‹ Louis XVChapitre 42 sur 46 · MADEMOISELLE GAUSSIN · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE GAUSSIN

Mademoiselle Gaussin ne pouvait pas se prévaloir de son blason comme mademoiselle de Camargo, qui étalait ses jupes en s'écriant : « Trente-six quartiers ! » En effet, voici l'histoire de la naissance de mademoiselle Gaussin : Le comédien Baron avait un carrosse et un château. Il avait ramené de son château, pour conduire son carrosse, un grand diable de Bourguignon haut en couleur, vif et gai comme un couteau Chambertin, sentant son cru à vingt pas à la ronde.

Ce grand coquin de cocher, quand il se vit sur un trône doré au gouvernail de deux rosses harnachées comme des chevaux de race, se mit en tête de conter des gaillardises à toutes les Margots de son voisinage. Comme le drôle avait des allures cavalières, il tourna la tête à toute une phalange de cuisinières. Baron ne montait pas une seule fois en carrosse sans trouver près des chevaux, quelle que fût l'heure, en allant à la comédie comme en revenant de la comédie, quelque sentimentale laveuse de vaisselle en colloque élégiaque avec son coquin de cocher. « De quoi se mêle cette, canaille? disait Baron. Apprenez donc la passion humaine dans Corneille, dans Molière et dans Racine ! A la fin vous n'en saurez pas autant qu'un cocher et qu'une cuisinière qui se donnent une accolade. »

Les hauts faits de ce cocher se répandirent de proche en proche ; on en jasa beaucoup à la Comédie- Française, parce que ces demoiselles avaient toutes une servante affolée de ce don Juan bourguignon. Un soir, mademoiselle Lecouvreur s'approcha mystérieusement de Baron, et lui dit : « J'ai une réparation à vous demander : ma cuisinière, une vertu romaine, a été séduite par votre cocher, qui menace de la laisser là avec son enfant, car la pauvre fille accouchera ces jours ci. Je vous avertis que si vous ne forcez pas Antoine à épouser Jeanne, je vous forcerai à reconnaître l'enfant. — A reconnaître l'enfant ! s'écria Baron en riant. Je n'ai jamais signé mes œuvres, je ne veux pas revendiquer celles des autres; mais puisque ce coquin a été coupable, il expiera son crime. Du reste, on n'a pas besoin de lui dire que quand le vin est versé il faut le boire. — Il n'y a que les comédiens, dit mademoiselle Lecouvreur, pour faire respecter la vertu : le théâtre est l'école des mœurs. Pour couronner l'œuvre, Baron, tu seras parrain de l'enfant. — Et toi la marraine, » dit Baron.

Et voilà l'origine de mademoiselle Gaussin.

Le cocher de Baron s'appelait Antoine Gaussin, la cuisinière de mademoiselle Lecouvreur se nommait Jeanne Pollet ; mademoiselle Gaussin eut les prénoms de Jeanne-Calherine-Marie-Madeleine. Ce fut celui de Madeleine qu'elle choisit plus tard, parce qu'elle voulait beaucoup aimer.

Les tableaux vivants ou les tableaux parlants ne sont pas, on le sait, d'une création moderne ; les courtisanes de l'antiquité païenne avaient appris, dans les ateliers des peintres et des sculpteurs, à représenter les banquets et les ftHes de l'Olympe. On les voyait sur les places pubiques d'Athènes et de Sicyone, sous la figure visible de Vénus ou de Diane, des Heures ou des Grâces, lutter avec l'œuvre des peintres ou des sculpteurs. Dans l'antiquité hébraïque, ne voit-on pas à la cour de David et de Salomon, apparaître ces

symboles vivants ? Quand la reine de Saba vint à Je- . . Tusalem, elle avait toute une phalange de jeunes filles chastement vêtues de l'air du temps, qui représentèrent devant Salomon les visions de la reine du soleil.

Mademoiselle Gaussin se révéla dans les Tableaux anacréontiques; il y avait tant d'expression dans ses yeux et dans sa bouche, elle possédait à un si haut degré l'art des contrastes ^et des nuances, elle avait tant de grâces adorables pour incliner la tête, pour poser le pied, pour soulever la main, pour dénouer et répandre sa chevelure comme un flot d'or sur le marbre frissonnant de son épaule ou la neige empourprée de son sein, que les spectateurs tout émerveillés voyaient en elle Vénus, Junon, Diane, Daphné, Terpsichore, et jamais Madeleine Gaussin.

Ce qui lui faisait dire plus tard, quand on lui reprochait ses débuts un peu décolletés, qu'elle ne s'était jamais montrée elle-même au public.

Elle passait tout entière avec la foi de l'artiste dans le symbole qu'elle représentait. Quand mademoiselle Rachel joue Hermione, qui songe à mademoiselle Rachel ? La tragédienne a disparu sous la femme furieuse, plus jalouse que la panthère. Ainsi mademoiselle Gaussin voilait sa nudité en montrant au spectateur l'épaule altière de Junon, le sein amoureux de Vénus et le flanc chaste de Diane.

Mademoiselle Gaussin était comme cette Suzanne de Santerre qui, pour se cacher aux yeux des deux vieillards, se découvre devant le spectateur. Dans ce tableau, comme disait Diderot, Suzanne est chaste, elle ne sait pas que le public la regarde. Pareillement, mademoiselle Gaussin se cachait par la métamorphose *.

Elle commença, selon la coutume du temps, par

* M. d'Auberval, dans le discours de clôture qu'il adressa au ' public en 1765, rappela les tableaux anacréontiques de mademoiselle Gaussin : « Ses yeux, dit-il, parlaient à Pâme : l'amour semblait l'avoir fait naître pour prouver que la volupté n*a pas de parure plus provocante que la naïveté, »

courir la province ; l'histoire ne dit pas ce qu'elle fit de son cœur dans ses pérégrinations printanières : Une s'est pas rencontré, comme pour mademoiselle Clairon, quelque indiscret amant pour éditer ses premières aventures. « -

Les comédiennes ne courent pas la province sans déchirer aux buisscfhs leur robe de lin ; mais comme, après tout, Madeleine Gaussin n'est pas une sainte du calendrier, je n'ai pas à faire l'apologie de ses vertus. Ce qui est hors de doute, c'est que, le 28 avril 1731. quand elle débuta à la Comédie- Française, elle connaissait à fond la science du cœur. Elle avait été à l'école du sentiment, de la jalousie, de la fureur: elle faisait résonner sous son jeu toute la gamme des passions:

Elle avait passé par les joies inûnies, par les tendresses ineffables, par les douleurs sauvages de l'amour. Nulle, au théâtre, n'était plus variée, plus légère et plus profonde, plus folle et plus méditative ; elle éclatait en gaieté et elle fondait en larmes. Aussi on peut dire sans hyperbole que dix années durant tout Paris fut amoureux d'elle : gens de cour et gens d'église, bourgeois et robins, hommes d'épée et hommes de plume se laissaient prendreà cette expansion vibrante et attendrie.

M. de Voltaire, Voltaire lui-même, s'inscrivit sur la première page du Livre d'or de mademoiselle Gaussin; il lui donna le rôle de Zaïre, ce qui fut une des meilleures inspirations de sa tragédie. Aussi, après la première représentation, Voltaire écrivit une épître à la tragédienne :

Jeune Gaussin, Zaïre est ton ouvrage, Il est à toi, puisque tu l'embellis \

* Dans un exemplaire de Zaïre, j'ai lu ce dizain fantasque écrit de la main du poète :

Non, le prophète de la Mecque Dana son sérail n'a jamais eu Si gentille Arabesque ou Greeque,

Je ne dirai pas toute celte épître. On connaît ces madrigaux, qui ne sont pas de la poésie, mais qui sont de l'esprit. Voltaire écrivait cela sur des genoux impatients, dans le style chiffonné des grâces du temps.

Après Zaïre, ce fut Alzire. Seconde édition, revue, corrigée et augmentée du madrigal :

Ce n'est pas moi qu'on applaudit, C'est vous qu'on aime et qu'on admire.

Ce n'est pas moi qu'on applaudit ! Cependant si on avait dit à Voltaire*- que C'était là une parole de l'Évangile I Celui qui écrit pour le théâtre pourrait toujours dire au comédien, quand le comédien lui donne son âme, de signer aussi la pièce, à moins que celui qui écrit pour le théâtre ne se nomme Molière.

Ce fut surtout dans le rôle d'Inès, cette célèbre tragédie de La Mothe, que Voltaire voulait mettre en vers, que mademoiselle Gaussin révéla la poésie passionnée et expressive de son jeu. On se rappelle le vers célèbre :

Tout Paris pour Inès a les yeux de don Pèdre

Mademoiselle Gaussin ayant été peinte par Tourniôres dans ce rôle si émouvant, La Mothe fit inscrire ce ver s sur le cadre en lettres d'or.

A ses débuts, elle fut poursuivie par tout ce qui restait de roués de la Régence. Richelieu, qui avait paraphrasé le vers de Boileau :

La femme est une esclave, et ne doit qu'obéir,

Richelieu, habitué à la conquête sur un plus haut théâtre, lut très surpris et très irrité de voir la porte de mademoiselle Gaussin se fermer devant lui. Il jura de se venger sur une femme de la cour.

Son œil noir, tendre et bien fendu, Sa voix et sa grâce intrinsèque Ont mon courage défendu Contre l'auditeur qui rebèque; Mais quand Vauditeur morfondu L'aura dans sa bibliothèque, Tout mon honneur, sera perdu.

Or, pourquoi la porte de mademoiselle Gaussin se fermait-elle devant ce héros de ruelles, qui ne gagna jamais de batailles qu'avec M. de Cupidon ? C'est que Madeleine Gaussin n'avait plus qu'un amant à la fois. Et quel était celui qui défendit la place, quand le maréchal de Richelieu y mit le siège? Un brave garçon, nommé Bagnole, qui n'avait pas le sou, mais qui pouvait rendre des points au maréchal sur les choses du cœur.

Voici toute cette histoire : Un matin, sa fille de chambre lui apporta dans son lit, avec son chocolat et ses nouvelles à la main, une lettre écrite dans ce beau style :

Mademoiselle,

Je suis un pauvre écolier en droit, que vos yeux ont à jamais perdu. Il faut que j'aille me jeter à vos pieds et y mourir. Je vous ai vue hier dans Zaïre. Vous êtes si belle, que je n'ai pas entendu un mot. Cette nuit, je la passe à rôder sous vos fenêtre sans savoir le temps qu'il fait. De grâce, faites-moi vivre ou faites moi mourir. Votre laquais ne veut pas me laisser entrer. Je ne veux pas faire antichambre. Donnez des ordres pour que j'aille jusqu'à vous. En me* voyant si bête ou si sublime dans ma folie vous aurez des larmes ou un éclat de rire, ma vie ou ma mort.

Bagnole.

Mademoiselle Gaussin relut trois fois cette lettre. « C'est un fou », dit-elle. Et elle sonna. « Jacquelinette! — Mademoiselle — Qu'est-ce que cela veut dire ? » Jacquelinette se mit à rire. « Ah ! mademoiselle, celuilà vous fera tourner la tête, mais de l'autre côté. — Il est donc laid ? — Oh ! que nenni ! mais il est équipé ! c'est à mourir de rire. Il est déjà venu trois ou quatre fois comme si nous nous levions avec le soleil. — Sa lettre est bien jolie. —S'il revient, que lui dirons-nous? Tu lui diras qu'il m'en écrive d'autres. »

Bagnole revint. Il eut beau faire du tapage à la porte,

il n'entra pas. Il se mit en sentinelle au bas de l'escalier, pour surprendre au passage la comédienne ; mais à midi, comme elle ne descendait pas, il entra au café Procope pour lui écrire une seconde lettre- Pendant qu'il écrivait, elle sortit. Ce jour-là elle joua dans VOracle. Dans l'entr'acte, comme elle recueillait des bouquets et des compliments au foyer, Bagnole, plus fou encore que la veille, accourant à elle, se jeta à ses pieds, après avoir renversé Pont-de-Veyle sur son passage.

Il y avait vingt-cinq personnes au foyer. Tout à sa .passion, il ne vit que Madeleine Gaussin, et lui dit d'une voix émue, agenouillé devant elle : « Je vous aime et je vous le dirai partout. » Mademoiselle Gaussin voulut se lever et s'enfuir, mais il la retint par le bras. Un jeune homme, le marquis d'Imécourt, l'apostropha vertement et voulut le séparer violemment de la comédienne ; mais Bagnole tint bon.

Mademoiselle Gaussin, d'ailleurs, toute courroucée qu'elle était par cette manière de vivre, ou plutôt par cette manière d'aimer, avait remarqué la figure de l'écolier en droit. C'était une belle figure, très pâle et très expressive: l'âmey rayonnait Une fleur de jeunesse "et de poésie y répandait une auréole. « Savez-vous qu'il a une tête charmante ? dit la comédienne au marquis d'Imécourt* qui était son amant du lendemain. — Ma foi ! dit celui-ci, je m'en lave les mains, » et lâcha Bagnole.

En ce moment, les soldats de garde à la Comédiefrançaise vinrent pour le saisir. Sous le charme pénétrant d'un regard attendri de mademoiselle Gaussin, il se laissa conduire comme un homme ivre à la caserne du Luxembourg. Il demanda son père : c'était un cabaretier de la Râpée ; croyant que son fils était fou ou qu'il se disposait aux folies de l'Enfant, il le conduisit à Saint-Lazare avec la force armée.

Mais, le lendemain, l'amoureux s'envola par une fenêtre et courut à la Comédie-Française, Il attendit

cette fois que mademoiselle Gaussin vint à passer. Quand elle descendit de son phaéton, il se jeta encore à ses pieds. «J'ai voulu vous revoir, » lui dit-il avec passion. Et lui montrant un poignard : « Mais ne vous impatientez pas, tout à l'heure tout sera fini. — Vous êtes un enfant, lui dit-elle en lui prenant la main pour lui prendre le poignard; relevez-vous et ne mourez pas. Je ne suis pas cruelle jusque-là. S'il faut que je vous aime, eh ! bien je vous aimerai ! »

Le pauvre Bagnole eut une joie si inespérée d'ententendre ces paroles, ou plutôt cette belle voix qui venait de s'attendrir pour lui, qu'il tomba évanoui sur le pavé. Madeleine Gaussin appela son laquais, tout en soulevant la tête de Bagnole. Le laquais le prit dans ses bras et le transporta au café Procope, où mademoiselle Gaussin entra elle-même. Il y avait là Piron et Boissy. On fit cercle autour de la comédienne, qui raconta avec toute sa naïve simplicité la folie de l'écolier en droit. Piron, qui n'avait pas encore été amoureux, s'approcha du jeune homme et le salua avec respect. « Les gens des académies, dit-il à Boissy, saluent la Sagesse, qui est stérile ; je fais comme Érasme, je salue la Folie, qui va où la mène son cœur.

Bagnole, qui revenait à lui, ouvrait des yeux baignés de joie sur mademoiselle Gaussin, doucement inclinée au-dessus de lui. « Moi, dit Boissy, je salue la Passion quand elle est si forte et si franche. — Et moi, dit mademoiselle Gaussin, à tant de folie et à tant de passion, je donnerai ma folie et ma passion. » Bagnole s'était levé; il jeta un regard jaloux autour de la comédienne et sembla lui demander s'ils n'allaient pas aller savourer ailleurs leur lune de miel. « Honni soit qui mal y pense ! » dit mademoiselle Gaussin.

Elle alla, suivie de près par Bagnole, jusqu'à son phaéton. « Montez, » dit-elle à l'amoureux. Il eut l'esprit de ne pas lui demander où ils allaient. Où ils allaient ! le savaient-ils bien tous les deux? Mais à la Comédie, quand on annonça que Madeleine Gaussin

« subitement enrhumée, » ne jouerait pas ce jour-là le rôle de Lucinde dans YOracle, les spectateurs, nés malins, s'écrièrent : « Bagnole 1 Bagnole ! »

Mademoiselle Gaussin revint ; on en revient toujours! Elle revint seule; c'est ce qui arrive souvent quand on est parti deux. D'ailleurs mademoiselle Gaussin ne voulait pas se donner les airs d'une Philis sentimentale : elle voulait bien que tout le monde fût amoureux d'elle, mais elle craignait un peu le sublime ridicule d'aimer quelqu'un. Pour Bagnole, il était encore dans toutes les flammes de la passion, mais il avait en quelques jours subi tant de caprices, qu'il avait dit adieu à la Gaussin sans trop de regrets, comptant bien se consoler ailleurs avec quelque bonne fille du pays latin, sans mise en scène.

Malgré ses caprices de reine de théâtre, mademoiselle Gaussin avait une manière de vivre très facile, a Je n'ai pas de préjugés, » disait-elle ; ce qui voulait dire : « Je vais où va le vent, j'aime quand il me plaît, je n'écoute que ma folie, et je m'amuse de la sagesse des autres. » Elle aimait mieux une ceinture dorée qu'une bonne renommée. Une ceinture ! a-t-elle jamais eu le temps de la nouer ? Pour sa renommée, c'était la plus mauvaise du théâtre. Le parterre vengait çà et là les mœurs outragées en la frappant d'une allusion. A la première représentation d'une comédie de Destouches, la Force du naturel, quand ce vers :

Je crois que de sa vie elle ne dira non,

vint indiquer le caractère du personnage représenté par elle, toute la salle éclata de rire, — hormis le duc de Richelieu.

Mademoiselle Gaussin relevait ses très chancelantes vertus par beaucoup d'esprit et d'originalité. Elle ennoblissait, si on peut dire, ses airs de courtisane par quelques accents de vraie passion et par un beau désintéressement. Une histoire entre mille:

Elle adora deux fermiers généraux — l'un après l'autre, — Bouret et Helvélius, — et ce ne fut pas pour leur argent. Avec Bouret, c'avait été une passion à l'épreuve de l'eau et du feu. Dans ses plus folles ivresses, le fermier général donna un blanc-seing à mademoiselle Gaussin. « Prends garde, lui dit-elle gravement, j'en abuserai. — Tu n'épuiseras ni mon amour ni ma fortune. » A dix ans de là, Bouret n'était plus amoureux et ramassait les débris de sa fortune. Mademoiselle Gaussfn, de son côté, ne levait plus de hautes contributions dans les coulisses de la Comédie-Française. Un matin que Bouret désespérait de faire face à sa mauvaise fortune, il lui vient une visite. C'est un homme de loi qui l'avertit qu'il va lui présenter un billet à l'ordre de mademoiselle Gaussin. « Ah 1 mon Dieu, s'écrie Bouret, j'avais oublié celui-là. » L'homme noir tire le billet de son portefeuille, Bouret le prend d'une main émue et le respire avec une secousse vers le passé. « Ah! dit-il, dans ce temps-là je ne doutais de rien. » Il déploie le billet. « C'est égal, coûte que coûte, je payerai celui-là. C'est bien son écriture en pattes de mouche, c'est bien ma signature. Mais qu'aije lu ? » Les yeux du financier s'emplissent de larmes. Il relit le billet :

^ Je jure d'aimer Gaussin toute ma vie.

« Bouret »

Mademoiselle Gaussin avait appris que son ancien amant perdait la moitié de sa fortune ; elle avait jugé que l'heure de l'échéance était venue et elle avait rempli le blanc seing.

Bouret pleurait comme un enfant. « Pauvre Gaussin, quand je pense que la dernière fois que j'ai dîné avec elle aux Porcherons, c'est elle qui a payé le dîner. »

Mademoiselle Gaussin aimait Helvétius pour sa

beauté et pour sa distinction. Un soir, au foyer, pendant unentr'acte, Helvétius était là près d'elle qui pérorait sur je ne sais quel point de philosophie transcendente; un financier, vieux roué de la Régence, devenu fort laid et fort riche, s'approcha de mademoiselle Gaussin et lui offrit, sans autre entrée en matière, cent pistoles pour aller souper avec lui. « Turcaret, mon ami, dit mademoiselle Gaussin à voix haute, avec l'air de tête le plus impertinent, je vous donnerai deux cents pistoles si vous voulez venir souper chez moi avec cette figure-là. « Et, disant ces mots elle indiqua du doigt Helvétius.

On a beaucoup discuté sur la beauté de mademoiselle Gaussin. Voici comment mademoiselle Clairon Ta peinte : «• Mademoiselle Gaussin avait la plus belle tête, la voix la plus touchante ; son ensemble était noble, tous ses mouvements' avaient une grâce enfantine à laquelle il était impossible de résister, et elle ne résistait pas non plus, mais elle était mademoiselle Gaussin dans tout. Zaïre et Rodogune étaient jetées dans le même moule: âge, état, situation, lieux, tout avait la même teinte. » Mademoiselle Clairon dit ailleurs que mademoiselle Gaussin n'a qu'un vague instinct de , l'art dramatique, qu'elle n'en a pas comme elle le sentiment passionné et intelligent. Elle lui refuse tout net le droit déjuger une œuvre de théâtre, pas plus une comédie qu'une tragédie. Mademoiselle Clairon me semble plaisante. Ce droit de juger, qui est-ce qui l'a ? Le temps, et encore ! M. de Voltaire jugeait Corneille à cent ans de date; le jugeait-il mieux que le cardinal de Richelieu ? Mademoiselle Clairon aurait mieux fait d'aimer une heure de plus que de promener sa balance.

Il y a au foyer des acteurs, à la Comédie-Française, un portrait de mademoiselle Gaussin plus ou moins authentique. C'est une jolie femme avec du rouge et de la poudre, peinte par Nattier. Elle est vêtue en vestale du dix-huitième siècle, parce qu'elle avait le feu

sacré. Elle montre une fine et blanche épaule ; elle ne prend guère souci de cacher son sein.

Toute cette beauté, tout cet éclat, toute cette gloire passèrent vite, comme tout ce qui aime le soleil. Le foyer de la Comédie se dépeupla autour de mademoiselle Gaussin. Le siècle se faisait raisonneur; ses amants tournaient à la philosophie. Pour elle, ne sachant plus à quel vent tourner, elle chercha la sagesse, par c uriosi té .

L'exemple de mademoiselle Gaussin n'a pas corrigé, plus tard, mademoiselle Guinard, qui a fini comme elle.

Or, voici comment finit mademoiselle Gaussin. Le mariage, qui lui avait pendant cinquante ans semblé un préjugé, lui apparut tout à coup comme une planche de salut pour l'éternité. Elle eut un si vif désir de mourir dans le sacrement, a honorée comme toutes les femmes, »que, ne pouvant s'allier à plus haut personnage, elle épousa un danseur de l'Opéra, elle qui avait vécu familièrement avec des ducs et des philosophes, Richelieu ou Helvétius ! elle devint donc madame Toalaigo gros comme le bras. Mais il était trop tard pour être heureuse, partant pour avoir beaucoup d'enfants. Le sieur Toalaïgo, jaloux du passé, le pauvre homme, je veux dire le pauvre danseur 1 la battit pour tous les amants qu'elle avait eus. La pauvre femme 1 Vanité des vanités ! Elle se consola un peu quand Toalaïgo acheta en Berry la terre de Laszenoy, dont il prit le nom. Mais, quel fût le nom, c'était toujours le cœur et l'esprit de Toalaïgo.

On raconte que pendant une saison passée à ce fameux château, elle rencontra son cher Bagnole, qu'elle n'avait pas voulu prendre la peine d'aimer. Bagnole était devenu un philosophe agreste ; il chassait en méditant sur les agitations et les vanités humaines. « Ah I Bagnole 1 Bagnole ! s'écria-t-elle en se jetant dans ses bras, c'était vous, et non les autres. — C'est vrai, dit Bagnole en pâlissant ; mais il est trop tard pour vous appuyer sur ce cœur qui ne bat plus pour vous. »

Elle retourna à son mari, plus désolée encore. Toalaïgo lui fit la grâce de la quitter pour l'autre monde. Mais que lui reste-t-il, à elle, dans celui-ci? des yeux pour voir la solitude qui se fait autour de celles qui ont trop vécu dans la foule,

Elle n'avait plus qu'un parti à prendre, c'était de se fuir elle-même, ce qu'elle fit le 6 juin 1767. Pauvre Gaussin 1 tant de beauté, tant de charmes et tant d'esprit 1 Elle qui avait eu quatre chevaux à son carosse, elle qui avait été l'adoration de tous les enfants prodigues de la génération de Voltaire, elle mourut sans avoir de quoi faire un testament ! Et, ce qui est bien plus triste, sans un ami pour qui elle pût regretter de n'avoir pas à faire un testament ?

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