‹ Louis XV et la Societe du XVIII SiecleChapitre 50 sur 114 · FÊTES DE PARIS · texte numérisé non relu

FÊTES DE PARIS

cour vivait une jeune femme veuve depuis un an, mois belle comme tout le sang des Mortemart; elle n'avait pas vingt ans. La marquise de Rochechouart fil bien des agaceries au l'oi, mais Louis XV remarqua à peine cette belle lleur purpurine ; il était fatigué de toule liaison ; la pensée de la mort lui revenait sans cesse, et dès ce moment commença cette vie d'ennui et de désenchantement qui ne le quitta plus jusqu'au tombeau.

Et pourtant Paris redoublait de fêtes; le dauphin venait d'épouser une infante d'Espagne'; la bourgeoisie voulait fêter dignemeut la princesse destinée à être UD jour sa souveraine. L'organisation municipale de Paris était curieuse alors, même pour la conduite et l'appareil desfôtes; indépendamment de M. le prévôt, on comptait les chefs des corporations privilégiées et les sis corps principaux de marchands dont j'ai parlé, <jui formaient les étals et métiers depuis Charles VI; ils avaient des rues à part, une juridiction spéciale sur leur quartier; quand Paris avait sa garde bourgeoise, elle se farmaitde ces corps de marchands qui faisaient briller leur bannière dans les revues ou processions municipales. C'était donc à M, le prévôt des marchands que les fêtes de Paris forent confiées; le froid était vif, en plein février, et voici ce que l'on ré-

Marie-Thérèse-AntoiDElte-Raphnele, fille de Philippe V cl d"Éliubelh Fsrnèse, née le II juin 1720. Le mariage fut célébré le 73 janvier lHà.

solut : dans chaque quartier les chefs de mélîers flreat élever des édiÛces en bois, ornés de tapis et de tentures et garnis de plantes odoriférantes, d'orangers à la fleur blanche et parfumée, de lauriersroses épanouis; ces petits palais, construits sur les places Vendôme, des Victoires et de la Bastille, servirent de salles de bal. On accourut pour admirer l'ordonnance de tous ces beaux salons, décorés avec | un art et un goût parfaits; ici des grandes fontaines de vin, là des feux, des branles ou rondes; le soir des feux d'artifice, des gerbes, des flammes éclatantes, à une époque où Tart de la pyrotechnie était porté jusqu'à la dernière perfection'. On apercevait devant les hùtels des ambassades des palais eucbantés, de magnifiques représentations où la mythologie , jouait le principal rôle.

Rien ne fut splendide comme les fêles de madame la dauphine ; on s'en souvint longtemps à Paris; et ce qui fut remarqué comme ayant prodigieusement amusé le roi, ce ne fut ni le diner— : splendide, ni la joie tumultueuse, mais le bal mas — que de la ville. Dans ce bal, donné sur la place d^ Grève, on admit peu de femmes de qualité, les bourgeoises eurent seules le pas ; toutes montrèrent un.« grâce naïve, dansant des ballets, des allemandes, d^» anglaises avec une gaieté, un enjouement qui ravirei^

Defl gravures ( Bibliolhcquc

ir eus l&lQS au cabinel des Ciltu

rojiile. )

BAL DE l'hÔTEL-DE- VILLE (1745). 163

le roi ; ce n'ùlait que fleura, belles étoffes et brillants costumes; et surtout uae gaieté folâtre, une joie qui se communiquait à tous; une agiigtinte arlequioe, imo piquante picrrette au petit cbapeau venaient intriguer le roi ; un peu plus loin c^était une sultane avec les lia bits brochés et somptueux tie l'Orient, comme dans la Zaïre de Voltaire; le roi, fort amusé, se tournait de droite et Je gauclic, se penchant toujours vers le duc de Richelieu pour lui dire ses émotions; il aurait voulu tout voir, tout entendre : c'était ravissant; les frêles marquises de Versailles ne pouvaient lutter avec ces bourgeoises fraîches et rebondies.

Tandis que dans ce bal le cœur se portait avec incertitude çà et là, il parut une femme à la tournure evelte , radieuse; un masque couvrait ses traits, elle «tait value en Diane chasseresse, un carquois derrière les épaules, et les longs cheveux épars et bouclés ; elle s'approcha du roi et lui lança des traits d'un esprit vif et enjoué: quelle était donc cette ravissante créature? Coquette et adroite, elle laissa tomber un moment son masque et se perdit dans la fou4e. Ce fut avec des transports de joie que le roi reconnutune jeune femme qui se plaçait toujours sur son passage, lorsqu'il venait de courre le cerf et le sanglier à Choisy ou à Itambouillct; elle ne craignait ni la fatigue ni les périls pour le voir ; en ce moment, elle lui paraissait plus belle que toutes les femmes qu'il avait vues dans ses palais. Aussitôt le duc de Richelieu put donner des

renseignements sur cette Diane qui avait laissé un trait si profond dans le cœur royal.

C'est pour la première fois qu'apparaît en scène la belle madame d'Étiolés, qui reçut plus tard du roi le titre de marquise de Pompadour. Cette femme à prodigieuse de goût, louée d'abord avec bassesse, puis lâchement calomniée par ceux-là même qu'elle avait tant favorisés : les philosophes et les poètes; cetis noble marquise de Pompadour, qui donna une nou — velle impulsion aux arts, au commerce, aux manufac — turcs , n'était point sortie d'une grande race , comm madame de Mailly et la duchesse de Châteauroox illustres rejetons du sang des Nesle; son nom étai Jeanne-Antoinette Poisson ^; les encyclopédistes, qo l'avaient tant encensée vivante, ont surtout abaissa^ son origine, car ils ne pardonnaient pas la roture^ ils la font fille d'un fermier de la Ferté-sous-Jouarr^^ enrichi par la vente des blés, ou même d'un bouchecr^ des Invalides. Ces origines sont-elles vraies? Il serait^ difficile de croire qu'une fille de si basse extractioifteût tant de goût , de talents et d'éducation , et qu'elles fût parvenue à épouser M. Lenormand , seigneur^ d'Étiolés , le plus riche des fermiers-généraux. L'a- — dulation servile a voulu flétrir l'idole qu'elle avait^ encensée, car Tingratitude est ainsi faite. Madam Lenormand d'Étiolés , alors à vingt-deux ans , étai

* Jeanne-Antoinette Poisson , Lenormand d'Etiolés , était néi en 1722.

OBtGINE DE MADAME DE POMPADOUK (1745). 165

iétiuisante au dernier point: musicienne à ravir; artiste à peindre les plus belles formes, les plus cbarmants paysages; son esprit était si orné qu'elle discourait sur tout , avec les hommes les plus sérieus comme avec les plus frivoles ; c'était la fée d'une sorte de cour; la prolectrice , l'amie des gens de lettres qtii l'entouraient , et avec cela intrépide , maniant le fosil, courant le cerf et le sanglier sur des chevaux fougueux; dépensière et pleine de goût pour sa toilette, elle changeait incessamment de costumes et de esprices; un jour, c'était la Diane de Vanloo, le lendemain , une Vénus d'Albane , une Madeleine de Tilieo ; elle aimait l'esprit , les bons mots , et \or faisait valoir de manière h toucher le cœur de tous ceux qui l'approchaient.

Depuis longtemps madame d'Étiolés avait tu Uroi et s'était flattée de sa puissante conquête; elle savait merveilleusement ce qu'il fallait à cet esprit <iuî voulait surtout être amusé dans ses soupers et ses lôte-à-téte. Madame de Mailly avait perdu son pouvoir sur le roi, parce qu'elle était trop bonne; "Madame de Chateauroux avait gardé le sien, parce ^ue j impérieuse, elle réveillait dans le cœur d< ''•*l>les sentiments; le roi était sous sa domination P'utôt que sous son charme : que fallait-il à Louis ^\? *-" n© jeune femme pleine de grSces, d'attraits, aojour- " **Vii faisant de la musique harmonieuse sur le cla- ^*^<^in, demain groupant des troupes d'amour aussi

merveilleusement que Boucher, dessinant quelques fantaisies sur de la porcelaine; puis, suivant le roi à la chasse , à la guerre , et ne vivant que pour distraire cette existence énervée. Cette étude du caractère du roi avait fait la préoccupation de madame d^Étioles; cette cour brillante qui vient à toute favorite, ces palais dont elle serait la souveraine , tout cela agitait ses veilles; ses habitudes élégantes la rapprochaient de la cour; il fallait surtout se faire distinguer du roi , Fentraîner dans un labyrinthe d^amour et de douces distractions.

Le fermier-général , M. d^Étioles , avait une magniCque maison de campagne dans la forêt de Sénart, délicieuse retraite; quand madame d^Étioles savait que le roi, entraîné par son penchant de chasse, traverserait la forêt de Sénart et courrait le cerf, ell^ paraissait à cheval ou dans une de ces conques de nacre et d'ivoire qui faisaient si bien ressortir ses grâces irrésistibles; le roi lui envoyait constammeu^ les produits de sa chasse , au temps même de ma" dame de Chateauroux; il s'informait quelle était cett^ jeune chasseresse , à la taille si fine, aux traits ^ gracieux, qu'on aurait dit Vénus sortant des onde^ Quelques uns disent que Fenlrevue du roi au bal ma^ que n'était pas le résultat du hasard; un valet ci' chambre fidèle l'avait ménagée; ce costume deDiar^ chasseresse, ce carquois qu'elle portait sur le do^ tout cela rappelait la forêt de Sénart; le moucboi

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