LA JEUNESSE DE VOLTAIRE
Voltaire a joué grand jeu et beau jeu au jeu delà vie. Dès qu'il échappe au collège, on le voit élever u:i autel au dieu Hasard. Il joue au pharaon, il joue au
biribi. Bientôt, Lawau petit pied, il ouvre une banque, rue de Longpont, pour jouer sur les grains*. Il joue sur les vivres avec Paris de Montmarel. Ce n'e3t pas assez, il prend à pleine mains des billets de la loterie du contrôleur général: il gagne le beau lot. Croyezvous qu'il va imiter le sage d'Horace, acheter une maison, y mettre des meubles, des tableaux, des livres et une femme, en s'écriant : « Et moi aussi j'ai bâti mon château périssable .
Non ; Voltaire veut bâtir l'impossible. II a joué surtout : le voilà qui joue sur ses œuvres. Il les imprime lui-même, à Paris, à Amsterdam, à Londres. A Londres, il publie une édition de la Henriade, qui eût enrichi Homère. le beau temps pour les poèmes épiques ! Il faut dire que l'édition de Paris ne se vendit pas, et lui coûta presque tout l'argent de l'édition de Londres. Mais Voltaire est bien en peine ! il va créer comme par magie des œuvres de toutes sortes, depuis l'auguste tragédie jusqu'aux contes libertins depuis les pages philosophiques jusqu'aux pages romanesques
— et quelles seront les pages les plus philosophiques ?
— il fera argent de tout. Sa boutique est ouverte à tout, Édition par-ci, édition par-là. C'est l'histoire djs eaux fortes de Rembrandt ; chaque volume a vingt tirages avec des retouches. Lira bien qui lira l'édition complète. Et comme il a l'art de soulever l'orage et défaire gronder le tonnerre sur tous les enfants de son génie. Il se moque de tout, à commencer par Dieu, à finir par lui-même, sans oublier son lecteur, qui payera les
* Que l'esprit soit bon à tout, même à faire sa fortune, Voltaire l'a bien prouvé. Un Athénien l'avait démontré avant lui. Socrate était cet Athénien. Comme on lui reprochait sa pauvreté, il loua soudain tous les moulins de l'Àttique, et, selon sa prévision, Tannée ayant été fertile en olives, il gagna considérablement sur son marché, « Vous voyez bien, disait-il à ses détracteurs, que si on voulait être riche, on le serait. » Eu même temps, il distribuait toute sa fortune aux pauvres gens, d'Athènes, et il redevenait le philosophe heureux qu'il avait toujours été. » Jules Janin.
vitres cassées. Mais peut-on payer assez cher tout cet esprit et toute cette raison ?
Avec cet argent du jeu, Voltaire jouera encore, Vol^ taire jouera toujours ; mais il n'oubliera pas de faire des rentes à ses flatteurs. Il prêtera même de l'argent, mais au denier dix. Le jeu, toujours le jeu. Et puis il choisira çon monde, afin de dire aux plus grands noms : « J'ai plus d'esprit que vous, mais j'ai plus d'argent que vous. » Il prête à Villars, il prête à d'Ostaing, il prête à Guise, il prête à Guesbriant, il prête à Brezé, il prête à Bouillon. J'allais oublier le duc de Wurtemberg ; j'allais oublier Richelieu, qui fut son héros et son débiteur.
La renommée ne permet guère aux peintres de nous donner le portrait des poètes avant que les ravages du temps aient passé sur leur figure. La peinture nous représente Homère vieux, aveugle et mendiant ; depuis Homère jusqu'à Milton, parmi les têtes épiques, en voyons-nous une seule dans la saveurdela jeunesse et dans la grâce de l'amour ? Tous les poètes nous apparaissent couronnés de lauriers et de cyprès. Les cheveux blancs sont vénérables, mais les cheveux blonds sont plus doux au cœur ; la vieillesse est noble et grave, mais la jeunesse est si belle en se3 folies I Comme a dit un moraliste contemporain, on ne connaît bien un homme d'autrefois que quand on "possède au moins deux portraits. En pensant à Voltaire, la première image qui s'anime en notre mémoire est celle d'un poète de quatre-vingts ans, affublé d'une perruque, armé d'un sourire diabolique et d'un regard flamboyant encore. C'est que le vieillard des peintres et des sculpteurs était le vieillard cacochyme chargé de quatrevingts hivers. Voltaire à vingt ans vaut-il donc moins que Voltaire à quatre-vingts? Il n'est pas couvert de gloire, mais il a déjà le génie! Pour moi, mon plaisir a été bien vif quand, la première fois, j'ai découvert un porlrait de Voltaire à vingt ans. Quelle grâce déjà savante ! Quel esprit déjà moqueur I Ce front renferme un
monde, mais cette bouche, avant de parler, a encore tant de baisers pour les Pimpettes 1 Que ces cheveux de l'insouciant amoureux de mademoiselle de Livrysont plus doux à voir que ce front qui sera lout à l'heure dépouillé par le génie !
Voltaire, qui était plus une âme qu'un corps, n'a pas longtemps chanté le Cantique des cantiques. Il a commencé de bonne heure, mais il n'a pas perpétué ses hymnes amoureux. Sa jeunesse n'était pas flétrie encore, qu'il abandonnait à d'autres les pêches des espaliers de Vénus. Il a aimé comme on aimait sous la Régence, — après souper, — sous le ciel de lit, mais pourtant avec toute la délicatesse licencieuse dont parle Ninon. Madame de Genlis, qui refusait tant à Voltaire, lui accorde que seul entre tous les hommes du dix-huitième siècle il avait l'art perdu de parler aux femmes comme les femmes aiment qu'on leur parle. Richelieu n'avait pas fait adopter partout sa grammaire à la dragonne.
Mais chez Voltaire, la muse faisait tort à la femme î il n'avait pas la flamme qui embrase, il n'avait pas la passion qui déchire. La curiosité plutôt que la nature le poussait en avant ; dès qu'il avait goûté la pomme, il disait : « Tu n'as pas mûri sur l'arbre de la science ; » et il se retournait vers l'étude.
Donc, toujours inquiet et turbulent, se fuyant soimême dans ses aspirations vers l'imprévu, Voltaire a pris à peine le temps d'aimer quand H aimait. Quelques femmes de son temps ont dit qu'il n'avait que le masque de l'amour. Dans sa jeunesse, c'était d'ailleurs un joli masque.
Mais pourquoi calomnier son cœur ? direz-vous. Ce beau vers :
C'est moi qui te dois tout, puisque c'est moi qui t'aime,
est le vers d'un poète, mais d'un poète qui a aimé. Sa première jeunesse fut tout envahie par la passion. Comme saint Augustin, il a traversé la forêt de flam-
mes vives. « Vous prétendez donc que j'ai été amoureux de mon temps tout comme un autre ? Vous pourriez ne pas vous tromper. Quiconque peint les passions les a ressenties ; il n'y a guère de barbouilleur qui n'ait exploité ses modèles. » Ainsi parle Voltaire dans une lettre à Chabanon. La marquise de Boufflers, qui a reçu ses confessions pendant que Voisenon recevait celle de madame du Chastelet, écrivait ainsi à Saint- Lambert : « Vous l'avez vaincu sur son déclin, mais il était vaillant à son aurore. » A quoi Saint-Lambert répondait dans le mauvais style du marquis de Bièvre : « Pas si vaillant à son Aurore de Livry, puisque son ami Génonville la lui enlevait tous les soirs pendant qu'il était en tête-à-tête avec son Dictionnaire de rimes. »
Non, Voltaire n'était pas de ceux que l'Amour destine à brûler éternellement, comme Ta dit Virgile, dans les enfers de la passion. La fête de son cœur n'avait pas de lendemain. II se consolait d'une trahison par un éclat de rire ; il fut, en un mot, plutôt le philosophe que le poète de l'amour.
Cette philosophie lui a valu des injures comme les autres. Dans un livre où l'on a beaucoup parlé des friponneries d'un Voltaire que je ne connais pas,. — sans doute un Voltaire qui n'a pas étudié chez les jésuites, — il y a tou^ un chapitre écrit avec indignation sous ce titre curieux : Comme Voltaire eut toute sa vie des maîtresses qui ne lui coûtaient rien. Il paraît que c'est un péché mortel de ne pas payer l'amour. » Voltaire, dit l'auteur du libelle, a été l'amant connu de mademoiselle du Noyer, de Laura Harley, de la Duclos, de la Corsembleu, de la Lecouvreur, de la Livry. Que lui ont coûté toutes ces liaisons ? Des vers, mais pas un sou de dépense *. » Et plus loin Voltaire est accusé de payer par des galanteries son
* Jules Janin a écrit sur cette belle accusation une page à la Janin que Voltaire eût signée.
loyer dans l'hôtel de la présidente de Bernière. — Après tout, dirait Chamfort, on paie avec la monnaie qu'on a. — Mais Voltaire payait ses dettes d'argent avec de l'argent, et ses dettes de cœur avec du cœur ou avec des vers ; fausse monnaie peut-être, mais monnaie ayant cours. "
Que Voltaire ait été l'amant de la présidente de Bernière, il n'y a pas grand mal, puisqu'elle était jolie ; mais ce n'est pas une raison pour l'accuser d'avoir voulu se loger au même prix dans l'hôtel de la comtesse de Fontaine-Martel *. Voltaire avait trop peur de la Bastille et de l'exil pour bâtir la maison du poète sur le sable mouvant.de Paris, entre les Tuileries et le parlement, entre l'Archevêché et la Sorbonne. 11 n'était pas assez sûr de la branche pour y faire son nid. Il trouvait bien plus simple de se cacher à demi chez la présidente ou chez la comtesse. D'ailleurs, tout le monde lui chantait la chanson de l'hospitalité. Il disait plus tard à madame de Florian que toutes les portes s'étaient ouvertes devant lui, excepté la porte de la chambre à coucher de la duchesse de Villars.
Les vingt ans de Voltaire ont été disputés par trois amours qui ont répandu leur prisme sur toute sa vie. Il disait : « J'ai aimé les trois Grâces quand j'étais jeune. Que n'ai-je joué toute ma vie avec leurs ceintures ! » Mais les trois Grâces n'ont-elles pas toujours un peu dansé sur les rives étoilées de son imagination?
La première de ces trois Grâces,, la Grâce enjouée, la Grâce ingénue, la Grâce fuyante, c'était mademoiselle Olympe du Noyer, devenue célèbre sous le nom de Pimpette. La seconde, la Grâce pensive, la Grâce sou-
* Madame de Fontaine-Martel, qui avait beaucoup aimé et qui avait été beaucoup aimée, ce qui n'est pas la môme chose, demanda à son lit, dit de mort, quelle heure il était. On lui répondit qu'on ne savait pas. c Dieu soit béni ! sécria-t-elle, quelque heure qu'il soit, il y a un rendez-vous. »
cieuse, la Grâce attendrie, c'était mademoiselle de Livry, qui devint la marquise de Gouvernet. La troisième, la Grâce sévère, la Grâce passionnée, la Grâce divine, c'était Adrienne Lecouvreur, qui jouait la tragédie amoureuse pour tout le monde, et qui jouait la comédie de l'amour pour lui.
J'ai dit ces romans de Voltaire*, ces romans qu'il eût peut-être écrits dans ces jours sombres de la vieillesse où Ton se retourne vers le soleil des belles années, si Jean-Jacques n'eût parlé trop tôt de faire ses Confessions. Mais, d'ailleurs, Voltaire ne se mettait jamais en scène dans ses passions. Les romans de son cœur ne pouvant rien prouver contre la Sorbonne ni contre l'Église, il les garda pour lui.
Nous ne le regrettons point. Voltaire était un dessinateur plutôt qu'un peintre ; il n'avait pas cette volupté de touche qui est le charme le plus vif dès pages amoureuses. Là il eût été vaincu par Jean- Jacques. Le citoyen de Genève était bien plus féminin que le Parisien de la décadence. Jean-Jacques avait appris l'amour sur le sein toujours ému de madame de Warens, sous les ramées printanières des Charmettes ; Voltaire avait appris l'amour aux soupers de la régence, dans le§ bras distraits de quelque comédienne à moitié ivre, comme la Duclos et la Desmares. Aussi quel mauvais poète quand il chante l'amour ! Le roi de Prusse, à la manœuvre aurait mieux traduit que lui les versets de Salomon, le grand poète des profanes voluptés.
Mais quand Voltaire raille l'amour, comme il redevient un charmant poète ! Si on lui permet de railler, il s'attendrira presque, il aura même une larme, comme dans ce chef-d'œuvre qui s'appelle les Votes et les Tu.
Ce qu'il faut regretter, ce sont les premières lettres de Voltaire. Je donnerais tous les vers de la Henriade pour ses billets à mademoiselle de Livry et à Adrienne
* Au livre 111 du Roi Voltaire.
Lecouvreur. Mais Adrienne Lecouvreur avait trop d'amants pour conserver leurs lettres, et mademoiselle de Livry fit le sacrifice des billets de l'amour sur l'autel de Fhyménée. On ne retrouve guère de lettres de Voltaire jeune. Il en est ainsi de tous les hommes célèbres. On ne garde pas leurs lettres parce qu'elles sont charmantes, mais parce qu'elles sont signées d'un nom immortel. Heureusement Voltaire fut déclaré immortel de bonne heure.
Il avait vingt-quatre ans, il était déjà célèbre ; il avait oublié Pirapelte avec les comédiennes du théâtre et les comédiennes du monde. Il ne croyait ni à Dieu ni au diable, il soupait à fond tous les jours de sa vie sans s'inquiéter si le soleil se lèverait le lendemain. II était plongé comme un pourceau dans le bourbier philosophique de son parrain, l'abbé de Ghâteauneuf. Ninon de Lenclos, en lui léguant sa bibliothèque, ne lui avait légué que de mauvais livres : citaient ses articles de foi.
Un jour qu'il posait pour Largillière, une jeune fille se présente devant lui. Elle était si belle, qu'il se leva devant elle sans trouver un mot. Par exemple, elle était vêtue pour l'amour de Dieu : une robe de belle étoffe à ramages, mais fanée depuis longtemps. La pauvre fille ne savait que lui dire, lui ne savait que lui répondre. Il la pria de s'asseoir: elle voulut rester debout. a Monsieur de Voltaire, je venais à vous... » Elle était pâle et défaillante; il la prit dans ses bras et l'appuya sur son cœur. Elle s'éloigna de lui sans se courroucer. <c Monsieur de Voltaire, je me destine au théâtre, c'est ma dernière ressource, car je n'ai plus ni père ni mère ; mais avant de débuter il faut que je prenne des leçons. Vous connaissez mademoiselle Lecouvreur ? — Mademoiselle Lecouvreur, comme toutes les grandes comédiennes, n'a pris de leçons que de son cœur* Pourtant, si vous -voulez, je vous conduirai chez elle. Mais que vous apprendra-t-elle ? Elle vous apprendra à clire comme elle dit, avec sa passion, et non avec la vôtre. Avez-vousaimé?»
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Largillière leva la séance. — La jeune fille rougit et sembla interdite. 11 prit son plus doux sourire et se rapprocha d'elle. « Croyez-moi, mademoiselle, c'est à moi de vous donner des leçons. La préface du théâtre, c'est l'amour. » Il lui saisit la main et la porta à ses lèvres avec une tendresse un peu brusque. « Vous allez voir, » lui dit-il en prenant un air déclamatoire. Il s'éloigna de quelques pas, et il revint vers elle en lui disant d'un air passionné des vers de tragédie. Elle prit plaisir au jeu ; d'ailleurs la pauvre fille n'avait pas le temps de faire la rebelle ; elle n'avait pas soupe la veille et elle portait toute sa fortune sur son dos. Elle avait vendu peu à peu jusqu'à ses hardes, croyant qu'il y a un Dieu pour les orphelins. Elle s'était présentée à la Comédie-Française pour demander à débuter. Un méchant comédien qui le savait l'oracle du lieu eut l'idée d'envoyer vers lui cette pauvre fille. Elle eut beau s'en défendre, il fallut bien qu'elle prît avec lui une première leçon de déclamation ; leçon éloquente, car c'était son cœur qui la donnait. « Comment vous nommez-vous ? lui demanda-t-il, après lui avoir montré comment on parle d'amour. — Mademoiselle Aurore de Livry. — Un beau nom qui sera dit de bouche en bouche, comme celui de mademoiselle Lecouvreur. Où demeurez-vous ? — Rue Saint-Àndré-des-Arts, où ma mère est morte, et où je dois plus de quatre-vingts écus. Aussi Dieu sait toutes les insultes qu'il me faut subir faute d'argent. — Je ne vous en donnerai pas, lui ditil, par une bonne raison : c'est que si je vous en donne, vous aurez pour moi de la reconnaissance et vous n'aurez pas d'amour ; mais ma maison est à vous, restez-y, je vous conduirai à la Comédie; après la Comédie, nous irons souper follement en belle compagnie ; après €ouper, nous nous aimerons jusqu'au matin. Le jour venu, j'écrirai sur vos genoux quelques vers de tragédie, quelques rimes galantes, jusqu'à l'heure où les oisifs viendront nous prendre pour déjeûner et pour courir Paris, bras dessus bras dessous, ou en carrosse. *
Tout autre à sa place fût allô à son secrétaire et eût compté quatre-vingts écus pour les offrir à mademoiselle de Livry ; il n'eût recueilli là que de la reconnaissance, une fleur morte, sans parfum. Mademoiselle de Livry le considéra tout de suite comme un amant et non comme un bienfaiteur. Ce ne fut pas sans prières, sans combat et sans larmes. Ah ! qu'elle était belle dans sa défense, avec ses cheveux épars, ses yeux si doux, ses joues tour à tour blanches et rouges ! Elle lui a avoué depuis que c'était sa vertu seule qui luttait contre lui comme par instinct de la résistance, car elle l'aimait avant de le voir. Com ne César: « Je n'avais eu qu'à me montrer pour être vainqueur. » Passez-lui cette jactance d'empereur romain, vous savez qu'il n'en abusait pas.
11 racontait aux femmes, sans trop se faire prier,' toutes les phases et toutes les phrases de ce charmant amour. 11 avait jeté avec dédain le manteau des philosophes, il ne voyait plus la sagesse humaine que sous la figure de mademoiselle de Livry. Les belles folies ! Cet air de mélancolie qu'elle avait à leur première entrevue, elle ne l'avait plus que çà et là, quand il lui laissait le temps de réfléchir ; sa passion avait d'ailleurs tous les caractères : tour à tour sereine comme un beau ciel ou emportée comme une cavale enivrée par la course, tour à tour folle et bruyante, pensive et attendrie. Dans ce temps-là, il croyait au paradis : il ne crut plus qu'au paradis perdu.
Ce bonheur dura bien six semaines: il n'avait pas compté; il vivait comme dans un rêve ; quand le réveil est venu, il n'a pas voulu se souvenir. Heureusement qu'il a retrouvé une folie, quand il a perdu celle-là.
Si vous pouviez voir son portrait peint alors par Largillière, vous verriez le portrait d'un homme ou plutôt d'un amant heureux, car les joies de l'amour ne donnent pas cet air de sérénité et de béatitude qu'on voit aux élus du bonheur. Largillière venait le matin, toujours le matin, car il les trouvait couchés. Elle sau-
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tait dans la ruelle et lui disait de sa voix fraîche; « Monsieur Largillière, jetez-moi mes pantoufles. » Il lui passait ses mules roses pendant que Voltaire courait à sa robe de chambre et à ses peignes. Il posait et il n'y avait pas d'ennui, car à tout instant elle venait se pencher au-dessus de son fauteuil. Et puis la séance était interrompue par un déjeûner frugal et spirituel , des fruits et du café. Largillière lui aurait bien donné son talent pour sa maîtresse. Il voulait la peindre aussi pour que son portrait fût accroché en face du sien. Mais l'Amour ne donne jamais le lemps à un peintre de peindre les deux amants : le portrait .de l'un n'est pas fini que déjà l'autre n'est plus là.
Mademoiselle de Livry emporta le portrait de Voltaire à peine achevé dans sa chambre de la rue Saint- André-des-Arts, car il avait fini par payer ce qui était dû. Vous connaissez le dénoûment : Génonville son cher Génonville, était touché de cet" amour inattendu qui promettait de ne jamais finir ; Génonville venait assidûment déjeûner avec eux. Il leur disait qu'on n'avait jamais si bien marié l'esprit et la beauté. Il n'y a sorte d'épithalames qu'il n'ait chantés en leur honneur, jusqu'au jour où il laissa à Voltaire la liberté de loi chanter un épithalameà lui-même, car il lui enleva sa maîtresse.
Voltaire avait eu le tort de se laisser marquer par la petite vérole: il ne portait plus le, masque de l'Amour. « N'ayez jamais la petite vérole, s'écrie Voltaire. Les cruels l ilsm'ont dit : Nous partons en avant pour aller à la Comédie, Et ils ne sont pas revenus. Mon meilleur ami ! ma plus chère passion 1 J'étais furieux et je voulais tirer l'épée ; mais la perfide m'écrivit pour me demander ses pantoufles, tout son bien 1 Je me mis à rire ; mais je croyais rire encore que j'avais les yeux baignés de larmes, car dans sa lettre, elle me disait des choses si tendres, si folles, si cruelles et si charmantes 1 Par exemple, je me rappelle ceci : Ah ! mon cher amoureux je vous adorerai jusqu'à la mort, cwr
un autre, c'est vous encore. Figurez-vous que je suis morte, et faites mon épitaphe : Gi-gît qui a bien aimé son a/rnant ! — Si monsieur de Génonville m'a enlevée c'est que nous avons pensé tous les deux que, si je restais plus longtemps avec vous, vous ne feriez jamais plus rien. Je vous laisse aux neuf Muses. Adieu ! — Ah ! ce n'étaient pas les neuf Muses qu'il me fallait, c'était la dixième. J'ai couru après la fugitive décidé à tout ; ne pouvant la retrouver, je me suis enfermé chez moi avec mon désespoir. J'ai fini par me trouver, mais ce n'était plus moi-même. »
Mais ceci n'est pas la fin de l'histoire. Que devint mademoiselle Aurore de Livry ? Génonville ne la captiva pas bien longtemps ; elte avait la passion de la comédie, elle aimait les enlèvements. Un mauvais comédien, bâtard de Baron, l'enleva à Génonville et la conduisit en Angleterre dans une troupe recueillie un pci partout. Cette troupe de hasard débarqua dans un café ayant pour enseigne VÉcu de France. Après six semaines d'attente, les comédiens et les comédiennes montrèrent enfin leur talent et leurs figures sur un méchand théâtre de la Cité. Mademoiselle de Livry, qui jouait mal les rôles delà Lecouvreur, fut seule applaudie ; mais elle ne put sauver la troupe du naufrage : elle demeura au cabaret pour répondre de la dette de ses compagnons. Comme elle était belle et charmante, l'hôtelier ne voulut point se venger sur elle de tous les mauvais tours que lui avaient joués ces comédiens sans feu ni lieu, sans foi ni loi. Loin de lui faire des reproches, il lui dit qu'elle pouvait demeurer dans son café, sans s'inquiéter de sa nourriture ni de son logement. Il était trop heureux d'avoir une si belle fille pour enseigne. Le& belles filles sont comme les hirondelles : elles portent bonheur à la maison.
Le café était partagé en deux salles bien distinctes : d'un côté, la bière, les pipes et les gens de rien ; de l'autre côté, le café, la tabatière et les gens de bonne compagnie, tous Français pour la plupart. Mademoi-
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selle de Livry ne se montrait ni d'un côté ni de l'autre-. Elle vivait avec beaucoup de réserve dans une chambre en haut, attendant la fortune. Çà et là cependant, elle traversait le café avec la légèreté d'une fée, au retour de la promenade ou de la messe, « car elle avait toutes les faiblesses, même celle du confessionnal. »
L'hôtelier, quand elle passait ainsi avec tant de grâce adorable, ne manquait pas de dire à ses habitués qu'il avait sous son toit la perle des belles filles. Parmi ses habitués se trouvait d'aventure le marquis de Louvernet, qui jusque-là avait dépensé ses revenus pour les fleurs rares. On a parlé de sa fureur pour les tuli pes: celle qu'il appelait Madame de Parabère avait coûté mille pistoles. Ce maître fou serait allé au Pérou pour y cueillir une rose bleue. Dès qu'il vit mademoiselle de Livry, il sembla oublier sa passion pour les fleurs. Cependant la première fois qu'il essaya de lui parler, ce fut avec un bouquet qui lui avait coûté cinquante écus. Elle prit le bouquet malgré elle, comme si le diable eût conduit sa main. Le marquis demanda à monter chez elle, elle lui refusa sa porte tout net ; il insista, elle résista ; il n'était homme à abandonner le siège, lui qui avait montré tant de vaillance et tant d'acharnement pour les plus belles tulipes de Harlem. Je veux aller chez elle, dit-il un matin à l'hôtelier. — Cela ne se peut pas, dit cet homme, qui connaissait la fierté et la vertu de mademoiselle de Livry (il y a de la vertu partout). — Il faut bien que cela se puisse, dit le marquis. Qu'on m'apporte chez elle mon chocolat et mes gazettes. »
L'hôtelier n'osa point répliquer. Le marquis monta l'escalier de l'air d'un homme qui ne s'arrêtera pas en chemin ; l'hôtelier le suivit avec une tasse de chocolat, la Gazette de Hollande, V Année littéraire et le Mercure de France. La clef était sur la porte, le marquis ouvrit et entra gaiement, comme si c'était 1h chose du monde la plus simple. « Eh ! mon Dieu ! s'écria ma-
demoiselle de Livry, qui entre ainsi chez moi avec tant de fracas ? — C'est un homme, dit le marquis. Il n'y a pas de quoi vous recommander à Dieu. »
Et, s'adressant à l'hôtelier : « Eh bien ! mettez donc tout cela sur la table, car j'ai faim. Madame, asseyezvous, car vous voyez que je m'assieds moi-même. — Monsieur, dit Mademoiselle de Livry, vous devriez être debout et vous en aller, car je ne reçois pas la visite d'un inconnu. — Mais je suis très connu: on m'appelle le marquis de Gouvernet, j'ai couru le monde, je ne suis pas méchant, je n'ai jamais coupé la tête qu'à des roses ou à des tulipes, et encore ai-je souffert chaque fois que cela m'est arrivé. Aimez- vous les tulipes, mademoiselle ? Mais il s'agit bien de tulipes quand le chocolat est servi ? Prenez-vous du chocolat avec moi ou sans moi ? Comme vous voudrez. — Cet homme m'assassine, » dit Mademoiselle de Livry en regardant l'hôtelier. Elle finit par prendre son parti et par s'asseoir elle-même. « Voulez-vous me lire les gazettes? poursuivit le marquis, ou plutôt voulez-vous travailler en tapisserie avec vos mains de fée ? — Mademoiselle, dit tout bas à la comédienne l'hôtelier d'un air respectueux, c'est un original ; mais ne vous offensez pas, car c'est un excellent homme : il a donné cent guinées à ma fille le jour de son mariage. »
Cependant le marquis de Gouvernet avait ouvert son journal et avait bu quelques gorgées de chocolat, sans plus de façon que s'il se fût trouvé chez lui. Mademoiselle de Livry se mit à la tapisserie. « Parlons rondement, dit le marquis; vous êtes pauvre. — Puisque je n'ai besoin de rien, dit mademoiselle de Livry, c'est que je ne sui3 pas pauvre. — Ce sont là des phrases : je sais bien qu'on ne mange pas l'argent, comme l'a prouvé le roi Midas ; mais toutefois, sans argent on peut mourir de faim. — Ce n'est jamais par là que je mourrai. — Ne soyez pas si fière, mademoiselle : je sais votre vertu, je vois votre beauté, j'ai le droit de vous parler franc. Eh bien ! ce brave hôtelier a beau faire, vous
manquez de tout, et, par dignité, il vous arrive souvent de vous dérober un repas. — C'est par ordre du médecin, dit Mademoiselle de Livry en rougissant. — Que le diable vous emporte, murmura le marquis de Gouvernet en essuyant deux larmes. Ne voyez-vous pas que je pleure comme un enfant? Écoutez, j'ai de quoi nourrir cinquante belles filles comme vous ; voulezvous que je vous donne ma clef ? Vous ferez la charité vous-même. »
Mademoiselle de Livry repoussa hautement cette proposition. Toutefois, elle ne voulait pas tenir le siège jusqu'à la famine ; elle signa un traité d'alliance. « Je vous épouse, lui dit le marquis à la troisième, entrevue. — C'est une folie, dit-elle avec attendrissement. — Tant mieux, dit-il, c'est que je suis encore dans l'âge de faire des folies. — Oui, mais je vous empêcherai bien de faire celle-là ; un homme de votre condition ne peut pas épouser une fille sans dot. — Vous avez raison, mais vous aurez une dot, car j'ai pris tout à l'heure, deux billets de loterie sur l'Etat; vous allez en choisir un.— Je veux bien, ne fût-ce que pour faire des papillottes. »
Le billet de loterie gagna vingt mille livres sterling. Voilà un beau sujet de comédie ! Mais cette comédie, . Voltaire l'a commencée *. Mademoiselle de Livry eut une dot et devint marquise de Gouvernet.
Le bruit de cette aventure se répandit à Paris et à - Versailles, dans lessalonsetlescoulisses ; les princesses de la cour et celles du théâtre ne tarissaient pas sur ce roman. Voltaire écoutait en silence, toujours triste quand il songeait qu'en perdant mademoiselle de Livry il avait perdu sa jeunesse elle-même. Il se consolait un peu dans l'espérance de la revoir. « Elle n'a pu m 'oublier, se disait-il ; dès que ses beaux yeux s'arrêteront sur moi, elle me tendra la main, et je me jetterai dans
* UÉcossaUe. — Lindane (mademoiselle de Livry) Freeport (le marquis de Gourvernet).
ses bras. « Elle s'installa avec beaucoup de tapage rue Saint-Dominique, où M. de Gouvernet avait un hôtel . fastueux, mais surtout un jardin des Mille et une nuits. Aussi la marquise ful-elle nommée la sultanedes Fleurs dès son retour à Paris.
La Henriade venait d'ôtre imprimée. Voltaire lui en envoya un exemplaire sur papier de Hollande, avec un bout de billet, où il lui rappelait que tous les vers amou- . reux répandus autour de Gabrielle, il les avait écrits sous son inspiration et sur ses genoux. La marquise, qui prenait au sérieux son titre d'épouse, ne répondit pas.
Peut-être lut-elle les vers amoureux de la Henriade , il y avait de quoi perdre à jamais Voltaire dans son esprit romanesque.
Je ne saurais peindre la fureur de Voltaire. Il fut un peu désarmé en apprenant par madame de Fontaine-Martel que la marquise de Gouvernet avait dégagé son portrait, car elle l'avait mis en gage chez Gersaint, au pont Notre-Dame, à son départ pour Londres.
•Voltaire reprit courage dans son ancienne passion et alla bravement à l'hôtel de Gouvernet. « Votre nom? lui demanda un suisse arrogant, taillé en Hercule et tout frappé en or. — Monsieur de Voltaire. — Eh bien, que monsieur s'inscrive, et demain je lui donnerai une réponse ; car le nom de monsieur de Voltaire^ qui n'est pas connu ici, ne se trouve pas sur la liste de madame la Marquise. »
Ce que c'est que la gloire. Voltaire, en ce temps-là, était reçu à bras ouverts dans les meilleures maisons ; il était le commensal des ducs et des princes ; aussi l'arrogance du suisse de madame la marquise de Gouvprnet ne l'humilia pas et le fit mourir de rire. Rentré chez lui, comme il était encore en belle humeur, il prit un chiffon de papier et écrivit au courant de la plume cette adorable épître à la marquise :