CHAPITRE VIL
CIIOISEUL ET L ALLIANCE RLSSC,
Caractère du duc de Clioiseul; di'ficulté de porter sur ce miuislre un jugement définitif. — La guerre à outrance. — Le Iruit des loisirs du comte de Choiscul-Praslin. — Politique confiante et décidée de Cboiseul à l'égard de la Russie. — Effacement momentané de la diplomatie secrète. — Préparatifs militaires; projet de descente en Angleterre; les flottes suédoises it les soldats russes sont appelés à y prendre part.
— Traité de la Baltique. — Les Anglais détruisent nos escadres; revers successifs; Clioiseul se résigne à traiter. — Importance du rôle qu'il réserve à la Russie dans la négociation. — Instructions envoyées à JI. de L'Hôpital. — L'ambassadeur désobéit à son ministre et obéit à son secrétaire. — Echantillon du style familier de AI. de Cboiseul. — Nouvelle inattendue. — Bataille de Kiinersdorff; défaite du roi de Prusse; ses conséquences. — La Russie réclame la Prusse orientale. — .-larmes et colère de Louis X\ ; la diplomatie secrète s'essaye à reprendre son influence. — Situation délicate de l'ambassadeur de France ù Saint- Pétersbourg. — Les amours de Catberine considérées au point de vue politique; mission galante confiée à il. de Breteuil. — Kfforts du comte de Broglie et de M. Tercier pour faire échec aux projets de Cboiseul-
— Une vengeance piquante. — Instructions officielles à AI. de Breteuil ; ses instructions secrètes, intérêt capital de cette pièce inédite pour l'histoire de la correspondance secrète. — Le Roi sacrifie la France à la Pologne; il s'efforce de ralentir les opérations de la guerre,
— Premiers rapports de Breteuil et de Catberine; réserve et iivaction du jeune ministre. — La plus pitoyable de toutes les campagnes. — Prise subite de Berlin. — La ([ueslion de Dantzick. — Xécessité de la paix; Cboiseul communique ses plaus à la cour de Pétersbourg; contreprojet russe. — Possibililé pour la France d'obtenir une paix honorable par l'entremise d'Elisabeth au moyen de quelques concessions en Pologne.
— La bonne volonté de Cboiseul se heurte aux refus obstinés de Louis XV. - — Lettre royale. — Rupture des négociations; nouveaux désastres. — Cuutiuuation des hostilités en Allemagne; extrémité de Frédéric. — Une
lueur d'espoir. — .Maladie et angoisses d'Elisabeth ; son suprême désir. — Une soirée au théâtre impérial. — Le secrétaire de la Tsarine. — Mort d'Elisabeth. — Caractère et résultat de sa politique.
Le duc de Choiseul présente l'une des physionomies les plus intéressantes du dix-huitième siècle; il porta au pouvoir la plupart des qualités et des défauts de sou époque, et l'on peut dire de lui qu'il fut non-seulement l'homme, mais aussi le ministre de son siècle. 11 éblouit ses contemporains en leur montrant triomphante et glorifiée dans sa personne la qualité qu'ils prisaient le plus, l'esprit, et il eut la rare fortune de voir sa popularité survivre à son pouvoir. Lorsqu'il tomba, la France s'émut, la philosophie entonna ses louanges, et il fut sacré grand honmie par la partie la plus considérable, ou au moins la plus bruyante de l'opinion public. De semblables jugements, rendus d'acclamation, sont rarement irrévocables, et la cause revient toujours en appel devant la postérité. L'hisloire n'a pas encore prononcé à l'égard de Choiseul un jugement définitif, et il lui serait singulièrement difficile de le faire ; dans ce ministère, j'allais dire dans ce règne, si fécond en initiatives de toute sorte, le bien et le mal se mêlent à tel point qu'il peut paraître également injuste de se ranger parmi les apologistes du duc ou parmi ses détracteurs. Xous n'essayerons point sur Choiseul une appréciation d'ensemble, n'ayant à envisager que l'une des faces de sa politique, durant l'une des phases de son ministère. Pendant la dernière partie de la guerre de Sept ans, nous pensons que son influence sur nos relations avec les puis-
sauces conlinenlales, et particulièrement avec la Russie, fut habile et salutaire; qu'il teuta de donner à nos efforts une unité et une décision inconnues jusqu'à lui, et que s'il ne réussit qu'à demi dans cette tâche, il faut attribuer soti insuccès aux intluences occultes qui traversèrent ses desseins.
A peine installé au ministère, Choiseul fit succéder une pohtique toute d'audace et d'action à la politique découragée de Bernis. Malgré nos désastres, il jugea que la France, tant qu'il resterait des soldats, des canons et des vaisseaux, devait se refusera capituler devant l'Angleterre, et qu'en même temps il lui était possible de poursuivre jusqu'au succès la guerre engagée sur terre contre la monarchie prussienne. Il considéra qu'ayant des alliés, nous devions nous en servir, et qu'au lieu de solliciter d'eux la permission d'ouvrir des négociations, au lieu de leur redemander notre parole, il fallait nous rapprocher des deux cours impériales, resserrer des liens qui tendaient à se relâcher, et concerter avec plus de confiance que par le passé les opérations militaires et diplomatiques.
Partisan convaincu de l'alliance autrichienne, qu'il préconisait avant 175G, Choiseul obéissait à un penchant naturel en cherchant à se rapprocher de Marie-Thérèse. Quant à la Russie, bien qu'il ne l'aimât guère, qu'il craignît son ambition, et qu'il redoutât les conséquences futures de ses progrès dans le Nord et en Orient, il ne se méprenait point sur l'importance du rôle que les armées moscovite s joueraient dans la lutte contre Frédéric, et pensa qu'il fallait à tout prix s'assurer de leur part un concours sans
CHOISKIL KT L-ALLIAXCK RISSI-. 349
réserve, quilteà reprendre après la paix noire liberté d'action. Peut-être n'eùl-il point conclu l'alliance russe; la trouvant établie, il entendait lui faire porter tous ses fruits. D'ailleurs, il reclierchait les situations nettes et ne tarda plis à s'étonner, tandis que les souverains de France cl de flussie entretenaient des rapports empreints d'une amii aie cordialité, de voir les deux gouvernements demeurer sur un pied de défiance et d'observation.
Dans ce moment, on remit au duc un mémoire daté de Vienne; il était signé de son cousin, le comte de Choiseul- Praslin, ambassadeur de France près la cour d'Autriche, et il s'intitulait : Réflexions sur l'étal présent de nos relations avec la cour de Russie. Grand seigneur fastueux et colleclionneur émérite, M. de Praslin traitait la politique en amateur ; sa galerie de tableaux l'avait rendu plus célèbre que ses succès diplomatiques '. Cependant son esprit ne manquait ni de justesse, ni de sagacité. La situation uhil définie où la France et la Russie se trouvaient Tune vis-à-vis de l'autre l'avait frappé et lui avait suggéré de judicieuses critiques, qu'il s'était laissé aller à jeter sur le pnj)ier, bien qu'elles ne se rapportassent point directement à l'objet de son ambassade. Voici quelques passages de son travail :
« On peut dire que la France n'a point d'alliance avec « la Russie. Ces deux puissances sont l'une à l'égard de « l'autre comme deux personnes indifférentes entre elles t. qui ont un ami commun et qui agissent de concert pour
' Voir les délails donnés sur celte collccl'on par M. E. DE Goxcourt, dans la Maison d'un artiste, I, -il 3.
c; l'intérêt de cet ami, mais qui n'ont aucune liaisou directe « sur tout ce qui lui est étranger. Telle est jusqu'à présent « la situation politique de la France vis-à-vis delà Russie. « La cour de Vienne est le point de réunion de ces deux ce puissances, et l'unique lien de leur amitié. On peut faire -. à ce sujet deux réflexions : la première, que la cour de :c Vienne a un intérêt essentiel à maintenir cette position « et à conserver deux puissants alliés toujours prêts à s'ar- « mer eu sa faveur, sans se concert t entre eux pour leurs i; avantages réciproques; la seconde, c'est que la Russie a « presque toujours été ennemie de nos amis et amie de nos « ennemis. Cette bizarrerie apparente est cependant très- « naturelle et provient nécessairement de la révolution subite ic qui s'est faite dans notre système politique, où nous avons « voulu allier les contraires, et de ce que nous n'avons avec « elle qu'une union indirecte el précaire ; de là naissent les a obscurités et les embarras de nos négociations à Péters- « bourg, et l'espèce de défiance qui règne entre deux cours a nouvellement unies dont l'amitié n'a aucun point d'apte pui, et qui sont respectivement dans une situation équi- « voque.
« D'après cette exposition, il paraît qu'il n'y a que deux te moyens de se faire un système fixe et décidé vis-à-vis de « la Russie : le premier, c'est de regarder cette puissance « comme une alliée indirecte et accessoire, de s'en tenir à it ce point de vue, de ne point rechercher avec elle une u union plus intime et de n'attendre d'elle que des secours «relatifs à l'alliance en général, sans compter qu'elle « puisse nous être d aucune utilité particulière et person-
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K nelle. En embrassant ce système d'indifférence, nos né- « gociations à Pélersbourg deviennent fort simples et peu «intéressantes... Le second, c'est de nous attacher celte a puissance par des liens directs et de faire avec elle des « traites, au lieu d'accéder réciproquement à ceux de la « cour de Vienne '. »
L'auteur du mémoire se prononce sans hésitation pour ce second système, mais il regretterait surtout le maintien de la situation présente. « On ne craint pas de dire, « ajoute- t-il en terminant, que l'état mixte où nous « sommes aujourd'hui, entre l'indifférence parfaite et une «alliance réelle, est un système vicieux qui peut avoir « des inconvénients, sans aucun objet d'utilité. «
Le duc de Choiseul entra dans les vues de son cousin : il résolut de s'expliquer franchement avec la Russie et, tout en la détrompant sur les intentions pacifiques que l'on continuait à nous prêter, de lui indiquer la nécessité d'un accord plus intime pour réduire l'ennemi commun. " Vous « pouvez dire au comte Woronzof, pour qu'il en rende «compte à l'impératrice de Russie, écrivait-il à M. de « L'Hôpital, que si le Roi désire la paix, pour le bonheur « de son peuple et le repos de l'Europe, ce n'est qu'à des « conditions honorables pour Sa Majesté et pour ses alliés, « et qui affermissent solidement la tranquillité générale; «que loin d'y penser actuellement, les arrangements sont « faits pour continuer la guerre encore cette campagne et
' Affaires étrangères. Mémoires et documents, XXX. Les rénexions de M. de Praslin ont été publiées presque intégralement par Flass^x, VI, p. 219.
c< la suiuanle de la manière la plus vigoureuse, afin de ré- « duireles ennemis aux termes d'un accommodement juste «et raisonnable. Pour donner à l'impératrice de Russsie « une preuve indubitable des sentiments de Sa Majesté à « cet égard et dissiper tout sujet de déliance et d'ombrage, « Sa Majesté est disposée à conclure avec les deux impéra- « triées conjointement, ou avec l'impératrice de Russie « seule, telle convention que l'on jugera nécessaire pour « cimenter de plus en plus l'union et donner de nouvelles « assurances que Sa Majesté ne fera ou n'exécutera aucune « proposition que de concert avec ses alliés, à qui elle les « communiquera avec cette confiance qui doit régner entre « des puissances aussi unies par l'amitié que par des inté- « rets communs'. »
Au moment où Choiseul traçait ces lignes, Louis XV et Marie-Thérèse venaient de signer un nouveau traité, celui du 30 décembre 1758, qui, tout en confirmant les pactes antérieurs, déterminait avec plus de précision les obligations réciproques des deux cours pour le temps de la guerre, réglait définitivement le montant des subsides à fournir, et astreignait la France à tenir en Allemagne une armée de cent mille hommes. La Tsarine fut invitée à accéder à ce traité, et elle y consentit ■.
Choiseul ne connaissait pointl'existence delà correspondance secrète, mais il la soupçonnait. Frappé de la persistance et presque de l'audace avec laquelle nos agents en Pologne avaient substitué leur politique à celle du gouver-
' Affaires étrangères, (llioiseul à L'Hôpital, 9 janvier 1759.
^ Voir le texte du traité et de l'acte d'accession, dans AIartexs, I, 25 ).
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nement, il leur supposait de mystérieux encouragements et résolut de couper court à ces meuées. M. Tercier perdit la place de premier commis et reçut comme retraite la direction du Dépôt, c'est-à-dire des archives'. Lu nouvel ambassadeur, le marquis de Paulmy, dut se rendre à Varsovie. Pour cette mission, Choiseul avait l'ait choix à dessein d'un grand seigneur paresseux, ne possédant ni le goût ni le talent des affaires, et disposé à se contenter d'un rôle purement représentatif. Les instructions données à M. de Paulmy lui prescrivaient formellement de négliger tout moyen d'influence et de renoncer à la direction du parti palriotique j c'était un acte d'abdication. Avec l'emportement naturel à son caractère, Choiseul tombait dans l'excès contraire à celui qu'il entendait réprimer, et allai! jusqu'à dire que « la prolongation de l'anarchie «en Pologne servait utilement nos intérêts'^ ». 11 interdisait surlout à l'envoyé du Roi de recevoir les plaintes des Polonais, de susciter aux Russes aucune difficulté, et d'encourager la noblesse à se confédérer contre l'envahisseur. En installant le marquis de Paulmy à sou poste, Choiseul ne put obtenir le rappel de M. Durand, qui resta allaché à l'ambassade « en qualité de travailleur « , suivant l'expression usitée à cette époque ; toutefois, les ordres vigoureux et précis du premier ministre continrent pour quelque temps le zèle des agents affiliés à la correspou-
' Oa prit prétcxlc, pour renvoyer Tcrcicr, tic ce qu'en sa qualité de censeur royal, il avait laissé paraître le livre De l'espric irHehétius.
- Ces instructions ont été publiées dans {'Histoire de la di/jloi/icilie françaisey de làiSriAX, et dans le Stcrcldii Roi.
dance secrète, et leur imposèrent, sinon la soumission, au
moins la prudence '.
Au printemps de 1759, les Français et les Russes reprirent simultanément l'offensive, taudis que les Autrichiens se bornaient à défendre les frontières de la Bohême. \os troupes, après un brillant succès remporté à Bergen par le maréchal de Broglie, frère du comte, se portèrent sur le Weser sous le commandement du maréchal de Contades. Au même moment l'armée russe quittait la Pologne pour se diriger vers l'Oder, sous les ordres du prince Soltykof, successeur de M. de Fermor. Un officier supérieur français, lemarquis deMontalembert, devait accompagner le quartier général, suivre les opérations, et en rendre compte directement à Pétersbourg et à Versailles*.
Quelques espérances que l'on put fonder sur les troupes de Soltykof, ce n'était pas seulement contre le roi de Prusse et dans les plaines du Brandebourg que Choiseul comptait employer les armées russes ; il voulait les associer à un projet audacieux, qui répondait bien à cette recherche du neuf et du grand que le premier ministre apportait en toute chose. Renonçant à combattre les Anglais sur leur propre élément, où il ne pourrait leur opposer que des forces inférieures, Choiseul prépare une descente en Angleterre; il veut réunir et en quelque sorte ramasser sur ellesmêmes toutes les forces de la France pour les lancer sur
' Affaires étrangères. Correspondance secrète. Tercier exhale ses plaintes dans une lettre au comte de IJroglie en date du 15 juillet 1759.
- M. de Montalenibert passa de l'armée suédoise à l'armée russe. Voir sa correspondance
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la Graiide-Brelagrie, saisir celle-ci corps à corps, et sauver dans Londres le Canada et Pondichéry. Deux, fortes escadres s'organisent à Toulon et à Brest ; elles doivent se réunir dans la Manche pour escorter une flottille de bateaux plais destinée à jeter sur les côtes d'Angleterre l'armée du prince de Soubise. « Si cinquante raille hommes périssent « dans une première expédition, écrivait Choiseul, le Roi « a signé la résolution d'y envoyer successivement cin- « qnante raille autres, et nous ne nous rebuterons pas, tant « que nous aurons des hommes en France '. » En même temps, le duc d'Aiguillon doit faire voile vers l'Ecosse avec douze mille ho;nmes ; c'est à cette diversion que les Russes sont appelés à coopérer. Choiseul fait proposer à Woronzof de distraire un corps de la grande armée de Soltykofet de lui faire descendre l'Oder jusqu'à Stettin. Une fois maîtres de cette ville, les Russes s'embarqueront sur une flotte suédoise qui les attendra à l'embouchure du fleuve et qui, après avoir pris à Gothembourg un renfort de douze mille hommes, transportera en Ecosse 1 expédition combinée "^.
Woronzof ne repoussa pas ce plan, mais en différa l'exécution. Le siège de Stettin était une entreprise difficile, que l'armée impériale ne voulait entreprendre qu'après s'être assurée du cours moyen de l'Oder, et après avoir opéré la jonction de sa gauche avec les Autrichiens qui entraient en Silésie. D'ailleurs, tributaire commerciale de l'Angleterre,
' Correspondance du comte 13ern.storff avec le dnc de (llioiseiil. Lettre de Choiseul, 29 juillet 1759, p. V6.
- Affaires étrangères. Choiseul à L'Hôpital, 9 janvier 1750.
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la Russie reculait à la pensée d'entamer une lutte ouverte avec elle, et la Suède partageait ces dispositions. Ces deux puissances se bornèrent à conclure une alliance défensive qui pouvait servir d'acheminement à une action plus décidée. Par la convention du 8mars 1759, àlaquelle la France et le Danemark furent invités à accéder, elles interdisaient à tout vaisseau de guerre étranger l'accès de la Baltique. Dans le même acte, elles garantissaient la liberté du commerce à tous les ports qui ne se trouvaient pas en étal de blocus effeclit, renonçaient au droit d'armer des corsaires, et affirmaient j)0ur !a première fois les principes d'où devait sortir plus tard la ligue des neutres '. Les flottes de la Russie et de la Suède se réunirent pour assurer l'indépendance et la paix de la Baltique.
C'est sur d'autres mers que le sort de la guerre allait se décider. Fortifiés dans leur île, les Anglais attendaient nos flottes; neles voyant point apparaître, ils vinrent les chercher sur nos côtes; dans l'été de 1759, ils bombardaient le Havre, y brûlaient une partie des vaisseaux destinés au transport des troupes, et en même temps détruisaient l'escadre de la Méditerranée à sa sortie du détroit de Gibraltar. La descente devenait singulièrement difficile, sinon impossible, avant même d'avoir reçu un commencement d'exécution. Ctioiseul mesura d'un rapide coup d'œil la gravité de nos échecs et, avec la promptitude de décision qui lui était familière, se résolut à négocier dès que le moyen se présenterait. Après six mois d'eiïorts infructueux pour
"■ Affaires étrangères. Le texte du traité fut envoyé par AI. de L'Hôpital avec sa dépèi-Iie du 12 mars ll'iO.
CHOISKIL ET LALLIAXCE RUSSE. 357
ressaisir la supériorité par les armes, il revenait à la politique pacifique de Bernis, mais en la transformant ; il voulait traiter de concert avec nos alliés et par leur entremise, et jugeait que pour les négociations comme pour la guerre la Russie pourrait nous être du plus utile secours. Malgré l'attitude prise récemment par Elisabeth et la signature du traité de la Baltique, l'Angleterre s'attachait à ne pas rompre ouvertement avec la Tsarine et à conserver au moins l'apparence de bons rapports. Son ambassadeur n'avait pas été rappelé, et nul n'ignorait les relations que la cour de Londres entretenait avec quelques membres influents de celle de Pétcrsbourg, surtout avec la grandeducbesse Catherine. Dans ces conditions, la Russie, alliée de la France sans être ennemie de l'Angleterre, paraissait l'intermédiaire désigné pour porter des paroles de paix. En interposant entre les belligérants sa médiation armée, elle pourrait concilier les prétentions respectives, imposer des concessions réciproques, mettre fin à la guerre marilime tout en pacifiant l'Allemagne, et peut-être obtenir de l'Angleterre la restitution de nos colonies.
Quelque temps auparavant, le chancelier Woronzof, dans une conversation particulière avec M. de L'Hôpital, avait exprimé le désir de voir son pays jouer ce rôle d'arbitre et de pacificateur. Choiseul se hâta de relever cette insinuation, et le 8 juillet 1759 il adressait à L'Hôpilal une instruction fortement motivée pour lui prescrire un plan de conduite. L'ambassadeur devait profiter de la première occasion pour glisser à l'oreille de Woronzof, comme une idée personnelle, que la Russie se procurerait une
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gloire solide et des droits à la reconnaissance de l'Europe, en se portant comme médiatrice entre l'Autriche et la Prusse également épuisées parla lutte. Le différend entre les deux puissances germaniques en voie d'accommodement, Choiseul pensait que le moment serait venu d'employer les bous offices de la Russie et peut-être ceux de la grande-duchesse Catherine pom- s'aboucher avec l'Angleterre '.
M. de L'Hôpital avait une habitude : il n'agissait jamais sans avoir consulté celui de ses secrétaires en qui il avait mis toute sa confiance, et ce secrétaire n'était autre que M. d'Eon. Le jeune homme semblait alors à l'apogée de sa fortune. II avait résolu le problème difficile de se concilier l'estime et l'affection de son ambassadeur, tout en lui dérobant et en faisant passer par-dessus sa tête une correspondance secrète entre les deux souverains. Le bon M. de L'Hôpital ne jurait que par d'Eon et l'assurait d'une protection dont il n'avait nul besoin ; en même temps, le chevalier s'était fortifié à lelpoint dans la faveur de l'Impéralrice et du chancelier, qu'ils lui proposèrent de s'attacher définitivement au service de l'empire. Il répondit par un refus courtois, mais formel, ce dont on le félicita fort à Versailles. A ce sujet, il écrivait que depuis son arrivée en Russie, « il s'était toujours appliqué à tourner le dos à la Sibérie « et ne se sentait point l'envie de changer de position jj . Les lettres particulières qu'il recevait de Tercier lui faisant connaître la pensée intime du roi de France, il ne tarda pas à s'apercevoir quecedernier désapprouvait au fond du
' Affaires étrangères. Ghoiseul à L'Hôpital, 8 juillet 1759.
cœur les vues de Choiseul concernant la médiation russe. Craignant d'augmenter le prestige de la Russie et de lui fournir l'occasion d'un succès diplomatique eu lui confiant le soin d'une négociation où elle jouerait le principal rôle, Louis XV eût préféré traiter directement avec l'Angleterre, et ne s'engageait qu'à contre-cœur dnns la voie où son ministre cherchait à l'entraîner. Instruit des répugnances du maître, d'Eon conseilla à son chef de ne tenir aucun compte de l'instruction du 8 juillet. L'Hôpital se conforma docilement à cet avis.
Cependant Choiseul s'étonne de cette inaction ; il patiente deux mois, puis reprend la plume, et adresse h l'ambassadeur une épîlre parliculicre où sa pensée, dépouillant les formes du langage officiel, prend un tour libre et familier. Il veut, écrit-il à L'Hôpital, lui ouvrir son cœur comme à un frère : c'était un moyen de lui faire passer d'assez dures vérités en ménageant son amour-propre et de l'inviter gracieusement, sans qu'il pût s'en offenser, à céder la place à un successeur plus obéissant ou plus avisé : « Permettez- « moi, mon cher marquis, écrivait le duc, de vous dire « que vous vous amusez un peu trop à l'apparence de l'am- « bassade, et que vous ne vous occupez pas assez de la « solidité. Ma dépèche n" 48 (celle du 8 juin) vous aura « donné des notions sur le système du Roi desquelles vous « n'avez pas fait grand profit jusqu'à présent, mon cher u marquis. Apparemment que vous n'avez pas pu, mais « vous auriez dû me mander si vous entendiez et comment « vous entendiez les ordres de Sa Majesté sur un projet « aussi délicat qu'avant.igeux. Réfléchissez-y mûrement j
« je vous parle en ami, je vous dévoile notre système, et « si vous ne le sentiez pas aussi intimement que nous en « sommes pénétrés, vous êtes trop bon serviteur du Roi " pour ne pas vous l'avouer, et en ce cas, comme vous ne « voulez pas le changer, il vaudrait mieux que, sous |)rc- « texte de maladie, vous quittassiez l'ambassade que d'y « être employé à une besogne de la bonté de laquelle vous « ne seriez pas persuadé; cet aveu de votre part ferait, je « vous assure, autant votre cour au Roi que la réussite de « ce que nous espérons de vos négociations.
« Madame la marquise de L'Hôpital nra. parlé du désir « que vous auriez d'être duc ; je voudrais de tout mon « cœur pouvoir vous servir. Aletfez-vous à même, par les « obligations que le Roi vous aura, de solliciter cette « grâce. Je vous dirai simplement ; 11 n'y a que deux « moyens, ou de remplir les vues de la dépêche n" 48 et « de cette lettre particulière, ou de revenir. J'aimerais « mieux le premier que l'autre. Mais le deuxième réussira et aussi, si vous abandonnez promptement le premier, « parce que certainement je représenterai que vous ne « pouvez pas revenir sans récompense marquée '. »
La lettre du duc de Choiseul se croisa avec les courriers qui apportaient d'Allemagne et de Russie une nouvelle destinée à bouleverser toutes les combinaisons. Frédéric venait d'essuyer un grand désastre
Vers la fin de juin, l'armée russe s'était concentrée autour de Posen. De là, elle se porta résolument dans la direction
' Affaires élranfjèrcs. Lettre particulière du duc de Choiseul au marquis de L'Hôpital, 2 octobre 1759.
de Francfort-sui-l'Oder, la seconde ville du Brandebourg. Un corps prussien chercha à lui barrer le passage et se fit tailler en pièces près de Zullichau (23 juillet). Francfort ouvrit ses portes, et les Russes opérèrent leur jonction avec les troupes du général autrichien Laudon, accouru à leur rencontre du fond de la Silésie. Comme l'année précédente, Frédéric dut abandonner la Saxe pour marcher au secours de ses Etats héréditaires; il espérait renouveler son succès de Zorudorf, et par une seule bataille rangée immobiliser les Russes pour le reste de la campagne. Il les attaqua dans leur position de Iviinersdorff à quelques lieues de Francfort (13 août); il avait 48,000 hommes contre 80,000. Par un audacieux mouvement tournant, les Prussiens débordèrent l'aile gauche de l'ennemi et enfoncèrent sa première ligne, mais leurs efforts vinrent se briser contre la seconde, soutenue par toutes les réserves. Après onze heures de lutte, ils commençaient à fléchir, lorsque la cavalerie russe fondit sur eux et transforma leur retraite en déroute. L'invincible armée du grand Frédéric se débanda, abandonnant ses armes, ses munitions, 172 pièces de canon. Elle avait plus de 20,000 hommes tués ou blessés, le nombre des prisonniers était innombrable; Soltykof envoya à Pélershourg 2G drapeaux et étendards *, Frédéric s'était enfui du champ de bataille avec quelques hussards. «Cruel « malheur, écrivait-il peu de jours après, je n'y survivrai « pas. Les suites de la bataille sont pires que la bataille.
' Affaires étrangères. Relation offirielle de la bataille de luinersdorff, pubiii'-e dans la Gazette de Saint- l'ttersbourg, et jointe à la correspondance de Russie.
« Je ne vois plus aucune ressource, et, pour dire la vérité,
« je considère que tout est perdu '. »
En effet, Frédéric eût péri, si Sollykof, poussant droit à Berlin, eût tiré de sa victoire tout le parti possible. Voyant son armée affaiblie par des pertes cruelles, le général russe se contenta de parcourir et de ravager la Silésie, sans même songer à s'y établir et à y prendre ses quartiers d'hiver. Néanmoins, la reprise de la Suxe par les /autrichiens et leur rentrée à Dresde furent les premiers résultats de la bataille de Kiinersdorff. La puissance de Frédéric avait reçu une atteinte dont il lui paraissait difficile de se relever; après la journée du 13 août, si le roi de Prusse rallia les fuyards et parvint à reformer les débris de son armée, il ne trouva plus assez d'hommes dans les rangs épuisés de son peuple pour remplacer les morts et les prisonniers; il demeura réduit à une poignée de soldats en face d'un ennemi dont les forces se renouvelaient sans cesse, el nul ne mit en doute que la prochaine campagne ne diit consommer sa ruine.
Par l'important service qu'elle venait de rendre à la cause commune, la Russie avait conquis le droit de parler haut dans le concert des puissances coalisées; elle en usa. Jusqu'à présent, elle avait équipé des armées, hvré des batailles, dépensé sou sang et son argent sans qu'elle parijt vouloir tirer de la lutte aucun avantage matériel; prouver sa fidélité à ses engagements semblait le seul but auquel elle aspirât. Toutefois, lorsqu'en mainte circonstance elle
' Cité par Ramuaid, ^h^. Lettre à Finkenstciii.
CHOISiaL ET L'ALLIAXGE RISSE. 363
vanlait son désinléressement, elle entendait bien que ses alliés ne la prissent pas trop au sérieux, et n'attendait que l'occasion d'un succès pour formuler ses prétentions. L'Autriche réclamant la Silésiepour sa part du butin, et la France ayant stipulé à son profit un agrandissement territorial en Belgique, il parut juste à la Russie de chercher une compensation aux frais que la guerre lui occasionnait, et l'on saitquecette puissance a toujours manifesté un goût particulier pour les indemnités payables en territoire. D'ailleurs, elle tenait sous sa main le dédommagement qu'elle entendait se faire allouer; depuis deux ans ses armées occupaient et administraient la Prusse orientale, c'est-àdire la longue bande de terre qui borde la Baltique depuis Mcmel jusqu'auprès de l'embouchure de la l istule. Après Kiinersdorft, la chancellerie moscovite fit passer aux cours de Versailles et de l ienne un mémoire en date du 26 octobre, puis une note confirmalive en date du l" décembre, par lesquels la Tsarine annonçait l'intention de garder à la paix la Prusse orientale, et demandait aux gouvernements alliés de lui en garantir l'acquisition. La Russie ne comptait pas annexer cette province à ses vastes possessions, mais plutôt l'offrir aux Polonais en échange de certains districts de l'Lkraine, sur lesquels elle jetait depuis nombre d'années un regard de convoitise.
Cette prétention jeta à Versailles un indescriptible émoi. La défiance contre la Russie, très-vive de tout temps, s'y compliquait depuis peu d'un sentiment de jalousie. Cependant Louis XI/ se flattait encore que les armées d'Elisabeth, après l'achèvement de leur besogne eu Allemagne, consen-
tiraient à s'en retourner les mains vicies, et sans avoir reçu aucun prix de leurs services. Aussi la demande d'un dédommagement territorial le plongea-l-elle dans l'étonncment et lui parut-elle une insupportable exigence. Profilant de cette occasion, les inspirateurs de la diplomatie secrète s'essayèrent à ressaisir leur empire ; ils jetaient feu et flamme, signalaient les dangers de la Pologne, dévoilaient l'ambition des successeurs de Pierre le Grand, et montraient l'équilibre du \ord menacé jusque dans ses fondements. Le comte de Broglie, des champs de bataille d'Allemagne, et M. Tercier, du poste paisible où l'avait rélégué la défiance de Choiseul, tenaient au Roi le même langage et unissaient leurs ellorts. En même temps arrivaient à Versailles les doléances de la cour de Copenhague ; effrayé des prétentions persistantes du tsarévitch Pierre de Holsteiu sur le Sleswig, le Danemark eût vu avec terreur la puissance moscovite se rapprocher de ses frontières par Pacquisitioii de la Prusse orientale, et les alarmes de cet ancien et fidèle allié ajoutaient aux inquiétudes du Roi'. Les velléités conquérantes de la Russie devinrent pour un temps, au milieu des désastres de la guerre de Sept ans, le sujet principal de ses préoccupations.
Assez sceptique au fond sur le sort de la Prusse orientale, Choiseul comprit que le Roi n'adhérerait jamais aux prin-
' Sur lesinquicludcs du Diucmark, voir principalement la correspondance de Rernstorff avec Choiseul, p. 129 à 193. A Pétcrsbourg, notre ambassadeur s'efforçait vainement de concilier le différend soulevé depuis près d'un demi-siècle entre la Russie et la cour de Copenhague. i*e 4 mai 1758, le Danemark s'était engagé par un traité spécial avec la France, et auquel la Russie accéda plus tard, à procurer au duc de Holstein un équivalent.
cipes énoncés dans la dépêche et dans la note de Woronzof. Cependant il ne renonçait pas à l'idée d'enlamer par l'entremise de la Russie une négociation pacifique. Dans ces conditions, le rôle de notre diplomatie à Pétersbourg devenait particulièrement délicat, puisqu'il consistait à demander un service à la Russie en lui en refusant un. L'insuffisance de AI. de L'Hôpital éclatait à fous les yeux ; sur cet article, la diplomatie secrète tombait d'accord avec le ministère : « Je ne vous dissimulerai pas, écrivait « M. de Choiseul à son ami le comte Bernstorff, qu'en u accordant à M. de L'Hôpital autant de probité que de zèle, a je ne lui désirasse un peu plus de lalenls '. « « Il ne « faut pas balancer, disait de son côté le comte de Broglie, « à accorder à M. de L'Hôpital la permission de revenir, ce s'il la demande, et même il serait bon de la lui faire dé- « sirer "- « Quant à Louis XV, il se montrait surtout frappé de la prodigalité du marquis, et le trouvait « bien cher ^ » . Le malheur était que l'ambassadeur ne paraissait uullement pressé de quitter son poste et manifestait le désir dépasser encore une année en Russie. En le rappelant brusquement, Clioiscui craignait d'aftliger un vieux et fidèle serviteur, et en même temps de froisser l'impératrice Elisabeth, qui témoignait beaucoup d'estime pour le caractère de L'Hôpital et d'amitié pour sa personne. En cette délicate occurrence, il eut recours à un moyen qui lui semblait de nature à concilier tous les intérêts et à ménager toutes les suscep-
' Choiseul à lîernstorff, 29 juillet 1759. Correspondance, p. 40. - Alfaircs étrangères. Broglie à Tercicr. Correspondance secrète. 3 Louis XV à Tercier, 11 juillet 1739. Doutaric, I, 240.
tibilités : il prit la résolution, tout en maintenant au marquis sou titre d'ambassadeur et sa résidenoe auprès de la cour impériale, de placer à ses côtés une sorte de coadjuteur avec succession future, c'est-à-dire un agent plus jeune et plus diligent, chargé de le suppléer dans la partie acliie de sa mission, de recevoir directemeut des ordres et de les exécuter, et de remplacer le marquis lorsque celui-ci demanderait un congé définitif. Ce dédoublement de fonctions n'était pas sans exemple dans notre ancienne diplomatie.
Cet expédient une fois trouvé, Choiseul en fit le point de départ d'une combinaison qui semble plutôt le produit d'une féconde imagination de romancier que le résultat des sévères méditations d'un homme d'Etat. Parmi les reproches qu'il adressait à l'ambassadeur, il faisait figurer en première ligne celui de n'avoir point recherché les bonnes grâces d^ la grande-duchesse Catherine. Aux yeux de Choiseul, nul mieux que cet intermédiaire gracieux et insinuant n'eût préparé les voies à une médiation officielle entre la France
l'Angleterre. Il est vrai que Catherine nous témoignait plus que de la froideur, mais Choiseul ne se méprenait point sur la nature de ce sentiment, et l'attribuait plutôt au dépit d'un amour contrarié qu'à une animadversion raisonnée; la grande-duchesse ne nous pardonnait point le raj)pL'l de Poiiiatowski. Mieux inspirée aujourd'hui, la France ne pourrait-elle guérir la blessure qu'elle avait faite, rendre à Catherine l'objet de sa tendresse, et captiver sa confiance en consolant son cœur? Un joiu-, dans un cercle d'inliuies, la jeune femme se plaignait amèrement de l'ab-
CHOISEIL I:T LALLIAXCK RlSSi:. 3G7
sence de Poniatouski : " Il n'y a que la France qui puisse tt le faire revenir, dit quelqu'un. — Qu'elle le fasse, reprit- « elle vivement, et je serai toute Française ^ « Le propos fut rapporté à L'Hôpital, qui le transmit à Choiseul; le ministre en fit son profit. Le premier soin de l'envoyé chargé de seconder M. de L'Hôpital dut donc être d'annoncer à la grande-duchesse que non-seulement le roi de France n'opposerait aucun obstacle au retour de Pouiatowski, mais qu'il s'engageait même à y contribuer par ses démarches à Varsovie. Cette promesse serait le présent que le diplomate français apporterait à Catherine en arrivant, et elle lui assurerait un accueil favorable.
Quelque vive que dût être la reconnaissance de Catherine, Choiseul savait trop le monde et la vie pour fonder toutes ses espérances sur ce seul sentiment ; il eût préféré nous attacher la jeune princesse par un lien moins fragile. C'est ici que se révèlent la longue expérience que le duc s'était acquise en matière de galanterie et la connaissance qu'il possédait du cœur fémininjusque dans ses plus intimes replis. Il pensait qu'en dépit du proverbe, l'amour se prolonge par l'absence, s'irrite par les obstacles, et souvent ne survit pas à la paisible possession. Catherine n'avait jamais fait preuve de constance; si elle paraissait souhaiter passionnément le retour de Poniatouski, c'était par obstination plutôt que par attachement. Qu'on le lui rendît, et l'heure de la lassitude ne tarderait pas à sonner, surtout si en prévision de cet instant critique on s'occupait dès à présent de
'Affaires étrangères. L'tlôpital, 18 septembre 1758.
préparer un successeur au jeune comle. Le cardinal de Bernis avait eu l'idée de ramener Catherine à Soltykof ^ ; Choiseul, plus expert en ces matières, pensa qu'un objet nouveau aurait plus de chances d'être agréé; à ses yeux, le meilleur moyen d'éloigner pour l'avenir Catherine de Ponialowski était de les rapprocher temporairement et de renvoyer le favori à Pétersbourg, mais en lui suscitant un rival. Dans la pensée du ministre, celui-ci devait être Français, bien plus, l'agent et le serviteur du Roi. Ni le marquis de L'Hôpital, ni le chevalierd'Eon ne convenaient à ce rôle, quoique pour des molifs très-différents. Au contraire, le nouvel envoyé, s'il était bien choisi, pourrait consacrer par un éclatant succès la renommée de grâce, d'esprit et de galanterie que les Français s'étaient acquise dans toute l'Europe. Ni la cour, ni l'armée, ni la diplomatie ne manquaient déjeunes seiaueurs spirituels et bien faits, et aucun n'eût demandé mieux que de se dévouer à l'œuvre patriotique que méditait Choiseul. Le difficile était d'en découvrir un qui joignît à ces heureuses dispositions des qualités solides et qui sût faire tourner ses succès personnels à l'avantage de son pays -.
Par une singulière coïncidence, au moment où le secrétaire d'État s'efforçait de découvrir un titulaire pour le poste de ministre à Pétersbourg, la diplomalie secrète
' Affaires étrangères. Bernis à L'Hôpital, 11 novembre 1758.
* Le duc de Choiseul s'était ouvert de ses desseins sur Catherine à M. Tercier, qui eu informa le comte de Broglie par une lettre en date du 2 septembre 1759, publiée dans le Secret du Roi, I, 370. C'est ainsi que nous connaissons les efforts du ministre pour susciter un rival français à Poniatowski.
CHOISIsLL ET L'ALLIAXCE RL'SSE. 869
poursuivait Ja même recherclie, dans un but bien différcnl. Le comte de Broglie et AI. Tcrcicr pensèrent qu'ils auraient reconquis tout le terrain perdu et accompli un coup de maître, s'ils inslallaient à Pétersbourg un homme dévoué à leurs principes et chargé par eux, au lieu de cimenter l'alliance avec la Russie, de préparer sa rupture, et d'èlre dans la capitale moscovite le représentant des inlcrcls polonais. Celte mesure leur semblait d'autant plus indispensable que M. d'Eon demandait avec insistance l'aulorisalion de rejoindre son régiment. M. de Broglie eut promptement son candidat, qui n'élaitautreque M.Durand, «le meilleur « instrument politique, disait-il, qu'on put employer en « Russie ' » . Le comte écrivit au Roi pour lui recommander ce choix. Celte fois le piège élait trop visible pour que Choiseul s'y laissât prendre; le duc connaissait les principes, les relations et les antécédents de M. Durand, et opposa à son envoi un refus péremptoire. En même temps, il faisait signer par le Roi les lettres de créance de M. de Breteuil, jeune homme de vingt-sept ans, de bonne mine et d'élégantes manières, colonel d'un régiment de cavalerie, mais employé depuis quelque temps avec succès dans la carrière des négociations.
AI. de Broglie voyageait en Flandre pour ses affaires personnelles, lorsqu'il apprit la nomination de AI. de Breteuil. Il revint aussitôt à Paris, où il se concerta avec Tercier sur le parti à prendre. Le nouveau ministre n'avait nulle connaissance du secret ; devant son élévation à AI. de Choiseul,
> Affaires ctrangcres. Correspondance secrète. BrojjUe à Tercier.
il montrait beaucoup de dévouement à l'auteur de sa fortune. Cependant, s'il appartenait au duc, ne pouvait-il lui être ravi? Si la diplomatie secrète ne l'avait point enfanté, ne pouvait-elle l'adopter et le faire sien ? M. de Breteuil avait de l'ambition et le désir de poursuivre ses premiers succès. Pour qu'on pût compter sur lui, il suffisait de l'avertir par un mot que le vrai moyen de plaire au maître n'était point de suivre les ordres du ministre. Ce mot, MM. de Broglie et Tercier demandèrent au Roi de le prononcer, et après quelques hésitations, Louis XV y consentit. Les appréhensions que lui causaient les projets de la Russie sur l'îkraine, en provoquant de sa part un redoublement de sollicitude pour les Polonais, le ramenaient définitivement à la politique personnelle et mystérieuse qu'il avait paru délaisser un instant. «Monsieur le baron de « Breteuil, écrivit-il au jeune diplomate le 2G février 1760, « sur les comptes avantageux qui m'ont été rendus de « vous, je me suis déterminé à vous nommer mon ministre « plénipotentiaire en Russie et à vous admettre à une corce respondance secrète avec moi, que je n'ai jamais voulu « qui passât par mon ministre des affaires étrangères. Le « comte de Broglie, qui vous remettra cette lettre, et le « sieur Tercier en ont seuls la direction, et vous ajouterez « foi à ce qu'ils vous diront de ma part ' . « En même temps, le Roi ordonnait au baron de Breteuil, sous les plus grandes
' Louis XV au baron de Breteuil, 26 février 1760. Lettre publiée par Flassan, 1. VI, p. 289. M de Flassan, ayant eu communication des papiers du baron de Breteuil, a pu insérer dans son ouvrage cci laines pièces de la correspondance secrète dont cet agent avait retenu copie.
peines, de garder le secret sur cette commuoication envers qui que ce soit au monde, sauf de Broglie et Tercier, et de faire connaître à ces derniers les instructions soit écrites, soit verbales, qu'il recevrait du ministre. Ainsi l'émissaire que Choiseul avait désigné pour représenter et servir en Russie sa pensée personnelle se transformait soudain en instrument de ses ennemis. Cet escamotage dut paraître aux confidents du Roi une piquante revanciie des persécutions qu'ils avaient subies et amuser pour quelques instants la frivolité de Louis XV.
Avant le départ du baron, Choiseul eut avec lui de longues conférences, où il lui dévoila le rôle hardi et singulier qu'il entendait lui faire jouer à la cour d'Elisabeth. Il va sans dire que ce point délicat ne fut même pas effleuré dans les instructions écrites. Celles-ci, rédigées sous forme de volumineux mémoire, contiennent plus de considérations générales que de recommandations positives; elles peuvent se résumer en quelques mots : la Russie est une puissance ambitieuse, redoutable, persévérante; il serait dangereux pour nous qu'elle prît un trop grand accroissement ; néanmoins, comme pour l'instant elle est notre alliée, il fautl'employer le plus utilement possible à nous procurer une paix honorable, et en attendant, à nous assister avec efficacité dans la lutte ; de la Pologne, pas un mot. Deux passages des instructions ministérielles sont à signaler : dans le premier, il est recommandé à Breteuil d'annoncer formellement à Catherine que la France travaille à faire revenir Ponialowski; le second a trait à la Prusse orientale. Sur cette affaire épineuse, Choiseul, « l'homme du monde le plus fertile en
« expédients ' « , comme l'a écrit un de ses amis, renvoie simplement la Russie à s'expliquer avec l'Autriche : la Fiance n'étant que partie auxiliaire dans la guerre de Prusse, où la cour de Vienne figure comme partie principale, c'est avec cette puissance que la Tsarine devra discuter la nature et l'importance du dédommagement tenilorial auquel elle prétend ^ .
Le mémoire de Choiseul fut communiqué en en lier, et ses paroles furent redites mot pour mot à MM. de Broglie et Tercier. Ceux-ci prirent la plume à leur (onr et rédigèrent une longue instruction secrète destinée à effacer l'effet de celle du ministre, à ne rien laisser subsister de ses ordres, clàimposer à M. de Breteuil, au nom du Roi, une règle de conduite conforme à leurs sentiments. Cette pièce a une importance capitale dans l'histoire de la diplomatie secrète, dont elle expose avec aulant de précision que de détails le but et les moyens d'action. Le comte de Broglie l'a inspirée, Tercier l'a rédigée, et le Roi se l'est appropriée en la signant. Elle indique avec quelle désinvolture Louis XU, tout entier à son idée, sacrifiait les intérêts les plus pressants de son royaume, les ménagements dus à de puissants alliés, les exigences de la lutte contre Frédéric, et la nécessité d'étouflèr dans son germe la grandeur menaçante de la Prusse, à l'avantage problémalique de maintenir l'indépendance anarchique de la Pologne et de s'assurer une influence prépondérante sur les destinées de cette république.
' Souvenirs du baron de Gleichen, 1 vol. iii-18, Paris, Techencr, 1807. - Ad'aires étrangères. In.striictioD olficicllc à AL de Breteuil, 16 mars 1700. Celte pièce a été publiée par Flassax, t. VI, p. 193.
CIIOISEIL ET L'ALLIAXCE RUSSE. 373
« Si le sieur barou de Breteuil, dit l'inslruction secrète ', « a dû être flatté de la marque publique de confiance dont « Sa Majesté l'a honoré en le nommant son ministre plé- " nipotentiaire près l'impératrice de Russie, cette satisfac- « tion doit infiniment augmenter par l'honneur qu'elle lui « fait de l'admettre à une correspondance directe avec elle, « et à la connaissance d'une négociation secrète que jus- « qu'à présent elle a seule dirigée et qui a été inconnue de i> tous ses ministres. Sa Majesté s'y est déterminée sur la « connaissance qu'elle a eue de la sagesse du baron de « Breteuil, persuadée de plus qu'uniquement occupé du i. soin de la servir utilement et de lui plaire, il n'aura « que cet objet en vue, pour exécuter fidèlement les ordres " secrets qui lui seront donnés, et qu'il se comportera avec « tant de prudence et de circonspection que jamais ce « secret ne puisse être découvert...
« On ne parlera pas dans cette instruction de ce qui avait a été écrit au marquis de L'Hôpital pour engager une négo- « dation qui, par le moyen et même la médiation de l'im- « pérati ice de Russie, terminât la guerre d'Allemagne, ni de « ce qui en a empêché. Les inconvénients qui auraient pu « résulter de Tinfluence et de la prépondérance si dange- « rcuse que de cette manière la Russie aurait acquises, et " des avantages réels qu'elle se serait procurés, sont trop
' Iiistruclion secrète au baron de Brcloiiil, 1" avril 17G0. Affaires étrangères. Correspondance de Russie, 3" supplément, .'\ucuu des auteurs (jui se sont occupés de ia correspondance secrète n'a paru soupçonner l'existence de cette pièce. lOlle constitue, à notre avis, l'acte d'accusation le plus formel qui se puisse dresser contre la politique personnelle de Louis XV.
« connus pour qu'on les détaille ici; on doit donc regarder tt comme heureux pour les intérêts du Roi que le marquis « de L'Hôpital, déférant sur cet article aux conseils pru- « dents du sieur d'Eon, ait laissé échapper l'occasion qu'il « lui était si vivement recommandé de saisir.
« Ou ne traitera dans ce mémoire que de la négociation « secrète. Les instructions ministérielles ne parlant point M de la Pologne, article qui a tant de relations avec la « Russie, ce serait une raison suffisante d'instruire le baron « de Breteuil spécialement sur cet objet, si Sa Majesté K n'avait encore d'autres motifs plus particuliers de le faire.
« La négociation secrète paraît au premier aspect étran- « gère à la Russie, puisqu'elle regarde directement les « Polonais ; mais l'influence que la cour de Pétcrsbourg « peut et doit y avoir, fait que le ministre du Roi auprès de « l'impératrice de Russie doit y veiller avec autant d'atten- « tion que ceux que Sa Majesté a honorés de ses ordres en « Pologne. Protéger les libertés de la constitution de la « république de Pologne, la préserver de tout danger « d'asservissement de la part des puissances voisines, préci venir les troubles intérieurs dans le droit qui lui est si « précieux de la libre élection de ses rois, veiller à ce (jue, « dans le cas de cet événement, la République choisisse « pour la gouverner un prince qui soit agréable à Sa Majesté « et s'oppose au succès des vues de toute faction contraire, « tels sont les objets principaux de cette correspondance a secrète. »
L'auteur du mémoire expose alors l'historique de nos relations avec la Pologne, retrace la situation présente
de cet Etat, passe en revue les différentes factions qui s'y disputent la prééminence, et montre l'ancien parti français prêt à se rallier à la voix de nos agents pour recommencer la lutte contre le parti russe et l'influence des Czartoryski; prévoyant ensuite la fin prochaine du roi de Pologne, il insiste sur la nécessité de ne point nous laisser surprendre par cet événement, et de nous préparer dès aujourd'hui à faire face à toutes les éventualités. De nombreux candidats brigueront la couronne élective de Pologne; chacun d'eux cherchera au dehors son principal appui, La France a jeté son dévolu sur le priuce Xavier de Saxe, troisième fils dit roi actuel et frère préféré de la Dauphine '. C'est à préparer l'élection de ce principe que doivent tendre tous les ressorts de notre politique dans le Nord, à Pétersbourg comme à Varsovie.
Dans l'esprit du Roi et de son conseil secret, Palliance avec Elisabeth est le meilleur instrument à employer contre la Russie, puisqu'elle permet « de veiller auprès de cette « j)rincesse aux intérêts de la Pologne, de profiter de notre « réunion avec sou empire pour procurer les avantages « de la Réj)ublique, et pour détourner ce qui pourrait « lui être nuisible tant pour le présent que pour l'avenir .> . Louis XV avoue ingénument qu'il ne s'est point proposé d'autre but en consentant à l'établissement d'une correspondance particulière avec Elisabeth. AI. de Rreteiiil devra s'inspirer des mêmes sentiments ; il ne négligera aucun
' Le fils de Louis XV avait épousé la fille d'Aii<{uste III, électeur de Saxe et roi de Pologne. De ce mariage naquirent Louis XVI, Louis XVIII et (]liar!es X.
moyen pour gagner à nos vues les confidents de la Tsarine, pour les persuader ou les corrompre; il s'efforcera surtout fie capliver la confiance du chancelier Woronzof. Ici se ()]ace sur le caractère et les tendances de cet homme d'Élat une cirange appréciation.
« Sans doule, dit le mémoire, il est favorablement dis- « posé à notre égard, mais on doit dire aussi que ce ministre « est, comme il doit l'élre, attaché à ce qu'il croit êlre les « intérêts de sa souveraine et de sa patrie; par conséquent, a il ne serait pas étonnant quHl n'eût en vue que l'agran- « cUssement de la puissance de la Russie. C'est le but « auquel tendent les ministres russes, qui paraissent avoir « de la suite dans 1 3urs principes et dans leurs opérations . ?'
Ce qu'il importe de prévenir, c'est précisément celte extension de la puissance russe. Les dernières victoires des armées moscovites ont été remportées sur noire ennemi, mais elles ont augmenté l'arrogance et les prétentions du cabinet de Pétersbourg; il importe donc qu'elles ne se renouvellent point. Louis XV en arrive à souhaiter l'ina' lion de nos alliés, sans se préoccuper des conséquences pour le résultat final de la guerre, et le mémoire aboutit à cette conclusion qu'il vaut mieux laisser la Prusse échapper à une perle presque assurée que de la voir périr par les mains de ia Russie.
« De tout ce que l'on vient de dire, écrivent en terci minant les dépositaires de la pensée royale, il résulte « qu'en même temps qu'il serait fâcheux que l'Angleterre, « reprenant sou crédit à la cour de Russie, la délachàt de « l'alliance, à quoi le baron de Breteuil doit veiller atten-
CHOISEIL ET L'ALLIAXGE RUSSE. 377
« tivement, on doit également craindre les effets d'une trop « grande inûuence ou de trop grands succès des Russes « dans cette guerre. Plus ils se croiront être ou avoir été " nécessaires, plus ils se feront valoir, et plus leurs pré- « tentions embarrasseront,
« Quoique le principe général d'une alliance soit de « désirer que tous les alliés agissent avec une égale vigueur, « le cas actuel est cependant différent ; le baron de Breteuil tt ne doit ni exciter vivement les Russes, ni les retenir, « mais régler sur les circonstances le plus ou le moins « d'activité qu'il leur demandera, et sa complaisance à ne « point exiger d'eux des efforts qu'ils refuseraient de faire " sous prétexte d'impossibilité. 11 suffira que pendant celte a campagne ils ne s'exposent à aucun échec. Si les armes « du Roi ont, comme on l'espère, la supériorité qu'elles a doivent avoir, son influence dans les conditions de la « paix en sera plus considérable. Les Russes ne pourront « dire qu'on leur devra la fm de la guerre ; on tirera de leur a inutilité des arguments contre leur jactance ; la hautt teur avec laquelle ils soutiendraient leurs prétentions en a diminuera d autant, et l'on pourra conclure la paix à des u conditions moins embarrassantes et moins dangereuses.
« L'étude du baron de Breteuil, pour ne point se trouver « embarrassé par des ordres contraires, doit être de s'en K procurer du ministère qui seront analogues à la présente et instruction. Il doit, pour les obtenir, dresser ses relations a. de manière à faire connaître l'importance de veiller au « trop grand accroissement de la Russie, aux dangers qui « peuvent en résulter, à l'avantage dont il serait de la
a faire rentrer dans ses anciennes limites, ce qu'on ne peut « attendre que du temps, aux risques que court Ja liberté « des Polonais, représenter de quelle importance il est pour « Sa Majesté de se conserver un parti puissant dans cette « République, ce que l'on ne peut espérer que si l'on s'in- « léresse ouvertement à ce qui la concerne, par conséquent « en être en quelque sorte l'avocat à Pétershourg, mais de « manière cependant qu'il paraisse que l'on n'a eu en vue « que l'objet présent, et que les soins qu'on se donne ne « cachent aucun projet pour l'avenir.
" Toute cette instruction se réduit donc à veiller aux inté- « rêls de la Pologne, — pénétrer les sentiments de la Russie « sur l'élection, — écarter du trône le prince électoral de <i Saxe et le prince Charles ', — y porter, s'il est possible, le « prince Xavier, en supposant que les Polonais veulent con- « tinuer à être gouvernés par la maison de Saxe, — comme K il est vraisemblable que l'on pourra difficilement engager « la Russie à convenir avec Sa^ Majesté du choix d'un roi " de Pologne, obtenir au moins que cette puissance laisse « une liberté entière à la nation, sans prendre part à celte « affaire, — prévoir par conséquent les moyens qu'on pour- « rail prendre d'avance pour réussir dans cette voie, afin « que la nation puisse choisir un roi qui convienne aux « intérêts du Roi. Ces moyens paraissent consister dans le a soin de se concilier les principaux minisires de l'Impé- « ratrice pour les faire agir selon les vues de Sa Majesté, « soit sur l'élection au trône de Pologne, soit sur la paix.
' SccoDfl fils du roi de Pologne.
CHOISELL ET L'ALLIAXGE RUSSE. 379
« Par rapport à cet article, détruire l'idée de la cession de « la Prusse, même pour être échangée contre des terres de « la Pologne, — travailler à faire convertir eu argent par u le roi de Prusse ou l'Angleterre le dédommagement « demandé, — ralentir, si les circonstances le permettent, a les opérations des Russes, pour qu'ils ne puissent mettre a leurs services et leurs succès à un trop haut prix, et qu'an « contraire les armes de Sa Majesté lui donnent la princi- « pale part à la négociation de la paix. 55
Ralentir les opérations de nos alliés, c'est à ce but que se réduisait la politique de Louis XV, et cela à l'instant où la guerre atteignait à sa période la plus critique, et où, pour achever Frédéric, suivant l'expression de Frédéric luimême, les Russes n'avaient qu'à avancer et à donner le coup de grâce '. Pour apprécier comme elle le mérite l'erreur du monarque français, pour saisir de quelle importance eût été pour nous la défaite définitive de la Prusse, point n'est besoin de devancer le cours des temps et de condamner le passé au nom du présent. En 17G0, la France soutenait depuis trois ans une lutte acharnée, avait prodigué les millions, armé plus de cent mille hommes, livré six batailles rangées pour réduire à de justes limites la puissance insolente de la Prusse. Après tant d'efforts, s'opposer à ce qu'une campagne vigoureusement menée par nos alliés achevât l'œuvre commencée et brisât définitivement la résistance de Frédéric, c'était de la part de Louis XV un oubli étrange de ses devoirs de Français et de souverain,
' Frédéric II, Mémoires, cli. x, p. 2T5.
c'était ffiiie bon marché, non-seulement des nécessités politiques, mais aussi de notre sang et de notre or dépensés en pure perle. Quelque intérêt que méritât la Pologne, cet intérêt exigeait-il de tels sacrifices?
L'envoi de AI. de Breteuil à Pétersbourg se rattachait à l'ensenible d'un plan destiné à rendre aux mouvements de la diplomatie secrète plus d'accord et de précision. Placé en éclaireur et en observateur auprès de l'ennemi commun, Breteuil devait signaler toutes les démarches de la Russie aux agents de Stockholm, de Varsovie et de Constantinople. A leur tour, ceux-ci établiraient entre eux une correspondance qui les relierait l'un à l'autre et assurerait leur concours réciproque.
Avant que le baron eût atteint son poste, un coup inattendu faillit déjouer ces combinaisons. Pour le succès de ses opérations, la diplomatie secrète comptait surtout sur le concert qui s'établirait entre M. de Breteuil à Pétersbourg et M. Durand à Varsovie. Choiseul ne soupçonnait pas le premier, mais n'attendait qu'une occasion pour se défaire du second. Un jour, invité à un dîner d'apparat où il se trouvait placé en face du comte de Broglie, il se donna le plaisir de lui annoncer que le Roi venait de signer le rappel de AI. Durand ^ Le comte supporta le coup sans broncher; il savait que Louis XV, incapable de résister de front à son ministre, lui cédait ouvertement pour le trahir en cachette; Durand fut sacrifié, mais le Roi écrivit à Breteuil que s'il avait consenti au rappel de cet agent, « des services duquel,
^ Secnldu Roi, t. I, p. 373.
CnOISElL KT L'ALLIAXCE RUSSE. tyn
avouait-i.i, il avait pourtant lieu d'être satisfait ' » , il maintenait à Varsovie, en qualité de secrétaire, un sieur Hennin, admis au secret; c'est donc avec ce dernier que Breteuil eut désormais à correspondre. Un des anneaux de la chaîne mystérieuse tendue entre les différentes cours du Nord se trouva presque en même temps rompu et remplacé. En arrivant à Pétersbourg, oii le marquis de L'Hôi)ital poursuivait lentement ses préparatifs de départ, M. de Breteuil ne laissa pas que de se trouver embarrassé. Résolu à obéir aux ordres du souverain, il entendait conserver vis-àvis du minisire qui l'avait envoyé au moins les apparences de la soumission. D'Eon, invité par une lettre royale à servir dans les premiers temps de guide à son inexpérience -, le mit promptement au courant de l'état de la cour impériale et lui révéla certains mystères, dont la connaissance ne fit qu'ajouter aux incertitudes du baron. Les rôles semblaient renversés; c'était maintenant Catherine qui réservait pour les Français ses bonnes grâces et ses prévenances, tandis qu'un nuage planait sur nos relations avec la tsarine Elisabeth. Avant l'arrivée de Breteuil et sans doute pour lui ménager un accueil favorable auprès de Catherine, Choiseul avait fait informer cette princesse que la France travaillait auprès du roi de Pologne à obtenir le renvoi de Poniatowski à son ancien poste ; la grandeduchesse en témoignait une vive reconnaissance. Elisabeth, au contraire, dont l'antipathie pour Poniatowski semblait
'Affaires étrangères. Correspondance secrète. Le Roi à Breteuil, 17 avril 1700.
' Correspondance secrète de Louis XV. Boutaric, t. I, p. 2V9.
redoubler, avait appris avec déplaisir qu'une négocialion eût été engagée à son insu pour accréditer à nouveau auprès de sa personne un ambassadeur qui avait encouru sa disqràce. Elle en fit porter plainle à Louis XV par le canal de la correspondance infime qu'elle entretenait avec ce monarque '. Le roi de France se hâta aussitôt de désavouer son ministre, fit répondre à la Tsarine que son intention n'avait pu être de la désobliger, et rétracta les ordres donnés à Varsovie -. L'Impératrice parut calmée, mais ne pouvait-on craindre de la part de Catherine, déçue dans son espoir, un retour de défiance? Lorsque Breleuil vint pour la première fois lui offrir ses hommages après cetle aventure, il s'attendait à des reproches ou au moins à l'accueil le plus réservé; sa surprise égala son plaisir quand la jeune femme, après quelques propos gracieux à son adresse, ajouta ces paroles : « LeRoi a voulu m'obliger « depuis peu dans la chose du monde qui me louche le « plus, et quoique le succès n'ait pas répondu à ses « bontés, je ne les sens pas moins vivement. C'est une « obligation que je n'oublierai de ma vie, car je ne suis « pas née ingrate; je vous prie de mander à Sa Majesté « ma reconnnissance et mon respect, et qu'il n'y a point « d'occasion que je ne saisisse pour lui en donner des « preuves. « Breleuil ayant exprimé son bonheur d'avoir il remplir une si flatteuse commission, elle répliqua avec h: auconp (le vivacité : «Ily a longtemps que je me persuade
I La lettre a été publiée par Flassax, t. VI, p. 227. * Tcrcier. an nom du Roi, à M Woronzof, pour communiquer à l'impératrice (le Russie, 16 août 1760. Publié par Fussa.v, t. VI, p. 228.
CHOISKIL ET L'ALLIAMCE RUSSE. 383
« que ce sont les senfimeals du Roi; je n'ai jamais rien fait « pour lui en inspirer de contraires, quelque chose qu'on « eût pu dire, et si l'on avait voulu me connaître un peu « mieux et ne pas me blesser cruellement, on aurait été « parfaitement convaincu que je ne souhaiterais que plaire u à Sa Majesté. Je me suis ouvert à vous avec confiance, « (|iioique je ne vous connaisse pas, parce que tout le bien « qui m'est revenu de vous me fait juger que vous êtes « incnpable de me trahir ici, et que je cherchais depuis K longtemps une occasion de faire passer mes sentiments « au Roi, même avant Tobligalion que ses bontés m'ont K fait contracter '. »
Le duc de Choiseul n'eût pu souhaiter un début plus encourageant aux relations du baron de Breteuil avec la grande-duchesse; malheureusement le jeune homme ne profila guère de ce premier succès. Refusant de prendre au sérieux le rôle que Choiseul l'avait invité à jouer auprès de Catherine, il mit dans ses rapports avec elle ce qu'il faut de galanterie pour animer la conversation entre une princesse aimable et peu sévère et un diplomate de vingt-sept ans, mais rien de plus. Il venait de se marier récemment, semblait aimer sa femme, et M. de Choiseul avait oublié de lui défendre d'amener madame de Breteuil à Pétersbourg.
Le baron ne chercha pas davantage à mettre en usage au profit de nos intérêts politiques les bonnes disposiiions de Catherine envers la France et envers le Roi. Gêné par des
* Affaires étrangères. Breteuil, 5 septembre 1760.
ordres conlradictoires, il avait pris son parti de l'aDstention, agissait peu, et envoyé en Russie pour faire autrement et mieux que M. de L'Hôpital, se modelait sur lui. D'ailleurs, les occasions d'entretenir la Tsarine devenaient de plus en pJus rares ; la santé d'Elisabeth dépérissait; chaque jour ses souffrances devenaient plus vives, et son humeur plus sombre ; elle passait parfois de longues semaines «ans paraître à la cour '. Avec Woronzof, Breteuil s'était mis promptement sur un pied de conflance et d'intimité, mais se contentait d'effleurer la politique dans ses entreliens. Sans s'efforcer d'inspirer au chancelier des sentiments plus favorables à la Pologne, il évitait surtout de lui parler des opérations militaires et de lui conseiller d'énergiques résolutions. Le premier résultat des efforts de la diplomatie secrète fut d'annuler l'action de la France en Russie sans la faire tourner au profit des Polonais, et l'on ne saurait douter que la réserve de nos représentants n'ait exercé une influence néfaste sur les incertitudes et les lenteurs des généraux d'Elisabeth pendant la campagne de 1760.
Les Autrichiens elles Russes s'étaient proposé d'opérer leur jonction pendant l'élé au cœur même de la Silésie. Les premiers furent exacts au rendez-vous ; leur général Laudon accabla à Landshut un corps prussien, prit Glatz et poussa jusqu'aux portes de Breslau. Les Russes se faisaient attendre; pour se joindre à leurs alliés, ils avaient à repousser le prince Henri de Prusse, qui, opposant à
^ Affaires étrangères. Breteuil, 5 septembre 1760.
CHOISELL ET LALLIAXCE RISSE. 385
l'armée de Sollykof sa science manœuvrière, l'arrêtait sur les bords de l'Oder par d'habiles temporisations. Frédéric, après apoir essayé en vain de reconquérir Dresde, eut le temps d'accourir en Silésie. Il repoussa Laudon à la journée de Liegnilz, dégagea Breslau, et se réunit au corps du prince Henri; du même coup les deux armées prussiennes opéraient leur jonction et empêchaient celle de leurs ennemis. Restés seuls en présence de Frédéric, les Russes n'osèrent risquer une action et se mirent en retraite dès le milieu de l'été, après quelques mois de campagne oii, se conformant à la loltre au vœu de Louis XI', ils n'avaient ni essuyé d'échec décisif, ni remporté de succès.
Cette mollesse ne faisait point le compte de la haine d'Elisabeth; un ordre impérial prescrivit la reprise des opérations. Frédéric venait de retourner en Saxe; la route de Berlin était libre. Un gros corps d'armée russe s'y jeta, surprit la capitale presque désarmée, s'en empara après quelques heures de combat, prit les arsenaux, détruisit les magasins, et accabla la ville sous le poids des contributions de guerre et des réquisitions. Lanouvelle de l'entrée triomphale des Russes à Berlin frappa douloureusement Frédéric et combla dejoie tous ses ennemis; l'Eurojjecrut la Prusse frappée au cœur. Cependant Frédéric remonlait vers sa capitale; Daun, avec l'armée autrichienne de Saxe, se lança à sa poursuite. Entre les Russes qui avaient évacué Berlin, mais tenaient encore une partie du Brandebourg, et les .Autrichiens qui se préparaienl à hiverner sur i'Elbc, Frédéric se trouvait réduit à un territoire moins étendu que
;38fi LOL'IS XV ET KLISAIÎETH DE HLSSIE
l'électorat de ses pères. Plulôt que de périr étouffé, il préféra (enler encore une fois la fortune des armes, aKaqua l'armée de Daun près de Torgau, et par une bataille oii près de 15,000 hommes perdirent la vie, força les Autrichiens à rétrograder dans le sud (7 novembre). En apprenniit l'échec de leurs alliés, les Russes rentrèrent en Pologne, et Frédéric mit à profit les quelques mois de répit que lui laissait l'ennemi pour reprendre haleine et réparer ses forces.
Les Russes attribuaient leurs hésitations aux difficullés qu'ils éprouvaient à s'approvisionner et à maintenir leurs comnmnications. Les provinces polonaises de Posen et de Varsovie ne leur oTraient point une seule place où ils pussent établir en sûreté leurs magasins, installer leurs arsenaux et se retirer en cas d'échec; la République ne voulait pas de forteresses sur son territoire; « les forteresses, disaient les Polonais, sont le frein de la liberlé ' « . Cependant sur les derrières de l'armée russe, une ville, Dantzick, eût pu lui servir de point d'appui et de ravitaillement. Riche et peuplée, munie d'un système de fortifications trèsdéveloppé, elle eût nourri pendant de longs mois et abrité sous le canon de ses forts une armée tout entière. Mais la vieille cilé hanséatique, république indépendante sous la suzeraineté de la Pologne, avait dû à cette qualité, ainsi qu'aux efforts de la diplomatie française et autrichienne, d'échapper jusqu'à présent à l'occupalion moscovite. Après la campagne de 1760, les Russes reprirent le projet de
' Idée sur la république de Polotjnc, p. 255. Voir cliapilrc prcliiiiiu .ire, p. y.
CHOISKLL ET L'ALLIAXCK RISSE. 387
s'y établir au moyen d'une entente préalable avec les magistrats; ils comptaient faire de Dantzick leur principale place d'armes et y préparer l expédition qu'ils médilaient contre la Poméranie prussienne. Cette fois encore, ils se heurtèrent au mauvais vouloir des puissances occidentales ; l'occupation de Dantzick eût semblé à Louis XV une menace de plus à l'adresse de la Pologne; nantis de ce gage précieux, les Russes consentiraient-ils à s'en dessaisiravant d'avoir fait triompher leurs prétentions sur la Prusse orientale ou sur l'Ckraine? La diplomatie secrète se remit en campagne, et le baron de Breteuil reçut la lettre suivante, signée de Louis XV lui-même ;
« Monsieur le baron de Breteuil, quoique je puisse douter « d'un article que contiennent les avis que je reçois de «Pologne, puisque vos dépêches ne m'en parlent point, « il est cependant trop intéressant pour perdre un moment « à prévenir, s'il est possible, l'exécution de ce qu'on dit « que les Russes méditent; c'est de s'emparer de Dantzick. « Vous avez vu avant que de partir, dans la correspondance « du marquis de L'Hôpital, tout ce qu'on avait dit et fait «jusqu'alors pour conserver la liberté de cette ville; on « y avait réussi dans le temps que les forces du roi de « Prusse, très-supérieures à ce qu'elles sont aujourd'hui, « rendirent ce point d'appui beaucoup plus nécessaire aux « Russes qu'il ne l'est actuellement, et donnaient par con- « séquent plus lieu de craindre à cet égard. Le marquis de « Paulmy a tâché, mais vainement, d'échauffer sur cet ■■<■ article le comte de Briilii, qui ne lui a donné que desré- « ponses vagues. Les Russes n'ayant pas un besoin aussi
« grand de cette ville qu'ils l'avaient dans les premières « campagnes, s'ils forment le dessein de s'en emparer, « c'est apparemment dans une vue plus politique que mice lilaire; ils commencent à sentir qu'ils auront de la diffi- « culte à garder la Prusse ; ils voudraient sans doute, si le « dessein qu'on leur suppose est vrai, que la restitution de « Dantzick leur servît à obtenir au moins une partie de la « Prusse ou ce qu'ils désirent avoir du côte de l' Ukraine ; « l'un et l'autre est également dangereux. Vous devez « donc ne rien négliger auprès du comte VVoronzof a pour empêcher l'excculiou de ce projet. Vous lui repré- « senterez tout ce qui fut dit dans le temps sur l'injuslice « de ce procédé, qui ternirait la gloire de l'Impératrice. « Cette injustice serait bien plus grande aujourd'hui. A ces « raisons joignez toutes celles que peut vous fournir la con- « fiance particulière dans laquelle vous vivez avec le comte « Worouzof; représentez-lui que m'intéressant autant que « je le fais à la liberté et aux avantages de la Pologne, je ce ne pourrais voir qu'avec beaucoup de peine une entrece prise qui y serait aussi contraire; qu'elle jetterait beauce coup d'embarras dans tout ce que nous pouvons conce certer dans la suite pour le rétablissement de la paix ; ce que ce n'est point ce que je dois attendre de la justice et « des sentiments particuliers de l'Impératrice. Faites conce naître au comte IVoronzof que s'il m'est aussi vérice tablement attaché qu'il me le dit, il agirait d'une mace nière bien opposée à ces sentiments, non-seulement s'il ce se prêtait à un pareil dessein, mais même s'il ne l'emce iiècliait. Quand la remise de ce qu'il me doit ne servirait
CHOISEIL KT L'ALLIAMCK RUSSE. 389
« qu'à parer ce coup, je croirais cet argent bien employé '. « C'est à votre prudence à faire usage de ce moyen avec « toule la délicatesse que vous pourrez y mettre : observez- « lui sur ce qu'il vous a dit lui-même de la santé de l'Im- « pératrice et de la sombre retraite dans laquelle cette « princesse vit, qu'il ne serait pas possible d'imaginer « qu'elle eût elle-même donné un ordre pareil ; que ])ar « conséquent on n'attribuera ce projet qu'à ses généraux « ou à ses ministres, et qu'il peut arriver des cas où le « reproche de cette entreprise, sujette à des suites très- « fâcheuses, tomberait uniquement sur lui. Enfin, em- « ployez tout ce que vous pourrez avoir de crédit sur son « esprit pour empêcher les Russes de s'emparer de cette « ville, dont la liberté est si importante à celle de la Poti logne et dont l'asservissement aux Russes produirait des « effets si dangereux; c'est ce que j'attends de votre zèle a et de la connaissance que vous avez de mes sentiments a et de mes intérêts par rapport à la république de « Pologne "^. w
Les instances du baron de Breteuil, secondées par l'envoi d'une note secrète à Woronzof lui-même, obtinrent un plein succès. Déférant au vœu du Roi, la Russie renonça à ses projets sur Dantzick, et l'intérêt stratégique de toute l'alliance céda devant les considérations politiques invoquées par l'un de ses membres. En même temps la Tsarine
• Le Roi avait prêté cent cinquante mille écus à Woronzof. Affaires étranifcTcs, 28 août ITÔS.
- Affaires étrangères. Correspondance secrète. Le lîoi à Crciciiil, -3 janvier 1761.
se résignait càune plus grave concession. Emue de l'accueil défavorable qu'avait rencontré à Vienne et surtout à Versailles la revendication de la Prusse orientale, elle avait annoncé officiellement avant la fin de 1760 qu'elle ne persistait plus dans ses prétentions. Cet avis calma quelque peu les appréhensions de Louis .\V ; quant à Choiseul, il vit disparaître avec joie l'obstacle principal à la négociation de paix qu'il comptait entamer par l'intermédiaire de la Russie et que, depuis un an, les événements n'avaient cessé de contrarier.
Après Kiinersdorff, Choiseul avait pensé qu'il suffirait d'un effort énergique pour achever la guerre continentale. L'événement avait mal répondu à ses espérances. Frédéric, trouvant un auxiliaire inattendu dans la diplomatie secrète de Louis XV, continuait une résistance qui déjouait toutes les prévisions. Dans le Hanovre et dans la Hesse, si nos troupes avaient vengé durant la campagne de 1760 l'honneur de nos armes par quelques succès partiels , elles n'avaient point réussi à entamer les positions de l'ennemi ; partout ailleurs, nos revers se transformaient en désastres. Chacune de nos colonies nous échappait successivement. Après avoir perdu Québec, les défenseurs du Canada capitulaient dans Montréal ; Pondichéry, bloqué par terre et par mer, allait succomber. La France était à bout de forces, le sentiment public éclatait contre la prolongation de la guerre, et la paix semblait devenue une nécessité, avant qu'une nouvelle campagne ait amoncelé de nouvelles ruines.
A l'automne de 1760, Choiseul envoya au baron de Breteuil, devenu notre seul représentant à Pétersbourg par
la retraite de M. de L'Hôpilal et le départ de d'Eon ', Tordre d'exécuter les instruclions auxquelles son prédécesseur s'était refusé à obtempérer l'année précédente, et de sonder la Russie en vue d'une médiation. Il fit plus : moins confiant que par le passé dans la docilité et l'entrain de M. de Breteuil, il lui dépêcha, pour stimuler son zèle, un émissaire spécial, le sieur Favier. C'était un personnage fort inlelligent, renommé pour son talent de publiciste, mais d'une moralité douteuse ; le ministère et la diplomatie secrète devaient tour à tour l'employer et le désavouer^.
Instruit par Favier des volontés du ministre, Breteuil n'osa s'y conformer avant d'avoir consulté directement le Roi. Il demanda à ce dernier la permission d'obéir, cherchant à le « rassurer sur les inconvénients qui auraient j)u résulter a de l'influence et de la prépondérance que le ton de mc- « dialrice aurait données à la Russie après deux batailles « gagnées. — Il me paraît. Sire, ajoutait-il, que ce danger « n'est plus le même, aujourd'hui que la Russie a fait la plus « pitoyable de toutes les campagnes '^ » Cette dernière raison parut péremptoire au souverain, qui accorda à Breteuil
' D'Eon se reudit à l'armée française de Westplialie et s'y fit remar(jiier par sa valeur. En 1762, il lut question de le renvoyer à Pétersbourg comme ministre plénipotentiaire. Louis X\ préféra lui confier une mission en Angleterre; c'est alors que le chevalier rappela l'attention sur lui par de nouvelles et célèbres aventures.
* Favier est l'auteur des Conjeclures raisonnées sur la situation actuelle de la France dans le système politique de l'Europe, mémoire remis au Roi par le comte de Brojjiie après le partage de la Pologne, et publié pour ja première fois par M. de Ségur dans sou ouvrage intitulé : la Politique de tous les cabinets de l'Europe. Paris, 1793.
^Breteuil au Roi. Lettre secrète, 27 septembre 17G0. publiée par Flass.ax, VI, 372.
l'autoiisalion d'agir. La Russie ayant accueilli favoral)lemeut la première ouverture, dès le mois de janvier 17(11 , un échange de vues s'établit entre les deux gnuvernenienLs sur Ils moyens les plus propres à assurer le rétablisseincnl de la paix ' .
Clioiseul soumit à nos alliés de Russie un projet de déclaration aux cours d'Angleterre et de Prusse. Pendant l'année précédente, ces dernières, par l'intermédiaire de l'ambassadeur brilanniqiie à la Haye, avaient adressé aux puissances intéressées la proposition d'un congrès général. Cette ouverture nous offrait une entrée en matière et nous évitait l'embarras de faire les premiers pas. La déclaration française était donc conçue en forme de réponse ; au lieu d'un congrès, Clioiseul en proposait deux. Le premier eût eu pour objet unique la réconciliation de la France et de l'Angleterre ; le second, la conclusion de la paix entre le roi de Prusse d'une part, et de l'autre les souverains d'Autriche, de France, de Saxe et de Russie. En séparant ainsi les négociations, le ministre de Louis XV espérait vaincre la résistance et calmer les défiances de l'Autriche; Marie- Thérèse ne se résignait à traiter qu'à son corps défendant, disliuguait soigneusement ses intérêts des nôtres, et eût craint qu'un congrès unique, mettant en commun les avantages et les pertes de toute l'alliance , n'obligeât r.Autriche à restituer ses conquêtes sur la Prusse en échange des possessions que nous rendrait l'Angleterre. Enfin, Choiseul demandait un armistice qui eût prévenu
' Louis XV écrivit à Elisabetli, pour la perler ;ï la paix, une lettre où il lui parlait de la t tendre confiance « qu'il avait mise en elle.
CHOISKUL ET L'ALLIA.VCE RUSSE. 393
la reprise des hostilités entre les divers belligérants'. A Pétersbourg, nos propositions furent l'objet d'un examen approfondi. La conférence s'assembla; c'était une sorte de comité de gouvernement composé des princi[iaux dignitaires de l'Empire, et où se discutaient les affaires d'État, avant d'être soumises à la sanction suprême de l'Impératrice. Woronzof apportait dans la conférence l'autorité de son nom et de sa situation ; le chambellan Schouvalof passait pour y représenter la pensée personnelle de la souveraine ; le grand-duc héritier en avait été exclu comme suspect de partialité envers la Prusse. Des délibérations de la conférence sortit un plan complet de négociation, communiqué aussitôt au cabinet de Versailles, et plus favorable à la France que le projet français. La Russie, il est vrai, ne consentait qu'à un armistice de courte durée ; elle tenait à recommencer au plus vite et à poursuivre énergiquement la guerre en Allemagne, si les tentatives d'accommodement n'aboutissaient point. Quant à la séparation des négociations, elle l'admettait pour la rédaction des articles préliminaires, les traités de paix dcfinilifs devant être soumis à la ratification d'un congrès général. Enfin, Elisabeth maintenait sa proposition de renoncer à la Prusse orientale, mais elle entendait que cette concession servît les intérêts de ses alliés et ne fût pas inutile aux siens ; elle ne l'offrait donc que sous conditions. Elle déclarerait au cabinet de Londres que, résignée à abandonner ses conquêtes dans un but de conciliation, elle
' Affaires étrangères. Correspondaucc de Russie, décembre 17G0.
attendait des Anglais une réciprocité de sacrifices, et qu'elle subordonnait la restitution de la Prusse au rétablissement de la paix maritime. En reconnaissance de ce procédé, la cour de Versailles s'engagerait secrètement à appuyer auprès de la diète de Varsovie les demandes de la Russie tendant à une rectification de frontières du côté de l'Ukraine '.
11 est facile de voir quel parli la France pouvait tirer de ces propositions. Frédéric tenait essentiellement à recouvrer la province qui avait servi de berceau à la puissance de ses pères ; d'autre part, il jouissait à Londres d'un crédit considérable. « Il n'est pas seulement roi de Prusse, « écrivait Bernis à Choiseul quelques années aupara- « vaut, mais encore premier ministre du roi d'Angle- « terre'''. « Le désir de maintenir l'intégrité de la monarchie prussienne et la nécessité de méuager la Russie pouvaient porter l'Angleterre à se montrer plus facile dans ses négociations avec nous et peut-être à nous rendre une partie de ses conquêtes d'outre-mer. Il est vrai que, pour obtenir cet avantage, il fallait que la France renonçât à contrarier l'agrandissement de la Russie aux dépens de la Pologne, et s'engageât même à le favoriser dans une certaine mesure.
Celle obligation était la seule qu'Elisabeth prétendait nous imposer. Toutefois elle nous faisait part en même temps d'un désir qui depuis de longues années préoccupait son cœur. Elle n'avait jamais renoncé à l'espoir de
' Arfaires étrangères. Breteuil, 4 février 1761.
* Cité par AI. Filox clans son Mémoire sur l'ambassade de Choiseul à Vienne, lu à r.Académie des sciences morales et politiques en 1872, p. 47.
CHOISEIL ET L ALLIAXCE RUSSE. 395
convertir le rapprochemeul précaire que les événements de 1757 avaient amené entre les deux couronnes en alliance directe et durable. « Cette alliance, disait Worouzof à « Breteuil, l'Impératrice la souhaite très sincèrement, et il « paraît qu'il serait plus avantageux de la cimenter avant «que d'entamer les moyens de conclure la paix'. î' Dès la fin de 17(iO, Elisabeth avait fait passer à Louis X\ , par l'intermédiaire de W'oronzof et de Tercier,une lettre confidentielle dans laquelle, tout en témoignant de son désir de travailler à une pacification générale, elle proposait la signature d'un nouveau traité d'alliance, plus étendu et plus explicite que les précédents ^; ce pacte serait conclu enire la France et la Russie sans intermédiaire et sans la participation de l'Autriche.
En résumé, s'acquérir des droits à notre reconnaissance en facilitant notre accommodement avec l'Angleterre, puis se réclamer du service rendu pour obtenir notre concours en Pologne et enchaîner désormais notre politique à celle de la Russie, tel était le plan de la Tsarine ; il ne manquait, il faut en convenir, ni de prudence ni d'adresse.
Ou comprendra aisément que Choiseul, poursuivi par l'idée patriotique de sauver les débris de notre empire colonial, ait adhéré sans scrupule aux propositions russes. «Elles ne souffriront, écrivait-il à Breteuil, aucune ron- « tradiction de notre part ; je n'ai qu'une observation à « vous faire, c'esi qu'il convient que M. le chancelier vous
' Affaires étrangères. Breteuil, 14 janvier 1761.
* Ibid. Correspondance secrète. Woronzof, au nom de l'Impératrice, à Tercier, 9 décembre (vieux style) 1760.
« remelle ministériellement une note qui contiendra les '< deux conditions auxquelles la Russie paraît vouloir alla- " cher sa renonciation au royaume de Prusse. Ces condi- « tions sont que l'Angleterre se réconcilie avec nous et « que nous procurions à la Russie quelques dédommagées ments relativement à l'Ukraine. Nous ferons volontiers « abstraction de toute délicatesse sur ce qui nous regarde « vis-à-vis de la cour de Londres, et nous serons en droit « de nous servir des avantages que la cour de Pétersbourg '. voudrait |)ouvoir retirer pour elle même de l'abandon « qu'elle ferait de la Prusse, pour persuader à la cour de « Vienne que les pays que nous avons conquis sur Sa Ala- « jesté Prussienne doivent aussi nous fournir des compen- « sations à offrir pour les restitutions que nous aurons à (■'. demander pour nous-mêmes. Vous voyez que, bien loin « de chercher à embarrasser et à retarder les négociait tions, nous sommes disposés à sacrifier au prompt « réiablissement de la paix les considérations moins « essentielles qui, dans d'autres circonstances, exciteraient « notre attention. et blesseraient peut-être notre amour- « propre ' . »
Breteuil exposa le contenu de cette dépêche à Woronzof, qui en approuva l'esprit. Les pourparlers entre la France et l'Angleterre allaient s'ouvrir par l'entremise du prince Galitsyne, ambassadeur delà Tsarine à Londres. Woronzof parut disposé à préparer une note officielle qui exposerait les intentions de la Russie, et qui, se produisant en temps
* Affaires étrangères. Clioiseul à Breteuil, 10 mars 1761.
CHOISELL ET LALLIAXGE RISSE. 397
opportun, c'est-à-dire à l'iustant ou la négociation s'entamerait sérieusement, serait de nature à produire sur sa marche un effet décisif. Breleuil s'applaudissait de ce résullat, qui devait avoir l'avantage, disait-il, « d'assurer « ou du moins de faciliter la rentrée de nos possessions en <; Amérique ' » , lorsqu'il reçut de Versailles une nouvelle dépêche datée du 13 mai, et indiquant de la part de Choiseul un mouvement de recul ; le premier ministre français semblait regretter de s'êlre trop avancé et d'avoir mis trop d'empressement à accepter les offres et les conditions delà Russie. '; Il n'est pas temps encore de traiter ce qui regarde « les vues de la Russie sur l'Lkraine polonaise, disail-il, « et vous devez à cet égard vous renfermer dans les assu- « rances générales de la disposition oii est le Roi de « marquer, aulant qu'il sera possible, sa bonne vol(3nlé « pour tout ce qui peutiutéresser l'impératrice de Russie"-, n Il y avait loin de ce ton hésitant au langage décidé ou tout au moins résigné que parlait la France deux mois auparavant. Dans cet intervalle, que s'élail-il passé à Versailles, et comment expliquer celte rétractation ? L'atlribuerons-nous aux représentations de l'Autriche? Sans doute, Marie-Thérèse eût vu de mauvais œil s'établir une compensation entre les conquêtes de la Russie et celles de l'Angleterre ; cependant aucune pièce ne révèle son ingérence dans une affaire qui ne la concernait pas direclemeut. La vérilé e.sl que Choiseul se heurla au refus formel du Roi de persévérer dans la voie des concessions et de la confiauce envers
' Arfa-rcs élran,'ji'rcs. Bretonil. 10 avril 1761. - ILul. Cliaisciil ùDrcteuil. l'-i mai ITGl.
398 LOUIS XV ET ELISABETH DE lUSSIK.
la Russie. Comme toujours, la volonté du maître se fit sentir tardivement, mais avec une ténacité obstinée. Louis XV jugea qu'Elisabeth mettait ses bons offices à un prix trop élevé ; si son amour-propre se fût résigné à devoir la restitution de quelques-unes de nos colonies au concours d'un allie qu'il considérait peu, sa tendre sollicitude pour les Polonais s'alarmait à la pensée qu'un arrangement relatif aux limites de l'Lkraine pourrait dissimuler à leur égard une véritable spoliation. 11 paralysa donc l'action de son ministre, puis se mit à agir pour son compte par les sentiers détournés que l'on connaît. Tercier eut ordre de diriger en sous-main la conduite de Breteuil dans un sens conibrme aux vues du Roi.
L'occasion parut bonne quand il fallut répondre à la proposition d'alliance directe que la Tsarine nous avait fait adresser par Woronzof. Choiseul avait appris cette ouverture avec joie, et proposait même d'accorder à la Russie les subsides que nous lui avions toujours refusés. Par ordre du Roi, Tercier écrivit à Woronzof une lettre débordant des expressions de la plus vive reconnaissance ' , mais en même temps il suggérait à M. de Breteuil le moyen le plus propre à prévenir une intervention russe en notre faveur et à suspendre la négociation d'alliance, en lui recommandant de se dérober à toute discussion sur l'Ukraine : « Je « suis persuadé, disait-il, que les vues secrètes de Sa Mau jesté vous serviront toujours de point fixe dans votre « négociation, et que non-seulement vous ne laisserez rien
' Affaires rtraugères. Correspoudauce secrète. Tercier, au uom du Roi, il Woronzof, 23 mars 17G1.
CHOISKUL ET LALLIAXCE RISSE. 399
« insérer dans cette alliance de contraire à ces vues, mais « que vous suggérerez même à AI. le due de Choiseul, « sans affectation, des idées pour les faire réussir ou des « objections assez fortes pour le détourner de se prêter à « ce qui pourrait les traverser. Le désistement de l'Im- « pératrice de ses prétentions sur la Prusse, objet si capital tt pour la Pologne, est un grand point, mais il est à craindre « qu'elle ne veuille se dédommager du côté de l'Lkraint'. a Si nous préservons la République sur ces deux points et « que Danlzick reste libre, ainsi qu'il paraît qu'on doit a l'espérer, nous saurons bien faire valoir à la Pologne le a service que Sa Majesté lui aura rendu ' . »
Ces observations étaient présentées à AI. de Breteuil sous forme de conseils ; peu après, Louis XV se résolut à les appuyer par un ordre impératif. Il lui était revenu que le baron, n'ayant pas encore reçu la missive de Tercier, continuait à entretenir les espérances des ministres russes; il ne combattait pas leurs prétentions sur l'Ukraine, exjjrimait l'espoir d'apposer promptement sa signature au bas d'un nouveau traité d'alliance, et avait été jusqu'à discuter aver Woronzof les bases d'une .-iclion commune en Pologne lorsque s'ouvrirait la vacance du trône. Cette fois, Louis XV jugea indispensable d'intervenir en |)ersonne dans la négociation pour l'arrêter court, et il écrivit à AI. de Breteuil cette lettre hautaine et explicite, qui j)eint son caractère et résume sa politique :
« Du Roi au baron de Breteuil. Alarly, 8 juin 17G1. —
' Alfaires ùtraDgères. Tercier ù Breteuil, 23 mars 17G1.
« Monsieur le Ijaron de Breleuil, les extraits qui accom- « ()ajjnent votre lettre du l" de mars me font croire que « vous avez poric trop loin vos ouvertures avec le ministère « de Russie. C'est à lui à faire les premiers pas, je dois avoir «pour politique de l'y accoutumer; les Russes sont trop « avantageux dès qu'ils sont recherchés. L'expérience m'a « fait connaître d'ailleurs que le plus grand avantage que «je puisse tirer d'une alliance avec eux, c'est d'empêcher « le mal qu'ils pourraient nous faire par d'étroites liaisons « avec mes ennemis; je désire donc qu'en traitant avec les « Russes vous vous conformiez à ces principes, et que « vous évitiez de m 'engager dans des explications sur la K succession au trône de la Pologne. J'ai lieu de croire « qu'en aulorisantles Russes à s'emparer de l'Lkraine, je ne « ferais qu'augmenter le refroidissement des Turcs à mon « égard; ce serait d'ailleurs prendre pari à une véritable « injustice; je payerais trop cher dans ce cas une alliance « contraclée avec un Etat où l'intrigue prend tous les jours « une nouvelle force, jusqu'au point de rendre infructueux « les ordres les plus précis de la souveraine, et où l'incer- « titude de la succession ne permet pas qu'on puisse don- « ner de la conCance aux engagements les plus solennels. « Je sens la difficulté à concilier les instructions que « je vous envoie avec celles que vous recevez du duc de « Choiseul, mais j'exige de vous que vous fassiez tous vos « efforts pour ramener mon ministre à des principes plus « favorables à la Pologne que ceux qu'il peut avoir, sans « cependant trop l'effaroucher ni lui donner de susj)i(-iou, « cl je compte que vous emploierez dans celle occasion
CHOISELL Eï LALLIAXGE RLSSE. 401
« l'adicssû dont vous êtes capable, et que vous niéri- « lerez par là de plus eu plus les senlimenls que j'ai pour
« vous '. 55
L'instruction royale partit accompagnée d'une note explicative où Tercier recommaudait formellement à Breleuil de ne plus prononcer le nom de l'Ukraine, d'éviter tout^ allusion à la succession de Pologne, et même de ne poii.t faire montre de tendances pacifiques trop marquées'. Devant des ordres aussi précis, Breteuil n'avait qu'à s'incliner; il laissa tomber toutenégociation, reçut sans y répondre les insinuations pressantes de Woronzof, et lorsque le chancelier lui parlait de traité d'alliance, feignait de comprendre traité de commerce ^. Voyant ainsi rejeter ses offres de service, la Russie renonça au rôle qu'elle avait espéré jouer dans notre réconciliation avec la Grande-Bretagne, et se borna à déposer, de concert avec l'Autriche, la proposition d'un congrès qui se réunirait à Augsbourg pour traiter exclusivement de la paix continentale. A Londres, le prince Galitsyne servit quelque temps de porte-paroles entre la France et l'Angleterre; bientôt il cessa toute démarche et nous laissa face à face avec nos vainqueurs.
Exalté par le succès, l'orgueil britannique était parvenu à son comble. William Pitt, nourrissant à notre égard les sentiments d'un vieux Romain contre Carlhage, voulait prévenir à jamais la restauration de notre puissance coloniale. II posa en principe que l'Angleterre conserverait
' Afiaircs étrangères. Correspondance secrète.
* Il/id. Tercier à Drcleuil, 8 juin ITGl.
' Ibid. Gorrcspoudauce oKicicllc. Crclcuil, 2 août 1761.
toutes ses conquêtes daus l'Amérique et dans J'Hindoustan, sauf quelques points insignifiants j à ces conditions si dures, il en ajoulait d'humiliantes, la démolition de Dunkerque et l'évacuation des places que nous avions conquises en Allemagne sur le roi de Prusse et que nous détenions au nom de i'Impératrice-Reine. Louis XV et son "iinislre repoussèrent ces exigences; pas un Français ne les en blâmera. La guerre reprit avec fureur, elle concours de l'Espagne, qui venait, en signant le pacte de famille, de joindre sa fortune à la nôtre, nous permit pour quelque temps encore de soutenir la lutte '.
La France avait commis une faute grave en négligeant le moyen que lui avait offert la Russie de hâter notre paix avec l'Anglelerre. Malgré lappui tardif de l'Espagne, l'infériorité de nos forces restait évidente, et lacontinualion de la guerre maritime ne pouvait qu'entraîner de nouveaux revers. Un seul événement eût sinon réparé, du moins compensé nos pertes, c'eût été la chute définitive de Frédéric. Tout faisait prévoir ce dénoûment à la guerre qui depuis six années ensanglantait TAIlemagne, La France ne pouvait y contribuer qu'incidemment, en pressant sur le Rhin les Hanovriens et les Hessois, auxiliaires du roi de Prusse. Au commencement de la campagne de 1761, elle mit sur pied une armée de cent mille hommes; malheureusement, la division du commandement entre Soubise et le maréchal de Broglie était toute unité à nos mouvements et amena l'échec
• Voir le Mémoire historique sur la négociation de la France et de F Angleterre, depuis le 26 mars 1761 jusqu'au 20 s,pten.bre de la mê.ne année, publié par ordre du gouver.,emeut, Paris, In primerie royale 1761
CHOISEIL ET L'ALLIAXCE RUSSE. 403
de Villinghausen (15 juillet 1761) ; à l'automne, après beaucoup de sang versé, la position respective des belligérants se retrouvait la même qu'au début des opérations.
C'est sur l'Elbe et sur l'Oder que devait se décider le sort de la guerre, et c'est à nos alliés d'Autriche et de Russie qu'il appartenait de frapper les grands coups. Depuis son désastre de Kiinersdorff et sa coûteuse victoire de Torgau, Frédéric doutait de sa fortune. N'osant plus descendre en rase campagne, il cherchait plutôt à se dérober qu'à combattre. Il ne fit rien pour empêcher la jonction des deux grandes armées autrichienne et russe qui s'opéra en Siiésie, et il il se vit cerné dans son camp de Bunzeluise, près Striegau, par 120,000 hommes. Les généraux coalisés Laudou et Bourtoulin, plus timides encore que leur adversaire, hésilèrent devant une attaque de vive force, se contentèrent pendant deux mois de ravager la province et d'observer tous les mouvements de l'ennemi, puis ils se séparèrent, pour aller poursuivre en détail la conquête des possessions prussiennes. Les Autrichiens enlevèrent l'importante place de Sehweidnitz, qui assura leur domination sur la plus grande partie de la Silésie; les Russes, remontant au nord, assiégèrent Colberg par terre et par mer, s'en emparèrent, et restèrent maîtres de la Poméranie. En S ixe, le prince Henri cédait le terrain pied à pied. Le Brandebourg, sans troupes et sans places fortes, demeurait oiiveil aux incursions de l'ennemi. Frédéric, renonçante rompre le cercle de fer qui Tétreignait chaque jour davantage, s'était retiré à Breslau, avait concentré au four de celte place les débris de son armée, et n'osait plus enbou-
404 LOUIS XV ET ÉLISABF/l'H DE RUSSIE.
ger. Son courage, qui n'avait subi encore que de passagères défaillances, semblait l'abandonner. A bout de forces et d'espoir, il resta pendant deux mois sans sortir, ne voulant voir personne, évitant de se montrer aux troupes. Bien que l'approcbe de l'hiver lui annonçât quelques mois de repos, il ne doutait pas plus que ses ennemis que la prochaine campagne ne dût être la dernière.
De quelque côté qu'il tournât ses regards, il n'apercevait que symptômes funestes. L'Autriche relanlait l'ouverture du congrès d'Augsbourg, pour se donner le temps d'achever sa ruine et pour lui dicter plus sûrement les conditions de la |)aix. L'Angleterre l'abandonnait et lui refusait des subsides. En Prusse même, il sentait croître le découragement et la désaffection, et venait de découvrir un con)plot tramé à Breslau, presque sous ses yeux, pour le livrer aux ennemis. Sur cet horizon sombre et menaçant Frédéric découvrit tout à coup une lueur d'espoir; ce fut du côlé de Pélersbourg. Les derniers actes de la Russie annonçaient de la part de celte puissance l'intention de continuer la guerre avec toutes ses forces et toute son énergie, lorsque soudain, h l'automne de 1761, des bruits inquiétants se mirent à circuler sur la sanlé de l'impératrice Elisabetli et sur l'imminence d'un changement de règne. LaTsarine, disait-on, élait perdue sans ressource; il lui restait quelques mois, peut-être quelques semaines à vivre, Frédéric connaiss:iil l'admiration enthousiaste qu'il avait inspirée au grand-duc hérilier; comme toute l'Europe, il ne mettait point en doute que Pierre de Holstein, parvenu au trôueinipérial, ne se séparât de la France et de l'Autriche pour nouer avec la
CnOISElL ET L'ALLIAXGK RUSSE. 405
Prusse sinon une alliance immédiate, au moins des relations de bon voisinage. Débarrassé de sou plus dangereux a Iversairt Frédéric pourrait faire face à tous les autres et obtenir une paix honorable. Ainsi, le sort de la Prusse et celui d'une partie de l'Europe demeuraient suspendus à l'existence fragile d'Elisabeth; la mort de l'Impératrice, si elle précédait la campagne de 1762, assurerait le salut de Frédéric.
Les nouvelles de Russie disaient vrai. Elisabeth avait ressenti de nouveau les atteintes de son mal, et chacune de ces crises la laissait plus faible '. En proie à une surexcitalion continuelle, dévorée d'angoisses, et pourtant négligeant tous les soins que réclamait son état, elle voyait avec terreur la mort s'approcher, et ne faisait rien pour l'éloigner. Au milieu de ses souffrances physiques, une pensée la torturait, et c'était celle même qui faisait l'unique espoir de Frédéric. Elle songeait avec douleur qu'après elle il ne subsisterait rien de sa politique; un successeur ingrat, oubliant les bienfaits dont elle l'avait comblé, reniant tout ce qu'elle avait aimé, adorant ce qu'elle haïssait, mettrait à néant son œuvre presque achevée, comme s'il eût tenu à effacer de l'histoire le règne d'Elisabeth. Son éloignement pour Pierre s'était transformé en aversion ; elle revenait à ses anciens projets et cherchait un moyen de faire passer directement sa couronne au jeune fils du grand-duc, à l'exclusion de ce dernier. Pour se décider, elle attendait qu'une explosion du sentiment national contre un prince qui se disait hautc-
' Affaires étrangènés. Breteiiil, 17Gi, derniers mois.
ment l'ami de l'ennemi public vînt justifier de sa part une détermitialion suprême.
Ce mouvement, on eût dit qu'elle cherchait à le provoquer. Un soir, dans un intervalle de santé, elle profite d'une courte absence du tsarévitch pour emmener avec elle le jeune grand-duc Paul au théâtre situé dans le palais, et oii elle fait jouer pour la circonstance une pièce russe, au lieu des comédies françaises qui la charmaient habituellement. Au bout d'un instant, se plaignant du petit nombre de spectateurs, elle ordonne de laisser entrer la garde de service. Les soldats se précipitent en foule; parmi eux, elle reconnaît quelques-uns de ces grenadiers qui, dans une nuit mémorable, l'ont portée sur leurs épaules jusqu'au palais d'hiver, et elle leur adresse des signes amicaux. Puis, prenant le petit prince sur ses genoux, elle le caresse, le présente aux soldats, et se plaît à recevoir leurs compliments sur la gentillesse de l'enfant. A ce moment, il suffisait qu'un cri partît du milieu des gardes, qu'un geste leur fut adressé, pour que d'une voix unanime le grand-duc Paul fût proclamé héritier direct de l'Empire à la place d'un père indigne. Elisabeth n'osa donner à ses fidèles grenadiers le signal qu'ils semblaient solliciter, et se contenta pour cette fois de préparer les voies au coup d'Etat qu'elle méditait '.
Les confidents principaux de ses angoisses ei de ses désirs étaient son chancelier Woronzof et son secrétaire Alsouviel". On se souvient que tous deux participaient à la rédac-
' Affaires étrangères. Breteuil, 24- décembre 1761.
choisi: UL ET L'ALLIANCE RUSSE. 407
tioo et à l'expédition de la correspondance avec Louis XV. Dès le mois de février 176J, Alsouvief appelait l'attention de M. de Breteuil à plusieurs reprises et avec une insistance marquée, par le canal d'un ami commun, sur l'antipathie de la Tsarine pour son hérilier présomptif et sur les conséquences qui pourraient en résulter. II semblait qu'Elisabeth, dans le désordre de ses pensées, voulût demander à son allié préféré un conseil suprême. Instruit de celte démarche, Louis XV mit six mois à envoyer une réponse; à la fin, il lui parut que cette fois encore son ascendant sur l'esprit d'Elisabeth pourrait s'exercer avec succès; à la date du 16 novembre de la même année, il écrivait en secret à Breteuil pour lui recommander de se rapprocher d'Alsouvief et d'inspirer à l'Impératrice, par la bouche de ce secrétaire, des résolutions conformes à nos intérêts.
« Je vois, disait-il, que la dernière attaque que l'impé- « ratrice de Russie a eue a donné lieu de craindre pour « ses jours, et que, quoique les nouvelles publiques ne « disent rien de son étal, cependant le fond de son tempête rament, sa vie oisive et mélancolique, le peu de soin « qu'elle donne à sa santé, ne voulant faire aucun re- « mède, joint au principe de son mal, doivent tenir dans « une continuelle inquiétude. La sincère amitié que j'ai « pour cette princesse mêla ferait véritablement regretter, « mais, sans parler de ce sentiment, sa mort serait très u fâcheuse dans les circonstances présentes. Les inclina- « lions de son successeur désigné sont connues. 11 est vrai K que par la conversation dont vous rendez compte dans « votre lettre du 15 février dernier, on voit que la per-
<c sonne avec qui vous l'avez eue n'est pas disconvenuc de « l'éloignemeut de l'Impératrice pour ce prince. Pour « n'exposer ni les faits, ni la personne dont vous parlez dans « celte lettre, je me contenterai de vous y renvoyer et de « vous dire qu'en conséquence de cette conversation, vous u devez ménager beaucoup le sieur Alsouvief, qui a la con- « fiance de l'Impératrice, afin de pouvoir, selon les occa- « sions, tirer avantage d'une liaison avec lui pour inspirer « à celte princesse les arrangements qui pourraient con- « venir en prévoyant sa mort. Ce que je vous marque « aujourd'hui n'est que pour exciter votre attention sur cet « article, réservant à vous donner des instructions plus « précises selon ce que vous me manderez. Il est impor- <(■ tant que, soit par vous, soit par la personne avec qui « vous vous. êtes entretenu, on évite que le sieur Alsouvief « donne à sa maîtresse des conseils qui pourraient être « contraires à ro€& intentions et au bien de mes affaires. « C'est à vous à mettre dans votre conduite à cet égard « toute la dextérité dont vous êtes capable, ne paraissant « chercher actuellement qu'à former une liaison particu- « lière avec le sieur Alsouvief, autant que sa place et la « réserve qu'il est obligé d'avoir pourront le permeltre '. » Breteuil n'eut point le temps de faire usage de cette instruction. Au moment où il la reçut, l'Impératrice se mourait. Dans les derniers jours de décembre 17G1, une crise nouvelle survint, plus grave que los précédoiitcs; une fièvre violente se déclara, consumant le peu de forces qui
- ' Al.aircs étrangères. Corrcspoudance secrète.
CHOISEIL ET L'ALLIAXCE RUSSE. 409
reslaientà la malade. Autour du lit de la souveraine expirante mille intrigues s'agitaient; deux partis se dessinèrent dans la cour, celui du grand-duc hérilier et celui du jeune grand- (ii:c Paul, que quelques-uns voulaient proclamer empereur avec sa mère Catherine pour régente. Quant aux amis parliculiers d'Elisabeth, ils voyaient avec consternation leur règne s'achever, se bornaient à gémir, et ne tentaient même point d'inspirer à leur maîtresse un acte de dernière volonté. « Que de bonnes choses on pourrait faire pour le « salut de l'Empire, si l'Impératrice voulait! ?' disait U'oronzofà Breteuil, et il n'agissait point. Cependant Elisabelh fit comprendre qu'elle désirait parler à son chancelier san.s témoins; Woronzof n'osa obéir à cet appel suprême, et se déroba à l'entretien '. Lorsque l'Impératrice eut à peu près perdu connaissance, Pierre et Catherine s'approchèrent de son lit; une réconciliation fut simulée, puis l'agonie commença et dura quarante-huit heures. Pendant ce temps, les partisans du prince de Holslein reprirent le dessus; «'adressant à l'ambition des uns, à la timidité des autres, ils prévinrent toute tenlative de soulèvement. Le 5 janvier 1762, lorsque le canon de la forteresse annonça que l'Impératrice avait rendu le dernier soupir, Pierre ^e présenta aux troupes comme leur souverain légitime; les soldats lui prêtèrent docilement, quoique sans enthousiasme, le serment d'obéissance ^.
Elisabeth avait eu le sentiment, ou plutôt l'instinct des
' Af.'iiircs étrangères. Correspondance orficiclle. Bretcuil, 31 déccmhre 1701.
* lùiil. Breteuil, 5 janvier 17G2.
véritables inlérêls de son empire. Elle voyait avec douleur grandir la Prusse à ses côtés et s'appliquait à la combattre; elle comprit surtout l'avantage, pour la poursuite des vastes projets qui forment la gloire et le tourment de la Russie, de s'appuyer sur une puissance éloignée, comme la France, et dégagée de tout intérêt direct dans les querelles du \ord, plutôt que sur des voisins exigeants dont il fallait ménager les convoitises et payer cbèrement l'assislance. La politique d'Elisabeth ne fut point le fruit du calcul ni de la réflexion ; sa sympathie pour la France, son penchant pour Louis XI/ et sa haine pour Frédéric lui tinrent lieu de principes et réglèrent sa conduite. Il se trouva que chez elle la passion vit juste, et qu'en suivant les mouvements de son cœur Elisabeth servit utilement la cause de son peuple et celle de l'Europe. A la fois ardente et faible, ne possédant aucune des qualités viriles qu'une autre impératrice devait faire briller sur le trône des tsars, elle poursuivit en femme les desseins que son père avait conçus en profond politique. Les défauts de son caractère, la frivolilé de sa jeunesse et l'indolence de ses dernières années prévinrent trop souvent l'effet de ses bonnes intentions, que traversaient en même temps les incurables défiances de Louis XV et les intrigues inopportunes de la diploniaiie sccrèle. Ebauchée par Pierre le Grand, l'alliance francorusse ne se forma que durant les dernières années du règne (le sa fille, trop tard pour qu'elle pût porter tous ses fruits. Conclue quelques années plus tôt, elle eût comprimé l'essor redoutable de la Prusse, et tenant en échec le génie et la fortune de Frédéric, elle eût empêché cet ambitieux
monarque de préparer tout ce que ses successeurs ont réalisé. Après avoir assisté à la naissance et au développement de cette union, après avoir suivi ses phases et ses vicissitudes sous l'influence des velléités contradictoires de Louis XI et des patriotiques efforts du duc de Choiseul, il nous reste à voir ce qu'elle allait devenir après la fin prcmaturée d'Elisabeth.
COXGLUSIOM
Jamais la loi capricieuse de l'hérédité ne servit plus mal les destinées d'un grand empire que lorsqu'elle appela Pierre de Holstein à la succession d'Elisabeth Pétrovna. Au moment où rimpéralrice mourut, la Russie semblait appelée à jouer eu Europe un rôle prépondérant; elle avait porté à Frédéric les coups les plus sensibles qu'il eût reçus, occupait une partie de ses Etats, s'apprêtait à peser d'un poids considérable dans les négociations destinées à pacifier l'Allemagne, et pouvait étendre son action jusque sur les contrées lointaines où la France et PAngleterre se disputaient la prééminence. Le nouveau tsar renonça à tous ces avantages pour satisfaire sa passion prussienne; i] se plaisait à répéter que sa suprême ambition était d'oLti'uir un régiment dans l'armée du grand Frédéric. L'œuvre de six années allait se briser d'un seul coup entre les mains de cet enfant de trente-quatre ans, fantasque et obstiné, incapable d'une détermination réfléchie.
Le changement de politique se fit brusquement, avec violence, sans aucun égard pour les engagements qu'Elis;jbeth avait contractés et dont Pierre III ne se considérait pas comme solidaire. En apprenant son avènement, Fré-
COXTJ.ISIOV 413
déric n'espérait que sa ueutralilé; il envoya un ambassadeui lui porter ses féiicitalions et solliciter la paix,\inême au prix de la Prusse orientale; Pierre offrit son alliance. Les deux monarques signèrent coup sur coup une trêve, un traité de paix, et une alliance offensive et défensive par laquelle le Tsar s'engageait à mettre au moins vingt mille hommes à la disposition de son ami. Les troupes moscovites occupaient encore la Silésie, de concert avec les Autrichiens; elles passèrent dans le camp ennemi et firent feu sur leurs alliés de la veille ; la défection de la Russie eut le caractère d'une désertion. ^]^
Uni à Frédéric, Pierre se jugeait invincible et méditait des projets de conquête. Plus Allemand que Paisse, il se préoccupait surtout de ses droits comme prince de Holstein, et voyait dans son empire une annexe de son duché; il annonça l'intenlion de préparer à grands frais et de diriger en personne une expédition contre le Danemark, détenteur de ses domaines héréditaires; ensuite il se concerterait avec le roi de Prusse pour remanier la carte de l'Europe, s'associant à la fortune et à la gloire de Frédéric : « J'espère, disait-il, que mon maître ne me donnera pas « mou congé; s'il l'ordonne, j'irai faire la guerre à l'enfer « avec tout mon empire. » jCe prince, qui venait de porter à nos intérêts un coup si funeste, ne haïssait pas la France et lui réservait une place dans ses combinaisons. « C'est « encore une grande puissance» , disait-il '. Les Anglais refusant des subsides à Frédéric, il manifesta contre eux un
' Ariaires étrangères. Bretcuil. Correspondaucc de 17C2, passhn.
exUènie courroux et rêva pendant deux ou trois jours d'une triple alliance entre la France, la Prusse et la Russie contre la (irande-Bretagne et l'Autriche '.
Peu de temps après, il changeait de sentiments et entamait avec la cour de Versailles une guerre de plume; ce fut au sujet du titre impérial. La France l'avait accordé à la personne même d'Elisabeth, mais n'entendait le maintenir à son successeur que si la Russie s'interdisait par un engagement formel ou reversale de prétendre à aucun changement dans le cérémonial entre les deux cours et dans Tordre des préséances. Pierre s'y refusait; son ambassadeur à VersiîUes communiqua et reçut des mémoires rédigés sous une forme acrimonieuse^. Quant aux autres cours, elles délaissaient le nouveau tsar, le livrant à luimême, renonçant à le raisormer et à le faire revenir; aucune n'ajoutait foi à la durée de son règne. Pierre apportait dans l'administration de ses Etats le même emportement et la même légèreté que dans la conduite de ses relations extérieures. Si son secrétaire Voikoflui avait inspiré d'abord quelques mesures humaines et sages, son mépris pour la religion, les mœurs et les passions de la Russie inspiraient l'indignation et préparaient la révolte. Une crise parut bientôt inévitable. Dans cette situation, le rôle des ambassadeurs à la cour impériale ss réduisait à attendre les événements et à essayer d'en profiter.
Les mécontents cherchaient un chef; ils le trouvèrent dans la femme même de Pierre. Chacun des actes de
' Affaires étraDgères. Correspondance de Russie. 17G2, p.issim. * lùid.
COXCLLSIO.V. 415
Calherine semblait la condamnaliou de ceux de son mari ; elle tcaioignait d'un zèle ardent pour le culte orthodoxe, respectait les préjuges populaires, mauiteslait des sentiments vraiment moscovites. A cette muette opposition, Pierre répondait par d'injurieux traitements, parlant de répudier sa femme pour épouser la Woronzoff. Poussée à bout par les humiliations et menacée dans sa sécurité, Catherine se mit à conspirer, certaine que l'armée, la cour, le clergé, lanalion tout entière se feraient ses complices. Cependant les moyens matériels lui faisaient défaut pour décider le mouvement; étroitement surveillée, elle manquait d'argent et de conseils ; c'étnit la situation d'Elisabeth vingt ans auparavant. Comme l'impératrice défunte, Catherine sentit le besoin d'un appui extérieur, jeta les yeux sur la France, et espéra trouver dans le baron de Breteuil un nouveau La Chétardie.
Dans cette intrigue, qui jouerait le rôle de Lestocq? Catherine s'entourait d'un petit groupe d'amis dévoués, les Orlof, Potemkine, Passek, et de quelques agents subalternes, étrangers pour la plupart. Ce fut l'un d'eux, le Piémontais Odard, qui aspira à servir d'intermédiaire entre l'Impératrice et l'ambassade de France. Odard était un honinie hardi et corrompu; «il est pauvre, remarque Breteuil, et a m'a paru las de l'être ' )? . Il se lia avec l'ambassadeur et lui fit à plusieurs reprises de claires insinuations sur les projets de Catherine et sur le concours qu'elle attendait de nous. L'occasion s'offrait d'elle-même à la France de hàtcr une révolution dont le succès semblait assuré, de nous
* Affaires ëlranyères. Breteuil, 20 juillet 17G2.
allacher Catherine à l'inslaiit où elle allait s'emparer dii pouvoir, et de renouer par le moyen de celte princesse le fil interrompu de l'alliance russe.
En pareille occurrence, l'audace sert plus que le calcul et la prudence. Breteuil hésita longuement et n'osa se compromettre; la responsabilité de cette faute ne retombe pas tout entière sur le jeune ministre. La diplomatie secrète, dont il recevait directement les inspirations, avait conçu une joie étrange en apprenant les premiers actes de Pierre III; voyant avec phiisir la Russie faire cause commune avec nos ennemis et nous rendre ainsi le droit de la combattre ouvertement, elle espérait que le règne du Tsar se prolongerait et creuserait de plus en plus l'abîme ouvert entre les deux cours. De son côté, le ministère n'envoyait à Breteuil que de rares et timides instructions. La continuation de la lutte avec l'Angbiterre absorbait toute l'attention de Choiseul; le duc venait même, en prenant les portefeuilles de la guerre et de la marine, de céder momentanément celui des affaires étrangères à son cousin M. de Praslin. Mal guidé, ou au moins mal soutenu par sa cour, Breteuil fit une réponse évasive à l'envoyé de l'Impératrice. Quelque extraordinau'e que le fait puisse sembler, il est certain qu'il ne prévint même point son gouvernement des ouvertures qu'il avait reçues. Ce qui surprend encore davantage, c'est qu'il choisit cet instant pour demander un congé et qu'il se prépara à quitter la Russie, laissant à sa place un simple chargé d'affaires '
1 Les détails que uous venons de rapporter ne furent communiiiués par
COXCLISJOX. 417
La veille de soo départ, M. de Breteuil se trouvait à sa maison de campagne, aux Iles, lorsqu'Odard se présen'.i de nouveau et se montra celte fois pressant et catégorique. « L'Impératrice, dit-il, m'a ordonné de vous confier que « pressée par les plus fidèles sujets de l'Empire et poussée " à bout par les procédés de son mari, elle est déterminée « à tout hasarder pour y mettre fin. Incertaine du moment « où elle pourra exécuter sa courageuse résolution, ainsi « que des difficultés plus ou moins grandes qu'elle éprou- « vera dans toute la conduite de cette affaire, elle vous « fait demander si le Roi peut l'aider dans cette circon- « stance de soixante mille roubles, et si vous avez assez de « crédit à Pétersbourg pour laisser cette somme déposée « entre les mains d'une personne qui les lui remettra sur K sou propre reçu. »
Breteuil répliqua d'abord que « le Roi avait pour prin- « cipe de n'entrer dans aucune affaire domestique » , Puis il se ravisa timidement; il était persuadé, dit-il, « que si, « malgré l'embarras des circonstances et la rareté de Tarte gent, Sa Majesté était en situation d'en pouvoir prêter à « l'Impératrice, elle le ferait avec empressement, sans a s'informer de l'objet qui pouvait rendre cette somme c. nécessaire ». Seulement rien n'était possible, suivant M. .le Breteuil, sans que le Roi en personne eût été consulté; bJLMi plus, avant même d'instruire sa cour de la proposititiii, l'ambassadeur exigeait une garantie destinée à couv'ir sa responsabilité. Il fallait qu'Odard lui remît un billet
Urclciiil .1 son jjoiivorut'mcut (jiic duus uue lettre écrilc ('i- V';usovicle 20 juillet 1TG2, après la rcvoltilioa.
signe de Callieiine et rédigé dans une forme convenue : « J'ai chargé, aurait écrit l'Impératrice, le porteur du .« présent de vous faire mes adieux et de vous prier de me V. faire quelques petites commissions^ que je vous prie de « me rapporter le plus tôt possible. « Odard promit tout. Le soin le plus élémentaire des devoirs de sa charge commandait à Breteuil de différer son départ 5 il n'en fit rien, ne s'occupa pas de chercher la somme promise, et se mit tranquillement en route dès le lendemain. Le chargé d'affaires, M. Bérenger, dut recevoir Odard lorsqu'il se représenterait; si le billet était trouvé en due forme, Bérenger en préviendrait par lettre M. de Breteuil, qui se chargerait alors d'informer son gouvernement. Plusieurs mois devaient s'écouler avant que la somme pût être remise, tandis que d'un instant à l'autre les circonstances allaient imposer à Catherine une suprême résolution.
i\près le départ du baron, Bérenger reçut d'Odard l'indication d'un rendez-vous; ils se virent dans un lieu écarté et désert, où le Français se rendit déguisé. Odard élait muni d'un billet, mais cet écrit n'était point tel qu'on eût pu le désirer : changeant d'avis ou froissée du peu d'empressement de la France, Catherine retirait sa demande ; le biilci était ainsi conçu : « L'emplette que nous devions « faire se fera sûrement bientôt, mais à beaucoup meilleur a marc/lé; ainsi on n'a pas besoin d'autres fonds '. » Tout rapport cessa dès ce moment entre l'Impératrice et l'ambassade; huit jours plus tard, la révolution éclalait.
' Allaircs étrangères. Bérenger, 13 juillet 17(32.
COXCLUSIOM. 419
Un dramatique récit nous en a conservé les détails ' ; elle fut la ri'pétilion du coup de main militaire de 1741. Pour la seco.Je fois, omit une princesse séduisante et hardie se réfugiant au milieu des soldats, les casernes s'ouvrant à sa voix, les gardes lui prêtant le serment d'obéissance, sa beauté jointe à son courage suffisant à souleuer les fidèles, à railleries hésitants et à désarmer les ennemis, le palais occupé sans résistance, l'armée tout entière se groupant autour de la souveraine, les prêtres venant solennellement poser sur son front la couronne impériale, la cour se résignant docilement à changer de maître, et la nation applaudissant au nouveau règne comme à la fin de ses maux el au réveil de la patrie. Une différence sépare la révolution qui éleva Elisabeth sur le trône de celle qui marqua la fin du pouvoir éphémère de Pierre III. La première ne se souilla d'aucun crime; on sait le sanglant épilogue de la seconde. On sait comment l'Empereur, après avoir appris à sa maison de campagne la révolle de la capitale, chercha à fuir au lieu de songera combattre, comment il tomba entre les mains de ses ennemis, et comment il périt sous les coups de quelques assassins dont sa femme avait armé la main. On s'explique aussi comment l'histoire, après avoir flétri les erreurs de ce prince, retrouve devant sa fin infortunée un reste d'indulgence et de pitié.
Dans les premiers jours qui suivirent la révolution, la présence d'un ambassadeur de France à Pétersbourg eût été indispensable. M. de Breteuil apprit l'événemcnl en
' RiMiiKRK, Anecdotes sur la 7-évolulion de Hussie. Paris, 1797, p. 86 à 147.
Pologne; au lieu de revenir sur ses pas, il prit la route de Vienne. Celte fois, Louis XV n'hésita pas à lui infliger nu blâme sévère et à lui intimer l'ordre de rejoindre immédiatement son poste '.
Pierre lll, petit-fils de Pierre le Grand, était demeuré un étranger sur le trône de Russie. Catherine, exclusivement Allemande par le sang, allait embrasser avec passion ies intérêts de sa nouvelle patrie et les confondre avec ceux de sa gloire et de son ambition. Ses deux prédécesseurs, Elisabeth et Pierre, avaient obéi en politique à des sympathies instinctives ; Catherine ne devait se décider que par des considérations purement égoïstes et positives. Celte femme emportée, pleine d'ardeurs et de colères, ne se départissait jamais dans la conduite de son Etat de prudence et de calcul, raisonnait froidement son avantage, et s'y attachait avec une invincible opiniâtreté. N'apportant au pouvoir ni j)arli pris ni scrupules, mais animée de l'inébranlable volonté de poursuivre la transformation et l'agrandissement de son empire, elle ne dissimulait pas Tintention de choisir Faliié qui lui paraîtrait le plus propre à servir ses rêves de grandeur et de domination. Durant les premiers mois de son règne, elle sembla se recueillir; ses armées reçurent l'ordre de se séparer de celles du roi de Prusse, sans rejoindre les troupes de Marie-Thérèse ; son ministère expliqua nettement aux ambassadeurs qu'elle garderait jusqu'à la fin de la guerre la plus stricte neutraiilô et n'embrasserait qu'à ce moment un système politique.
' Louis XV à Breteuil, iO septembre 17G2, publié par Elassax, \ I, 3V0.
COXCLISIOX. 421
En attendant, elle tenait la balance égale entre les différentes puissances, ne voulant ni favoriser ni décourager personne, ne se pressant pas de s'offrir. « Je me conduis, « avouait-elle à Breleuil, en coquette habile avec tous les a rois ' . »
Eùt-il été possible de décider son choix en notre faveur? Riennepermet d'affirmerle contraire. Le règne de Pierre III ne devant être considéré que comme un accident sans portée et sans suites, Catherine se trouvait héritière des engagements pris par Elisabeth; les traités de Versailles n'avaient pas été déchirés et pouvaient revivre. Sans doute les malheurs de la guerre de Sept ans, les désastres de nos armées et la faiblesse de notre politique avaient porté un coup fatal à notre prestige en Europe et diminué le prix de notre alliance; la France de Rosbach n'inspirait plus la même confiance que celle de Fontenoy. Pourtant Catherine ne témoignait à notre égard ni hostilité, ni défiance, et paraissait plutôt s'intéresser à notre cause. Sans reprendre les armes contre Frédéric, elle s'était laissée aller à le qualifier dans un acte officiel d' « ennemi perfide de la Russie ^ » ; elle conservait à notre ami Woronzofle titre et les fonctions de chancelier, avait accueilli avec une satisfaction marquée le retour de Breteuil, entretenait avec lui des rapports empreints d'une amicale familiarité, et laissait son ministre favori Panine témoigner à notre ambassadeur une tendresse
' Cité par le comte A. de Sai.vt-Priest, Tableau des négociations qui ont amené te démembre ment de la Pologne, inséré dans les Etudes politiques et littéraires, 2 vol. Paris, t. I, p. 87.
* Raiibaid, p. 458.
particulière. Enfin, il n'était pas interdit de prévoir dans un délai rapproché certaines éventualités où le concours de la France deviendrait plus utile à la Russie que celui de toute autre puissance. 11 fallait donc se garder d'adopter vis-à-vis de la jeune impératrice une politique agressive qui la jetterait dans les bras de nos ennemis. Tout en observant la réserve qui convenait à une monarchie gravement éprouvée, mais résolue à relever son crédit par la sagesse et la dignité de son attitude, la France pouvait nouer avec la Russie des rapports de courtoisie et d'amitié, susceptibles de se transformer, sous l'empire des circonstances, en alliance effective.
Louis XI/ préféra entamer spontanément et sans motif les hostilités diplomatiques. La mort d'Elisabeth lui parut le moyen de mettre un terme à ses condescendances envers la Russie ; il donna cependant à son amie un sincère regret. « La mort de l'impératrice de Russie, écrivit-il à Breteuil, « m'a fait une véritable peine, par les sentiments del'ami- « tié qui m'unissait à elle. Cette union, fondée autant sur « des principes que sur des intérêts communs, dans la circc constance actuelle, me devenait de plus en plus chère et « me donnait lieu par nos efforts réunis, à^ espérer à la paix, « qui fait l'objet de tous nos soins '. » Avec Pierre III, il eût été difficile d'entretenir des relations particulières j mais on assure que Catherine, débarrassée de son mari, aurait proposé à Louis XV de reprendre avec elle la correspondance privée, et que le roi de France s'y serait péremptoirement
» Louis XV à Breteuil, 9 février 17G2. Flassan, VI, 328
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refusé ' ; ce qui est certain, c'est qu'il manifesta un exlrênie désir de recouvrer ou de faire détruire ses lettres à Eiisabetii, et d'anéantir jusqu'aux derniers vesliges d'un commerce qu'il n'entendait point renouveler. Tercier dut prévenir Woronzof « que la correspondance n'était qu'une Ci suile de l'amitié particulière de Sa Majesté pour l'Impé- « ralrice, et qu'en conséquence le Roi tenait esseutielle- « ment à ce que ses lettres lui fussent rendues et que l'on « brùlàl les minutes des réponses- » . Quelque temps après, Louis XI' revenait à la charge, en écrivant à Breteuil : « Je « compte que vous ne cesserez point de représenter à (t M. Woronzof combien je souhaite apprendre que la « correspondance ait été brûlée; si sa maladie l'a empêché « de terminer celte affaire, je ne doute pas qu'il ne s'en « soit occupé aussitôt après son rétablissement ^. «
Dans les mois qui suivirent la mort d'Elisabeth, la dij)lo malie secrète reprit la direction incontestée de nos relations avec les cours du Nord. Dégagée de la contrainte que lui imposaient les ménagements du Roi envers la Tsarine, elle se laissait aller avec plus d'imprudence que jamais à sa haine pour la Russie, et parvint à faire passer toutes ses préventions dans l'esprit du maître. Loin de calmer cette ardeur, l'avènement de Catherine ne fit que l'accroître. En apprenant la révolution de [7G2, le comte de Broglie écrivit à Tercier une longue lettre dans laquelle il développait un
' I.e fait est affirmé par Flassa.v, VI, <349, mais sans indication de sources.
* Affaires étran;{ères. Correspondance secrète, 9 février 17C2. » Ibid. Le Roi à Breteuil, 8 mai 1763.
plan consistant à susciter de toutes parts des ennemis à la nouvelle impératrice, à l'intérieur comme à l'extérieur de son empire ; cette lettre intime devint le canevas des instructions secrètes que Louis XV adressa en personne à M. de Dreteuii pour régler sa conduite.
Le comte de Broglie avait écrit : « La révolulion qui « vient d'arriver est au moins très embarrassante, si elle « n'est pas contraire à nos intérêts. La conduite exlrava- « gante du Tsar et son dévouement à nos ennemis n'avaient u rien de dangereux pour nous. Elle faisait cesser l'union « des deux cours impériales, et elle nous laissait toute « liberté d'exciterlesTurcs et lesPolonais contre les Russes. « Il serait à désirer aujourd'hui que M, de Breteuil eût « ordre d'avoir une conduite extérieure relative aux pro- « cédés et aux démonstrations d'amitié qu'on aurait pour « lui, mais qu'il lui fût bien expliqué que toute notre poli- « tique avec la Russie se borne à l'éloigner des affaires de H l'Europe, et que, sans rien faire personnellement qui a puisse occasionner des plaintes contre lui, il doit s'oc- « cuper à donner de la consistance à tous les partis qui se « formeront dans cet empire '. »
Louis XV répète dans ses instruclions : « La conduite du « tsar défunt et son attachement à nos ennemis, lequel « était aussi outré que destitué de vues et de prudence, « pouvaient n'avoir rien de dangereux pour mes iutérèls. K Peut-être n'y était-il pas contraire, puisqu'il faisait cesser « l'union entre les deux cours impériales. Vous savez déjà,
' Affaires étrangères. Correspondance secrète. Broglie à Tercier (sans date).
COXCLLSION. 425
w et je ]e répète ici bien clairemeut, que l'objet de ma poli- « tique avec la Russie est de l'éloigner autant qu'il sera « possible des affaires de l'Europe. Sans rien faire person- « nellenient qui puisse donner lieu à se plaindre de vous, « l'objet de votre attention doit être de donner de la consis- « tance à tous les partis qui se formeront immanquablenienl « dans cette cour ; c'est par la dissension qui y régnera « qu'elle sera moins en état de se livrer aux vues que « d'autres cours pourraient lui suggérer '. »
Le Roi se berçait d'ailleurs d'illusions singulières sur la faiblesse du gouvernement impérial et traçait un étrange tableau de la Russie sous Catherine II. « On assure, con- « tinuait-il, que les seigneurs moscovites, commençant à « connaître la différence qu'il y a entre les maximes de leur « gouvernement et celles des autres Etals, ne seraient point « éloignés de s'affranchir du despotisme en formant une « république ou du moins en bornant l'autorité du souve- « rain. Je sens qu'à moins d'un événement subit, ce ne « peut être qu'un ouvrage long; mais comme, d'une « manière ou d'une autre, il en résulterait l'affaiblisse- « ment de cet empire, je ne doute pas que vous ne vous « occupiez sérieusement à examiner les dispositions de « la nation, par rapport aux désirs qu'elle peut former pour « sa liberté. Tout ce qui peut la plonger dans le chaos et tt la faire rentrer dans l'obscurité est avaulageux à mes tt intérêts^. »
* Instruction secrète de Louis XV à Bretcuil, 10 septembre 1702, publiée dans sa plus «{randc partie par Flassan, VI, 340.
* Ibid. Partie non publiée. Affaires étrangères.
420 LOI IS XV ET ÉLISAUKTH l)V. niSSIf!.
Il ne suffi.>^ait pas au comte de Broglie d'avoir dicté à Brclciiil, parla bouche même du souverain, cette insiruclion passionnée. Il écrivit au baron une lettre sévère où il lui reprochait d'avoir hésité entre ses ordres et ceux du secrétaire d'Etal, et où il lui recommandait pour l'avenir un dévouement moins timide et plus actif à la pensée du Roi '. En même temps, nos agents à Stockholm, à Conslantinople et à Varsovie se voyaient invités à combattre sans relâche l'influence russe; le bouillant instigateur de ces menées annonçait l'intention d' « établir un système « fixe et permanent, tendant à diminuer la puissance des « Moscovites, et à protéger les Polonais contre leur anibi- « tion » ; il ajoutait que « l'utilité des liaisons avec la Russie « est de préjiarer les moyens d'annuler les dispositions de « celte puissance, et de la jeter dans une anarchie dont il con- « vient de ne pas la laisser sortir"^ » . Il n'était pas jusqu'au ministère lui-même qui ne cédât au torrent et ne parût se lallier aux vues de la diplomatie secrète. Choiseul n'avait point pressenti le génie de Catherine, ne pénélrait pas ses desseins, et afTectaità son égard une méfiance dédaigneuse. Il laissa son cousin et son collègue Praslin continuer avec la nouvelle tsarine la querelle d'éli(juclte soulevée par Pierre 111 et s'attirer de hautaines réponses ; l'affaire de la reversale faillit amener la luplure des relations diplomatiques '^. Accablé de tracas, Dreleuil sollicita et obtint sa no-
' Broglie à Brctcuit, 11 août 1762, piil)liée dans te Secret du Roi. ' Affaires étraiiyères. Correspondance secrète. Brojjlie, 9 avril 17G3. ^ c L'intention du Roi, écrivait Praslin à Breteuil, n'est certainement pas de fléchir vis-à-vis d'aucune puissance, moins encore vis-à-vis de la
COXCLISIOX. *2^
mination au poste de Stockholm ; on envoyait alors à Pélers bourg un inconnu, M. de Beausset, « pour lui faire faire un « mariage ' " . Étranger au secret, le nouvel ambassadeur ne suivit point la conduite dangereuse et peu loyale qui avait été recommandée à Breteuil, mais ne fit rien pour mettre fin à un refroidissement chaque jour plus marqué.
La guerre de Sept ans touchait à son terme. Dans les derniers mois de 1762, Marie-Thérèse était réduite à la défensive, et Frédéric, qui sollicitait la paix en 1758, se trouvait en mesure de l'imposer. En Allemagne, les hostilités languissaient; sur mer, elles redoublaient de violence, et l'Angleterre ne cessait de nous infliger de nouvelles pertes. Les cours de Vienne et de Versailles reconmnent la nécessité de poser les armes. Par le traité de Paris, signé le 10 février 1763, la France ratifia la destruction de son empire colonial, la perte de l'Inde et du Canada. Cinq jours après, le traité d'Hubertsbourg rétablit la paix entre Marie-Thérèse et Frédéric II. Celui-ci gardait la Silésie; la Prusse sortait de la lutte épuisée, mais intacte; c'était pour elle un éclatant succès que de n'avoir rien
perdu.
Après une guerre qui avait coûté la vie à un million d'hommes, l'Europe s'attendait à respirer, lorsque apparut sur l'horizon la menace de nouvelles complications. Le roi de Pologne mourut le 5 octobre 1763, et cet événement, prévu depuis de longues années, ouvrait pour la Répu-
. Russie, avec laquelle nous ne tenons que par des intérêts indirects ou t des spéculations très-éloignécs.i > Affaires étrangères. Correspondance secrète. Broglie, 9 avrU 1763.
428 LOl'IS XV ET ÉLISABKTH DE RUSSIE.
blique une ère de déchirements, en même temps qu'il réveillait les espérances et les désirs de voisins ambitieux. C'est l'instant qu'attendait Catherine pour sortir de son impassibilité, désigner ses alliés et développer ses plans. Les dispositions hostiles de la France ne lui avaient point échappé. Lorsque M. de Breteuil quitta sa cour pour se rendre à Stockholm : « Vous y serez mon ennemi 5) , lui ditelle. L'ambassadeur protesta : « Vous le serez, répéta-t-e]le, « j'en suis sûre « , et comme son interlocuteur s'étendait sur la bonne foi et la droiture de notre politique : « Si voire w ministère est tel que vous me le dépeignez, dit-elle, sa « franchise est une fausseté de plus *. » Cependant elle ne rejetait pas encore toute pensée d'accommodement, et on la vit envoyer à Versailles un ambassadeur extraordinaire, le prince Galitsyne, chargé de proposer à Louis XV de s'entendre avec elle sur la succession de Pologne et sur le choix d'un candidat. Sans doute, cette ouverture ne méritait qu'une confiance relative ; au moment où elle nous la fit,
[ Catherine était irrévocablement décidée à imposer aux suffrages des Polonais son ancien amant Poniatowski et à appuyer son élection de soixante mille baïonnettesXElle se bornait à nous offrir un moyen honorable d'opérer notre retraite et, en lui laissant le champ libre en Pologne, de
' nous acquérir pour l'avenir des droits à sa graliliufe et peut-être à son assistance. Il eût donc clé politique d'écouler Galilsyneuu moins avec conrloisie : ses propositions furent repou.^sées avec dédain ^. Dans l'aliaire de l'élection, Choi-
' Cité par Saivt-Phiest, t. I, p 88. * Ibid., p. 78 el 90.
COXCLUSIOX. 429
seul penchait pour l'abstention absolue ; mais d'autres influeuces que la sienne, celle de la Dauphine et celle du comte de lîroglie, se prononçaient à Versailles en faveur d'une intervention diplomatique. Il en résulta que notre politique passa à diverses reprises de l'imprudence à la faiblesse, d'une réserve boudeuse à des efforts décousus; une plume autorisée a pu écrire qu'elle fut « un chef- « d'œuvre de maladresse ' » . La France ne sut pas agir et ne se résigna pas à abdiquer, ébaucha des intrigues, mécontenta tout le monde, indisposa Catherine sans l'effrayer, et donna à l'élection de Poniatowski l'apparence d'une défaite pour notre cause.
Un incident puéril acheva de rendre impossible tout rapprochement et même tout échange de vues avec la Russie. A l'affaire de la reversale succéda un différend de même nature; Louis XV et Catherine se brouillèrent pour une épitliète. La Tsarine prétendait que dans les actes diplomatiques la qualification d' <■'■ impériale •>•> fut toujours accolée à son titre de Majesté; la France s'y refusa, en s'appuyant sur des raisons grammaticales. Le contlit prit promptement un caractère aigu, et les ambassadeurs furent rappelés de part et d'autre; pendant neuf ans la France ne conserva plus à Pétersbourg qu'un agent subalterne, et si l'on parcourt la liste des ministres étrangers accrédités auprès de Catherine la Grande pendant la période critique (jui vit se préparer le démembrement de la Pologne, on s'étonne, parmi tant de seigneurs illustres et de diplomates
' AI. le duc (le Brojjlie daus le Secret du Roi, II, 259.
réputés, de rencontrer le nom du sieur Rossignol, chargé d'affaires de France *.
Tandis que notre gouvernement s'effaçait ou qu'il se consumait en efforts incohérents, le roi de Prusse proposait son alliance à Catherine II. La Tsarine hésita à l'accepter ; ses vues sur la Pologne différaient essentiellement de celles de Frédéric. Celui-ci recherchait avant tout un agrandissement territorial, Catherine un accroissement d'influence. Frédéric, dont la monarchie se composait d'Etats mal reliés entre eux ou entièrement disjoints, jalons jetés à travers l'Europe pour marquer l'emplacement futur d'un (irand empire, visait à recoudre ces pièces détachées, et pour commencer, se proposait d'enlever à la Pologm^ îes provinces qui séparaient laPrusse orientaledu Brandehourg. Catherine, au coulraire, voyait dans la Rcpub.'iqueune .,^assale destinée tôt ou tard à {'evetiir sujette, et se montrait hostile à tout projet qui eût détaché au profit d'ambitions étrangères quelques lambeaux d'un pays qu'elle considérait comme virtuellement soumis à sa domination. Assurée de notre concours, elle eût probablement écarté les offres de Frédéric; repoussée dans les tentatives qu'elle avait faites de notre côté, elle comprit l'impossibilité de se passer de la Prusse pour maintenir son autorité à Varsovie et comprimer les velléités d'indépendance qui se manifestaient en Pologne. Elle se résigna à partager la proie qu'elle ne pouvait conserver tout entière et conclut en I7G4 avec le
' La question du titre ne fut réglée qu'en 1772. On convint de s'écrire en latin en donnant à la majesté russe l'épilliète d'iinperialis et à la majesté Française celle de nr/ia.
GOVCLISIOX. 43J
roi de Prusse un traité par lequel les deux souverains se promenaient une assistance réciproque, se garantissaient leurs Etals, et s'engageaient à concerter leurs efforts en Pologne \ L'alliance de la Prusse et de la Russie était conclue; elle devait se prolonger jusqu'à nos jours, sauf de rares interruptions.
Frédéric fit du traité qu'il venait de signer le point de départ d'une astucieuse et profonde combinaison destinée à lui procurer les acquisitions territoriales qu'il recherchait, à assurer sa liberté du côté de l'Allemagne et à lui attribuer un rôle prépondérant dans le règlement des affaires de Pologne et d'Orient. Sans enchaîner sa politique à celle de personne, il entendait imposer la sienne successivement à la Russie et à l'Autriche, et contenant ces deux puissances l'une par l'autre, en faire les instruments dociles de son ambition. La Russie semblait à demi gagnée ; restait l'Autriche. Les traités de Versailles la liaient encore à Louis XV, et la France, en adoptant une attitude énergique, eût pu la soustraire aux obsessions ou aux menaces d'un voisin sans scrupules. Alalheureusement l'Autriche, comme l'Europe fout entière, avait appris à se défier à la fois de notre force et de noire habileté; « nous avons dégoûté tout le « monde de notre alliance » , s'écriait le comte de Broglie dans un accès de sincérité et de découragement l Demeurant notre amie sur le papier, l'Autriche s'accoutumait peu à peu à se déterminer et à agir sans nous consulter. Livrée
'A. SoHK,,. /. O.e.//o« .rOrient au di.r.l,uitr,n. slec',, I„„-o<ln..,io„. ^ Brociiie à Tercier, 9 février 1763, citée dans le Secret du Roi, II, 46.
à elle-même, elle tomba bientôt dans de singulières perplexités. L'oppression que Catherine et Frédéric faisaient peser sur la Pologne avait excité un soulèvement dans ce malheureux pays et provoqué l'intervention de la Turquie (1766-1768). Sur le conseil inopportun du duc deChoiseul, les Ottomans prirent en main la cause de la liberté polonaise et se jetèrent au-devant de la défaite avec une générosité imprudente. Ils furent écrasés par les armées de Catherine et rejetés au delà du Danube. Les victoires de la Russie et son établissement dans les principautés roumaines émurent l'Autriche ; après de longues hésitations, elle arma à son tour; une guerre entre les deux empires parut imminente. Marie-Thérèse 3'y fût résignée, mais la redoutait, et appelait de tous ses vœux une combinaison qui put apaiser ses inquiétudes sans l'obliger à combaltre '.
Cette situation respective de l'Autriche et de la Russie fit jaillir dans l'esprit de Frédéric la pensée qui devait aboutir à la réalisation de ses plus audacieux desseins. 11 feint d'épouser les alarmes de l'Autriche, se rapproche d'elle, cl attire le fils de Marie-Thérèse, Joseph II, à des conférences intimes à Neisse et à \eustadt (1769-1770). Là il emploie les trésors de son habileté à flatter les passions du jeune prince, à éveiller ses désirs, à combattre ses préventions, et il le renvoie à sa mère séduit et fasciné. Les relations entre les deux cours allemandes prirent un caractère d'intimité; l'Europe crut à une alliance auslro-pnissieane contre la Russie. Cependant Frédéric ne rompit
I Sur toute cctle période, voir l'intéressaut ouvrage de M. Sorel.
COXGLISIOX. 433
pns arec celte puissance; il lui suffisait de l'avoir effrayée. 11 se retourne brusquement vers Catherine, lui démontre la nécessité de fournir à l'Autriche une compensation qui peut se trouver en Pologne, mais lui prouve en même temps que, pour rétablir l'égalité, il est indispensable que le démembrement soit général et que la Russie et la Prusse y prennent leur part. Catherine consentit avec cynisme, Marie-Thérèse avec résignation à ce marché qui faisait de Frédéric l'arbitre du Nord. Les traités de partage furent signés (1772). La Pologne se trouva assez vaste pour rassasier momentanément les convoitises de ses trois voisins, et, suivant un mot fameux, devint le berceau sanglant de leur alliance.
Le partage de la Pologne eut pour corollaire la mutilation de la Turquie, consacrée par le traité de Kainardji (1774). La Russie renonça à la Moldavie et à hi Valachie, mais conserva les rives de la mer Noire; l'Autriche, sans avoir combattu la Turquie, réclama une part de ses dépouilles et se fit adjuger une de ses provinces'. Quant à la France, elle assistait impuissante à la ruine de ses anciens alliés, de ceux même auxquels elle avait sacrifié à plusieurs reprises lesavantages d'unealliance russe; recueillantle fruitdeses inceruludes et de ses inconséquences, réduite à de mesquines intrigues, isolée en Europe, elle voyait le grand problème soulevé en Orient depuis le commencement du siècle se résoudre sans elle et contre elle par la triple alliance du Nord.
• La Buiioviiie. Voir Sorel, p. 20V-299.
Cette union entre la Prusse, la Russie et l'Autriche ne naquit jamais d'une communauté véritable d'intérêts; elle se forma toujours sur l'initiative et sous la direction de l;i Prusse, qui, dans une vue d'ambition personnelle, prend son poiut d'appui sur l'une des deux puissances situées à ses côtés pour forcer la main à l'autre. Tantôt elle se rapproche de la Russie; l'Autriche, enveloppée et enserrée en quelque sorte par les deux empires du \ord, se trouve nécessairement entraînée dans leur sphère d'action ; s'associant, souvent malgré elle, à leur politique, elle se voit amenée à poursuivre les avantages plus spécieux que réels qu'elle peut en retirer; elle participe au partage de la Pologne et à celui d^ la Turquie. Tantôt la Prusse se rapproche de l'Autriche; la Russie se voit alors obligée d'arrêter ses progrès en Orient et de borner son ambition. Le cabinet de Berlin oppose les deux puissances l'une à l'autre, puis les rapproche au moment voulu pour les courber toutes les deux sous sa volonté, et les faire concourir à l'accomplissement de ses projets. Dans la pensée de la Prusse, la triple alliance n'est pas nécessairement permanente; il suffit qu'elle se renoue à Pinstant favorable et sur un signal parti de Berlin.
C'est lorsque Louis X\I eut renoncé définitivement à toute pensée d'entente avec la Russie, et lorsqu'il eut répudié la politique dans laquelle la tsarine Elisabeth l'avait invité et amené parfois à entrer, que la Russie, la Prusse et l'Autriche adoptèrent le système de concessions réciproques aux dépens d'autrui qui depuis lors s'est perpétué pour le malheur de l'Europe, mais qui n'a jamais varié dans ses
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éléments essentiels. La triple alliance a survécu à l'écroulement du vieux monde, et elle se présente au dix-neuvième siècle avec les mêmes caractères qu'au dix-huitième. Ce serait d'ailleurs une erreur que de voir dans la Révolulion française l'origine d'une ère diplomatique entièrement nouvelle. La Révolution, si elle a transformé l'état social de tous les peuples, n'a pas modifié très-sensiblement la situation respective des Etats. Sur l'horizon européen, elle apparut comme l'un de ces orages qui, éclatant soudain, bouleversent tout sur leur passage, mêlent les éléments, et troublent pour un temps l'ordre de la nature. L'orage passe, et bientôt ses traces disparaissent, les éléments épars ou confondus se rejoignent ou se distinguent, et les lois naturelles reprennent leur empire. Quand la Révolution eut passé sur l'Europe, les tronts courbés se redressèrent, les trônes ébranlés se raffermirent, et les ambitions reprirent confiance. De nos jours, la Russie obéit encore à l'impul sioa de Catherine II, les politiques autrichiens suppléent au génie par les traditions, et la Prusse applique en diplomatie comme en stratégie les leçons du grand Frédéric. L'histoire ne se refait pas, mais elle se continue, et l'étude du passé, en jetant la lumière sur des desseins séculaires dont nous voyons se développer l'exécution , explique le présent et révèle parfois le secret de l'avenir.