d'impôts, sans récolle et sans aucun moyen d'existence; on avait indiqué, comme mesure de salut, une nouvelle semence d'orge, qu'on re-
» Mercure de France, janv. 1700 ; Gazette d$ France, ibid. * Circulaire des intcndans, mars 1709.
ET SES RET.ATTONS PTPLOMATTOUES. 193
«ueUlerait en août et septembre ; plusieurs provinces avaient suivi ce conseil de prévoyance ; mais ces précautions ne pouvaient empêcher la misère et la faim du peuple. La guerre générale ne permettait pas l'importation du blé par le commerce ; les croisières <j'Angleterre et de Hollande avaient même reçu l'ordre de saisir tout convoi de blé et de subsistances qui pourrait aborder les côtes de France *. Le conseil dut prendre des mesures immédiates pour arrêter l'épouvantable fléau de la famine. Indépendamment des principes d'humanité religieuse qui déterminaient la cour à ces mesures ■d'administration, il y avait encore un motif politique ; les formes monarchiques avaient imprimé partout les lois de l'obéissance absolue; on n'avait pas à redouter dans la majorité des provinces l'esprit de ré- ■volte et de rébellion, éteint depuis la Ligue et la Fronde ; mais dans la €rise d'une disette de blé, la tête du peuple pouvait s'agiter ; il n'y a pas de circonstances plus difficiles pour les gouvernemens que ces époques de fatales calamités qui touchent à la vie, car alors la révolte ue justifie par des nécessités cruelles : comment retenir le peuple des grandes cités , surtout quand le pain s'obtient avec des peines infinies, et qu'on n'a pas de ressources pour les distribuer aux pauvres? €'est alors que les bruits les plus sinistres circulent : les masses sont crédules quand elles souffrent, et puis, que de fatales spéculations ne profitent point des malheurs d'un pays ! Les fortunes du commerce viennent «ouvent des privations du plus grand nombre. Le conseil de Louis XIV dut exactement veiller sur la situation de Paris et de la province *.
L'administration publique, sous la vieille monarchie, se partageait en deux branches distinctes : l'une était dirigée par le parlement, qui avait la police d'ordre, ou au moins le jugement en dernier ressort de tous points du droit municipal ; l'autre partie était aux mains de l'intendant , le véritable délégué du secrétaire d'État , l'agent direct des édits royaux. Il y avait discussion constante entre les parlementaires et l'intendant ; comme le pouvoir administratif n'était pas parfaitement séparé de la judicature , il en résultait des conflits permanens d'autorité. A Paris, le pouvoir municipal était spécialement organisé; indépendamment du prévôt des marchands, le roi avait
' Acte duconseil, 6™* année de la reine Anne. » Arrêts du conseil. Avril à septembre 1709.
créé un lieutenant général de police qui avait la surveillance de toul ce qui tenait à l'ordre et à la subsistance des populations; le parlemenl jugeait, comme dans la province, tous les faitsmunicipaux ; c'était sn juridiction grande et absolue telle qu'elle avait été réglée par la coutume. Le lieutenant de police était alors M. d'Argenson , magistrat sévère et attentif; presque toujours, et pour éviter les conflits, on choisissait un parlementaire comme intendant de province; on gagnait ainsi la bienveillance des compagnies souveraines , dont tou> les membres se maintenaient et se soutenaient entre eux comme nés dans le sanctuaire de ïhémis, ainsi que le répétaient les gens de ïournelle et de la grand'chambre.
Dans les temps difficiles où l'on se trouvait, l'action administrative allait-elle émaner des intendans ou des parlementaires? D'après In vieilles coutumes écrites aux registres de la grand'chambre, lesparlemens avaient toujours jugé les matières de subsistances ; il leur étaiï dévolu de connaître du crime d'accaparement, cas de rébellion etdcrévolte ; à eux aussi , pères conscrits, comme ils le disaient dans leur? livres, il appartenait de prendre toutes les précautions de police, afin de sauver la patrie des grandes calamités qui la menaçaient. Lesparlemens saisirent cette circonstance avec joie ; il y avait si long-temps qu'ils ne s'étaient immiscés aux discussions politiques; Louis XIV leur avaitinlerdit si formellement toute action dans les alTaires de son gouvernement! et les subsistances embrassaient si intimement tous les points de l'administration générale ' ! Le conseil de Versailles crut devoir s'expliquer sur ces prétentions : comme plusieurs parlemens de province avaient pris l'initiative, le conseil s'empre^ysa d'écrire aux intendans pour qu'ils eussent à s'opposer aux entreprises que tenterait l'autorité judiciaire; tout ce qui touchait à l'administration ne devait être décidé que par les intendans ; les arrêts du parlement seraient déférés au conseil de sa majesté, aGn d'être revisé?* et cassés pour excès de pouvoir ; on ne fît d'exception qu'à l'égard ûv Paris; on y régularisa l'existence d'une commission prise au sein du parlement ; elle devait veiller , sous la présidence du lieutenant de police d'Argenson, à l'approvisionnement et à la sûreté delà capitale '\
Cette répugnance du conseil pour toute intervention du parlement
' Voyez la Collection des arrOts du parlemenl de Paris, ad ann. 1709. * Arrcl du conseil. Avril 1709.
ET SES RELATIONS DlPLOVATIQtlES. 195
excitait au plus haut point les murmures des masses ; les bruits les plus sinistres et les plus outrageans circulaient sur les ministres , les intendans, et sur le roi lui-même. Le peuple est toujours passionné : « Pourquoi , disait-il , empêche-t-on messeigneurs du parlement de préparer notre pain quotidien ? c'étoit parce que ces braves soutiens du peuple pourroient voir clair dans les vols et rapines. Ne faisoit-on pas des accaparemens de subsistances? qui gagnoit ainsi sur la faim des chrétiens? c'étoient le conseil , les intendans et le vieux roi. — Voulez-vous savoir ce qu'on fait du blé? allez sur la Loire, où l'on jette des millions de sacs à la rivière ; on laissoit pourrir la farine dans les greniers , et tout cela pour favoriser les spéculations des traitans '. » Telles étaient lei plaintes; avaient-elles quelque fondement? J'ai dit qu'à toutes les époques de crises publiques ces plaintes se produisent les mômes avec une indicible aigreur ; il est possible que quelque intendant ait spéculé sur la misère et levé l'impôt du sang; mais Louis XIY, le prince le plus fler, le plus national de sa race, ne fit pas lui-même des accaparemens ; il n'est parlé de cette accusation que dans les pamphlets de l'école hollandaise , et dans quelques-uns de ces Mémoires pleins de honteuses révélations* : quand on a au cœur le sentiment de la gloire et de l'honneur d'une couronne, il est impossible qu'on trafique de la faim d'un peuple qu'on veut grandir !
Les parlementaires avaient la conviction des conquêtes politiques que les circonstances difficiles pouvaient favoriser ; ils s'efforçaient d'abord d'accroître leur popularité à Paris et dans la province ; les chambres du parlement se réunirent sous les vieilles voûtes du palais de justice, et MM. les conseillers examinèrent avec la plus profonde sollicitude le moyen de soulager les maux du peuple ; Messieurs se cotisèrent en la buvette. Tous ceux qui portaient bonnet à mortier , M. le premier président , le président des chambres et de la Tournelle, donnèrent 600 livres, et les simples conseillers 300 »; ce. n'était pas grand'chose sans doute, mais tous les parlementaires
* Journal de La Haye. Juin 1709.
* Saint-Simon rapporte tous ces bruits en termes lâches et ambigus; il jette une multitude d'accusations contre le roi, et cet homme si courtisan, qui sollicitait un cordon ou une pension à genoux, ne craint pas les plus odieuses calomnies contre Louis XIV. Voyez ad ann. 1709.
* Voyez les registres du Parlement, ad ann. 1709.
étaient très-serrés en leurs dépenses ; on avait bien de la peine à lenr tirer quelques deniers pour les pauvres à Pâques et à la Saint- Michel; en cette occasion, MM. du parlement voulaient gagner de l'influence politique, et voilà pourquoi ils votaient dix mille livres en corps.
La pénurie augmentait ; la peur, qui s'était glissée dans les esprits, faisait resserrer les subsistances; le blé se gardait aux campagnes; les marchés étaient vides, et c'était en vain que les intendans promettaient une prime à quiconque apporterait des sacs de farine ou de blé aux marchés et halles de Paris ; un arrêt du conseil enjoignit comme mesure de sûreté générale que chaque particulier devait faire l'exacte déclaration de tous les grains , farines , légumes qu'il avait dans ses mains, et peu importait que ce fût un noble , un parlementaire ou même une communauté religieuse * , la punition était semblable ; les subsistances se trouvaient conûsquées au profit du pauvre; la peine fut même grandie jusqu'à la mort ; car dans les époques de crises , la mort seule paraît une pénalité assez forte pour imprimer la terreur dans les esprits. Ces mesures produisirent une certaine abondance de grains ; les intendans durent les répartir parmi les classes les plus nécessiteuses. La correspondance du conseil et des intendans constate toute la sollicitude du roi et des administrateurs ; la commission parlementaire , présidée par M. d'Argenson , veillait avec une puissante activité à tous les besoins de Paris , la ville la plus à craindre dans un mouvement de sédition.
11 y avait eu des symptômes très-alarmans à Paris et dans quelques cités importantes de province ; comme il s'agissait d'une rébellion produite par le désespoir et la misère, le conseil commanda aui: intendans d'agir avec une grande modération et beaucoup de pru-
' a Que dans la quinzaine de cette publication, ecclésiastiques, gentilhommes, ofTiciers, bourj^cois, marcbands, artisans, laboureurs, fermiers et autres particuliers, de quelque condition qu'ils soient, comme aussi toutes lescommunau es laïques et ecclcsiasliques, séculières et irrégulières , sont tenus de faire une déclaration exacte de la quanlilé de grains de toutes sortes d'espèces qu'ils auroient chez eux; de marquer de quelle année ils sont, et combien ils en ont de chaquo année; le tout à peine de trois mille livres d'amende, et en outre la confiscation des grains; que ceux qui en auront fait de fausses ou de défectueuses, seront condamnés, outre l'amende et la confiscation des grains , aux galères et même à la mort s'il y a lieu , sans distinction d'état , de condition , ni de dignité de personne. » (Arrêt du conseil , avril 1709.)
dence. A Paris , il y eut deux ou trois émeutes; les archers préférèrent se retirer devant le peuple révolté, que d'employer les armes contre les halles '. Ce n'était pas, certes, le système général du gouvernement de Louis XIV ; on réprimait vivement et fortement ; ne l'avait-on pas vu dans les Cévennes? Mais ici où était la cause de l'irritation des masses? le manque de pain; la multitude était affamée ! pouvait-on la faire passer par les armes du guet et garde , archers à pied et à cheval , et de la grande maréchaussée de Paris ? Le système de prudence et de douceur fut mis en parfaite exécution par le lieutenant général de police , M. d'Argenson ; ses arrêtés furent inspirés par un sentiment de modération et d'habileté administrative; il ordonna qu'on laissât criailler et bavarder , pourvu qu'on n'interdît en aucune manière la circulation et vente des grains ; on n'usa de rigueur que pour les perturbateurs des marchés qui empêchaient leur approvisionnement.
Il y a quelque chose de décourageant pour l'administration publique , c'est que ses efforts sont presque toujours calomniés , et ses tentatives de répression mal jugées. Sans doute les plaintes n'étaient pas toutes dénuées de fondement ; il y avait des douleurs , de la misère , des hommes pervers qui proûtaient de l'une et de l'autre de ces tristesses ; il y eut de colossales fortunes faites sur les masses souffrantes; il y eut des vampires qui rongèrent les os et les chairs amaigries du pauvre mourant de laim ; mais l'administration fut en général prévoyante , paternelle ; elle prit toutes les précautions que depuis on a renouvelées à l'époque moderne , quand les mêmes calamités se sont reproduites; la douleur est injuste, elle accuse parce qu'elle souffre. On réunit les administrateurs distingués, et M. d'Argenson se montra supérieur aux circonstances difficiles; Paris et la province furent maintenus dans l'obéissance durant cette crise, qui se prolongea pendant toute l'année.
Le temps était bien choisi pour publier les pamphlets les plus hardis et les plus factieux contre le roi , ce monarque qui avait alors à lutter contre toute l'Europe pour défendre le territoire et la nationalité par des efforts inouïs ; on ne ménageait pas celte position , haute pourtant. Aux jours de prospérité et de jeunesse, les vers élogieux n'avaient pas manqué aux gloires de Louis Xï V ; on avait déifié
* Reg. de l'hôtel de ville, ad ann. 1709.
198 LOUIS XIY, SON GOCVERNEMEKT
ses passions, élevé des temples à ses vices ; aujourd'hui que le malheur était venu, on frappait le roi à coups redoublés ; on parodiait en vers moqueurs le Pater noster, cette antique et sainte prière : « Notre Père qui êtes à Marly , votre nom n'est plus glorieux. Votre volonté n'est faite , ni sur la terre, ni sur la mer. Rendez-nous aujourd'hui notre pain , parce que nous mourons de faim. Pardonnez à vos ennemis qui vous ont battu , mais ne pardonnez pas à vos généraux , et ne nous induisez point en tentation de changer de maître; mais délivrez-nous de la Maintenon. Ainsi soit-il '. » Les pamphlets abordaient hardiment la vie du roi : « comment traitoit-il son peuple? quel étoit ce prince qui jetoit ainsi tout Paris dans la misère profonde? Voulez-vous savoir sa vie *? il avoit reçu l'éducation sous le
' Je me suis procuré une autographie de ce Pater noster ; elle est datée de 1709.
' Qui veut ouïr, qui veut chanter
Une chanson nouvelle?
^. C'est de Louis le grand guerrier Une histoire fidèle, Qui reçut l'éducation, La faridoadaine, la faridondoD, Sous le fourbe Mazarini, A la façon de Barbari.
Jeune, il fut un bon compagnon,
Grand abatteur de quilles ; Vieilles, jeunes, tout lui fut bon.
Soit veuves , femmes ou filles ; Son frère fut d'autre façon , La faridondaine , la faridondon, Et fut dit-on femme et mari , A la façon de Barbari.
11 prit un soleil rayonnant
Pour faire sa devise ; Il fut nommé Louis-lc-Grand
Fils aîné de l'Église ; Sur sa naissance et sur ce nom La faridondaine , la faridondon , Chacun sait tout ce qu on a dit , À la façon de Barbari.
Quoiqu'il fût un très-vert galant ,
Il fit très-bon ménage ; Il ne lui reste qu'un enfant
De tout son mariage: ' '
fourbe Mazand ; dans sa jeunesse il avoit été un joyeux compagnon ; ses amours ne distinguoient pas : le roi prenoit tout , vieilles et jeunes, veuves ou filles; quand il fut grand garçon, il s'attribua sans façon le soleil pour devise; il s'étoit fait appeler Louis-le-Grand et
Il en eut d'autres à foison , La faridondaine, la faridondon, Qui sono tutli baslardi , A la façon de Barbari.
Il fit, avec de grands fracas ,
Renverser des murailles ; Mais il évita les combats ,
Crainte de funérailles; S'il fut brave , s'il fut poltron , La faridondaine, la faridondon, C'est un sentiment rai-parli , A la façon de Barbari.
Quoique Hercule fut un héros , Dans la paix , dans la guerre , Louis eut bien plus de travaux ,
Eu remuant la terre; Partout il accrut son renom , La faridondaine, la faridondon , Surtout dans Versailles et Marly , A la façon de Barbari.
Il 66 crut plus grand que César,
Pins vaillant qu'Alexandre , Bien plus brave qu'un Amilcar, Plus prudent que Cassandre; La cour le nomme un Salomon , La faridondaine, la faridondon, SouTcnt on en parle à Paris; A la façon de Barbari.
Il ùta nos anciennes lois,
Il en fit de nouvelles Traitant privilèges et droits
De pures bagatelles; Se fondant sur cette raison , La faridondaine , la faridondon , Je le veux, tel est mon bon plaisir A la façon de Barbari.
11 eut soin de tenir en paix Son rojaume sans trouble,
t06 LOnS XIV, SON GOrVEniVEMBNT
même fils aîné de l'Église; de qui étoit-il fils? on ne savoit pas précisément, et l'on avoit besoin de vérifier sa naissance; il avoit été Tert galant, et néanmoins il fit bon ménage ; il n'eut qu'un fils légitime , mais combien de bâtards à la façon de Barbari ! le compte ne
Voulant le bien de ses sujets;
Jusques au dernier trouble , Il fit dans celte intention , La faridondaine , la faridondon , Passer chaque jour quelque édit, A la façon de Barbari.
Les flatteurs le nomment soleil »
Qui suffit seul au monde.
Et chantent qu'il est seul sans pareil
Sur la terre et sur l'onde ; Quand on lui proférait ce nom, La faridondaine , la faridondon , Il disait toujours : Grand merci, A la façon de Barbari.
Tant qu'il fut jeune et vigoureui,
Il fit tout pour la jupe; Mais il devint , étant goutteux ,
Des faui dévols la dupe , Qui lui font , crainte du démon , La faridondaine , la faridondjn Rendre avec soin le pain béni , A la façon de Barbari.
Quand son cbar eut de bons coursiers.
Il allait bien sans doute ; Lionne , Colbert , les Telliers
Tiennent fort bonne route; Ils ne quittaient point le timon , La faridondaine , la faridondon , El n'allaient pas comme aujourd'hui, A la façon de Barbari.
A présent un double bidet.
Une très-grande rosse.
Un cheval borgne , un vrai criquet,
Traînent ce grand carrosse; Le roi dedans , c'est Mainlenon, La faridondaine , la faridondon, Qui les attèle et les conduit, A la façon de Barbari.
Il jouit du plus heureux sort Pendant quarante années,
peut en être fait. Il fit avec grand fracas renverser les murailles , mais il évita prudemment les combats; fut-il brave, fut-il poltron? c'est une opinion partagée. L'art dans lequel Louis fut habile , c'est à remuer la terre; quels noms ne lui a-t-on pas donnés? Alexandre, désar, Salomon ; chacun sait maintenant ce qu'en pense Paris. Les vieilles lois furent abolies, tous les privilèges foulés aux pieds, parce que c'étoit son bon plaisir; il voulut tellement le bien de ses sujets, qu'il leur prit jusqu'au dernier sou , et chaque jour il fit passer uq édit de finances. Tant qu'il fut jeune et vigoureux , le roi donna tout à la jupe ; quand il fut vieux et goutteux, il fut la dupe des dévois ; aux temps de Louvois, de Colbcrt et de Letellier, les affaires alloient bien encore, mais aujourdhui elles sont conduites par un double bidet et une grande rosse ; c'est 31aintenon qui les attèle et les dirige. Cependant tout cela marcha, jusqu'à ce qu'un certain milord appliqua soufflet, gourmade à notre nation ; Marlborough se vante de réduire prochainement la vineuse Champagne; il faudra voir si te grand Bourbon se hasardera jusqu'à l'eu empêcher. » Tels étaient les épigrammes, les couplets qu'on chantait secrètement contre le roi Louis XIV et les actes de son conseil. Ces vers acérés n'étaient pas faits à Paris ; ils étaient généralement l'œuvre des réfugiés en Hollande et en Angleterre ; ces gentilshommes exilés de la patrie se vengeaient contre le roi de la persécution ; puis on répétait toutes ces épigrammes dans les halles , dans les parloirs de bourgeois , au café Laurent, réunion des poètes à mauvaise langue. Quand un pouvoir «»t malheureux, on se venge de ses jours de prospérité en l'accablant
Jusqu'à ce que certain milord
Changeât ses destinées, Donnant à notre nation , La faridondaine, la faridondon, SoufDet , gourmade et démenti , A la façon de Barbari.
Il se vante , ce Marlborough , La prochaine campagne ,
De réduire dessous le joug La vineuse Champagne ;
Nous verrons si le grand Bourbon,
La faridondaine, la faridondon,
Ira défendre ce pays ,
A la façon de Barbari.
â02 LOUIS XIV, SON GOUVERNEMENT, ETC.
de satires ; tant que la victoire éblouit le peuple , il admire et chante d'enthousiasme ; mais lorsque le bonheur se voile, alors commencent les pamphlets , les violentes diatribes. Il y a de l'ingratitude et beaucoup de lAcheté dans l'opinion publique; elle va aux vainqueurs, et rarement aux vaincus. Le peuple ressemble aux esclaves qui suivaient les roues du char du triomphateur à Rome ; ces esclaves bravaient la poussière dans la voie Appicnne , pourvu qu'ils vissent de l'œil le consul victorieux , les légions et leurs glorieux étendards. Mais quand la fortune abandonnait le consul , alors ils l'accablaient de huées , et le précipitaient de la roche Tarpéienne avec des grincemens de rage et d'affreuses imprécations ! Ainsi fut l'opinion pour Louis XIV, à ce temps de périls où le roi défendait avec une énergie puissante la nationalité française et l'imposant système commencé par Henri IV et jlichelieu. A cette époque pourtant le monarque fut digne de luimême et de l'histoire ; il ne désespéra pas de la monarchie , quand les cris de la bourgeoisie et des parlemcns lui imposaient la paix. Le roi avait le sentiment des forces de la nation ! Il n'eut pas à vaincre la coalition seulement , mais encore les cris de la cabale, et ce n'e&t pas le moins fatal des obstacles aux grandes choses !