CAMPAGNE DE 1706 A
Nouvelle rcpartilion des armées. — Le duc d'Orléans en Italie. — Vendôme à l'armée de Flandic. — Berwiik en Espagne. — Bataille d'Almanza. — Villars en Allemagne. — Le prince Eugène en Provence. — Expédition de Jacques III «n Ecosse. — Les alliés aux Pays-Bas. — Siège et capitulation de Lille.
La dernière campagne des armées de France n'avait pas eu de résultats décisifs pour les alliés ; le territoire de la monarchie n'était pas entamé ; au nord même le duc de 31arlborough avait été obligé d'opérer sa retraite sur les Pays-Bas, et Vendôme en Italie avait arrêté le prince Eugène au delà du Milanais. Cependant le cabinet de Versailles savait combien les armées alliées s'étaient accrues ; les Impériaux victorieux en Bavière, allaient entrer en ligne sur le Rhin. Marlborough s'était recruté dans la Hollande, et conduisait soixante mille hommes. En Italie, toutes les forces disponibles de l'Autriche se portaient sur l'Adige. Dans ces circonstances, il eût été imprudent de ne pas grandir la situation militaire de la monarchie; le roi arrêta une répartition nouvelle des armées et des générau x chargés de les commander.
La position des Français en Italie était bonne; la frontière se trouvait assez éloignée du théâtre de la guerre pour qu'on put en retirer des troupes et un général de premier ordre tel que Vendôme. Les Alpes étaient entre la France et les alliés; de graves évènemens allaient se décider aux Pays-Bas, et dès lors le cabinet de Versailles, qui n'osaitlaisseràVilleroy le commandement en chef des lignes du nord devant 3Iarlborough, les conlia au duc de Vendôme. Louis XIV lui écrivit de sa main, et des lettres patentes le désigncreat coramgL
commandant en chef de toutes les troupes de la Flandre et des Pays-Bas *. Marlborough , qui venait de remporter un avantage sur Villeroy à Ramillies, trouvait ainsi un adversaire digne de lui : Vendôme pouvait lutter avec le plus fort des tacticiens de cette époque militaire.
En même temps Villars prenait le commandement de l'armée d'Allemagne opposée aux Impériaux qui s'avançaient sur le Rhin, centre du système de défense. Comme l'Alsace n'était pas couverte encore de places fortes, on devait craindre que les Impériaux n'eu obtinssent la possession déflnitive. Les Alsaciens appartenaient à la
' Lettre patente du roi pour le duc de Vendôme.
« Louis, etc., quoique les progrès continuels que nos armées ont faits en Italie sous la conduite de notre très-bien aimé cousin le duc de Vendôme, depuis l'ou- \criure de la campagne de 1702 que nous lui avons confié le commandement des troupes, semblassent nous inviter à lui laisser le soin d'y terminer la guerre, néanmoins la nécessité de mettre incessamment à la tète de nos années de Flandre un chef qui s'attire la confiance des oITicicrs et des soldats, et redonne aux troupes cet esprit de force et d'audace si naturel à la nation françoise, et la connoissancc que nous avons que nul autre n'est plus capable de remplir sur cela notre allenle que mondit cousin, nous ont déterminé à le rappeler d'Italie poux lui donuer le commandement de nos armées dans les Pays-Bas, persuadé que ses services nous seront plus utiles, et qu'en quelque pays qu'il fasse la guerre, il ne la fera pas moins glorieusement qu'il l'a faite en Italie, savoir, faisons, etc. »
Vendôme était fort populaire à la cour et dans la bourgeoisie de Paris. Voiei ce qu'on chantait sur lui après la campagne d'Italie :
Savoyards , Allemands
Qui vous rend si méconlens ?
Vendôme ; Eugène, prince mutin.
Qui te rend si chagrin ?
Vendôme.
Tu croyais prendre en passant, Auprès du pont de Cassan,
Vendôme.
Qui a jeté dans l'Edda Tes hommes et tes dada ?
Vendôme.
Il a , malgré tes efforts , Huit mil de tes gens^morts,
Vendôme ; Et vous , prince sans pareil , Qui vous a gobé Verceilî
Vendôme. ..... ~.
grande famille allemande; ils ne s'en détachaient que lentement pour passer sous la domination française ; Villars avait devant lui le prince de Bade et toute cette noblesse germanique, dure à la fatigue, brave de sa personne, forte au feu, telle que les maréchaux de Louis XIV, Turenne et Condé eux-mêmes, l'avaient rencontrée sur raille champs de bataille dans le dix-septième siècle. Villars était donc chargé de défendre la ligne du Rhin, et, s'il était nécessaire, il devait refouler les Allemands, par un mouvement offensif, jusque sur la Bavière, en pleine insurrection contre les Impériaux qui la contenaient à peine. On renouvelait ainsi la campagne de l'année précédente '.
L'armée d'Italie , privée du duc de Vendôme , reçut pour général en chef le duc d'Orléans. Jusqu'alors le Gis de Monsieur, le propre neveu de Louis XIV, était resté sans emploi de guerre; il passait mollement sa vie à Paris, dans les délassemens de la peinture et de la musique ; on lui attribuait un esprit d'opposition et de mécontentement, et cette opposition éloignait de lui la confiance du roi. Dans les nouveaux périls de la monarchie, le duc d'Orléans sollicita un commandement militaire; aux temps de crise on ne choisit pas, on compte tous ses serviteurs ; le duc de Vendôme lui-même, malgré la philosophie moqueuse et son esprit méchant et impie, n'avait-il pas la suprême direction de l'armée du nord? pourquoi feraiton exception pour le duc d'Orléans ? Le roi céda aux remontrances qui lui furent adressées par son conseil ; il confia, par des lettres patentes, le commandement de ses troupes d'Italie à son bien-aimé neveu ■*. Philippe d'Orléans avait un courage décidé ; il était le digne
' Mémoires de Villars, ad ann. 1706.
' I. élire patente du roi à M. le duc d'Orléans.
« Louis, etc., ayant jugé à propos de donner à noUe bien-aimé cousin le duc de Vendôme le commandement général de nos armées de Flandre, el élant nécessaire de clioi-ir un chef pour prendre en sa place le commandement général de nos armées d'Italie, nous avons résolu d'envoyer notre trcs-aimé neveu le duc d'Orléans, tant pour répondre à l'ardent désir qu'il témoigne depuis long-temps de se voir à la lète de nos troupes, et de pouvoir, en signalant sa valeur, se rendre utile à noire gloire et au bien-être général de l'État, parce que nous rcconnoissons qu'outre l'élévation desprit et les sentiments qu'il a, dignes de la grandeur de sa naissance, il a par ses soins et son application acquis de bonne heure l'expérience et les talents nécessaires pour le commandement des troupes, ainsi qu'il a fait assez paroîirc dans celui de notre cavalerie, qu'il a exercé avec toute l'habilclé d'un grand capitaine ; nous avons de plus considéré que le respect
178 LOUIS XIV, SON GOUVEilNEMEXT
héritier de Monsieur, frère du roi ; il avait besoin de déployer sa brillante valeur, car les partis lui demandaient des gages pour s'abandonner à lui. Le duc d'Orléans, le prince de Conti et Catinal étaient alors les généraux populaires. Le duc accepta avec enthousiasme le commandement de l'armée d'Italie; on le plaçait là sur un théâtre assez éloigné de la France pour qu'en aucun cas il ne pût tourner se« armes contre le roi et les princes de sa race.
Ainsi les trois armées principales de Flandre, d'Allemagne et d'Italie étaient confiées à Vendôme, à Villars et au duc d'Orléans ; l'armée du Midi, qui opérait comme corps détachés en Espagne, fut mise sous les ordres du maréchal duc de Berwick, le Gis naturel de Jacques II, capacité militaire qui s'était déjà déployée sur de nombreui cliamps de bataille. Il était curieux de voir un Stuart en face de l'armée anglaise, que conduisait en personne le marquis de Gallo- ^vay, français réfugié en Angleterre, Les guerres civiles avaient ainsi réparti les destinées : un Stuart combattait les Anglais; un Ruvigny, de la race française offrait sa poitrine aux balles des soldats de Champagne ou de Rouergue, c'est ce qui arrive aux époques d'opinions ardentes. Le duc de Berwick se disposait à mener la guerre par de grands moyens ; il connaissait la tactique anglaise si prudente, si précautionneuse, et la froideur de son caractère correspondait bien aux lentes manœuvres de lord Galloway et de l'armée angloallemande *.
La campagne des alliés contre la France se développa d'abord en Flandre ; le duc de Marlborough, après la bataille de Ramillies, s'avança lentement, prit Malines et Gand. L'avant-garde de Marlborough, sous milord Cadogan , occupa Courtray; la tactique du duc ùe Vendôme consista tout entière à fortifier ses lignes de Waterloo, de telle sorte que Marlborough n'osa point l'attaquer. A plusieurs reprises le général anglais offrit la bataille en dehors des retranchemens; elle fut constamment refusée^. Vendôme avait son plan de
que les gens de guerre auront pour sa personne, la joie de servir sous ses ordres, l'envie de s'en faire connoître , de lui plaire et de se distinguer à ses yeui, excitant eu eux l'émulation et animant leur courage et leur zèle, un chacun se portera •avec plus d'ardeur à remplir son devoir : ce qui ne peut que beaucoup contribuer au succès de ce que nos armées entreprendront sous sa conduite. A ces causes, etc. »
' Mémoires de Berwick, ad ann. 1707.
- Les manœuvres prudentes de Marlborough araient été chansonnées aux halles de Paris.
campagne concerté avec Vil'.ars ; le maréchal qui commandait sur le Rhin avait résolu une hardie diversion en Allemagne ; il devait tra- Terser le fleuve, se porter en Bavière, et ne demandait à Vendôme que de garder ses lignes; une fois le Rhin franchi par les Français, le «lue de Marlborough serait obligé de détacher plusieurs corps de son armée, afin d'appuyer le prince de Bade, trop faible pour résister aux forces de France. Ce plan réussit à souhait ; Villars, avec son impétuosité habituelle, brisa les lignes de Stolhoffen, et se portant rapidement sur Stuttgard, mit le Wurtemberg à contribution, et vint ensuite montrer des forces imposantes jusqu'en Bavière. Ulm vit pour la seconde fois le drapeau blanc fleurdelisé ; les puissances allemandes écrivirent sur-le-champ à Marlborough, qui destina presqu'un tiers de son armée à secourir la Bavière envahie ; il résulta de cette diversion un tel atfaiblissement pour l'armée anglaise , qu'elle n'osa plus offrir la bataille au duc de Vendôme ; les provinces de France furent ainsi délivrées. La campagne au Nord fut perdue pour les alliés, à la suite de cette pointe de Villars au centre de la ligne '.
Marlborough part d'Angleterre ,
Va partout comme un tonnerre,
Pon pon pon pala pata pon ;
S'est vanté avant partir
Qu'en mai prendrait Sarre-Louis,
Mais il aura fort à faire.
Il dit en quittant la reine ,
Je vous prends Metz en Lorraine ,
Thionville, Rodemacq, Longwy,
Châlons, Luxembourg aussi,
Et cela dans six semaines.
Retournant vers la Hollande,
Stenay, Sedafl veut prendre ,
Bouillon, Jiousson, Montmcdy ,
Sans canons me sont acquis ,
Mczièrc, Nozera m'attendent.
Rocroy à mon arrivée
Est à moi chose assurée ;
Condé et Mariembourg
Seront à moi le même jour
Lorsqu'ils verront mon armée ;
La reine Anne me voyant,
Les communes et parlement
Grand honneur me feront faire.
' Mémoires de Villars, ad ann. 1707.
L'empereur suivait avec un grand intérêt tout ce qui touchait à la guerre. J'ai
180 LOUIS XIV, SON GOUVERNEMExNT
Des succès plus décisifs pour la coalition étaient obtenus en Italie; le duc d'Orléans, salué par l'armée française campée dans le Milanais, avait pris la direction de la campagne. Deux corps principaux composaient l'expédition d'Italie : l'un était sous les ordres du maréchal de Marsin, et tenait la ligne de l'Adige. Avant son départ, Vendôme avait fait fortiûer cette ligne par des retranchemens qui comptaient plus de quatre-vingts bouches à feu. Le second corps, sous les ordres du duc de la Feuillade, opérait dans le Piémont; il avait franchi les Alpes pour mettre le siège devant Turin. L'opinion militaire du duc d'Orléans était de réunir toutes ces troupes pour agir plus fortement contre le prince Eugène; cet avis fut combattu par le conseil de guerre ; on soutint que si les Etats du duc de Savoie étaient évacués, toutes communications seraient interdites avec la France , et l'armée d'Italie se trouverait ainsi compromise; on conserva la séparation entre les deux corps de l'Adige et du Pô, afln de
trouvé de lui une lettre autographe écrite aux Étals-Généraux de Hollande après le succès de Raniiilies.
« La joie que l'heureux succès de la sanglante bataille donnée depuis peu à Ramillies a répandue dans les esprits de tous les conférés est universelle. Nous qui estimons la vôtre au delà de ce qui regarde nos propres intérêts, n'avons pas été peu satisfait de cet incident ; dans un temps où nos affaires et celles de l'Empire , étant réduites à un état chancelant par les mouvemens des Bavarois et d'autres, avoient un extrême besoin de votre secours, vous devez vous réjouir de l'avoir donné à votre gloire, et avec utilité. Vous le pouvez faire avec d'autant plus de justice , que les généraux de nos troupes ont rapporté que la fidélité , la bravoure et l'intrépidité de vos oîTicicrs et de vos soldats ont merveilleusement éclaté dans ce combat, et qu'ils n'ont pas peu contribué à la victoire. Comme cela donc nous donne matière de vous féliciter et de vous remercier, nous nous on acquittons avec plaisir , et avec une affection qui surpasse les paroles. Nous nous engageons de répondre en tout temps à vos éclatans témoignages de bonne volonté, et à vos bienfaits par une fidèle amitié et par une véritable reconnoissance. Au reste, nous prions le Tout-Puissant de vouloir conserver votre république, et de la rendre de plus en plus florissante, en bénissant ses desseins el ses conseils. Donné en notre ville de Vienne, le 30 août 1706. »
On chantait du brave et habile Viliars :
« Viliars est un extravagant.
Qu'on ne sait par où prendre; 11 ne nous répond qu'en frappant; Il ne veut pas se rendre, Dit le milord en désarroi Quand il plia bagage ; Uelournons au grand Villcroi Il est beaucoup plus sage. »
se diriger dans le Piémont ou le Milanais à raison du point qui serait nienacé plus immédiatement.
Pendant ce temps, le prince Eugène avait quitté Vienne à la tête tles Impériaux ; traversant le Tyrol à marches forcées, il s'était porte sur l'Adige; les relranchemens des Français furent attaqués, et les Autrichiens vinrent présenter la bataille à Lucenta, tandis qu'un corps considérable de grenadiers réunis accourait à la délivrance de Turin ; ces deux opérations réussirent. A Lucenta les Français furent battus; le duc d'Orléans précipita sa retraite. Les Français se défendirent avec leur courage habituel ; mais habilement tournés par le prince Eugène, ils cédèrent leur camp retranché; le maréchal de ]\Iarsin fut blessé à mort ; l'armée de France évacua le Milanais, si souvent en son pouvoir depuis Charlemagne et les rois lombards à la couronne de fer. Le duc d'Orléans déploya une intrépidité au-dessus de tout éloge; il reçut cinq coups de feu, deux au côté, un au bras gauche, qui lui mit l'os du coude à nu ; deux balles restèrent dans vses armes. La race d'Orléans était brave, mais médiocre comme conception militaire ; elle ne s'élevait pas à la hauteur des Condé, ces cadets de Henri-le-Grand. Les Français firent leur retraite sur Piynerol. Une seule bataille les rejeta du Milanais dans le Piémont, et du Piémont sur la frontière de France ; ainsi dans une habile campagne le prince Eugène se vit aux pieds des Alpes ; les Impériaux purent menacer le midi de la monarchie de Louis XIV '.
Il y avait cela de grave dans la situation des armées en Italie, que rien n'empêchait plus la jonction des Autrichiens et des Piémontais ; le prince Eugène et Victor- Amédée de Savoie opéraient désormais en commun. Comme il arrive toujours aux armées de France dans leurs revers , elles s'étaient retirées tout en confusion ; les places fortes elles-mêmes avaient capitulé, de sorte que l'ennemi pouvait sans crainte franchir les Alpes et attaquer les provinces au midi de la France. En même temps un corps détaché de l'armée autrichienne s'emparait de tout le royaume de Naples en une seule campagne. Il n'était donc plus question de la souveraineté de Philippe V en Italie; le drapeau de la maison d'Autriche s'élevait sur les cités, là où flottaient naguère les fleurs de lis des Bourbons et les tours crénelées sur lond de gueules de la Castille. Tout s'abaissait devant les Impériaux^.
' Mercure de France , ad ann. 1707. Gazette, ibid.
* J'ai trouYé l'acte original de soumissioa des habitants de Milan à la maison
Le prince Eugène et le duc Amédée do Savoie ne s'arrêtèrent pas; ils savaient la résolution des alliés de poursuivre vigoureusement la guerre ; leur plan de campagne s'étendit sur toute la frontière méridionale; on dut tenter une invasion dans la Provence. Ce noble pays de Provence était situé de manière qu'une double force militaire pouvait le menacer; d'abord en passant le Var, les Impériaux etle« Piémontais marchaient sur Fréjus, le pays était ouvert jusqu'à Toulon, arsenal de guerre et de marine ; ensuite une flotte combinée de Hollandais et d'Anglais devait suivre le long des côtes les opération» de l'armée austro-sarde. Depuis Charles-Quint, la Provence n'avait pas été envahie; son sol était peuplé d'une brave et digne noblesse; des paysans un peu mous, mais dévoués è leurs seigneurs, cultivaient ses terres. A partir de Fréjus jusqu'au Rhône, dans la Haute et Basse- Provence, tout était rempli de forts castels sur les rochers ou roques; et de là ces noms de gentilshommes, lesRoquebrun, les Roquefort, dont le blason était noirci par les âges. Aux approches de l'ennemi, il y eut un appel ou levée en masse de tous les vassaux et vavasseurs ; on se porta au-devant des alliés qui passaient le Var sur trois points différens *.
d'Autriche. « La ville et duché de Milan se trouvant , à l'approche des armes d» sa majesté impériale , dans la liberté de pouvoir exercer avec une extrême joie l'ancienne et inviolable fidélité que tous les ordres de cet État ont toujours observée envers la très-auguste maison d'Autriche, ont député, par acte du 23 àe ce mois , les seigneurs comtes J.-B. Scolti et Uberto Slampa, pour lui rendre les hommages de l'obéissance qui lui est due , en rentrant dans le bonheur de sa légitime domination. Pour cet effet, lesdits seigneurs comtes se sont rendus dan» le camp pour faire la révérence à son altesse royale, suprême commandant des armes de sa majesté impériale en Italie : et faire entre les mains de sa personne royale , au nom de la ville et duché , cette publique et authentique déclaration de leur soumission envers la très-auguste maison h laquelle ils protestent de vouloir obéir, servir et s'attacher avec la fidélité qu'ils ont toujours conservée dans le cœur , et qu'ils professeront ouvertement à l'avenir comme ses bons et véritablefl sujets. Ce qui ayant été entendu de son altesse royale avec une particulière satisfaction , elle déclare au nom de sa majesté impériale , et de la part de la très-auguste maison , accepter cet acte d'obéissance , et recevoir , comme elle reçoit, ladite ville et duché de Milan sous la très-haute protection de sa majesté impériale et de la très-auguste maison auprès de laquelle son altesse royale s'emploiera avec une particulière inclination , afin de lui faire éprouver les affets de la bénignité et magnanimité si naturelles à la très-auguste maison envers cet État et le» peuples sujets à sa domination.
» Signé. V. Ajjédée , J. Battista Scotti , C. Uberto Stampa.»
' J'ai recherché dans un séjour en Provence toutes les traces de l'invasion des^
Le but des opérations du prince Eugène était la prise de Toulon, cet arsenal convoité par la Hollande et l'Angleterre ; on s'avançait donc à marches forcées afin d'éviter la résistance du ban et de l'arrière-ban ; ces troupes autrichiennes, à la langue dure et tudesque, excitaient partout une profonde indignation. Les paysans couraient sur les soldats isolés, la noblesse s'armait de tou tes parts ; le maréchal de Tessé formait un corps de réserve pour couvrir Toulon ; les possédans fiefs du Languedoc vinrent également se placer sous les drapeaux du maréchal, qui se trouva bientôt à la tète de trente bataillons d'infanterie et de soixante escadrons, tous levés dans les provinces de la langue méridionale. Si les alliés voulaient réussir dans cette campagne, ils devaient assiéger et prendre Toulon pour en faire le point central de leurs mouvemens militaires. Tel était le dessein du prince Eugène. Après avoir franchi le Yar, il enlaça de ses ailes de bataille l'arsenal de la Provence; les Impériaux se déployèrent sur toute la ligne du Var jusqu'à Hyères, ce bouquet d'orangers jeté sur la Méditerranée. Qu'ils furent déplorables les ravages des étrangers! Rien ne fut respecté, ni le château du seigneur, ni la chaumière du pauvre, quand le prince Eugène plaça ses tentes au pied des montagnes qui abritent Toulon dans sa vallée de rochers. Pour préparer un siège régulier, les Impériaux devaient être vigoureusement secondés par Victor-Amédée ; le duc de Savoie et les Piémontais ne s'avançaient qu'avec timidité ; ils craignaient les forces de France, et peut-être au- si l'habile politique de Victor-Amédée voyait avec peine l'Autriche grandir au delà des Alpes, et l'enlacer pour ainsi dire. Rien n'est en général timide et indécis comme une puissance du second ordre ; elle se sauve par la ruse de sa situation relativement fausse. Le prince Eugène, isolé au milieu de la Provence, n'était pas en force pour assiéger Toulon ; le maréchal de Tessé vint lui présenter bataille au Bausset, près des gorges d'Ollioules, merveilles de la création, jetées là comme les rochers des fées dans les forêts druidiques. Le prince Eugène, entouré de l'insurrection provençale, opéra en toute hâte la retraite sur le Var, s'appuyant des Piémontais qui s'avançaient en ordre de guerre. La Provence était ainsi délivrée de l'ennemi par
Autrichiens aux contrées méridionales ; il y a partout des souvenirs dans la mémoire des peuples. Quand les Autrichiens occupèrent le Var, en I8I0 , il y avait encore de vieux paysans qui avaient entendu raconter par leurs ancêtres les ravages de l'invasion de 1709.
t84 LOUIS XIV, SON GOUVERNEMENT
l'énergie de sa noblesse, de sa bourgeoisie et du peuple. Toutes les \illes avaient fait des sacrifices. Marseille l'opulente, avec ses galères et son riche commerce du Levant, offrit un million de livres et un régiment de bourgeoisie, qui fut passé en revue sur le Cours, nouvellement bftti par les soins deséchevins et de Pugct, le bon sculpteur; Aix , ville de magistrature et de robe, se cotisa pour lever un «scadron de chevau-légcrs, lesquels figurèrent en signe de victoire h la procession de la Fôte-Dicu, quand les nobles jeux du roi René égayaient les dames, la basoche et les étudians. Le maréchal de Tessé poursuivit les alliés au delà du Yar ; ils furent forcés de repasser fos Alpes '.
Les frontières de France n'étaient pas entamées durant celte campagne; la Provence elle-même secouait la présence odieuse des Impériaux ; les batailles se donnaient encore sur le territoire ennemi, H les efforts inouïs de la France furent couronnés de plus beaux succès en Espagne. On a vu que le maréchal de Bervrick avait pris le < ommandement de l'armée française dans la Péninsule ; des corps suisses, napolitains, espagnols, s'étaient joints à ses drapeaux; il s'agissait de sauver le pouvoir des Bourbons à Madrid. Jamais peuttMre le péril n'avait été plus grand; l'autorité de Philippe V était menacée par la double invasion des Portugais et de l'armée anglo-
• Voyez l'Histoire de Provence, par Papon, et le beau travail de Ruffi sur ]lîarscilie; toutes les histoires modernes de l'antique cité n'en sont qu'une copi« rn style philosophique et souvent un peu fastidieux. J'ai trouvé dans les archives tic Marseille un chant patriotique provençal sur la retraite des Autrichiens, obtenue par les geniilshon>mes et le peuple. En voici les deux premières strophes :
Lou savoyard quitto Turin ,
Et doou val passo la ribiero
Trobo dégun sur son camin ,
Sailly l'y marque sa carriero
Cres qu'es uno troupo tant fiero
D'Angles, d'Allemans, d'Houllandès,
Des Prouvançaun fara licbicro.
Wai ben lou s'en mourdra les dés.
Enfin parci davan Toulon
A la testo de son armado
L'y trobo mai d'un bataillon
Près à l'y faire bello inlradc...
Pfs hounoura soun arribado
Dabord fan jugua lou canoum
Lei menestrier d'aqucllo oubado,
Sound san Pater, Guoëbrillant , Dilloo.
Hllemande soas les ordres de lord Galloway (marquis de Ruvigny) et du marquis de Las 3îinas. L'armée portugaise marchait par l'Estramadure; Philippe V et la reine avaient quitté Madrid pour se retirer y Burgos' ; le prince de Darmstadt s'était emparé de Gibraltar l'imprenable au milieu des rochers; l'armée anglo-allemande avait occupé la Catalogne et l'Aragon, et de là s'avançait dans la Castille. La situation des belligérans était telle qu'une bataille paraissait inévitable; elle s'engagea près de la ville d'Âlmanza, depuis devenue célèbre. L'armée des alliés se composait de Hollandais, d'Allemands, d'Anglais et de Portugais; elle commença l'attaque par des charges de cavalerie. Tout était si admirablement prévu par le duc de Rerwick, que ces charges furent repoussées; l'artillerie fit merveille; les carrés d'infanterie portugaise et allemande furent brisés par les troupes de France et d'Espagne. La bataille d'Almanza devint décisive ; les alliés furent partout en pleine déroute, et obligés de se retirer sur les places maritimes du royaume de Valence et delà Catalogne. Philippe V '^l sa cour rentrèrent à Madrid, où les acclamations du peuple accueillirent le retour du petit-tils de Louis XIV au Buen-Retiro. Debeaur privilèges d'or et de parchemins furent accordés par Philippe V à la ville d'Almanza -, en souvenir de cette victoire qui assurait sa jeune monarchie. Les alliés ne purent jamais parfaitement se relever de la bataille ; ils obtinrent bien quelques succès sur le duc d'Orléans envoyé d'Italie en Espagne, et toujours malheureux dans ses expéditions ; mais les alliés furent contraints de reculer en toute hâte dans les royaumes de Valence et d'Aragon ; les Portugais repassèrent la province d'Eslramadure, et se concentrèrent sur leur territoire. On se prépara pour une nouvelle campagne.
C'était un rejeton des Stuarts qui sauvait la monarchie de Philippe V, ce duc de Berwick, exilé de la Grande-Bretagne ; et pendant ce temps le fils légitime de Jacques II , le roi d'Angleterre reconnu par Louis XIV, se jetait dans une périlleuse expédition pour reconquérir son royaume. On remarquera que les alliés avaient invoqué tous les mécontentemens contre la monarchie de France; leur manifeste appelait les Cévennes aux armes. Les manœuvres des puis-
• Voyez les intcressans documcns qu'a publiés le marquis de San Felippe , (Lins ses Mémoires déjà cités, anri. 1708.
- J'ai visité !e champ de bataille d'Almanza en i833; au reste, il est parfailenicnl décrit dans les ?fIéinoircs du marccbal duc de Berwick.
184 LOUIS XIV, SON GOrVERNEMENT
sances coalisées avaient pour objet de soulever les provinces de la monarchie ; la guerre s'était empreinte de cette universalité qu'elle prend toujours quand elle se fait en vertu de certaines doctrines religieuses ou politiques; les souverainetés ne se respectaient plus dans leur droit; elles prêchaient l'insurrection les unes contre les autres : on comprend dès lors les motifs qui déterminèrent Louis XIV à tenter une grande entreprise , un soulèvement national en Ecosse et en Irlande au nom de Jacques III. La révolte de la Hongrie avait été soutenue de toute la puissance de Louis XIV ; elle paralysait les ressources de l'Empire. En invoquant les droits de Jacques III, on pouvait toucher au cœur même les forces de la Grande-Bretagne ; on pouvait surtout révolutionner l'Ecosse et l'Irlande *.
Le jeune Jacques III vivait toujours au château de Saint-Germain, sous la protection de LouisXIV; il atteignait alors sa vingtième année , temps de chaleureuses espérances et d'entreprises hardies. Se» beaux traits, son noble port , sa peau blanche de femme, ses mains effilées révélaient sa royale origine desStuarts. Jacques III avait autour de lui tous les chefs des jacobites d'Ecosse et d'Angleterre. A aucune époque les chances de la restauration n'avaient été plus nombreuses; le duc deMarlborough lui-même, à la tête des armées d'Angleterre, avait une correspondance intime avec la cour de Saint-Germain; peut-être , dans ses enlraînemens , cette cour prenait-elle pour dès engagemensformels un simple échange de paroles, ces demi-promesses de chefs politiques qui prévoient toutes les chances , calculent tous les résultats de l'avenir, et ne se lient avec personne. Une seule vérité bien réelle dans la situation des esprits , c'était le mécontentement de l'Ecosse, depuis l'acte de réunion surtout ; les montagnards étaient en armes , les klans soulevés ^ ; on écrivait que Jacques III n'avait qu'à paraître pour insurger toute la montagne. Les Irlandais catholiques faisaient les mômes promesses , les partisans de Jacques III étaient également nombreux en Angleterre. Il y avait quelques illusions dansles calculs des jacobites; ils ne tenaient pas compte des forces inhérentes à tout gouvernement établi , des habitudes d'un pouvoir, de l'allure d'une grande hiérarchie; rien n'est plus difficile que d'at-
' Voyez toujours la curipupc rorrpspoiidance de Renaudol, dans les papiers de l'agent ansTlai? des Stuarls (Manuscrit, Bibliothèque du Roi). ' Rapports cl Héraoires de Renaudol (Bibliothèque du Roi, maDiucriti.
taquer de front une autorité qui existe en vertu d'un fait vieux déjà de vingt ans. Des volontés bienveillantes se montraient pour Jacques III ; mais les ressources du gouvernement étaient contre lui, et c'est ce qui taisait le plus puissant obstacle au succès du prétendant. Quand une révolution est assez établie pour fonder de nouveaux intérêts, tout changement même en faveur d'un droit , devient encore une autre révolution, et voilà pourquoi on le redoute.
Les rapports qui arrivaient de l'Ecosse , de l'Irlande et de l'Angleterre venaient aboutir au cabinet de Versailles ; la cour de Saint- Germain les communiquait aux ministres de Louis XIV , et cette situation des trois royaumes était parfaitement connue par le conseil du roi de France '. Lorsque la guerre étrangère éclata avec tant <le violence, on jugea qu'une expédition en Ecosse, conduite par Jacques III en personne , pourrait produire une diversion favorable aux intérêts de la France. L'Angleterre était à la tête de la coalition; en la brisant dans son pouvoir souverain , n'était-ce pas un moyen de dissoudre cette confédération formidable qui menaçait la France *? Telle fut la pensée du conseil de Versailles, lorsqu'il décida le plan d'une expédition en Ecosse que devait conduire le jeune Stuart. Le marquis de Nangis, capitaine des vaisseaux du roi , arrivait d'Edimbourg; il avait vu la joie populaire à la seule promesse d'un débarquement de Jacques III en Ecosse : on n'hésita plus ; les ordres les plus secrets furent donnés; le comte de Forbin , le plus aventureux des chefs d'escadres , fut chargé de transporter le prétendant sur une flotte de neuf vaisseaux de haut bord ; vingt-quatre frégates et plus de quarante navires d'armateurs de Dunkerque portaient l'armée de débarquement, laquelle se composait de vingt-deux bataillons anglais, écossais ou Irlandais ; la plupart des chefs étaient nationaux ; on comptait parmi eux les Dorington, les Hamilton, Schelton et Galwoi, tous des grandes familles du pays.
Quand ces préparatifs eurent été achevés silencieusement, JacquesIII prit congé de Louis XIV , comme dix-huit ans avant l'avait fait Jacques II son père; le roi de France déposa quatre millions sur la flotte pour la solde des troupes; la mère du jeune prince, la reine douairière d'Angleterre, lui remit 40 mflle louis de ses épargnes ',
' Mémoires de Torcy , ad ann. 1708.
* Papiers de Renaudot (Bibliothèque du Roi , manuscrit).
• J'ai trouvé dans les papiers manuscriis de Renaudot le récit exact et touchant
o! Jacques III, suivi (le lord Middleton, alla s'embarquer à Dunkerque. fa marine lui rendit les honneurs comme au roi de la Grande-Bretagne; l'escadre mit sur-le-champ à la voile pour débarquer en Ecosse avant que la flotte anglaise ne fût prévenue. Mais déjà l'on apercevait i'avnnt-garde des alliés aux ordres de l'amiral Bing; elle resta sous lèvent de Dunkerque , et suivit les traces de l'expédition royale. La flotte de l'amiral Bing était disproportionnée aux forces de l'escadre de France : l'amiral avait soixante vaisseaux de haut bord , montés par plus de vingt-cinq mille matelots, sans compter les petits navires de guerre ; en vain le comte de Forbin chercha-t-il à opérer un débarquement à l'aide de ses bâtimens légers , il ne put y réussir. Pouvait-il exposer son escadre et le sort d'une belle armée? Le jeune roi pleura de dépit, et demanda qu'on le jetât seul sur le sol de l'Ecosse, la noble terre de ses ancêtres, pour y combattre ou mourir. Forbin, toujours menacé par l'amiral Bing , voulait avant tout sauver son trésor et l'armée expéditionnaire; il rallia ses vaisseaux, et vogua à plein vent, sans se laisser atteindre , jusqu'à Dunkerque ; on ne perdit qu'une IVr-gate *.
Ainsi échoua, sans tentative sérieuse, l'expédition d'Ecosse; si ce débarquement eût été opéré, l'expédition aurait-elle réussi ? Le parti
de ce qui se passa dans l'entrevue de Louis XIV et de Jacques III : le jeune roi dit à son prolecteur :
s Sire, les princes de ma maison ont toujours éprouvé, dans la plus grande infortune , l'avantage qu'il y a d'être unis d'amitié avec la couronne de France ; mais cens qui ont vu le long et glorieux règne de votre majesté, comme moi principalement, ont ressenti la force de cette vérité avec plus d'eflicacitc. Je promets aussi devant Dieu de ne jamais oublier les obligations que j'ai à votre majesté, et tout ce que je dois à tout son royaume. » La reine d'Angleterre, sa mère, qui avait fait quelques épargnes de ia pension qu'elle recevait de la cour, lui donna quarante mille louis d'or en espèces, et pour quatre millions de bijoux , qu'elle avait sauvés lorsqu'elle fut contrainte d'abandonner le trône. Cette princesse lui dit en lui remettant ces joyaux: « Vous êtes , mon fils , ce que j'ai pu sauver de plus précieux du trône infortuné où j'avois été placée, et sur lequel vous avez pris naissance ; voilà encore quelques pierreries, que les persécuteurs du feu roi votre père n'eurent pas le temps de me ravir. » li vit ensuite la princesse fca sœur, et voici les dernières paroles qu'elle lui dit : « Je n'ignore pas, monsieur, ce que je vous dois comme à mon roi; cependant, me croyant permis de vous parler comme à un frère, je me vois obligée de vous dire que dans celte occa- «ion vous devez rassembler en vous toutes les vertus de nos ancêtres, et que vous devez vaincre ou mourir. »
' Voyez les Mémoires si intéressaus , mais un peu hasardes de l'aventureux )!'orbiD, ad ann, 1708.
ET SES RELATIONS DIPLOMATIQUES. j87
jacobite l'annonçait hautement. Il y avait sans doute une opinion puissante et décidée en Ecosse pour la restauration de la vieille maison nationale; mais l'organisation aristocratique et militaire que le parlement avait décrétée était assez forte pour repousser la tentative jacobite. Le parti anglais était maître des armées et des places de guerre. Dans un pays, ce n'est jamais la majorité inerte qui gouverne, mais une certaine agrégation d'intérêts et d'opinions qui se touchent et se tiennent parfaitement; la majorité suit et obéit. Lesjacobites étaient les plus nombreux incontestablement en Ecosse ; mais l'ordre politique n'était pas pour eux , et ils échouèrent. Jacques III revint triste et abattu dans le château de Saint-Germain; la seconde expédition pour les malheureux Stuarts était sans résultat, et cela nuit aux causes plus encore que l'inertie. Rien n'use une opinion comme d<;ux ou trois entreprises manquées ; mieux vaut se faire oublier.
Quand le prétendant essayait de débarquer en Ecosse , Marlborough , pour efifacer les soupçons qui s'étaient répandus sur ses intelligences avec le fils de Jacques II, fit un mouvement en avant dans la Belgique. Marlborough fut joint par le prince Eugène , qui avait quitté l'armée d'Italie après ses succès sur le duc d'Orléans et sa campagne de Provence : les Impériaux étaient arrivés à Coblentz, tandis que les Anglo-Hollandais avaient établi leur quartier à quelques lieues de Gand. La jonction des alliés se fit près d'Audenaerde ; un corps de quinze mille Prussiens sous Bulow vint également se réunir aux Anglais qui présentèrent bataille; Vendôme manœuvra pour l'éviter, car les forces n'étaient pas égales ; l'armée de France se déploya sous le canon d'Audenaerde , où un grand engagement était inévitable. La bataille se donna; elle ne fut point favorable aux Français, qui se défendirent héroïquement toute la journée , et causèrent aux alliés des pertes énormes ; la retraite se fit avec tant d'ordre , qu'il y eut à peine deux cents prisonniers aux mains des Anglais et des Prussiens. Vendôme se concentra un peu au-dessous de Lille , grande cité qui devint dès lors le pivot de toutes les opérations. La méthode de guerre de ce temps était prudente et précautionneuse; une armée s'arrêtait devant chaque place forte, et n'arrivait pas à marches forcées sur la capitale. Marlborough et Eugène mirent le siège devant Lille, défendu par le marquis de Boulllers *. L'armée française du Nord se
' Alors U chanson fait une guerre impitoyable à tous les maréchaux de France ; on n'épargne pas les vaincus I
Tessé, Tallard et Villeroy
composait de trois corps différens : le premier sous le duc de Bour-» gogne, manœuvrait autour de Lille, et cherchait à faire lever le siège ; le second , sous le duc de Berwick , rappelé d'Espagne , donnait sa gauche au duc de Bourgogne, et opérait sur les derrières de Marlborough et d'Eugène ; le troisième corps , que conduisaient Vendôme et le duc de Bavière, se concentrait autour de Bruxelles, afin de préparer une diversion , voulant ainsi détourner le prince Eugène et Marlborough du siège de Lille. La garnison, commandée par le maréchal de Boufllers , s'élevait à plus de quatorze mille hommes d'excellentes troupes. Comment tous ces corps réunis n'agirent-ils pas pour délivrer la garnison de Lille? N'était-ce pas l'occasion urgente d'offrir la bataille ou de l'accepter? Le caractère timide du petit-fil» de Louis XIV domina toutes les opérations militaires de cette campagne ; Berwick et Vendôme pouvaient se mesurer avec le prince Eugène et Marlborough ; le duc de Bourgogne craignait ces hautes renommées militaires des alliés. Il y eut des escarmouches plutôt encore que des batailles ; le siège de Lille fut poursuivi avec une grande ténacité par la coalition; hélas! le maréchal de Boufflers battit la chamade , et le pavillon étranger flotta sur les fortes murailles de Lille, cette belle cité si riche de ses métiers au temps des confréries et des corporations * I
Ont tous trois bien servi le roL; Il leur faudrait pour récompense Qu'on leur rompit sur le dos Le bâlon que jadis la France Leur a donné mal à propos.
'Le Mercure galant cherche à consoler la France do tant de pertes par <!«• éloges outrés donnés au duc de Bourgogne.
En quatre mois prendre Landau, Y perdre quatorze mille hommes.
C'est , dit-on , l'exploit le plus beau D'un roi qu'on ne craint point à Rome , Qui pourtant dans ses titres vains Prend celui de roi des Romains.
Prendre Brisack en treize jours, C'est une plus belle besogne ; Ces exploits , vigoureux et courts , Sont du goût du duc de Bourgogne ; Convenez, Allemands jaloux.
Que nous attaquons mieux que vous.
La capitulation de Lille jeta l'efiiYoi dans toute la Flandre française; de Lille à Paris, il n'y avait plus qu'une faible ligne de places de troisième ordre , incapables de résister aux alliés. Depuis les cinq années de guerre qu'on venait de passer, jamais la situation de la monarchie n'avait été plus difficile; pendant trois ans, les armées de Çrance avaient combattu sur le territoire ennemi; elles avaient touché ïe Danube, et vu les murailles de Vienne; en Italie, Vendôme avait atteint le Tyrol ; au nord , Bruxelles et les Pays-Bas hollandais avaient également subi les armes de France. Par un revers de fortune, toutes ces positions étaient bouleversées; la guerre fut au cœur de la France: le plan des alliés était en plein succès ; ils avaient Lille comme centre d'opérations ; le prince de Bade assiégeait Strasbourg; Marlborough et le prince Eugène avaient porté la guerre en Flandre, théâtre habituel des grandes batailles. Après Lille, le pays était plat et presque sans défense; dix journées militaires, et l'on voyait les tours de Notre- Dame; une marche sur la Seine devait trouver peu de résistance. Le caractère de la coalition contre la France devenait plus grave et plus menaçant ; l'armée du prince Eugène et de Marlborough se composait de cent peuples divers : Prussiens , Danois , Hollandais , Badois , Wurtembergeois, Écossais et Anglais ; les Suédois seuls avaient gardé Ja neutralité. L'armée du Rhin était purement impériale et aile-
Reprendre Landau dans un mois , Malgré la froidure et la pluie , Cela n'appartient qu'aux François, Sous la valeur de qui tout plie; C'est reprendre assez promplement Ce qu'on a pris si lentement.
L'empereur pour fils a deux rois , Du moins c'est ainsi qu'on les nomme ; L'un donne à l'Espagne des lois , Comme son frère en donne à Rome ; Roi d'Espagne , roi des Romains , Deux titres également vains.
Le dénaturé Savoyard , Pour être roi de Lombardie , Contre nous lève l'étendard Par la plus grande perfidie ; Roi de Lombardie il sera , Comme de Chypre il est déjà.
mande; en Italie, les Piémontais agissaient de concert avec les Impériaux ; enfin , dans l'armée d'Espagne , les alliés comptaient sous les mômes drapeaux des Portugais, des Allemands et des Anglais, -circonstance qui depuis s'est reproduite sous le duc de Wellington en Espagne, et plus tard à Waterloo.
Maintenant on se demandera comment la monarchie de Louis XIV, si vivement menacée, résista à la coalition, et comment, au contraire. Napoléon succomba sous une invasion non moins formidable; la cause peut-être de cette diCférence dans leur destinée, résultait de l'antique force du droit monarchique, de cette coutume qui faisait d'une race royale quelque chose de sacré à travers les âges ; si Louis XIV n'avait été qu'un roi d'un jour, il ne fût pas resté debout sur son trône; les factions se seraient agitées ; il y aurait eu des espérances d'un meilleur avenir; les droits anciens se seraient réveillés; mais chef d'une vieille race, traitant d'égal à égal avec les rois de la coalition, Louis XIV pouvait subir des sacrifices; aucun des cabinets ne songeait à briser ^a couronne ; le roi pouvait faire un digne appel au peuple , disposer •jusqu'à la dernière goutte du sang de la noblesse : un pouvoir est fort, Jorsqu'il s'est produit et consolidé dans la marche des temps; il doit se perdre dans la nuit de l'histoire, afin qu'il ne soit plus discutable : il faut qu'il y ait une sorte de foi et de prestige qui l'environne. Louis XIV put traiter à Utrecht : Napoléon le tenta en vain aprèsses irréparables revers. Il ne fut jamais question d'arracher le sceptre à Louis XIV , et l'Europe ne fut apaisée qu'après l'abdication de l'empereur à Fontainebleau. Il y avait donc sur le front de ces deux souverains un caractère distinctif, une auréole qui brillait d'un éclat diflférent. Napoléon , né au milieu des camps , dut toute sa fortune à sa gloire ; quand sa gloire s'effaça, le géant tomba dans la poussière, et nelaissa trace que pour la postérité. L'aigle, emprunté à la vieille Rome , vint s'abattre triste et blessé au cœur sur le rocher de Sainte- Hélène. Louis XIV, issu d'une longue lignée, eut ses jours de victoire et ses années de revers , ses temps de force et de décadence ; il fut malheureux , mais jamais détrôné ; ses fleurs de lis n'étaient pas un blason d'emprunt fait aux empereurs de Rome , comme l'aigle au noble vol ; elles venaient de la race du sol ; elles restèrent fermes sur récusson de France , car elles étaient le symbole de la nationalité!