‹ Louis XVChapitre 44 sur 46 · MADEMOISELLE SYLVIA · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE SYLVIA

Mademoiselle Sylvia avait, comme Marivaux, le génie de l'esprit. Elle était laide comme le péché, mais comme le péché elle avait ses ressources, ses charmes cachés, ses maléfices diaboliques. Au théâtre, elle par-

venait à se faire une figure où rien n'était à elle, hormis les yeux, car elle avait de fort beaux yeux, — deux étoiles pour éclairer sa laideur, — disaient ses amies. Hors du théâtre, elle jetait aux yeux la poudre d'or de l'esprit; aussi, combien de belles filles lui enviaient ses adorateurs. On ne l'aimait pas en passant comme la beauté monotone, on l'aimait à toujours, parce qu'elle prenait par les yeux de l'âme. Elle dépensait autant d'esprit dans ses aventures que son ami Marivaux dans ses comédies.

Voltaire a dit de Marivaux : « C'est un homme qui sait tous les sentiers du cœur humain, mais qui n'en connaît pas la grande route. » Ne passe pas qui veut par les sentiers dans ce pays perdu, où la souveraine raison elle-même ne peut aller en droite ligne. Dans la poétique qu'il a faite à son usage, Marivaux démontre avec quelle subtilité il a suivi une route si tortueuse. « Chez les comiques, jusqu'ici, l'amour est en querelle avec ce qui l'environne, et finit par être heureux malgré les opposants ; chez moi, il n'est en querelle qu'avec lui seul, çt finit par être heureux malgré lui. Il apprendra dans mes pièces à se défier encore plus des tours qu'il joue, que des pièges qui lui sont tendus par des mains étrangères. » Là-dessus, on l'a accusé de ne toucher qu'une corde du cœur. « Vous ne savez faire que des surprises de l'amour. » Il réplique aussitôt et soutient qu'on ne saurait être plus varié que lui : « Dans mes pièces, c'est tantôt un amour ignoré des deux amants, tantôt un amour qu'ils sentent et qu'ils veulent se cacher l'un à l'autre; tantôt un amour timide qui n'ose se déclarer; tantôt, enfin, un amour incertain et comme indécis, un amour à demi né, pour ainsi dire, dont ils se doutent sans être bien sûrs, et qu'ils épient au dedans d'eux-mêmes avant de lui laisser prendre l'essor. Où est en tout cela cette ressemblance qu'on ne cesse de m'objecter ? » Quoi qu'il en dise, c'est toujours l'amour qui se cache, c'est toujours une surprise de l'amour.

Mademoiselle Sylvia courait les mêmes sentiers perdus.

Marivaux, original dans sa vie comme dans ses œuvres, fit représenter ses premières comédies sans vouloir être connu, môme des acteurs. Un ami discret arrangeait tout. Pour lui, il allait aux représentations pour son argent, comme le premier venu, se permettant de s'ennuyer sans façon et de le dire tout haut. Un jour, mademoiselle Sylvia, désespérée de ne pouvoir exprimer toutes les délicates nuances de son rôle dans la Suprise de l'amour, disait tout haut qu'elle donnerait tout au monde pour connaître l'auteur de cette pièce. Le représentant de Marivaux, tout discret qu'il fût, Temmena de vive force chez mademoiselle Sylvia. 11 le présenta comme un ami qui passait. La comédienne était à sa toilette ; Marivaux demanda la permission de l'admirer chez elle comme il Tadmirait sur la scène. Tout en festonnant le maârigal, Marivaux prend une brochure ouverte sur une console. « C'est la Surprise de l'amour, dit mademoiselle Sylvia,, c'est une comédie charmante ; mais j'en veux à l'auteur, un homme vain qui ne veut pas se faire connaître. Nous jouerions cent fois mieux sa pièce s'il avait daigné nous la lire lui-même. « Marivaux se mit alors à lire le rôle de Sylvia. Elle l'écouta en actrice passionnée pour son art. C'est un trait de lumière, dit-elle ; depuis deux ans que je joue celte comédie, je ne savais pas encore mon rôle. Vous êtes le diable ou l'auteur de la pièce. » Marivaux ne se cacha pas plus longtemps. « Je veux bien, dit-il,. avouer mes fautes, mais je vais vous dire les vôtres : vous avez le tort de montrer de l'esprit dans votre rôle. Vous flattez votre vanité ; mais c'est un contre-sens. Il faut que les comédiens ne paraissent jamais sentir la valeur de ce qu'ils disent ; la nature ne s'étudie pas avant de parler. 11 faut bien laisser quelque chose à faire à l'esprit du spectateur. — Eh ! mon Dieu ! dit mademoiselle Sylvia, gardez-vous de supposer au spectateur une intelligence

qu'il n'a pas ; nous lui ferions un honneur dangereux pour nous et peu flatteur pour lui, qu'il n'en saurait rien. — Eh bien, vous avez sans doute raison : continuez de mal jouer pour être applaudie, et, sans nous vanter, pensons tous deux comme cet orateur qui , se voyant applaudi par la multitude, demanda s'il avait dit quelque sottise. »

Toute l'histoire de mademoiselle Sylvia c'est la Comédie italienne. Avant ses débuts, après sa retraite, c'est la nuit des temps. D'où vint-elle ? où alla-t-elle ? Grimm lui reproche deux torts : vieille et laide c'est trop de deux pour ces philosophes qui voulaient refaire le monde. Retourne en poussière, ô Sylvia ! peut-être reviendras-tu sous le soleil belle comme Gléopâtre ; mais le sculpteur suprême n'oubliera-t-il pas de te rendre ton esprit?

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