‹ Louis XV, et le renversement des alliancesChapitre 171 sur 249 · BRADDOCK · texte numérisé non relu

BRADDOCK

Les instructions secrètes (1) remises au général par le duc de Cumberland, en sa qualité de commandant en chef des forces militaires de la Grande-Bretagne , visaient la capture des forts Duquesne sur l'Ohio, et Niagara à l'extrémité du lac Ontario, la destruction du fort Saint- Frédéric sur le lac Champlain, et la prise des postes français placés sur l'isthme de Shédiac (2) , qui sépare la Nouvelle-Ecosse de ce qui est aujourd'hui le Nouveau- Brunswick. La cour de Saint-James, en traçant à son subordonné un programme aussi étendu, poussait à l'extrême ses revendications les plus exagérées , et portait la main sur des régions soumises depuis longtemps à la France, et dont la possession ne lui avait pas été jusqu'alors sérieusement disputée.

Braddock débarqua à Williamsburg, alors capitale de la Virginie, le 24 février 1755 ; il tint à Alexandrie, le 14 avril, un conseil de guerre, dans lequel un plan d'opérations fut arrêté et les rôles répartis entre ses lieutenants. Au colonel Monckton échut la direction de l'expédition contre les établissements français de l'Acadie. Cet officier fit voile de Boston le 23 mai , avec un train d'artillerie et un corps expéditionnaire de 2,000 miliciens, recrutés dans les États de la Nouvelle- Angleterre. La valeur militaire de ces troupes ne pouvait être que fort relative, si, comme l'affirme Shirley, elles ne reçurent leurs fusils que cinq jours avant leur embarquement ; elle fut suffisante pour surmonter la résistance du peu de soldats français qu'on put leur opposer.

Le fort de Beauséjour, dont nous avons relaté la fondation en 1750 par le chevalier La Corne, situé sur une colline , à quelques centaines de mètres du fond de la baie

(1) Ces instructions, tombées entre les mains des Français à la bataille de la Monanghahela , furent envoyées en France et publiées par le cabinet de Versailles.

(2) Ou Chignecto.

de Chignecto, qui fait suite au grand bras de mer de Fundy, était à trois milles du poste anglais le plus voisin , le fort Lawrence. Entre les deux positions se déroulait une plaine en culture et en herbages, arrosée par la rivière Massaquash. Les ouvrages français, construits en bois et en terre (1), armés de vingt pièces d'artillerie de tous calibres, avaient une garnison de 120 à 130 hommes des compagnies coloniales, que devaient renforcer 7 à 800 réfugiés acadiens, recrutés dans les villages des environs. De l'autre côté de l'isthme , sur la baie Verte qui débouche dans le golfe Saint-Laurent , les Français avaient élevé , pour protéger les communications entre la terre ferme et les îles Saint-Jean et du Cap-Breton, deux petits fortins, dont un seul , bâti sur les bords de la rivière Gaspereau , était occupé par un détachement d'une vingtaine de soldats.

Confiants dans le maintien de la trêve tacite qui existait en Acadie depuis quelques années, les Français ne s'attendaient pas à une attaque et n'avaient fait aucuns préparatifs de défense. Aussi l'arrivée dans la baie de Chignecto du convoi qui transportait les troupes de Monckton, fut-elle une véritable surprise.

Les coloniaux débarquèrent le 2 juin 1755, et appuyés par les réguliers anglais du fort Lawrence, après une légère escarmouche au passage de la rivière, vinrent assiéger Beauséjour. La résistance de M. de Vergor (2) , le commandant français, ne fut ni longue ni énergique : il suffit do quelques projectiles jetés dans la place pour la faire capituler. « Quoiqu'ils eussent vingt-six pièces de canon montées », écrit Lawrence, gouverneur de la Nouvelle-

(1) Rapport sur les postes français annexé à la lettre de Shirley aux Lords of trade. 8 décembre 1754.

(2) M. de Vergor, mis en jugement sur 1 ordre de la cour en 1756, mais acquitté par le conseil de guerre, commandait le poste surpris par le général Wolf, lors de son débarquement le matin de la bataille de Québec, le 13 septembre 1759.

PRISE DE BEAUSEJOUR. 375

Ecosse (1), « ils se sont rendus après un bombardement de quatre jours, sans que nous eussions eu la peine de compléter une seule de nos batteries ; nous avons perdu vingt hommes tués, et à peu près autant de blessés. » A la prise de Beauséjour, qui eut lieu le 16 juin, succéda le lendemain celle du petit fort de Gaspereau, qui ouvrit ses portes sans voir l'ennemi et sur une simple sommation d'un officier anglais.

En vertu de la capitulation, les troupes françaises obtinrent les honneurs de la guerre et furent renvoyées à Louisbourg, tandis que les quelques Acadiens qui étaient restés dans le fort furent relâchés , comme « ayant été forcés de prendre les armes pour la France sous peine de mort ».

M. deDrucourt, gouverneur de l'Ile Royale (2), fat averti de l'expédition de Monckton dès le 7 juin; mais préoccupé d'une entreprise possible contre Louisbourg , dont la faible garnison n'avait pas encore reçu les renforts expédiés de France et dont les fortifications étaient en très mauvais état, il n'osa détacher le secours que lui demandait Vergor ; l'eùt-il fait, son arrivée tardive n'eût pas empêché la reddition des forts de l'isthme.

Pour justifier leur conduite, les commandants français alléguèrent l'état délabré des ouvrages, le petit nombre de leurs soldats (3) , la lâcheté et la désertion des Acadiens. Ces derniers , en effet , pour la plupart fugitifs de la Nouvelle-Ecosse, sous le coup des représailles que les Anglais ne manqueraient pas d'exercer sur eux et sur leurs familles, n'obéirent ni aux ordres de Vergor, ni aux exhortations de leur prêtre , l'abbé Le Loutre , et combattirent mollement pour une cause qu'ils croyaient perdue.

(1) Lawrence à Robinson, 28 juin 1753.

(2) Nom donné par les Français à l'île du Cap-Breton.

(3) M. de Villeroy, commandant de Gaspereau, n'avait que vingt hommes sous ses ordres. M. de Drucourt fit un rapport défavorable sur la conduite des deux officiers.

Le fortin français qui défendait l'embouchare de la rivière Saint-Jean fut évacué et brûlé à l'approche de la flottille du capitaine Rous. Les Anglais devinrent ainsi maîtres en quelques jours, et au prix de sacrifices insignifiants, de l'isthme de Shediac et de la rive septentrionale de la baie de Fundy, contrées dont la possession avait donné lieu à des discussions si vives entre les cours de Versailles et de Londres, et dont la cession à la Grande-Bretagne eût probablement empêché la guerre.

La capture des postes français n'était que la première partie du programme préparé par le gouverneur de la Nouvelle-Ecosse. Pour consolider la domination anglaise, il fallait se débarrasser des colons d'origine française qui, malgré l'émigration des dernières années, formaient encore l'élément le plus important de la population de la province. Lawrence profita du succès de l'expédition de Monckton et de la présence de ses troupes sur les bords de la baie de Fundy, pour exécuter les projets qu'il nourrissait contre eux.

Depuis le traité d'Utrecht, en vertu duquel l'Acadie avait été attribuée à l'Angleterre, les habitants du pays étaient restés dans une situation équivoque. Au début du nouveau régime , ils se montrèrent disposés à user de la faculté, qui leur avait été réservée pendant une période d'un an, de se retirer dans les lies françaises du golfe Saint- Laurent; mais abandonnés par les représentants de leur ancien souverain , qui ne purent ou ne voulurent pas leur faciliter les moyens de s'expatrier, sollicités par les autorités britanniques, peu désireuses de voir leur possession désertée par leurs sujets, ils durent se résigner à rester dans leurs établissements. A plusieurs reprises les gouverneurs anglais s'efforcèrent d'exiger d'eux un serment d'obéissance au roi de la Grande-Bretagne. Les Acadiens ne se refusèrent pas à cet engagement , mais entendirent le subordonner à la promesse qu'ils auraient le libre exer-

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