‹ Louis XVChapitre 45 sur 46 · MADEMOISELLE DE MAUPIN · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DE MAUPIN

Vous ne croirez pas un mot de cette romanesque histoire ; c'est pourtant du plus pure Tacite de théâtre. En cette histoire de mademoiselle d'Âubigny, connue sous le nom de mademoiselle Maupin ou mademoiselle de Maupin, c'est la vérité elle-même qui conduit ma plume. Je ne vous promets pas la belle prose de son romanesque historiographe Théophile Gautier, mais ja vous promets de suivre pas à pas les méandres de celte vie orageuse dont le récit eût embarrassé Beaumarchais lui-même.

Mademoiselle d'Aubigny était bien née; son père, Gaston d'Aubigny, était secrétaire du comte d'Armagnac ; on le représente comme un héros d'aventures pareil à d'Aubigné son presque homonyme, brave comme une épée, courant le jeu, le duel et les femmes, se moquant de Dieu et du diable. Sa seule inquiétude fut d'avoir mis une fille au monde : aussi, dès qu'elle

fut grande, il la maria à M. de Maupin, un gentilhomme de fraîche date à qui elle apporta en dot un emploi dans les gabelles. Le lendemain de ses noces, son mari lui dit : « Partons. » Elle lui répondit : « Partez. » On pense que la veille de son mariage elle s'était mariée au comte d'Armagnac. Le mari partit seul. Or, le lendemain de son mariage, elle se maria pour la troisième fois à un gentillâtre, noiçmé Sésanne ou de Sésanne. Le comte d'Armagnac veillait plutôt que d'Aubigny sur la vertu de la belle ; il lui reprocha amèrement de tromper son mari ; mademoiselle de Maupin alla cacher son humiliation, sur le sein de Sésanne et lui représenta que son père était un Virginia capable d'immoler sa fille dans sa colère. Elle enleva Sésanne. Ils allèrent, on ne sait comment, jusqu'à Marseille, où ils voulaient s'embarquer pour la conquête de la toison d'or. Mais à Marseille, ils se trouvèrent réduits à leur dernier écu au soleil, contraints à logera la belle étoile. J'avais oublié de dire qu'ils s'étaient aimés en faisant des armes. Ils s'acoquinèrent aux comédiens et annoncèrent que le même soir, dans l'entr'acte, un monsieur et une dame du beau monde donneraient un assaut d'armes. Comme mademoiselle Gautier, mademoiselle de Maupin était de la taille des amazones, aussi criait-on dans le parterre: « Ce n'est pas une femme. — Ah ! je ne suis pas une femme ! » s'écria-t-elle en recommençant l'assaut. Et jetant à tout jamais la pudeur dans la coulisse, elle montra insolemn^nt sa gorge aux sceptiques du parterre. Le lendemain, les deux maîtres d'armes chantèrent l'opéra; quelques jours après, ils jouèrent la comédie. Ce fut un triomphe sur toute la ligne. On se battait aux portes du théâtre pendant toutes les représentations. Le sieur de Sésanne croyait déjà sa fortune faite, quand un soir la comédienne s'arrête tout à coup dans son monologue, toute saisie d'admiration devant une jeune fille d'une merveilleuse beauté, qui lui apparaît tout rayonnante à l'a vant-scène. Durant toute la représen-

tation elle ne joua plus que pour cette jeune fille ; le lendemain, elle lui écrivit la lettre, la plus passionnée ; le surlendemain, elle la rencontra et parvint à lui dire en face de sa mère, qu'elle sentait bien qu'elle était sa sœur et qu'elle ne voulait plus vivre sans la voir. La jeune fille se laissa prendre à ce magnétisme de la force. Elle répondit aux lettres de la comédienne, elle lui promit un jour de lui parler pendant toute une heure à l'église ; elle lui promit d'être à toutes ses représentations. Ce fut un scandale par la ville. Le Méry de l'époque écrivit un poème sur les Lesbiennes. La mère de la jeune fille s'enfuit avec elle et l'enferma dans un couvent d'Avignon. La victime cloîtrée écrivit à Sapho Maupin, qui envoya son amant retrouver son mari et accourut en toute hâte se faire recevoir novice au couvent d'Avignon. Le démon n'était pas entré dans la maison des filles de Dieu pour y faire son salut : mademoiselle de Maupin ne pouvant parvenir à se trouver seule avec sa jeune amie, mit le feu au couvent, courut à la cellule de la jeune fille, et l'enleva à travers les flammes.

L'historien perd ici les traces des fugitives ; on croit qu'elles se cachèrent dans quelque château perdu, la Maupin déguisée en homme, la jeune fille pleurant sa jeunesse et mourant de chagrin.

Cependant mademoiselle de Maupin était condamnée par la justice d'Avignon à être brûlée vive, mais elle n'était pas de celles qui se laissent prendre et qui meurent de la main des hommes ; elle voulait mourir de sa belle mort et elle mourut de sa belle mort. Mais nous ne sommes pas au bout de ses aventures ; elle adressa une supplique au roi par le comte d'Armagnac, elle obtint sa grâce et vint bruyamment débuter à l'Opéra, par le rôle de Pallas, dans Cadmus. Le rôle était bien choisi, jamais Pallas n'avait plus vaillamment armé le casque et porté la lance. Ce fut un triomphe à tout casser ; quand elle disparut dans son char volant, on crut à une divinité de l'Olympe. Je ne donne ici que le

sommaire des chapitres de sa vie. Dirai -je tous ses triomphes à l'Opéra? ses duels avec ceux qui osaient douter de sa vertu? car elle eut toutes les folies, même celle de la vertu. Fatiguée de donner des coups d'épée pour tenir en échec l'opinion publique, elle rappela son mari et n'alla plus à l'Opéra sans se faire accompagner par ce Philémon à toute épreuve. Ce ne fut pas un des moins curieux spectacles que la belle donna aux Parisiens de l'Opéra.

Mademoiselle de Maupin n'en était pas pour cela devenue plus Lucrèce, elle courait les bals, les soupers, les tabagies; son marine l'accompagnait qu'à la messe et au théâtre. Une nuit de bal masqué, elle se déguise en homme et à brûle-pourpoint décl'are sa passion à une jeune dame qui marchait dans un cortège d'adorateurs.

La Maupin les jette de côté et prend cavalièrement le bras de la dame. La dame s'indigne, trois cavaliers en même temps provoquent la Maupin, qui accepte le défi en les provoquant à son tour. On va sous le prochain réverbère, et on ferraille si lestement, que bientôt la Maupin revint au bal le bras en écharpe, après avoir laissé ses trois adversaires sur le pavé, sinon morts, du moins hors d'état de faire les galants.

On ne donna «pas d'ailleurs à mademoiselle de Maupin le temps de poursuivre ses galantes équipées. Ses amies l'avertirent qu'on allait la jeter en prison ; elle se déguisa en sœur de charité et partit pour Bruxelles.

Combien de romans à Bruxelles ! Je ne prends que cette page ; l'électeur de . Bavière voit mademoiselle de Maupin et jure que c'est sa vraie femme ; mais après avoir subi huit jours les caprices, les bizarreries, les colères de cette fantasque créature^ il reconnaît que c'est le démon sous la figure d'une femme, et va se reposer de toutes ces tempêtes sur la rive drue et verte d'un autre amour : une blanche flamande, toute somnolente, la comtesse d'Arcos. Mais il avait peur des vengeances de la Maupin, et il pria — qui ? — le comte d'Arcos

d'aller porter dix mille écus à la terrible comédienne. «Monsieur, dit-elle au comte avec son dédiin des grands jours, gardez pour vous ces dix mille écus, ce n'est jf>as trop payer le joli métier que vous fa îles. » Que vous dirai-je encore ? Elle demanda sa grâce i elle reparut à l'Opira et porta sévèrement, le deuil de son mari, après quoi elle se relira du monde, fit bâtir une chapelle, fon !a un hospice, et trépassa en odeur de sainteté Tan du calendrier grégorien 1707 l'an 34 de sa vie. — Si jeune ! dira-t-on ; — n'avait-elle pas vécu trente quatre siècles.

Et pourtant, si à ses derniers jours elle rencontra quelque brave femme du village, dorée par le soleil qui auréole les moissonneurs, traînant sur ses pus toute une peuplade d'enfants, ne pensa-t-elle pas que celle là qui n'avait eu qu'un homme et qui n'avait danse que le dimanche après la messe, avait encore plus vécu que mademofselle de Maupin ?

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