EXPÉDITION DE BRADDOCK
l'extrême limite des établissements anglais, il devait, pour gagner le fort Duquesne , traverser une région accidentée, couverte d'épaisses forêts, coupée par des cours d'eau nombreux, dans laquelle il ne trouverait ni moyens de subsistance pour son armée, ni voies de communication pour ses transports.
L'organisation du matériel indispensable pour le charriage des munitions et des vivres retint le général pendant un mois à Cumberland. Il se plaint en termes amers du peu de concours qu'il obtient des autorités et des habitants de la colonie; seul, le célèbre Franklin, alors directeur des postes de la Pensylvanie, exécuta « sa promesse de fournir 150 chariots et leurs attelages avec beaucoup d'exactitude et d'intégrité; « c'est, écrit Braddock (1) à peu près le seul exemple de capacité et d'honnêteté que j'ai trouvé dans ces provinces. » Les efforts de l'Anglais pour se concilier les Indiens et pour les engager à son service comme éclaireurs, ne furent pas heureux; malgré un appel chaleureux, malgré l'échange de nombreux colliers de porcelaine et une distribution libérale de viande et de rhum , il ne put réunir que cinquante sauvages, dont la plupart l'abandonnèrent pendant sa marche.
Enfin, le 10 juin, la colonne se mit en route; huit jours après, elle n'avait franchi qu'une distance de 48 kilomètres du point de départ; la nécessité de se frayer une route dans la forêt, d'établir des ponts, l'obligation de traîner tout un parc d'artillerie, des approvisionnements de tout genre, les fatigues, les maladies, l'inexpérience du personnel, expliquaient des retards qui pouvaient compromettre le succès de l'entreprise. Braddock, sur les conseils du colonel Washington, attaché comme aide de camp à son état-major, se décida à diviser sa colonne; laissant le colo-
(1) Braddock au sous-secrétaire d'État, 5 juin 1755. Record Office. Londres.
nel Dunbar avec les invalides, les éclopés, la plus grande partie du convoi et une forte arrière-garde, il poussa en avant avec 1,400 à 1,500 hommes appartenant en grande majorité aux bataillons de ligne, et 10 pièces d'artillerie légère.
Le 9 juillet, l'avant-garde de ces troupes, sous les ordres du lieutenant-colonel Gage, se heurta aux détachements français dans les bois, à peu de distance de la rivière Monanghahela et à trois lieues et demie du fort Duquesne.
M. de Contrecœur, commandant français, était averti de l'approche des Anglais : « Le 8 juillet, écrit-il au gouverneur, M. de Vaudreuil (1), je formai un parti de tout ce que je pouvais mettre hors du fort pour aller à leur rencontre. Il était composé de 250 Français et de 650 sauvages, ce qui faisait 900 hommes. M. de Beaujeu, capitaine, le commandait; il y avait deux capitaines qui étaient messieurs Dumas et Ligneris et plusieurs autres officiers subalternes. Ce parti se mit en marche le 9, à huit heures du matin, et se trouva à midi et demi en présence des Anglais, à environ trois lieues du fort. On commença à faire feu de part et d'autre. Le feu de l'artillerie ennemie fit reculer un peu par deux fois notre parti. M. de Beaujeu fut tué à la troisième décharge. »
M. Dumas, qui le remplaça, donne de la bataille (2) un récit des plus graphiques : « M. de Beaujeu attaqua avec beaucoup d'audace, mais sans nulle disposition; notre première décharge fut faite hors de portée. L'ennemi fit la sienne de plus près; et dans le premier instant du combat, cent miliciens, qui faisaient la moitié de nos Français, lâchèrent honteusement le pied, en criant : Sauve qui peut (3); deux cadets, qui depuis ont été faits officiers, et
(1) Contrecœur à Vaudreuil, 14 juillet 1755. Archives des colonies.
(2) Dumas au ministre, 26 juillet 1756.
(3) Le rapi)ort de Contrecœur relate le même incident , qu'il explique par la jeunesse et 1 inexpérience d'une partie des Canadiens.