‹ Louis XV et Marie LeczniskaChapitre 5 sur 29 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Lorsque, plus tard, assise dans son cabinet parmi ses ouvrages de tapisserie et de couture pour les pauvres, entourée de son petit cercle familier, la reine Marie rappelait les souvenirs de sa vie, elle ne rencontrait pas d'année plus remplie d'émotions que l'année 1733. Elle avait perdu deux enfants en moins de deux mois; elle avait vu son père bien-aimé partir pour la Pologne, reconquérir son trône et subir presque aussitôt son dernier désastre. Enfin, elle avait pressenti un événement qui lui réservait de longues amertumes : l'adultère, encore secret pour tous, avait pénétré dans la vie de son époux.

Ses deuils maternels lui portèrent les premiers grands coups de la douleur. Madame Troisième fut enterrée en février, et en avril mourut, à deux ans et sept mois, le jeune frère du Dauphin, ce charmant duc d'Anjou, qui déjà donnait à espérer

i44 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA

et dont la mère et le grand-père rêvaient, à eux deux, de faire plus tard un roi de Pologne. L'enfant était malade depuis quelque temps et, plusieurs fois le jour, la Reine descendait le voir, dans l'appartement des Enfants de France, situé au-dessous du sien. Son inquiétude allait augmentant sans qu'elle en fût à craindre un dénouement si prompt. Elle l'apprit de la façon la plus cruelle, ainsi que le Roi le conta le jour même à Villars : « Étant couchée avec le Roi, son impatience l'a fait sortir de son lit pour faire ouvrir une fenêtre, qui donnait sur celles de la chambre de M. le duc d'Anjou, à portée de laquelle était un crocheteur. La Reine lui cria : « Comment se porte le duc d'Anjou? » Le crocheteur répondit : « Il est mort. » La Reine lit un grand cri; heureusement une femme de chambre la soutint, et le Roi sortit du lit pour venir la consoler. »

Désormais les soucis ne quittent plus le cœur de la mère. Elle tremble pour ces vies fragiles, qui se multiplient autour d'elle, dont elle souhaite, sans lassitude, d'augmenter le nombre, et parmi lesquelles elle voudrait surtout retrouver un duc d'Anjou. Elle se résigne déjà à se séparer de ses enfants. Dans l'été de 17^3, sur l'avis des médecins, ils vont s'établir au château de Meudon, où l'air passe pour être meilleur qu'à Versailles. La Reine n'a pu les y conduire, à cause de la naissance de Madame Victoire; mais elle va les voir

ensuite le plus souvent qu'elle le peut, et les meilleurs moments de sa vie sont ceux qu'elle dérobe pour eux à la représentation royale : « Je suis encore retournée hier à Meudon, écrit-elle, où je me suis beaucoup promenée et m'en trouve très bien. Il est vrai que M. le Dauphin devient fort joli, et il y a sûrement de quoi en faire quelque chose de bon; mais il faut un peu rompre ses volontés, car il m'y parait très décidé. Il n'aime effectivement pas trop à s'appliquer. Il n'en est point de même de ses sœurs, car elles apprennent très bien; j'ai été très contente d'elles. »

Le petit Dauphin, élevé avec intelligence et fermeté, sous l'inspiration de sa mère, va devenir studieux et bon; mais que de crainte pour sa santé, quelle frayeur pour une rougeole ! La Reine, retenue à Versailles loin de l'enfant, en écrit au Cardinal : « Vous avez su depuis ma lettre d'hier, par M. Chicoyneau, que mon fils a la rougeole en forme. Ce qui a fait que je ne vous ai parlé que de mon inquiétude, c'est que je n'ai pas douté que Mme de Ventadour ne vous l'ait mandé. Joint à cela je ne sais même pas ce que je vous ai écrit, car j'en avais la tête tournée. J'y voulais aller absolument; mais Helvétius m'en a empêchée, et j'ai trouvé qu'il avait raison à cause du Roi et de ce que je porte, car s'il n'était question que de moi, je n'en bougerais. On m'assure

qu'il est bien, mais, jusqu'à ce qu'il en soit quitte, je ne serai pas tranquille.... On revient de chez lui, et l'on me mande qu'il a dormi une heure, vient de se réveiller très gai et va se rendormir. » Le jeune père, toujours à la chasse, paraissait fort peu parmi ses enfants ; mais le roi et la reine de Pologne les visitaient souvent et voyaient en eux les garanties du bonheur et de l'avenir de leur fille. Les lettres de la grand'mère à la comtesse d'Andlau expriment à merveille des sentiments simples et touchants, qui rappellent la vie familiale de Wissembourg. C'est une joie de voir mettre M. le Dauphin « en culotte et en justaucorps » ; on le déclare joli « à manger » ; et l'on n'en finit point de tracer le portrait de ses perfections : « Notre aimable Dauphin est inexprimable en tout; je l'aime de la dernière folie. Il promet non seulement de vivre, mais d'être avec gloire. Il s'informe de tout, veut savoir tout, rien ne lui échappe. Il n'y a qu'une chose qui me déplaît en lui, qui est que, quand il voit un joli visage, il n'a plus de repos. Il aime la parure : l'on m'a mandé hier, qu'il se plaignait à tout le monde qu'il allait ressembler à un charbonnier, à cause du deuil du roi Victor (de Sardaigne). Il aime, avec cela, tout ce qui est militaire, à vouloir faire des armes à tout propos. Quand il voit, par la fenêtre, aller le Roi son père à la chasse, il se démène d'avoir un cheval pour l'accompagner. Il a une grande amitié

pour sa mère, et a toujours des secrets à lui dire à l'oreille. »

Le roi Stanislas, qui se déclarait rajeuni chaque fois qu'il revoyait ses petits-enfants, ne tardait pas cependant à se laisser entraîner par d'autres rêves. Il y eut des larmes chez la Reine, au moment de son départ pour la Pologne, lorsqu'il vint prendre les instructions du Cabinet de Versailles pour cette grande aventure. Quelques jours plus tard, il était sur les chemins d'Allemagne, déguisé en commis de marchand, et arrivait à Varsovie, à l'étonnement de l'Europe, se faire acclamer roi par la Diète polonaise; succès éphémère, il est vrai, mal préparé, obtenu du sentiment national par surprise, et que la Pologne et lui-même allaient promptement expier.

Les souvenirs de Versailles et les lettres de sa fille soutiennent ce roi d'un jour dans le désenchantement qui accable bientôt son âme enthousiaste. Au début du siège de Danzig, alors que son rival, Auguste III, s'est déjà fait couronner à Cracovie et que les armées russes vont l'emprisonner dans un cercle toujours resserré, Stanislas écrit à ses petits-enfants : « Je vous félicite, mes chers cœurs, d'être ensemble, comme vous me le mandez, et sur ce que vous avez dîné chez maman. Peut-être aurais-je consenti à jeûner une année entière au pain et à l'eau pour être de cette

i48 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA

partie... J'embrasse de tout mon cœur les chers petits enfants et je les mets sous la protection de la Sainte Vierge. » Plus tard, quand l'affaire est désespérée, quand le roi, à peu près abandonné par la France et sorti de Danzig au péril de sa vie, a trouvé un asile dans les Etats du roi de Prusse, c'est encore une lettre de son petit-fils qui lui apporte sa consolation; il s'en délecte, il baise le papier où s'est posée « la petite menotte »; il l'arrose de ses larmes. Elle lui fait oublier un instant la tristesse de son nouvel exil, comment l'ont berné les ministres de son gendre et la grande trahison du cardinal de Fleurv.

L'échec de Stanislas fut pour Marie Leczinska une cruelle déconvenue. Sans être ambitieuse pour son père, elle identifiait sa cause à celle de sa chère Pologne et croyait sincère, dans la République, une popularité que créait seulement l'or bien distribué de l'ambassadeur de France. La Reine ne pouvait être indifférente pour elle-même à cette reprise de couronne. N'avait-elle pas, malgré les adulations officielles, souffert quelque humiliation de n'avoir apporté en dot à son mari, ni territoire, ni alliance, ni prestige? N'était-ce point par fiction qu'on la considérait comme fille de roi? Cette campagne de la Succession de Pologne, qui bientôt embrasait l'Europe, n'avaitelle pas pour raison secrète que l'épouse du roi de France cessât d'être considérée par les malveil-

L'ABANDON 14g

lants comme une « simple demoiselle » ? Elle n'avait ni demandé ni souhaité qu'on prît les armes; on le faisait cependant, à cause d'elle et de son mariage : « Je suis bien fâchée, écrit-elle à Fleury en 1733, de ces vilains bruits de guerre; elle m'aurait toujours fait de la peine, mais je vous avoue, mon cher Cardinal, que celle-ci m'en fait encore davantage, quand j'imagine que j'en suis cause, quoique, à la vérité, innocente. » Le mal déchaîné, elle aurait voulu qu'il servît les intérêts de son père, qui en avaient été le prétexte, et non pas les combinaisons compliquées du ministre de Louis XV.

Les quatre-vingt-dix lettres écrites par Stanislas à cette époque, et que la reine Marie conserva dans ses papiers, montrent que le roi de Pologne comptait pleinement sur elle et la considérait un peu comme son chargé d'affaires à Versailles. Le chiffre assez naïf et les noms supposés dont ils se servaient pour correspondre donnaient au père et à la fille l'illusion que leurs lettres échappaient à la police du Cardinal. Bientôt celui-ci s'en montra informé, et la Reine cessa d'y mettre mystère. Elle n'avait, d'ailleurs, besoin d'aucun avis pour s'instruire de ce qu'elle avait à faire. Son rôle tout tracé, et dont personne ne pouvait lui faire un reproche, était de rappeler aux ministres des engagements pris au nom du Roi et où son honneur était engagé devant la Pologne et devant

i5o LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA

l'Europe. Elle savait ménager les ombrages du Cardinal et ses manies d'économie, qui semblèrent longtemps la seule raison de son inaction; mais elle le stimulait à envoyer les subsides nécessaires, les secours tant de fois promis; elle s'entretenait en particulier avec le garde des sceaux Chauvelin, le seul véritable homme d'État du ministère, d'abord mieux disposé que son chef et capable de s'intéresser aux grandes choses.

Une mauvaise volonté cachée, et qu'elle ne s'expliquait point, paralysait tous ses efforts. Les appels de Stanislas à « la chère France », les supplications du marquis de Monti, enfermé avec lui à Danzig, et ses avertissements répétés, se heurtaient de plus en plus à l'indifférence. Le dévoué ambassadeur n'avait guère d'autre appui à la Cour que celui de la Reine elle-même. On essayait de tromper celle-ci, comme on trompait les assiégés de là-bas, par mille raisons insoutenables; le Cardinal affectait, par exemple, de trembler devant la menace imaginaire des représailles anglaises et s'entendait avec Walpole pour faire bloquer, par quelques vieux bateaux, devant la rade de Brest, l'escadre de Duguay-Trouin, toute prête, disait-il, à partir pour la mer Baltique. Il annonçait, du reste, de temps en temps, l'envoi des fameux secours, et c'était six cents hommes sans munitions qui finissaient par arriver, alors qu'il en aurait fallu dix mille.

L'ABANDON i5i

Même avertie par les lettres continuelles de son père, Marie n'était pas en état de débrouiller les fils de cet inextricable tissu de mensonges et de mauvais vouloir, qui constituait toute la politique polonaise du cardinal de Fleury. Si parfois elle en soupçonnait la duplicité, elle n'eût pas osé le laisser voir; mais elle affichait avec bravoure son admiration pour les quelques Français d'audace et de cœur, qui ne s'embarrassaient point de la diplomatie du ministre et ne se souciaient point de l'embarrasser. Ces vaillants, réduits à des ressources misérables, isolés, abandonnés à l'autre bout de l'Europe, s'obstinaient à servir le rêve de leur reine et à tenir la parole de leur roi.

Marie avait commenté passionnément les messages de M. de Monti; elle avait envoyé ses encouragements au comte de Plélo, l'ambassadeur à Copenhague, qui avait charge de transmettre les secours à Stanislas et qui, le sentant perdu, n'hésitait pas à lui porter sa propre épée. On lisait avec enthousiasme chez la Reine l'audacieuse lettre de ce gentilhomme, écrite à Louis X\ au moment de s'embarquer pour Danzig avec une petite troupe : « Nous allons, Sire, secourir votre beau-père ou mourir à la peine. Mais, si vous voulez le sauver, il vous faut plus de troupes et une plus forte escadre; je suis un trop fidèle sujet pour le dissimuler. »

Plus soldat que diplomate, M. de Plélo avait

i52 LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA

commis par générosité une faute grave, en quittant son poste sans ordre royal. Il lui fallait réussir ou mourir, car il n'y avait pas moyen de revenir. Le vieux Cardinal réprouvait cet excès de zèle et disait sèchement, devant la Reine, que M. de Plélo hasardait sa vie et sa fortune : « Pour ce qui est de sa fortune, répondait-elle, je m'en charge, quoi qu'il advienne. » Presque aussitôt arrivait la nouvelle que Plélo, disparu au premier engagement, avait été retrouvé deux jours plus tard, parmi les cadavres français, le visage sabré, quinze coups de baïonnette dans le corps, et la Reine pleurait comme un ami ce Breton chevaleresque qui était allé à la mort pour une idée, avec un héroïsme à la polonaise.

Maintenant tout espoir était perdu de recouvrer ce trône tant disputé. Après d'anxieuses semaines d'incertitude, Marie apprenait la délivrance de son père, s'échappant de Danzig en fugitif et traversant les lignes ennemies sous un accoutrement de paysan. Cette vie chère était sauve; mais l'insuccès de cette longue campagne, à laquelle Stanislas s'obstinait vainement, le chassait à jamais de son royaume. Sept années de diplomatie occupées à préparer son retour avaient été inutiles. L'influence de la France en Pologne était morte pour longtemps; l'Europe se moquait du gendre autant que du beau-père, et se vengeait par là des succès des armes françaises en Italie

L'ABANDON i53

et sur le Rhin. Seul, à Versailles, le vieux Fleury était content. Ce dénouement était son œuvre particulière. Son véritable dessein se réalisait; il avait rendu définitivement impossible toute influence de la Reine; il avait mis Stanislas à sa merci; il se sentait, à cette heure, complètement vengé de M. le Duc.

Le beau-père du roi de France fut prié de laisser aux seuls diplomates, et à ceux-là même qui l'avaient trahi, le soin de tirer parti de l'échec humiliant qu'il devait à leur abandon. Ils s'en occupèrent au mieux des intérêts de leur maître, et décidèrent de la destinée de Stanislas. Le troisième traité de Vienne stipula, comme on le sait, sous certaines conditions bientôt remplies, que le duché de Lorraine serait cédé à Leczinski et ferait retour, à sa mort, à la couronne de France, ce prince n'ayant pas d'autre héritier que sa fille. Stanislas fut mis hors d'état de se plaindre. A défaut d'un ro}'aume deux fois perdu, il allait avoir le gouvernement d'un magnifique pays, l'agrément de tenir une cour et de s'y faire aimer, le plaisir de visiter ses petits-enfants à Versailles et de recevoir Voltaire à Lunéville, le loisir enfin de devenir un grand moraliste, suivant la mode du siècle, et un « philosophe couronné ».

Si Stanislas s'estimait dédommagé, la reine Marie n'était pas moins satisfaite. Au soulagement de voir terminée cette longue crise se

Page 1