‹ Louis XV et Elisabeth de RussieChapitre 11 sur 21 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Importance du rôle réservé à la Russie dans la guerre contre la Prusse. — C'est à la France qu'il appartient de déterminer Klisabetli à d'énergiques résolutions. — Envoi de AI. de L Hôpital à Pétersbourg. — Son caractère. — Une double besogne. — Elisabeth ù quarante-huit ans. — L'amitié et l'amour. — La jeune cour; Pierre de Holstein et Catherine d'Anhalt. — Une réception au palais d'été. — Le trio d'un coquin, d'un fou et d'un fat. — Instructions données à AI. de L'Hôpital; manière dont il les remplit. — Lenteurs calculées des généraux d'Elisabeth. — Intrigues pour donner au prince de Conti le commandement de l'armée russe. — Envoi du chevalier d'Eon u Versailles; péripéties de son voyage. — Brouille entre le Roi et son confident; rancunes de madame de Pompadour. — Refus obstiné de Louis XV de se prêter aux projets du prince. — Le courrier mystérieux de l'Isle-.Adam. — Lettre de démission. — Entrée des Russes en Pologne. — Leurs exactions; plaintes des Polonais. — Nécessité absolue pour la France d'abandonner la Pologne. — Louis XV ne s'y résigne pas; contradictions de sa politique. — Lutte entre le ministère et la diplomatie secrète, entre AIAI. de Bernis et de Broglie. — Celui-ci obtient le rappel de Poniatovvski ; fureur de Catherine. — Ses intrigues jointes à celles de Bestouchef déterminent la retraite de l'armée russe après le combat de Gross-Jœgerdorf. — Rosbach. — Douleur d'Elisabeth. — Arrestation d'.Apraxine; chute de Bestouchef; péril de la grande-duchesse. — Elisabeth veut resserrer ses liens avec la France. — Etablissement d'une correspondance privée avec Louis XV. — Sujets traités entre le Roi et l'Impératrice ; le médecin de la cour, les acteurs de la Comédie française, la question d'argent, un baptême — Froissements de cœur. — Campagne de 1758. — Epuisement de la France. — Bernis cherche à traiter. — Avortement de la grande alliance. — Disgrâce de Bernis et son remplacement par Choiseui.

Dans la lutte qui allait s'engager, le succès des trois puissances alliées dépendait de l'accord et de la précision

avec laquelle elles concerteraient leurs mouvements. Fré dcric, servi par son génie et son audace, pouvait les vaincre l'une après l'autre; il n'eût pas résisté à leur effort simultané. Depuis l'automne de 1756, les Autrichiens guerroyaient en Dohême contre ses troupes : tantôt vaincus, tantôt victorieux, ils se bornaient à couvrir Prague et attendaient pour prononcer leur offensive l'entrée en scène des armées française et russe. Au printemps de 1757, nos troupes franchissaient le Rhin; avant d'atteindre Frédéric, il leur fallait conquérir le Hanovre et se débarrasser de l'armée que leur opposait le duc de Cumberland, frère du roi d'Angleterre; elles ne pourraient guère agir effectivement contre la Prusse avant l'automne. A cette époque, suivant tous les calculs, l'armée russe de quatre-vingt mille hommes qui s'échelonnait lentement sur les frontières de la Pologne devait atteindre l'Oder, et camper à moins de cinquante lieues de Berlin. Le rôle réservé à la Russie par la coalition était capilal : il consistait à apparaître sur les derrières de Frédéric occupé par les Autrichiens, les Saxons et les Français, à déterminer sa défaite s'il prolongeait sa résistance, à lui donner le coup de grâce s'il était vaincu. Les deux cours alliées comptaient sur le nombre et la vaillance des soldats d'Elisabeth, mais n'avaient point la même confiance dans les généraux russes, dont elles suspectaient à la fois les talents et la fidélité. Le généralissime Apraxine, créature de Bestouchef, passait pour dévoué aux intérêts de l'Angleterre et disposé par suite à ménager la Prusse. La France et l'Autriche craignaient donc que, malgré la ferme volonté de la Tsarine, la Russie ne man-

quàt au rendez-vous, et ne compromît par ses lenteurs lo succès de la campague. Pour prévenir ce danger et ruiner définitivement à Pétersbourg le crédit de nos ennemis, il importait aux cours de Versailles et de Vienne de n'épargner aucun effort, et dans cette action commune, c'est à la France qu'il appartenait de porter les coups décisifs. Entre Marie-Thérèse et Louis XV, Elisabeth n'hésitait point, ne cachait pas sa préférence pour le monarque français, et se montrait particulièrement disposée à écouter ses avis. Le nouvel ambassadeur que le Roi se préparait à envoyer en Russie élait ainsi appelé à devenir auprès de la Tsarine le véritable représentant des intérêts de l'alliance ; c'est à lui que semblait réservée la tâche glorieuse de diriger de loin le mouvement des troupes russes, de les pousser jusqu'au cœur des Etats prussiens, et de les faire paraître sur le champ de bataille à l'instant critique où se décide la victoire.

Cet ambassadeur se fit attendre pendant un an. Nommé au mois de juin 1756, le marquis de L'Hôpital atteignit son poste en juin 1757 ; il releva Douglas des fonctions de chargé d'affaires, et le conserva quelque temps auprès de lui en qualité d'auxiliaire et de subordonné. La France avait fait choix de deux ministres bien différents pour cimenter son union avec les empires d'Autriche et de Russie. Tandis qu'elle envoyait à Vienne le plus alerte, le plus adroit et le plus pimpant de ses diplomates, le comte de Choiseul-Stainville, destiné à devenir bientôt le duc de Choiseul, elle avait désigné pour aller en Russie un vieux gentilhomme perclus de goutte et n'aspirant qu'au repos.

L'Hôpital avait servi le Roi avec honneur à l'armée et dans les ambassades, mais son âge et ses infirmités paraissaient le destiner plutôt à une relraite honorable qu'à un poste de combat. Ainsi que la plupart des grands seigneurs de son temps, à force de contempler le spectacle changeant et compliqué des cours, il avait pris le goût de l'observation avec une certaine promptitude de coup d'œil; il appréciait vite, mais à la superficie, les hommes et les choses, et exprimait ses jugements par quelques traits piquants et incisifs. Fort galant homme au reste, de manières nobles et aisées, libéral à l'excès, et ne comptant pour rien ses intérêts, quand le bien du service était en jeu, il eût dignement représenté la France dans quelque cour paisible d'Allemagne ou d'Italie. Brusquement transporté de Xaples en Russie, lancé à huit cents lieues de sa cour sur un terrain inconnu et semé d'embûches, il s'y aventurait à pas chancelants; l'initiative et l'activité lui faisaient défaut au moment où elles lui eussent été indispensables.

A Pétersbourg, en 1757, un ministre étranger avait une double ambassade à remplir. Au lieu d'une cour, la Russie en possédait deux, celle de l'impératrice régnante et celle de ses hcritiers présomptifs, Pierre de Holstein et Catherine d'Anhalt. Chacune de ces cours ne se confondait pas avec l'autre, avait ses tendances et sa politique, et influait d'un poids presque égal sur la conduite des affaires. De là une double série d'intrigues à démêler, de passions à flatter, de principes à connaître, de préventions à détruire; il n'était pas moins nécessaire au représentant de la France de retenir ou de gagner les sympathies du jeune couple

destiné à s'asseoir un jour sur le trône des tsars que celles de l'Impératrice elle-même.

Elisabeth n'était plus la princesse ardente et vive, aux allures emportées, aux goûts virils, que nous avons connue. Dix-sept ans se sont écoulés depuis le jour où se rendant elle-même aux casernes, elle électrisait les soldats par sa présence, se mettait résolument à leur tête, et enlevait le pouvoir par un hardi coup de main. Elle a gardé la légèreté de la jeunesse sans en conserver l'élan ; à ses qualités naturelles, intelligence, sensibilité, élévation du cœur, elle ne joindra jamais l'application au travail ni le goût des occupations sérieuses. Sa vie se passe à lutter contre deux ennemis dont elle commence à subir les atteintes, l'âge et la maladie. Plus femme que souveraine, malgré ses quarante-huit ans, elle songe moins à gouverner qu'à plaire, et la découverte d'une ride l'afflige autant qu'une défaite de ses armées. « L'Impératrice, écrit L'Hôpital, a peine à a perdre insensiblement sa beauté qu'elle étaye le mieux « qu'elle peut par tous les moyens et les ressources de « l'art. Elle emploie à cet usage un temps infini, ce qui « ne la rend accessible que lorsque sa toilette et sa parure « ont obtenu l'approbation de ses dames et de son mice roir '. » En même temps sa santé subit une crise redoutable : elle tremble pour ses jours, appelle des médecins, les consulte avec anxiété, et ne leur obéit point; incapable d'effort, elle s'abandonne malgré tous les conseils à une vie à la fois inoccupée et irrégulière qui aggrave son mal,

* Affaires étrangères. L'Hôpital, 10 août I75S.

entrelient l'inquiétude de son ànie, et ajoute à rirritation de ses nerfs surexcités.

Chaque nuif, elle veille jusqu'au malin, craignant, ditelle, (l'éprouver le sort qu'elle a fait subir à la duchesse de Brunswick'. Parfois, se reprenant à l'amour des plaisirs, elle ordonne des fêles et y prend part avec passion, jusqu'à ce que ses forces la trahissent : alors des évanouissements prolongés et des crises violentes mettent en péril sa vie ou sa raison. Revenue à elle, elle se livre aux pratiques d'une dévotion puérile, et on la voit pendant de longues heures s'agenouiller devant l'image de la sainte préférée, l'inlerroger, s'entretenir avec elle, et lui demander des consolations. La plupart du temps, elle se montre peu à ses propres sujets, passe au milieu de sa cour comme une rapide apparition, et vit retirée dans ses appartements avec quelques femmes et un petit nombre de familiers. Ses journées s'écoulent entre Woronzof et le comte Ivan Schouvalof, entre l'annlié et l'amour. Les conseils de Woronzof exercent sur elle un empire salulaire ; malheureusement, le vice-chancelier manque de l'énergie nécessaire pour transformer son influence auprès de la souveraine en domination absolue : sa timidité semble parfois s'effrayer de sa faveur. Le comte Schouvalof offre l'image du Russe fraîchement civilisé; il imite en les exagérant les mœurs, le langage et la politesse de l'Occident, fait venir de Paris ses meubles et ses habillements, montre pour nos artistes un goût plus vif qu'éclairé, et se laisse décerner le titre de « Mécène de la Russie 55 .

' Af^faires étrangères. L'Hôpital, 10 août 1758.

Malgré la part qu'il a prise à la récoucilialion de Louis XV et d'Elisabeth, on peut se demander si son cœur est aussi français que ses manières, et si les témoignages expansifs de son dévouement méritent une confiance sans réserve.

C'est par l'inlermédiaire de W'orouzof et de Schouvalof qu'il est permis d'arriver jusqu'à l'Impératrice. Celle-ci n'entend plus abdiquer entièrement l'exercice du pouvoir; persistant avec ardeur dans les principes qui forment sa politique de cœur, elle souhaite le maintien de l'union avec l'Autriche et une alliance de plus en plus intime avec la France. Malheureusement, si de temps à autre son action se révèle avec éclat, le détail journalier des affaires lui échappe ; son irrésolution croît avec l'âge ; elle hésite huit jours à donner une signature. Comment s'étonner que celte princesse, dont la paresse et l'état maladif semblent par instants ouvrir la vacance du trône, ait laissé grandir à ses côtés l'autorité d'un neveu et d'une nièce destinés à lui succéder? Comment s'étonner que les Russes, en prévision d'un changement de règne qui peut les surprendre à l'improviste, aient cherché à se faire un mérite auprès de leurs futurs maîtres d'une obéissance anticipée?

Depuis quinze ans, Pierre de Holstein est le mari de Catherine d'Anhall. Dans l'histoire de cette union mal assortie, que les nécessités de la pohtique avaient formée et qu'un crime devait dénouer, tout porte un cachet de fatalité. Eu 1743, Elisabeth appelle à sa cour la princesse de Zerbst pour la fiancer au Tsarévitch ; les jeunes gens se voient et s'éprennent d'un goùl jjrononcél'un pour l'autre. Cependant la mère de Catherine se brouille avec l'Impé-

ratrice, et le mariage eût été rompu sans l'insistance réciproque des fiancés. Quelques semaines avant la cérémonie, Pierre tombe malade, la petite vérole déforme à la fois son visage et son corps. Catherine le revoit pour la première fois le jour du mariage et tombe évanouie en l'apercevant ; il fallut les instances pressantes de sa mère pour vaincre sa répugnance. Peu de temps après le mariage, le récit des amours de la jeune grande-duchesse avec le beau Soltykof faisait la fable de la cour ' .

Pierre ne voyait pas ou ne voulait point voir les désordres de sa femme. Les disgrâces delà nature, en lui ôtant le moyen et l'espoir de plaire, avaient développé son goût naturel pour les distractions puériles ou grossières. Il menait dans le palais la vie d'un sous-officier, passait ses nuits à fumer et à boire, et n'avait distingué parmi les femmes de la cour qu'une demoiselle Woronzof, « assez semblable, nous dit un diplomate français, à une servante d'auberge ^ ^ . L'esprit du prince semblait aussi contrefait que son corps. Bizarre jusqu'à l'extravagance, à la fois méticuleux et chimérique, il nourrissait de vastes projets qui aboutissaient à de ridicules fantaisies, et se croyait un grand capitaine en jouant au soldat. Dans ce cerveau «plein de misères >> , suivant le mot de M. de L'Hôpital, un seul sentiment se faisait jour avec persistance et avait pris les proportions d'une passion dominante, c'était une admiration poussée jusqu'à

' Ces détails ont été recueillis à la petite cour de la princesse d'Anlialt- Zerbst, mère de Catherine, par M. de Cliampeaux, agent de France à Hambourg. Affaires étrangères, mémoire de M. de Cliampeaux, 8 septembre 1758.

* Affaires étrangères, 1762. Correspondance du baron de Creteuil

LA LUÏTK COXTRE LA PRISSIC. 291

la manie pour Frédéric II. « Livré à de mauvais conu. seils, dit encore L'Hôpital, parce qu'il est peut-être « incapable d'en écouter de bons, il est le singe du roi de u Prusse qui est son héros, mais dont il ne peut imiter que « ce qui frappe les sens, c'est-à-dire la manière de s'habiller « et le goût militaire, faisant manœuvrer et pirouetter im- « pitoyablement un ou deux mauvais bataillons à sa maison u de campagne '. »

Malgré le mépris que ressentait Catherine pour ce triste mari et l'antipathie qu'elle lui inspirait, elle dominait le grand-duc par l'ascendant d'une âme forte sur un esprit débile, et elle l'avait amené à s'effacer devant elle. Catherine règne sur la jeune cour ; à la fois séduisante et allière, joignant une grâce toute féminine à un courage viril et à une indomptable énergie, passionnée, avide, artificieuse, elle a su grouper autour d'elle une armée de partisans, les retenir par le charme ou la crainte, et se faire une faction assez forte pour tenir en échec les volontés d'Elisabeth. Celle-ci lui a voué une haine mortelle : souffrante et vieillie, la souveraine a senti sa jalousie s'allumer à la vue de cette belle jeune femme exubérante de sève et de santé; elle grandit encore Catherine en la traitant comme une rivale. Disposée parfois à la bannir de l'empire avec son mari, elle recule devant ce parti de rigueur, soit par faiblesse, soit par un sentiment mystérieux et inavoué. Chacun a remarqué l'intérêt particulier qu'elle porte au fils de Catherine, au grand-duc Paul, dont Pierre a docilement accepté

' Affaires étrangères. L'Hôpital, 27 juillet 1757.

la paternité ; s'il faut en croire les propos que les courtisans se répèlent à l'oreille, cet enfant, destiné à devenir le tsar Paul I", serait le fils d'Elisabeth, substitué à l'inslant de sa naissance au fruit des amours de Catherine et de Soitykof '. Craignant de l'envelopper dans la disgrâce de ses parents, l'Impératrice n'ose frapper Pierre et Catherine, se borne contre eux à une lutte sourde, les poursuit de mesquines tracasseries, leur refuse de l'argent et les réduit aux expédients, mais ne peut empêcher la grande-duchesse de braver ouvertement son pouvoir et d'usurper trop souvent, à la cour comme dans le gouvernement, sa place et ses droits. Lorsque M. de L'Hôpital se rend pour la première fois au palais d'été, le 10 juillet 1757, c'est Catherine qui l'accueille et lui souhaite la bienvenue. Au moment où le marquis se présente, accompagné de son nombreux personnel, la cour est assemblée ; il n'y manque que la présence de l'Impératrice. Catherine tient le premier rang; entourée d'un brillant cortège de quaire cents dames, elle accueille les hommages et répond au compliment de l'ambassadeur de France. Cependant la soirée s'avance ; en dépit du jour qui s'obstine à durer, le bal s'ouvre. Des stores s'abaissant tout à coup procurent une nuit artilicielle,que douze cents bougies, s'allumant à la fois, ont promptement dissipée. Calherine offre la main à M. de L'Hôpital pour le menuet d'honneur; la danse devient le spectacle et le plaisir de la cour ; l'Impératrice ne paraît pas encore. Enfin les portts de son appartement s'ouvrent à deux battants j Elisabeth

I Affaires étranjjères. L'Hôpital, 27 juillet 1757.

s'avance au milieu d'une double baie de brillants uniformes. Elle porte un costume de cour a la fois imposant et gracieux, la poudre, les grands paniers, le diadème de pierreries, et l'éclat de sa parure rehausse encore la noblesse de son port ainsi que le charme naturel de ses traits. Elle semble avoir oublié pour une heure ses chagrins et ses souffrances ; le sourire aux lèvres, elle parcourt les différents groupes et s'adresse particulièrement aux femmes, avec cet air de bienveillance affable qui est le fond même de son àme. Lorsque M. de L'Hôpital s'est avancé vers elle et lui a baisé la main, elle s'entretient familièrement avec lui et témoigne la salisfactiou qu'elle éprouve de voir enfin à sa cour un ambassadeur du Roi. Aussitôt sa pensée se reporte vers Louis XV : elle parle de lui avec intérêt et presque avec tendresse; elle vient d'apprendre la criminelle tentative de Damiens et veut en connaître tous les détails '. Cependant sa présence ne se prolonge guère; elle monte quelques instants dans une galerie supérieure pour jeter un coup d'œil de regret sur les plaisirs qu'elle ne saurait partager, puis elle disparaît. Catherine reste maîtresse du terrain ; c'est elle qui préside le souper servi à l'ambassadeur et à toute la cour; elle place AL de L'Hôpital à sa droite, le charme par l'attrait et le piquant de sa conversation, et lui fait jusqu'au bout les honneurs de la résidence impériale ^.

' Le 5 janvier 1757, le Roi montait en voiture dans la cour du château (!c Versailles, lorsque Damiens le frappa d'un coup de poignard qui ne lui fit qu'une légère blessure.

- Affaires étrangères. L'Hôpital, 27 juillet 1757. Voir aussi La AIessei.iKRE, p. 120 et suivantes.

A celle quasi-souveraine, il fallait des ministres et des favoris ; Elisabeth accordant toute sa confiance à Woronzof, Catherine s'était attaché Bestouchef, dont le pouvoir avait diminué, mais qui continuait à exercer sur la cour et sur l'armée le prestige de ses fonctions. EHsabeth ayant un amant en titre, Schouvalof, Catherine en eut un, Poniatouski. Qui eût pu deviner dans ce beau jeune homme de vingt-six ans, dont l'amour semblait la principale et presque la seule occupation, le futur souverain delà Pologne? Qui eût prévu que, réservé à une éclatante et lamentable deslinée, il aurait tour à tour l'honneur de régner sur son pays et le malheur de servir d'instrument à sa ruine? D'illustre naissance, apparenté aux premières familles de la Pologne et neveu des princes Czartoryski, le comte Stanislas-Auguste Poniatouski avait visité la France et l'Angleterre avant de se rendre en Russie. C'est à Paris, dans le salon de madame Geoffriu, qu'il avait terminé son éducation mondaine, galante et littéraire. Il entretenait des relations avec nos philosophes, citait Voltaire, et, comme tant d'autres étrangers de son temps et de tous les temps, haïssait les Français en les copiant. Au physique, c'était le type achevé de la beauté slave; grand, blond, mince, il joignait à une taille élégante et flexible un visage agréable, quoique sans expression, et une grâce presque féminine. Au moral, il offrait l'apparence de belles qualités et comme la façade d'un homme distingué. Il avait plus de hauteur que de courage, du brillant et point de fond, quelque esprit naturel et un don prodigieux d'assimilation. En un mot, il réunissait au plus haut point les avantages qui con-

viennent et suffisent pour séduire les femmes. Dès que le hasard de sa destinée l'eut amené, vers 1755, à la cour de Russie, Catherine s'éprit pour lui d'une vive passion, et ne se résignant point à se séparer de l'objet aimé, obtint du roi de Pologne et de son premier ministre Briihl que Poniatouski resterait à Saint-Pétersbourg avec le titre de ministre delà République. Le jeune homme, transformé par la toutepuissance de l'amour en personnage politique, crut ne pouvoir mieux remplir ses nouvelles fonctions qu'eu prenant pour modèle et pour guide le chevaher Williams, ambassadeur d'Angleterre, avec lequel il s'était lié de longue date. Bestouchef, Williams et Poniatowski devinrent alors les oracles de la jeune cour; ils formaient, dit crûment L'Hôpital, « le trio d'un coquin, d'un fou et d'un fat ' » . Livré depuis longtemps à l'Angleterre, Bestouchef s'était vendu en outre à Frédéric II, sans se soucier du mémoire qu'il avaitrédigéconU'e ce prince quelques mois auparavant. a J'ai travaillé, écrivait Williams, à gagner le grand chante celierà la cause du roi de Prusse. Je l'ai d'abord trouvé « inflexible ; mais à mesure que j'ai auguieuté le chiffre « de la somme, il a commencé à faiblir. A la fin, il m'a « donné sa main, en me disant : A partir de cette heure, je a suis son aiui'^. « Pour prouver la solidité de son attachement et mériter ses gages , Bestouchef s'efforçait de maintenir la grande-duchesse dans le parti de l'Angleterre et de la Prusse, et jusqu'en 1757 il y avait pleinement réussi.

' Affaires étrangères. Jj'Hôpifal, 4 mai 1758. 'Williams, 28 septembre 1T50.

Eùt-il été possible de ramener la jeune cour à nos intclêls? Si le fanalismedu grand-duc pour Frédéric II écartait jusqu'à l'idée d'une tentative sur son esprit, il n'en était pas de même pour Catherine. La jeune princesse ne s'était point encore formé un système personnel; elle recherchait le pouvoir par goût et par instinct plutôt que par désir de l'exercer dans une vue déterminée, et sa conduite dépendait principalement des inûuences qu'elle subissait. Si nous parvenions à modifier les conseils dont elle était entourée, nous serions près d'avoir cause gagnée. Au moment de l'arrivée de AI. de L'Hôpital, le chevalier Williams s'éloignait : Elisabeth avait exigé son rappel, et l'ambassadeur de Franc»^ allait s'installer triomphalement dans l'hôtel du ministre congédié '. Hcstouchef conservait au fond de l'àme toutes ses haines, mais il les dissimulait, « reconnaissant, disait-il à ses intimes, la nécessité de « céder au torrent « . Restait Poniatowski : si rien ne permettait de prévoirie terme de sa faveur, eùt-il été difficile de gagner à notre cause le jeune diplomate que ne soutenaient plus les avis de son mentor britannique? Au fond, la politique des deux amants consistait à se procurer les moyens de ne se point séparer, et Catherine déclarait sans vergogne qu'elle favoriserait la puissance qui, par son crédit en Pologne et en Russie, saurait assurer le maintien de Poniatowski à Pétersbourg, où il avait des ennemis et où il

' La Messelikre, p. 21. 6 Elisabeth dit qu'elle voulait que l'ambassadeur I de France quittât son hôtel pour prendre celui qu'occupait l'ambassadeur a d'Angleterre, cpii, effectivement, est plus vaste, plus beau et mieux situé. I' Ces deux hôtels sont séparés par un petit canal que l'on a nommé à 1 Pétersbourg, depuis cet instant, le Pas de Calais. »

avait déplu h l'Impératrice. Loin de déclarer la guerre au favori, il fallait que la France composât avec lui, cherchât à se l'atlacber et s'insinuât ainsi jusqu'au cœur de Catherine.

Il était un autre moyen d'agir avec succès sur la jeune cour. Pierre et Catherine cherchaient de l'argent ; l'Autriche n'avait point dédaigné de se faire leur banquier, et traitant avec eux de puissance à puissance, leur avait assuré par un contrat en bonne forme des subsides annuels. L'Hôpital avait reçu de son gouvernement l'ordre de leur adresser de semblables propositions, et d'acheter sinon leur concours, au moins leur neutralité '. D'ailleurs, les instructions du marquis lui prescrivaient, « tout en se con- « duisant conformément aux désirs de l'Impératrice, de se « rendre aussi agréable qu'il serait possible au grand-duc « et à la grande-duchesse de Russie, et de leur inspirer « des sentiments conformes à l'union constante des deux « empires ^ 55 .

Le double jeu que l'on recommandait à l'adresse de M. de L'Hôpital ne se trouvait ni de son goût ni dans ses moyens. Le marquis aimait peu les intrigues compliquées, n'y réussissait guère, et n'avait rien tant en horreur, disaitil, " que de mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce^ » . Il oublia de propos délibéré une moitié de ses instructions, et se borna à un rôle purement passif. Satisfait de l'accueil flatteur qu'il avait trouvé auprès d'Elisabeth, il s'étudiaità

' Affaires étrangères. Bernis à L'Hôpital, 17 juillet 1757.

- Ihid. Instructions donuées à \\. de I^'Hôpital avant son départ.

« Ibkl. L'Hôpital, 23 mai 1758.

entretenir les bonnes dispositions de cette princesse et y réussissait sans effort; à l'égard de la jeune cour, il s'en tint aux relations de politesse, feignit de ne pas entendre les. insinuations assez claires que la grande-duchesse lui adressa à plusieurs reprises, et laissa nos ennemis, par de sourdes machinations, retenir dans leur parti Catherine et Poniatouski. L'influence de la jeune cour continua à se faire sentir au profit de l'Angleterre et de Frédéric; elle s'exerça surtout sur l'état-major des troupes destinées à envahir la Prusse. Rassemblée avec peine, l'armée d'Apraxine mit une lenteur calculée à s'ébranler et à s'engager dans les vastes espaces qui la séparaient de l'ennemi; elle parcourait deux à trois lieues par jour, quand il eût fallu doubler les étapes, et perdit la première partie de la campagne en marches et en manœuvres inutiles. « Apraxine, écrivait « renvoyéanglais,est un homme d'une corpulence énorme, «indolent, débauché, et certainement pas brave '. » Il n'avait jamais vu d'armée ennemie, et semblait peu pressé de se mesurer avec celle de Frédéric.

Ces retards désespéraient nos partisans et excitaient l'inquiétude des gouvernements de Vienne et de Versailles. Ils firent naître dans quelques esprits sincèrement attachés à l'alliaDce la pensée de risquer une tentative hardie pour soustraire les troupes russes à l'influence de chefs traîtres ou incapables; un véritable complot se forma dans ce but. AI. de L'Hôpital n'y eut aucune part, et ne se douta guère qu'une série d'efforts mystérieux, dont le début remontait

' Williams, 18 septembre 1756.

à plus d'une année, faillit aboutir durant les premiers mois de son séjour et changer la face des événements. 11 s'agissait de faire apparaître subitement à la tête de l'armée russe, à la place du feld-maréchal Apraxine, un Français bouillant de courage et d'ardeur, déjà signalé par ses exploits et d'un rang assez illustre pour défier toute jalousie, le prince Louis de Conti.

Depuis quelque temps, le prince délaissait la Pologne pour la Russie : ses désirs suivaient fidèlement les oscillations de la politique française. Abandonnant, ou plutôt ajournant ses prétentions au gouvernement de la République, il se reprenait à d'anciens projets et cherchait à se rapprocher d'Elisabeth. Si cette princesse avait refusé jadis de l'admettre à partager son trône, elle disposait d'une autre couronne que la sienne, et pouvait l'offrir en cadeau au prince qui saurait lui plaire. La Russie s'était emparée de la principauté de Courlande, à la suite de l'arreslalion du duc Biren, et sans la confisquer positivement à son profit, la tenait sous séquestre. Conti espéra s'en faire donner l'investiture par Elisabeth et réaliser le vœu de toute sa vie en prenant rang parmi les souverains. Mais l'humble duché n'offrait qu'un champ bien insuffisant à une ambition et à une activité également infatigables. Le prince songeait à demandera Elisabeth, en même temps que la principauté de Courlande, la direction des opérations contre la Prusse, avec le titre de généralissime. Retrouvant l'occasion de déployer ses talents militaires, il se mesurerait avec le premier capitaine du siècle et se voyait déjà conduit par la victoire jusque dans Berlin, où il recevait la couronne de

Pologne des mains reconnaissaules de l'Autriche et de la Russie.

En proposant l'envoi de Douglas à Pétersbourg, il s'était résolu à en faire l'instrument de ses desseins. Avant l'un et l'autre de ses voyages, le chevalier avait reçu des instructions à l'hôtel du Temple aussi bien qu'au ministère des affaires élrangères; il dut entretenir avec le prince une correspondance secrète, à laquelle le jeune d'Eon travailla plus tard en sous-ordre. Le secrétaire d'État ne fut point mis dans la confidence, mais Louis XI/ connaissait l'intrigue et l'approuvait; toutes les lettres du chevalier passaient sous ses yeux '.

A Pétersbourg, Douglas n'oublia point la partie occulle de sa mission et ne larda pas à encourager le prince par des avis satisfaisants. Se défiant de ses propres généraux et sagement inspirée par les conseils de W'oronzof, Elisabeth goûta la pensée d'appeler au commandement de ses armées un Français de sang royal et d'un mérite éprouvé. Au commencement de 1757, après la signature de l'acle d'accession, elle songeait à s'entendre avec Louis XU pour mettre le projet à exécution, lorsque parvint à Pétersbourg la lettre écrite par le Roi Très-Chrétien à sa « bonne « sœur et amie » au sujet de la déclaration secréfissinie. Dans cette missive, Louis ne se contentait point de parler des Turcs et des ménagements qu'il leur devait ; se sou-

' Ces détails et ceux qui suivent sont extraits d'un mémoire rédigé par Tercier, et destiné à résumer l'historique de la correspondance secrète en Russie de 1756 à 1758. Ce mémoire a été composé dans les premiers mois de 1758. Affaires étrangères.

venant à propos des dispositions particulièrement amicales qu'Elisabeth n'avait cessé de lui témoigner, il lui offrait d'ouvrir avec elle une correspondance personnelle et intime, destinée à fortifier l'union des deux couronnes ; c'est ce qu'il appelait « proposer un petit commerce ' ». On se rappelle que la lettre avait été rédigée sur le conseil de M. Rouillé, chargé du département des affaires étrangères : le Roi la lui avait envoyée ouverte. Seulement, et par un de ces mystères de dissimulation auxquels il nous a habitués, il n'adoptait l'idée de son ministre que pour ia lui dérober, et faisait parvenir secrètement à Douglas, par l'entremise de Tercier, ses vues réelles sur la correspondance projetée. 11 entendait bien entretenir avec Elisabeth des relations directes, mais par l'intermédiaire seul de Douglas et de Woronzof, et à l'iusu du secrétaire d'État-.

En donnant cette instruction, l'ombrageux monarque demeurait fidèle à ses habitudes de défiance envers ses conseillers officiels. Ce qui surprend davantage, c'est qu'il recommandait à Douglas le secret même envers le prince de Conti; il commençait à tromper son confident comme ses ministres. C'est en effet vers cette époque qu'il faut placer les premiers symptômes de refroidissement entre le Roi et le prince. La fierté de ce dernier avait refusé de plier devant les exigences de madame de Pompadour; dès lors, la favorite s'était appliquée à miner son crédit. Elle lui fit

' Correspondance secrète de Louis XV. Le Roi à Tercier, 24- février 1757. EouTARic, I, 219.

- Mémoire de Tercier.

refuser un commandement sur le Rhin, qu'il sollicitait en attendant le succès de ses négociations en Russie, et lui fil préférer le prince de Soubise, plus courtisan que soldat. Conti en conçut un vif dépit et évita quelque temps de paraître à la cour. Louis en prit philosophiquement son parti : " Je croyais être maître de mes choix, dit-il ; tant « pis pour lui '. » Mais à la date du 29 janvier 1757 il prévenait Tercier u que dans la situation où s'était « mis M. le prince de Conti, il n'était plus possible que « la correspondance de Russie continuât à passer par « lui"^... " .

Comme autant de fils mystérieux et ténus que l'on voit partis d'un même point et se dirigeant au même but, se frôler sans se confondre, trois correspondances secrètes semblent sur le point de se nouer entre la France et Saint- Pétersbourg. Le prince de Conti continue à faire passer ses instructions à Douglas ; celui-ci reçoit directement les ordres du Roi ; enfin Louis XI/ propose à Elisabeth un échange de lettres intimes, Tercier sert d'intermédiaire commun à ces trames multiples, qui, parties de son cabinet, reviennent y aboutir.

Rien ne répondait mieux aux désirs d'Elisabeth que d'entrer en communication réglée avec le prince dont elle av.iit espéré jadis partager le trône. M elle ni Woronzof ne soupçonnaient les mesquines intrigues qui se poursuivaient au fond des petits appartements du château de Versailles j

' Corr€Sj)ondance secrète de Louis XV. Le Roi au comte de Broglie, 2V décembre 1756. Boutaric, I, âl*.

* Mémoire de Tercier.

LA LITIK COXTRE LA PRUSSE. 303

pourtant, le soin avec lequel Louis XI' distinguait ses propres confidences de celles du prince qui passait pour son favori les étonna. Approuvant les projets de Conti, ils u'onleudaient y donner suite qu'avec l'approbation du Roi, €t se résolurent à demander sans détour à ce dernier si, en sa qualité de souverain et de chef de maison, il autoriserait son cousin à prendre le commandement des armées russes. Woronzof n'osa confier celte importante commission à la poste, que surveillait avec une habileté peu scrupuleuse la police de son collègue Bestouchef; il se mil à la recherche d'un messager adroit et discret, et son choix se porta sur le jeune homme qu'à l'ambassade de France comme au palais impérial on n'appelait que « le petit « d'Eon « .

Il y avait une année entière que le chevalier était à Pélersbourg, où il était venu en touriste et en homme de lettres plus encore qu'en diplomate. Se proposant surtout d'étudier la Russie sous ses côlés pittoresques, il comptait, au moyen de son titre officiel, forcer des accès interdits aux simples voyageurs, pénétrer dans les cercles officiels, et rapporter, pour l'offrir au public parisien, quelque piquant tableau d'un pays curieux et mal connu. Après un séjour de plusieurs mois, les idées de d'Eon se modifièrent. Appelé à travailler sous les ordres de Douglas à d'épineuses négociations et même à la correspondance secrète, il prit goiit aux affaires, songea à prendre pied définitivement dans la carrière diplomatique, et s'occupa de mériter l'attention du ministère par un travail de longue haleine qu'il préparait sur l'état polilique de

la Russie et sur les mystères de son gouvernement *. D'Éon partageait son temps entre de laborieuses recherches et les plaisirs d'une vie élégante et mondaine. 11 avait charmé d'abord, puis intrigué la cour. La pétulance de son esprit et l'aplomb de ses manières contrastaient avec son physique de jeune fille et une réserve que s'expliquait mal la société licencieuse du dix-huitième siècle. Avec les hommes, il se montrait plein de gaieté et d'entrain ; hardi à cheval, habile à l'épée, fort chalouilleux sur le point d'honneur, il semblait chercher en exagérant la hardiesse de ses propos à faire excuser la pureté singulière de ses mœurs. Avec les femmes, il était galant et empressé, mais rien de plus; à tous il apparaissait un peu comme une énigme. La curiosité qu'il excitait le faisait rechercher, non moins que sa bonne grâce et l'agrément de sa conversation; on l'admettait partout comme un compagnon aimable, de relations sûres, et point compromettant. C'est à cet instant qu'il fut reçu sur un pied de familiarité sans conséquence dans le cercle des demoiselles d'honneur, et que peut-être une piquante aventure, quelque déguisement momentané, servit de fondement à la fable dont d'Hlon aima plus lard à se dire le héros. Par une bonne fortune assez rare, les succès frivoles du jeune homme ne nuisaient point à sa réputation de sérieux et d'habilelé auprès des personnages graves de la cour, lieslouchcf le craignait, etWoronzof, qui l'admellaildansson inliniilé, lui témoignait une véritable confiance. Au printenipsde 1757,

' AH'aircs étrangères. Correspondance du chevalier d'Eon avec M. Tercier.l'^'^ janvier 1757, -

sachant que d'Eou allait se rendre eu Fiance avec une mission de service, il le chargea daus le plus grand secret de voira Paris le prince de Conli et de lui offrir définitfvemeat la Courlande elle commandement des armées russes, sous la condition que le Roi donnerait son adhésion à ce double projet '.

Jusqu'alors il ne paraît point qu'Elisabeth ait spéciale^ ment remarqué le chevalier. Elle se borna à approuver le choix de Woronzoi" : « Quand part le secrétaire de M. I)ou- « glas? » dit-elle quelques jours après, et elle ordonna qu'on lui remît de sa part trois cents ducats. D'Eon, qui n'était riche que d'espérances, éprouva une reconnaissanue sans bornes; durant tout son voyage, sa correspondance avec Douglas, son chef et son ami, respire une joie naïve. Dans plusieurs lettres, il prend soin lui-même d'établir que la faveur reçue était bien la première, démentant une fois de plus le rôle qui lui fut attribué dans la réconciliation de la France et de la Russie, et qu'Elisabeth n'eût point manqué de récompenser avec sa générosité accoutumée.

« En rêvassant hier dans ma voiture, écrit-il de Riga, je « parlais tout seul et me disais à moi-même : Depuis que « je suis au monde, j'ai toujours vécu à mes dépens, je i- n'ai reçu argent ni des ministres ni des seigneurs, quoique « j'en connaisse beaucoup. Qu'il est flatteur pour moi de « pouvoir inscrire dans mon testament les paroles sui- « vantes : Ma philosophie m'a toujours fait fuir toutes les

' Lettre de d'iîon publiée par M. Gaillardet, cli. vi, p. 71-72.

tt occasions où il y avait de l'argent à recevoir ; mon bon « génie m'a fait connaître et aimer du chevalier Douglas; « il m*a transplanté dans un monde nouveau qui m'a lait « oublier l'ancien, et là, par devoir et par une respecta lueuse reconnaissance, j'ai reçu un bienfait de l'impé- « ratrice de toutes les Russies. Je regarde cette époque K comme la plus glorieuse de mes jours, et si l'on me « force à me marier, j'en transmettrai la mémoire à ma « petite postérité. Mais le seul mot de postérité épouvante « ma douce philosophie, méprisant trop la vie pour la V procurer à un autre. Je trouverai mille occasions dans « la carrière littéraire de chanter les vertus, la grandeur « et la générosilé de Sa Majesté Impériale, et mes éloges, « étant dépouillés de tout intérêt personnel, seront dignes (c de la vérité, et mériteront plus de croyance auprès de « la postérité. Je monte en voiture. Je n'ai pas le temps « de faire ma lettre plus courte. Ma plume écrit tout ce « que mon cœur pense, et s'il écrivait toute la recon- « naissance que je vous dois, je n'arriverais jamais à u Paris ' . "

En route, d'Eon ne perdit point de temps et se garda de voyager «à pas d'ambassadeur », comme il le disait luimême en faisant allusion aux lenteurs de M. de L'Hôpital. Pour éviter la Prusse, il lui fallut passer par Vienne. Au moment où il entra dans cette ville, le canon tonnait et les cloches sonnaient à toute volée; la cour impériale venait de recevoir la nouvelle d'une victoire. Frédéric, conti-

' Affaires étrangèi-es. Lettre particulière du chevalier d Eon au chcialier Douglas, datée de Riga, 21 avril 1757.

LA LITTK COXTRE LA PRISSIC. 30T

nuant ses opérations en Bohême, s'élait heurté devant Kollin à la froide ténacité du maréchal Daun et avait été repoussé avec de grandes pertes. Ce succès d'un allié semblait d'un heureux présage pour les années françaises et russes; d'Eou se chargea d'en porter le premier avis à Louis XV. Dès lors il ne s'arrête plus et brûle lis étapes; il venait de dépasser Strasbourg, lorsqu'il se casse la jambe dans un accident de voiture. Il se roidit contre la douleur, continue sa course, et arrive à Versailles épuisé par la souffrance et la fatigue, mais soutenu par l'espoir d'un bon accueil. Le Roi lui envoya un de ses médecins pour le soigner, et acheva de le guérir au moyen d'un brevet de lieutenant et d'une pension de trois mille livres '.

A peine sur pied, d'Eon s'occupa de sa mission auprès (lu prince de Conti; toutefois, avant d'aller à l'hôtel du Temple, il passa chez Tercier. Dès le début de la conversation, il comprit que la brouille survenue entre le Roi et son cousin lui imposait une extrême réserve; si Louis XV avait encore un ministère secret, le prince de Conti n'en était plus le chef, et un zèle trop prononcé pour ses intérêts risquait de déplaire au maître. La conduite de d'Éon fut très-correcte. Il fit sentir à Tercier qu'il désirait s'acquitter de son message, mais qu'il ne remplirait ce devoir qu'avec la permission du Roi. Louis XV accorda d'assez mauvaise grâce l'autorisation demandée : «Puisque M. d'Éon, <c écrivit-il à Tercier, a mission de M. VVoronzof pourvoir

' (jaillardet, cil. IV, p. 47.

« M. le prince de Conli, il faut qu'il le voie, mais qu'il

K vous rende compte exactement de la réponse '. »

D'Eon se rendit au Temple, où les proposilions dont il était porteur ranimèrent l'espérance. Se rapprocher du Roi, lui faire oublier le passé, et le décider à encourager par une démarche personnelle la bonne volonté de la Tsarine, tel fut désormais le but unique de Conti. Malheureusement, il avait compté sans le froid ressentiment de Louis XV, entretenu par les rancunes passionnées de la marquise; le Roi ne devait jamais pardonner à l'ancien favori qui l'avait « boudé ^ « . La négociation entre les deux princes se poursuivit pendant deux mois, de la fin de juillet à celle de septembre. Tercier servait de porte-paroles; sans cesse sur la route de Versailles au Temple ou h l'isle- Adam, résidence d'été du prince de Couti, il recevait de ce dernier de voUnnineux mémoires, les transmettait au Roi, et recevait en réponse de laconiques billets ^. Louis XV proraetlait son consentement, lorsque l'affaire serait décidée; en attendant, il refusait de l'avancer par une déclaration, par une ligne, par un mot qui pût témoigner de son acquiescement aux projets du prince et dissiper les scrupules d'Elisabeth. Il donnait pour prétexte à cette réserve obstinée la nécessité de s'édifier davantage sur les dispositions de la Russie et la crainte de se compromettre.

' Correspondance secrète (le Louis XV. Le Roi à Torcicr, 20 juillet ITÔT. DouTAHic, I. 222.

- lôid. Le Roi au com<e de Rroj^lie, 21 décembre 1750, I. 214.

^ .Alfuircs étranjjères. Concspoudauce secrète. Leltres du prince de Conti à Tercier, 1757.

« Si l'impératrice de Russie, disait-il, appelle véritablement « M. le prince de Conti pour commander ses années, et « qu'elle veuille lui donner la Courlande, en attendant « mieux, j'en serai très-aise, mais pour le présent, je n'y « puis plus prendre d'autre part directe que celle de ne m'y « pas opposer, et d'y donner mon consentement quand il « n'y aura plus besoin que de cela K « Quelques jours après, il se répèle : « Quand je verrai, écrit-il à Tercier, « une certitude morale que l'impératrice de Russie des- « tine au prince le commandement de son armée et la « Courlande, je donnerai toutes les autorisations et permisce sions qu'on me demandera. Jusque-là, j'y répugne beauu coup, craignant de faire une fausse démarche qui nous « ferait plus de mal que de bien ^. «

Force fut donc à Conti de laisser repartir d'Eon avec une vague réponse qui ne pouvait qu'entraîner la rupture des négociations. Le Roi voulut lire la lettre et reconnut qu'il n'y avait « rien à y retrancher, mais rien non plus à « y ajouter S, . Le chevalier se remit en chemin et gagnait la frontière avec la rapidité ordinaire de son train, lorsque nous le voyons s'arrêter brusquement à Strasbourg, arrêté par quelque ordre secret, et s'y tenir caché pendant cinq jours. Au bout de ce temps, un courrier mystérieux le rejoint, venu en droite ligne de l'Isle-Adam; il ne lui

' Correspondance secrète de Louis XV. Le Roi à Tercier, 15 septembre 1757. BoLTARic, I, 22*.

- Ibid., 21 septembre 1757.

^ Louis XV u Tercier, 2 septembre 1757. Boutaric, I, 225. La réponse préparée par Conti se trouve aux Afiaires étrangères, correspondance secrète.

apportait pas encore un avis favorable, mais le lui faisait espérer '. De nouvelles instances avaient été tentées auprès de Louis XI , et d'Eon devait être informé du résultat à Pétersbourg même, par une lettre qui arriverait avant lui et serait rédigée en langage convenu. Cette phrase : « Vous a pouvez partir d'après ce qui vous a été mandé " , signifierait que le Roi consent à parler, et que d'Eon doit substituer à la réponse dont il est porleur une acceplation positive. Hu contraire, si l'on écrit : «Ne partez plus » , il faudra s'abstenir de toute démarche et laisser tomber l'alfaire. D'Eon reprend sa course; en arrivant à Pétersbourg, son premier soin fut de s'informer si une lettre à son adresse ne l'y avait point précédé. L'avis décisif sur lequel il comptait n'était pas arrivé et ne devait jamais venir ^.

Malgré ses efforts, le prince n'avait pu vaincre la résistance de Louis XV, ni l'amener à sortir d'un dédaigneux silence. Dès lors son parti fut pris. Profondément attristé de tant de froideur succédant à tant d'abandon, il cède, suivant son expression, à <i l'acharnement que certaines personnes « ont contre lui ^ « , s'efface de la scène politique, renonce à jouer un rôle, et ne s'occupe plus que de chercher dans une retraite studieuse le calme et l'oubli. Le 5 novembre, M, Tercier, se trouvant à Fontainebleau avec la cour, vit M. Alonin, secrétaire des commandements du prince, lui remettre un volumineux paquet composé de toutes les pièces de la correspondance secrète : en même temps,

1 Affaires étrangères. Correspondance secrète.

2 Ibid.

^ Ibid., Conii à Tercier.

LA Ll TTC CONTRE LA PRUSSI]. 311

dans une lettre adressée au premier commis, Louis de Conli donnait définitivement sa démission de ministre occulte, et laissait percer l'amertume d'une âme justement froissée, mais résolue à ne point sacrifier plus longtemps sa dignité à son ambition :

« Je ne dois plus me mettre à portée, Monsieur, disail- « il, de prendre les ordres du Roi sur les affaires secrètes « dont il vous était confié que j'avais la direction. Eprou- « vant un traitement que je n'avais pas mérité, il ne me « reste pas assez de liberté d'esprit pour les suivre. Mais « je me dois de faire envers le Roi acte de zèle et de fidélité «jusqu'au dernier moment. C'est pour cela, c'est pour que « son service ne souffre point du mal qu'il me fait, c'est « pour qu'il puisse abandonner ou suivre celles des diffé- « rentes affaires que j'avais entamées qu'il jugera à pro- « pos, c'est pour qu'il puisse en choisir la manière, que « je vous envoie aujourd'hui les lettres non encore répon- « dues que j'avais reçues, ainsi que les notes, remarques « et même les projets de réponse que j'avais faits, eu- « semble mes chiffres de correspondance et la copie des « pièces principales qui ont trait à chacune des affaires que «j'avais entamées par ordre de Sa Majesté, et sur lesquelles « vous pouviez n'avoir pas les connaissances suffisantes, « que je vous donnerai d'ailleurs avec plus d'étendue et de «détail dans une conversation que j'aurai volontiers avec « vous au moment que vous pourrez venir à Paris, où « volontiers aussi je me rendrai pour vous voir. Au reste, « vous pouvez être bien sur qu'on ne saurajamais par moi t; la confiance particulière dont le Roi vous a honoré, et que

312 LOUIS XV ET ElisADLTH I)K RUSSIE.

« VOUS ne serez point, par indiscrétion, exposé à aucune « tracasserie avec vos supérieurs. Mais je vous prie d'être « persuadé. Monsieur, que l'estime que vous m'avez inspi- « rée pour vous ne peut jamais être altérée, et que ce sera « toujours avec joie que je trouverai les occasions de vous Cl la témoigner '. w

L'insuccès des projets du prince de Conti porta un coup funeste à la cause de la coalition; sa présence eût été indispensable pour rendre quelque ardeur à l'armée russe, (jui semblait frappée de paralysie sur les chemins de la Li- Ihuanie. On eût dit qu'Apraxine s'éloignait à regret des frontières de l'empire, et ne s'attachait qu'à faire échec aux volontés des trois cours alliées. Lorsque celles-ci avaient •arrêté en commun le plan général des opérations, il avait .été convenu, d'accord avec le gouvernement de Varsovie, que les Russes traverseraient promptement la Pologne pour atteindre Frédéric : parties de Smolensk, les troupes du feld-maréchal devaient se porter d'abord sur la Dwina, puis se diriger par Wilna sur le Niémen, et envahir la Prusse orientale; d'autres corps devaient passer par Varsovie et Posen pour menacer soit la Silésie, soit le Brandebourg Durant plusieurs mois, ces projets restèrent à l'état de lettre morte, les Moscovites se bornant à entamer le sol de la République et à occuper ccriains districts limitrophes. L Enfin, pendant l'été de 1757, la Pologne vit défiler quatre-vingt mille hommes. D'abord ce furent des troupes légères envoyées en avant-garde, les Cosaques du Don,

'• AITaires étrangères. Correspomlaucc sccrèle, Conti à Torcier. Celle lettre fut aussitôt euioyée au Roi par le premier commis.

affamés et cruels, les Kalmoucks, venus des confins de l'Asie, hordes pillardes et indisciplinées, qui traitèrent en pays conquis le territoire qu'elles devaient pacifiquement traverser. Ensuite vintlarmée régulière, composée de rudes paysans levés dans les provinces du nord et du centre de l'empire ; ceux-ci dévastèrent méthodiquement, avec la haine tenace du Russe pour son voisin de l'ouest. Les régiments succédaient aux régiments, chacun enlevant ou détruisant ce que ses prédécesseurs avaient épargné. Réquisitions, abus de pouvoir de la part du commandement, exécutions militaires, la Pologue eut tout à souffrir de la part de ces étranges alliés, et subit en pleine paix les horreurs de la conquêteA Son supplice menaçait de se prolonger, car les envahisseurs établissaient des magasins et postaient des garnisons sur son territoireA Leurs exactions révoltèrent tous les Polonais que leurs prmcipes ou leurs intérêts n'enchaînaient pas à la Russie ^e groupe nombreux qui s'intitulait lui-même « la faction patriotique « agita des mesures violentes et parla d'insurrection. Dans les différentes crises du pays, ce parti s'était accoutumé à 4ourner les yeux vers l'hôtel de l'ambassadeur du Roi à Varsovie, certain d'y trouver des encouragements et un appufj Cette fois encore, il s'adressa à notre représentant. Qu'allait-on lui répondre, depuis que la France et la Russie marchaient de concert ?

Lorsque Louis XV adopta le nouveau système qui le conduisit à signer les deux traités de Versailles avec la maison d'Autriche et à accepter l'accession de la cour de Pélersbourg à ces grands actes diplomatiques, il avait dii

examiner et peser mûrement les conséquences du parti qu'il embrassait. Or, la condition absolue de toute entente durable avec la Russie était notre abstention dans les affaires de Pologne. Quelque pénible que fût à l'amour-propre, au cœur et aux sentiments intimes du Roi le sacrifice d'anciens alliés, il fallait s'y résoudre, sous peine de nous condamner à d'inextricables difficultés. Il était impossible que la France demandât au gouvernement de la Tsarine un loyal concours, etqu'en même tempsà Varsovie un parli organisé, inspiré et soudoyé par nous, continuât une lutte ouverte contre la Russie. Sur ce point, cette puissance n'entendait pas raison : sans prétendre incorporer la Pologne à son empire, elle la considérait comme un domaine réservé sur lequel ellen'admettait point qu'aucuneinfluence vînt contrebalancer la sienne. « Pourquoi, nous disaient les ministres « d'Elisabeth, vous mêler à nos différends avec les Polonais? « Nous ne nous inquiétons guère des querelles que vous «pouvez avoir avec les cantons suisses. » Il fallait donc, si le Roi tenait, par un motif de générosité qui l'honore, à adoucir les souffrances des Polonais pendant l'occupation, qu'il agît avec une extrême délicatesse, que ses observalions au gouvernement russe fussent amicales et confiantes, et que, loin d'envenimer les haines réciproques, il s'efforçât de ks apaiser.

Les ministres de Louis XV parurent comprendre la nécessité d'une politique mesurée et conciliante ; l'abbé de Bernis, titulaire depuis la fin de juin du ministère des affaires étrangères, attachait trop d'importance à l'objet principal de la grande alUance, l'abaissement de la Prusse,

LA LITTE CO\TRK LA PRUSSE. 315

pour que toute autre cousidération ne lui parût point secondaire. Cette fois encore, le Roi distingua subrepticement sa volonté de celle de son conseil. La diplomatie secrète, déroulée quelque temps par la disgrâce du prince de Conti, va se reformer sous l'impulsion personnelle du monarque, et nous allons la voir se mettre en rébellion décidée contre le ministère. En retard sur la politique officielle, elle continue à s'attacher aux principes qui avaient prévalu de 1748 à 1755, et qui s'étaient traduits par un redoublement d'hostilité envers les deux cours impériales, principalement envers celle de Pétersbourg. Avec ce défaut de décision et de franchise qui est le vice irrémédiable de son caractère, Louis XV détruit en cachette le système qu'il suit ouvertement. S'il admet l'alliance russe comme un expédient temporaire et consent à se servir des armées d'Elisabeth pour châtier Frédéric, il n'a pas renoncé à combattre la Russie à Varsovie, et ne se résigne pas à abdiquer le droit de haute protection qu'il s'est attribué sur la République. L'un des principaux reproches qui lui aient été adressés par la postérité est d'avoir assisté avec une indifférence coupable à la ruine delà Pologne : en fait, l'une de ses fautes les plus graves fut d'avoir sacrifié pendant toute la durée de la guerre de Sept ans les intérêts essentiels de la France à une tendresse exclusive, passionnée et inconséquente pour les Polonais.

L'ambassadeur de France à Varsovie était toujours le comte de Broglie : après un congé de quelques mois, il revint à son poste, sur l'ordre exprès du Roi, le 1" juillet 1757, à l'inslant où les premiers bataillons russes atlei-

gnaient le Niémen. Que la France, alors qu'il lui était indispensable d'user d'égards envers la cour de Pélersbourg, -ait renvoyé en Pologne le bouillant diplomate célèbre par ses campagnes contre l'intluence russe, le fait peut sembler étrange. Ce qui surprend davantage, c'est la teneur des instructions secrètes qu'il emportait. Louis XI/ lui avait -enjoint, par la main de Tercier, « dans le cas où il ne serait « pas possible de concilier les ménagements indispensables « pour la Russie avec les sentiments que le Roi a toujours « eus pour la Pologne, de donner la préférence aux inté- « rets de la Pologne ' « .

( Le comte avait reçu de Bernis des ordres directement opposés : il n'hésita^pas aies enfreindre pour se conformer à ceux du maître.\A peine revenu sur le théâtre de ses premiers exploits, il se pose en vengeur des injures de la République et s'applique non-seulement à recueillir, mais encore à «provoquer^ » les plaintes des Polonais. Jl fait de son hôtel le rendez-vous de tous les mécontents, accueille les opprimés, fomente leur résistance, place leurs griefs sous les yeux du roi Auguste en les accompagnant de virulents commentaires, et dicte des notes menaçantes à 4'adreise du cabinet de Pétcrsbourg^. )1 parvient ainsi à entraver la marche des|.Russes, qui craignent un soulèvement, n'avancent plus qu'avec une extrême prudence, et laissent à la Prusse le temps d'organiser sa défense! Cependant Bernis s'efforce de modérer le dangereux emportement de notre envoyé : Tercier encourage le comte, au nom

' Affaires étrangères. Correspondance secrète, 1757. - - Secret du Roi, I, p. 257.

LA LUTTE CÛXTRli LA PRISSE. 317

du Roi '. Le premier commis fait plus : chargé par ses fonctions de rédiger la correspondance officielle, il s'applique dans les dépêches qu'il prépare, sinon à Iravestir, du moins à atténuer la pensée qu'il a mission de reproduire. « Je « m'étudierai, écrit-il au comte, à ne jamais rien mellre « qui contredise les ordres du Roi, afin que vous soyez plus « à votre aise*. "(Bientôt M. deBroglie ne se contente plusde signaler avec une véhémence acerbe les désordres et les excès de l'armée d'occupation : apprenant que la Russie, en cas de mort d'Auguste lll, recommanderait son fils aîné aux suffrages de la diète, il s'efforce d'ameuter contre cette candidature la noblesse tout entière et de la rallier au choix d'un aulre fils du prince régnant.^ A la fin, la patience de Bernis se lasse ; il adresse à l'ambassadeur de sévères réprimandes; Broglie écrit aussitôt au Roi pour le prier de confirmer ou de retirer ses ordres particuliers ^. Pris entre sou ministre et son agent, Louis XV n'a qu'une crainte, celle de voir son secret découvert; il prend le parti de ne point répondre et retourne à ses plaisirs. « Il « est bien malheureux, écrit le comte à Tercier, que « Sa Majesté n'ait pas un quart d'heure par jour à donti ner aux affaires » , et en attendant il n'agit qu'à sa guise.

La politique française n'était pas au bout de ses contradictions. Tandis qu'à Pétersbourg AI. de L'Hôpital recevait

' Affaires étrangères. Correspondance secrète. Tercier à Bro|;Iie, 2 décembre 1757.

* Ibid. Tercier à Broglie, 21 octobre 1757. ' Ibid. Broglie au Roi, 5 septembre 1757.

l'avis de ménager la grande-duchesse Catherine et son favori Ponialowski, à Varsovie, M. de Broglie n'épargnait aucun effort pour obtenir le rappel du jeune ambassadeur. Les princes Czartoryski tenant la tête du parti russe, il estimait que la présence de leur neveu auprès de la cour impériale, surtout avec un titre officiel, constituait un [)éril permanent pour les libertés de la Pologne. Il insista avec tant de persévérance et d'habileté auprès de l'Electeur-Roi qu'il parvint à lui arracher la révocation de Poniatowski. On conçoit quel fut le désespoir de Catherine à celte nouvelle qui froissiit si cruellement son cœur, et quel trésor de haine s'amassa dans cette âme ardente et vindicative contre les auteurs de sa peine. Par cette politique double et irréfléchie, la France fournissait elle-même des armes à ses adversaires, aux ennemis qui la représentaient à Pétersbourg comme une alliée sans loyauté, au profit de laquelle il serait imprudent de se compromettre irrévocablement. Le roi de laLGrande-Bretagne avait envoyé à la place de Wijliams un ministre plus prudent et non moins habile, (m. Keilh,idont l'influence se fit promptement sentir. (Catherine et Bestouchef s'enhardirent; après s'être contentés jusqu'alors de relarder les progrès d'Apraxine, ils lui intimèrent secrètement l'ordre de s'arrêter K\

Les troupes russes foulaient enfin le territoire prussien. Après avoir franchi le Niémen, occupé la petite ville de Memel et évité Kœnigsberg, elles s'étaient trouvées en présence du corps ennemi de Lewald, que Frédéric avait envoyé

• Affaires étrangères. L'Hôpital, 14 mal 1758.

à leur rencontre. L'action s'engagea à Gros-Jœgersdorff : elle fut chaude et meurtrière. Les Prussiens laissèrent cinq mille morts sur le carreau, les Russes presque autant; mais ces derniers, grâce à la supériorité du nombre, restèrent maîtres du champ de bataille. Pour obéir aux injonctions de ses amis de Pétersbourg, Apraxine évite soigneusement de donner un lendemain à celte journée. Il se retire dans son camp, s'enferme dans une prudente défensive, retient l'ardeur de ses troupes, et cherche à se faire pardonner une victoire involontaire. La Russie allait faire déûnitivement défaut sur le théàh-e principal des opérations.

Pour vaincre les hésitations de nos alliés et les amener à reprendre l'offensive, une seule ressource restait, c'était que la France remportât elle-même un avantage décisif. Comme tant de fois, la valeur de nos soldais semblait appelée à réparer la faiblesse et la légèreté de notre diplomatie. Le temps pressait. Les .Autrichiens tenaient la campagne depuis le commencement de l'année, mais leurs forces commençaient à s'épuiser ; après leur victoire de Kollin, ils avaient délivré Prague, envahi la Prusse, pris BreslauetSchweidnitz sansconquérirentièrementlaSilcsie, ^ue Frédéric leur disputait pied à pied. Seuls, ils ne pouvaient venir à bout de l'ennenii commun et attendaient que rentrée en lice des Français ait déterminé les Russes il reprendre leur marche. Les Français avaient franchi le Rhin dès le printemps, puis le maréchal d'EsIrées mit quatre mois à conquérir le Hanovre, poussant devant lui l'armée du duc de Cumberland. Il battit les Hanovriens à Hastembeck j. sou successeur Richelieu les accula à l'Elbe

et eût pu les prendre jusqu'au dernier ; au lieu de recevoir leur capitulation, il leuraccorda sous le nom de convention de Closterseven un traité par lequel ils s'engageaient à une neutralité qu'ils ne devaient point observer. Cependant une seconde armée française était entrée en Allemagne, sous le prince de Soubise : elle avait mission, après avoir rallié en Thuringe les contingents des cercles germaniques, de pousser droit en Saxe et de prendre Frédéric corps à corps. Le roi de Prusse abandonna la Silésie pour marcher à sa rencontre. L'Europe s'attendit à recevoir la nouvelle d'un grand choc ; la vieille renommée de nos armes et le récent souvenir de Fonlenoy, de Raucoux, de Alahon, lui faisait croire au succès de la France, ou au moins à quelque action sanglante et disputée. r —

La rencontre eut lieu; ce fut Rosbachj Rosbach, ce nom résonne encore douloureusement dans tous les cœurs français, même après toutes nos gloires et toutes nos infortunes. C'est que dans cette journée, où une surprise dégénéra en désastre, où cinquante mille hommes prirent la fuite devant vingt-cinq mille presque sans combattre, abandonnant leurs armes, leurs canons, leurs drapeaux, la honte s'ajouta pour nous au malheur. {Frédéric eût pu accabler les restes de l'armée de Soul)ise ; il préféra retourner aux Autrichiens qui avançaient en Silésie. Le 5 décembre, un mois jour pour jour après Rosbach, il écrasait à Lissa l'armée du maréchal Daun et la rejetait en Moravie. Les événements accomplis sur les bords de la Saale et de l'Oder eurent leur contre-coup sur ceux du Mémen. Le feld-maréchal Apraxine, mettant à prolit une

aggravatiou passagère dans l'état d'Elisabeth, prit sur lui d'ordonner définitivement la retraite, de ramener ses troupes en Courlande et de les cantonner dans des quartiers d'hiver. La campagne s'achevait ainsi à la gloire de la Prusse, et Frédéric sortait triomphant d'une lutte où il devait périr.

La journée de Rosbach satisfit à la fois la haine de nos ennemis et la jalousie de nos alliés. Marie-Thérèse s'irrila des revers qui avaient signalé la fin de la campagne, pleura la Silésie qu'elle perdait pour la seconde fois, mais ne put voir sans un secret plaisir s'écrouler le prestige des armes françaises dont les succès avaient tant de fois humilié l'Autriche. Pour comble de malheur, dans notre propre pays, le sentiment de l'honneur national sommeillait. Le public assistait à la lutte en spectateur désintéressé : sensible comme toujours à l'audace et au bien joué, il applaudissait Frédéric atout rompre et réservait pour nos soldats vaincus ses sifflets et ses railleries. A celte triste époque, les témoignages de sympathie que recueillit notre infortune sont assez rares pour mériter l'attention et la reconnaissance de la postérité. Tandis que Paris prenait parti pour nos ennemis et que Voltaire rimait en l'honneur du roi de Prusse ', à l'autre bout de PEurope, un cœur de femme et de souveraine saignait douloureusem;'nt à la nouvelle de nos dé-

' Voyez les vers adressés au roi de i'russe le 2 mars 1759.

sastres. Elisabeth s'affligea sincèrement en apprenant la bataille de Rosbach, et fitparvenir à Louis Xl/ses plus affectueuses assurances, ti Je vous prie. Monsieur, disait-elle à L'Hôpital, de mander au Roi qu'il m'est toujours présent ; je réprouve dam toutes les occasions qui l intéressent. « — u Elle accoîî.pagna ses paroles, ajoute le marquis, du « geste de mettre la main sur son cœur ' . «

Tandis qu'à Rosbach succédaient de nouveaux échecs el que dans les premiers mois de 1758 nos conquêtes de Hanovre et de Westphalie nous échappaient une à une, la Tsarine redoublait de prévenances envers M. de L'Hôpital. Voyait-elle noire envoyé apporter à sa cour un front plus soucieux qu'à l'ordinaire, lorsque les bulletins de l'ennemi ou les récils des gazettes avaient annoncé, en la grossissant, quelque nouvelle défaite, elle revenait sans cesse à lui, et le prenant familièrement par le bras : « Mon cher ambassaa deur, lui répélait-eile, je viens vous dire de ne pas trop « vous affliger; attendons les détails, on e.xagère toujours ^ . »

Dans l'ànie de l'Impératrice, le remords se mêlait à la douleur j n'avait-elle pas à s'imputer une lourde part de responsabilité dans le malheur commun, après avoir laissé sous ses yeux ses généraux transgresser impunément ses ordres et seconder l'ennemi par leur inertie? Rosbach et Lissa semblèrent la tirer de sa torpeur. Eu plein hiver, au mois de janvier, malgré le froid et la neige, elle envoie à son armée l'ordre sans réplique de reprendre les opérations, de repasser le Xiémen et de marcher droit sur Kœnigsberg.

' Affaires étrangères. L'Hôpital, 10 mars 1758. * Ibid., 19 juillet 1T58.

LA LLTTI': OOXTRE LA l'UlSSi'] .323

Apraxine, dépouillé de sou commandement et remplacé par le général Fermor, est mis aux arrêts, puis conduit sous bonne garde à Pétersbourg, où il aura à répondre de sa conduite. Le feld-maréchal n'était que l'instrument de la trahison : Elisabetli comprit qu'il (allait en chercher les auteurs plus haut et plus près d'elle. Depuis quelque temps, elle avait résolu la perle de Besfouchef, n'attendant qu'une occasion pour éclater '. Les papiers d'Apraxine avaient été saisis en même temps que sa personne, et une commission procéda à leur examen : ils contenaient des témoignages accablants contre le chancelier. Il parut que le feld-maréchal avait fait à Catherine le serment de ne plus ébranler l'armée sans sa permission, que la jeune princesse, voyant la Tsarine irrévocablement décidée à ordonner une campagne d'hiver, avait expédié à Apraxine quelques lignes de sa inain pour le délier de son engagement, que Kestouchef servait d'intermédiaire à cette correspondance et s'était chargé de transmettre le billet. Elisabeth se décida alors à frapper le ministre infidèle, espérant du même coup rompre les intrigues de la grande-duchesse.

Le chancelier cherchait à détourner par son assurance et ses artifices le coup dont il se sentait menacé. A la nouvelle de l'arrestation d'Apraxine : « C'était mon ami, s'était- « il éciié; mais fùt-il mon frère, je déclarerais qu'il mérite « les plus grands châtiments. » 11 avait réussi à endormir la défiance du marquis de L'Hôpital, qui se félicitait naïvement de l'avoir ramené à la bonne cause ; l'ambassadeur de

' i Prenez paticrice, disait ICIisabctli à l'ambassadeur d'Autriche, nous » eu serons bientôt quittes. » Affaires étrangères. L'Hôpital, 29janv. 1758.

France n'eût aucune part à la disgrâce de notre mortel ennemi. Le 25 février 1758, Bestouchef entrait au palais d'hiver, lorsque la garde, au lieu de lui présenter les armes, l'entoura et le fit prisonnier '. Il fut enfermé et étroitement surveillé dans son propre hôtel : deux sentinelles moulaient la garde jour et nuit dans sa chambre. Avec une incroyable audace, Catherine osa lui écrire et fit parvenir sa lettre, n)ais la réponse du chancelier fut interceptée. Les serviteurs de confiance de la princesse furent aussitôt mis au secret; Elisabeth agita contre elle les projets les plus violents : Catherine se crut perdue'^.

Quelques jours après l'arrestation du chancelier, un envoyé secret de la grande-duchesse se fait mystérieusement annoncer chez l'ambassadeur du Roi. C'est un Français nommé Rimbert, « qui a beaucoup d'accès auprès d'elle, dit L'Hôpital, et à qui elle doit beaucoup d'argent ' « . Par la bouche de ce confident, Catherine s'est résignée à faire amende honorable de sa conduite passée ; elle demande au représentant de la France des conseils et un appui. Peu de temps après, elle faisait renouveler la même démarche par l'un des officiers du grand-duc. Le marquis ne profita point de l'occasion qui s'offrait à lui de nous attacher Catherine, sinon parles liens de la reconnaissance, du moins par ceux de l'intérêt. Il s'en alla révéler à Woronzof les sollici-

' La Messelikre, p. 223-22'i'.

- Affaires élraugc'ies. L'Hôpital, IV mai 175S. CeUc dépêche coiUieut le récit rétrospectif complet de la révolution ministérielle de Russie. Conf. les extraits de la correspondance de i"ambassadcnr d'Angleterre, publiés dans La Russie il y a cent ans.

2 Aliaires étrangères. L'Hôpital, 24 mars 1778.

talions dont il était l'objet, et ne fit rien en faveur de la princesse, dans la crainte de déplaire à Elisabeth. Proniptement remise de son trouble, Catherine reprit toute sa hauteur, s'euferma dans ses appartements, et demanda à retourner en Allemagne K N'osant se résoudre à un irréparable éclat, la Tsarine lui envoya Woronzof pour l'engager à se soumettre : rien ne réussit à faire plier cette ame indomptable. De guerre lasse, Elisabeth lui offrit son pardon sans conditions; Catherine consentit à l'accepter.

Aucune explication n'eut lieu eutre les deux femmes, aucune promesse ne fut échangée. Un soir, la cour, assemblée au théâtre du palais pour assister à la comédie française, vit la grande-duchesse reparaître dans sa loge située auprès de celle de l'Impératrice et demeurée vide pendant trois mois; ce fut ainsi que Catherine annonça son intention de reprendre un rang auquel elle avait paru renoncer ^. Cependant le parti de la jeune cour semblait momentanément abattu ; ses principaux conseillers dispalaissaient successivement. Après Williams, Poniutowski allait s'éloigner. Apraxine fut trouvé mort dans la voiture qui le ramenait à Pétersbourg. Une commission spéciale instruisit longuement le procès de Beslouchef, puis un décret impérial le déclara déchu de ses titres et dignités pour crime de lèse-majesté, prononça la confiscation de ses biens et ajouta que, quoiqu'il eût mérité la mort, la Tsarine se contentait de le reléguer en Sibérie pour loule sa vie. Bestouchef prit le chemin de l'exil comme ses pré-

' Affaires élran>{(;rcs. L'Hôpital, IV mai 1758. -lùU., 2:5 mai 1758.

32G LOllS XV ET ELISABETH DE RUSSIE.

décesseurs Biren, Munich et Ostermann : Woronzof reçut le titre de ciiancelier et concentra désormais entre ses mains la direction suprême des affaires. La grande-duchesse s'effaça pour quelque temps ; quant à son mari, il se consola en ajoutant un corps de musique à ses trois halaillons '. Rencontrant le marquis de L'Hôpital quelques jours après la révolution ministérielle : « Quel dommage, lui dit-il, « que mon pauvre ami La Chétardie soit mort ! Il eût élé « hien heureux en apprenant le sort de Beslouchef '^. »

« L'événement de Russie peut sauver la patrie 55 , écrivait Remis le 24 mars 1758 ^. En effet, vaincues à Rosbach et à Lissa, la France et l'Autriche triomphaient à Pétersbourg, et cette victoire remportée en plein hiver, au moment où le canon se taisait presque partout, composait en partie l'effet des savantes manoeuvres et des héroïques efforts de Frédéric. Elisabeth, après avoir ressaisi par un acte de vigueur le pouvoir qui lui échappait, allait s'en servir pour resserrer ses liens avec ses alliés et spécialement avec nous.

« H y a entre le Roi et moi, disait-elle à L'Hôpital, une « ancienne sympathie depuis notre enfance, et vous pouvez « l'assurer que je serai toujours la même, et que je lui « donnerai constamment des preuves bien sincères de w mon amitié, et que je compte également sur la sienne. . . '- Vous pouvez assurer le Roi que je concourrai de tout " mon pouvoir à toutes ses vues, comme je suis bien

' Affaires étrangères. l/IIôpital, 10 mars 1758.

- Ibid., 10 mars 1758.

^ Correspondance de Beriiis, puldiéo par E. Masso.v, II, p. l'J4.

« certaine qu'il sera occupé des miennes, mais qu'en ce « moment elles se bornent à faire de nouveaux efforts « pour mettre à la raison le roi de Prusse '. " En même temps, Elisabeth invile Louis XV à accéder à la convention qu'elle a signée le 22 janvier 1757 avec l'Impératrice-Reine, et aux termes de laquelle elle s'est engagée à entretenir une armée permanente de quatre-vingt mille hommes au service de la cause commune^. Elle fait plus, et sonde de nouveau la cour de France sur l'idée d'une alliance directe. C'est enfin à cette époque que va s'élablir entre le Roi et la Tsarine la correspondance projetée depuis un an et à laquelle le chevalier d'Eon servira de principal intermédiaire. Le jeune homme élait revenu en Russie vers la fin de 1757, rapportant la réponse découragée du prince de Conti ; ce n'était point un tel message qu'il avait rêvé de déposer aux pieds de l'Impératrice. Il est vrai que M. Tercier avait ménagé à son zèle un dédommagement. Dans le modeste bagage de M. d'Eon, il avait mis un exemplaire de V Esprit des lois de Montesquieu, plus précieux aux yeux du chevalier que le reste de son avoir. La couverture du volume se composait de deux feuilles, l'une de peau, l'autre de papier marbré, collées ensemble par les bords et semblant indissolublement unies. Entre ces deux (euilies, une main habile avait glissé le chiffre qui devait servir à la correspondance de Louis XV avec Elisabeth ; au chiffre se trouvait jointe une lettre de Tercier à Woronzof, renouvelant, au nom du Roi, la proposition d'établir celte

' Affaires étrangères. L'Hôpital, 30 octobre 1758.

- Voir le texte du traité daus Martkvs, p. 202 et suivantes.

mystérieuse communication '. Woronzof fit savoir aussitôt que l'idée et le procédé avaient reçu l'approbation de sa souveraine : cette réponse arriva à Versailles au mois de février 1758^, à l'instant même où se consommait la chute de Bestouchef.

Tandis que l'empressement de l'Impératrice redoublait, celui du Roi semblait se refroidir. Après avoir le premier pris Tinitiative du projet, il hésitait devant sa mise à exécution, craignant de s'engager sans retour avec la Russie. Il demanda à Tercier, son conseil habituel en ces matières, un mémoire par écrit sur la question. Tercier obéit consciencieusement, et après avoir résumé en rapporteur impartial l'historique de la correspondance secrète en Russie, ajouta ses réflexions personnelles. Ce travail ' révèle en le glorifiant le principal défaut d'une politique qui, habituée à n'agir que par demi-mesures et à ne parler que par réticences, prenait de petites habiletés pour de profonds calculs, et s'ôtait le mérite de la droiture sans réussir à tromper ou à deviner personne :

« On ne croit pas devoir douter, disait Tercier, de la « sincérité des intentions de l'impératrice de Russie ainsi « que de son attachement à la personne de Sa Majesté. On « est persuadé de son éloignement pour le roi de Prusse, « et même de l'espèce d'aigreur que les différents procédés u de Sa Majesté Prussienne ont lait naître dans l'esprit

' I)'I']on a rendu compte lui-même de ceUe particularité dans une lettre en date du 28 mai 1776, citée par M. Gaillardet, cli. ii, p. 23.

- Alémoire de Tercier, cité plus baut.

^ C'est le mémoire dont nous avoiis cité plusieurs passa;jes et dont nous donnons la conclusion.

« de celte princesse. Elle désire le déprimer et protéger le « roi de Pologne, mais elle est très-lente à se déterminer ; « d'im autre côté, la timidité naturelle du comte Woronzof « rempêche malgré ses bons sentiments de faire à l'Impé- « ratrice les représentations nécessaires. Il craint de plus « de s'exposer au ressentiment de la jeune cour livrée à « l'Angleterre.

« Malgré ce qu'on vient de dire du caractère de l'Impé- « ratrice et de son ministre, il peut cependant arriver des o circonstances heureuses où Ton profite de celte corres « pondance pour mettre sous les yeux de cette princesse « des choses que le comte Woronzof ne serait pas à portée « de lui dire lui-même, animer ses sentiments, et préve- « nir ce que les ennemis de Sa Majesté ou les malinten- « tionnés pourraient entreprendre à Pétersbourg contre la « cause commune.

« C'est à cet objet qu'il paraît que cette correspondance « peut servir pendant la guerre et pour les négociations de « la paix.

« Sa Majesté donnant aussi une attention suivie aux M affaires de la Pologne, soit pour la conservation de ses « libertés, soit pour prévoir le cas d'une élection, ses lu- « mières lui feront voir quel avantage on pourra tirer à cet o égard de cette correspondance.

« C'est à Sa Majesté à juger si l'on peut, par ce moyen, « engager l'impératrice de Russie à ménager la république « de Pologne en faisant savoir a cette princesse ce qu'elle « ne saura jamais par une autre voie, combien la conduite « de ses généraux peut faire tort à ses propres intérêts...

330 LOUIS XV El KI,ISABETH DE RUSSIE.

« On peut aussi dévoiler les intrigues du comte de Briihl « avec l'Angleterre relativement à la Russie, sans parler « de la jeune cour, et en prévenir l'effet.

« Après avoir mis sous les yeux de Sa Majesté ce qu'on « pense de l'utilité de cette correspondance, il est du « devoir d'exposer aussi les inconvénients qu'elle peut et avoir.

« On croit j ouvoir bien augurer de la probité de M. le « comte Woronzof, mais en est-on assez sûr pour s'y « fier sans réserve? De plus, dans une cour aussi orageuse, « et oii les ennemis de Sa Majesté ont tant de pouvoir et Ci tant d'intrigues, ce ministre peut être disgracié, ses « pnpiers saisis, et la correspondance mise au jour, même « conire le gré de l'Impératrice, sans parler du cas de la « mort de cette princesse. L'Angleterre ferait servir avec ■ « empressement cette découverte à ses vues, et présente- « rait cette correspondance sous de fausses couleurs à « Vienne, à Constantinople, en Pologne, et partout où elle « le croirait nécessaire à ses intrigues.

« D'après cet examen, qu'on a fait le plus impartialement « qu'il a été possible, il paraît que les égards dus au désir «que l'impéralrice de Russie a témoigné par son ministre « d'eni retenir cette correspondance doivent déterminer à « y répondre. Pour éviter cependant les inconvénients, « on prend la liberté de dire que cette correspondance ne « peut être dans les commencements trop circonspecte «et trop réservée; on doit avoir les plus grandes atten- « lions à ne point s'avancer, en employant cependant les « expressions les plus affectueuses. 11 est vraisemblable

« que le comte Woronzof désire pénétier les vues de Sa « Majesté autant qu'il est de l'intérêt du Roi de connaître « celles non-seulement de l'Impératrice, mais de la cour « de Russie. Il serait bien avantageux d'engager les choses « de manière à avoir le secret des autres sans donner le « sien.

« C'est sur ce principe qu'on a cru, dans le projet de « réponse au comte Woronzof qu'on prend la liberté de « mettre sous les yeux de Sa Majesté, se bornera des assu- « rances de l'amitié la plus marquée de la part du Roi pour K l'Impératrice et de confiance dans son ministre pour les « objets généraux, sans entrer dans aucune explication « particulière... Ce sont des réflexions qu'on a cru néces- « saire d'exposer à Sa Majesté. Elle est très-humblement M suppliée de vouloir bien y donner toute son attention, a Cet objet aussi délicat qu'important demande aussi les « ordres les plus précis. »

Le Roi approuva sans réserve les propositions de Tercier : la correspondance s'établit donc sur les bases indiquées parle premier commis. Il n'y eut point, à proprement parler, échange d'épîtres familières entre les deux souverains : le procédé employé fut différent. Quatre ou cinq fois par an, l'ambassadeur de France remettait solennellement à la Tsarine une lettre de la main du Roi, rédigée en style officiel et composée suivant toutes les règles de l'étiquette. Les titres respectifs et les formules de politesse en tenaient la moitié; l'autre était consacrée à de cérémonieuses protestations d'amitié au milieu desquelles on prenait soin de glisser quelques conseils. Elisabelh s'empres-

332 LOUIS XV ET KLISABKTH 1)K HUSSIE.

sait de léjjoiî'lre sur le môme Ion et avec non moins d'emphase; celle correspondance pouvait durer longtemps sans produire de sérieux résultats. D'autre part, le comte Woronzof faisait passer à M. Tercier, dans le plus grand mystère, par le canal du chevalier d'Eon et à l'aide du chiffre particulier, de longues missives où il exposait les vues, les désirs et les sentiments personnels de l'Impératrice. Aucun autre Russe, sauf Alsouvief, le secrétaire de confiance d'Elisabeth, ne participait à ces expéditions; Schouvalof lui-même ne fui admis au secret que plus lard. Tercier envoyait les lettres au Roi avec un projet de réponse, que Louis revisait et que souvent il corrigeait de sa main, mais que le premier commis envoyait en son propre nom et qu'il signait. Ainsi, Louis XV et Elisabeth employaient pour s'écrire le style impersonnel : ils inspiraient la correspondance que rédigeaient leurs confidents.

Il eût été facile par ce moyen de faire passer à Pélersbourg de sages avis et d'utiles remontrances, et de prendre sur l'esprit incertain d'Elisabeth une influence sans partage. Malheureusement le roi de France n'obéissait que trop à la pensée qui avait dicté le mémoire de Tercier. Craignant avant tout de se compromettre, il évitait d'entrer en explication sur aucun point, et laissa, pendant plus d'une année, la correspondance à laquelle il semblait ne se prêter que j)ar complaisance s'égarer dans de vagues généralités ou dans d'inutiles détails. Les relations entre le Roi et l'Impératrice prirent le caractère d'une intimité quasi bourgeoise, plutôt que d'une alliance politique fondée sur la communauté des vues, des symoathies et des intérêts.

Elisabeth fait part au Roi de ses souffrances physiques. Louis XVI ni envoie un médecin attaché à sa cour et fort réputé en France, AI. Poissonnier. Arrivé à Pétersbourg, cet envoyé d'un nouveau genre est fort bien accueilh par la Tsarine et par Schouvalof, fort mal par la faculté russe, qui redoute sa supériorité. Le Grec Condoïdi, qu'Élisabetii appelait ordinairement à la soigner, déclare que les médecins de la cour ayant en Russie le grade de lieutenants généraux, il se refuse à toute consultation avec le Français tant que celui-ci n'aura pas reçu de son maître au moins le titre de conseiller d'Etat'. C'est presque en cachette qu'Elisabeth vit AI. Poissonnier et reçut ses conseils.

Dans ses intervalles de santé, elle demande au Roi de lui procurer des divertissements. Passionnée pour le théâtre, elle a témoigné de tout temps un goût particulier pour le répertoire français et pour la manière dont nos artistes savaient l'interpréter. S'ennuyant au milieu des amusements grossiers ou monotones de sa cour, elle prie Louis XI de lui envoyer les deux premiers acteurs de la Comédie française, Lekain et mademoiselle Clairon. Le Roi pensa que des motifs de haute politique ne lui permettaient pas d'accéder à ce désir ; il craignit de mécontenter le public parisien en lui enlevant ses favoris. Le cardinal de Bernis se chargea de présenter les excuses de son maître : « Il n'est rien certainement, écrivit-il en Russie, que « nous ne fissions pour marquera l'Impératrice le désir que « nous avons de concourir à ce qui peut lui être agréable.

Affaires étrangères. L'HùpituI, IV octobre 175S.

K Je souhaiterais fort que l'on put contribuer à ses amusecc nients en faisant passer à Pétersbourg le sieur Lekain et «la demoiselle Clairon; mais la chose n'est pas pos- « sible. Ils sont au Roi, qui se ferait un plaisir de les c. prêter à l'impératrice de Russie; mais ils sont aussi au «public, étant de la Comédie française, dont ils sont le « principal soutien. Les plaisirs de Paris sont un article (c qui mérite l'attention du gouvernement ; ce serait dans « ce moment faire tomber la Comédie française que d'en «retirer ces deux acteurs. S'il s'en trouvait dans les « troupes de province qui fussent dignes d'amuser l'impé- « ratrice de Russie, nous ferons tout ce qui sera possible « pour les faire pa.sser à Saint-Pétersbourg, tant par rap- « port à cette princesse que pour répandre dans les pays « étrangers le goût du théâtre français ^ 5)

Dans le commerce entre les deux souverains, Elisabeth fait toutes les avances ; Louis XV les accueille avec une courtoisie de bon ton, mais s'empresse peu d'y répondre, 11 est vrai que parfois les prévenances de son auguste correspondante servaient de prélude à des demandes assez coijteuses. Dès le milieu de l'année 1757, elle avait fait insinuer à Versailles par M. de L'Hôpital qu'une pension annuelle ou que le prêt d'une somme de cinq millions de roubles comblerait tous ses vœux : le trésor impérial était vide, et la souveraine de toutes les Russies trouvait diflicilenieut crédit. Peut-être eût-il été avantageux de distraire une portion des subsides énormes que la France payait annuellement

' Allaires étrangères. Demis à L'Hôpital, 25 juin 1758.

LA LUTTIC COXTRR LA PRLSSK. 335

à l'Autriche pour l'allouer à la Russie. Xi le Roi ni ses ministres n'y consentirent '. Plus tard, Elisabeth renouvela sa demande par la voie de la correspondance secrète et essuya le même refus.

La Tsarine n'insista plus : un nouvel objet attirait plus vivement son attention, parce qu'il intéressait son cœur. La grande-duchesse Catherine était enceinte et n'avait pu se dispenser, en dépit de ses démêlés avec la souveraine, de la choisir pour marraine de son enfant. Elisabeth accept.i, mais sous la condition que le roi de France lui servirait de compère. Le chevalier Douglas, qui s'en retournait en France, fut chargé d'informer confidentiellement le Roi de ce désir, tandis que Woronzof s'en ouvrait au marquis de L'Hôpital, le chargeant de prévenir Bernis, mais de lui recommander le secret. Le chancelier ne dissimula point que sa maîtresse attachait le plus grand prix au succès de la démarche; comme on lui avait insinué qu'à défaut de Louis XV on pourrait songera un prince de la maison d'Autriche : « Non, non, avait-elle répondu avec humeur, je « ne veux que le Roi et moi ^. ))

La proposition n'était point à dédaigner ; en l'acceptant, le Roi eût répondu au plus cher désir d'EUsabeth; en refusant, il risquait de l'offenser. De plus, les relations de famille entre souverains avaient alors une importance que notre temps ne soupçonne plus; l'enfant qu'il s'agissait de baptiser pouvait mou(er un jour sur le trône des tsars et se souvenir qu'un roi de France lui avait servi de parrain. Ces

1 Affaires étrangères. Lettre de M. Rouillé, 2\ avril 1757. * Ibid. L'Hôpital, 16 septembre 1757.

considérations furent-elles débattues en conseil? à tout le moins, furent-elles examinées dans le cabinet où Louis XV réglait avec quelques intimes la marche de sa diplomatie particulière? Nous ne saurions le dire. Quoi qu'il en soit, voici la réponse du cardinal de Bernis à la lettre par laquelle M. de L'Hôpital l'avait instruit des intentions d'Elisabeth : « Monsieur, j'ai rendu compte au Roi de la lettre que « vous m'avoz fait l'honneur de m'écrire, et qui contient le « désir que l'impératrice de Russie a de nommer au bap- « lême avec Sa Majesté l'enfant dont madame la grande- « duchesse doit accoucher dans peu. La piété de Sa Majesté « l'a toujours portée à ne point regarder comme une simple « cérémonie les engagements que l'on prend en qualité de « parrain, engagements qui obligent à veiller, autant qu'on « le peut, à ce que l'enfant soit élevé dans la religion catho- « lique. L'impératrice de Russie, le grand-duc et la grande- « duchesse étant de la religion grecque, dans laquelle, par la « loi du pays, l'enfant qui doit naître sera élevé, Sa Majesté ce se fait scrupule d'être le parrain d'un enfant qui ne soit pas c; baptisé et ne doive pas être instruit dans la religion catho- « lique; elle l'a refusé à plusieurs princes qui le lui ont u demandé. Par conséquent, quoiqu'elle désire taire conu naître à l'Europe qu'elle est toujours dans les mêmes « sentimenis pourl'impéralricede Russie, et que la conduite « du maréchal Apraxine n'y apporte aucun changement, « elle ne peut consentir à ce que cette princesse soucc haite. Si Ton vous en parle, Monsieur, vous devez repré- « senter ces raisons et faire sentir que des principes de Il religion sont seuls cause de la peine que Sa Majesté sent

LA LITTM CO.VTHI': LA PRUSSE. 337

« à ne point coiitracler une liaison do plus avec l'impéra- « trice de Russie. Le plus prudent serait d'éluder celle « demande sans que l'impératrice de Russie put en être « blessée ; personne n'est plus capable que vous d'en ima- « fjiuer le moyen ^ »

Ces derniers mots semblent une ironie; quant aux scrupules religieux, ils étonnent chez Louis XV, mais nous ne nous refuserons pas à y croire. Si la conscience du Roi se faisait devant ses passions, elle ne perdait pas entièrement ses droits, et prenait parfois sa revanche aux dépens de l'intérêt public : elle avait interdit l'alliance avec les Turcs, elle défendait une association trop étroite avec une impératrice schismatique. Elisabeth laissa vide la place qu'elle avait réservée à Louis XV, ne désigna point de parrain au jeune prince, et le tint seule sur les fonts baptismaux.

Le refus du Roi l'avait froissée dans son amour-propre de femme; notre politique ne ménageait guère la souveraine. En Pologne, l'attitude du représentant français ne s'était point modifiée. 11 est vrai que Bernis avait enfin obtenu le rappel de M. de Broghe, qui avait échangé son ambassade contre un commandement dans l'armée d'Allemagne. Mais le comte, en s'éloignant de Varsovie, avait laissé en qualité de chargé d'affaires un élève et un client, AL Durand, auquel il avait inculqué ses propres principes. Il allait d'ailleurs recueillir la succession du prince de Conti et recevoir la direction générale de la diplomatie secrète. Les lettres qu'il écrivait des camps de Hesse ou deWestphalie à M. Du-

' Affaires étrangères. Beniis ù L'Hôpital, 16 oclobre 1757. Cette pièce a déjà été publiée par M. Gaillarokt, ch. v, p. ôi.

rand prescrivaient à cet agent de continuer la lutte contre l'influence russe. En même temps, la cour de Versailles refusait formellement d'accéder au nouveau traité conclu entre les deux impératrices et d'ajouter ce lien à ceux qui nous unissaient à la Russie '. La France avait de son côté arrêté avec Vienne certains arrangements particuliers destinés à assurer aux deux puissances, en cas de succès de leurs armes, des avantages territoriaux; dès qu'elle aurait reconquis la Silésie, l'Autriche devait nous abandonner quelques parcelles des Pays-Bas et transférer le reste à un prince de la maison de Bourbon. Ces stipulations avaient été insérées dans le second traité de Versailles, celui du 1" mai 1757, mais sous forme d'articles secrets, et n'avaient point été communiquéesà la Russie . Celte puissance en fut informéepar une voie indirecte et s'étonna de la méfiance observée à son égard ; Elisabeth s'en plaignit par la bouche de Woronzof : «Je dois vous rendre compte, écrivait M. de L'Hôpital « à Bernis, d'un moment de confiance, plus en atni qu'en « ministre, que j'ai eu avec M. Woronzof et qu'il m'a prié « de vous communiquer. Il me dit : Je ne dois pas vous « cacher que Sa Majesté Impériale est informée par diffc- « rents endroits que la France et la cour de Vienne sont « convenues entre elles de certains avantages réciproques, « que l'on croit savoir que la France aura en Flandre une « partie des terres de llmpératrice-Reine. Comme cesnou- <■' vcllcs passent pour constantes et sont connues, ne vau- « drait-il pas mieux que votre cour voulût confier amica-

' Affaires étrangères. Bernis à L'Hôpital, 11 août et 8 octobre 1753.

« lement à Sa Majesté Impériale ces arlicles secrets? Cela « ferait connaître à l'Impératrice la confiance du Roi en elle. « Sa Majesté, loin d'en faire un mauvais usage, applaudi- « rait sans doute à ces vues; si, au contraire, tout ce qu'on « lui donne pour des vérités est faux, elle peut alors rejeter « hardiment ces avis comme contraires à la vérité. Par cette " conduite vous nous obligerez à la même confiance et à la « même sécurité pour les vues que l'Impératrice pourrait « avoir au moment de la paix. En un mot, ce sont des armes « contre ceux qui chercheraient à diminuer la confiance si a précieuse et si nécessaire à soutenir et à augmenter « même. — Il m'ajouta que Sa Majesté Impériale avait une « sincère amitié pour l'Impératrice-Ileine, mais qu'elle serait " jalouse des préférences que le Roi donnerait à cette cour « si, une fois la paix faite, nous nous adressions à Vienne, « au lieu de traiter avec son ministère directement '. »

La France ne répondit à celte ouverture que par de vagues protestations d'amitié, et ne s'appliqua ni à satisfaire la curiosité de la Tsarine, ni à la rassurer sur nos intentions. En s'efforçant de se rapprocher intimement de Louis XI', Elisabeth cherchait un guide et un secours contre sa propre faiblesse; elle ne le trouva point. Livrée à elle-même et comme fatiguée de l'effort d'énergie par lequel elle s'était débarrassée de son premier ministre, elle retombait dans celte apathie que le doux Woronzof déplorait et ne pouvait vaincre. Invariable dans ses affections et dans ses haines, elle désire sincèrement fournir à ses alliés une assistance effî-

' Alfaires étrangères. L'Hôpital, 14 mai 1758,

3V() LOllS XV ET KLISAIJKTH I)K IllSSIE.

cace et contribuer à la ruine de Frédéric, mais elle hésite dans l'exécution de ses projets. Toute décision l'effraye : l'expédition d'un ordre lui est une souffrance. Sous cette impulsion persévérante, mais molle, la Russie mettra un temps infini à déployer ses forces, et c'est seulement au moment où la guerre approchera de son terme et où ses alliés seront épuisés que nous la verrons jouer un rôle proportionné à l'étendue réelle de sa puissance.

L'armée russe avait tiré les premiers coups de canon de la campagne de 1758. Au mois de janvier, elle passait le Niémen sur la glace, entrait sans coup férir dans Kœiiigsherg, et occupait la Prusse orientale. Après cette conquête, il lui fallait, pour s'enfoncer jusqu'au centre des Elats prussiens, passer de nouveau sur le territoire polonais et traverser les palalinats de Tliorn et de Poméranie. Les Russes s'avançaient à petites journées, pillant indistinctement amis et ennemis, Prussiens et Polonais ; ni les chefs ni les soldats ne se pressaient de marcher à l'ennemi : comme talents et comme activité, Fermor valait Apraxine. L'impéritie du commandement, l'indiscipline des troupes, le défaut de vivres et de munitions retardaient les mouvements de l'armée; les maigres ressources du pays envahi élaient vite dévorées, et il fallait tirer les subsistances de magasins situés à cent lieues en arrière.

Un autre motif ralentissait les opérations. De toutes les armées coalisées contre Frédéric, celle de Russie était alors la seule à prendre l'offensive, et ne se sentait point soutenue par ses alliés. A l'autre extrémité du théâtre de la guerre, les Français repassaient le Rhin en dé:^ordre,

refoulés par le prince de Brunswick, et trouvaient à Creweldt un nouveau Rosbach (25 juin). Quant à rAutiiche, Frédéric avait eu l'audace de l'altaquer sur son propre territoire, en Moravie; le feld-maréchal Daun défendait à grand'peine la place d'Olmiitz, et attendait que les progrès des Russes vinssent le dégager. Il attendit longtemps. Au mois de juin, les Russes n'étaient qu'à Posen; en juillet, ils atteignaient enfin le Brandebourg et s'échelonnaient siul'Oder, leur droite cherchant à se rallier aux Suédois, qui opéraient mollement en Poméranie, leur centre, sous les ordres de Fermor, attaquant et bombardant Cuslrin. Soudain les grand'gardes signalèrent la principale armée prussienne, conduite par Frédéric en personne. Repoussé devant Olmiilz et apprenant l'approche des Moscovites, le Roi avait traversé en courant la Bohême et la Saxe, et volait au secours de Berlin menacé. Une bataille eut lieu le 25 août, près de Zorndorf; après de longues heures de carnage, les deux arméescouchèrentsur leurs positions. On eût dit que les Russes ne pouvaient ni vaincre ni être vaincus; trop mal commandés pour remporter un succès décisif, ils tenaient en échec par leur nombre et leur valeur le génie du grand Frédéric. Le lendemain, le combat recommença; l'aile gauche prussienne, fortement compromise pendant quelques heures, fut sauvée par la cavalerie du général Zeidlitz, et le soir les Russes se retirèrent en bon ordre à une lieue du champ de bataille '. Le lendemain, grandes

' Détails parvenus au quartier général de l'armée suédoise qui se trouvait alors en Poméranie, et transmis par M. de Montalcmbert, officier français charjjé de suivre les opérations de cette armée. Voir sa cojtçspondance, publiée à Londres en l77t,

réjouissances et salves d'artillerie dans les deux camps, chacun s'allribuant la victoire. Eu réalité, Frédéric était vainqueur; les Russes avaient vingt mille hommes hors de combat, et leur aile droite avait perdu tous ses canons. M. de Fermor u'altendait qu'une occasion pour suspendre la campagne ; il donna le signal de la retraite et se repUa sur la Vistule.

Dans cette guerre, il ne fut jamais permis à Frédéric de compléter une victoire; il allait poursuivre les Russes, lorsqu'il apprit que les Autrichiens étaient en Silésie et assiégeaient N'ei.'^s. Il les eut bientôt rejoints, se fit bat(reà Hoclikirch (15 octobre), répara sa défaite à force d'habileté, débloqua Neiss, rejeta Daun dans les défilés de la Bohême, et lorsque l'iiiver vint séparer les armées, il avait de nouveau sauvé la Silésie et il gardait la Saxe. Sur le Rhin, les Français avaient un instant ressaisi l'offensive : malgré un succès sérieux du prince de Soubise à Lutterberg (7 octobre), ils ne parvinrent à reconquérir ni la Westphalie ni la Hesse. En résumé, les opérations s'achevaient encore à l'avantage de Frédéric, mais sa monarchie ne sortait plus inlaclede la lutte. La Prusse orientale demeurait aux mains de l'ennemi; les Russes s'y étaient fortement établis, et il paraissait difficile de les en déloger.

De cette campagne féconde en batailles sans résultat, en massacres inutiles, en grands efforts mal récompensés, un enseignement se dégageait pour les cours de France, d'Autriche et de Russie. 11 devenait évident que Frédéric ne pouvait être abatlu d'un seul coup. Pour vaincre sa résistance, il ne suffisait point de parcourir ses Etats ni même

de lui infliger des défaites; il fallait, par de lentes et solides conquêtes, détacher une à une les provinces qui composaient son royaume, occuper les places, se fortilli;r sur les positions gagnées, prévenir les retours offensifs de Tennerai, et rétrécir peu à peu le cercle dans lequel l'armée prussienne pourrait se mouvoir, se recruter et subsister. Sans être impossible, l'œuvre était longue et difflcile ; elle exigeait beaucoup de temps et de ténacité, beaucoup d'hommes et beaucoup d'argent. Malheureusement, des trois grands Etats unis contre la Prusse, l'un semblait déjà hors de combat, et cet Etat était la France. Forcée de soutenir en Allemagne une guerre ruineuse et en même temps de poursuivre le duel qu'elle avait engagé avec l'.Angleterre sur toutes les mers et sur tous les continents, la France s'épuisait à cette double tâche et voyait ses pertes se multiplier. \os échecs sur le Rhin n'étaient pas les plus graves que nous eussions à subir. La marine britannique détruisait ou bloquait nos escadres, insultait nos côtes, couj)ait nos communications avec i'inde française, le Canada et les Antilles. Chacune de nos colonies semblait une place assiégée, vaillamment défendue par sa garnison, mais condamnée fatalement à périr faute de secours. Tant de revers mettaient à nu les vices de notre organisation, révélaient l'impuissance du gouvernement, les désordres de l'administration, l'indiscipline générale, et l'affaiblissement chez les Français de toutes les vertus qui font un peuple grand ou digne de l'être.

Bernis continuait à diriger notre politique offi ielle. Fin et perspicace, mais prompt au découragement, et dépourvu

344 LOUIS XV ET KLISADKTII I)K HLSSIE.

de ce ressort qui permet aux âmes vigoureuses de se roidir sous l'adversité, il s'exagérait sa propre respousabilité, passaut sa vie à se lameuter et à se frapper la poitriae ' . Il ne voyait de remède h nos miux que daus une prompte négociation, au moins avec la Prusse. A ses yeux, il était impossible que la France, obligée aux derniers sacrifices pour résister à toutes les forces de l'Angleterre, continuât à consumer ses armées et ses trésors dans une guerre oii elle n'ap|)araissait que comme auxiliaire de l'Autriche. La pacification der.AllemagQe était donc l'objet des vœux de Bernis, qui s'employait à la préparer. De son côté, Frédéric aspirait au repos; il s'épuisait à vaincre, voyait son armée se fondre, et sentait qu'il marchait à sa perte de victoire en victoire; aussi avait-il témoigné l'intention de se prêter à tout accommodement qui assurerait l'intégrité de ses États. Marie-Thérèse recula longtemps devant la nécessité de renoncer à la Silésie; enfin Demis, à force de diplomatie, lui arracha son cousenlement à l'ouverture d'une négociation. L'adhésion de la Saxe et de la Suède ne faisait point de doute; restait à obtenir celle de la Russie. Bemis redoutait l'acharnement d'Elisabeth contre Frédéric, mais se rappelait que ce sentiment était combattu chez la Tsarine par une horreur toute chrélienne pour l'effusion du sang : il comptait d'ailleurs sur le concours de Woronzof, auquel il avait fait faire de discrètes insinuations qui n'avaient pas été repoussées.

' Voir la correspondance entre Demis et Glioiseul, dont M. Filon a publié d'importants extraits dans son Mémoire sur l'ambassade de Choisenl à Vienne, présenté à l'Acadcmie des sciences morales et politiques, 1871-

LA LLTTE COXÏRI': LA l'IlLSSE. 345

Vers l'automne de 1758, tout semblait s'acheminer vers une solution pacifique; les cours coalisées avouaient leur impuissance à triompher du génie d'un seul homme ; la grande alliance aboutissait à un avortement. C'est à ce moment qu'éclala la nouvelle d'une révolution ministérielle à Versailles. Le fait était trop fréquent pour que l'Europe s'en fut émue, si elle ne s'était vite aperçue qu'il s'agissait moins d'un changement de personne que d'un changement de système. La marquise de Pompadour blâmait les tendances conciliantes de Bernis et croyait à la possibilité d'une revanche immédiate contre la Prusse. Contrarié dans ses desseins, le cardinal manifesta le désir de se retirer; Louis XV le prit au mot, accepta sa démission, mais le punit de l'avoir offerte en l'exilant (13. décembre 1758). Le comte de Choiseul-Stainville, rappelé de lienne et créé duc de Clioiseul, avait été d'aboid adjoint à Bernis dans la direction des affaires étrangères ; après la disgrâce du cardinal, il recueillit sa succession. En prenant le portefeuille, il devenait premier ministre, car madame de Pompadour mettait à son service tout le crédit dont elle disposait, et ses collègues reconnaissaient en lui un chef qui s'imposait par la double autorité du talent et de la faveur. Choisenl s'était prononcé plusieurs fois pour la continuation de la guerre; sous cette inij)ul&ion nouvelle la politique de France allait modifier son caractère et ses allures. En montant au pouvoir, le nouveau secrétaire d'Etat aurait pu écrire à nos agents comme le cardinal de Richelieu, son glorieux prédécesseur : « Le conseil a £haugé de maximes. »

Page 1