LA COMÉDIE DU SIÈCLE
Il ne fallait plus qu'un roi pour achever la royauté de droit divin.
Louis XV monta sur le trône.
Le dix-huitième siècle a deux physionomies qui contrastent. La première, enjouée, frivole, charmante jusque dans ses folies, est représentée par quelques figures bien connues : Philippe d'Orléans et madame de Parabère, Marivaux et Piron, Chamfort et Rivarol, Voltaire dans sa jeunesse, le roi Louis XV s'appuyant „ sur la duchesse de Châteauroux et sur la marquise de Ponpadour, Watteau et Grétry, Voisenon, qui était abbé; Bernis, qui était cardinal 1 Qui encore? Oseraije la nommer après tous ces noms profanes, celle qui se consolait du trône et du roi dans sa bergerie de Trianon? N'oubliez pas quelques comédiennes: mademoiselle Guimard, qui vécut comme une reine; Sophie Arnould, qui vécut comme un philosophé; d'autres encore, moins célèbres, dans le fond du tableau. Maintenant, effacez toutes ces figures rieuses, le dix-huitième siècle vous apparaîtra sous sa physionomie sérieuse: Bayle avait annoncé l'aurore du soleil nouveau ; ce sont les parades sanglantes des convulsionnaires, qui
osent jouer la tragédie du Calvaire ; c'est Crébillon au théâtre ; c'est Voltaire à Ferney ; c'est Buffon en face de la nature ; c'est Jean-Jacques Rousseau à l'Ermitage ; ce sont les ^conoiftistes, les réfqtîûateurs, les philosophes, qui s'agitent comme les arbres de la forêt à" l'heure de l'orage ; c'est Y Encyclopédie, ce premier bruit de la révolution ; c'est Danton à la tribune ; c'est André Chénier sur l'échafaud ; c'est Bonaparte, qui domine toutes les grandes figures au tomber du rideau.
De cette comédie humaine, qui dure cent ans, et qui a pour titre le dix-huitième siècle, bien des scènes folles, tragiques, romanesques, héroïques sont dignes des curiosités intelligentes. Dans ce temps trop calomnié, de nobles passions se sont épanouies sous le soleil. Vous dites qu'alors on ne savait pas aimer, que l'amour n'était qu'un jeu, un sourire, une distraction: croyez-le bien, la science du cœur a été de tous les temps. Ne jugez pas si légèrement les passions d'une époque :1a poudre, les mouches, les paniers, les robes à queue n'empêchaient pas le cœur de battre chez nos aïeules. N'est-il pas daté de 1750, ce beau poème d'amour qui s'appelle Manon Lescaut? Et si le dix-huitième siècle fut l'histoire de la déchéance du caractère français, ne X ^ fut-il pas ^ussi la renaissance de l'esprit humain ?
Louis XIV fut à peine enseveli sous les débris de sa majesté, que toutes les joyeuses passions relevèrent gaiement la tête avec Philippe d'Orléans. La Régence fut le hardi prologue du règne de Louis XV. Ce qu'il y avait de beau sous la régence, c'était la franchise ; on marchait le front haut dans le cortéga des passions et des vices ; on déchirait et on foulait aux pieds ce masque menteur qui avait couvert toutes les figures de la cour sous madame de Maintenon ; on s'appuyait nonchalamment sur l'épaule frémissante de la volupté, tout en la couronnant de roses et tout en chantant avec elle des grivoiseries de cabaret. On était brave sans l'écrire sur son chapeau ; les confesseurs et les dévotes avaient abandonné la place aux roués et aux coquines.
A la mort de Louis XIV, on crut un moment à une rénovation sociale : la France, après avoir payé cher ses années de victoire, s'était abandonnée aux prêtres, toute humiliée et toute garottée par ses voisins ; le roi mort, une révolution éclata dans l'esprit du peuple; sous l'inspiration de Philippe d'Orléans, on tenta de faire la France libre: mais ce ne fut qu'un rêve d'un jour, un enthousiasme d'une heure. La France demeura couchée dans ses fers, le peuple dans sa misère, l'esprit humain dans ses langes.
Et jamais les Français n'ont été si gais, si insouciants et si heureux ! Éternel point d'interrogation pour les hommes d'Etat, les idéologues et les révolutionnaires.