V. IO
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les acclamations éclatèrent sous ses fenêtres, où la population de la ville s'était portée. On dressait déjà, sur la place d'Armes, les châssis du feu d'artifice, qui devait être tiré le soir même. La Cour emplissait l'Œil-de-Bœuf et se pressait sur le passage du Roi, quand à midi il se rendit à la messe, où l'on chanta le Te Deum d'actions de grâces. Plusieurs fois dans la journée, il fut chez la Reine et chez le Dauphin. C'était un va-et-vient continuel dans le Château et la joie était sur tous les visages. L'après-midi, le Roi fut complimenté par les princesses, les dames et les ambassadeurs.
A Paris, à la première heure, le tocsin du Palais et celui de l'Hôtel de Ville, annonçant la grande nouvelle, commençaient une sonnerie de trois journées ; on affichait l'ordonnance des échevins enjoignant de fermer les boutiques, d'allumer des feux de joie et d'illuminer les maisons pendant ces trois jours. Les rues se remplissaient des cris de « Vive le Roi ! Vive la Reine ! Vive Monseigneur -le Dauphin ! » Le duc de Gesvres, gouverneur de Paris, allait en grande pompe à la Ville, avec une suite de carrosses, et jetait de l'argent. Le prévôt des marchands en jeta aussi, pendant le grand feu de fagots sur la place de Grève, et les distributions de pain, de viande, de cervelas, les fontaines de vin coulant sous des berceaux de feuillage firent participer le peuple à la joie du souverain.
LES ANNEES HEUREUSES i3g
Comme depuis soixante-huit ans il n'était pas né de dauphin, il fallut rechercher les anciens usages, tant pour le Te Deum de cent musiciens que fit chanter le Parlement dans la grande salle du Palais, que pour celui qui se célébra à Notre- Dame, où le Roi vint accompagné de toute sa maison, y compris les fauconniers, leur oiseau sur le poing. Il y eut le Parlement, la Chambre des Comptes, la Cour des Aides, la Cour des Monnaies, la Ville, l'Université et le Grand Conseil. Le Roi assista, avec les princes, au feu d'artifice de l'Hôtel de Ville et au grand dîner qui suivit, où il permit au duc de Noailles de porter la santé de Monseigneur le Dauphin. On le reconduisit à ses carrosses vers onze heures et demie.
La foule se pressait en place de Grève, admirant une quantité de transparents allégoriques, qui complétaient l'illumination des façades, et déchiffrant les inscriptions latines qui les couvraient. On y abusait un peu des dauphins; la Reine y était symbolisée par l'étoile du Nord, guidant le vaisseau des armes de la Ville, avec ces mots : Nec vota fefdlil (Elle n'a point trompé nos vœux). Jamais Paris ne brûla autant de chandelle qu'il ne fit cette nuit-là. Les carrosses marchaient au pas, pour que le Roi vît mieux et fût mieux vu. Le plus beau morceau était la place Louis-le- Grand, où toutes les lignes d'architecture se profilaient en feu. Le long de la Seine, en s'en retour-
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nant à Versailles, le Roi aperçut l'illumination splendide du Palais de Bourbon, bâti depuis peu par la duchesse douairière, celle des jardins du duc du Maine, où était préparé un feu d'artifice, celle de l'Hôtel royal des Invalides, qui tira son artillerie, et plus loin, tous les villages des deux rives, de Vaugirard à Meudon et de Chaillot à Suresnes, qui rivalisaient de lumières.
Pour la seconde fois, il y eut des spectacles gratuits. Les Comédiens français y ajoutèrent l'illumination de leur hôtel, et mirent sur leur balcon deux muids de vin qui coulèrent tout un soir pour le peuple. L'Opéra donna un concert de chœurs et de symphonies sur la terrasse des Tuileries. La religion devait tenir aussi, en de tels jours, une grande place : après une procession générale à Notre-Dame, il y eut chaque jour des processions particulières des paroisses et de toutes les communautés, tant régulières que séculières. On entendait partout chanter des cantiques dans les rues. Jansénistes et molinistes faisaient trêve un instant à leurs querelles; et les bonnes femmes des Halles, les dévotes mercières de la rue Saint-Honoré les plus acharnées contre la Bulle, oubliaient les persécutions infligées à leurs curés et à leurs vicaires, en voyant tirer, sur la place des Victoires, le feu d'artifice extraordinaire que payait Samuel Bernard, « fameux banquier et riche de plus de vingt millions ».
Pendant toutes ces réjouissances, qui remplissaient le royaume et dont elle se faisait lire les relations, Marie Leczinska ne ressentait que la joie d'avoir donné un fils à son mari et un héritier à la Couronne. Elle avait rempli le but de son mariage et l'ardent désir de la nation. Un aimable tableau de Belle la représente quelques mois après, assise en grand habit à côté du trône royal, avec l'enfant sur ses genoux ; il a ses petits pieds nus reposant sur le manteau fleurdelisé, la tête encadrée d'un bonnet ruche, et le cordon du Saint- Esprit au cou. La Reine est à demi souriante et le chaste orgueil d'une mère s'épanouit dans son regard.
Elle s'était rapidement rétablie. Dès qu'elle fut relevée de couches, ses parents accoururent auprès d'elle. On les logea au château de Trianon, qui n'avait pas eu d'hôtes depuis la visite de Pierre le Grand et que Louis XV devait donner bientôt en toute propriété à la Reine. Le contentement de Stanislas était sans mélange. Les petites princesses le ravissaient par leurs gentillesses, et son Dauphin, aux mains de la bonne « maman Ventadour », qui avait élevé le père, promettait une santé vigoureuse. « Je me dérobe un moment de temps, mandait-il à Du Bourg, pour vous écrire deux mots et vous faire part, mon cher comte, de toute la satisfaction que me donnent ici Monsieur le Dauphin, par la meilleure consti-
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tution qu'un enfant peut avoir, la Reine par le bon état de sa santé, et enfin tout le reste qui peut mettre du baume dans le sang. » Bientôt, un seul petit-fils ne lui suffit plus. Ses lettres appellent un second prince, « un duc d'Anjou »; et, comme Louis XV semble décidé à se bien munir d'héritiers, la Reine donne promptement de nouvelles espérances.
Le duc d'Anjou se fait moins attendre que son aîné. Le 3o août iySo, Versailles et Paris sont encore en liesse pour la naissance d'un prince. Les réjouissances se renouvellent, à peine moindres que pour le Dauphin. « A la vérité, observe Barbier en les racontant, un second fils est une grande assurance pour la tranquillité du royaume. »
C'est le moment le plus heureux de la vie de la reine Marie. Tout semble sourire à sa destinée. Elle se croit sûre de l'affection du Roi, et sa brillante maternité l'a revêtue, aux yeux de tous, d'une majesté nouvelle. Ce n'est pas sans une juste fierté qu'elle peut présenter trois princesses et deux princes à la France rassurée et reconnaissante.