‹ Louis XV et la Societe du XVIII SiecleChapitre 23 sur 114 · VERSAILLES ET PARIS PENDANT LA GUERRE · texte numérisé non relu

VERSAILLES ET PARIS PENDANT LA GUERRE

Solitude de Versailles et de Choisy. — Tristesse du cardÎDal de Fleury; son a£faiblissement ; sa mort. — Jugement sur son système.

— Prétentions pour lui succéder. — M. de Tencin. — M. de Gbauvelin. — Le roi gouverne lui-même. — Les quatre secrétaires d'état. — La guerre.— Les finances. — Le contrôleur-général Orry.

— Louis XV. — Madame de Mailly ; sa disgrâce. — La marquise de Tournelle, duchesse de Châteauroux. — Caractère de la nouvelle favorite. — Famille royale. — La reine. — Les princes du sang. — Esprit belliqueux de la cour. — Énergie de la duchesse de Châteauroux. — Le roi se décide à faire la guerre en personne. — Organisation du gouvernement pehdant son absence.

Le premier devoir des gentilshommes lorsque éclatait la guerre, c'était de quitter les mollesses de Versailles, les distractions de la cour pour courir aux champs des batailles; et ce devoir élait partagé sans distinction par les courtisans aussi bien que par les

VERSAILLES PE>DAWT LA GUEIIRE (1740-1743). 61

nobles de propince. Il y avait sans doute dans la genlilhommeriG provinciale plus de rudesse, une euveloppe plus grossière de fermeté et d'énergie ; mais ce mËmeeourtisan qu'on voyait tout couvert de dentelles et de drap d'or n'en courait pas moins joyeux à tous les périls de la guerre; c'était cbose si naturelle et tellement inhérente à sa coniliLîon qu'il ne s'en faisait ni gloire ni vanité. Lu vie oisive était à Versailles, la ïie courageuse et agitée sous la tente, aux sièges : gagner le cordon rouge, devenir chevalier des ordres du roi était la plus grande ambition, et ces colonels de Mgl ans servaient à la tête des mousquetaires, des ebevau-légers ou des gardes-françaises avec l'inlrépiditédesvieus soldats.

Toutes les fois qu'il y avait guerre, il y avait donc veuvage et tristesse à la cour de Versailles ; les femmes seules restaient sous les lambris dorés de la résidence royale, et comme les châtelaines des vieux temps féodaux, elles attendaient, en brodant de riches tapisseries, les nouvelles des pays lointains. On dévorait le Mercure de France et la Gazette, qui racontaient avec les plus grands détails les prouesses de la noblesse ; on disait les noms des braves gentilshommes qui s'étaient couverts de gloire à la prise d'une redoute ou dans une bataille rangée. D'illustres dames y relisaient les exploits de leurs fils, de leur frère ou de leur amant glorieusement blessés. Quelquefois de plus tristes nouvelles venaient encore, et le roi, [lav un sentiment de

délicatesse, tenait k ce que le deuil fût hautement jKirté pour ces braves défenseurs de la monafcliie. Or, pendant cette campagne on avait peu de nouvelles ; on savait le siège de Prague, les périls qui entouraient l'armée ; mais on avait une si grande confiance dans le maréchal de Belle-lsie qu'on ne fut pas étonné d'apprendre qu'il avait retiré glorieusement l'armée du milieu des Pandours, des hussards et des Croates.

L'inquiétude gagnait toutefois le ministère et particulièrement le cardinal de Fleury , toujours fortement agité devant les péri U d'une guerre générale; on s'imagine bien qu'un vieillard de quatre-vingt-dix ans devait vivement s'effrayer des résultats d'une campagne qui pouvait compromettre les destinées do la monarchie; l'esprit timide d'un ministre épuisé d'annéeset de veilles pouvait-il suivre avec énergie les différents épisodes d'une expédition lointaine et hasardeuse? Aussi chaque nuuvelle un peu inquiétante jetait le trouble dans l'esprit du vieillard, il restait niorne, rêveur; et dans le conseil il répétnit toujours: «Ce n'est pas moi qui ai voulu la guerre. " Cette lutte terrible diminua sensiblement ses fones, et sa santé si active s'affaiblit; jusqu'à quatre-vingt-neuf ans ce fut un homme extraordinaire que Fleury, passant des affaires de finances à celles de guerre avec une indicible activité; les ministres avaient ordre constamment de travailler avec lui; comme un pauvre séminariste, il venait souvent faire sa retraite à Issy,

MORT DU CARDINAL D£ FLBUtlY (JANVIER 1743). 63

SOUS répais ombrage d^un parc de presbytère; il se plaisait dans les jardins d^une modeste maison où toute la cour venait le visiter, car le roi avait conservé toujours beaucoup de respect pour son vieux précepteur ^ On remarquait pourtant que sa vie s'en allait; il avait des absences, dé^ affaiblissements, des syncopes qui faisaient craindre pour lui à chaque moment. La mort s'approcha et le cardinal de Fleury, plein de foi religieuse, attendit sans inquiétude la fin de cette existence de fatigues et d'honneurs; le roi montra uoe grande déférence pour le cardinal. Quoique le spectacle de Tagonie Tagitât profondément, il vint deui fois à Issy, et à la seconde il y conduisit le dauphin; Fleury Fentretint avec une grande tranquillité d'âme, et il voulut bénir le jeune prince : « Sire , dit-il au roi, permettez à monseigneur d'approcher; ce n'est pas un mal qu'il s'habitue à ces images. )> Le cardinal expira donc à Issy, à l'âge de 90 ans ^ ; son ministère fut toujours parfaitement heureux et habilement conduit; il avait pris les affaires après l'administration du duc de Bourbon et des frères Paris; aux moyens aventureux du système et des financiers il opposa une administration sage,

* Le château dlssy existe encore ; c'est une des résidences les plus modestes des environs de Paris, c'était alors une retraite des sulpiciens; une partie du parc est aujourd'hui destinée à un collègue,

* Le cardinal de Fleury mourut le 29 janvier 1743,

pnlcrnelle, économe; son système, toujours si simple, pouvait se résumer dans quelques axiomes; les voici : a La première condition de force pour un état, c'est la régularité des Nuances ; sans de bons revenus, i] n'y a pas d'armée et do mai'ine possible; et pour préparer celte économie, rélémenl essentiel c'est la paix. >i Dans ce but, Fleury maintint l'alliance anglaise; il avait trouvé ce système sous le régent et il le continua ; sa correspondanee avec le comte de Walpoole fut un modèle de dextérité et d'habileté diplomatique; ces deux ministres eurent à se défendre contre l'esprit belliqueux et boslilc qui dominait les deux peuples; lecomtede Walpoole avait pour mission de contenir le parlement, Fleury, la noblesse; Walpoole employa la corruption, Fleury la douceur et la mansuétude de son carncLère; celte lutte se prolongea pendant tout leur ministère. Mais depuis quelques années la société leur échappait, à l'un comme à l'autre; l'esprit de guerre faisait irruption, la paix devenait impossible; la génération courait à de nouvelles destinées. Il faut rendre cette justice h Fleury, qu'à l'aide de son esprit paciûque il obtint à hi France la plus belle position di|)h)maLiquc et des conquêtes considérables; avec des moyens dilTérenEs, il peut ôlre placé à l'égal de Uichelieu et de Mazarin ; les trois cardinaux rendirent d'immenses services à la France, et Fleury, le dernier, lui donna la Lorraiui

iry, le dernier, li et le duché de Bar , comme

pour témoigner (

SYSTeÏÎË du CABDmAL'DÉ FLKUBT (1743). G&

les rois et les peuples oui tout à gagner en s'unissant aux forces et anx inlelligences de l'Église. La position que le cardinal fit en Europe au cabinet de Vci-sailles était belle; l'Angleterre presque annulée, la Hollande neutre, la Prusse auxiliaire, et la maison d'Autriche en pleine décadence; la brandie cadette des Bourbons d'Espagne obtenait Naj)les et la Sicile;puis le cabinet préparait un commencement de domination de la France sur la Corse; la maison de Savoie, passagèrement mécontente, tôt ou tard nous serait unie ; feuCii la Suède venait au système français pour contenir la Uusstc. Et tout cela fut obtenu par la simple voie des négociations; c'est qu'alors il y avait des bommes d'une baule babileté dans les ambassades; la France inspirait une grande idée à l'cstérieur, et ceux qui la représentaient paiticipaient de cette magnificence; de U résultaient de faciles moyens de négociations; quand on parlait au nom de la France on était partout écouté; Louis ^IV avait créé celte belle influence, dont ses petils-Jils béritèrent comme du plus noble patrimoine. Le sentiment de respect de Louis XV pour Fleury nevint pas seulement d'une déférence enfantine pour ton précepteur, mais encore de la conviction profonde que le cardinal comprenait seul la politique de la Fronce , conviction qui fit la force de Ricbelieu sous '-■ouis Xlll et de Mazarin sous Anne d'Autriche. Le pouvoir a généralement l'instinct de ce qui le sert, le ^eutimenlde ce qui le fait fort; rien de plus naturel

qu'il s'y roUacIie : la royauté se plaçait derrière celle pourpre du cardinalat, parce queRlcli«Iieu, Mazarin, Fleury avaient bérité de quelques uns des immuables principes de la cour de Rome, et que la persévérance en toute chose est une indicible force. ^h Quand un premier ministre s'affaiblit en politiquflpH il ne manque pas de successeurs pour continuer son système ; il y a une intelligence de la mort parmi les héritiers ; et quand la maladie vint saisir Fleury les intrrgues grandirent pour remplir ce vide auprès du roi. Un homme d'activité et de haute iulelligence s'élevait dans le sein de l'Église ; Tabbé de Tencin , devenu archevêque de Lyon, venait d'être revélu de la pourpre romaine par le pape Clément XII ; esprit supérieur et dévoué au même système que Fleury, on croyait que le cardinal au lit de mort le désignerait pour son successeur; mais soit jalousie, soit conviction, Fleury conseilla au roi de ne pas avoir de premier ministre : « Un monarque de trentetrois ans devait gouverner par lui-même et savoir régner; le temps était venu pour lui de conduire ses afiaires, la grandeur de la tilche ne devait pas l'effrayer, les cardinaux et les premiers ministres n'étaient bons qu'aux temps de faiblesse et de minorité, n Aussi le cardinal de Tencin dut se convaincre parfaitement de l'impuissance de ses efforts pour devenir premier ministre ; le roi le consulta sur les afiaires de rÉglise ; mais sa confiance n'alla pas plus loin.

LES SUCCESSEtlttS DE TLF.VKY (1?^3,\

Iffle autre intrigue se i

lit dans le dessein de

donner un successeur laïque à Fleury; on désignait M. de Ghauvelln, alors en exil ; c^élait dans iri^' mouvement de colère que le cardinal de Fleupy avaîf 1 enlevé le portefeuille des affaires étrangères à M. dS [ Cbaavelin qui avait cherché lui-même à lui succéder?' Fleury mort, l'exil devait cesser. Nul ne metlail en Houle la capacité de M, de Chauvetio, un des esprits les plus fermes dans la diplomatie; le rappeler aux affaires c'était donner une nouvelle impulsion à la gaerre, et comme il était ap|)uyé par la coterie des' jeunes seigneurs qui entouraient le roi et par madame de Mailly elle-même, on espérait que le poste de premier ministre lui seroitconfîé. Il n'en fut rien cepertdant ; le roi déclara : a qu'il était décidé à régner par lui-même comme Louis XIV; il était fatigué de cette domination qui caressait ^a paresse. » Généralement les peuples aiment qu'un prince mène les affaires, parce qu'il en porto h responsabilité aux yeux de l' histoire; et cette généreuse résolution de Louis XV fut applaudie par la nation comme on mouvement d'éiiei^ie et de patriotisme.

Le roi s'entoura des secrétaires d'état etdes preni'ierâ'' commis; rien n'avait changé dans le personnel éa conseil ; les quatre secrétaires d'état étaient toujours : M. Ainelot pour les affaires étraligèfes ; esprit actif, sa' correspondance remarquable étart an objet de sérieuse attention pour l'Europe; le comte de Maurepas, si

spirituel et si enjoué, fort avant dans la conCunce dti roi; enfin le comte de Saint-Florenlin, aussi ancien dans le conseil que le pouvoir de Fleury. M. de Breteuil venait de mourir quelques Jouis avant le cardinal, presqu'en sortant de son travail ; il laissait en vacance le ministère de la guerre, qui fui donné à M. d'Argen - 8on ; les finances étaient toujours administrées par le contrôleur-général Orry, habile et infatigable ministre pour accroître les ressources du trésor ; jamais le contrôleur-général n'avait été embarrassé pour une question d'argent ; on demandait tout à l'impôt , peu de chose a l'emprunt, et par celte bonne disposition des finances , M. Orry put répondre à tous les services. 11 n'avait jamais rien à refuser au roi, toujours timide lorsqu'il s'agissait de ses besoins persormels; lecuulrôleur venait au devant de lui et prévenait même ses désirs. Enfin, le vieux d'Aguesseau restait chancelier; les habitudes de la monarchie reconnaissaient qu'on ne pouvait ôter le caractère indélébile de chancelier; seulement quand on n'était pas content du magistrat qui portait la simarre, on lui enlevait les sceaux pour les donner à un secrétaire d'étal; ainsi le voulaient les formes de la vieille société.

La volonté personnelle de Louis XV repoussa toutes les idées d'un premier ministre; tous les secrétaires d'ëlat durent personnellement travailler avec luijdèsce moment la viedu roi devint plus laborieuse; même dans les plaisirs, son caractère n'avait rien pei-du

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