SUITES DÉSASTREUSES DE L'ALLIANCE
la cour impériale les limites d'une convention de neutralité qui, TaiFranchissant de toute autre préoccupation, lui eût permis de se consacrer tout entière à la lutte contre l'Angleterre,
Trop resserré dans les stipulations de son traité défensif qui liaient ses destinées à celles de l'Autriche, pris dans l'engrenage dont il ne put se dépêtrer, le cabinet de Versailles fut entraîné dans la mêlée continentale , qu'il avait voulu éviter. Ce fut en Allemagne , dans une lutte où les bataillons français ne furent , à proprement parler, que les auxiliaires des armées de l'impératrice, ce fut sur les champs de bataille de Rosbach , de Creveld , de Minden, que nous perdîmes nos colonies du Canada et du golfe Saint-Laurent. Sans doute, ces désastres furent dus au gaspillage de nos finances , à l'incapacité de nos généraux, à la désorganisation de nos troupes ; mais la politique, qui nous avait engagés si inutilement, ne fut pas étrangère aux tristes conséquences de la guerre de Sept ans.
Mais, nous objectera- 1- on, commandés par d'autres chefs, nos soldats eussent été victorieux; à la veille de Rosbach, la cause de Frédéric était presque désespérée, la coalition bien près de vaincre. Afin de juger l'alliance autrichienne , il serait plus équitable de quitter le terre à terre des faits survenus, pour s'élever au pinacle des hypothèses heureuses, que devaient envisager les auteurs des traités de 1756 et 1757. .
On peut évaluer les bénéfices que la France pouvait tirer de la coopération avec l'Autriche, d'après les propositions qui furent mises en avant par la cour de Vienne au début de la négociation secrète, et qui ne diffèrent guère des clauses de la convention de 1757. Les résultats qu'eût assurés à la France une terminaison favorable de la guerre de Sept ans, c'est-à-dire la création d'un petit État appelé à jouer au dix-huitième siècle le rôle de la Belgique moderne, et l'acquisition de quelques cantons de la Flandre
et du Tournaisis, n'eussent pas compensé les sacrifices en liommes et en argent qu'aurait coûtés le succès. Tout au plus l'occupation du Hanovre eût-elle permis de recouvrer les possessions coloniales enlevées par l'ennemi , au cours d'une lutte maritime , à laquelle on n'aurait pu consacrer que des crédits insuffisants.
L'Autriche, au contraire, débarrassée du seul rival qui lui portât ombrage, accrue par la reprise de la Silésie et des duchés italiens, grandie par le prestige de la victoire, serait devenue maîtresse incontestée de l'Europe centrale, et aurait peut-être effectué un siècle plus tôt, sinon l'union, au moins la consolidation, à son profit , de l'empire germanique.
Si la conduite longtemps suivie à l'égard de la maison de Habsbourg n'avait plus sa raison d'être en 1756, s'il eût été dangereux de poursuivre indéfiniment l'abaissement de l'Autriche et de substituer à cette vieille puissance, comme arbitre de l'Allemagne, la jeune et remuante dynastie des Hohenzollern , il était presque aussi impolitique de défaire l'œuvre des dernières années et de détruire un antagonisme utile aux intérêts français, en livrant la Prusse à l'Autriche.
Or, la diminution, la ruine même de la Prusse était le but visé et hautement avoué par la cour de Vienne; le gouvernement de Louis XV ne pouvait se faire aucune illusion à ce sujet. En vain pourrait-on alléguer que le traité défensif du 1^"^ mai 1756 et la garantie réciproque de leurs possessions, que s'accordaient les deux parties contractantes, ne devaient pas avoir pour conséquence de mettre la France en conflit avec la Prusse. Il était évident, en effet , que l'attaque du territoire français par le roi Frédéric était une éventualité des plus invraisemblables, tandis que les relations aigries des cours de Vienne et de Berlin, les dispositions de défiance, d'hostilité même que montraient l'un pour l'autre les souverains des deux États
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limitrophes, faisaient prévoir la possibilité d'un éclat, dans lequel il pourrait être difficile de déterminer quel serait l'agresseur.
La France se trouverait donc obligée de prendre part à une lutte dont l'issue, même heureuse, ne pourrait lui valoir des gains proportionnés aux charges qu'elle aurait à s'imposer.
En résumé , le traité de Versailles, fort avantageux pour le gouvernement de Marie-Thérèse, fait honneur à la ténacité et à la clairvoyance de Kaunitz aussi bien qu'aux talents diplomatiques de Stahremberg. Pour la France, il eut des résultats funestes, que par des arrangements postérieurs il eût été possible d'atténuer, mais non d'éviter. Si l'on ne peut refuser à l'abbé de Bernis quelque prudence au début, quelque habileté dans le détail des négociations, nous ne devons reconnaître ni à lui, ni à ses collègues du comité et du conseil, le sentiment réel de ce qui convenait le mieux à leur pays. Par inconscience ou par faiblesse , ils s'inclinèrent devant la volonté d'un monarque aussi vaniteux qu'ignorant, et devant l'opinion d'une femme qui ne songea qu'à flatter l'amour-propre et la rancune de son maitre.
Oublieux des intérêts supérieurs de l'État, ils cédèrent au désir de se venger des mauvais procédés de Frédéric , et édifièrent, sur le dépit plutôt que sur la raison, un système nouveau de politique extérieure.