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LA MARCHE DES IDÉES

On peut dire que c'est sous le règne de Louis XV que la lumière s'est faite en France. Les philosophes, les hommes de lettres, les hommes de loi, les artistes n'ont jamais touché la Vérité de plus près. Et Paris n'avait pas seulement le privilège de penser sagement ; toute la province était initiée. Ça a été par excellence le siècle de l'étude. On n'avait jamais tant lu, on n'avait jamais si bien lu. Non seulement on fortifiait son âme et son cœur dans les chefs-d'œuvre du siècle de Louis XIV, de Bossuet à Molière, de Corneille à La Fontaine; mais on avait sous les yeux tous les chefs-d'œuvre contemporains. Les préjugés tombaient sous la raison, comme les mauvaises herbes sous le soleil ; les dernières nuées du moyen-âge s'évaporaient à l'horizon, t Combien de témoignages de cette révolution pacifique et féconde dans les esprits 1 Consultez les livres des philosophes, consultez les monuments de la science et de l'industrie, parcourez toute l'échelle, depuis le cabinet du chimiste, du rêveur, du naturaliste jusqu'à la chaire à prêcher du plus simple curé de village : pen-

dant que le philosophe cherche la raison, le prêtre «cherche le sentiment. Là-bas, la métaphysique n'est plus l'art d'égarer les hommes ; ici, la religion commence à dépouiller, ses vains oripeaux ; là-bas, on reconnaît que la vérité est plus belle que l'éloquence ; ici, on avoue qu'une page de l'Évangile vaut mieux qu'un bref du pape. C'est l'heure où M. de Voltaire dédie un livre à Clément XIV. De quelque côté qu'on tourne les yeux, on est frappé de l'harmonie qui règne. Il y a des siècles où tout est en guerre ; au dix-huitième siècle tout le monde marche vers le but suprême : la vérité et la rais.on. Toute chose y prend la marque d'une belle époque. Lorsque Voltaire, Jean-Jacques, f Diderot, Buffon impriment leurs dernières pensées, i David évoque dans l'art la grandeur romaine, tandis que Prudhon renouvelle la poésie grecque. La sculpture n'a jamais signé des œuvres plus vivantes que celles d'Allegrain, de Caffieri, de Houdon et de Julien. L'architecture entre dans le concert. Depuis qu'elle a bâtiTïT"place Louis XV, elb a parsemé la France de châteaux dont le style réjouit l'œil, tout en dessinant de sa main féerique des jardins enchanteurs, .Sous Louis XV, combien d'édifices I On s'étonnait hier : qu'eût-on dit au siècle dernier, quand d'un seul coup on donnait à Paris une ceinture de boulevards, avec des barrières, qui sont restées des monuments pour les artistes ? Le moindre meuble venu jusqu'à nous, nous montre la science, le goût, la fantaisie de l'ouvrier. Mais quel ouvrier n'était alors artiste, tandis qu'aujourd'hui combien d'artistes qui ne sont que des ouvriers ! En ce temps-là, on dessinait partout. Oseraiton mettre en regard de ces merveilles consacrées un carrosse, une pendule, une armoire, un trépied, une cafetière, un sucrier, un candélabre signé d'un contemporain ! Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire. Ce mot du philosophe, on le peut dire de quelques règnes, comme celui de Louis XV. Ce règne a duré un demi-siècle. A première vue, on n'y trouve rien ; à

peine quelques guerres que domine la victoire de Fontenoy et la défaite de Forbach. Mais là où manquent les événements, l'historien peut moissonner des idées. Jamais l'esprit humain n'a été plus vivant, jamais la* philosophie, la religion, îa politique n'ont combattu ] avec autant d'ardeur ; il faut remonter jusqu'à la Ré- * forme pour retrouver les mêmes guerres d'idées. Tout le monde combat, les hommes du Parlement, les hommes de l'encyclopédie, les hommes de l'Église ; le roi seul est à Sybaris.

Le cardinal de Fleury avait voulu fonder un gouvernement réparateur; il avait vu la France profondément blessée par les dernières guerres de Louis XIV, profondément ruinée par les agioteurs plutôt encore que par le système de Law yi avait voulu que l'agriculture et le commerce sauvassent la nation)Celui qui a vu la guerre reconnaît que la paix la plus stérile est féconde. C'est en vain que Louis XV va s'endormir à Versailles dans toutes les voluptés du sérail, son sommeil ne sera fatal qu'à lui-même. Le sommeil de Louis XV fut un sommeil providentiel. Le roi ilût^mais la France. marcha^ . Le roi laisse aux idées le temps cTeTaire leur chemin. Cette terre bénie qui s'appelle la France se relèvera toujours de toutes les ruines, parce que Dieu l'a faite fertile, parce que Dieu l'a marquée pour être le centre du monde. Aussi a-t-on pu dire dans le sens le plus philosophique : La France est le soldat de Dieu.

Jusqu'à Louis XV, l'histoire de tous les règnes est dominée par le roi ou par ses ministres. Sous Louis XV, on pourrait presque toujours écrire l'histoire en laissant la cour de côté. A part Fleury, Maurepas et Choiseul, que nous font tous ces ministres qui passent comme des ombres sans avoir semé une idée? Les vrais ministres, n'est-ce pas Fontenelle, Voltaire, Montesquieu, Buffon, Diderot, Helvétius, Jean-Jacques, d'Alembert ? A-t-on pu croire un instant, en France, qu'après avoir vu au pouvoir des hommes comme Colbert et Louvois, on ne retomberait pas dans les infiniments petits !

La France avait beau nourrir alors tout unbaîaillon sacré d'illustres esprits, le pouvoir marchait dans l'ombre, inspirant le célèbre mot de Chamfort : « Ils craignent les gens d'esprit comme les voleurs craignent les réverbères. »

L'humanité est condamnée éternellement à des alternatives d'ombre et de lumière. Le monde marche, mais c'est comme le pèlerin qui est forcé de s'arrêter le soir à l'hôtellerie, parce qu'il se perdrait dans la nuit.

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