CHAPITRE PREMIER
CONFLITS EN AMERIQUE ENTRE L ANGLETERRE ET LA FRANCE, DEPUIS LA PAIX d'aIX-LA-CHAPELLE JUSQu'eN 1754.
Il faut chercher l'origine de la querelle qui ensanglanta l'Europe pendant la guerre de sept ans, dans les démêlés insignifiants de frontières dont les vastes solitudes de l'Amérique du Nord furent le théâtre.
La délimitation des possessions de la France et de l'Angleterre dans le Nouveau-Monde, quoiqu'elle eût donné lieu pendant la première moitié du dix-huitième siècle à des discussions et des réclamations fréquentes de la part des puissances intéressées, ne fut pas tranchée par le traité d'Aix-la-Chapelle ; les négociateurs se bornèrent à stipuler que File du Cap-Breton (1) serait restituée à la France, que les choses seraient remises en l'état antérieur et que les frontières continueraient à être fixées d'après les clauses du traité d'Utrecht.
(1) Louisbourg et l'île du Cap-Breton ou île Royale avaient été pris en 1745 par une armée composée des volontaires et miliciens de la Nouvelle-Angleterre , soutenue par une flotte anglaise.
L'évacuation de Louisbourg et de File du Cap-Breton par les troupes anglaises et Toccupation de la forteresse par une garnison française ne souffrirent pas de difficulté ; mais il n'en fut pas de même lorsqu'il s'agit de tracer la longue ligne de démarcation qui devait séparer les deux États, depuis le Mississipi jusqu'au golfe Saint-Laurent.
Sur aucun point du continent les établissements des deux nations n'étaient en contact ; entre eux se déployait une large bande de territoire, habitée, ou plutôt parcourue, par les tribus indiennes. Ce pays, dont les sauvages revendiquaient la possession et qu'ils considéraient comme leur domaine de chasse, était visité par des traitants français et anglais, attirés par le trafic des pelleteries et désireux de s'en assurer le monopole. Il eût suffi, de part et d'autre, de reconnaître les droits, d'ailleurs incontestables, des Indiens, pour faire de cette zone neutre l'État tampon dont notre diplomatie moderne fait un usage si fréquent. Malheureusement il n'en fut pas ainsi : chacun des gouvernements rivaux réclamait la propriété de régions à peine explorées , et appuyait ses prétentions tantôt sur le titre que confère la première découverte, tantôt sur un traité de vente consenti par des chefs sauvages en échange de quelques livres de poudre et de barils de rhum, tantôt sur une concession accordée par le souverain à une société de commerce ou de colonisation.
En 1754, la partie peuplée de la Nouvelle-France (1) n'était qu'une fraction relativement peu importante de la vaste étendue soumise à la domination ou à l'influence du roi très chrétien; 60.000 colons environ étaient éparpillés sur les îles et les rives du Saint-Laurent , depuis Kamarouska et la Malebaye, premières paroisses en aval, jusqu'au village des Cèdres en amont de l'île de Montréal. Les habitations françaises, presque toutes isolées les unes des autres, bor-
(1) Voir la carte de l'Amérique au milieu du dix-huitième siècle, p. 44.