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CHAPITRE QUATRIÈME

C'est une tradition de l'art français de multiplier l'image royale, et les artistes de chaque époque, sculpteurs et peintres, s'y essaient à l'envi, les meilleurs tenant à honneur d'en tirer un chef-d'œuvre. Louis XV a été peint par les maîtres principaux de ce xvm" siècle, dont son règne emplit plus de la moitié : Rigaud, Parrocel, les Van Loo, Nattier, La Tour, jusqu'à Drouais aux dernières années, ont transmis à la postérité, suivant leurs forces et leurs talents, ces traits réguliers et délicats, derrière lesquels l'âme se dissimule. Aucun de ses portraits ne révèle entièrement le caractère du Roi, si difficile à démêler à son entourage même. Ceux de Marie Leczinska, au contraire, qu'ils soient officiels ou familiers, flatteurs ou sincères, disent tous et presque également bien ce qu'il nous importe de connaître d'elle ; dans ses yeux limpides et francs

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transparaissent toujours sa simplicité, sa réserve, sa bonté, et il n'est pas un de ses peintres qui n'ait cherché à les exprimer.

A Tocqué, cependant, elle n'a montré que l'extérieur de sa vie royale, la représentation et le grand habit. C'est une simple commande officielle, faite en 1740 par la Direction des Bâtiments, la grande toile destinée à être reproduite par les copistes du Cabinet du Roi pour être offerte aux cours étrangères ou envoyée aux ambassadeurs avec celui du Souverain. Malgré l'artifice du décor et le déploiement fastueux du velours bleu doublé d'hermine, le peintre s'est complu à la physionomie de son modèle. Il n'oublie point ce qui reste de charme à la femme de trente-sept ans, qui n'a jamais été jolie, s'est trouvée mère neuf fois et vient de renoncer à être heureuse. Mais toute la virtuosité du bon costumier se donne carrière dans la richesse des branchages, des fleurs et des rinceaux brodés de la robe royale. C'est une de ces merveilleuses étoffes pour lesquelles Marie Leczinska avait un goût si vif et que lui reprochaient quelquefois sa piété et son esprit d'ordre. Il convenait au Roi que les plus belles fussent réservées à la garde-robe de la reine, et l'on sait que les tisseurs de Lyon et de Tours exécutaient d'abord pour elle les plus somptueux de leurs dessins.

La toile de Tocqué est du temps de Mme de

Mailly ; celle de Carie Van Loo, sept ans plus tard, date du triomphe de Mme de Pompadour. Le nouvel artiste a évité, par sa composition vraie et brillante, les conventions de l'œuvre officielle. Le manteau fleurdelisé s'y dissimule et la robe blanche étale, sans en rien laisser perdre aux yeux, la délicieuse fantaisie des ramages d'or et des nœuds d'argent. La main gauche tient l'éventail, la droite une branche de jasmin prise au vase de cristal posé sur la table. A côté de l'inévitable couronne, un buste assez fier présente le profil de Louis XV, et le petit chien de la Reine, un ruban rose au cou, achève de donner à son portrait un aspect aimable et presque intime. Elle est encore dans son intérieur et le sourire nous dit qu'elle s'y trouve mieux que partout ailleurs. Dans un instant, on la verra tout autre, infiniment plus imposante et plus grave; elle réalisera ce que dit d'elle, parmi ses louanges, le président Hénault : « Cette même princesse, si bonne, si simple, si douce, si affable, représente avec une dignité qui imprime le respect et qui embarrasserait, si elle ne daignait pas vous rassurer. D'une chambre à l'autre, elle redevient la Reine et conserve dans la Cour cette idée de grandeur, telle qu'on nous représente celle de Louis XIV ». N'est-il point curieux que ce soit la petite Polonaise qui évoque le mieux à Versailles la majesté du grand règne?

Les vrais peintres de Marie Leczinska sont

La Tour et Nattier. Seuls ils l'ont vue dans son intimité, l'ont regardée vivre et lui ont inspiré assez de confiance pour qu'elle leur accordât de bonne grâce les vraies séances de pose familière et sincère. La Tour, avec son génie indépendant, son esprit et ses boutades, a dû amuser la Reine et lui plaire. Elle s'est placée devant ses pastels tout à loisir, en simple fanchon de dentelle, ayant jeté sur ses épaules un mantelet de chambre ruche et fanfreluche. C'est la toilette des femmes du. temps qui ont quitté le rouge et ne cherchent plus à séduire que par leur esprit.

Le bon La Tour a subi quelque honnête enchantement, car aucun de ses modèles, ni la grande marquise, ni la belle Camargo, ni même Mlle Fel, ne paraît l'avoir mis en meilleure humeur. Il a marqué, d'un crayon respectueux mais fidèle, les yeux irréguliers, les paupières plissées légèrement, et ce petit nez au spirituel retroussis, qui n'a rien, à vrai dire, de l'idéal du grand siècle. Qu'on ne s'étonne pas de trouver cette image de la reine Marie exactement transportée dans le tableau de Carie Van Loo; le livret du Salon, où celui-ci expose au public sa toile somptueuse, nous apprend que « la tête est prise d'après celle qui a été peinte au pastel par M. de la Tour ». La Reine a jugé inutile qu'on refît ce qui avait été si bien réussi; elle a pensé qu'il suffisait de recopier l'œuvre d'un artiste aussi parfait et qu'aucun

désormais ne rendrait mieux les traits essentiels de son visage, les yeux de malice et les lèvres de bonté.

Elle n'a fait qu'une exception, et très heureuse, en faveur du peintre de ses filles, Jean- Marc Nattier. Mesdames se montraient toutes enchantées d'un maître pour qui aucune femme, suivant son mot, n'était dépourvue de charmes. La Reine, tenant compte à Nattier de lui avoir fait connaître celles de ses enfants qu'on élevait loin d'elle, consentit à poser pour lui une fois encore. Ce devait être la dernière, sa coquetterie n'ayant pas voulu vieillir pour la postérité au delà de l'an 1748. Elle imposa au peintre d'abandonner pour elle le travestissement mythologique où il excellait et qu'on mettait alors partout. Elle avait ellemême suffisamment sacrifié au goût de l'époque : Guillaume Coustou l'avait, dans sa jeunesse, sculptée en Junon et Ton voyait cette statue dans le parc de Versailles, en face d'un Louis XV en Jupiter assez galant. Le peintre Galloche l'avait représentée en « Aurore sortant du sein de Thétis », fade allégorie placée quelque temps dans son cabinet, puis envoyée aux greniers de la Surintendance.

Nattier n'eût pas mieux demandé que d'installer à son tour la reine Marie dans un coin de son Olympe, sous la forme de déesse qu'elle eût choisie, et sans doute se plaignit-il qu'on l'em-

péchât de perpétrer un chef-d'œuvre. Il doit pourtant à l'exigence de son modèle d'avoir atteint, pour une fois au moins, les sommets du grand art. La fille de Nattier raconte, en ses Mémoires, que son père « ne put sortir de la simplicité dans l'exécution de ce tableau, parce qu'il avait reçu l'ordre exprès de la Reine de ne la peindre qu'en habit de ville ». Les séances ont été données dans la grande chambre à coucher de Versailles, où l'œuvre est placée aujourd'hui. L'habit de ville est une robe rouge bordée de fourrures, parfaitement simple et de plis exquis; une « marmotte » de dentelle noire est posée sur un bonnet dont la dentelle blanche se répète aux manches et au corsage. En cet ajustement familier, la Reine feuillette sur une console le livre ouvert des Évangiles. On oublie ce qui peut rester de convenu dans la composition, tant la pose du personnage a de naturel et d'expression, tant la femme, qui achève sa lecture pieuse pour écouter Moncrif ou Tressan, se révèle attachante et bonne, de cette bonté qui connaît la vie et qui naît de la souffrance.

Les arts devaient bien traiter Marie Leczinska, car elle les aimait d'un sincère amour. Celui qu'elle leur témoigna et la forme d'hommage qu'elle leur rendit la mettent à part parmi nos reines. Marie - Antoinette, sur ce point comme sur tant d'autres, lui demeure fort inférieure et n'eut ni sa compé-

tence ni son goût. La fille de Stanislas mérite même une place parmi les artistes amateurs, car elle a su tenir le crayon et le pinceau. Avant que la marquise de Pompadour s'en avisât, elle a contribué pour sa part à relever la condition des artistes, en participant en quelque manière à leurs travaux. Elle choisissait ceux qui décoraient ses appartements; elle imaginait pour eux des compositions, leur indiquait son avis avec justesse, l'imposait au besoin avec autorité point trop indiscrète.

C'est elle évidemment qui a donné à Charles Coypel les motifs des tableaux de l'Ange gardien qui enlève au Ciel Madame Troisième et F Apothéose de Monseigneur le duc d'Anjou. Elle le faisait travailler sans cesse à ces sujets religieux qui l'intéressaient plus que les autres et dont elle remplissait ses cabinets intérieurs : La Salutation angélique, Sainte Geneviève en bergère, Sainte Thaïs dans sa cellule, Sainte Eustochie lisant au pied d'un arbre à Ventrée de son monastère. Après la mort de Madame Henriette, elle lui commandera, pour l'oratoire qu'elle a chez les Carmélites de Compiègne, le portrait d'une pénitente du désert, qui reproduira les traits de sa fille. A Versailles, Natoire décore les bains de la Reine de scènes plus profanes tirées des poésies pastorales de M. de Fontenelle; mais Vien peint pour elle, sur des instructions tout à fait précises, Saint Thomas

apôtre prêchant les Indiens et Saint François- Xavier débarquant en Chine. On sent ici l'affection qu'elle porte aux œuvres des Missions étrangères, dont elle lit passionnément les relations; on voit en même temps, à sa façon de juger et de discuter les esquisses de tous ces peintres, qu'elle est familière avec leur art.

Le maître qu'elle voulut pour ses leçons de peinture fut Oudry. La faveur qu'il avait eue d'exposer ses ouvrages à Versailles, dix-huit mois après le mariage royal, lui avait valu l'admiration de la jeune souveraine. Le Mercure racontait ainsi cette exposition : « Le dimanche 10 mars (1727), le sieur Oudry fit porter à Versailles vingt-six tableaux de sa composition, parmi lesquels il y en avait un de quinze pieds de long, deux de onze, etc., qu'il plaça le matin dans trois pièces du grand appartement du Château. Le Roi et la Reine virent ces peintures avec beaucoup de satisfaction et s'y amusèrent longtemps : le Roi voulut même les revoir l'après-midi. Avec l'applaudissement de Leurs Majestés, le sieur Oudry eut encore la satisfaction de recevoir ceux de toute la Cour, qui était extrêmement nombreuses ce jourlà. On lui a ordonné cinq tableaux pour le cabinet de la Reine. » L'artiste avait alors quarante ans, l'âge où un peintre, suivant les habitudes de l'époque, pouvait commencer à se faire connaître et sortir du rang. Louis XV lui fit peindre ses

chiens et ses chasses, et Marie Leczinska ne cessa guère de l'employer. Lorsqu'il eut la commande des dessus de porte de l'appartement du Dauphin, qu'il tira de ses compositions sur les Fables de La Fontaine, le prince lui demanda pour son cabinet un tableau champêtre dont il « dicta » le sujet et rit faire l'esquisse devant lui. L'aimable toile de la Ferme, peut-être à cause de cette collaboration de son fils, plut assez à la Reine pour qu'elle la voulût copier elle-même. Sa copie, fort retouchée par une habile main, a été fièrement signée : Mairie Reine de France fecit i jS3. Un cadre somptueux et singulier, surchargé de sculptures, feuillages, oiseaux, serpents, et qui ne coûta pas moins de soixante louis, fut exécuté par les soins du président Hénault, Marie ayant désiré offrir l'œuvre au Roi.

Son travail le plus considérable fut la décoration d'un de ses petits cabinets de Versailles, le « Cabinet des Chinois », qu'ornait une quantité de porcelaines de Chine et du Japon, et de très beaux meubles de laque. Les panneaux, où elle peignit des Jésuites et des Chinois, furent légués par son testament à la comtesse de Noailles, sa dernière dame d'honneur, plus tard duchesse de Mouchy, et sont aujourd'hui au château de Mouchy. Les Noailles regrettèrent quelque peu l'admiration qu'ils avaient prodiguée de son vivant au talent de leur Reine, car ils évaluèrent

à dix mille livres la dépense du pavillon qu'ils devaient ajouter à leur hôtel de Paris, pour placer dignement des peintures dont le seul mérite, disaient-ils, était l'origine. M. de Marigny leur fit donner en dédommagement les boiseries, les glaces et les meubles qui garnissaient la pièce, et la dame d'honneur put rétablir chez elle, dans l'état où elle l'avait vu à Versailles, le « Cabinet des Chinois ». Elle eut soin, paraît-il, de mentionner dans l'inscription, avec la donation de la Reine, « l'innocent mensonge de cette bonne princesse ».

On peut croire, en effet, que Marie Leczinska se faisait aider pour ses œuvres d'art, plus encore que Stanislas pour ses traités de morale. Il y avait un peintre de profession attaché au pinceau royal et qui ne le laissait point s'égarer. Il faisait le paysage des pieux sujets que la Reine destinait à ses amis, traçait au crayon les personnages et peignait même les figures et les chairs; elle se réservait les draperies et les petits accessoires. Chaque matin, elle travaillait dans son « laboratoire », sous les yeux du maître qui préparait sa palette, garnissait son pinceau, lui indiquait point par point où il fallait poser la couleur. Elle avouait, d'ailleurs, de la meilleure grâce du monde, le rôle de celui qu'elle nommait ellemême son « teinturier », toute fière de pouvoir dire quelquefois qu'il n'avait pas tout fait. Elle

annonçait en ces termes un tableau de sainteté à son président : « Geneviève est vernie aujourd'hui et part demain pour vous aller trouver. Ayez attention de lire ce qui est écrit sur l'arbre. Je suis bien aise de vous dire que mon teinturier n'y a que très peu de part et que tout est presque de ma main, la figure surtout, ciel, lointain et l'ovale. » Elle se faisait sans doute illusion, même pour sa Sainte Geneviève, mais n'avait pas tort de penser que le vrai mérite de ces ouvrages était que l'amitié y eût travaillé.

L'amitié tient une grande place dans la vie de Marie Leczinska et la repose des charges de la représentation royale, qu'elle supporte si fidèlement. La femme mérite d'être accompagnée dans son intérieur. Dans ses « petits cabinets » décorés de sculptures par Verberckt, de vernis par Martin, et si différents par leur usage de ceux de son mari, elle s'entoure de ces objets d'art délicat dont la mode du siècle multiplie la charmante inutilité; elle réunit autour d'elle ses souvenirs préférés, ceux de Stanislas et de la Pologne; elle y colorie des estampes religieuses, y imprime de petites images à distribuer ou des pensées édifiantes. Ses guéridons de palissandre sont toujours chargés de broderies pour les églises et de vêtements pour les pauvres gens. Mais c'est surtout l'asile de l'intimité et le sanctuaire de la causerie. Le plus doux plaisir de la Reine, celui dont elle ne se

prive que par mortification héroïque, c'est la libre conversation, dans un cercle aimable et spirituel, où l'étiquette disparaît devant une familiarité du meilleur ton.

Son petit salon réunit parfois une élite de gens d'esprit qui en célèbrent le bon accueil. On y voit le président Hénault, voué à l'étude par ses fonctions et à la société par ses goûts, qui porte sur son visage large et souriant les qualités pour lesquelles la Cour et la Ville le recherchent. Les soupers qu'il donne sont fameux et l'on soupe chez la marquise du Deffand pour l'y rencontrer. On apprécie la solidité de son commerce et les grâces de sa conversation. Jurisconsulte et historien, il est aussi « l'homme du monde qui sait le plus dans tous les genres, au moins dans les genres agréables et utiles à la société »; il a « le talent de paraître s'occuper avec plaisir, et même avec passion, de ce qu'il sait plaire à ses amis », et se fait pardonner son érudition par sa galanterie, ses petits vers et son zèle à rendre service. Impétueux dans ses disputes toujours courtoises et dans ses admirations vite calmées, « on voudrait, écrit une de ses amies, que son empressement pour plaire fût moins général et plus soumis à son discernement)).

M. de Maurepas cherche moins à plaire qu'il n'y réussit. Parlant beaucoup, décidé surtout, il traite légèrement les grands objets et scrieu-

sèment les bagatelles. Rien ne sert mieux un gentilhomme auprès des femmes et des princes. Maigre et noble dans sa haute taille, avec son teint pâle et son menton pointu, il a la verve gaie, quoique rarement bienveillante. Il ose apporter chez la Reine l'énorme médisance du temps, car il excelle à ce jeu de faire oublier que l'homme qu'on déchire est « le prochain ». Il est le courtisan le mieux informé des nouvelles et le plus habile à y broder, avec toutes les délicatesses de la langue, le détail piquant qui les embellit et les défigure. Il a tout vu, tout lu, tout su et de tout s'est moqué. C'est un esprit fort sans consistance, de ceux qui deviennent dévots avec le temps, aussi roué que son grand ennemi Richelieu, mais frivole jusque dans son libertinage secret et ses parties de débauche. Rompu aux choses de la politique, qu'il a abordée tout jeune et comme par droit de naissance, installé dans le ministère à vingt ans, doyen du Conseil à trente-cinq, il est capable et presque incomparable dans toutes les petites choses du gouvernement. Il ignore ce qu'est un échec d'ambition; il est arrivé à se faire craindre et même à se faire aimer, et l'on admire en lui un optimisme que rien n'ébranle et que l'amour, murmure-t-on, ne dérange point.

Officier de belle prestance, écrivain coquet, aussi goûté des cabinets de Versailles que de la cour de Lunéville, dont il sera un jour l'ornement,

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le comte de Tressan a été introduit auprès de la Reine par « la sainte duchesse », Mme de Villars. Elles s'amusent l'une et l'autre à lui faire rimer des cantiques et des traductions de psaumes, en expiation de profanes poésies, que leur dévotion ne les empêche pas de savourer. La haute piété ne sied guère au beau lieutenant des gardes du corps; il écoute avec respect les sermons qu'on lui fait chez la Reine, mais n'en va, dit-il, que « son petit train ». Comme les sociétés du temps ont la manie des surnoms, celui de « Petit Train » lui est resté. Ses hardiesses de langage n'offensent jamais le bon ton et, s'il tient un propos risqué, l'état militaire vaut au coupable des trésors d'indulgence. Ainsi ce favori des belles comme des moins belles partage son aimable vie entre la Cour et l'armée; il y brille également par des qualités différentes et ses lettres, ingénieusement tournées et lancées à bonne adresse, montrent qu'il possède, entre tous ses talents, celui de ne se laisser jamais oublier.

Un simple écrivain a été accueilli par Marie Leczinska dans une intimité égale et, pour le rapprocher d'elle, elle l'a fait nommer son « lecteur ». C'est que le sieur Paradis de Moncrif, qu'accompagne sa petite gloire un peu ridicule d'historien des Chats, d' « historiogriffe », suivant un mot du temps, est aussi et surtout le théoricien du Moyen de plaire. Personne n'a plus d'autorité

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que lui pour mettre en leçons cet art particulier, où la nature l'a préparé à passer maître. Fils d'un secrétaire du Roi, qui a « manqué », comme on dit, et laissé ses enfants dans la misère, Moncrif a fait oublier ces fâcheuses origines, s'est élevé du grimoire à la bourgeoisie, puis aux gens de condition et aux princes. Partout il s'est rendu indispensable, et, chez la Reine, où son coin de salon est marqué, on l'appelle « le Fauteuil ». Très soigné de sa fine personne, ayant toujours la perruque la mieux arrangée et la mieux poudrée, il fait métier d'écrire dans la matinée et voit du monde le reste du jour. C'est un philosophe parfaitement agréable à fréquenter et à nourrir, de ceux à qui l'on paierait pension pour les avoir de compagnie, à la ville où à la campagne, et sans lesquels un cercle du temps, même à Versailles, serait incomplet. Au reste, circonspect et doux, toujours de votre avis, y ajoutant même, « vous ne lui feriez pas dire du mal de la lune, de peur de s'attirer des affaires » et de compromettre sa délicieuse carrière d'académicien complaisant et choyé.

Maurepas, Hénault, Tressan, Moncrif font tous profession d'esprit et sont jugés supérieurs en ce siècle où l'art de la conversation est le premier. Les autres familiers de la Reine ont moins d'éclat, mais ne lui sont pas moins attachés. En

octobre 1742, elle perd le fidèle Nangis, son chevalier d'honneur, qui l'entourait d'un culte passionné et des fadeurs d'un sentiment auquel, tout vieux qu'il fût, elle ne se montrait point insensible. C'étaient les façons de l'ancienne Cour, celles qui avaient valu au maréchal, au temps jadis, les bonnes grâces de la duchesse de Bourgogne. La Reine sentait, sous les galanteries un peu surannées, une affection profonde et sûre, et sa mort a été pour elle le plus grand deuil d'amitié qu'ait porté son cœur. Pendant des mois, elle n'a pu parler de lui sans pleurer, et elle a cessé d'habiter certaines pièces de son intérieur, parce qu'on voyait de là « les fenêtres du pauvre Nangis ». Elle s'est attachée aux Broglie, en souvenir du défunt qui les aimait ; et, comme l'abbé de Broglie est venu à la Cour pour soutenir les intérêts de son frère le maréchal, c'est lui qu'on voit longtemps, chaque soir sur les dix heures, donner la main à la Reine pour la conduire chez Mme de Villars et, vers minuit, pour la ramener.

Plus tard, c'est chez la duchesse de Luynes que Sa Majesté passe le plus souvent ses soirées. Son intimité est ici singulièrement étroite : elle y soupe, en un an, cent quatre-vingt-dix-huit fois; elle y joue ses éternelles parties de cavagnole, où l'excellent bailli de Saint-Simon se dévoue pour lui tenir tête; elle y cause surtout, à cœur ouvert.

avec ceux qu'elle appelle « ses honnêtes gens », le duc de Luynes, le cardinal et cette fidèle dame d'honneur, qui n'avait point été nommée de son choix et qui est devenue pour sa maîtresse, d'abord en défiance, l'amie indispensable. La duchesse de Lu}mes est sensible à l'amitié, généreuse, discrète, de jugement droit : elle ne connaît aucune passion trop vive, mais toutes les passions douces, qui font le charme d'une vie et le bonheur d'un entourage. Si elle s'avoue très attachée par goût à la Cour, à la représentation et aux honneurs de la grande charge qu'elle remplit, elle est incapable d'y rien sacrifier de sa dignité et de sa noble franchise. La Reine et la première dame de sa maison sont donc nées pour s'entendre en beaucoup de choses, et cette affection simple et cordiale, que montrent les lettres de l'une et de l'autre, vient de l'accord de leurs caractères. Mme de Luynes toutefois est étrangère à la médisance, qui la blesse, et à l'ironie, qu'elle ne comprend point, tandis que la Reine, d'esprit plus alerte et plus malicieux, est assez capable de pratiquer ces défauts pour en goûter ensuite le repentir.

La grande politique serait apportée chez la

Reine, si elle ne s'en défendait prudemment, par

un homme en qui elle a pleine confiance. Le

comte d'Argenson, dont son frère aîné, le marquis,

envie si longtemps l'heureuse carrière, dirige ce grand département de la Guerre, qui dispose de l'élévation ou de la ruine de la noblesse. Esprit froid et résolu, attaché à son métier de ministre et le faisant bien, M. d'Argenson passe pour un habile homme, qui n'oblige qu'à bon escient et pourvoit à sa sûreté propre en s'occupant du bien de l'Etat. On le voit pourtant fort désintéressé dans son dévouement pour la Reine, qui ne peut servir à rien, ni à personne. Celle-ci l'attire chez elle, le retient pendant des heures, l'appelle « Cadet » : « Vous êtes charmant, charmant, charmant, lui écrit-elle un jour. Si l'on mettait les saints dans le calendrier de leur vivant, je serais ravie d'y voir saint Cadet. » Cette affection vient de loin : on n'a jamais oublié que M. d'Argenson a parlé à la Cour, le premier, de l'humble jeune fille de Wissembourg, qu'il avait vue à son retour d'une mission conjugale remplie à Bade pour le compte de la maison d'Orléans. Les souvenirs de ce temps-là sont les plus chers à la femme qui vieillit et ceux auxquels elle revient le plus volontiers.

En même temps que le comte d'Argenson, Fleury, dont ce fut un des derniers actes, a fait entrer au Conseil le cardinal de Tencin ; c'est aussi un fidèle du salon de Marie Leczinska, chez qui son habit et son brillant esprit lui assurent des égards particuliers et un bon auditoire. Sans doute

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elle ignore, ou veut ignorer, les bruits fâcheux qui courent sur ce prélat, dont une sœur plus qu'intrigante a fait la carrière et qui, même en un temps où l'on n'est pas exigeant sur ce chapitre, montre vraiment peu de piété pour un homme d'église. La Reine n'aime point qu'on parle légèrement de ces soutanes légères; mais elle se sent plus à l'aise avec les bons évêques des provinces, qui ont l'habitude de la résidence et qui ne viennent à la Cour que pour les vrais intérêts de leur diocèse. Ce sont ceux vers lesquels se tournent sa confiance et son cœur, parmi ce clergé de France, si mal gouverné, qui compte encore cependant un certain nombre de pasteurs selon l'Evangile.

Il en est un surtout qu'elle met tous ses soins à retenir à Compiègne pendant les voyages, c'est l'évêque d'Amiens, vieillard tout de charité et de dévouement, un peu lassé par l'âge, fort gauche dans l'habit court qui est d'étiquette auprès du Roi, mais sachant dire sans embarras les vérités fortes. La Reine aime cette franchise apostolique et l'encourage. Il ose censurer devant la famille royale ce qu'il y a de choquant autour d'elle dans certains usages de religion et dans les habitudes du clergé courtisan : « Je crois, mon vénérable, lui dit un jour la Reine, que vous devez voir dans notre Cour bien des abus qui échappent à nos yeux profanes. — Celui qui me frappe le plus, répond le prélat, c'est de m'y voir moi-même

goûtant la consolation auprès de Votre Majesté, au lieu d'être occupé à la répandre parmi mes pauvres diocésains. — Et l'habit court? reprend M. le Dauphin. Croyez-vous que M. d'Amiens ne Tait pas sur le cœur? — Il est vrai, Monseigneur, dit celui-ci, que j'ai sur le cœur et que je trouve bien indigeste que l'on nous fasse déposer, de par le Roi, l'habit que nous portons de par Dieu. » L'estime que Louis XV a pour ce saint homme va jusqu'au respect. Quand celui-ci prend congé, le Roi se recommande à ses prières : « Sire, lui dit un jour l'évêque, je prie tous les jours pour Votre Majesté ; et c'est du fond de mon cœur, que je demande à Dieu pour Elle une grâce que je voudrais obtenir au prix de tout mon sang. — Continuez de la demander », répond le Roi, qui comprend sans peine de quelle grâce il est question.

S'il y a une vie secrète du Roi, il y a aussi une vie secrète de la Reine. Peu de personnes la connaissent, et ceux qu'elle choisit pour ministres de ses charités ignorent souvent la source du bien qu'ils ont mission de transmettre. Les faits très nombreux qu'ensevelit dans l'ombre l'humilité de la Reine seront plus tard révélés par des récits édifiants. Il n'est pas possible de les passer sous silence, car toute la seconde partie de sa vie en est expliquée. A mesure que le mariage a

pour elle moins de joies et la maternité moins de charges, Marie Leczinska s'adonne davantage à la piété, et cette piété soutient en elle une vertu qui lui fournit désormais ses occupations principales. Attachée comme elle l'est à la dévotion au Sacré- Cœur de Jésus, qui naît à peine et qu'elle contribue à propager, elle semble puiser, dans cette forme surnaturelle de l'amour, des forces nouvelles de dévouement envers ces membres souffrants de Jésus que sont les pauvres. C'est peu pour elle de les secourir; eHe les aime, et d'une tendresse fraternelle. Quelle que soit l'origine de cette inclination de son âme, on peut dire qu'il n'est guère de princesses qui se soient rapprochées autant qu'elle de la souffrance des humbles gens et autant mêlées à la vie de leurs sujets malheureux.

La Reine contribue à toutes les fondations charitables de l'époque. Elle aide le curé de Saint- Sulpice, M. Languet, à créer la maison de l'Enfant- Jésus, où sont élevées les jeunes filles pauvres et où des milliers de femmes trouvent, dans le travail qu'on leur procure, une ressource toujours assurée contre la misère. Elle soutient les œuvres des filles de Saint Vincent de Paul, et c'est par celles-ci le plus souvent que se répandent dans les quartiers misérables de Paris et les affreux hôpitaux du temps les aumônes recueillies au milieu des splendeurs de Versailles. La Reine donne pour les maisons de charité, pour les hospices,

pour les officiers et les nobles indigents ; elle délivre les prisonniers pour dettes, qui sont presque toujours innocents; elle envoie des provisions aux couvents dénués et aux familles chargées d'enfants, dont elle fait rechercher les besoins secrets. Comme elle a le goût du détail, il y a. dans son propre appartement, un dépôt de nippes, comprenant tout ce qui est nécessaire au pauvre, depuis les langes du berceau jusqu'au linceul de la sépulture; elle en surveille elle-même la distribution et le renouvelle en partie de ses mains, suivant l'habitude de sa jeunesse accoutumée aux ouvrages utiles et rudes aussi bien qu'aux délicatesses de la broderie.

Elle use de son autorité et de son exemple pour rappeler à la Cour les devoirs qu'il est le plus facile d'y oublier. Elle tient chez elle de véritables assemblées de charité, où les curés et les vicaires prennent la parole pour leurs œuvres, où les quêtes faites par elle ne peuvent manquer d'être fructueuses. Elle s'assujettit à voir elle-même, autant qu'elle le peut, les malheureux qu'elle veut soulager, à les écouter, à leur répondre. On l'entend se plaindre de l'importunité des quémandeurs courtisans, jamais de celle des pauvres. Dans ses visites aux églises ou aux communautés, dans ses promenades même, les gardes qui font faire place ont ordre de les laisser approcher toujours. Les loques et les béquilles se pressent

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autour du carrosse doré, et M. de Nangis les nomme, en plaisantant. « le régiment de la Reine ».

Ses ressources sont cependant plus limitées que la bonté de son cœur. Tout ce qu'elle donne est pris sur ses revenus personnels, qu'elle ne demande jamais d'augmenter; deux fois seulement, le Roi ayant appris que ses dettes atteignent un chiffre élevé, les paye sur sa cassette. Il arrive cependant à Marie, pour répondre à de pressantes nécessités, de mettre à contribution son fils et ses filles, et de les réduire « à leur dernier sou ».

Le Dauphin est placé ainsi, dès son enfance, en face des réalités cruelles qu'on cache d'ordinaire aux princes et qui achèvent d'ennoblir son caractère. L'admiration qu'il a pour sa mère ne saurait être partagée par leur entourage, qui devine peu de chose de la bienfaisance exercée par eux. Les courtisans, qui voudraient arracher à la Reine des profusions à leur profit, se plaignent de la voir fort réservée sur ce point. Son grand courage peut-être est d'accepter autour d'elle des visages mécontents et la réputation de n'être pas généreuse.

Chaque aumône lui coûte une privation, et ses aumônes sont infinies. Elle calcule le prix d'une robe qui lui plaît et y renonce, en disant : « C'est trop cher; j'ai assez de robes, quand nos pauvres manquent de chemises. » Quoiqu'elle aime avec

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passion les bijoux, les porcelaines, les raretés, elle se prive d'en acheter, et il lui arrive de vendre celles auxquelles elle tient le plus. Elle se met en garde contre l'achat immédiat de l'objet désiré. Les marchands qui tiennent leurs étalages dans les saleries et les escaliers de Versailles savent ses goûts et le moyen de la faire s'arrêter au passage ; mais elle s'est donné pour loi de renvoyer au lendemain l'acquisition qui l'a tentée, et le lendemain l'amour des pauvres l'a emporté sur celui des bijoux. Un jour qu'on lui en proposait un tout à fait à sa convenance, mais d'assez grand prix : « Il me plairait assez, dit-elle, mais, pour en bien juger, il faudrait mes yeux de demain. » Elle n'y pense plus, quand le bijoutier se présente à sa porte, demandant à parler à Sa Majesté : « Oh ! à coup sûr, répond la Reine, ce n'est point à ma majesté qu'il en veut, ce n'est qu'à ma fantaisie; vous lui direz qu'elle est partie. »

De tels propos et de tels actes sont naturels chez Marie Leczinska; ils viennent de l'idée qu'elle se forme de ses obligations et de la ferme volonté qu'elle a de ne manquer à aucune. Cette vie charitable de reine n'a point, sans doute, le piquant des aventures d'une favorite; mais elle profite mieux à la nation et fait plus d'honneur à la royauté.

Si la charité offrait à la reine Marie des devoirs

inépuisables et de véritables consolations, le mariage n'avait plus pour elle que des tristesses. Il lui était permis de penser qu'elle avait goûté un plus long bonheur conjugal que la plupart des femmes, mais l'espoir lui semblait interdit de le voir revivre. L'expérience nouvelle que le Roi faisait de l'adultère paraissait définitive. Cette Mme de la Tournelle, devenue duchesse de Châteauroux, était tout autrement établie à la Cour que ne l'avaient été ses sœurs. Dame du palais de la Reine, duchesse à brevet, comblée de pensions et riche d'amis, sa situation se trouvait inattaquable. Aussi jamais pouvoir ne fut plus affiché; jamais favorite royale ne montra, après plus de volonté dans la conquête, plus de sécurité dans la possession. Découragée d'une lutte impuissante, qui lui avait si mal réussi, la Reine s'effaçait et affectait de se désintéresser de ces amours. Elle ne voulait rien connaître des colères que suscitaient, dans l'opinion, le choix fait par le Roi, le ton hautain de la maîtresse et la croyance générale que l'intrigue et la faveur par les femmes allaient dominer le gouvernement.

Les chansons irritées et les noë'ls impit03rables n'apportaient dans les cabinets de la Reine que leurs couplets les moins insolents : elle eût rougi d'en entendre d'autres. Elle restait à la place où le Roi la reléguait, remplissant ainsi la seule obligation conjugale qu'il lui laissât, celle de la parfaite

obéissance. Une seule fois un autre devoir l'appela, et l'épouse aussitôt, dans l'émoi de circonstances imprévues et graves, réclama son rôle et le prit.

Au printemps de 1744, la guerre recommençant avec l'Empereur, le bruit se répandit que Louis XV songeait à reprendre les traditions de sa race et à se mettre à la tête de ses soldats. Trois armées entraient en campagne, et une quatrième se formait, sous les ordres du comte Maurice de Saxe, qui venait d'être fait maréchal de France. Elle devait couvrir celle du maréchal de Noailles, destinée à opérer en Flandre et où le Roi était attendu. D'où venait sa décision? Suivait-elle une belle résolution de Mme de Chàteauroux, qui souhaitait un amant digne d'elle et souffrait avec peine qu'on l'accusât d'amollir le Roi? Louis XV obéissait-il à la fois au vaillant caprice de la favorite et aux secrets reproches de sa conscience? Il s'était, en tout cas, trop avancé pour renoncer à un projet qu'acclamaient déjà l'armée et la France entière. Tout le monde autour de lui l'y poussait, depuis le vieux Noailles, qui voulait, avant de mourir, avoir combattu sous les yeux de son maître, jusqu'à Maurepas, qui se flattait de garder seul, en campagne, l'oreille du Roi, d'éloigner de lui Mme de Chàteauroux et de la faire oublier.

La Reine aussi le désirait, et plus passionnément que personne, autant pour l'honneur du

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Roi que pour les secrètes espérances que M. de Maurepas, son conseiller d'alors, lui laissait entrevoir ; mais, seule peut-être, elle n'osait en parler à Louis XV ni même y faire allusion. Depuis longtemps elle ne savait plus prononcer devant lui que les paroles les plus banales et, si elle avait à lui demander la moindre grâce, elle le faisait par lettre, jamais de vive voix. Cet état singulier des rapports du Roi et de la Reine n'est marqué nulle part mieux que dans ce récit de Luynes : « La Reine vint après souper et, se trouvant entre Mme de Luynes et moi, la conversation tomba sur le départ du Roi, qui occupe tout le monde. Je pris la liberté de lui demander si elle ne désirerait pas d'aller sur la frontière; elle me dit qu'elle le souhaitait extrêmement. J'ajoutai : « Cela étant, madame, pourquoi Votre Majesté « ne le dit-elle pas au Roi? » Elle me parut embarrassée d'avoir à parler au Roi, et croire en même temps que le Roi, de son côté, serait embarrassé de l'écouter et encore plus de lui répondre. Enfin elle ne trouva point d'autre expédient que de le lui écrire. C'était pendant le voyage de Choisy. Nous crûmes, Mme de Luynes et moi, qu'elle prendrait ce temps pour envoyer sa lettre; mais elle nous répondit toujours que cela ferait une nouvelle de voir arriver une lettre d'elle à Choisy, qu'elle aimait mieux écrire quand le Roi serait ici ; qu'elle était dans cet usage ; que,

quoiqu'elle vît le Roi presque tous les matins à son petit lever, il y avait toujours tant de monde qu'elle ne pouvait lui parler en particulier. Jeudi matin effectivement, après avoir été quelque temps chez le Roi et étant au moment de s'en aller, elle lui remit elle-même sa lettre, mais avec beaucoup d'embarras, et s'en alla immédiatement après. Je n'ai point vu cette lettre, mais j'ai ouï dire qu'elle lui offrait de le suivre sur la frontière, de quelle manière il voudrait, et qu'elle ne lui demandait point de réponse. Vraisemblablement ce dernier article sera le seul qui lui sera accordé ! » Plusieurs jours se passent en préparatifs, sans que le départ soit déclaré publiquement. Les gentilshommes qui souhaitent de suivre le Roi lui demandent une permission, qu'il accorde ou qu'il refuse ; le détachement de la Bouche qui doit marcher est désigné, ainsi que les officiers des Gardes du corps qui resteront à Versailles. Les compagnies de la Maison du Roi, gendarmes, chevaulégers et mousquetaires, commencent à partir les uns après les autres; le guet du Roi et les Cent- Suisses s'y préparent. Le ier mai, le Roi soupe au grand couvert avec une affluence exceptionnelle; il n'est question du voyage ni avant ni après. Il entre chez la Reine au sortir de table, comme à l'ordinaire, y fait un petit quart d'heure de conversation indifférente et sort sans avoir parlé de rien, reconduit par la duchesse de Luynes, qui se

hasarde à lui dire qu'elle fait des vœux pour sa santé et pour sa gloire. Il rentre chez lui, donne l'ordre pour son coucher à une heure et demie, et envoie quérir le Dauphin. Il l'entretient d'un ton ému, que le jeune homme ne lui connaît point, et le congédie pour écrire. Au coucher, il ne fait que changer d'habit et rentre dans son cabinet, où l'attend son premier aumônier, qui le mène prier quelques instants à la chapelle. A trois heures, il monte en carrosse, avec les torches, aux degrés de la cour de Marbre. Le matin venu, la Cour apprend qu'il est parti.

Des lettres de sa main sont portées à la Reine, à Madame et à Mme de Ventadour. La première répond à la prière déjà ancienne qu'il a reçue; mais quelle réponse brève et glacée ! Il est bien fâché, dit-il, que les circonstances ne lui permettent pas de faire avancer la Reine sur la frontière, à cause de la trop grande dépense ; il compte qu'elle demeurera à Versailles et qu'elle fera de Trianon tel usage qu'elle jugera à propos. Dans la lettre à Madame, il y a plus de tendresse et la promesse d'écrire alternativement à chacun de ses enfants. Mais c'est la bonne « Maman Ventadour » qui montre le billet le plus joli : « Ma chère maman, j'ai remis à mon départ, pour vous l'adoucir de mon mieux, à vous apprendre que c'est avec grand plaisir que je vous accorde ce que vous me demandez pour votre petite-fille, la

duchesse de Mazarin (il s'agit d'une pension de deux mille éeus). Priez Dieu, maman, pour la prospérité de mes armes et pour ma gloire personnelle. J'emporte à l'armée toute la volonté possible que le Dieu des armées m'éclaire, me soutienne et bénisse mes bonnes intentions. Adieu, maman ; j'espère vous retrouver en aussi bonne santé que je vous laisse, et je vous embrasse du fond du cœur. » Marie donnerait volontiers son château de Trianon et sans doute même sa couronne, pour recevoir une lettre sur ce ton d'affection, au début d'un voyage aussi lointain, aussi dangereux, et où elle a vainement rêvé d'être admise.

D'autres iront, qu'elle n'a pas prévues et dont le départ sera pour elle la plus cruelle blessure. Les premiers jours, en attendant les prières des Quarante-Heures ordonnées par le Roi, elle se prive de musique et de concerts; elle fait chanter à sa messe le Domine salvum fac Regem qu'elle récite toujours de toute son âme; elle écrit au Roi, voulant être dirigée par lui dans cette situation inattendue, et se sentant plus à l'aise avec lui parce qu'il est loin. Mme de Châteauroux et sa sœur, la duchesse de Lauraguais, sont retirées à Plaisance, chez Pâris-Duverney, et ne semblent ni affligées ni inquiètes. Mais le bon peuple est convaincu que le Roi reviendra à la Reine et que

le viril métier qu'il va faire le guérira de sa passion. Puisqu'il a pu quitter sa maîtresse, pourquoi ne se confesserait-il pas à la Pentecôte? Dès à présent, son caractère semble transformé et sa popularité s'accroît des nouvelles envoyées de Lille : « Le Roi, écrit le marquis d'Argenson, fait merveille à l'armée; il s'applique, il se donne de grands mouvements pour savoir et pour connaître; il parle à tout le monde. La joie est grande parmi les troupes et les peuples en Flandre. Aurions-nous un Roi? » L'illusion sera de durée courte. Trois jours après le départ, les mieux informés des courtisans savent qu'à Lille M. de Boufflers a fait, à tout hasard, accommoder des maisons qui percent dans l'hôtel du Gouvernement, où demeure le Roi, et qu'on y compte voir bientôt certaines dames.

C'est M. de Richelieu qui les veut et a besoin d'elles. Le Roi subit déjà des influences qu'il redoute. Le duc est à même de les observer, grâce à la place de Premier gentilhomme de la Chambre , qu'il vient d'obtenir et qui le rapproche plus que jamais du Roi. Il voit le maréchal de Noailles s'emparer peu à peu de lui, à propos des affaires militaires. Les princes venus à l'armée, les grands officiers de la Couronne, les prélats surtout, qui sont du parti de Maurepas et de la Reine, font au souverain sorti de ses habitudes une compagnie qui peut finir par lui plaire. La prise de Menin,

première opération de guerre à laquelle il assiste, a paru l'intéresser. La gloire qu'on lui promet, avec l'affection de ses peuples, ne pourrait-elle le détacher de l'amour? Le nom de la Reine, partout prononcé respectueusement ou acclamé avec le sien, ne lui donnerait-il pas la pensée d'un rapprochement qu'il voit désiré de tous ses sujets.

Richelieu n'ignore point que le Roi a quitté Versailles avec l'intention sincère de ne pas appeler sa maîtresse. Mais il sait aussi mieux que personne combien les tentations le trouvent faible, quand elles sont directes et connues, et comme il penche à certaines rechutes. Le Premier gentilhomme invente d'abord de faire venir à Lille la duchesse de Chartres, sous le prétexte que son jeune mari est tombé de cheval; c'est la princesse de Conti, sa belle-mère, acquise par intérêt à Mme de Châteauroux, qui l'a obligée à cette démarche un peu singulière et s'est offerte à l'accompagner. Chaque princesse a amené sa dame d'honneur, que d'autres vont suivre. Un mois s'est à peine écoulé qu'une cour féminine est commencée à l'armée. Les apparences sont désormais sauves. Mme de Châteauroux, qui finissait par s'inquiéter et dont l'impatience était à bout, peut narguer les quolibets des régiments et les refrains gouailleurs du populaire; rien ne l'empêche plus d'accourir avec sa sœur auprès du Roi, qui ne lui en tiendra pas rigueur.

Les deux duchesses n'ont pas voulu partir sans avoir paru une fois à Versailles pour faire leur cour à la Reine. Arrivées pendant le jeu, elles se sont assises assez loin de Sa Majesté; mais celleci, les ayant vues, les a invitées à souper avec elle, et leur a parlé pendant le repas avec un aussi parfait naturel qu'aux autres dames. Tous savent le prochain départ, que la Reine feint d'ignorer et dont les voyageuses ne disent mot. La grosse Lauraguais ne se trouble de rien ; mais Mme de Chàteauroux a un air visiblement embarrassé qui contraste avec l'aisance de la Reine. Une fois de plus, Marie Leczinska s'est tirée à son honneur d'une situation délicate et a traversé avec dignité une heure difficile. Le lendemain, sa patience est à bout, et, lorsque Mme de Modène fait demander à son tour à prendre congé pour aller en Flandre : « Cela ne me fait rien, dit la Reine brusquement. Qu'elle fasse son sot voyage comme il lui plaira ! »

Cependant on apprend de Lille que les dames y sont d'abord assez discrètement reçues. Ce n'est point le triomphe de Mme de Montespan, aux mêmes lieux, lorsqu'elle accompagnait Louis XIV victorieux à travers les Flandres conquises. Mme de Chàteauroux, qui en a souhaité un semblable, doit, pour satisfaire son orgueil, se contenter des soupers des cabinets, qui ont recommencé comme à Versailles. Mais cette vie efféminée, au milieu

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de troupes en campagne, fait perdre à Louis XV le mérite de sa présence. L'officier rit et le soldat chansonne. On lui sait peu de gré d'aller lui-même faire le siège d'Ypres et prendre la place en neuf jours. Les dames se sont avancées jusqu'à Poperinghe pour suivre les brillantes opérations, et la maîtresse écrit à Richelieu, toujours hantée par son rêve : « Savez-vous bien qu'il n'y a rien de si glorieux, ni de si flatteur pour le Roi, et que son bisaïeul, tout grand qu'il était, n'en a jamais fait autant! » Presque aussitôt, Sa Majesté et l'armée de Noailles, laissant en Flandre le maréchal Maurice, se dirigent vers l'Alsace où les Impériaux arrivés en nombre mettent en danger le duc d'Harcourt et le maréchal de Coigny.

Metz est choisi comme lieu de séjour, le Roi y devant attendre l'heure d'attaquer Fribourg, dont il veut conduire le siège en personne. Il s'installe à l'hôtel du Gouvernement ; mais Mme de Châteauroux exige la communication de cet hôtel avec la maison du Premier président, où elle loge, et une galerie en planches, bâtie sur la rue, étale aux yeux de la cité lorraine, avec la prétention de le dissimuler, le scandale croissant des amours royales.

La Reine sait les nouvelles de la guerre par les courriers réguliers que lui adresse le comte d'Argenson. Le Roi lui écrit parfois lui-même,

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