FONTENELLE
Le 7 février 1755, il y eut un très curieux spectacle en l'hôtel d'Helvétius. Mme Helvétius, qui avait trop de beauté pour être philosophe, inaugurait les fêtes du carnaval par un bal magnifique où était conviée toute Y Encyclopédie, depuis l'article Diderot jusqu 1 'à l'article Chiffon. C'était un monde charmant, mauvais catholique, mais bon chrétien ; péchant au grand jour, mais faisant l'aumône nocturne ; riant déjà des titres de noblesse comme des titres de l'Église ; appelant Richelieu le grand duc des ruelles, et Voisenon archevêque de la Comédie-Italienne.
Le 7 février 1755, au bal de Mme Helvétius, le spectacle curieux, ce n'était pas le scandale des amours de
Grimm et de Mme d'Épinay à l'ombre de Jean-Jacques Rousseau, c'était l'entrechat d'un vieux poète qui ouvrait le bal avec Mlle Helvétius. Ce vieux poète, surnommé le vieux berger, s'appelait M. de Fontenelle ; il avait plus de quatre-vingt-dix-huit ans. Pour sa danseuse, Mlle Helvétius, elle n'avait que deux ans.
Ce soir-là il se fit un peu attendre. « Tant pis, nous attendrons, dit Mme Helvétius.— C'est delà coquetterie, dit Mme d'Épinay. — Je suis bien sûr, dit Grimm, qu'il va venir paré de toutes les fanfreluches de la frivolité, comme une vraie poupée de Nuremberg. — Le style, c'est l'homme, dit M. de Bufîon, en tirant ses manchettes. — Vous êtes méchant, M. de Buffon, dit, avec une moue charmante Mme d'Angeville. Puisqu'on a tant fait que de surnommer M. de Fontenelle le vieux berger, c'est qu'il y a eu en lui un peu de simple et de naïf. — S'il en était ainsi, madame, dit Duclos, sans trop de galanterie, il eût conservé son vrai nom, qui est Le Bouvier. A la bonne heure, avec un nom comme celui-là, on fait dabonnes et franches églogues qui respirent l'herbe des prairies ; mais, quand on s'appelle Fontenelle, on n'est plus qu'une petite fontaine qui coule sur la pierre avec un petit murmure monotone ; c'est encore une églogue si vous voulez, mais c'estl'églogue des papillons. Tout cela soit dit sans faire tort à l'esprit de M. de Fontenelle. »
Mon tcrif, disciple de Fontenelle, reprit la parole: « Par ma foi, dit-il, je crois que M. Duclos entend Péglogue comme le vieil abbé Delarue, qui conduisait naïvement, dans une stance, les vaches à l'abreuvoir. — Et pourquoi pas ? s'écria Duclos; le grand mal, en vérité, d'appeler les vaches par leur nom ! »
Mme Helvétius s'empressa d'apaiser les critiques. « Nous ne rédigeons pas la gazette de M. Fréron. M. Duclos, on vous demande à la cheminée. Pour vous, M. de Montcrif, racontez-nous donc votre duel avec le poète aux coups de bâton. Tout le monde en parle. Mme de La Rochefoucauld, serait bien charmée d'a-
voir une bonne édition de cette petite histoire. — Je remercie M me de La Rochefoucauld, mais j'aime mieux vous dire le dernier mot de Fontenelle, qui est bien plus à Tordre du jour. — Cela ne se raconte pas tout haut, dit Mme Helvétius avec un charmant sourire. — Qui vous Ta donc raconté ? dit méchamment Mmed'Épinay. — Allez ! allez ! s'écria Duclos ; il n'y a que les bourgeoises et les danseuses qui s'offensent d'un peu de gaieté. — Eh bien, reprit Montcrif, la semaine passée, M. de Fontenelle alla voir dans la matinée une très jolie femme qui a pris pour confesseur l'abbé de Bernis. La dame vint trouver Fontenelle dans son déshabillé : « Vous voyez, lui dit-elle, qu'on se lève pour vous. — « Oui, répondit Fontenelle, mais vous vous couchez « pour un autre. » — N'allez pas plus loin, M. de Montcrif, on devine le reste, » dit Mme de la Rochefoucauld, un peu trop tard.
Or, pendant qu'on l'attendait ainsi dans les salons d'Helvétius, Fontenelle enjolivait de son mieux sa personne et son esprit. « Ninon, disait-il à une de ses nièces, la plus jeune des demoiselles de Marcilly, qui était de temps en temps sa dame d'atour, que ditesvous de ma figure à cette heure ? Voyons, je ne dirai pas la main sur le cœur, mais la main sur les yeux, est-ce que je n'ai plus de grâce dans le sourire ni de feu dans le regard? On n'a pas toujours quatre-vingts ans,Ninon. Ah I il y a dix-huit ans ! mais je commence à vieillir un peu vite ; enfin, il faut s'attendre à tout, même à la mort. — Mais, mon oncle, répondait Mlle de Marcilly, les amours sont encore tapies dans les boucles de votre perruque. Croyez-m'en, vous ferez une conquête ce soir ; vous aurez, à coup sûr, plus de succès que moi, si nous dansons le menuet en même temps.
Comme Montcrif venait d'être interrompu par Mme de La Rochefoucauld, la porte du grand salon s'ouvrit à deux battants. « C'est M. de Fontenelle ! » s'écria-t-on de tous côtés. Mme JHelvétius s'élança à sa rencontre.
Il s'inclina avec grâce encore, il lui saisit la main et . l'éleva galamment à ses lèvres centenaires. « Monsieur de Fontenelle, savez- vous bien qu'on vous attendait \ pour ouvrir la danse? — C'est parce que je le savais que je suis venu tard, passez-moi cette coquetterie: les poètes sont des femmes, ce dont je n'ai garde de me plaindre. Et puis, il faut tout dire j'ai un domestique qui me sert aussi mal que si j'en avait vingt. » On fit asseoir Fontenelle auprès de Mme de Froidmont, qui avait quatre-vingt-quinze ans. « Ah! mon pauvre vieux berger, lui dit-elle en hochant la tête et en bégayant un peu, comme nous voilà vieux! — Chut! la mort nous oublie, » dit Fontenelle en mettant les doigts sur la bouche et en s'assurant que tous les yeux étaient ouverts sur lui. Tout le monde applaudit. « J'ai trompé la nature, je suis un peu Normand de ce côté-là. » Quand Fontenelle eut recueilli tous les jolis sourires qui s'élançaient vers ses cheveux blancs de tant de lèvres printanières, il demanda à sa voisine de quoi il était question à son arrivée. « Je suis un peu sourd et je n'y vois pas trop ; mes gros équipages vont en avant. C'est égal, je demande un violon ? »
Mlle Helvétius, qui était bien la plus jolie poupée du monde, lui fut amenée à cet instant. Il lui baisa doucement le front. «Voilà, reprit-il, ma danseuse qui s'ennuie ; voyons, mes jambes, un peu de gaieté, s'il vous plaît, et en avant ! » Il se leva et conduisit sa danseuse par la main jusqu'au milieu du grand salon. Alors, comme par enchantement, de gracieux groupes se formèrent autour de lui. D'abord il fui ébloui par les robes, les seins demi-nus, les regards et lessourires,les bouquets de fleurs et de diamants, par tout l'attirail du luxe et de la beauté ; il sentit ses jambes flageoler ; il pensa un instant que son âme allait abandonner son corps pendant ce dernier entrechat ; mais il se remit bientôt, et, dès que les violons eurent débuté par un air de Rameau il s'élança à ses risques et pirils, tenant toujours la main de sa danseuse. Tout le monde regarda ardem-
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ment ce spectacle singulier de la vieillesse et de l'enfance, emportées dans lç même tourbillon. C'était la mort cueillant des roses. Après la première figure, il fallut contraindre Fontenelle à se reposer. « Allons, lui dit Mme d'Épinay, Dieu soit loué ! vous vous êtes tiré là d'un pas difficile. — C'est l'avant-dernier, dit Fonte nelle en s'asseyant. Pour le dernier, je ferai bien un peu la grimace ; mais, après celui-là, ci-gît qui a dansé! — Il y a, reprit Mme d'Épinay, un vieux proverbe qui dit qu'il n'y a que le premier pas qui coûte. — Ce proverbe-là n'a pas le sens commun ; le pas qui coûte le plus c'est le dernier. Le premier pas ! Ah ! madame, que n'avons-nous pu le faire ensemble ? Encore si je n'avais que quatre-vingts ans ! »
Fontenelle continua ainsi pendant plus d'une heure. Mme d'Épinay, qui ne dansait pas alors, ayant ses raisons pour cela, écoutait avec curiosité les aimables divagations du vieux poète, ellen'élait pas la seule ; Mme de la Rochefoucauld, Mme de Forgeville, quelques autres encore, vinrent se grouper autour de lui, pendant qu'à l'autre coin du salon, Duclos, Grimm, Collé et Diderot se disaient avec un peu d'amertume certains chapitres de l'histoire de Fontenelle.
L'histoire de Fontenelle sera bientôt contée. lia vécu cent ans, mais en vérité était-ce bien la peine de faire le tour d'un siècle ? Ce poète sans poésie, cette femme savante, ce philosophe de ruelle, ce Fontenelle, enfin, aurait certes pu mourir un demi-siècle plus tôt, sans nous faire rien perdre, à nous ni à lui même, hormis un peu de bruit et de fumée. A quatre-vingt-dix-huit ans il disait avec orgueil : « Je n'ai jamais ri ni pleuré. » Plai-
gnons, plaignons cet orgueilleux, parce qu'il n'ajamais ri et parce qu'il n'a jamais pleuré*.
Il vint au monde à Rouen, au beau milieu du xvm e siècle. « En vérité, disait-il plus tard, je n'avais pas l'air d'y venir pour longtemps ; j'étais si faible, que la lumière faillit me tuer. » Sa mère, Marthe Corneille, était sœur des célèbres Pierre et Thomas Corneille. Voilà d'où vient que Fontenelle se fit poète. Son père, François Le Bouvier, avocat sans gloire, s'entendait en belleslettres; c'était un esprit sec, un cœur triste, une âme épineuse. Sa mère avait, par contraste, delà douceur et de l'enjouement ; quoique bonne catholique, elle pardonnai t
* Cette étude sur Fontenelle a paru en 1840 dans la Revue de Paris. Après un demi-siècle je m'aperçois que j'ai été injuste envers ce grand homme, envers son cœur, envers son esprit ; aussi injuste que le furent d'Alembert et Condorcet en couvrant Fontenelle de Heurs de rhétorique, Pour bien montrer que les opinions dépassent toujours la vérité, je citerai iei le jugement d'un autre ami de Fontenelle, M. le duc de Nivernois : c A son entrée dans la carrière des lettres, la lice était pleine d'athlètes couronnés, toutes les palmes étaient enlevées ; il ne restait à cueillir que celle de l'Universalité : Fontenelle osa y aspirer, et il l'obtint. Semblable à ces chefs-d'œuvre d'architecture qui ras* semblent les trésors de tous les ordres, il réunit l'élégance et la solidité, la sagesse et les grâces, la bienséance et la hardiesse, l'abondance et l'économie 11 plaît à tous les esprits parce qu'il a tous les mérites : chez lui le badinage le plus léger et la philosophie la plus profonde, les traits de la plaisanterie la plus enjouée et ceux de la morale la plus insinuante, les grâces de l'imagination et les résultats de la réflexion : tous ces effets de causes presque contraires, se trouvent quelquefois fondus ensemble, toujours placés l'un près de l'autre dans les oppositions les plus heureuses, contrastées avec une intelligence supérieure. 11 n^se contente pas d'être métaphysicien avec Malebranche, physicien et géomètre avec Newton, législateur avec le tzar Pierre, homme d'État avec d'Argenson ; il est tout avec tous ; il est tout en chaque occasion ; il ressemble à ce métal précieux que la fonte de tous les métaux avait formé. »
D'Alembert et Condorcet n'ont pas cet enthousiasme pour Fontenelle, mais pour un peu ils l'admelti aient dans l'olympe du génie français.
à ses frères leurs chefs-d'œuvre profanes. Le jeune Bernard fit ses premières études au collège des jésuites, dans sa ville natale. Il marcha d'abord à grands pas dans le pays de lascience. Ainsi, à treize ans, il fit pour les prix des Palinods un poème latin sur YAnonciation, jugé digne d'être imprimé, sinon couronné ; mais, à partir de là, il se ralentit un peu. En philosophie, ils'arrêta court tout rebuté par les épines de la logique scolastique. Ses camarades espéraient avoir enfin leur revanche. « Or, disait-il longtemps après, je ne pouvais réussir si tôt en philosophie, par cela même que j'étais philosophe. Mais comme de très bonne heure je ne me fâchais de rien, je pris alors mon parti de ne rien entendre à la logique; je finis par y entendre quelque chose ; bientôt je vis que ce n'était pas la peine d'y rien entendre. »
Après une étude ardente de la physique, il fit son droit et fut reçu avocat. Une bonne cause lui vint. Il piit la défense d'un pauvre diable accusé d'avoir eu trop faim devant lebiend'autrui. Après quelques explications les jnges allaient absoudre; mais Fontenelle, ne voulant pas perdre^e fruit de sa plaidoirie, demanda la parole pour achever la réparation. Il plaida en avocat bel esprit. « Il fit si bien, en un mot, dit l'abbé Des fontaines qui n'était pas là, mais qui parlait par ouï dire, que les traits qu'il aiguisa devinrent des armes contre l'accusé. » Après la plaidoirie, les juges, démêlant quelque faux-fuyant, poursuivirent leur office avec rigueur : le pauvre diable fut condamné, grâce à l'avocat, qui ne trouva plus personne à défendre.
Thomas Corneille, dans un voyage à Paris y conduisit Fontenelle. Thomas rédigeait alors avec Visé le Mercure galant. Ce journal fut ouvert au nouveau venu, qui y répandit les primevères de son imagination, primevères sans fraîcheur et sans parfum. Ce fut là le berceau tie son talent. Comme il était retourné à Rouen, Visé le rappela par une apologie de sa jeune Muse. Fontenelle revint à Paris après avoir obtenu un accessit de l'Académie française. A peine de retour, il fit sur le scénario
de son oncle Thomas les vers de deux opéras qui firent quelque bruit, Psyché Bellérophon* Os opéras furent suivis d'une tragédie, Asper, qui serait oubliée sans l'épigraramede Racine sur l'origine dessifûets. 11 abandonna le théâtre avec un peu de dépit. C'était un journaliste rien de plus; il se mit donc à faire du journal au volume. Dès qu'on eut les yeux tournés sur lui Fontenelle s'agita de toutes les forces de son esprit pour être sans cesse en spectacle. La vanité fut sa seule compagne, son seul amour, sa seule joie. Ne pouvant être un homme de génie et pressentant que sa mémoire ne lui survivrait guère, il saisit la célébrité à pleines mains, il lutta avec son esprit jusqu'à la mort. «S'il fait tant de façons pour mourir, disait en riant Dùclos, c'est qu'il sait trop qu'une fois dans l'autre monde il n'aurait plus rien à débattre avec celui-ci.
Il retourna encore à Rouen pour écrire dans la solitude et le silence la Pluralité de& Mondes. La marquise de La Mésengère habitait alors son château normand ; Fontenelle y fut accueilli en poète ; il passait dans le parc toules les belles après-midi. Çà et là, il se promenait avec la marquise, qui pleurait sur les Souvenirs d'un amour perdu. — A force de se promener avec elle et de la voir pleurer, il s'imagina qu'il en devenait amoureux, ne sachant comment débuter avec elle, conseillé par l'esprit et par le cœur, il imita les Céladons : il grava des vers sur l'écorce des hêtres.
Vous qui rimez si bien, bergère au cœur de marbre, Qui d'un si doux regard m'avez tant réjoui, Demain avec Phébé viendrez-vous sous cet arbre ?
Le lendemain, Fontenelle courut sous le hêtre. délices I la rime y est ; la bergère au cœur de marbre a tracé oui sous les trois vers. Vous devinez si Fontenelle se trouva au rendez-vous. A la nuit tombante, il voit une ombre dans le massif de hêtres ; il court en chancelant, il tend la main, il tombe à genoux. « Ah!
madame la marquise, vous me voyez mourant d'amour à vos pieds. — M. Fontenelle, j'en suis bien fâchée ; mais il y a un malentendu, je ne suis pas madame la marquise. » Fontenelle fut très alerte pour se relever. « Je le sais bien, dit-il tout troublé; ce n'était qu'un jeu ; mais qui êtes-vous donc ? — Thérèse, rien de plus. — Diable, dit Fontenelle, au lieu de la maîtresse c'est la suivante. C'est bien vous qui avez écrit un mot sur l'écorce du hêtre ? — Pardine, il n'y a que moi dans la maison qui aie été bergère. Mais cela ne vous obligea rien M. Fontenelle. »
Il fît semblant d'être amoureux de la Champmeslé, non parce qu'elle était belle, non par amour, mais par vanité: « M. Racine, lui dit-elle un jour, m'a dit tant de mal de vous, que j'ai fini par vous aimer ; d'ailleurs votre lsprit universel parlait pour vous. Venez donc me voir. « Fontenelle n'y alla qu'une fois. Au lieu de la Champmeslé ce fut le Champmeslé qu'il rencontra. « Ma femme n'y est pas pour moi, lui dit le comédien. Elle répète son rôle avec cet animal de La Fontaine, qui fait la moitié de mes pièces pour être de moitié avec ma moitié. » Fontenelle s'en alla comme il était venu.
Il compta jusqu'à trois maîtresses. Mlle Bernard, la muse tragique, fut la plus connue et la moins cruelle ; mais quels tristes amoureux c'étaient là ! Ils faisaient des tragédies et ils appelaient cela faire l'amour ! au lieu d'un baiser ils cueillaient une rime !
Fontenelle n'eut jamais l'idée de se marier ; il avait en grand insouci la sollicitude amoureuse et dévouée de l'épouse, les enfants qui font si rapide le chemin de la vie, les joies tempérées du coin du feu! Il n'avait d'amour, que pour lui, il a vécu avec lui. Vivre si longtemps en pareille compagnie ! il fût mort d'ennui sans la vanité. L'abbé Trublet, toujours apologiste de Fontenelle, termine ainsi son éloge : « Ce qui ne contribua pas peu au bonheur de M. Fontenelle, c'est qu'il n'a pas été marié. » Qu'en saviez-vous sur ce chapitre du mariage, monsieur l'abbé ?
Delille a dit en vers que, même dans l'amitié, Fontenelle mettait son cœur en garde. Il eut pourtant un grand nombre d'amis, entre autres le duc d'Orléans, la duchesse du Maine, le prince de Conti, La Motte, Marivaux, Montcrif, MmedeTencin, Mme de Lambert, Mme de Staal. Le régent aimait l'esprit de Fontenelle. Il lui dit un jour : « Monsieur de Fontenelle, voulez- - vous habiter le Palais-Royal ? Un homme qui a fait la Pluralité des Mondes doit loger dans un palais. — Prince, le sage tient peu de place et n'en change pas ; mais pourtant je viendrai demain habiter le Palais- Royal avec armes et bagages, c'est-à-dire avec mes pantoufles et mon bonnet de nuit. » Il habita longtemps le Palais-Royal. Comme il ne voyait guère le régent, ce prince lui dit : « En vous offrant mon toit, j'espérais vous voir au moins une fois Tan. » Fontenelle présenta aussi au duc d'Orléans ses Éléments de la géométrie de l'infini : « C'est un livre qui ne peut être entendu que par sept ou huit géomètres de l'Europe, et je ne suis pas de ces huit- là. »
Fontenelle était fier de son titre d'académicien des trois académies, mais il n'eut jamais d'ardeur pour l'ambition. Grâce au duc d'Orléans, il aurait pu s'élever dans la fortune politique ; mais il se tint coi dans ses académies. Le cardinal Dubois, son ami, venait dans sa grandeur lui demander des consolations. Aussi disaitil : « Je sais bien que Mgr le régent aurait pu faire de moi quelque grand épouventaiï politique ; mais bien lui en a pris de me laisser au coin de mon feu, car là je n'ai jamais eu ridée d'aller chercher des consolations chez le cardinal Dubois. »
Comme il voulait faire briller partout sa Philosophie, il en mit un peu dans la politique, Il imagina une repu-
blique qui n'était pas tout à fait celle de Platon ; république curieuse où a les femmes pourront répudier leurs maris sans pouvoir en être répudiées ; mais elles seront un an après sans se pouvoir remarier. Point d'orateurs dans tout l'État que de certains orateqrs entretenus par le public et destinés à entretenir le peuple de la bonté de son gouvernement. On érigera des statues aux grands hommes, en quelque espèce que ce soit, même aux belles femmes. On pourra, pour une plus grande ressemblance, conserver toutes leurs figures en cire dans un palais magnifique fait exprès. On ferait le procès à ces statues ou figures pour les choses qui ne mériteraient pas d'attirer des peines corporelles aux personnes. » Vous voyez par là que Fontenelle avait de bonnes raisons pour rester coi dans ses académies. Avec de pareilles idées politiques il eût joué un bien joli rôle dans la comédie de la Régence.
Après avoir publié la Pluralité des Mondes, il entra armé de pied en cap dans la petite guerre des Anciens et des Modernes : il se fit le champion des modernes: aussi Boileau, qui n'aimait la satire que dans ses mains se déclara pour toujours l'ennemi de Fontenelle ; et, si cepom ne se trouve pas aujourd'hui entre Cassagne et Colletet, c'est parce qu'alors Boileau ne faisait plus de satires. Boileau ne se vengea pas moins ; dès que Fontenelle se présenta à l'Académie, le vieux satirique se mit en campagne pour le repousser. Partout, après la visite de Fontenelle, c'était la visite de Boileau : ForiCenelle fut repoussé cinq fois. En homme d'esprit, il fit un Discours sur la patience, qu'il envoya à l'Académie. On ne refusa pas plus longtemps un poète qui prenait si bien son parti : le patient fut accueilli.
Cependant son esprit courait avec un succès déplus en plus bruyant, la cour, la ville et la province. Tout provincial venant à Paris avec un peu de grammaire dans la tête voulait avant tout voir Fontenelle ; il s'en retournait disant à tout propos : « J'ai vu l'Opéra et M. de Fontanelle. M. de Fontenelle 1 quel génie I Ildi-
sait il n'y a pas quatre ans à la duchesse du Maine, qui lui demandait quelle différence il y avait entre elle et une pendule : Madame la duchesse, la pendule marque les heures, et Voire Altesse les fait oublier. Et puis, Tan passé, il disait à M me de Tencin : Ma chère amie, votre raison est comme ma montre, elle avance toujours. » Aussi, c'était un engouement sans bornes pour Fontenelle, au point qu'il dînait à peine en son logis uneïois par semaine. Il payait sa bienvenue par un mot préparé à l'avance; souvent le même mot lui revenait vingt fois en aide. Dieu sait que de mines de caillette avant et après sa victoire : jamais femme, jamais coquette jamais comédienne, ne fit tant de façon pour dire: Je vous aime. La Bruyère, qui voyait clair en plein midi, à l'inverse de bien des beaux esprits du temps trace*ainsi l'esquisse de Fontenelle : « Cydias est bel esprit, c'est sa profession. En société, après avoir incliné le front, relevé sa manchette, étendu la main et ouvert les doigts, il débite gravement ses pensées quintessenciées et ses raisonnements sophistiques. Fade discoureur, il n'a pas mis plus tôt le pied dans une assemblée, qu'il cherche quelques femmes auprès de qui il puisse s'insinuer, se parer de son bel esprit ou de sa philosophie : car, soit qu'il parle ou qu'il écrive, il ne doit pas être soupçonné d'avoir en vue ni le vrai, ni le faux, ni le raisonnable, ni le ridicule; il évite uniquement de donner dans le sens des autres. Cydias s'égale à Lucien et à Sénèque, mais ce n'est qu'un composé du pédant et du précieux, fait pour être admiré de la bourgeoisie et de la province. » Pour décourager la critique Fontenelle avait déclaré qu'il brûlerait sans les lire foutes les gazettes qui s'en prendraient à ses livres ; comme il était d'ailleurs très répandu dans le monde, comme il avait un pied partout, comme il savait tendre la main à propos, nul ne lui fut amer, hormis La Bruyère, Tout le monde chanta ses louanges : le Mercure galant et la Gazette de France, Bayle et Voltaire, les femmes savantes du Pérou et les poètes de Stockholm,
en prose et en vers, même en vers latins. Et quels vers ! et quelles louanges! C'est Platon, c'est Orphée, c'est plus qu'un homme, c'est un demi-dieu. Écoutez Crébillon le tragique. Il dit que la Grèce
L'eût placé dès l'enfance au rang des demi-dieux.
Écoutez aussi M. de Nivernois : « Tous les temples du génie consacrent son culte. Semblable à ces chefsd'œuvre d'architecture qui rassemblent les trésors de tous les ordres, il a recueilli les palmes de l'universalité. » Et pourtant M. de Nivernois n'était obligé à rien par la rime. Ce n'est plus la langue des dieux; mais Fontenelle n'eût pas dédaigné cette prose. Et celle-ci: a Les livres de M. Fontenelle sont émaillés de belles pensées. C'est mieux qu'une prairie, c'est lemsgeSlueux spectacle du ciel, dont l'azuré est relevé avec agrément par l'or étincelant des étoiles. » Ainsi parlait l'abbé Trublet. Que pensez-vous de cet agrément? Fontenelle eût trouvé cela de son goût. Jusqu'à Voltaire qui a dit:
L'ignorant l'entendit, le savant l'admira.
Mais Voltaire, sans doute pour imiter Fontenelle, termine sa tirade par une pointe :
Né pour tous les talents, il fit un opéra.
Jusqu'à Rigaud qui nous a laissé un portrait de Fontenelle, embelli par je ne sais quel charmant sourire, sourire de femme qui a aimé.
Quel concert d'incroyables louanges ! Pourquoi ces mauvais' vers et cette mauvaise prose? Pourquoi ces temples, cet encens, ce culte qui est une profanation de la poésie? Cherchons un peu les titres de Fontenelle.. Son meilleur titre, n'est-ce pas d'avoir vécu cent ans?
La postérité a beau faire contre un poète qui vit un siècle !
Il a débuté dans le Mercure par des lettres galantes où il a tenté de mettre en jeu son esprit des démarches. Ainsi, je lis la lettre à Mademoiselle *** sur un cheveu blanc qu'elle avait. Après avoir bien tourné dans les salons de l'hôtel de Rambouillet, il s'écrie: « Nesauriezvous, mademoiselle, avoir un peu de passion sans blanchir aussitôt? L'amour est fait pour mettre un nouveau brillant dans vos yeux, pour peindre vos joues d'un nouvel incarnat, mais non pas pour répandre des neiges sur votre tête. Son devoir est de vous embellir ! Ce serait grand'pitié qu'il vous viiillit, lui qui rajeunit tout le monde. Arrachez de votre tête ce cheveu blanc, et en même temps arrachez-en la racine, qui est dans votre cœur. » J'ai copié le plus joli alinéa.
Presque en même temps Fontenelle écrivait la Pluralité des Mondes, prenant pour guide Descartes en ses chimériques tourbillons. €'est là qu'il brille dans tout le jeu de son esprit ! Il voulait donner le fruit sous la fleur, la philosophie sous l'image des grâces, la vérité sous l'écharpe ondoyante du mensonge. « Je suis le premier, » disait-il sans façon. Il comptait sans La Fontaine. Mais pouvait-il songer à La Fontaine celui qui écrivait: « Le naïf est une nuance du bas ». Pour la Pluralité des Mondes, le seul livre de Fontenelle qui soit venu jusqu'à nous, je reproduis le jugement de Voltaire: Ce livre fondé sur des chimères, ne peut devenir classique; la philosophie est surtout la vérité; la vérité ne doit pas se cacher sous les faux ornements ».
Voltaire est sévère. Il faut reconnaître dans la Pluralité des Mondes une certaine hardiesse d'esprit vers les routes inconnues. Mais, il faut le dire, ce n'est pas avec la galanterie qu'on s'en va à la recherche des mondes ; la rêverie, armée d'un compas, serait une meilleure compagne de voyage. Pour la rêverie, l'horizon s'agrandirait à chaque pas ; le ciel serait nuageux ; mais la poésie est souvent dans les nuages, les coursiers
de l'infini, tandis que, pour la galanterie, l'horizon, quelque clair qu'il soit, se"ï estreint tout d'un coup. Ainsi on trouve dans les Mondes de Fon tenelle un grand amas de manières célestes où le soleil est cramponné. — L'aurore est une grâce que la nature nous donne pardessus le marché. — De tout F équipage céleste^ il n'est resté à la terre que la lune f qui a Vair d'y tenir beaucoup. Tout cela est fort joli, mais surtout pour des écoliers rieurs qui apprennent la géographie, ou pour des femmes qui écoutent en regardant les chinoiseries de leur évantail.
La galanterie était la fleur des muses il y a cent cinquante ans ; la rêverie, qui est une des muses modernes, n'était alors, suivant Fontenelle, que la montagne où la rime prend sa source. Cette montagne a d'autres sources, s'il faut en croire Byron, Lamartine, Hugo, et tant d'autres de notre, temps, qui eussent révélé un nouveau monde à Fontenelle.
Une amère critique de la Pluralité des Mondes serait de dire que ce livre est écrit pour les femmes de la pire espèce, pour les femmes savantes. Au temps de Fontenelle, les marquises de l'hôtel deJRambouillet se dispersaient ça et là dans tous les salons, ayant sur les lèvres, non pas un sourire, mais, hélas ! un trait de bel esprit. Fontenelle, qui avait été à cette école, Fontenelle, trop faible pour vivre avec les hommes/dressa bientôt sa tente du côté des femmes ; comme il n'avait pas d'amour, il réchercha l'hymen de l'esprit : il se maria aux femmes savantes.
Avant de se former avec les femmes savantes, IX s'était pris d'un beau caprice pour Voiture, d'Urfé et Mlle de Scudéri ; il avait promené son esprit le long du fleuve de Tendre, avec les bergères du Lignon, écrivant
à la première venue, dans le Mercure galant, à la manière de Voiture : cette fâcheuse aurore poétique a répandu ses lueurs trompeuses sur toute sa* vie ; il n'a jamais pu se défendra de certains retours malencontreux vers sa jeunesse. Il en était déjà loin quand il décrivit, dans le Mercure, V Empire de la Poésie. Cette divagation est encore de la fameuse école ; ainsi Fontenelle débute par ceci : « Cet empire est divisé en Haute et Basse-Poésie, comme le sont la plupart de nos provinces. La capitale de cet empire s'appelle le Poème- Epique. On trouve toujours à la sortie des gens qui s'entre-tuent ; au lieu que quand on passe par le Roman , qui est le faubourg du Poëme- Épique, on ne va jamais jusqu'au bout sans rencontrer des gens dans la joie et qui se préparent à se marier. La Basse- Poésie tient beaucoup des Pays-Bas; ce ne sont que marécages : le Burlesque en est la capitale. Deux rivières arrosent le pays ; Tune est la rivière de la Rime, qui prend sa source au pied des montagnes de la Rêverie. Ces montagnes ont des pointes élevées qu'on appelle les Pointes des Pensées-Sublimes. Plusieurs y arrivent à force d'efforts surnaturels, mais on en voit tomber une infinité -qui sont longtemps à se relever. L'autre rivière est celle de la Raison. De là vient que plusieurs villages situés sur la Rime, comme le Virelai, la Ballade, le Ctant-Royal, ne peuvent avoir aucun commerce avec la Raison. Il y a dans le pays de la Poésie une forêt très obscure où les rayons du soleil n'entrent jamais : c'est la forêt du Galimatias, où se perd la rivière de la Raison. »
Fontenelle n'avait-il point un peu passé par cette forêt-là?
V Histoire des Oracles n'est que le sommaire agréable du livre volumineux de Van Dale ; mais Fontenelle fit un acte de courage en le publiant : oser méconnaître au démon, il y a cent cinquante ans, le pouvoir de faire des miracles ! L 1 Histoire de V Académie des Sciences est un journal brillant, varié, lumineux; mais
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pourtant, là comme ailleurs, Fontenelle n'est critique et savant qu'à demi ; cette histoire est un journal, en un mot, rien de plus. Est-ce bien la peine d'indiquer le Parallèle de Corneille et de Racine, où il dit : « Les caractères de Racine ont quelque chose de bas, à force d'être naturels » : les discours sur la Poésie, où la poésie n'est pour rien, sur le Bonheu» (que pouvait-il dire sur ce chapitre, cet homme sans joie et sans larmes?), sur la Raison humaine, où il déraisonne froidement? Est-ce bien la peine de remettre en lumière ces pastorales endimanchées, ces églogues qui s'épanouissent loin du soleil, loin des montagnes, loin de la nature, sur un tapis des Gobelins, devant un paravent, sous l'éclat des candélabres; ces chansons qu'on s'est bien gardé de chanter ; ces tragédies en prose et en vers qu'on s'est bien gardé déjouer : ces lettres sans abandon qu'on s'est bien gardé de lire?
Fontenelle est çà et là poète par occasion, à force d'esprit, et non à force d'amour ; par exemple, ces vers célèbres sur un buste de Descartes :
Avec sa mine réfrognée, Élevé sur ma cheminée, Descartes dit : c Messieurs, c'est moi Qui dans ces lieux donne la loi. »
Mais au fond d'une alcôve obscure, Se cache une aimable figure Qui se moque du ton qu'il prend, Et dit toutbas : ce Oh ! l'ignorant » * !
* Dans la poésie railleuse, Fontenelle est un précurseur de Voltaire et de Musset. Voyez plutôt comme il conte :
Tout dormait dans Paris, la nuit était sans lune,
De nuages épais l'air était occupé,
Quand un jeune Seigneur en secret échappé,
Se dérobant à sa suite importune, Sortit, d'un gros manteau le nez enveloppé... Tout cela direz -vous sent la bonne fortune : Vous ne vous êtes pas trompé.
II était attendu par unejeune dame
Qui de son vieux rairi n : alloigeaitpa3 les jours.
Vous dire co nmenl il sut lui toucher Pâme,
Ce serait un tçap long discours; Et puis dans ce détail quel bssoin qu'on s'engage,
Après qu'on vous a déjà dit Que l'amant était jeune et le mari sur l'âge?
Comme critique, Fontenelle ne brille pas au premier rang; je ne lui veux faire la guerre qu'avec ses paroles. Ecoutez-le donc. « Les Latins l'emportent sur les Grecs, Virgile sur Homère, Horace sur Pindare. Il no faut qu'avoir patience ; il e3t aisé de prévoir qu'après une longue suite de siècles on ne fera aucun scrupule de nous préférer hautement aux Grecs et aux Latins. Je ne crois pas que Théagène et Chariclée y CUtophon et Leucippe % soient jamais comparés kCyrus et à YAstrée. Il y a même des espèces nouvelles, comme les lettres galantes, les contés, les opéras, dont chacun d<* nous a fourni un auteur excellent auquel l'antiquité n'a rien à opposer, et qu'apparemment la postérité ne surpassera pas. N'y eût-il que les chansons, espèce qui pourra bien périr, et à laquelle on ne fait pas grande attention, nous en avons une prodigieuse quantité, toutes pleines de feu et d'esprit; et je maintiens que, si Anacréon les avait lues, il les aurait plus chantées que la plupart des siennes. Nous voyons aujourd'hui, par un grand nombre d'ouvrages de poésie, que la versification peut avoir autant de noblesse, mais en même temps plus de justesse et d'exactitude qu'elle n'en eut jamais. »
Par ces quelques lignes, vous pouvez juger du style et de la profondeur de Fontenelle : c'est là son style grave, sa raison sévère. C'est à faire regretter son style de ruelle et son savant badinage; ces périodes d'un contour si prétentieux, qui finissent presque toujours par une mauvaise métaphore ou par un trait de bel esprit; ces pointes si péniblement aiguisées qui ont fait dire à Rollin : « La fin de chaque alinéa dans Fontenelle
est un poste dont les pointes semblent avoir ordre de s'emparer. »
Quand Fontenelle pense, c'est Pascal bel esprit, c'est La Rochefoucauld à Quimper-Corentin. Le plus fanatique disciple de Fontenelb, l'abbé Trublet, celui-là même qui compilait, compilait, compilait^ suivant Voltaire ; cet esprit subalterne, suivant La 'Bruyère, qui n'était que le registre ou le magasin des œuvres d'autrui*, a extrait des volumes de Fontenelle un gros livre de pensées sous ce titre : l'Esprit de M. de Fontenelle. Le pauvre abbé, entre autres belles choses, a dit dans la préface: « Ce livre est presque double des Maooimes de La Rochefoucauld ; il est, à peu de chose près, égal aux Pensées de Pascal et aux Caractères de La Bruyère ; cependant ces trois ouvrages fondus ensemble seraient encore fort éloignés du mérite de celui-ci.
« On échappe à son cœur, » a dit la marquise de Lambert; c'était l'avis de tout le monde, même des
* L'abbé Trublet fut célèbre au xviii 6 siècle, parce qu'il fut ridicule.
L'abbé Trublet était ridicule pour trois raisons, et pour quelques autres encore : il voulut à toute force passer pour un homme d'esprit, et il n'était qu'une bête, la pire des bêtes, la bête frottée d'esprit ; il voulut à toute force, pendant vingt-cinq ans, être de l'Académie ; et il fut de l'Académie ; il voulut à toute force être un homme à bonnes fortunes, et il fut aimé de sa servante Colinette, « chargée de cinqnante et un printemps. »
Mme Geoffrin, qui avait une façon de dire très-originale, prétendait que les hommes sont un composé de divers petits pots, pot d'esprit, pot d'imagination, pot de raison, enfin la grande marmite de pure bêtise. Le destin, pour ses passe temps, prend ce qui lui plaît de chacun de ces pots et compose ainsi la tète d'un homme. Un jour de belle humeur, le destin, voulant mettre au monde un abbé Trublet, ne puisa que dans la grande rmrmite ; ensuite, craignant d'en avoir trop pris, il découvrit le petit pot de l'esprit qui bout toujours et qui, par conséquent, jette de l'écume ; or donc le destin, croyant puiser dans le pot, n'en attrapa que l'écume, dont U barbouilla le fond de pure bêtise de l'abbé Trublet.
femmes savantes : mais plus tard Condorcet, par un zèle aveugle, est venu faire l'apologie du cœur'de Fontenelle. Malgré cette apologie, il est de notoriété littéraire que Fontenelle a manqué par le cœur ; c'est triste à dire, mais on doit le dire. Il faut rendre justice à tout le monde. Je n'accuse pas Fontenelle, mais je lui dis, comme Mme de Tencin : « Ah ! que je vous plains! car ce n'est pas un cœur que vous avez là dans la poitrine, c'est de la cervelle, comme dans la tête. » Voulez-vous des preuves? écoutez Collé, qui raconte dans son journal qu'un neveu du grand Corneille, un couisin de Fontenelle, allait mendier en vain à la porte du poète presque centenaire, qui amassait pensions sur pensions, revenus sur revenus. Écoutez Fontenelle lui-même: a Dans l'âge des amours-, ma maîtresse me quitte et prend un autre amant. Je viens chez elle tout furieux je l'accable de reproches ; elle m'écoute et me répond en riant : « Quand je vous pris, c'était le plaisir que je « cherchais ; j'en trouve plus avec un autre. — Ma foi, « dis-je, vous avez raison. *> Écoutez encore Fontenelle : « Je n'eus jamais sérieusement le désir d'aimer ni d'être aimé. » Ou encore : « Je n'ai, Dieu merci (Dieu merci !), senti ni l'amour ni les autres passions humaines; mais je les connaissais toutes, et c'est pour cela que je m'en suis défendu. » Enfin, vous le savez déjà, Fontenelle disait en mourant: « Depuis près d'un siècle je n'ai jamais ri ni pleuré. »
Un dernier trait encore. Il avait fini par s'accoutumer à la table de Mme de Tencin ; il y dînait presque tous les jours. On lui dit qu'elle était morte : « Eh bien 1 répondit-il avec sa douceur ordinaire, j'irai dîner chez la Geoffrin. »
Il a paisiblement passé sa vie loin de toute passion, dans les mignonneries % comme il le disait, de quelques
L'abbé TYublel, qui voulait mettre de l'esprit partout, croyait avoir trouvé l'esprit de la ponctuation : il passait beaucoup plus de temps à placer ses points et virgules qu'à écrire. Si je voulais avoir de cet esprit-là, j'écrirais son histoire par un — !,r-
femmes qui n'avaient pas grand'chose à faire ici-bas. Cet homme, qui n'aimait que lui-même, ne pouvait cependant vivre dans la solitude ; il n'a jamais rien connu des joies de la liberté. À toute heure il lui fallait une louange; esclave de sa vanité, pour sa vanité il se faisait l'esclave du premier venu. Le toit qui Ta abrité dans ce monde n'a jamais été que le toit de l'hospitalité; ainsi il a passé ses jours çà et là, chez Thomas Corneille, au Palais-Royal, chez M. Le Haguais, chez M. d'Aube (vous savez, ce M. d'Aube célébré par Rulhières). En revanche, il dînait toujours en ville, chez Mme de Tencin, chez Mme d'Épinay, chez Mme de Lambert chez Mme d'Argenton, enfin partout, hormis chez lui. Cette façon de vivre ne laissait pas que d'être économique. Aussi, quoique poète sans patrimoine^ il mourut avec trente-cinq mille livres de revenu (il était de toutes les académies payantes), sans parler do soixante-quinze mille livres en espèces sonnantes que, vers quatre-vingt-dix-sept ans, il avait cachées dans son lit, sans doute pour l'autre monde. Qu'on dise encore que tous les poètes sont imprévoyants! Mais Fontenelle n'était pas un poète. Or, je le répète, pendant qu'il cachait ainsi son argent, son cousin* le neveu du grand Corneille, le neveu de sa mère, allait mendiera la porte voisine. Et d'ailleurs, n'y avait-il pas vingt autres infortunes à soulager alors dans la république des lettres, d'où il était sorti si riche et si glorieux ? Malfilâtre allait mourir de faim ! Et tant d'autres misères cachées que l'œil de la charité découvre toujours, tant d'autres âmes qui brisaient leurs ailes contre les solives du grenier ! Oh ! Fontenelle, on vous pardonnerait bien de la prose et bien des vers pour quelque charité faite à deux mains. On ne dirait pas : C'est un mauvais poète, si l'on pouvait vous appliquer ces paroles de l'Écriture : il a passé sur la terre comme la rosée bienfaisante. »
Il mourut dans l'hiver de 1757, eh assez bon chrétien, sans regrets, sans bruit et sans secousses. En
LES POÈTES \l LES ROMANCIERS 275
voyant passer son corbillard, Piron s'écria: «Voilà la première fois que M. de Fontenelle sort de chez lui pour ne pas aller dîner en ville. » N'était-ce pas là une digne oraison funèbre ?
Je dois enregistrer aussi cette aulre oraison funèbre. Le lendemain de la mort de Fontenelle, dans un souper de belle compagnie, une grande dame, ayant dit quelque chose de très fin qui ne fut pas entendu, s'écria : « Ah ! Fontenelle, où donc es-tu.
Ahl Fontenelle, où donc es-tu? dira souvent la Raison, quand la nuit se fera autour d'elle. Cet homme, qui ne voulait pas ouvrir ses mains pleines de vérités, avait toutes les vérités dans ses mains *.
Il avait appris à vivre en vivant. On ne traverse pas cent années avec un esprit subtil sans avoir fait le tour de soi-même. 11 n'a jamais eu, d'ailleurs, la philosophie en grande religion. Après avoir couru de système en système, il finissait par dire : « Tout est possible, et tout le monde a raison. »
Mais, que restera-t-il donc de cet homme d'esprit qui a passé sous le soleil, sans voir le ciel, près des femmes sans ouvrir son cœur, sur la colline sans mordre à la grappe empourprée ; de ce prosateur qui a perdu quatre-vingts ans à entortiller de rubans les vérités les plus vulgaires, à cultiver des fleurettes sans parfum, à s'éblouir par ces feux d'artifice du style qui ne laissent que l'ombre à leur suite, à peser, comme a dit Voltaire, une pointe et une épigramme dans des balances d'une toile d'araignée ; de ce poète sans âme, sans grandeur, sans simplicité, qui n'a babillé que pour les femmes savantes de son temps, dece penseur qui n'a pasouvert ses mains ; de cet esprit normand qui trouvait Homère confus, Théocrite grossier, Virgile rustique, Boileau
* Comme censeur royal il ne laissa rien passer contre l'autorité. Jl refusait un jour son approbation à un livre irréligieux. « Songez M. de Fontenelle qu'on a laissé passer votre Histoire des oracles. — Oui; mais, si j'avais été censeur, je n'eusse pas donné mon approbation à ce livre-là. »
bête, Racine commun, La Fontaine trivial, Molière de mauvais goût; qui jugeait pourtant que les modernes (grâce à M. de Fontenelle) dépassaient les anciens? Ce qui restera de lui, Piron l'a dit; Piron, tant dédaigné, mais qui était un autre homme que celui-là : «Voiture a engendré Fontenelle, Fontenelle a engendré Montcrif, et Montcrif n'engendrera rien du tout ». Oui, Fontenelle est mort' avec Montcrif. Priez Dieu pour le repos» de ses œuvres l
Cependant il y a une œuvre de Fontenelle qui échappera à Poubli ; cet œuvre, c'est une pensée, la pensée d'un philosophe normand : « Si j'avais les mains pleines de vérités je me garderais bien de les ouvrir. »
Et puis il y a un autre mot^ de Fontenelle qui vaut tout un volume de philosophie transcendante. Un ami lui demandant ce qu'il pensait de l'immortalité de l'âme. Il répondit: « 11 faut demander cela à Marivaux ». Et se reprenant tout de suite. « Non, car il a trop d'esprit pour en savoir là-dessus plus que moi. »
CREBILLON LE TRAGIQUE.
Vers 16^0, il existait à Dijon un notaire vaniteux, fier d'avance des titres de noblesse qu'il convoitait. Cet original s'appelait Melchior Jolyot; son père était cabaretier : mais, dès qu'il eut un peu d'argent, il se fil pourvoir de l'office de maître clerc en chef de la chambre des comptes de Dijon avec le titre de greffier d'icelle. L'année suivante, il acheta un petit fief abandonné et inconnu, le fief de Crébillon, à une lieue et demie de la ville.
Son fils, Prosper Jolyot, avait alors vingt-deux ans.; il étudiait en droit ; il était sur le point d'être reçu avocat. Dès les premières années de son séjour à Paris, on
voit qu'il s'appelait Prosper Jolyot Crébillon. Ainsi l'anoblissement allait bon train dans la famille. Soixante ans après, un brave érudit de Dijon, J.-B. Michaul, écrivait au président de Ruffey : « Samedi dernier (le 19 juin 1762), notre célèbre Crébillon fut enterré à Saint-Gervais ; on lui a donné dans ses billets de mort le titre d'écuiller; mais ce qui me paraît le plus surprenant, c'est que le fils ait pris celui de messire.
Sous le règne de Y Encyclopédie, Crébillon grand seigneur par son génie, s'est bercé de ces chimères et de ces mensonges ; car on doit à la vérité de dire que les Jolyot ont toujours été, depuis le quinzième siècle jusqu'à la fin du dix-septième siècle, de brèves cabaretiers, qui vendaient leur vin sans le falsifier, tel qu'ils le recueillaient aux grappes noires et dorées des coteaux bourguignons. Mais Crébillon, voyant que sa noblesse n'était pas contestée, dit un jour que sa famille portait d'azur à un aigle d'or, tenant en son bec un lys naturel feuille et soutenu d'argent. Tout allait selon sa guise : son fils s'allia à une des premières familles d'Angleterre par un mariage inattendu ; le vieux tragique put donc passer dans l'autre monde en pensant qu'il laisserait dans celui-ci un nom célèbre recueilli au grand livre héraldique de la France. Mais voilà qu'un siècle après la création de cette noblesse de fantaisie qui ne s'appuyait sur rien de sérieux, comme la plupart des noblesses du dix-huitième siècle, un savant qui n'avait rien à faire s'avisa de chercher la vérité; il consacra à cette œuvre bizarre plusieurs années d'un temps précieux. A force de secouer la poussière des archives de Dijon et de Nuits, à force de feuilleter les minutes des notaires d'alentour il parvint à retrouver l'arbre généalogique des Jolyot. Quelques-uns des plus glorieux furent des notaires ; quelques autres, non pas les moins philosophes, furent cabaretiers. Ombre de Crébillon, pardonnez au savant qui a ainsi détruit ce brillant échafaudage de votre vanité !
Prosper Jolyot de Crébillon naquit à Dijon, le 13
février 1674 ; il étudia chez les jésuites, comme Corneille, comme Rossuet, comme Voltaire. On sait que les jésuites avaient, dans chaque collège, un registre secret où ils écrivaient sous le nom de chaque élève des notes en latin sur son esprit et son caractère. L'abbé d'Ollivet transcrivit plus tard la note accordée à Crébillon : Puer tngeniosus, sed insignis nebulo. Les jésuites avaient chez eux des pédagogues qui abusaient un peu du droit de juger les écoliers. Crébillon était tout simplement un enfant enjoué, très libre dans ses allures et dans ses paroles. Son père, voulant que sa famille s'illustrât dans la magistrature, destina son fils à la robe, disant que le meilleur héritage qu'il eût à lui laisser était son exemple. Crébillon se résigna d'assez bonne grâce, décidé à passer à Paris-, une jeunesse romanesque tout en faisant son droit.
Il vint donc à Paris, où il partagea son temps entre l'étude, les maîtresses et les spectacles. Dès qu'il fut avocat, il entra chez un procureur, ami de son père, qui l'accueillit fraternellement. On croirait que cejeune homme, qui portait l'audace sur sa figure et le génie sur son front, reconnut son sexe comme Achille quand on lui montra des armes. Non seulement il fallut l'avertir qu'il était poète, mais encore il fallut le pousser dans l'arène malgré lui.
Les poètes ont beaucoup médit des procureurs. Cependant il faut rendre justice à l'un deux^ le seul peutêtre entre tous qui ait montré un goût décidé pour la poésie. Le brave homme à qui Crébillon avait été confié, remarqua avec une curiosité intelligente la singularité romanesque que conservait son élève en face du papier timbré. Crébillon travaillait peu, discutait souvent et se promenait beaucoup. Il passait ses matinées à lire des romans et ses soirées à en faire — des romans en actions, les meilleurs sans contredit. — 11 menaçait d'avoir la jeunesse la plus orageuse de son temps. Il était bien, par là, du pays de Pironet de Rameau. Il y avait en lui je nesais quelle franche gaité, quel joyeux
épanouissement, quelle aimable insouciance qui sentait bien son cru. Il avait respiré de bonne heure le pénétrant parfum du pampre bourguignon. Aussi il débuta par quelques chansons à boire, non pas à boire de l'eau comme beaucoup de chansons du temps. Le procureur émerveillé de sa verve, lui conseilla le croira-t-on, de devenir poète tout à loisir.
Crébillon avait vingt-sept ans ; il refusa, disant qu'il ne se croyait pas le génie de la création ; que tout poète est un dieu qui tient le chaos d'une main et la lumière de l'autre ; que pour lui il n'avait qu'une mauvaise plume destinée à défendre de mauvaises causes en mauvais style. Mais le procureur avait deviné qu'une étincelle de feu créateur enflammait déjà l'âme de Crébillon. « Ne vous défendez pas d'être poàte, lui disaitil souvent, cela est écrit sur votre front ; vos regards me l'ont dit mille fois ; il n'y a qu'un homme, en France, capable de continuer Racine: cet homme, c'est vous. » Crébillon se récria ; cependant, demeuré seul à transcrire une requête au parlement, il se rappela la magie du théâtre, les grands tableaux, les beaux discours, les mots sublimes ; un mouvement d'inspiration le saisit; quand le procureur rentra, il lui tendit la main et lui dit avec enthousiasme; « Vous m'avez montré le chemin et je pars. — N'allez pas si vite, lui dit le procureur : on n'improvise pas un chef-d'œuvre en trois semaines ; demeurez ici paisiblement, comme si vous étiez toujours comme un clerc de procureur ; mangez mon pain, buvez mon vin ; quand l'œuvre sera faite, vous prendrez votre volée. »
Crébillon resta donc à sa place ; sur la table même où il écrivait des requêtes, il écrivit les cinq actes d'une tragédie barbare, la Mort de Brutus, où voulant re-
hausser le caractère des Romains, il les fît, pour, ainsi dire, marcher sur des échasses. Le procureur se mit en campagne pour obtenir une lecture à la Comédie-Française. Crébillon fut admis à lire sa pièce, qui fut refusée à l'unanimité. Le poète était d'une humeur altière ; * il rentra chez le procureur, lui jeta le manuscrit dans les jambes et lui cria avec désespoir: « Vous m'avez déshonoré I » Selon d'AIembert, « Crébillon conçut un chagrin qui rejaillit sur son procureur même ; il le regarda presque comme un ennemi qui lui avait conseillé de se déshonorer, jura de ne plus le croire et de ne plus faire de vers de sa vie. »
Cependant le procureur avait chez lui trop de bonnes raisons pour ne pas retenir le poète, qui n'eût pas trouvé ailleurs un si bon gîte et un si loyal ami. Crébillon se remit à l'étude du droiL Mais c'en était fait : le poète avait percé sous l'avocat. Et puis le procureur ne se lassait pas de lui prédire des triomphes. Crébillon se hasarda à faire une autre tragédie ; il choisit pour sujet ldoménée ; cette fois, les comédiens reçurent la pièce et la jouèrent bientôt. Le succès fut douteux, mais Crébillon se crut cependant assez encouragé pour continuer sa route.
Dès son début, Crébillon montra sa force ; on le compara à Hercule, s'exerçant dans son enfance à combattre des lions. Le cinquième acte d'Idoménée avait paru indigne des quatre premiers; dès la troisième représentation, le poète présenta un autre cinquième acte, qui fut admiré et qui intéressa le public à un gé* nie si fécond. On n'était pas habitué à l'improvisation poétique.
Dans Atrée, Crébillon, qui avait débuté écolier, s'éleva à la manière du maître. Les comédiens apprirent leur rôle avec enthousiasme. Le jour de la représentation, le procureur appela le poète à son lit, car il était atteint d'une maladie mortelle : « Mon ami, j'ai le pressentiment que ce soir même vous serez salué comme un fils de Corneille par les beaux esprits de la nation. Il me reste
peu de jours à vivre; je n'ai plus la force de marcher ; mais soyez sûr que je serai ce soir à ma place, c'est-àdire au parterre de la Comédie. » En effet, ce brave homme se fit porter au théâtre. Les juges intelligents applaudirent certains passages pleins de force et de couleur, quelques beautés d'un éclat grandiose ; mais à la catastrophe, tout le monde se récria avec horreur (Gabrielle de Vergy n'avait pas encore sur la scène mangé le cœur de son amant), v Le procureur, dit d'Alembert, serait sorti du théâtre ôvec affliction s'il eût attendu le jugement des spectateufs pour fixer le sien. Le parterre parut plus consterné qu'intéressé ; il vit baisser la toile sans siffler ni applaudir ; il s'écoula avec ce silence fâcheux qui n'annonce pas dans les auditeurs le désir de l'être une seconde fois. Mais le procureur jugea mieux que le public, ou plutôt jugea dè3 ce premier moment comme le public devait juger bientôt après. La pièce finie, il alla sur le théâtre chercher son ami, qui, encore très incertain de son sort, était déjà presque résigné à sa chute ; il embrassa Crébillon avec transport. « Je meurs content, lui dit-il, je vous ai fait poète, et jç.laisse un homme à la nation. »
En effet, à chaque représentation, les spectateurs découvrirent des beautés nouvelles. On se laissa aller avec un vrai plaisir à la terreur dont s'inspirait le poète.
Peu de jours après, le nom de Crébillon devint célèbre à Paris et en province. On crut que l'âme du fier Corneille était venue animer la muse de l'auteur d'Atrée. Cette pièce était plus digne alors du théâtre anglais que de la scène française. Au cinquième acte, au moment où Atrée présente à Thyeste le sang de son fils, toutes les femmes se jetèrent avec épouvante au fond de leur loge. Mais, à la fin de la représentation, le poète recueillit le suffrage d'un Anglais, qui se fit conduire auprès de lui pour le féliciter. « Ah ! monsieur, comme votre coupe pleine de sang m'a fait frémir ! Voilà enfin un spectacle I Que de beauté, que d'accents
profonds, de sublimes horreurs ! » Un critique a fait remarquer que si, à la vue de la coupe d'Atrée, les femmes tombaient en syncope, au contraire, un peu plus tard, à la vuedelurne et de l'agonie deGabrielle de Vergy, les mêmes femmes penchaient la tête hors des loges pour mieux voir cet horrible spectacle, semblables à ces enfants qui aiment à entendre les contes dont on les effraye.
Les comédiens français, tout en priant Crébillon de se hâter pour d'autres triomphes, lui demandèrent pourquoi il avait adopté le genre terrible. « Je n'avais point à choisir, répondit-il: Corneille avait pris le ciel, Racine la terre ; il ne me restait plus que l'enfer; je m'y suis jeté à corps perdu. » Voltaire vint après Crébillon, qui prit tour à tour le ciel, la terre et l'enfer Mais ne trouve-t-on pas dans Voltaire un peu de Corneille, de Racine et de Crébillon ?
Le père de Crébillon se trouva très irrité de le voir abandonner, comme on disait alors, Thémis pour Melpomène. En vain le procureur avait plaidé la cause du fils, en vain Crébillon avait adressé à ce vrai père de poète une supplique en vers pour obtenir sa grâce ; legreffleren chef de la chambre des comptes de Dijon lui répondit qu'il le maudissait et qu'il songeait à faire un testament. Pour achever de se perdre dans l'opinion de cette homme, qui avait un culte aveugle pour la magistrature, Crébillon lui écrivit : « Je vais me marier, si vous voulez, avec la plus belle fille du monde ; vous pouvez m'en croire sur ce point, car sa beauté, c'est tout ce qu'elle a. »
Le père répondit : « Monsieur, vos tragédies ne sont pas de mon goût, vos enfants ne seront pas les miens ; faites des folies tant qu'il vous plaira ; je me consolerai
dans Tidée que je vous ai refusé mon approbation. Plus que jamais, monsieur, comptez sur vous et sur vos œuvres: vous n'êtes plus de ma famille. »
Crébillon n'en épousa pas moins la plus belle fille du monde. C'était cette douce et charmante Charlotte Péaget, dont a parlé Dufresny. Elle était fille d'un apothicaire.
Ce fut en fréquentant la boutique que Crébillon se glissa dans lanière-boutique. Il n'y avait là rien de très romanesque; mais l'amour répand un charme poétique sur tout ce qu'il touche. Ainsi, sur le point d'épouser Charlotte, Crébillon la surprit un matin qui donnait pour un malade des fleurs de mauve et de violette. « Ma chère Charlotte, lui dit-il, nous irons ensemble dans nos montagnes du Dijonnais recueillir des violettes et des mauves pour votre père. » Dans la plus odieuse prison, l'amour ouvre toujours de souriantes échappées. Crébillon ne voyait pas les violettes flétries qui tombaient de la main de Charlotte : il cueillait déjà sur la verte colline les violettes toutes parfumées de rosées printanières *.
* Voici un extrait de l'acte de mariage de Crébillon, copié dans les registres de sa paroisse de la Villette. Sans doute il avait choisi une paroisse où il était inconnu, voulant, pour des raisons majeures, ainsi qu'on va le reconnaître, cacher la da!e de son mariage. 11 ne prit que le nom de Jolyot, lui déjà célèbre sous celui de Crébillon : c L'an de grâce 1707, le dernier de janvier, le sieur Prosper Jolyot, de la paroisse Saint-Sulpicc, et demoiselle Charlotte Péaget, de la paroisse Saint-Étienne-du-Mont, après quoi leur consentement mutuel par nous pris, nous leur avons donné la bénédiction, et ont été par nous mariés, en présence des témoins. » Par cette pièce, on voit que Crébillon demeurait du côté de la Comédie- Française. Aussitôt marié, il alla demeurer à peu de distance de l'apothicaire, dont il ne tarda pas à avoir besoin, ainsi que le témoigne cette autre pièce, extraite du registre des naissances de la paroisse de. Saint Étienne-du-Mont : « L'an 1707, le 45 février, fut baptisé par moi, prêtre soussigné, Claude- Prosper (l'auteur futur du Sofa), fils de Prosper Jolyot de Crébillon et de demoiselle Marie-Charlotte Péaget. »
Ce fut des premiers temps de son mariage et de celte retraite à la place Maubert que data sa passion pour les chiens et les
On comprend sans peine que Crébillon n'ait pas eu le temps de demander une seconde fois le consentement de son père. Sa trop belle et trop charmante Charlotte* fut* épousée quatorze jours seulement avant d'être mère.
Quand M. Melchior Jolyot apprit que son fils avait épousé sérieusement la fille d'un apothicaire, il faillit en mourir de chagrin. Le brave homme croyait à sa récente noblesse comme à sa religion ; cette mésalliance le désespérait : cette fois il déshérita le poète par un testament en bonne forme. Heureusement pour Crébillon, son père, avant de mourir, vint à Paris, curieux jusque dans son dépit déjuger lui-même les niaiseries théâtrales de son imbécile de fils, qui épousait la fille d'un apothicaire, et qui, au lieu de gagner la noblesse en se faisant procureur, écrivait des calembredaines pour les baladins d'un théâtre. On pouvait dire, pour le défendre devant le tribunal paternel, que la fille de l'apothicaire était belle, bonne et charmante ; on poyyait ajouter que la noblesse que rêvait le père, noblessè r de robe, qui n'était acquise à une famttle dijonnaise qu'après trois générations, ne valait pas la noblesse du génie que son fils allait conquérir avec éclat; mais le Dijonnais n'eût pas compris. Il arriva donc à Paris pour voir représenter une des niaiseries de ce mauvais garnement qui avait été son fils dans des temps meilleurs.
On venait de reprendre Atrée ; le père fut saisi d'effroi, de douleur et d'admiration. Le soir même il voulut embrasser son fils. Il monta dans un fiacre et se
chais, mais surtout sa fureur pour le tabac. Il (ut sans contredit le plus fameux fumeur de son siècle. Vous avez pu voir dans les ana qu'il ne pouvait rimer ses tragédies que dans une chambre obscure et enfumée, où gambadait et sautillait toute une peuplade de chiens et de chats. Il lui arrivait en plein midi de fermer les volets et d'allumer les bougies. On cite mille autres extravagances ; mais il faut un peu se méfier des faiseurs d'ana, qui s'imaginent peindre un homme quand ils n'en font que la caricature.
* Le Mercure de juillet 1762, dans une notice qui suivit la mort de Crébillon, la qualifie très belle et trè$ vertueuse.
fît conduire dans le faubourg Saint-Marceau, à une maison qui lui avait été indiquée. Il fut d'abord accueilli par sept ou huit chiens qui se jetèrent dans ses jambôs dès que la porte s'entr'ouvit. Charlotte n'eut qu'un mot à dire pour les rappeler à Tordre ; cependant les chiens trouvant sans doute un air de famille dans la figure du nouveau venu, revinrent gambader et crier autour de M. Melchior Jolyot, qui ne comprenait rien à cette bruyante famille.
Charlotte était seule, qui attendait son mari pour souper; elle fut très surprise par cette visite igattendue. Elle s'imagina d'abord que c'était quelque grand personnage qui voulait protéger le poète ; mais bientôt, regardant le visiteur à la dérobée, elle s'écria : « Vous êtes le père de mon mari î » Le vieux greffier ne voulut pas attendre le retour de son fils pour s'abandonner à toute la secousse de son cœur ravivé. Il embrassansa belle-fille avec effusion, en pleurant de joie, en s'accusant de sa dureté: « Oui, oui, s'écria-t-il, oui, vous êtes toujours mes enfants ; tout ce que j'ai est $ vous! » Après un moment de silence : « Comment est-il arrivé, reprit-il tristement, qu'avec de pareils succès mon fils ait condamné sa femme à un pareil gîte et à un pareil souper? — Condamné I dites -vous, murmura Charlotte l ne vous y trompez pas, nous sommes heureux ici ».
Elle prit la main de son peau-père et le conduisit dans la chambre voisine, devant un berceau couvert de rideaux blancs : « Voyez ! » dit-elle en détournant le rideau avec la sollicitude d'une mère.
Le vieux Bourguignon fut encore attendri à la vue de son petit-fils. « N'est-ce pas, dit-elle, que nous sommes heureux? Que nous faut-il de plus? Nous vivons de peu ; quand nous n'avons rien, mon père y pourvoit ». Ils revinrent dans l'autre pièce. « Qu'estce que ce vin-là? dit le vieux Bourguignon en débouchant la bouteille qui devait arroser le très frugal souper. Quoi! mon fils déroge à ce point? Les Crébillon n'ont jamais bu que du bon vin ».
A cet instant, toute la peuplade de chiens se mit à, japper et à aboyer joyeusement. Crébillon montait l'escalier. Il entra bientôt, escorté de deux chiens qui l'avaient suivi au théâtre. « Encore deux ! dit le père ; c'est trop, en vérité. Monsieur mon fils, je viens vous demander pardon ; en voulant trop me montrer votre père, j'ai oublié que mon premier devoir était de vous aimer. Crébillon s'était jeté dans les bras de son père. Mais, morbleu, Monsieur, je ne vous pardonne pas d'avoir tant de chiens. — Vous avez raison ; mais que deviendraient ces pauvres bêles? Malheur à l'homme seul! dit l'Écriture. Ne pouvant plus vivre avec mes pareils, je me suis entouré de chiens. Le chien est l'ami de l'homme seul. — Mais j'imagine que vous n'êtes pas seul ici, dit le père en regardant Charlotte Péaget et en indiquant du doigt le berceau de l'enfant. — Qui sait? dit la jeune femme avec une expression touchante et mélancolique ; c'est peut-être par pressentiment qu'il parle ainsi. J'ai bien peur de ne pas vivre longtemps. Il n'a qu'un seul ami sur la terre ; cet ami c est
moi ;or, quand je serai morte — Mais tu ne mourras
pas, dit Crébillon. Est-ce que je pourrais vivre sans toi ? N'est-ce pas, mon père, que j'avais raison dans ma folie? » Il embrassa Charlotte, et récita ces beaux vers du chœur d'Agamemnon :
Fidèle comme le chien qui fait l'orgueil du pasteur, — Tendre comme l'enfant qui répond aux caresses de sa mère, — Belle comme l'aurore qui succède à un jour d'orage, — Bienfaisante comme le clair ruisseau que rencontre le voyageur sans^ l'avoir espéré.
Madame Crébillon ne s'était pas trompée dans ses pressentiment : le poète, qui, on le sait, mourut vieux comme un patriarche, vécut dans le veuvage, dans la solitude la plus profonde, durant cinquante et un ans.
Crébillon et sa femme accompagnèrent le vieux greffier de Paris à Dijon, où à la grande surprise des
habitants, le père présenta son fils, « M. Jolyot des Crébillon, qui a succédé à MM. Corneille et Racine pour l'honneur du théâtre. » Crébillon, eut toutes les peines du monde à contenir l'enthousiasme de son père. Il y parvint cependant, non point par ses remontrances mais par son insatiable ardeur à puiser dans la bourse du greffier. Après un séjour de trois mois à Dijon, Crébillon revint à Paris.il était temps, un mois de plus le père se fâchait de nouveau et refaisait un testament pour déshériter, non pas le fils rebelle, mais l'enfant prodigue. Crébillon, en effet, n'eut jamais l'art de garder son argent, semblable en cela à ceux qui remuent des montagnes d'or dans leur imagination.
A peine de retour à Paris, il lui fallut retourner à Dijon. Le vieux greffier était mort subitement. La succession fut très difficile à débrouiller. « Je ne suis venu ici, écrivait Crébillon à l'aîné des frères Paris, que pour recueillir des procès. « Il se laissa étourdiment entraîner dans les procès, qui firent peu à peu passer la succession de Melchior Jolyot dans les mains des procureurs. « J'étais un grand niais, disait plus tard Crébillon : j'allais réciter les plus beaux passages de mes tragédies à ces hommes de loi qui en pâlissaient d'admiration; leur admiration m'aveuglait. Je ne voyais pas que ces adroits renards allaient dévorer mon bien : les poètes seront toujours* des corbeaux comme celui de La Fontaine. »
On ne sauva de l'héritage que le petit fief de Crébillon, dont le poète abandonna le revenu à ses deux sœurs. Cependant, à son retour à Paris, il changea sa manière de vivre ; il transporta ses pénates près du Luxembourg et mit sa maison sur un pied seigneurial, comme s'il eût recueilli une succession considérable.
On ne s'explique guère cet acte de folie. Lebruits'élait répandu qu'il héritait. Sans doute il voulait sauver l'honneur, ou, pour mieux dire, la vanité de la famille en cherchant à tromper le public sur le chiffre de l'héritage. La vraie sagesse n'habite pas le monde où nous vivons. Crébillon rechercha loutes lessuperfluités du luxe. En vain sa femme, comme au même temps celle de Dufresny, le retenait des deux mains sur les bords de sa ruine ; en vain elle lui rappelait le frugal repas et les meubles grossiers de la petite maison de la place Maubert, si gaie pourtant les jours de soleil. « C'est bien, disait-il ; s'il faut y retourner, je ne me plaindrai pas : qu'importe si le vin est moins bon, si c'est toujours toi qui me le verses ? »
Heureusement, dans la môme année, Crébillon remporta victoire sur victoire ; on donna bientôt la représentation d'Electre, qui enleva tous les suffrages et étonna la critique elle-même. Crébillon avait adouci ses teintes brutales, tout en gardant son caractère grandiose ; il s'était montré plus vrai et plus humain. Electre fut suivie de Bhadamiste^ qui passa alors pour un chef-d'œuvre fièrement et hardiment touché. II y a dans le style une certaine noblesse sauvage qui est le vrai caractère du génie de Crébillon. Ce fut cette tragédie qui donna à Voltaire l'idée qu'au théâtre il vaut mieux frapper fort que frapper juste. Tous tes spectateurs enthousiasmés jugèrent que, si Racine savait peindre l'amour, Crébillon savait peindre la haine. Le vieux Boileau, qui allait mourir et qui voulait que la littérature française s'arrêtât à son nom, dit que ce succès était scandaleux. « J'ai trop vécu ! s'écriait-il avec la plus violente humeur. A quels Visigoths je laisse en proie la scène française ! Les Pradons, que nous avons tant de fois bafoués, étaient des aigles auprès de ceuxci. » Boileau ressemblait un peu au vieux Nestor de Yttiade, qui disait aux rois grecs : « Je vous conseille de m 'écouter, car j'ai fréquenté autrefois des hommes qui valaient mieux que vous. » Le parterre vengea
Crébillon du jugement amer de Boileau : en huit jours on épuisa deux éditions de Rhadcmante. Ce ne fut pas tout : la pièce représentée à Versailles y fut applaudie à outrance. Pendant les représentations de Rhadcmante, Crébillon disait à ses amis qu'il allait surprendre le public par un coup de maître. Il n'était rien moins que modeste ; il parlait de son génie comme un autre parle de son vin ou de son cheval. Cependant le jour de la représentation, à la fin du second acte, le succès dut lui paraître douteux : car si les spectateurs furent surpris, c'était de ne pas comprendre. Enfin, à la chute du rideau, le nom de Crébillon fut salué avec acclamations. Les mâles beautés de son pinceau avaient fini par triompher des fautes de style et de composition. L'abbé de Chaulieu, qui, à ses derniers jours, était encore un homme d'esprit, dit plaisamment que cette pièce de Rhadamante aurait été assez claire, n'eût été l'exposition.
C'était le troisième triomphe que remportait Crébillon : a Comme les dieux d'Homère, disait-il, je fais trois pas et j'arrive au terme. »
Cependant le poète ne tarda pas à épuiser toutes ses ressources. Il emprunta trois mille écus au baron Hoguer, qui était la providence de la littérature sous la Régence ; il vendit à un usurier ses droits d'auteur sur une tragédie qui n'était pas encore faite, voulant reculer aussi loin que possible le moment où il serait forcé de changer son. train de maison. Il comptait sur le succès de Xerœès, mais cette tragédie fut sifflée. Crébillon était un homme de cœur et de courage. Il rentra chez lui d'un air calme et souriant : « Eh bien ? lui demanda avec anxiété madame Crébillon, qui l'attendait tout inquiète. — Eh bien ! ils ont sifflé ma pièce. Demain nous retournerons à nos anciennes habitudes. »
Le lendemain, Crébillon retourna à la place Maubert, où il retrouva un petit appartement au voisinage de son beau-père, qui, dans les mauvais jours, pouvait encore offrir au poète un coin de sa table. Crébillon
n'emporta de tout son riche mobilier qu'une douzaine de chiens et de chats. Comme dit d'Alembert, « il passa sans effort, comme autrefois Alcibiade, du luxe de la Perse à l'austérité du Spartiate; et, ce qu' Alcibiade sans doute n'éprouvait pas, il se trouva encore plus heureux dans le second état qui ne l'avait été dans le premier. »
Charlotte Péaget porta dans la retraite la même figure que dans le monde : elle ne se plaignit pas une seule fois.
Peut-être même se montra-t-elle plus charmante encore pour le poète sifflé et sans argent. La pauvre femme lui cachait leur misère avec une délicatesse touchante. 11 se croyait presque riche, tant elle répandait de charme dans sa triste maison ; comme le roi Midas, elle avait le don de changer en or tout ce qu'elle touchait, c'est-à-dire de donner la vie et la gaieté par sa grâce adorable. Bien heureux sont les poètes qui, comme Crébillon, ont compris que le charme et la beauté étaient une fortune inépuisable. Madame Crébillon ne se plaignait jamais ; elle était fîère de la gloire du poète ; elle l'encourageait encore dans son caractère hautain ; elle écoutait avec une pieuse résignation tous ses rêves de triomphes ; elle savait se jeter à propos dans ses bras, quand il déclarait qu'il ne voulait plus rien attendre des hommes. Un jour pourtant qu'il n'y avait plus d'argent à la maison, le voyant rentrer avec un chien sous chaque bras, elle se hasarda à lui dire, mais avec un sourire aimable : « Prenez garde, monsieur Crébillon ; nous avons huit chiens, nous avons quinze chats. — Eh ! madame, ne le sais-je donc pas? Mais voyez comme ces deux chiens ont l'air piteux ; pouvais-je les laisser mourir de faim dans la rue : — Ne prévoyez-vous donc pas, monsieur de Crébillon, qu'ils vont mourir de faim ici ? Je comprends bien votre amour et votre pitié pour ces pauvres bêtes ; mais il faudrait pourtant ne pas faire de votre maison un hôpital des chiens trouvés. — Pourquoi vous déses-
pérer. Dieu n'abandonne pas le génie et la beauté. Le bruit se répand que je vais être de l'Académie. — Je n'y crois pas, dit madame de Crébillon; Fontenelle et La Motte, qui ne sont que de beaux esprits, ne permettront pas à un homme comme vous de s'asseoir à côté d'eux, car, si vous étiez à l'Académie, n'en seriez-vous pas le roi ?»
Quoique Crébillon* méprisât les libelles et les satires, il ne put s'empêcher, dans un jour de verve, de rimer en vers marotiques une fable, très mordante, contre La Motte, Danchet et Fontenelle. La Motte était désigné sous le nom d'une taupe: on sait que déjà La Motte était aveugle ; Danchet, un Hercule par sa stature et sa force, était peint sous la figure d'un chameau ; Fontenelle, par illusion à sa finesse, portait la peau du renard. Cette satire courut Paris. Les trois camarades ne se contentèrent plus de fermer à Crébillon les avenues de l'Académie* ils cherchèrent à le perdre dans l'opinion publique**. Ils n'eurent pas de peine à réussir à la cour dans cet odieux dessein. Le brave Crébillon, celui qui recueillait les chiens abandonnés et les mettait sous son manteau troué, écrivait dans une des préfaces d'Atrée: « On m'a chargé de
* Crébillon fit ses visites; mais, comme sa femme Pavait prévu, Fontenelle et La Motte parvinrent à le repousser. Savezvous quelles gloires ces deux écrivains firent entrer à l'Académie au temps où l'auteur de Rhadamante attendait à la porte? Danchet, Larivière, Ma»sieu, Roquette, Fraguier. Boisvin, Nesmont, Abeille, Roland, Portail, Langue t, Duboz, Saliier, Gondrin, d'Olivet, Fleurian, Gedoyni, Alari. On voit que les petites passions littéraires se sont toujours produites en France. Les médiocrités se glissent furtivement, quand la porte s'ouvre pour un homme de génie.
** A ce propos, je trouve ces lignes dans d'Alembert : « Il n'est pas inutile de remarquer, comme un trait digne d'être conservé dans l'histoire des preuves des sottises humaines, que les ennemis de Crébillon, ne pouvant articuler aucun fait contre sa personne, allaient chercher dans ses pièces de la perversité de son caractère. Il n'y avait selon eux, qu'une âme noire qui Pût s'attacher de préférenco aux sujets qu'il avait choisis.
toutes les iniquités de ce personnage, et on me regarde encore, dans quelques endroits, comme un homme avec qui il ne fait pas sûr de vivre. » Croirait-on que des gens d'esprit comme Fontenelle et La Motte, je ne parle pas de Danchet, aient persisté à faire la guerre à un homme pauvre, naïf et fier, qui n'avait fait de mal qu'aux tyrans de ses tragédies ? La Motte, censeur royal, se fit longtemps prier pour accorder son approbation à Sémiramis; à la finies quelques rares protecteurs de Crébillon ayant représenté à l'auteur d'iwès de Castro qu'il fallait plus de charité dans les mœurs littéraires, La Motte accorda ainsi son approbation : « J'ai lu, par ordre de monseigneur le chancelier, Sémiramis, tragédie de M. Crébillon, et j'ai cru que la mort de cette princesse, au défaut de remords, pouvait faire tolérer l'impression de cette tragédie. » Quoi de plus plaisant que les raisons et le style de M. le censeur royal?
Toutes ces épines littéraires ne donnaient que plus de charme à l'intérieur de Crébillon : mais nous ouvrons la page la plus triste de sa vie. Un soir, au retour d'une dispute plus vive que littéraire au café Procope, Crébillon trouva sa femme très agitée, pressant sur son sein leur enfant endormi : « Charlotte, qu'avons-nous ? — J'ai peur, dit-elle en tressaillant et en regardant vers le lit. — Quelle folie 1 vou3 avez peur des ombres comme les enfants. — Oui, j'èi peur des ombres; tout à l'heure, j'ai voulu me coucher, voyez plutôt, je suis à moitié nue. En soulevant le rideau, j'ai vu glisser un fantôme au fond du lit. J'ai failli m'évanouir, c'est à peine si j'ai eu la force d'arriver au berceau de cet enfant. — Enfant toi-même, tu as vu glisser l'ombre du rideau. — Non, non, dit la jeune femme en saisissant la main du poète, c'était la Mort, je l'ai reconnue, car ce n'est pas la première fois qu'elle vient vers moi. Ah l mon ami, avec quelle douleur et quel effroi j'irai me coucher sous la terre ! Si vous m'aimez comme je vous aime, ne me quittez plus un
seul instant, aidez-moi à mourir ; si vous êtes là, je croirai que je m'endors. »
Crébillon, pâle et glacé, prit son fils et le porta dans le berceau. Il revint à sa femme, l'appuya sur son cœur et chercha vainement quelques paroles à lui dire pour la distraire et la ramener à des pensées moins sombres. Il la décida, non sans peine, à se coucher; elle ne dormit guère. Il demeura en silence devant le lit, priant dans son âme ; car, peut-être plus que Charlotte, il croyait aux pressentiments. La voyant enfin endormie, il se coucha lui-même. Le matin, quand il s'éveilla, il vit Charlotte à demi soulevée au-dessus de lui, qui le regardait dormir. Il fut effrayé de sa pâleur éteinte et de l'éclat surnaturel de ses yeux. Il était sensible comme un enfant ; il ne put arrêter deux larmes ; elle se jeta éperdûment dans ses bras et le couvrit de pleurs et de baisers. « C'est fini, dit-elle d'une voix brisée : vois, mon cœur bat trop fort pour battre longtemps. Mais je vais mourir sans me plaindre, car je vois bien, à tes larmes, que tu te souviendras de moi. »
Crébillon se leva et courut chez son beau-père. « Hélas ! dit le pauvre apothicaire, la mère, qui était belle et bonne comme la fille, est morte à vingt-six ans. C'est par le cœur que la mère est morte, c'est par là que la fille mourra... » Tous les médecins célèbres furent appelés ; mais, avant qu'ils se fussent entendus, Mn rie-Charlotte Péaget expira sans secousse, le lendemain, à onze heures du soir.
Crébillon, inconsolable, ne craignit pas le ridicule de pleurer sa femme ; il la pleura pendant un demi-siècle, c'est-à-dire jusqu'à sa dernière heure. Pendant l'espace de deux ans, on le vit à peine apparaître à la Comédie- Française. 11 avait l'air d un homme d'un autre âge, tant il semblait étranger à tout ce qu'il voyait autour m de lui. On peut dire qu'il vivait encore avec sa divine Charlotte. Les morts aimés s'agitent dans nos cœurs; il la voyait et lui parlait sans cesse. Après quinze
ans de deuil, on le surprenait dans sa solitude, parlant tout haut à Charlotte, lui racontant ses déboires, lui rappelant leurs jours heureux : « Ah ! Charlotte ! ils me parlent tous de ma gloire ; mais moi, je ne pense qu'à toi *. »
Les amis de Crébillon, inquiets de sa fortune, lui avaient conseillé de se présenter à la cour, où il était reconnu pour un homme de génie. Dans les premiers temps de son veuvage, il quitta brusquement Paris pour habiter Versailles. Mais il vécut à Versailles comme à Paris, au fond de sa chambre, au sein de ses visions lugubres ; aussi fut-il à peine remarqué; le roi voyant, une espèce de paysan du Danube, fier de son génie et de sa pauvreté, l'accueillit avec une froideur presque dédaigneuse. Crébillon ne comprit pas d'abord sa position à Versailles; c'était un philosophe naïf, qui avait étudié les héros, et non les hommes. Enfin, convaincu qu'un poète à la cour est de bien mince aloi, il se retira dans le Marais, rue des Douze- Portes, n'emportant qu'un mauvais lit, une table, deux chaises, un fauteuil, a au cas qu'un honnête homme me vienne visiter ».
Irrité d'avoir été rebuté à Versailles, honteux d'avoir sollicité en vain la justice du roi, il ne voulut plus croire qu'à la liberté. « La liberté, disait-il, c'est le sentiment le plus vif qui soit gravé dans mon cœur. » Sans y penser peut-être, il se vengea dans son premier
* Crébillon fils, qui n'a jamais eu un beau mouvement dans ses livres, n'a-t-il donc jamais pensé à sa mère, celle qui disait à son père ces paroles sublimes; Si vous êtes là quand je mourrai je croirai que je m'endors ? On pourrait le penser ; cependant,* d'après une lettre du poète tragique, l'auteur du Sofa était un bon fils, qui allait au moins une fois par semaine fumer avec lui.
ouvrage. En effet, il commença la tragédie de Cromwell. « C'est un autel que je dresse à la liberté. » Selon d'Alembert, « il en lut à ses amis quelques scènes, où l'aversion anglaise pour le pouvoir absolu était peinte avee une sauvage énergie. Aussi il reçut une défense de continuer la pièce. » Son Cromwell était un scélérat, mais un scélérat que tout le monde eût admiré sur la scène, par je ne sais quel aspect héroïque et grandiose que Tauleur s'était plu à lui donner. Dès ce jour, il eut des ennemis ; mais n'en avait-il pas déjà le soir même de la représentation d'Electre? La gloire icibas n'a pas d'autre cortège.
Cependant il était sans argent. Peu à peu, sans l'avoir prévu, il entendit les créanciers bourdonner autour de lui comme un essaim de frelons. On saisit au théâtre ses droits d'auteur. Le premier en France, il provoqua un arrêt du parlement, qui jugea que les œuvres de l'esprit ne sont point saisissables. Il lui resta donc les revenus du théâtre.
Or, quelques années se passèrent sans qu'il y rencontrât un nouveau succès. Forcé par la cour d'interrompre sa tragédie de Cromwell il donna Sémiramis; cette pièce tomba presque sans éclat, comme Xerxès peu de temps auparavant. Croyant que le public français ne voulait pas s'accoutumer « aux sombres horreurs des tempêtes humaines, » il voulut s'armer contre sa nature, la dompter et l'adoucir. La tragédie de Pyrrhus, qui rappelait les couleurs tendres de Racine, lui coûta cinq années de travail. Tel était alors en France l'empire de l'habitude, que cette tragédie, sans valeur aucune, tableau sans style et sans relief, grimaçant l'expression, fut applaudie des spectateurs avec enthousiasme. En homme d'esprit, Crébillon ne fut point aveuglé par ce triomphe de mauvais aloi.ee Ce n'est-là, disait-il, qu'une ombre de tragédie. » Pyrrhus, d'ailleurs, n'eut qu'un succès de passage ; on finit par comprendre que c'était une plante étrangère, qui ne jetait sous un ciel nouveau qu'un éclat factice. Crébil-
Ion, désespéré d'avoir perdu un lomps si précieux à comprimer son génie, dégoûté par les cabales, qui s'en allaient chanter ses défaites dans les cafés littéraires, se retira tout à fait du monde. Il venait souvent au théâtre, où il trouvait quelques amis pour discuter sur les chefs-d'œuvre à admirer et les chefs-d'œuvre à faire ; il finit par n'y plus venir du tout.
Il vécut alors sans autres amis que ses héros et ses chiens, lisant avec passion La Calprenède, et se racontant des romans à lui-même. Son fils affirme avoir vu quinze chiens et autant de chats jappant et miaulant autour de son père, qui leur parlait beaucoup plus tendrement qii'à lui-même. Suivant Fréron, a il ramassait et emportait sous son manteau tous les chiens qu'il rencontrait dans la rue ; il leur donnait l'hospitalité avec des larmes dans les yeux; mais il exigeait d'eux de l'aptitude pour certains exercices. Quant, au terme prescrit, l'élève était convaincu de n'avoir pas profite du bienfait de l'éducation, l'auteur de Rhadamiste le reprenait sous son manteau, l^llait poser au coin d'une rue et s'enfuyait en gémissant. »
A la mort de La Motte, Crébillon entra enfin à l'Académie ; il remplaça Lériget de la Fage. Comme c'était un homme toujours singulier, sinon toujours bizarre, il écrivit en vers son discours de réception, ce qui ne s'était jamais fait. Quand il prononça ce vers qu'on n'a jamais oublié : Aucun fiel n'a jamais empoisonné ma plume, il fut applaudi avec enthousiasme et avec vénération. On ne comptait pas sa fable contre ses trois ennemis acharnés ; car cette fable était plus vive qu'amère. Dès ce jour, mais dès ce jour seulement, on reconnut que Crébillon était un homme de cœur et un homme de génie. Il était un peu tard ; il avait perdu sa femme ; son fils courait la belle compagnie ; il se trouvait seul et n'attendait plus rien du monde. Plus paresseux qu'un lazzaronne, il passait des années sans écrire une ligne. Cependant son imagination toujours ardente enfantait encore des tragédies
barbares. Comme il avait une mémoire prodigieuse, il composait et rimait cinq actes, sans écrire un seul mot. Un soir, croyant avoir produit un chef d'œuvre, il convia quelques accadémiciens à venir entendre chez lui une nouvelle tragédie. Il débita les cinq actes sans s'interrompre. Jugeant que l'aréopage n'était pas émerveillé de la pièce, il dit sans humeur : « Voyez, mes amis, comme j'ai eu raison de ne pas écrire ma tragédie! —Pourquoi? « Un demanda Gedoyn. — Parce que j'aurais l'ennui de la jeter au feu. »
Quand Crébillon ne sembla plus à craindre dans le monde littéraire, quand il fut bien décidé que c'était un génie à son déclin, les mêmes hommes qui avaient nié sa force jugèrent qu'il était adroit de combattre Voltaire en exaltant Crébillon, sauf plus tard à exalter Voltaire quand une autre étoile de poésie poindrait à l'horizon. « Ils allèrent, dit un critique, ils allèrent voulant humilier l'auteur d'Œdipc, de Brutus et de Zaïre, chercher au fond de sa retraite le vieux et délaissé Crébillon, qui, muet et solitaire depuis trente années, ne pouvait plus être redoutable pour eux, mais qu'ils se flattaient d'opposer, comme une espèce de fantôme, à l'écrivain illustre par lequel ils se voyaient éclipsés, comme autrefois les ligueurs allèrent tirer un vieux cardinal de l'obscurité où il vivait, pour lui donner un vain titre de roi en régnant sous son nom.
Il y eut donc deux armées : les crébillonnistes et les voltairiens ; les premiers, maîtres de toutes les avenues , parvinrent longtemps à aveugler le public. Voltaire passa pour un bel esprit, Crébillon pour le seul héritier du sceptre de Corneille et de Racine. La cabale imagina cette formule qui depuis est restée : Corneille le grand, Racine le tendre, Crébillon le tragique. Crébillon avait sur Voltaire un avantage immense : il n'avait rien fait depuis trente ans. Ses amis, ou plutôt les ennemis de Voltaire, affirmaient tous que l'auteur de Rhadamante achevait une tragédie, une merveille dramatique, Catilina. Cette œuvre fut trop longtemps promise. Aussi le
public finit par crier avec Cicéron : Jusqu'à quand abuserez-vous de notre patience, Catilina ?
On sait que madamo de Pompadour elle-même, fatiguée par l'ambition de Voltaire, passa avec toutes ses forces dans le camp de Crébillon ; on n'a pas oublié qu'elle l'accueillit à la cour et le recommanda à la sollicitude de Louis XV, comme un grand poète, pauvre et fier. Crébillon, à son tour, fut nommé censeur royal. Une gravure a consacré cette protection.
La guerre fut donc sérieuse, même du côté de Voltaire, qui se crut obligé, pour remporter la victoire, do refaire toutes les pièces de Crébillon. Courage gigantesque et puéril, en vérité, qui doit paraître aujourd'hui presque fabuleux à quelques écrivains de notre temps, qui se vengent par l'injure, car Voltaire et Crébillon n'ont jamais écrit une ligne l'un contre l'autre. Catilina fut enfin réprésenté avec beaucoup d'éclat. Toute la cour, qui assista à la première représentation, contribua sans doute au succès. Le vieux poète, encouragé, composa le Triumvirat avec une ardeur nouvelle ; mais, comme plus tard à la représentation d'Irène de Voltaire, on s'aperçut que le poète n'était plus que l'ombre de lui-même. On respecta les quatre-vingt-huit ans de Crébillon, on applaudit même avec sympathie ; mais, au bout de quelques jours, le Triumvirat fut joué dans la sollitude. Crébillon n'avait plus qu'une chose à faire : il mourut. On était en 1762.
Les ennemis de Voltaire ne s'arrêtèrent pas à la mort de Crébillon. Ils s'étaient servis d'un revenant pour lutter ; ils voulurent combattre sur un tombeau. Il fut décidé à Versailles qu'on élèverait un mausolée « au premier poète du siècle. » Cependant Louis XV n'osa pas faire pour Crébillon ce que Louis XIV n'avait pas fait pour Mollière, Corneille et Racine. On commanda tout haut le monument, mais on recommanda tout bas au sculpteur de ne pas se hâter ; aussi il fallut trente ans pour terminer cette œuvre.
Crébillon fut un de ces hommes qui marquent dans
leur sièlepar un aspect imprévu et singulier. Ce génie sauvage, qui frappe çà et là par des beaulés d'un caractère épique, par un tour hardi, par une couleur éclatante, qui repousse le plus souvent par des airs barbares, c'était le génie de Crébillon. Ce qui caractérise surtout le génie de notre nation, l'esprit, la grâce, le charme, Crébillon ne le posséda jamais ; aussi, avec toute sa verve et toute sa hardiesse, il n'est point parvenu à créer une œuvre vivante. Il a peint d'un fier et mâle pinceau la perversité humaine, presque sacrée, qui domine dans la tragédie des Grecs. S'il avait l'âme héroïque, il lui manquait la poésie grandiose d'Eschyle.
Il est resté un très beau portrait de Crébillon par La Tour. On s'imagine sans doute que cet homme, si terrible dans ses fureurs dramatiques, était quelque nature sombre et violente. C'était un homme blond et naïf, qui avait de beaux yeux bleus où se miraient volontiers les femmes de son temps. Cette fois, le style n'était pas l'homme. Il faut dire pourtant qu'à force d'emprunter le geste de ses héros, qu'à force de froncer le sourcil dans ses créations tragiques, Crébillon avait fini par être un peu plus l'homme de ses œuvres. Il était d'ailleurs impatient et colère, surtout avec les comédiens ; il l'était moins avec ses chiens; mais il l'était trop avec cette douce et poétique Charlotte Péaget, qui se résignait si bien à sa bonne et à sa mauvaise fortune, à ses jours d'épanouissement et de folie quand il tranchait du grand seigneur, à ses jours de sagesse outrée quand il se retirait du monde.
CREBILLON LE GAI
Crébillon fils est-il mort ? Il serait permis d'en douter, s'il n'était né il y a cent cinquante ans. En effet,
on n'a jamais pu découvrir son extrait mortuaire, ni en Bourgogne, le pays de sa famille ; ni à Paris son pays; ni en Angleterre, le pays de sa femme. En 1770, les journaux du temps annoncèrent sa mort, mais on le voit reparaître à une soirée de madame Geoffrin, en 1776. Un an après, un fossoyeur littéraire qui n'écrivit jamais que sur les hommes trépassés de la veille, adressa une lettre au public sur la mort de M. de Grébillon, censeur royal *. Ainsi t en 1777, il est bien entendu que Crébillon est mort en bon chrétien ; cependant, s'il faut en croire un critique d'aujourd'hui, a lorsqu'en 1793, il eut le bonheur de sauver sa femme, sa fortune et de se sauver lui-même, j'imagine cependant qu'il a dû trembler quelque peu s'il a vu pâlir madame Dubarry dans le tombereau fatal. Madame Dubarry 1 la dernière expression régnante des romans de Crébillon *. » En admettant que Crébillon ait vécu jusqu'en 1793, il n'a pu sauver sa femme des fureurs de la Révolution, puisque madame de Crébillon était devenue étrangère à tous les dangers de ce monde dès le mois de janvier 1761 **. Nous croyons bien qu'en 1793
* c J'ai déjà, dit le sieur Ducoudray, jeté quelques fleurs sur la tombe de MM. Sainte-Foy, Gresset, de Belloy, Gollardeau; ce dernier surtout a su tirer de ma verve une élégie en prose ou une
-, oraison funèbre en forme d'entretien dans les Champs-Elysées.
] Aujourd'hui, j'ose entreprendre de crayonner l'éloge historique
\ de M. de Crébillon. J'entre en matière. M. de Crébillon est mort à
| soixante-dix ans, après avoir rempli, avec une édification touchante,
ses devoirs de chrétien. Il est auteur de plusieurs ouvrages, entre autres le Sofa, s'il est permis de le citer. » Telles sont les fleurs que le sieur Ducoudray jette sur la tombe de Crébillon le Gai. Grimm s'égaya très plaisamment sur ces fleurs, et encore ce ne sont pas des fleurs du jardin de M. Ducoudray; carie sieur Ducoudray convient les avoir cueillies dans une feuille périodique, « et cela, dit-il, parce que j'appuie toujours mon sentiment. »
* Janin disait, comme Voltaire, que l'exactitude dans les ouvrages d'esprit est le commencement de la sottise.
** «Mon fils est né en 1708, le 7 février. 11 épousa, en 1740, mademoiselle de Stafford, tante de milord Stafford, d'une maison que l'on peut regarder comme la première d'Angleterre; son nom est Houvard, Mon fils n'a eu qu'un garçon, qui est mort,
Crébillon lui-même était mort depuis longtemps ; mais ce qui est hors de doute, c'est que dès 1770 ses contemporains annoncèrent sa mort, et que, sept ans après, il se promenait encore à la barrière Blanche, où il demeurait.
Si vous avez encore une heure à perdre comme moi, daignez me suivre à travers ce passé déjà très obscurci par les paradoxes de l'historien, par l'ombre que le temps projette derrière lui, par les hautes herbes qui ensevelissent si rapidement tout ce qui n'est plus. Pour voir, écouter et comprendre Crébillon fils, le joli romancier, qui parlait en toute science du cœur et de l'esprit, assistons discrètement à une dernière des soirées de la bonne madame Geoffrin, la Sablière ou la Ninon d'un autre âge.
Nous sommes en 1776. Madame Geoffrin, qui souffre depuis quelques jours, n'a réuni dans son petit salon que trois ou quatre philosophes, trois ou quatre petits chiens, et trois ou quatre livres nouveaux qui doivent fournir matière à la discussion des philosophes.
Les philosophes sont Grimm, Diderot, d'Alembert et mademoiselle Clairon. Parmi les livres épars sur la cheminée, on remarque un roman de Rétif de la Bretonne, 1 École des Pères ; une mauvaise tragédie, Coriolan, représentée dans la semaine ; quelques contes en vers comme la Tentation^ du marquis de Saint- Marc, les Heures de Cythère, de madame de Turpin. Quoiqu'on soit dans la belle saison, la vieille madame Geoffrin accueille ses hôtes habituels devant un bon feu, qui ne l'empêche pas de garder sur elle cette ample pelisse de taffetas rose dont la fourrure lui vient de l'impératrice de Russie, « Grimm, dit tout à coup madame de Geoffrin en jetant un petit chien sur le tapis, avez-vous lu cette niaiserie qui a pour titre : les Heu-
ainsi que sa mère. Voilà tout ce que je sais (Tune famille qui va bientôt s'éteindre. » (Extrait d'une lettre de Crébillon père, datée dn 29 janvier 1761).
Digitizec^GoOgk
res de Cythère ? » Grimm prend le livre et le feuillette. « C'est un bien mauvais livre, dit-il en souriant ; il est vrai qu'il est imprimé à Paphos, avec le privilège des Grâces. Ce sont là des Grâces bien chiffonnées. — A qui attribuez-vous donc cette rapsodie? demande madame Geoffrin. — Quelques-uns l'attribuent à madame la comtesse de Turpin, qui fut, vous le savez, la meilleure amie de feu l'abbé de Voisenon, après madame Favart ; mais madame de Turpin attribue cette œuvre à un jeune comte qu'elle daigne protéger. Peut-être y aurait-il moyen de réunir ces deux opinions; ce qu'il y a de certain, c'est qu'on trouve dans ces poésies une infinité de choses qu'il serait infiniment plus naturel d'avoir trouvées en tête-à-tête que tout seul ou toute seule. — Il paraît, dit d'Alembert, que cette madame de Turpin prépare une édition en vingt volumes des œuvres de son ami feu l'abbé de Voisenon. — Ce sera, dit Diderot, un joli papillon écrasé dans un in-folio. En vérité, bien nous a pris d'élever entre nous quelque chose de durable comme Y Encyclopédie, car, en voyant tous ces châteaux de cartes bâtis parles Voisenon, les Dorât et les Crébillon... »
A cet instant, la porte s'ouvre : on voit apparaître, comme par une évocation, une pâle figure presque ensevelie sous une perruque à frimas. On n'a jamais rien vu de plus sec, de plus long, de plus effilé. On dirait l'ombre d'un homme au soleil couchant. Ce revenant s'avance avec gravité vers la maîtresse du logis : « Madame, permettez à un homme rétiré du monde de vous rappeler qu'il vous a aimée et bénie entre toutes les femmes. — Si je ne me trompe, dit madame Geoffrin avec un peu d'effroi, c'est Crébillon ! — Vous avez dit, madame. Il paraît, poursuit-il en se tournant vers Grimm, que les gazetiers ont écrit mon oraison funèbre : témoin M. de Grimm. Je suis sorti de mon tombeau tout exprès pour rectifier la date de ma mort. Bonjour, Diderot; bonjour, d'Alembert. Belle Clairon, permettez-moi de vous baiser les pieds.
Maintenant, asseyez-vous près de moi, monsieur de Grimm, pour entendre mes griefs. »
Grimm s'approche de la cheminée, de plus en plus supris. Crébillon s'enfonce dans un fauteuil, toute la compagnie vient en cercle autour de lui. « Monsieur de Grimm, vous écrivez la Gazette littéraire et philosophique de notre temps à l'usage des souverains du Nord, et des gentilshommes de notre pays qui peuvent vous payer un abonnement annuel décent écus ; c'est fort bien, vous êtes dans votre droit ; mais ne suis-je pas dans le mien en venant rectifier une erreur qui me concerne? — On ne saurait, remarque Diderot, venir de trop loin pour cela. — Je suis devenu tout à fait étranger aux choses de ce monde. Tous ceux que j'aimais sont morts depuis longtemps, mon père, mon fils, raa femme, mes amis. J'avais autrefois une autre amie, ma renommée, qui me consolait un peu des chagrins de ce monde. Ma renommée elle-même n'a pu me survivre. Autre temps, autres mœurs, autres romans : c'est la loi éternelle, je ne peux pas me plaindre. Tout mort que je sois^ enseveli, comme Ta dit M. de Grimm, dans les feuillets délaissés du Sofa et de Tanzaï, j'ai la faiblesse de revenir de temps en temps voir ce qui se passe en ce monde. J'ai dans mon voisinage un vieux chevalier de Vieilsac, abonné ou sous abonné à la Correspondance de M. de Grimm. Je ne le connais que depuis un an. Nous nous sommes rencontrés à un pharaon où je vais tous les vendredis sous le nom de sir Stafford, car je ne tiens plus à prouver que je suis encore parmi les vivants. Ce chevalier de Vieilsac m'a souvent parlé des deux Crébillon comme les ayant connus dans leur temps. Grâce à la Correspondance de M. de Grimm, il sait que je suis mort ; c'est par lui que j'ai appris moi-même cette nouvelle. »
Disant ces mots, Crébillon tire de sa poche un cahier manuscrit du journal de Grimm (mars 1771. Voilà mon oraison funèbre :
Il y a environ deux mois que nous avons perdu M. Claude- Jolyotde Crébillon, censeur royal, célèbre par la mémoire d'un père dont les tragédies ont illustré longtemps la scène française. Le fils a eu son moment de vogue ; mais il y a longtemps, très longtemps même, qu'il avait eu le chagrin de se voir survivre à lui-même.
« Jusque-là poursuit Crébillon, il n'y a rien à dire ; M. de Grimm se montre même bienveillant dans l'appréciation de mes livres ; mais il est très généreux quand il termine par ces mots : »
Les auditeurs se penchent tous au-dessus du revenant avec une curiosité de plus en plus vive.
M. Crébillon ne ressemblait guère a ses écrits: sa conversation n'était ni très facile, ni très piquante ; il faisait de longues phrases et les faisait avec prétention ; il portait ce caractère jusque dans l'intimité d s coteries où il vivait le plus habituellemen t. Les Collé, lesMonticourt, ses plus anciens amis, lui ont fait souvent la guerre sur l'extrême réserve et sur le grand air de décence et de dignité qui ne le quittait pas, môme dans leurs plus folles orgies.
« Clairon l Clairon ! s'écria le revenant, vous qui m'avez connu quand j écrivais les Égarements du cœur au temps où vous représentiez Vénus à l'Opérs, dites tout haut la vérité, n'étais-je pas un convive aimable après souper ? — Adorable dit la tragédienne en regardant des pieds à la tête cet étrange revenant. Vous faisiez moins de bruit que les autres ; vous les laissiez chanter et discuter : mais quand un joli mot, bien vif ou bien délicat, partait comme un coup de feu ou se répandait de bouche en bouche, on se disait tout de suite : Crébillon est donc ici ? — Allons, allons, dit madame de Geoffrin en prenant la main de Crébillon, vous êtes une vieille coquette ; tout le monde vous a rendu justice, on vous a lu et aimé dans votre temps. — Si M. Crébillon, dit Grimm en s'inclinant, trouve le loisir dans l'autre monde où il vit, de feuilleter mon journal, il reconnaîtra qu'en vingt endroits j'ai été de
l'avis de Sterne, de Garrick, de Fiedling, qui vous ont salué au premier rang des romanciers français. — N'en parlons plus. Seulement, puisque vous êtes, en votre qualité de journaliste, si bien au courant de toutce qui se passe, dites-moi si 1 abbé de Voisenon est toujours de ce monde. — Oh ! pour celui-ty, je réponds de son épitaphe ; il est mort l'an passé. — Pour la vingtième fois, dit Diderot *. — J'en suis fâché, car j'avais un • compte à régler avec lui. Il a fait aussi une oraison funèbre très irrévérencieuse, comme s'il eût parlé de quelque saint de sa connaissance et de son Église. »
Crébillon prend dans la basque de son habit la nouvelle édition des Anecdotes littéraires et critiques sur les auteurs les plus connus. 11 lit à haute voix :
Crébillon le père avait du génie et point d'esprit ; Crébillon le 'fils avait de l'esprit et point de génie.
Jusqu'ici, c'est à merveille, mais voyons un peu :
Il passait pour être insolent avec les femmes, sans avoir de quoi justifier cette insolence. Madame de Pompadour lui fil accorder, à la mort de son père, la pension de deux mille livres qu'il avait sur la cassette, et qui lui suffit pour passer sa vie à dire du mal des femmes et des grands sur le pavé de Paris**.
« Sur le pavé de Paris, entendez-vous ? — Ecoutez, Crébillon, dit madame Geoffrin, on n'a jamais rien compris à votre panière de vivre. On vous voyait tous les jours pendant six semaines ; quelquefois six années se passaient sans qu'on eût de vos nouvelles, excepté,
* On sait que l'abbé de Voisenon fut pendant soixante ans à l'article de la mort, comme on disait alors.
** La Beauvoisin ne s'est pas montrée plus aimab le pour Crébillon dans ses notes à la Bachaumont. « Pédant, vilain pédant, tu es si pédant, si sérieux, si sec, si composé , que je ne veux pas souper avec toi chez Monticourt. Tu n'es qu'un manche à balai galonné. » Mais ces lignes s'appliquent à Crébillon déjà âgé. Les Mémoires du temps, ceux de Marmontel entre autres, le représentent très aimable, très spirituel et très gai convive.
poursuivit-elle avec emphase, par vos approbations de censeur royal ! — Puisque vous n'êtes plus de ce monde, dit mademoiselle Clairon, vous pouvez nous dire ce que vous y faisiez autrefois. — C'est bien simple ou plutôt c'est bien extravagant. Mon père vivait comme Socrate, j'ai vécu comme Alcibiade ; mon père faisait de sombres tragédies, j'ai fait des romans couleur de rose. — Nous savons tout cela ; ce sont les détails qui nous manquent. — Allons, ne vous faites pas prier, pour une divagation de plus ou de moins, — Vous l'avez dit : la vie humaine est une divagation de la nature. — Point de phrases, dit mademoiselle Clairon, ou bien je prends la parole pour raconter moi-môme tout ce que je sais de curieux sur votre compte. »
Crébillon regarde la tragédienne, lui prend la main, et dit, avec un sourire de pastel effacé : « Je veux bien parler devant vous comme devant la bonne mère Geoffrin ; mais je suis effrayé par toutes ces grandes oreilles de l 'Encyclopédie qui sont là ouvertes à mes côtés ; Diderot et d'Alembert comprendraient-ils un mot à ce qu'ils appellent mon jargon ? — Est-ce que je n'ai pas écrit les Bijoux indiscrets ? s'écrie Diderot. — Est-ce que je ne suis pas le fils de madame de Tencin ? dit d'Alembert avec une expression mélancolique. — Eh bien donc, écoutez -moi si cela vous amuse. »
Quand tout le monde se fut placé en cercle devant la cheminée, Crébillon commença ainsi :
Je suis né : Voilà peut-être, comme dit mon ami Sterne, la seul chose dont je n'ai pas à douter ; je vins au monde sur la place Maubert, en 1707. Je me souviens que mes premiers amis furent des chiens, des chats et des corbeaux. Mon père fut mon maître ; aussi
je savais fumer avant de comprendre le grec. Crébillon le tragique avait aussi ses heures de folie. Il vivait tantôt comme un vrai gentilhomme, tantôt comme un vrai sage. J'ai vécu un peu comme lui.
J'ai toujours cultivé cette idée que l'originalité était la pierre de touche de tout esprit bien trempé. Il faut se persuader qu'en suivant les principes connus, on n'est jamais qu'un homme ordinaire ; que les hommes n'admirent que ce qui les frappe, et que la singularité seule produit cet effet sur eux. On ne peut donc être trop singulier, c'est-à-dire qu'on ne peut trop affecter de ne ressembler à personne, soit par les idées, soit par les façons. Un travers que l'on possède seul fait plus d'honneur qu'un mérite que Ton partage avec quelqu'un. Ceci vous explique pourquoi j'ai écrit des contes frivoles sous le toit même où mon père écrivait Catilina^
Diderot interrompit le conteur : « Monsieur Crébillon le Gai, vous êtes un grand philosophe. — Injure pour injure : vous en êtes un autre," Diderot ! Je continue : Vous savez trop l'histoire de mon père pour que je m'y arrête longtemps. Il eut le malheur de perdre ma mère après quelques années d'un mariage fort doux ; il ne se consola jamais. Madame de Villeneuve, trop célèbre par ses aventures galantes, alla s'installer chez lui pour le distraire de sa douleur ; elle y resta plus de trente années sans y parvenir. Mon père aimait les chiens, les chats et les corbeaux ; madame de Villeneuve n'était pour lui qu'une bête de plus. Dès qu'elle mit le pied à la maison, je m'en éloignai en toute hâte.
J'avais vingt ans, je ne savais presque rien de la vie, ja voulus tout apprendre à la fois. J'avais connu Pont-de-Veyle au foyer de la Comédie-Française, où je n'étais pas allé souvent. Il existait alors une petite académie formée de gentilshommes très amoureux des belles lettres et des filles d'Opéra. On y remarquait Maurepas, Caylus, Surgères, Voisenon, Monticourt et Pont-de-Veyle. Collé y avait été admis à cause de sa
gaietë, Duclos à cause de son esprit, Boucher -à cause de ses vierges ; on voulait bien m'admettre moi-même, parce que j'étais le Bis de mon père.
J'entrai donc dans le monde par une porte ouverte à deux battants. Je craignis d'abord les reproches de mon père; mais, à la première rencontre, il me félicita vivement sur ma réception à Y Académie de ces Messieurs; et, comme ce jour-là il avait de l'argent, il me donna vingt louis avec beaucoup de bonne grâce.
Vous avez oublié, ô grave d'Alembert î vous qui nous avez jugés sans nous entendre, quels étaient les travaux de celte académie qui ne m'a pas laissé le désir d'être de l'autre. Nous faisions des parades qui se jouaient dans les salons, surtout dans les salons des danseuses. Il nous est même arrivé de nous jouer nous-mêmes en plein vent sur les tréteaux de la foire. C'était, si je m'en souviens, dans le beau carnaval de 1730. Nous faisions en outre des couplets sur tous les événements grotesques, étranges, sérieux et bouffons, qui agitaient la France ; c'était une gazette rimée telle que l'entendait Scarron. De tout cet esprit, de toute cette gaieté, de toute cette licence, il n'est guère resté que ces fameux volumes qui ont pour titre le Recueil de ces Messieurs. Je vous demande s'il n'eût pas été sage de recueillir, pour les transmettre à la postérité, tous les travaux de notre académie, comme on fait pour l'Académie des Sciences. Et encore, à quoi bon transmettre les lourds mémoires des savants, quand la science du lendemain fait oublier la science de la veille, tandis que nos écrits étaient la dernière expression de la débauche de l'esprit français?
Ah ! c'était le beau temps ! il ne fallait alors pour triompher que dire trois fois à une femme qu'elle était jolie : dès la première elle vous croyait ; elle vous remerciait à la seconde ; assez communément à la troisième elle vous récompensait. C'était la punition,
Dans ce temps-là je portais fièrement ma figure de vingt ans. Il y a un portrait de Boucher * qui me repré-
sente dans toute la folie de la jeunesse. Certes, je n'étais pas beau comme l'Apollon de Phidias ; mais plus d'une femme me trouva plus aimable qu'une statue de Phidias. Je voulais suivre la carrière des lettres, j'avais même débuté par quelques contes frivoles. Je compris bientôt qu'avant d'écrire des romans il faut à toute force en faire ; on ne raconte bien les passions d'un autre qu'au souvenir des passions qui vous agitent encore le cœur.
Pour faire des romans avant d'en écrire, je me mis donc en campagne; tous les salons et tous les spectacles m'étaient ouverts. Je dois avouer, non pas à ma honte, que la première fois que je me trouvai en tête-à-tête avec tout le monde, je tremblai comme un écolier qui ne sait passa leçon.
Mais l'écolier passa maître à la seconde aventure. Au bout d'un an, j'avais toutes les belles coquettes sur les bras. J'en fus délivré par un ordre du liey tenant criminel, qui m'envoya à Vincennes, pour avoir écrit, sous le titre de VÉcumoir, un roman satirique contre le cardinal de Rohan, la Bulle Unigenitusel la Duchesse du Maine ; je ne demeurai pas longtemps dans cette prison qui était un palais pour les prisonniers, comme vous le savez tous.
Je revins habiter la rue Saint-André-des-Arts, je continuai à avoir belle et bonne compagnie : des gentilshommes ruinés vivant sur le prochain, et des comédiennes enrichies vivant avecdes gentilshommes ruinés. Mes amis commençaient à arriver à de hauts emplois ainsi que Surgères et Maurepas. Pour l'abbé de Voisenon, il doublait Favard à la Comédie Italienne, et avait de quoi payer les frais du culte.
On était en 1740; un jour, dans l'après-midi, j'écrivais ce fameux conte moral, intitulé le Sofa, lorsque mon valet de chambre me vint avertir qu'une dame voilée demandait à me voir. J'allai au-devant d'elle par pressentiment. « Mon Dieu ! monsieur, me dit-elle quand elle se fut assise sur le canapé de mon petit
salon, rien n'est plus simple, je viens en toute hâte de Londres pour vous offrir ma main* .
jQuoique habituée d'assez étranges aventures, j'a- .voue que je dus me montrer alors fort surpris. Heureusement la dame avait soulevé son voile ; j'avais pu juger qu'elle était belle, comme déjà j'avais remarqué sa grâce et sa distinction. «Madame, vous me voyez tout confondu par un pareil bonheur. Quoique le mariage ne soit pas dans mes habitudes permettez-moi de tomber à vos pieds et de baiser la main que vous daignez m'offrir. » En effet, je venais de me précipiter, tout éperdu, à genoux devant miss Stafford. « Mais, madame, m'expliquerez-vous?... — Rien n'est plus simple : j'étais libre de ma fortune, j'avais résolu de ne la donner qu'avec mon cœur. Mais à qui donner mon cœur ? J'ai attendu, j'ai cherché ; j'attendrais et je chercherais encore, si un de vos livres ne m'était tombé sous les yeux. Vous vous rappelez sans doute, car vous y avez mis tant de vous-même, les Egarements du cœur et de l'esprit^ livre délicieux qui n'a qu'un seul défaut, c'est que le cœur a trop d'esprit. J'ai commandé mes chevaux, après l'avoir relu vingt fois. Je me suis embarquée à Douvres, j'ai pris la poste à Calais ; je suis arrivée hier à Paris ; j'ai per-
* Selon les Souvenirs de la marquise de Créquy un jour il voit arriver une belle personne qui lui dit, entre autreschoses, qu'elle avait lu le Sofa ; qu'elle éprouvait pour lui, M. de CrébïRon l'auteur d'un si bel ouvrage et censeur royal, un sentiment d'admiration, d'estime et d'amour insurmontable ; qu'elle arrivait d'Angleterre exprès pour le demander en mariage, et qu'elle était la fille aînée de milord Staflbrd : ce qui était l'exacte vérité sur tous les points. Comme elle était fille majeure, elle devint milady Crébillon dans la quinzaine.
Ce n'est, dit Grimm, qu'après la mort de cette tendre héroïne qu'on a su les circonstances d'un mariage si romanesque ; voilà comme tout dans le monde n'est qu'heur et malheur. L'auteur d'un conte libertin inspire une belle passion à une grande dame qui veut bien franchir les mers pour venir le chercher, et l'amant de la nouvelle Héloise, de tous les amants le plus passionné, le plus fidèle, estréduit à épouser sa servante.
du lout un jour — car j'aurais dû vous voir hier, — à me reconnaître un peu et à vous trouver. Dieu merci, vous voilà tel que je vous rêvais: jeune, spirituel, distingué. »
Ainsi parla miss Stafford ; j'étais si peu préparé à une pareille aventure, que je ne savais que dire ; je regardais ses beaux yeux baignés de joie et d'amour. Tout autre à ma place se fui imaginé être la dupe de quelque aventurière sans cœur et sans argent ; pour moi, j'ai vu tout de suite que miss Stafford était bien miss Stafford, c'est-à-dire une des plus belles, une des plus riches, une des plus adorables filles de la Grande- Bretagne.
. Le mariage ne se fit qu'après six semaines d'attente; miss Stafford avait écrit à son père, qui- ne s'attendrit qu'à la cinquième ou la sixième lettre. Il finit par 3e laisser vaincre, non pas parce que j'avais écrit les Egarements du cœur et de V esprit, mais parce que j'étais fils de M. de Crébillon, gentilhomme de Bourgogne, membre de l'Académie française, auteur d'Electre et de lihadarnante.
Du reste, les six semaines d'attente ne furent pas du temps perdu; je passais toutes mes journées à l'hôtel de Londres, aux genoux de miss Stafford. Dès que son père eut répondu favorablement, elle .me pria de la conduire chez le mien. Jem'empressai de la lui amener. Croiriez-vous que ce brave homme, que j'ai toujours si profondément aimé, trouva, comme miss Stafford, que notre mariage était tout simple? Il est vrai qu'alors plus que jamais, mon père lisait les romans de La Calprenède, ou en imaginait dans le même goût. Il y avait quelqu'un de plus romanesque que miss Stafford, c'était Crébillon le Tragique. Moi, je croyais rêver ; j'avais beau voir, entendre, toucher miss Stafford, je ne voulais pas croire à mon bonheur. Aujourd'hui encore, c'est à peine si j'y crois ; parfois il me semble que c'est un roman que je n'ai pas eu le temps d'écrire. Vous vous doutez bien qu'alors je n'avais pas d'ar-
gent. Mes romans et mes contes se débitaient assez bien : on les réimprimait tous les ans, on les traduisait à l'étranger ; mais, grâce aux contrefaçons et à la mauvaise foi des libraires, j'avais à peine deux ou trois mille livres de revenu, c'est-à-dire de quoi vivre, à la condition de dîner en ville. L'abbé de Bernis, aujourd'hui cardinal, était alors dans le monde sur le même pied.
J'avertis miss Stafford de ma pauvreté; mais je n'eus garde de l'interroger sur sa fortune ; ce ne fut qu'à la lecture du contrat de mariage que j'en appris le chiffre : cent mille livres sterling I ce qui me sembla résumer les mines du Pérou et de Golconde. Mais miss Stafford, bientôt madame Crébillon, était bien plus belle encore qu'elle n'était riche.
Vous devez vous souvenir qu'à la nouvelle de ce mariage, tout Paris s'émut et leva la tête. J'aurais pu chercher le bonheur dans ces bruits des vanités mondaines : mais je compris qu'ici-bas il faut cacher son bonheur pour ne pas le perdre. L'amour aime l'ombre et le silence. Nous avons fui l'éclat du grand jour ; sans doute il se trouva alors des gens jaloux de moi parmi ces hauts dignitaires de l'État, qui voient avec terreur un homme d'esprit devenir millionnaire. Je reçus un matin une lettre ainsi conçue :
Nous, lieutenant de police, avertissons M. Claude Jolyot de Crébillon que, par arrêts du garde des sceaux, il nous a été ordonné de lui signifier un ordre d'exil, comme auteur d'un livre portant atteinte aux mœurs publiques, ayant pour titre: les Égarements du cœur et de V 'esprit. Défense est donc faite par ces présentes, au sieur Crébillon, de demeurer plus longtemps à Paris, la clémence du roi lui permettant d'ailleurs d'habiter telle province de France qu'il lui plaira choisir.
En vain, tout indigné de cette lettre, je courus chez mes amis et je demandai justice. Les plus dévoués craignirent un éclat fatal pour moi : ils me conseillèrent de partir en silence, m'assurant qu'au bout de quelques
mois je verrais la fia de cet exil si ridicule. Nous partîmes avec ma femme et lord Stafford pour l'Angleterre. J'étais d'ailleurs curieux d'étudier les hommes et les choses de ce pays. C'est à Londres que je connus Sterne, Fielding, Garrick, trois hommes célèbres qui m'ont toujours, depuis, gardé leur amitié. Après un séjour de près de deux ans, nous revînmes en France : je croyais avoir reconquis la liberté de vivre à Paris ; mais je fus averti que des ordres très sévères seraient exécutés contre moi.. Madame de Poinpadour, que Dieu ne l'exile pas là-haut ! trouvait mes romans trop licencieux. 11 fallut donc nous détourner de Paris ; nous allâmesdroit à Bourbonne-les-Bains, où mon beau-père désirait d'ailleurs passer la belle saison.
Vers le commencement de novembre, nous voyageâmes dans la Bourgogne, nous arrêtant dé ville en ville, visitant les églises et les curiosités, bien accueillis dans les châteaux du voisinage. Mon père était venu nous rejoindre à Dijon. En vain notre ami, le président de Brosse, mit en œuvre, pour nous rouvrir Paris, toutes ses hautes et puissantes amitiés. Il me fallut considérer comme une grâce le droit de vivre en Bourgogne.
Ma femme, en passant à Sens, six semaines auparavant, frappée vivement par la beauté imposante de la cathédrale, séduite par l'air de fête de certaines maisons perdues dans les arbres, s'était écriée avec un sourire de béatitude : « Ah! qu'on serait heureux de vivre ici ! » Quand je vis qu'il fallait à toute force se résigner à l'exil, j'emmenai à Sens madame de Crébillon. Durant cinq années, qui passèrent comme un songe, et qui pourtant ont effacé toutes les autres années de ma vie, nous fûmes heureux dans cette ville. Ma femme m'avait donné un fils, qui, comme elle , m'empêchait de m'apercevoir que j'étais exilé. Nous habitions une grande maison non loin de la cathédrale ; nous n'en sortions guère, le jardin nous permettait de longues et silencieuses promenades. Çà et là pourtant, ilm'arrivait de brûlants souvenirs de Paris. Je tendais mes
êloogle
bras vers ma vie passée, vers nos folles joies, nos brûlantes orgies : tant il est vrai que le bonheur, fût-ce le bonheur le plus grand, ne peut remplir le cœur de Phomme! La vie, c'est l'agitation, c'est le combat, c'est la lutte, c'est la défaite ou la victoire de chaque jour. Il n'y a que les fleurs et les arbres qui puissent vivre d'air et de soleil. Pour vous dire toute la vérité je m'étais laissé prendre par l'ennui, et ce ne fut qu'après avoir quitté Sens que je m'aperçus que j'aurais dû y rester toujours. J'y veux retourner un jour ; voilà trente ans que je me fais cette promesse ; maisqu'y retrouverai-je maintenant ?
Vous avez vu que jusqu'à présent, les Egarements du cœur et de l'esprit, après m'avoir donné une belle femme et une grande fortune, avaient provoqué contre moi une lettre d'exil. Croiriez- vous que l'auteur des Egarements du cœur et de l'esprit fut nommé censeur royal ? Contradiction des contradictions ! Faut-il s'en étonner ? nous vivions sous le règne des femmes*
Madame de Pompadour, que mes romans avaient d'abord effarouchée, m'appela à elle et me témoigna une confiance sans bornes. « Vous avez vu la marquise ? me dit un soir madame de Crébillon. — Elle est charmante, lui dis-je : cette femme-là aura toujours vingt ans. Quelle grâce, quel esprit, quelle séduction 1 » La fille de lord Stafford pâlit et repoussa ma main. « Quelle fantaisie vous prend donc? Vous figurez- vous que je vais devenir amoureux de madame de Pompadour ?
— Vous l'aimez déjà, me dit-elle d'une voix affaiblie.
— Vous êtes toujours romanesque, chère milady. Sachez-le bien : madame de Pompadour n'a fait que deux passions, son mari d'abord, le roi ensuite. — Qu'importe? dit-elle tristement ; vous allez à la cour, tout est perdu pour moi : n'en parlons plus. »
Je ne pris pas cela au sérieux ; je m'amusai même un peu des chagrins de madame de Crébillon. Peu de temps après, mon domestique vint, tout bouleversé, me trouvera l'imprimerie royale. « Monsieur, monsieur,
je ne sais comment,.. Madame de Crébillon... — Voyons, parle ! — Elle est partie en chaise de poste avec son fils. — Partie ! » Je courus à l'hôtel, où Ton me remit une lettre dont je n'ai pas oublié une ligne :
Adieu ! mais vous m'avez déjà oubliée. Le bonheur n'a qu'une saison. L'hiver est venu pour moi. Je pars avec mon fils. Peut-être reviendra-t-il à vous ; mais il reviendra seul. Je vous pardonne pour les joies si vives et si pures que vous m'avez données. Grâce à vous, j'ai réalisé le songe de ma jeunesse. J'ai été trop belle et trop aimée pour oser vieillir devant vous ; j'aime mieux vous laisser un souvenir digne du beau temps. La vie est un roman pour les poètes et pour les amoureux : vous avez été poète et amoureux ; maintenant vous êtes censeur royal, conseiller privé d'une reine de hasard, c'est fini. Adieu ; je ne vous dis pas où je vais, vous ne me suivriez pas ; d'ailleurs, le sais-je moimême ?
Anna Stafford.
Voilà mot à mot cette lettre étrange. Je l'ai pieusement conservée, je l'ai relue mille fois, quoique jô Peusse apprise par cœur ; mais, en la relisant, je croyais voir passer la pâle et triste femme que j'ai tant aimée.
Où était-elle allée ? Je courus en Angleterre ; je trouvai lord Stafford, qui n'avait pas vu sa fille et qui ne l'attendait pas. Pendant mon séjour en Angleterre, lord Stafford reçut une lettre de ma femme, datée de Paris : elle se plaignait, sans s'expliquer, d'une souffrance aiguë ; elle se plaignait surtout de la maladie de son enfant. Je repris la poste ; mais, de retour à Paris, ce fut en vain que j'essayai de découvrir la retraite de madame de Crébillon. Six mois après, un ami de lord Stafford vint m'avertir que j'avais perdu à la fois ma femme et mon fils. Je ne parvins jamais à savoir où ni comment était morte madame de Crébillon, car l'ami de lord Stafford ne savait rien de précis, et lord Stafford n'ayant presque pas survécu à sa fille, je ne pus interroger personne. Peut-être est-elle morte à Paris, tout, près de moi. Çà'a été peut-être en traversant la mer car elle a toujours pressenti qu'elle mourrait sur mer.
Que vous dirai-je de plus? Crébillon le Gai n'a plus été que Crébillon le Triste; j'ai pleuré ma femme, la plus adorée de toutes mes maîtresses ; vous savez le reste: on m'avait oublié ; j'ai tenté par quelques mauvais romans de revenir à la surface ; mais, hélas ! la Renommée est comme la Fortune, elle vous dépasse et ne vous attend plus. Mes amis sont tous morts peu à peu. Sans songer à me retirer du monde, je me suis aperçu, il y a quelques années, que j'étais seul à Paris comme un étranger. Il y avait bien encore quelques maisons comme la vôtre, bonne et vieille Geoffrin, où j'avais mes coudées franches ; mais que voulez-vous? je ne pouvais plus m'habituer aux nouveaux dieux qui s'élevaient chaque jour; on n'a qu'un temps ; mon temps est passé. Après tout, M. de Grimm, l'abbé de Voisenon et les autres, n'avaient-ils pas le droit d'écrire mon oraison funèbre? Je suis déjà mort; un peu plus, un peu moins, qu'importe? Adieu. Je retourne à mes chats*.
Je vous ai quelque peu ennuyés par ce récit, qui, du moins, vaut bien un de mes romans. Le roman qu'on a dans le cœur est toujours le meilleur ; on le raconte - quelquefois, mais on ne l'écrit jamais. Adieu.
Crébillon se leva, tout en baisant la main de sa vieille amie. « Allons, Clairon, embrassons-nous encore une fois. II y a trente ans, je vous aurais embrassée
* Crébillon le Tragique aimait beaucoup les chiens; Crébillon le Gai aimait beaucoup les chats; il a même aimé un rat, son compagnon de captivité à % Vincennes.
Les rats de l'Opéra auraient pu figurer dans le dictionnaire de Y Académie de ces Messieurs, car Crébillon comparait les danseuses à son rat de Vincennes, qui venait à toute heure grignoter dans sa main.
sans vous en demander la permission ; car, en ce beau temps, vous n'accordiez que ce qu'on vous prenait.... Messieurs les philosophes, profonds penseurs, esprits forts, prenez garde à vos œuvres. Il y a ici-bas un dernier ami qui vous console toujours, qui ne vous abandonne pas à l'heure suprême, qui vous fait aimer la sombre solitude du tombeau ; cet ami, c'est Dieu. — « Ainsi soit-il, » dit Diderot en s'inclinant.
L'ancien censeur royal s'éloigna sans dire un mot de plus ; un vieux domestique l'attendait dans l'antichambre, un vieux carrosse très avarié l'attendait dans la rue.
Cette apparition, très inattendue et si singulière, fît quelque bruit dans le monde littéraire. Mademoiselle Clairon, dix ans après, en parlait encore avec une impression très vive. Sans doute Crébillon ne vécut pas longtemps après cette visite ; cependant, comme je l'ai déjà dit, on n'a rien de certain sur l'époque de sa mort. Peut-être est-il retourné en Angleterre, peut-être est-il allé passer ses derniers jours dans les environs de Paris, peut-être a-t-il voulu revoir la cathédrale de Sens. Qu'importe ? Ce n'est point l'histoire de sa mort que nous voulions étudier ici.
Ses romans, vous ne les lisez plus. Ils sont, dans leur spirituel mensonge, l'expression bien vive et bien vraie d'une époque perdue par l'esprit. Crébillon avait étudié à l'école de Marivaux ; cependant on assure qu'il n'a écrit son premier conte que dans l'idée de parodier le marivaudage à la mode. S'il en est ainsi, il n'a bientôt réussi qu'à se parodier lui-même. Son vrai titre est d'avoir créé un genre ; c'est déjà beaucoup de créer un mauvais genre; en littérature. Les mœurs et les passions
freintes dans le Sofa n'ont sans doute existé que dans a société de ces Messieurs. Il y a là, comme dans tous les romans de Crébillon, plus de portraits et de sujets de fantaisie que de tableaux d'après nature ; mais on ne saurait nier toute la grâce, tout l'éclat, toute la finesse de touche de Crébillon. Peu de romanciers ont
écrit plus de vérités sur Pesprit du monde et sur le caractère des femmes. Sterne dit, dans ses lettres à Elisa : « Avant d'écrire, j'avais lu Rabelais et Crébillon. » N'est-ce pas un éloge qu'envierait plus d'un haut et puissant romancier moderne, dont on ne parlera plus dans cent ans?
D'ailleurs, au temps où Crébillon écrivait le Sofa tous les grands esprits écrivaient aux heures de médiânocheseur ce canapé-là. Voltaire signait ses contes libertins comme ses contes philosophiques ; Diderot signait les Bijoux indiscrets ; le grave président de Monttesquieu, qui n'avait pas voulu signer les Lettres persanes, signait le Temple de Guide ! Crébillon était né sous la Régence, au temps où l'esprit français manquait du sentiment de l'idéal, cette poésie de l'âme et de la nature qui élève les rêveurs au-dessus de tous ceux qui n'ont eu que de l'esprit.
Ce joli libertinage de Crébillon le Gai, cette trame folle si ingénieusement agrémentée de broderies philosophiques, ces propos de boudoir où les sages du Portique et de T Académie du xvin siècle ont plus d'une fois trouvé de quoi glaner, sans déroger à leur sagesse, n'est-ce pas comme un dernier relief de ces festins de la courtisane grecque, où Alcibiade ouvrait, sans y prétendre, de nouveaux horizons à Socrate? En parcourant : Ah ! quel conte ou les Lettres athéniennes Platon eût eu grand'peine à cacher son sourire : Aris~ tippe, plus sincère n'aurait pas ménagé la louange, et Pyrrhon, le plus prudent de tous, s'en serait rapporté pour conclure, aux avis du sceptique Shaabaham.