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LA JEUNESSE DE JEAN-JACQUES

N'est-il pas curieux de traverser à vol d'oiseau la jeunesse de ceux qui deviennent des hommes ? De cueillir avec Bonaparte, en attendant Marengo, le Code civil et Sainte-Hélène, les cerises dont mademoiselle du Colombier s'est fait des pendants d'oreilles? De secouer aveè Jean-Jacques, en attendant la Nouvelle Hé lois e et la Profession de foi du Vicaire savoyard, le cerisier sous lequel mademoiselle Galley ouvrait ses lèvres de dix-sept ans ?

Entrons donc, et de plain-pied, dans les Juvenilia de Jean-Jacques.

Le même jour qui vit naître Jean-Jacques vit mourir sa mère ; comme Voltaire, il était, né mourant ; sou père, horloger comme tous les Genevois, était un boa

citoyen qui aimait les belles filles et qui ne se préoccupait pas beaucoup de ses enfants. Jean-Jacques avait un frère qui disparut de la maison paternelle et qui ne fut jamais retrouvé, parce qu'on ne le chercha jamais. Quant à Jean-Jacques, son père lui-même lui ouvrit, par son exemple, le chemin de la jeunesse vagabondé. Jean-Jacques commença à lire dans Plutarque. Ce fut sa seule école sérieuse. Non, la vraie école de Jean-Jacques, ce fut la femme; et on peut dire qu'il s'est toujours souvenu de son maître d'école. La femme tient toute la place dans sa vie et dans ses livres, même quand elle n'y est pas. Depuis le poète du Cantiques des cantiques, qui'donc, à part le Tasse, un autre fou de génie, qui donc a imprégné son style d'un plus vif sentiment de volupté ? C'est le panthéisme de l'amour, qui étreint du même bras l'idéal et la vérité. Donc Jean- Jacques apprit la vie en vivant. Ilétudia peu parce qu'il courut beaucoup, allant d'un métier à un autre, de mademoiselle Lambercier à mademoiselle de Vulson ; de celleci à mademoiselle Goton. Enfin Jean-Jacques passa à l'école de madame de Warens. Il avait lu beaucoup de romans * ; il voulut faire le sien.

Cependant Jean-Jacques, qui ne voulait rien faire si ce n'est des romans, n'avait pas de quoi vivre en se croisant les bras ; il raconte tout haut son enfance, quelques polissonneries qui feraient rebrousser chemin h la plume la plus décidée. Mais la plume de Jean- Jacques pouvait tout écrire. L'horreur du travail lui donna des habitudes de lazzaronne. Espérant trouver du pain en changeant de religion, il se présenta chez un bon curé qui n'était pas éloquent, mais qui lisait

* c Mon père et moi, dit Jean-Jacques dans les Contenions, ne pouvions jamais nous quitter qu'à la fin du volume, et nous passions les nuits, lisant tour à tour. Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux: € AHsns nous coucher ; je suis pi us enfant que toi. » Plus enfant que Jean- Jacques ! plus enfant que celui qui disait : « Il y a toujours eu de l'enfant en moi, et je sens que « je mourrai enfant. »

son bréviaire en buvant du vin de Bourgogne. Jean- Jacques se laissa convertir au vin de Bourgogne*. « Monsieur le curé, dit-il après la première bouteille, je commence à croire à la présence réelle. » Le bon curé pensa qu'il lui faudrait trop de temps et trop de vin de Frangi pour lui faire croire à la grâce efficace. Il envoya Jean-Jacques à madame de Warens, sa«plus ardente néophyte. Voilà Jean -Jacques en route pour Annecy. En arrivant, il ne savait plus pourquoi il était venu. Il rencontra madame de Warens qui allait aux vêpres ; il croyait voir une dévote tout encapuchonnée de noir et de gris ; que voit-il ? une femme charmante qui lui sourit avec des dents de perle, avec des lèvres de pourpre, avec des yeux d'azur. C'en est fait de mademoiselle Goton : Roueseau tombe éperdument amoureux de madame de Warens.

Madame de Warens, c'est la vraie femme à Jean-Jacques ; c'est le même enthousiasme, la même folie, le même amour du bien et du mal, le même désordre de tête et de cœur.

Cependant madame de Warens qui trouvait Jean- Jacques trop jeune pour s'occuper de sa conversion, l'envoya, pour cette œuvre, à l'hospice des catéchumènes de Turin, où la cérémonie de son baptême se fit en grande pompe. Après l'abjuration, après des amitiés socratiques où le jeune Alcibiade ne trouva pas son compte, les frères de l'hospice lui donnèrent vingt francs et le mirent à la porte. Il avait espéré que le bruit de sa conversion le rendrait célèbre et ferait sa fortune; mais il retomba du haut de son orgueil.

Il était toujours amoureux de madame de Warens, mais il s'enflamma pour madame Bazi le, Il se jeta à ses pieds. Elle l'attendait là, espérant qu'il ne s'arrêterait pas en si bon chemin ; mais Jean- Jacques ne fit pas un pas de plus, parce qu'il ne savait pas le chemin. Jean-Jacques, qui n'était pas encore philosophe, s'imagina que toutes les femmes étaient les maîtresses d'écoles de l'amour, et qu'elles enseignaient l'alphabet de

la volupté à leurs soupirants. Mais fut-il jamais assez philosophe pour savoir qu'une femme ne se donne qu'à celui qui la prend ? M. Bazile fit , envoler les amours à leur première chanson. Cependant Rousseau ne payait pas son hôtesse; cette femme eut assez de crédit pour le placer comme laquais chez la comtesse de Vereellis, une madame de Sévigné manuscrite. Je ne dirai pas l'histoire du ruban, parce que ce n'était pas un ruban ; peut-être la pauvre fille accusée mourut-elle de douleur ou de chagrin ; mais Jean-Jacques garda sa bonne réputation, et passa, toujours en qualité de laquais, de la maison Vercellis à la maison de Solar, où il devint éperdument amoureux de mademoiselle de Breil, laquelle eut un jour la- bonté de lui demander à boire. Jean-Jacques, tout hors de lui, répandit sur sa robe la moitié du verre ; ils rougirent tous deux de cette galanterie, mais ce fut toute l'histoire. Rousseau, d'ailleurs, y gagna quelque chose, ce fut de ne plus servir à table. On le mit aux écritures ; mais il fallut bientôt le mettre à la porte, cet enfant prodigue pour qui on ne tua jamais le veau gras.

Jean Jacques, né libre et fier, ne passa ses meilleurs jours que dans la servitude, tantôt laquais de grande maison, tantôt serviteur de sa servante. Il avait d'ailleurs un secret penchant pour la domesticité fainéante qui fait ses quatre repas et n'a souci que de bien vivre. Seulement, il aurait voulu choisir ses maîtres. « Si Fénelon vivait, vous seriez catholique, lui disait Bernardin de Saint- Pierre. — Oh 1 si Fénelon vivait, s'écria Rousseau avec enthousiasme, je chercherais à être son laquaîs pour m'éviter d'être son valet de chambre. »

Jean-Jacques était plutôt un mendiant espagnol qu'un républicain de Genève.

Il retourna chez madame de Warens, dans le jardin

de cette Armide revenue des combats, qui cherchait à

perpétuer sa jeunesse dans la jeunesse de ses amoureux.

Un matin, il sort avant le jour pour saluer l'aurore;

au lieu d'une aurore, il en voit deux, c'est-à-dire qu'il

vît deux demoiselles de seize à dix-sept ans à cheval devant un ruisseau, ne sachant comment passer butre. Rousseau pense que c'est -sa destinée qui passe par là. Le voilà qui se met dans l'eau et fait passer les demoiselles. « Où allez- vous? dit Jean-Jacques, soudainement amoureux de Tune ou de l'autre, ilne sait laquelle des deux. —Où nous allons? là-bas à la métairie, si vous vous voulez venir avec nous. » Et voilà Rousseau qui poursuit l'aventure, monté en croupe derrière la plus jeune, ne sachant pas comment on se conduit en croupe. « Telle femme qui lira ceci me souffletterait volontiers, » dit-il dans ses Confessions. 11 passa à la métairie la plus poétique* la plus fraîche, la plus souriante journée du monde. C'était dans la saison des cerises. Il se contenta d'en cueillir pour les jeunes filles, et non d'en semer sur leurs joues à pleines lèvres. « Mademoiselle Galley, avançant son tablier, et reculant la tête, se présentait si bien, et je visai si juste, que je lui fis tomber un bouquet dans le sein. » Et il se disait : « Ah ! si mes lèvres étaient des oerises, comme je les leur jetterais !» Eh ! oui, tes lèvres étaient des "cerises, et il fallait les leur jeter *.

Ces belles coureuses de* champs qui cherchaient, comme Jean-Jacques, le fruit défendu, lui ont apparu comme les visions de sa jeunesse. Il ne les a jamais revues **. philosophe 1 Ces deux belles matineuses -ont été deux muses qui ont répandu pour jamais les "magies amoureuses dans son imagination. Il allait, ce jour-là, de Tune à l'autre, s'enivrant au sourire de celle-ci comme au regard de celle-là, trouvant la première plus belle et la seconde plus jolie, voulant vivre

* Quel tableau pour Eizen, Greuze et Fragonard, qui Tout tous peint avant de lire les Confessions ! Gavarni et Baron n'ont pas réussi ce tableau comme Jean-Jacques lui-même. Gavarni est trop de son temps, et Baron, qui est un peu du temps de Jean-Jacques, n'a pas osé aborder de face le sein de mademoiselle Gàlley : il a tourné la difficulté en lui faisant tourner le dos.

** Orlando et Rosalinde se sont assis sous ces branches chargées de pourpre odorante, dans la forêt de Comme il vous plaira.

avec l'une et voulant mourir avec l'autre. Jean- Jacques ! Jean Jacques î le plus fragile entre les plus fragiles ! que n'es-tu toujours resté sur ce cerisier de la science? C'était là le contrat social qu'il fallait signer.

De ces fraîches aubes de l'amour, Rousseau retomba, à une autre demoiselle Goton, femme de chambre de madame de Warens, près de laquelle il passa tout une nuit sans lui chanter la chanson Réveillez-vous belle endormie :

Il voyage beaucoup, mais comme un oiseau effarouché qui revient toujours au nid. Le nid, c'était la maison de madame de Warens.

Cependant, jusque-là Jean- Jacques n'était qu'un amoureux platonique... Madame de Warens, qui était une femme savante, l'initia au culte de Vénus Aphrodite. Madame de Warens n'y regardait pas de si près, elle avait déjà fait cela pour Claude Anet, celui qui taillait chez elle l'ifet le chèvrefeuille. Ils furent tous les trois heureux, comme si l'un était le mari et l'autre l'amant. Sera-t-il beaucoup pardonné à madame de Warens, qui n'a pas beaucoup aimé, mais qui s'est confessée par la bouche de Jean-Jacques ? Claude Anet mourut; Rousseau, qui n'était heureux qu'à demi, le devint tout à fait. Il s'établit aux Charmettes avec madame de Warens, comme il se fût établi chez lui ; mais n'avait-il pas déjà pris l'habitude de vivre aux dépens de son prochain, copame si la terre du bon Dieu était une hôtellerie toujours ouverte, bonne table et bon lit?

Ah ! les Charmettes ! les Charmettes. Qui n'a traversé une fois dans sa jeunesse ce paradis retrouvé, ce paradis perdu ? Qui n'a soulevé, en pleurant d'amour, la chevelure d'Armide ? Qui n'a doucement cueilli la pervenche aux pieds de madame de Warens ?

Quoique aux Charmettes, Rousseau désira aller ailleurs ; l'homme est ainsi fait : Dieu lui a mis le ciel sur la terre, et il ne sait pas s'y acclimater. Rousseau courut un peu le pays, ouvrant des parenthèses dans

son amour le plus sérieux ; par exemple, il trouva une autre femme savante, madame de Larnage, un tome second au livre de la volupté, ce qui ne l'empêcha pas de s'affoler de mademoiselle de Larnage. Déjà malade imaginaire de cette maladie qui Ta tué aprùs avoir tué l'amitié dans son cœur, il était parti pour aller se faire guérir à Montpellier d'un polype qu'il n'avait pas. C'était le commencement de l'abîme. Quand les médecins l'eurent renvoyé aux Charmettes, c'ei\était fait de son bonheur. Au lieu de le retrouver sur le seuil, il y trouva un perruquier qui coiffait et décoiffait madame de Warens. «Et moi?» lui dit Rousseau. Madame de Warens lui rappela Claude Anet. Nous nous aimions tous trois: que nous étions heureux. Mais Jean-Jacques monta sur son orgueil. Choisis, si tu Poses. Et elle choisit le perruquier.

Rousseau, inconsolable, partit pour Lyon, où il fut placé chez le frère du fameux abbé de Mably, comme gouverneur des enfants et comme sommelier. Le gouverneur ne fit pas grand'chose des enfants, mais il fit beaucoup d'honneur au vin ; il en volait de temps en temps une fine bouteille qu'il buvait en secret : car il faut lui rendre cette justice, qu'il n'apprit pas à boire à ses élèves.

Après quoi il retourna une dernière fois aux Charmettes. « Je venais rechercher le passé, qui n'y était plus. » Jean Jacques ne voulut pas vivre en étranger dans la maison dont il avait été Penfant, près de ce cœur dont les battements avaient marqué les belles heures de sa jeunesse. Il partit pour Paris, où il devint amoureux comme toujours. Jean-Jacques sembla suivre le conseil de madame de Montmorin à son fils. » Je ne vous recommande qu'une chose, c'est d'être amoureux de toutes les femmes.

Mais nous sommes au bout de la préface, préface légère d'un livre grave, porte dérobée d'un monument orgueilleux et grandiose, poésie pittoresque et famillière d'un philosophe altier qui disaitque l'homme

est un animal raisonnable, et qui le voulait prouver par toutes les folies de sa vie ; qui était républicain, et qui fuyait son pays, gouverné par une république, pour vivre dans un royaume despotique ; qui écrivait un admirable livre sur l'éducation, et qui mettait tous ses enfants à l'hôpital ; qui était né artiste, et qui voulait , comme Lycurgue et comme Platon, bannir les arts de son pays* ; qui cherchait son chemin en contemplant le ciel aux routes infinies, et qui, comme .l'astrologue, se laissait choir dans un puits ; qui prêchait l'amour des hommes, et qui ne cherchait que la solitude ; qui savait que la gloire ne vaut pas un Muet cueilli dans les blés, et qui ne travaillait que pour son orgueil ; qui cherchait la vérité, et qui ne vivait que du mensonge ** ; qui écrivait contre les femmes et qui déchirait à leurs pieds les plus belles pages de son livre.

Si Jean-Jacques n'eût pas répandu sur l'histoire de sa jeunesse toutes les féeries de l'imagination colorant

*Hobbes et Jean-Jacques sont aux deux bouts du monde par leur philosophie, l'un avec sa foi en la nature primitive, l'autre avec sa croyance en la civilisation. Ni l'un ni l'autre n'ont tort, mais ni l'un ni l'autre n'ont raison.

** Voisenon a mieux dit que moi les contradictions de Jean- Jacques. « Jean-Jacques est un fou à part ; c'est un encyclopédiste qui a fait une secte différente de sa secte fondamentale, comme Ali en a fait une différente de celle de Mahomet ; c'est un martyr de lamour-propre mal entendu. 11 a trouvé son vrai talent, qui est celui des inconséquences, des paradoxes et des contradictions. Il est né protestant, il s'est fait catholique; il est redevenu protestant, et a dit du mal de Jésus-Christ. H a soutenu que les lettres et les sciences corrompaient le cœur de Thomme, il s'y est totalement livré ; il a avancé qu'il n'y avait pas de musique en France, il a fait un opéra en musique très française . Singe de Diogène il a fait étalage de son aversion pour les grands seigneurs, et s'est retiré chez le maréchal de Luxembourg ; il a écrit une lettre contre larchevêque de Paris et s'est fait décréter par le parlement. Il a fondé le gouvernement monarchique et s'est fait chasser de la république ; enfin, il s'est réfugié en Angleterre, où il mourra de dépit, si on lui joue le tour de ne le pas tourmenter. »

la vérité, toutes les grâces charmeresse3 et toutes les éloquences passionnées d'un style imprégné de senteurs alpestres, cette histoire serait bonne pour les antichambres. Telle qu'elle est, elle séduit tous les grands esprits. Le style n'est pas l'homme ; mais le style fait le livre.

La jeunesse de Jean-Jacques, c'est là tout son roman.

Les romans qu'il n'a pas vécu ne sont pas si dangereux que le croyait ce beau déclamateur. C'est du roman de sa vie qu'il aurait dû dire: « Toute fille qui ouvrira ce livre sera perdue. » Quant à la Nouvelle Héloïse, elle ne perdra que les filles des professeurs de rhétorique. Il n'y a pas de nouvelle Héloïse, il y a l'ancienne Héloïse, dont un seul cri trahit plus les grandeurs éternelles de la passionque tous les bavardages de cette précieuse ridicule qui s'appelle Julie d'Étanges.

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