‹ Louis XV et Elisabeth de RussieChapitre 2 sur 21 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

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Le premier principe de notre ancienne politique, lorsque la France eut à se défendre contre l'Allemagne, lut de chercher des alliances dans le nord et dans l'orient de l'Europe. Pendant la guerre de Trente ans, au moment où l'ambition de l'Autriche menace l'indépendance de tous les Etats, Richelieu, avec le coup d'œil perçant du génie, sait découvrir dans le IVord et attirer du fond de la Suède un adversaire digne d'être opposé aux Tilîy et aux Wallenstein. Il appelle Gustave-Adolphe en Allemagne, l'y maintient, et envoie nos armées donner la main à travers l'Empire aux Suédois victorieux. Plus tard, Louis XIV recherche l'appui de la Turquie contre le Saint-Empire romain, comme l'avait fait son prédécesseur François P . Les Ottomans aident le Grand Roi à soutenir l'assaut de deux coalitions; dociles à la voix de nos ambassadeurs, ils se portent sur les derrières de l'Autriche, ravagent ses plus belles provinces, et souvent vaincus, jamais lassés, servent notre résistance par leurs défaites. Durant toute cette période, la Suède, la Pologne et la

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Turquie forment autour des frontières de l'Allemagne une ceinture de puissances secondaires, mais encore redoutables, liées à nous par des sympathies traditionnelles et toujours prêtes à prendre nos ennemis à revers, pour affaiblir leur action en divisant leurs forces.

Louis XIV, avant de descendre dans la tombe, put voir que cette situation si favorable à nos intérêts allait se modifier. La Turquie donnait des signes évidents de décadence. La Suède semblait renoncer à tenir en Europe un rang disproportionné à ses forces, la Pologne, minée par un mal incurable, s'acheminait rapidement vers sa perte, tandis qu'une puissance nouvelle, la Russie, se présentait hardiment comme héritière à cette triple succession. Sous l'impulsion d'un grand homme, la Russie venait pour la première fois de révéler sa force; naguère à peine connue dans les chancelleries de Vienne, de Versailles ou de Londres, elle avait désormais, par une suite de succès inattendus et retentissants, marqué sa place au premier rang dans le concert de l'Europe, et l'équilibre maintenu jusqu'alors dans le Nord et en Orient entre plusieurs Etats tendait à se rompre à son profit.

La naissance et le progrès de la puissance moscovite méritaient au plus haut point d'attirer l'attention de la France. Si elle devenait notre amie, la Russie était appelée à prendre dans nos combinaisons politiques la place que l'effacement de nos anciens alliés laissait vacante, « à nous tenir lieu de Suède " , comme

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disait Pierre le Grand, et même de Turquie. Si au contraire elle s'unissait à nos ennemis de l'Europe centrale, elle pouvait accroître considérablement leur force, en leur permettant pour nous combattre de s'adosser à elle.

Pendant toute la durée du dix-huitième siècle, la cour de France, dans ses rapports avec celle de Pétersbourg, eut à choisir entre deux politiques. La première et la plus hardie consistait à s'unir franchement avec la Russie, qui rechercha plusieurs fois notre amitié et (jui semblait attirée vers nous par une sympathie innée. Dans ce système, il fallait renoncer à nos plus anciennes traditions : il est des légendes diplomatiques comme des légendes militaires ; souvent les unes ne valent pas mieux que les autres, et l'union de la France avec la Turquie, la Suède et la Pologne pouvait être comptée à bon droit au nombre des premières. L'agrandissement de la Russie ne devant s'effectuer qu'aux dépens de ces puissances, c'est seulement en renonçant à les protéger, en les laissant descendre peu à peu au rang de vassales du Tsar, que la France pouvait espérer fixer les sympathies de la Russie, enchaîner sa reconnaissance, créer entre elle et nous des traditions d'intimité, et substituer dans nos combinaisons d'alliances une monarchie jeune et vigoureuse à des Ftats vieillis. — Un autre système consistait au contraire à resserrer les liens qui nous unissaient aux anciens Etats du Nord et de rOrient, à suspendre, s'il était possible, leur décadence, et à les former sous notre direction en confédé-

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ration défensive pour refouler la Russie dans ses déserts et lui fermer l'accès du monde civilisé.

Nous n'entreprendrons pas de décider entre ces deux politiques ; chacune d'elles présentait des difficultés, mais offrait aussi des avantages, à condition d'être adoptée sans arrière-pensée et poursuivie avec résolution. Malheureusement le caractère de notre politique pendant le dix-huitième siècle, dans ses rapports avec la Russie, fut l'indécision. Tantôt le cabinet français ébaucha de timides essais d'alliance avec la grande monarchie du Nord, tantôt il s'opposa mollement à ses progrès; à aucune époque, il ne sut se résoudre visà-vis d'elle à une action assurée et persévérante. Sans doute certains ministres et le Roi lui-même eurent à plusieurs reprises le sentiment exact de nos intérêts, mais presque toujours l'énergie leur fit défaut pour embrasser un parti décidé et s'y tenir; étrange malheur d'un temps où, si nos hommes d'Etat eurent parfois l'intelligence du bien, ils en eurent trop rarement a volonté !

C'est ainsi que lorsque Pierre le Grand apparaît à la cour du régent, «animé, suivant le mot de Saint-Simon, « d'une passion extrême de s'unir à nous ' - , la France, sans repousser ses propositions, les accueille timidement, les discute, et refuse de conclure avec lui une alliance effective. Après la mort de Pierre, sa veuve Catherine P® persiste d'abord dans ses projets, mais

' Saix!-Si.iiox, Mémoires, rdilion Chérucl, t. XI\ , p. VOS.

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bientôt, déçue dans les espérances qu'elle avait conçues de notre côté, elle se retourne vers l'Autriche et établit pour la première fois entre la Russie et l'empire germanique ces relations d'intimité dont les Allemands ont su de tout temps se réserver le profit. Cependant la pensée de Pierre le Grand ne devait pas périr avec lui : elle allait revivre dans l'esprit de sa fille, sous la forme d'un sentiment plus vif. Elisabeth Pétroina s'éprit de Louis XV sans le connaître, et cet amour à distance, né d'un souvenir, allait exercer une influence singulière sur les destinées de la jeune impératrice.

Vers le milieu de son règne, Louis XV apparaît comme le type achevé de la beauté royale, faite de grandeur et de grâce, de calme et de majesté. La gloire de ses aïeux environnait son front d'une éclatante auréole, et une fortune propice semblait accompagner ses pas. Il avait goûté le succès sans avoir connu l'effort ; une guerre heureuse et promplement terminée, des négociations habilement conduites avaient marqué ses débuts, et la victoire s'était plu à le couronner de lauriers qui n'avaient pas été trop chèrement achetés. La lassitude du bonheur, en jetant sur ses traits une ombre de dédaigneux ennui, ajoutait encore à la distinction de son noble visage. Pendant quelque temps, la France fut amoureuse de son Roi, et l'Europe partagea cette passion. Lorsqu'il avait été question de lo marier, la Russie avait offert la main de la grandeduchesse Elisabeth. La jeune fille avait le cœur sensii)](' et l'imagination ardente : un portrait la faisait rêver.

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