‹ Louis XV et Marie LeczniskaChapitre 8 sur 29 · LE ROI LOUIS XV · texte numérisé non relu

LE ROI LOUIS XV

ainsi qu'à ses enfants. Aux grands jours de prises de ville, il envoie un page qui se présente à elle l'épée au côté et reçoit, en échange du noble message, une boîte ou une montre d'or. Elle est ainsi tenue au courant des faits d'armes, des blessés et des morts de distinction, des promotions militaires, ce qui fournit à ses dames des sujets de conversation plus relevés qu'à l'ordinaire.

Plusieurs de ses journées se passent à son Trianon, où elle dîne avec sa suite, entend de la musique et se fait rouler en chaise par des Suisses dans les bosquets de Le Nôtre. Elle accueille à Meudon la reine sa mère, qui vient y chercher refuge, le passage du Rhin par le prince Charles de Lorraine ayant inquiété pour la sécurité de la cour de Lunéville. L'étiquette, le devoir et l'affection multiplient les distractions autour de la reine Marie. Les dames tiennent à honneur d'y être nombreuses; Mademoiselle vient exprès de Madrid pour lui faire sa cour, et la comtesse de Toulouse, qui n'entre pour rien dans l'intrigue Châteauroux, la prie à souper en son pavillon de Louveciennes. Elle soupe plus modestement à Sèvres, avec son amie très intime, la princesse d'Armagnac, collaboratrice habituelle de ses bonnes œuvres ignorées.

Sa plus agréable journée est à Dampierre, chez les Luynes, qui ont fait accommoder un apparte-

ment pour elle et savent la recevoir suivant ses goûts. Comme le Dauphin, pour la première fois, est du voyage, on lui fait visiter le château et le parc, on le mène en gondole voir l'île et jouer au cavagnole dans le pavillon; enfin, après le souper, il entend, dans l'orangerie arrangée pour la circonstance, une innocente comédie à laquelle assistent le curé et les religieuses du village. Le jeune homme, dans ce milieu affectueux et simple, se plaît mieux qu'au solennel Te Deum chanté à Paris pour la prise d'Ypres, où il a tenu la place du Roi. Ce qu'il souhaiterait le plus serait d'être à l'armée avec son père; son gouverneur, l'austère et religieux duc de Châtillon, l'entretient dans ces idées. Il ne peut s'empêcher de laisser voir son regret à la Reine : « Maman, lui dit-il un jour, ne soyez point fâchée que je sois affligé de rester avec vous. Je ne sais pourquoi le Roi m'a laissé; le petit de Montauban, qui est petit et faible, y est bien allé, et moi, qui suis grand et fort, j'aurais bien pu y aller. » L'année prochaine permettra au prince de montrer, à Fontenoy, sa jeune vaillance; celle-ci ne ménage au fils qu'une suite de déceptions.

Le 9 août au soir, arrivent des lettres de Metz, racontant que le Roi est malade et s'est alité la veille, avec la fièvre et le mal de tête. Chaque jour, désormais, la Reine reçoit un billet de

•d'Argenson et un bulletin de La Peyronie, qui •devient bientôt assez inquiétant. La fièvre maligne résiste aux saignées et aux remèdes. Les médecins ne se prononcent point, et l'écuyer ordinaire que la Reine envoie à Metz rapporte à Mme de Luynes quelques lignes de M. de Bouillon, grand chambellan, qui ne paraissent pas propres à rassurer. D'après des nouvelles particulières, le malade s'affaiblit tellement en peu de jours, que l'on parle sérieusement de le faire confesser et que l'évêque de Soissons, Fitz-James, qui célèbre la messe dans sa chambre, n'a pas craint de lui en dire un mot. Le Roi, jusqu'à présent, s'y refuse. Mme de Châteauroux et M. de Richelieu sont les seules personnes qui entrent auprès de lui, avec les domestiques intérieurs; ils lui persuadent que son état est sans gravité.

On a essayé, pour rester mieux en possession de son esprit, d'exclure de la chambre les princes et les grands officiers, et il a fallu que le comte de Clermont forçât la porte pour obtenir qu'ils puissent apercevoir Sa Majesté et lui adresser quelques paroles. Le Roi n'a point paru, d'ailleurs, être mécontent de cette affectueuse hardiesse, et l'ordre accoutumé a été rétabli. L'antichambre est maintenant le théâtre de scènes assez vives, où les partis se comptent et se défient. Les aides de camp du Roi, et parmi eux le duc d'Aumont, tiennent pour M. de Richelieu. Les

« dévots » ont à leur tête le duc de La Rochefoucauld, grand-maître de la garde-robe, et sont soutenus par l'opinion de la ville, qu'irrite la présence de la maîtresse. On escompte déjà l'entrée du confesseur, qui exigera son renvoi immédiat. Ce confesseur, le Père Pérusseau, jésuite, a eu avec Mme de Châteauroux, dans un cabinet à deux pas du lit, un entretien d'où elle est sortie désespérée. Il prétend n'avoir pas été trop dur; il ignore du reste, en fait, la nature des fautes ;du Roi et, par conséquent, ce qu'il aura à lui imposer après ses aveux; quant aux lois de l'Église, a-t-il dit, elles sont formelles sur le point des mœurs, et le viatique ne sera apporté au malade que lorsque sa concubine, s'il en a une, aura été éloignée de la ville. Ce départ, dont l'idée indigne la duchesse, n'aura lieu, sans nul doute, que sur l'ordre formel du Roi ; mais elle le connaît trop bien pour ne pas savoir qu'il n'hésitera point à le donner.

Pendant ces fiévreuses journées de Metz, dont les courtisans ne perdront jamais le souvenir, la reine Marie vit dans une prière constante, émue d'une inquiétude qu'augmente le souci de l'âme du Roi. C'est à ce moment que se révèlent, dans son cœur mis à nu par l'émotion, les sentiments d'amour qu'elle lui garde : « On peut croire, dit quelqu'un de son entourage, qu'elle ne l'aime plus autant; cependant, il n'est pas bien décidé qu'elle ne l'aime plus qu'elle ne le croit elle-même. » Sa

première pensée a été d'obtenir de se rendre auprès de lui. Ses billets très intimes au comte d'Argenson reviennent sans cesse sur ce grand désir : « Quoique vous soyez très exact à me donner des nouvelles du Roi, l'inquiétude où je suis me fait encore envoyer le courrier qui vous remettra cette lettre. Vous présenterez celle qui y est jointe et assurerez le Roi de la peine où je suis d'être éloignée de lui et de l'envie que j'ai de l'aller trouver. J'attendrai ses ordres avec soumission et impatience. Continuez à me mander comment il est. Ma pauvre tète s'en va. »

Elle dépêche à Metz son écuyer ordinaire, qui revient le 14 à midi, rapportant des détails plus rassurants, et elle écrit aussitôt à d'Argenson : « Saint-Cloud vient d'arriver, qui a mis un grand calme dans mon âme. Mais je vous avoue qu'il ne sera parfait que quand j'aurai des nouvelles de la nuit. Je les attends avec impatience, peur, espérance; enfin, tous les sentiments que mon tendre attachement pour lui m'impose. Je renvoie encore un courrier. J'en voudrais avoir à toutes minutes et j'insiste à demander, malgré le mieux dont Dieu soit loué à jamais, à y aller. Ne craignez pas de demander cette grâce pour moi. Tôt ou tard on rend justice aux honnêtes gens. Pour moi Dieu m'est témoin que je ne conçois qu'un seul désir; c'est toute ma consolation; c'est le plus beau et le plus vrai. Mandez-moi la volonté du

Roi. Je lui demande en grâce de m'accorder celle de l'aller voir. »

Le même soir, à neuf heures, des nouvelles graves furent apportées par un courrier de M. de Bouillon : « Il prit un tremblement à la Reine à l'ouverture de cette lettre; les larmes lui vinrent aux yeux et elle entra dans son cabinet. Mme de Luynes l'y suivit un moment après. M. le Dauphin et M. de Châtillon y arrivèrent. Personne ne savait le contenu de cette lettre et tout le monde était consterné. Au bout d'une demi-heure, la Reine sortit de son cabinet et s'en alla à la chapelle avec le Dauphin; elle y resta environ un quart d'heure ; elle ne se mit point dans sa niche, elle demeura sur la balustrade de la grande tribune, sans tapis. Comme la Reine sortait de la chapelle, Mesdames y arrivèrent; elles fondaient en larmes. La Reine revint chez elle dans le trouble et l'agitation ; on n'ouvrait point sa porte qu'elle ne crût que c'était un courrier. Elle nous lut la lettre de M. de Bouillon, qui, en effet, était effrayante : il marquait à la Reine que son respect et son attachement pour elle et le devoir de sa charge ne lui permettaient pas de lui laisser ignorer l'état où se trouvait le Roi ; que la nuit avait été fâcheuse, la matinée peu consolante (c'étaient les termes de sa lettre), que le Roi avait eu des agitations si violentes pendant la messe qu'il avait demandé aussitôt le Père Pérusseau, qu'il s'était

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confessé avec beaucoup d'édification et qu'il devait recevoir le viatique le soir. » Aucune mention n'était faite de Mme de Châteauroux; mais la Reine pouvait conclure sûrement que la favorite et sa sœur étaient dès à présent renvoyées de Metz. Sa place était maintenant auprès du Roi, qui sans doute allait lui-même l'appeler.

La nuit se passe à attendre. La Reine est dans son petit oratoire, à genoux devant le crucifix. Tout ce qui est à Versailles se rend dans l'appartement. Sur les onze heures, on annonce le courrier de M. d'Argenson. A ce mot, la Reine se précipite dans son cabinet, prend le paquet et le décachette de ses mains. Elle apprend que le Roi a été saigné au pied et qu'il trouve bon qu'elle s'avance jusqu'à Lunéville, M. le Dauphin et Mesdames jusqu'à Châlons. La Reine veut partir aussitôt. On a peine à lui faire comprendre que quelques heures sont nécessaires pour les préparatifs. Il faut plus de soixante chevaux au départ, et l'écuyer cavalcadour est déjà sur la route pour commander les relais, qui seront de quatre-vingts chevaux par poste. La Reine décide quelles dames l'accompagneront. Sauf deux qui sont grosses, toutes les dames de semaine le demandent, et Mme de Flavacourt elle-même, qui est de service, accourt de Paris à cinq heures du matin pour se mettre à la disposition de sa maîtresse. La situation est assez fausse en ce moment pour la sœur de la favorite ; la

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Reine, qui l'aime beaucoup et veut lui éviter les rencontres désobligeantes, lui dit que toutes les berlines sont remplies et qu'elle devra venir la rejoindre un peu plus tard.

Les femmes de chambre, cependant, choisissent les habits et garnissent les coffres. La Reine, à cinq heures, entend la messe et, à sept, monte en voiture, emmenant les derniers gardes du corps restés à Versailles. Quelques heures plus tard, on s'occupe du départ de Mesdames. La douleur de ces enfants est émouvante : la petite Adélaïde en a la fièvre; sa sœur aînée, qui aime passionnément le Roi, se roule par terre en poussant des cris affreux. Mme de Tallard les conduit à Verdun, d'où elles seront aisément à portée d'accourir, si les nouvelles deviennent plus mauvaises. Pour le Dauphin, M. de Châtillon ne craint pas d'outrepasser les ordres du Roi; sans prendre le loisir de préparer le voyage, emporté par un zèle qui lui coûtera cher, c'est à Metz tout droit, et sans nul arrêt, qu'il amène son élève. Il juge que le jeune homme, dût-on cacher sa présence, ne saurait être, en de tels moments, trop près de son père, et il ne songe qu'à arriver à tout prix avant la mort.

Marie refait, en sens inverse et en brûlant les étapes, son voyage d'autrefois. Elle couche à Soissons le premier jour; le lendemain, les nou-

velles qu'elle reçoit en chemin sont si mauvaises qu'elle ne s'arrête nulle part, ni à Reims, ni à Chcàlons. Elle comptait donner quelques instants à Mme d'Egmont, en son château de Braine : elle l'a vue seulement sur la route, sans descendre de voiture. Un peu avant Vitry, où elle doit coucher, Stanislas est venu au-devant d'elle ; les détails qu'il sait et qu'il lui cache disent qu'il n'y a plus de ressources dans l'état du malade. On lui apporte presque en même temps sur la route une lettre de M. d'Argenson, lui mandant que le Roi trouve bon qu'elle vienne à Metz et désire même l'y voir arriver promptement. Mais ce qu'elle veut, c'est être admise sans retard auprès de lui. Sa fièvre d'attente est toute dans ce billet, écrit en deux fois à d'Argenson, les premières lignes avant d'avoir reçu sa lettre : « Je suis à six lieues de Châlons. Je profite du temps que je change de chevaux pour vous écrire. Au nom de Dieu, obtenez-moi la consolation de le voir, et envoyez-moi vite la réponse. Vous pouvez juger de mon état. Mais Dieu, en qui je mets ma confiance, me soutiendra. — A deux heures. Je viens de rencontrer votre courrier. Je suis dans la joie; mais que Dieu soit loué à jamais ! Cela me fait encore plus désirer de le voir. Je vous conjure d'insister. »

Pleine de courage toujours et soutenue par un espoir nouveau, la Reine part de Vitry à la première heure par la route de Toul. Partout,

sur son passage, les mêmes populations qui l'ont acclamée autrefois l'entourent d'un respectueux silence et d'une émotion attendrie. Elle se sent accompagnée par l'affection de la France entière. Ce rapide voyage, qui conduit « la bonne Reine » vers le Roi, symbolise pour leurs sujets la réconciliation désirée, où ils voient une fois de plus la fin de leurs misères.

Aux mêmes heures, sur les mêmes routes de Lorraine, fuit la favorite chassée, que le Roi a renvoyée à Paris avec sa sœur. Un peu avant l'entrée des berlines royales à Bar-le-Duc, un carrosse aux armes de M. de Belle-Isle, gouverneur de Metz, s'y est arrêté pour changer de chevaux ; c'étaient Mines de Chàteaurou et de Lauraguais, se dirigeant vers Sainte-Menehould. Reconnues par les habitants, elles ont été entourées au départ par une curiosité hostile et poursuivies par des huées qu'elles vont retrouver sur tout le chemin. En d'autres villes, à la Ferté-sous-Jouarre, par exemple, elles risqueront d'être assommées. C'est que l'excitation est grande dans le pays qu'elles traversent. Déjà, dans les églises, aux offices célébrés pour le Roi, les prêtres lisent en chaire, par manière d'édification, la formule d'amende honorable qu'il a prononcée avec l'aveu public qu'il a fait de ses fautes ; et les malédictions populaires, qui ont toujours épargné le monarque, se déchaînent librement contre sa complice.

La Reine arrive à Metz à onze heures et demie du soir et monte tout droit à la chambre. La nuit précédente a été encore plus effrayante que les autres, et tout l'entourage a cru que c'était la dernière. La fièvre est tombée dans la journée, et le malade, veillé par toute une Faculté anxieuse, repose depuis peu de temps. Dès qu'il ouvre les yeux, on lui dit la présence de la Reine. Il n'hésite plus, il veut la voir seule et l'embrasse. Sa première parole est une prière : « Je vous ai donné, Madame, bien des chagrins que vous ne méritez pas; je vous conjure de me les pardonner. — Eh! ne savez-vous pas, Monsieur, que vous n'avez jamais eu besoin de pardon de ma part? Dieu seul a été offensé; ne vous occupez, je vous prie, que de Dieu. »

La Reine n'a pu dire ces mots sans fondre en larmes. Mais les remords ne quittent point le Roi; il veut être sûr qu'il est absous par l'épouse, après l'avoir été par l'Église. Cette nuit même, il fait réveiller Mme de Villars pour savoir d'elle si la Reine lui a vraiment pardonné. Quelques heures après, il s'adresse à Mme de Luynes, qu'il aperçoit dans la chambre, et s'excuse encore du scandale et des peines qu'elle a pu avoir à cause de lui. Il n'a plus à la bouche que la résignation, la piété, l'humilité la plus édifiante. Il est détaché de la vie, ne demandant pas que Dieu lui rende la santé, souhaitant plutôt, si c'est sa volonté, qu'il le retire

de ce monde pour que ses peuples soient mieux gouvernés.

Ces marques d'un repentir aussi sincère n'ont rien à changer aux dispositions de Marie. Il y a longtemps qu'elle a pardonné, du fond du cœur, à l'époux égaré par de mauvais conseils. Mais cette conversion si complète ajoute à son bonheur de voir, dès le lendemain, se produire une amélioration inespérée. Les médecins, qui n'ont pas su grand'chose de la marche de la maladie, peuvent du moins affirmer que le Roi est hors de danger. Que de joie, que d'espérances aussi dans ce billet de la Reine à Maurepas : « Je n'ai rien de plus pressé que de vous dire que je suis la plus heureuse des créatures. Le Roi se porte mieux. Dumoulin assure qu'il est presque hors d'affaire; il dit même plus, et je n'ose encore m'en natter. Il a de la bonté pour moi, je l'aime à la folie. Dieu veuille avoir pitié de nous et nous le conserver! Je vous conseille de demander la permission de venir. Adieu, ne doutez pas de mon amitié ; j'embrasse Mme de Maurepas. »

Pourquoi maintenant Marie s'inquiéterait-elle de l'avenir? Chacune de ces journées passées par elle auprès du malade, à qui elle tâche d'inspirer le goût de sa présence, hâte une convalescence qui semble miraculeuse. Bientôt les forces reviennent; le Roi, qui boit encore du pavot pour dormir, prend du quinquina trois fois par jour et mange

avec appétit deux blancs de poularde. Il joue des parties de quadrille et commence à faire quelques pas dans sa chambre. Il ne s'est pas informé de Mme de Châteauroux et paraît ne plus penser à elle. La maison qu'elle habitait est occupée à présent par le Dauphin, que le Roi reçoit tous les jours ainsi que Mesdames, prenant plaisir à s'entourer de ses enfants. La première lettre qu'il a pu écrire a été pour Madame Infante. Il en a adressé une fort touchante à l'évêque de Metz, pour demander un Te Deum solennel en sa cathédrale. La Reine et ses dames ne manquent pas d'y assister.

Ces heureuses nouvelles ont couru rapidement le royaume. Dans chaque ville, de la capitale à la plus humble, les actions de grâces ont éclaté. On a vu paraître, en des réjouissances extraordinaires, tout ce que peut inventer la joie spontanée des citoyens; et partout la pensée de la Reine y est associée comme celle de l'ange gardien de Louis XV : Un beau titre, sorti des lèvres du peuple, est décerné au successeur de Louis le Grand. On va le graver sur les médailles, l'inscrire aux dédicaces des livres et aux piédestaux des statues : le convalescent de Metz, le converti de l'évêque de Soissons, le héros de la campagne de Flandre, est maintenant pour la France entière, autant que pour la reine Marie, Louis le Bien- Aimé!

On a compté sans M. de Richelieu, qui a laissé passer l'orage, la fureur de dévotion et de repentir, mais qui sait comment reprendre son maître et détourner le cours de ses idées. Le jour où le Roi a été administré, alors qu'il ne comprenait plus guère ce qu'il ordonnait, on lui a fait exiler le Premier gentilhomme dans son gouvernement de Languedoc; celui-ci n'est point parti sur-le-champ; le Roi, revenu à lui, lui a su gré d'être encore là et, en lui rendant sa confiance, lui a laissé le moyen d'en abuser. La partie liée par Richelieu avec Mme de Châteauroux, quoique perdue en apparence, n'est aucunement compromise à leurs yeux. Toute la rouerie du courtisan tend à rappeler la favorite à l'esprit du Roi, à effacer les impressions que la maladie et les gens lui ont données contre elle et à préparer, comme elle dit, « le châtiment des méchants ».

Des lettres suppliantes ou impérieuses, mais toujours confiantes, lui arrivent de sa belle nièce : « On dit ici, écrit-elle de Paris, qu'il a promis de se réconcilier avec la Reine. Tout le monde le désire; vous savez si cela peut être! Il n'aura jamais pour elle que des égards; mais il portera toujours son cœur à une autre. » Et, quelques jours après : « Tranquillisez-vous, cher oncle; il se prépare de beaux coups pour nous. Nous avons eu de rudes moments à passer, mais ils le sont. Je ne connais pas le Roi dévot; mais je le connais

honnête et capable d'amitié. Quelques réflexions qu'il fasse, sans me flatter, je crois qu'elles ne seront qu'à mon avantage. Il est bien sûr de moi et bien persuadé que je l'aime pour lui, et il a bien raison, car j'ai senti que je l'aimais à la folie; mais c'est un grand point qu'il le sache, et j'espère que sa maladie ne lui a point ôté la mémoire. Jusqu'ici personne n'a connu son cœur que moi, et je vous réponds qu'il Ta bon, et très bon, et très capable de sentiments.... Tout ce que les Faquinets ont fait pendant sa maladie ne fera que rendre mon sort plus heureux et plus stable.... (Mais) il ne faut marquer avoir aucune espérance de retour; c'est inutile, et cela augmenterait la rage de ces monstres. » Richelieu n'a garde de compromettre la galante cause; il ne précipite rien et attend les occasions que ne peut manquer de lui fournir la maladresse de l'entourage de la Reine. Depuis que la convalescence est commencée, les dames ne cachent plus leur confiance dans une réconciliation complète. Elles la montrent jusqu'en leur toilette, qui n'a jamais été plus spirituelle. Les « vieilles daines », comme on les appelle, remettent du rouge, ôtent le « bec noir » de leurs cheveux, et annoncent leur espérance par des rubans verts. La Reine est gagnée par toute cette excitation féminine ; elle retrouve, à quarante ans passés, ses innocentes coquetteries de jeunesse ; elle ne se montre plus que mise à

merveille et porte des robes couleur de rose. On espère que le Roi va oublier Mme de Châteauroux, et l'on croit habile de retarder le moment où Mme de Flavacourt, qui vient d'arriver, se présentera devant lui, de peur de réveiller le souvenir de sa sœur.

M. de Richelieu se plaît à faire deviner au Roi ces petits manèges. Il rapporte et invente au besoin cent histoires, fort plaisantes, sur les conciliabules des « mères des églises ». Il en appelle au témoignage du valet de chambre Lebel, qui a succédé à Bachelier et n'est pas moins dévoué que son prédécesseur aux profitables amours. Lebel ou Richelieu annonce un jour que la duchesse de Luynes, prévoyant « un glorieux événement », a fait mettre deux oreillers sur le traversin de la Reine. Rien n'irrite plus le Roi que ce qui semble peser sur sa décision ou en escompter les suites. Il se montre vite refroidi et mécontent. Marie s'aperçoit que quelque chose est changé dans ses dispositions. Il ne lui dit point ses desseins et ne parle aucunement d'aller à Strasbourg avec elle, ce qui serait sa grande joie pour mainte raison de souvenir.

Pendant ce temps, Mme de Châteauroux sait, à distance, beaucoup mieux qu'elle, les sentiments changeants de Louis XV et, précisément sur ce voyage de Strasbourg, elle écrit hardiment à Richelieu : « Moi, je crois que, s'il y allait tout

seul, cela vaudrait mieux pour le débarrasser de la Reine, et puis pour qu'a son retour il prit son train de vie ordinaire. Je suis persuadée même que c'est là sa façon de penser et qu'actuellement il rumine à tous ces arrangements-là. »

Mme de Châteauroux ne se vante point et connaît, en effet, très bien le Roi. La dévotion du malade, qui n'a point de racines au fond solide de sa conscience, chancelle dès le premier retour de ses forces. Son entourage travaille, du reste, très ardemment à la détruire. On l'assure qu'il n'a point été en aussi grand danger que les prêtres le lui ont persuadé; on lui suggère qu'ils l'ont entretenu prématurément de son salut éternel dans l'unique but de servir des intérêts fort terrestres; on regrette enfin le coupable abus qu'ils ont fait de sa confiance de fidèle et de son affaiblissement momentané. Aucune insinuation ne convient mieux à un caractère comme celui du Roi pour le retourner entièrement.

Dès la fin de septembre, le duc de Luynes, qui, sans être attaché à un parti, est honnête homme et religieux, tire de certains faits extérieurs des observations clairvoyantes : « A l'égard des sentiments de religion dont on a vu des preuves éclatantes dans cette maladie-ci, ce que l'on voit à présent ne pourrait pas faire juger que ces sentiments n'aient souffert quelque diminution. Depuis le commencement de cette campagne, le Roi avait

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pris l'habitude de ne plus faire aucune prière à genoux, ni le soir, ni le matin, usage contraire à ce qu'il a fait toute sa vie. Il faut supposer qu'il faisait ses prières dans son lit, mais le public n'en était plus témoin. On aurait pu juger que dans la circonstance présente il aurait pu recommencer à prier Dieu à genoux; cependant les choses subsistent comme elles étaient depuis le commencement de la campagne; il faut espérer que c'est la faiblesse qui l'empêche de se mettre à genoux. Dans les commencements qu'il a été hors de danger de cette maladie-ci, il avait des temps de conversation et de prière avec le Père Pérusseau; cet usage a duré fort peu, et depuis on a vu son temps partagé entre les heures qu'il donne au public, soit pour son lever ou son coucher, soit pour manger, ses deux parties de quadrille qu'il a faites presque tous les jours, ses conseils et les temps de travail avec ses ministres, sans qu'il y ait eu un moment où il ait pu placer des prières. » Que la Reine l'ait voulu ou non, les dévots, contre lesquels Louis XV est désormais prévenu pour toujours, ont soutenu sa cause et l'ont mise dans leur parti. Elle est trop leur amie pour ne pas devenir suspecte elle-même aux yeux du soupçonneux convalescent; elle s'en plaint aux personnes qui l'entourent et qui peuvent, d'ailleurs, comme fait le duc de Luynes, constater la chose de leurs yeux : « Dans les commencements

que la Reine est arrivée ici, il y avait assez lieu d'espérer que l'indifférence du Roi, trop connue pour elle, pourrait peut-être changer. Non seulement il lui avait demandé pardon, comme je l'ai marqué, mais il avait paru lui faire amitié. Depuis le séjour de Metz, les choses paraissent bien changées, et le froid est aussi grand que jamais; soit que les conversations trop vives et trop fréquentes de la Reine avec le Dauphin, en sa présence, lui aient déplu; soit que ce soit l'efFet des sentiments qu'il avait pour elle depuis longtemps et que Ton avait cherché à entretenir et à augmenter; soit enfin que la mauvaise humeur du Roi en soit la seule cause ; peut-être toutes ces raisons ensemble y contribuent-elles. » Quoi qu'il en soit, c'en est fait des illusions les plus obstinées. La toilette des dames devient plus modeste : on met moins de rouge, les coiffures s'abaissent et le bec noir reparaît.

Marie ne parvient à rien savoir des projets du Roi, qui demeure impénétrable. Il a dit, à son dîner, qu'il ne serait à Versailles qu'après la Toussaint; mais on ignore s'il doit passer son temps en Lorraine ou s'il ira décidément, dans la capitale de l'Alsace, suivre de plus près les opérations du siège de Fribourg qui commence et dont le résultat fort incertain décidera du sort de la campagne. En attendant, les Enfants de France

viennent de partir, faisant détour par Lunéville pour voir le roi et la reine de Pologne. Le Roi a congédié assez froidement le Dauphin, de qui lui ont été rapportés des propos désobligeants sur Mme de Châteauroux. Quant au duc de Châtillon, on peut sentir l'orage sur sa tête. Il a eu beau avouer la faute qu'il a commise et demander qu'on l'oublie, le Roi n'a répondu aux prières que par le silence. Il garde sur le cœur l'arrivée de son fils à Metz contre ses ordres, la comédie qui s'en est suivie pour la dissimuler les premiers jours, et surtout le départ inconvenant et précipité de Versailles, avec un valet de chambre et un seul garde du corps, où l'on a vu l'héritier de la couronne de France l'aller recueillir en hâte, « comme un gentilhomme gascon serait venu dans son village pour y enterrer son père et prendre possession de sa maison ». De toutes les fautes contre sa personne, dont Louis XV croit avoir à se plaindre, celle-ci est la plus manifeste et celle qu'il peut le moins tolérer.

La disgrâce prochaine du duc de Châtillon sera la première revanche de Richelieu et le premier gage offert à la maîtresse. Le Roi maintenant ne songe plus qu'à se faire pardonner d'elle l'éclat et l'humiliation de son renvoi. Richelieu, jouant son rôle jusqu'au bout, présente la chose comme difficile et met en jeu les sentiments chevaleresques de l'amant : il doit faire d'abord une action d'éclat,

dont la réconciliation pourra sembler le prix. Comme le Roi avoue son impatience au Premier gentilhomme et le prie de le précéder pour avertir la duchesse qu'il revient : « Je ne m'en aviserais pas, Sire, répond Richelieu. Je vous servirais trop mal; elle ne nous pardonnerait jamais. — Que faut-il donc faire? dit le Roi. — Aller à Fribourg, Sire. Elle voulait y suivre Votre Majesté. Vous devez lui annoncer qu'en remplissant ses projets, vous espérez qu'elle ne détruira pas les vôtres. Voilà ce que Henri IV eût mandé à la Belle Gabrielle ; voilà la seule explication que vous devez à Mme de Châteauroux ; c'est la seule aussi qu'elle puisse accepter. » Le soir même, sans avoir prévenu aucun ministre, le Roi annonce le voyage de Strasbourg, son retour à la tête des troupes, et, séance tenante, distribue des cocardes aux courtisans.

Ainsi la Reine voyait s'éteindre l'une après l'autre ses espérances. Elle ne connaissait que par le public les bruits de départ et ignorait même la décision prise sur son propre sort. Comme il fallait pourtant qu'elle s'y put préparer, elle s'enhardit à en parler au Roi : « Elle lui dit qu'ayant appris qu'il allait à Saverne et Strasbourg, elle espérait qu'il lui permettrait de l'y suivre. Le Roi lui répondit assez froidement : « Ce n'est pas la peine » et, sans paraître vouloir entendre un plus long discours, il alla faire la conversation avec les

gens qui étaient dans la chambre ; ensuite, il commença sa partie de quadrille. » La Reine n'en peut obtenir davantage et doit se disposer à quitter Metz. Moins heureuse que la princesse de Conti et la duchesse de Chartres, déjà arrivées à Strasbourg, et que Mademoiselle et la duchesse de Modène, autorisées Tune et l'autre à y aller, elle n'a plus qu'à choisir les dames qui la ramèneront à Versailles. Mme de Flavacourt est avertie par la Reine, assez sèchement, qu'elle devra partir avant les autres et qu'on ne la conduit pas à Lunéville. Le Roi et la Reine sont attendus chez le duc de Lorraine, qui ménage à sa fille la consolation de l'accueil paternel et les distractions d'une aimable cour. Louis XV n'a pu se dispenser d'y paraître. Il arrive, vingt-quatre heures après Marie, reçu comme elle « aux acclamations des peuples », accompagné de M. de la Galaisière, son chancelier et son intendant en Lorraine, et d'une élégante escorte de femmes de la ville, en amazones, qui ont été passées en revue par la Reine. Il consacre trois journées à sa visite. Stanislas lui fait voir les curiosités d'une résidence embellie par ses soins et mise hardiment au goût du jour, grâce à de beaux revenus largement dépensés. L'ancien exilé de Wissembourg a oublié son temps de misère. A côté des fondations charitables par lesquelles li veut gagner le surnom de « Bienfaisant », il se plaît à multiplier les créations de l'art. Celles

qu'il a déjà faites sont préférées par ses flatteurs aux grandeurs démodées de Versailles : le rocher mouvant, les cascades, le canal creusé à la place d'anciens marais, le kiosque à la polonaise qui sert pour la musique et où les eaux font mouvoir de petites figures d'exécutants, le brillant salon de Chanheux, dans le genre de celui de Marly, mais plus chargé de dorures, la ménagerie de Jolivet, enfin, à deux lieues de Lunéville, le château d'Ainville, avec l'admirable point de vue de sa galerie. Entre les promenades, le jeu, la comédie, Louis XV baise les chanoinesses d'Épinal et celles de Remiremont et se fait présenter les femmes de grande condition, sans prendre toutefois la peine d'adresser la parole à aucune; il ne semble occupé que de la guerre, s'entretient avec les maréchaux de Noailles, de Belle-Isle et de Maillebois, et travaille continuellement avec M. d'Argenson.

Le roi et la reine de Pologne ont cédé à leurs enfants leurs appartements, voisins l'un de l'autre. Espéraient-ils de ce séjour le rapprochement manqué à Metz ? Marie y recueille seulement d'autres duretés : « La Reine a fait encore une nouvelle tentative pour avoir la permission d'aller à Strasbourg. Le Roi lui a répondu avec la même sécheresse : « Ce n'est pas la peine, je n'y serai presque pas. » Elle lui a demandé ensuite si au moins elle ne pouvait pas rester ici ; il lui a répondu sur le même ton : « Il faut partir trois ou quatre jours

après moi. » La Reine est, comme Ton peut juger, fort affligée d'un traitement aussi dur. » Le matin du jour où Louis quitte Lunéville, la reine de Pologne est malade et ne sort point de son lit; il part sans demander à l'aller voir, ce qui choque tout le monde, et surtout les dames lorraines, qui ne lui pardonnent pas les apparences dédaigneuses de son silence et le sans-gêne de sa timidité.

A Strasbourg d'admirables fêtes l'attendent, où le peuple alsacien marque une fois de plus sa fidélité à la France et renouvelle les magnificences déployées, il y a dix-neuf ans, pour Marie Leczinska. Avec les premiers échos de ces réjouissances, qui rappellent à la Reine des souvenirs si doux jadis, à présent si douloureux, arrive à Lunéville une triste nouvelle. Madame Sixième vient de mourir à Fontevrault. Elle avait sept ans et demi, et c'était celle des princesses qu'on disait ressembler au roi Stanislas. La Reine suspend son jeu et, pendant deux jours, son dîner en public; elle le reprend, pour convier à sa table quelques-unes des sujettes de son père. Au château de la Malgrange, dont Stanislas lui fait les honneurs, elle reçoit les dames de Nancy, qui ont eu la permission de venir lui faire leur cour « en robe de chambre ». A ce moment, elle est déjà dans le voyage de son retour. C'est une semaine pénible à passer, où la solitude et l'accablement l'étreignent.

Elle se confie à un ami, à d'Argenson, en ce

billet écrit le 7 octobre, jour de son départ de Lunéville : « Je suis bien persuadée du désir que vous saviez que l'on satisfit le mien. Mais les plaisirs, même les plus innocents, ne sont pas faits pour moi ; aussi n'en veux-je plus chercher dans le monde. Je fonds en vous écrivant, je ne sais pas un mot de ce que je vous dis. Je sais seulement que mon cœur parle et qu'il est dans la douleur. Je laisse ma pauvre mère dans un état pitoyable. Vous connaissez mon tendre attachement pour elle ; jugez ce que la séparation me coûte. Adieu, donnez-moi souvent de vos nouvelles ; ôtez « majesté », « sujet » et « serviteur ». Brûlez ma lettre et comptez sur moi pour toute ma vie. »

Par une ironie du sort, fréquente dans la vie des grands, la Reine est partout accueillie par des sentiments que chacun croit d'accord avec les siens et qui en sont justement le contraire. Dans toutes les villes où elle doit subir les présentations et les harangues d'usage, elle trouve la joie et la confiance renaissantes. Rien n'altère encore aux yeux de la nation les heureux événements de Metz, et c'est elle qu'on se plaît à en remercier. C'est à sa venue, à son intervention, à ses prières, qu'on veut attribuer le bonheur de la France. La belle légende dont elle est digne met une auréole au front pur de la bonne Reine. Ses vertus visibles ou devinées, sa charité, son amour des pauvres et

des souffrants, tout contribue à jeter à ses pieds, partout où elle passe, la reconnaissance et l'amour. Rien ne lui pourrait être plus délicieux, si elle ne portait au fond d'elle-même la secrète blessure de ses désillusions dernières.

A Versailles, on lui fait fête, on la félicite, on l'entoure. La Cour n'a jamais été aussi brillante, et jamais les dames aussi nombreuses. Le jour de l'arrivée de la Reine, on en a compté jusqu'à soixante-quatorze dans sa chambre. Au premier sermon de la chapelle, le Père Beauvais, jésuite, lui a adressé un compliment, dans lequel les allusions consolantes n'ont point manqué. La guerre, où le Roi paye si vaillamment de sa personne, préoccupe et enthousiasme les esprits. Les nouvelles de l'armée deviennent de plus en plus intéressantes. Sous les yeux du souverain, les troupes font des prodiges. Le siège de Fribourg est meurtrier; la place est fortement défendue par sa position ; on a perdu, en deux fois, quatorze cents hommes pour se rendre maître du chemin couvert des assiégés ; MM. de Soubise et de Lowendal sont blessés. Enfin, la reddition a lieu, sans que l'assaut soit donné, et le Roi, ramenant sa maison, revient à marches forcées vers Paris, où l'attend le prix de ses victoires.

Il arrive le soir du i3 novembre, et va tout droit aux Tuileries en traversant la ville joyeuse et

LA BONNE REINE 27g

illuminée. Une foule énorme encombre les abords du palais et le palais même. Toute la Cour est là : « La Reine s'avança, avec M. le Dauphin et Mesdames, jusqu'à la porte de la salle du Trône, le Roi l'embrassa et lui remit une lettre de Madame Infante ; il embrassa ensuite ses enfants et entra aussitôt dans la galerie. Il fut d'un bout à l'autre pour voir tout ce qui y était, et parla à plusieurs personnes, entre autres au prévôt des Marchands. Il passa ensuite dans son appartement; M. le Dauphin et Mesdames l'y suivirent, et il travailla ensuite peu de temps avec M. de Maurepas. La Reine vint se mettre au jeu, ce qui dura jusqu'à neuf heures. Elle le quitta un peu avant que le Roi eût fini son travail. A neuf heures et un quart, le Roi, la Reine, M. le Dauphin et Mesdames se mirent à table au grand couvert, dans l'antichambre entre la salle des Gardes et la salle du Trône. On ne peut pas se représenter la foule excessive qui était dans la galerie et dans la salle où le Roi mange.... Les vingt-quatre violons jouèrent pendant une demi-heure. Après le souper, le Roi resta dans la galerie avec la Reine, M. le Dauphin et Mesdames, et y fut une demiheure à faire la conversation. Il n'y eut point de jeu. Le Roi et la Reine se retirèrent chacun dans leur appartement. » On avait trouvé le Roi amaigri et un peu changé.

Cette nuit-là, un incident se produisit chez la

28o LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA

Reine, qui fut jugé assez sérieux pour être rapporté le matin au duc de Luynes : « J'ai su, dit-il, qu'on était venu trois fois gratter à la porte de communication de la chambre du Roi à la chambre de la Reine. Les femmes de la Reine l'en avertirent, mais elle leur dit qu'elles se trompaient et que le bruit qu'elles entendaient était causé par le vent. Ce bruit ayant recommencé une troisième fois, la Reine, après quelque temps d'incertitude, dit qu'on ouvrit, et l'on ne trouva personne. On n'a su ce détail que par les femmes de chambre de la Reine qui peuvent s'être trompées. » Elles s'étaient trompées, sans doute, et l'on démêle aisément le double sentiment de la scène : la crédule imagination des femmes, qui reconnaissent l'appel attendu par elles avec certitude, et la tranquillité désabusée de la Reine qui sait beaucoup mieux à quoi s'en tenir.

Louis XV et Marie Leczinska couchèrent cinq nuits aux Tuileries et passèrent à Paris quatre journées pleines. Depuis le retour de la Cour à Versailles, jamais la capitale n'avait possédé aussi longtemps ses souverains. Jamais non plus les circonstances n'avaient été aussi heureuses. Ce ne furent que fêtes publiques, cérémonies religieuses, audiences solennelles, harangues et concerts. Les illuminations seules étaient un peu contrariées par le mauvais temps de novembre. Chaque jour les rues étaient parcourues par les deux grands

carrosses à huit chevaux, suivis de tous ceux de la Cour et escortés par la cavalcade interminable de la Maison du Roi. La pluie n'empêchait pas le bon peuple de se porter sur tous les points où passait et repassait la famille royale. Celle-ci fut en perpétuelle représentation, sauf un après-midi où la Reine fut visiter un couvent de carmélites, tandis que le Roi courait le daim au bois de Boulogne avec Mesdames, qu'il avait voulu voir monter à cheval.

Tous les soirs, sans exception, les bourgeois et les bourgeoises se pressèrent aux Tuileries, au souper public de Leurs Majestés et au concert de la Reine, où chacun pouvait pénétrer pourvu qu'il fût vêtu de noir, à cause du deuil pour Madame Sixième. A la grand'messe à Notre-Dame, toute la Cour était en noir, hors le Roi habillé de velours brun ciselé, la Reine en robe brodée d'or et chargée de réseaux d'or, et Mesdames, que paraient de nombreux diamants et un blanc de petit deuil. Un môme dais était préparé pour Leurs Majestés au milieu du chœur. Le vieil archevêque de Paris, malgré ses quatre-vingt-cinq ans, vint faire au Roi le compliment de l'entrée ; la Reine, arrivée un demi-quart d'heure après, avec la duchesse de Chartres, Mademoiselle et Mlle de la Roche-sur-Yon, n'eut que le jeu des orgues comme pour l'entrée du Roi. Dès qu'elle fut placée sous le dais, à côté du Roi, l'abbé v. 1 9

d'Harcourt, doyen du chapitre, commença la messe, accompagnée de symphonie et des chants de la musique de Notre-Dame. Il n'y avait que six ducs devant le Roi. On remarqua la présence des trois Premiers gentilshommes de la Chambre et l'absence du quatrième, M. de Richelieu, qui n'avait point suivi le Roi à Paris et était allé, comme gouverneur du Languedoc, tenir les Etats de cette province. Rien n'était plus agréable aux Parisiens ; ils faisaient partager à Richelieu l'impopularité de Mme de Châteauroux et voyaient dans cet éloignement, qui avait été pour le courtisan un moyen d'esquiver un retour difficile, la preuve d'un commencement de défaveur.

Le dîner du Roi à l'Hôtel de Ville, qui eut lieu le i5, commença dès trois heures et dura jusqu'à cinq heures et demie. La table avait trente couverts; le Prévôt des marchands, en robe rouge, était derrière le fauteuil de Sa Majesté et la servait; les premiers échevins servaient le Dauphin et le duc de Chartres. Deux cents personnes seulement, surtout des dames, occupaient les banquettes autour de la salle. La musique du Roi joua pendant le dîner; Rebel, directeur de l'Opéra, la dirigeait. Le duc de Gesvres présenta au Roi et au Dauphin, sous une reliure de maroquin bleu, le poème des Augustales, composé sur la convalescence royale, « par le sieur Roy, poète

fameux », et qui fut chanté au cours du repas, ainsi que divers airs d'opéra. Le Roi à table avait grand air de santé et mangea de tout. Le dîner uni, les portes furent ouvertes, selon l'usage, et le peuple pilla le fruit. Sur les six heures, le Roi remonta dans ses carrosses, et, toujours escorté par sa Maison, qui avait attendu sur la place de Grève, fut au salut chez les Grands Jésuites, ceux de la rue Saint-Antoine, où étaient déjà la Reine et Mesdames. Les Pères le complimentèrent sur le perron de l'église, par une pluie battante, et Sa Majesté se divertit de les voir mouillés. Après le salut et le Te Deum qui suivit, le cortège du Roi et celui de la Reine traversèrent tout Paris, rempli d'illuminations auxquelles le temps se prêtait mal, et ne rentrèrent aux Tuileries qu'à huit heures et demie.

Perdue au milieu de cette foule qui acclamait Louis XV, le jour de l'Hôtel de Ville, une femme le voyait passer avec une émotion particulière. Depuis l'arrivée, le Roi, privé de son intermédiaire ordinaire, n'avait rien fait savoir à Mme de Ghàteauroux, et celle-ci, inquiète de cette indifférence, écrivait à Richelieu, au sortir de l'admirable spectacle de la rue, une lettre où se peint une situation d'esprit tout autre que celle qu'on suppose : « Il est venu à Paris, cher oncle, et je ne puis vous rendre l'ivresse des bons Parisiens. Tout

injustes qu'ils sont pour moi, je ne puis m'empêcherde les aimer, à cause de leur amour pour le Roi. Ils lui ont donné le nom de Bien-Aimé, et ce titre efface tous leurs torts envers moi. Vous ne savez pas ce qu'il m'en a coûté de le savoir si près, et de ne pas recevoir la moindre marque de ressouvenir.... Loin de vouloir mettre des conditions à mon retour par l'exil des uns et des autres, je me sens assez de faiblesse pour me rendre à une simple demande du maître. Mais dites-moi donc : croyez-vous qu'il m'aime encore?... Il croit peutêtre avoir trop de torts à effacer, et c'est ce qui l'empêche de revenir. Ah! il ne sait pas qu'ils sont tous oubliés. Je n'ai pu résister au plaisir de le voir. J'étais condamnée à la retraite et à la douleur, pendant que tout le monde se livrait à la joie. J'ai voulu en voir au moins le spectacle; je me suis mise de manière à n'être pas reconnue et, avec Mlle Hébert, j'ai été sur son passage; je l'ai vu, il avait l'air joyeux et attendri; il est donc capable d'un sentiment tendre! Je l'ai fixé longtemps, et, voyez ce que c'est que l'imagination, j'ai cru qu'il avait jeté les yeux sur moi et qu'il cherchait à me reconnaître. Sa voiture allait si lentement que j'eus le temps de l'examiner longtemps. Je ne puis vous exprimer ce qui se passa en moi ; je me trouvai dans la foule très pressée, et je me reprochais quelquefois cette démarche pour un homme pour qui j'avais été traitée si inhumainement. Mais,

entraînée par les éloges qu'on faisait de lui, par les cris que l'ivresse arrachait à tous les spectateurs, je n'avais plus la force de m'occuper de moi. Une seule voix, sortie près de moi, me rappela à mes malheurs en me nommant d'une manière bien injurieuse. » Cette lettre, où éclatent la passion de la femme et toute sa sincérité, s'achève sur des inquiétudes : « Je crois que tôt ou tard il m'arrivera quelque malheur. J'ai des pressentiments que je ne puis éloigner.... Je ne conçois rien à ce qui vous arrive : il sera donc étonnant dans tout ! J'ai bien besoin de votre présence; vos États sont donc éternels? »

Mme de Chàteauroux ne souffrirait pas d'une telle incertitude, si son oncle Richelieu était là. Les courtisans qui voient le Roi toute la journée devinent aisément que son parti est pris de la rappeler. Il l'a prouvé par des coups significatifs. Cinq jours avant qu'il revînt, le duc de Chàtillon a reçu une lettre d'exil, en même temps que la place de dame d'honneur de la future Dauphine était retirée à la duchesse; les vieux époux ont dû quitter Versailles immédiatement, sur l'ordre exprès du Roi, sans pouvoir prendre congé de la Reine, ni du Dauphin. M. de Balleroy, ci-devant gouverneur du duc de Chartres, a eu sa lettre de cachet portant ordre de se rendre dans ses terres ; son seul crime est d'avoir, à Metz, paru conseiller l'évèque de Soissons. On a trouvé, dans

ces premières exécutions, qui donnent à craindre pour lui-même à M. de Maurepas, la preuve d'une réconciliation déjà faite.

Dès le premier jour de l'arrivée du Roi à Paris, le bruit court, mal fondé comme on le voit, qu'une entrevue secrète a eu lieu entre les deux amants. Si le Roi est allé voir Mme de Châteauroux en sa maison de la rue du Bac, près les Jacobins de la rue Saint-Dominique, cette visite ne peut se placer qu'à la dernière nuit ou peut-être l'avant-dernière du séjour. Personne, au reste, ne peut dire ce qui s'y est passé, Lebel n'ayant pas écrit ses Mémoires ; aucun témoin sérieux ne nous renseigne; le plus précis relate un évanouissement de la duchesse et ses premières paroles : « Comme ils nous ont traités ! » ; mais ces détails viendraient de Richelieu, qu'on dit présent à la scène, alors que nous le savons en Languedoc.

Mme de Châteauroux se rend sans doute à Versailles le surlendemain, voir le Roi dans l'incognito des petits appartements. Elle accorde toutes ces premières heures à son amour, avant la rentrée triomphale qui donnera les autres à son orgueil. En tout cas, il ne dépend que d'elle de choisir son moment. Maurepas lui apporte lui-même, le 25 novembre, un billet du Roi dont tout Paris va lire des copies et qui la supplie de revenir à la Cour. La duchesse est au lit, incommodée d'un peu de fièvre; le ministre, introduit près d'elle

et assez embarrassé, remet le pli, la laisse en savourer les termes et tente ensuite de plaider sa propre cause. Une main dédaigneuse, donnée à baiser à « Faquinet », lui montre que l'humiliation qu'il subit en cet instant est jugée châtiment suffisant pour un ennemi d'aussi mesquine importance. Le choix de ce messager est sa première revanche de Metz. D'autres sont promises : l'exil du duc de Bouillon, celui du duc de La Rochefoucauld, qui est allé à la Roche-Guyon et que le Roi priera, par lettre de cachet, d'y demeurer, enfin la place de dame d'honneur de la Dauphine pour la duchesse de Brancas, qui est la belle-mère de Mme de Lauraguais et l'amie de tous les temps de Richelieu. Les beaux jours de la favorite recommencent, mieux assurés qu'autrefois, et désormais grâces et disgrâces lui appartiendront.

Versailles a su, le soir même, que Mmes de Châteauroux et de Lauraguais reviennent à la Cour et que le Roi leur rend leurs charges. C'est une consternation silencieuse autour de la Reine et une joie assez bruyante de l'autre côté : « J'appris dès mercredi soir, écrit Luynes, la nouvelle du retour de ces dames. Mme la duchesse de Modène et Mme de Boufflers jouaient chez moi. On vint apporter à Mme de Modène une lettre qu'on lui dit être venue par un courrier; ce courrier était un laquais de Mme de Châteauroux.

Mme de Modène lut la lettre avec empressement ; elle se leva aussitôt, et donna son jeu à tenir; elle passa dans un cabinet où elle écrivit un mot, elle alla ensuite dans l'antichambre parler au courrier, à qui elle donna huit louis. Le courrier montra cet argent à ceux de sa connaissance, en disant qu'il fallait qu'il eût apporté une bonne nouvelle puisqu'il était si bien payé. Il apporta aussi en même temps une lettre à Mme la duchesse de Boufflers; Mme de Boufflers lut en particulier la lettre à quelques personnes de celles qui étaient dans la chambre; elle contenait ces termes : « Je compte trop sur votre amitié pour que vous ne soyez pas « instruite dans le moment de ce qui me regarde. « Le Roi vient de me mander par M. de Mau- « repas qu'il était bien fâché de tout ce qui s'était « passé à Metz et de l'indécence avec laquelle j'avais « été traitée, qu'il me priait de l'oublier, et que « pour lui en donner une preuve il espérait que « nous voudrions bien revenir prendre nos appar- « tements à Versailles, qu'il nous donnerait en « toutes occasions des preuves de sa protection, « de son estime et de son amitié, et qu'il nous « rendrait nos charges. » On ne peut douter que Mme de Châteauroux ne soit bientôt à Versailles, parmi d'aussi fidèles amies et sur son champ de bataille et de victoire.

Cependant, à peine ses lettres parties, la petite fièvre qu'elle avait en recevant Maurepas augmente

et, le lendemain, augmente encore. Les émotions trop diverses, qui ont secoué en quelques jours cette âme ardente, ont coïncidé avec un moment physique difficile. En très peu de temps, le danger se déclare et les médecins du Roi laissent appeler le confesseur. Ni le Père Sigaud, ni le curé de Saint-Sulpice qui apportèrent le viatique à la duchesse, n'ont à demander le sacrifice public de sa passion, mais l'on sent que Dieu va l'exiger bientôt tout entier.

Cette maladie, si vite désespérée, où la tête se prend avec violence et cause des convulsions, semble un châtiment du ciel. On observe le sérieux et l'abattement du Roi, qui ne paraît plus qu'à la messe et au Conseil, supprime le grand couvert et ne sort pas de ses cabinets intérieurs. Il veut à chaque instant des nouvelles; d'Aven, Luxembourg, le marquis de Gontaut, se relayent pour en donner deux fois par jour, tandis que Lebel reçoit de son côté quatre courriers de M. de Montmartel qui renseignent le Roi à tout moment. On peut lire les bulletins sur son visage, qui s'éclaircit ou se rembrunit selon qu'ils apportent ou retirent de l'espérance. Jamais malade, du reste, n'a été entourée d'une sollicitude aussi anxieuse. La duchesse de Modène, oubliant le rang et l'étiquette, ne la quitte pas et la sert nuit et jour elle-même. La sincérité de tant d'amis, en un tel moment, prouve mieux qu'aucun témoignage les qualités

29o LOUIS XV ET MARIE LECZINSKA

de fidélité et de noblesse qu'il y a dans la femme qui va mourir.

La Reine elle-même est émue profondément. Elle adore et redoute, dans ses oraisons, les coups de cette Providence si prompte à frapper. Ses amis, remarquant sa tristesse, cherchent inutilement à l'en distraire ; elle ne veut point accepter à souper hors de chez elle et la raison en est délicate : v Elle respecte trop, dit-elle, la douleur et Tinquiétude du Roi pour vouloir faire quelque chose de différent de ce qu'elle fait tous les jours et qui puisse avoir l'air d'une partie de plaisir. » Il est sûr que la Reine prie et fait prier pour Mme de Châteauroux, de même que le Roi demande, sans aucun secret, à la chapelle et à la paroisse de Versailles, des messes pour sa guérison. Mais le mal suit son cours, la tète ne se dégage point, et il est sur que la saignée au pied qu'osera tenter Vernage n'aura pas plus d'effet que les huit saignées déjà faites au bras. Hors les moments d'excitation où elle se croit empoisonnée, le courage de la malade, sa résignation et sa douceur font l'admiration de tous. Mme de Flavacourt est introduite près de son lit par Mme de Modène et lui demande pardon de sa froideur : « Ma sœur, dit la mourante, vous vous étiez retirée; pour moi, j'ai conservé les mêmes sentiments. )> Mme de Flavacourt lui baise les mains et fond en larmes. Une autre réconciliation aurait

pu être plus touchante encore; mais, lorsque Mme de Mailly se présente, le délire est devenu violent et continu. Elle erre à la porte de ses sœurs, essayant d'entrer, sans que personne veuille se charger de le demander pour elle. Le passé, qu'elle a déjà tant expié, lui arrache même cette consolation suprême, et c'est seulement auprès d'un cadavre que Mme de Mailly obtient de s'agenouill r, le mardi 8 décembre 1744, à huit heures du matin.

Dès la veille, le duc d'Ayen a fait dire que la mort était prochaine et qu'il fallait prendre des mesures pour que le Roi ne l'apprît point à Versailles. Louis XV est donc parti brusquement pour la Meutte, à sept heures du soir, n'ayant avec lui que M. le Premier et M. d'Harcourt, capitaine des gardes, sans aucune escorte, deux palefreniers seulement portant des flambeaux. Il a ordonné à M. d'Argenson de donner audience aux ambassadeurs et ministres, comme d'habitude, et de ne venir lui rendre compte à la Meutte que dans le cas d'affaires très pressées. C'est là qu'il reçoit la nouvelle, attendue d'heure en heure. Il s'enferme plusieurs journées avec quatre ou cinq personnes, amis particuliers de Mme de Châteauroux et qui ont leur part de sa douleur.

Le bruit vient-il jusqu'à lui d'un empoisonne-

ment, auquel a cru Mme de Chàteauroux ellemême et que les ennemis de M. de Maurepas se complairont à attribuer au jeune ministre ? Ce sont les suppositions ordinaires de la haine, devant toute maladie que la médecine du temps ne définit point ; elles ont cela de terrible que toute réfutation en demeure impossible. Déjà, par elle-même, cette mort tragique, survenue en plein triomphe, frappe vivement les esprits. On laisse sans doute ignorer au Roi que l'inhumation, faite le jeudi, sous la chapelle Saint-Michel à Saint- Sulpice a eu lieu une heure avant l'usage et le guet sous les armes, parce qu'on craignait le déchaînement du peuple de Paris; ce sont des choses qui ne parviennent jamais aux oreilles qu'il serait le plus utile d'en instruire. Il devient bientôt convenable de se rapprocher de Versailles. Dès l'annonce du dénouement, Trianon a été préparé en hâte et mis en état d'être habité l'hiver. Le Roi y passe plus d'une semaine avec Mmes de Modène, de Boufflers et de Bellefonds ; il y tient le Conseil ; les charges et les entrées ont permission d'aller faire leur cour. Le Dauphin même s'y rend une fois. Seule la Reine est priée de n'y point paraître et le Roi lui envoie « une réponse fort polie et écrite avec amitié », marquant qu'il ne la verra qu'à Versailles.

A ce retour, la vie royale se remplit d'incidents nouveaux, qui servent à chasser les chagrins.

Voici, pendant ces premiers jours, les révérences pour la mort de Mme de Ventadour, que la vieillesse a emportée à quatre-vingt-douze ans, l'arrivée de Flandre du maréchal de Saxe, la présentation de Mme de Lowendal, le grand mariage, célébré à Versailles, du duc de Penthièvre avec Mlle de Modène, enfin les cérémonies de Noël et du jour de l'An et les préparatifs du mariage du Dauphin. Ce sont des circonstances excellentes pour occuper le Roi et le distraire. Au reste, le 24 décembre au soir, M. de Richelieu revenant de Languedoc s'est présenté au Roi avant son coucher et celui-ci s'est enfermé dans ses cabinets pour le recevoir. M. de Richelieu est un sage, incapable de s'appesantir sur les choses tristes ; on est sûr que, dans sa longue audience, il n'a pas inutilement parlé de la morte. Ses conseils sont de ceux qu'écoute un roi de trente-cinq ans, qui n'a point de borne à son pouvoir et qu'aucun scrupule désormais n'arrête plus. Personne ne doute que Louis XV ne sache bientôt se consoler : il n'a point fait ses dévotions à Noël.

Ce livre raconte la jeunesse de Louis XV et de la reine Marie Leczinska et en conduit le récit jusqu'au moment où les incidents du voyage de Metz amènent la définitive séparation du ménage royal. Il n'était peut-être pas sans nouveauté d'essayer de présenter le tableau de la Cour de France à cette époque, en mettant au centre la figure un peu effacée de la femme de Louis XV et en recherchant, à la lumière de documents inédits, les véritables traits de son caractère. Elle n'eut, à ce qu'il semble, ni la perfection un peu convenue dont la parent ses panégyristes, ni les insuffisances et les ridicules que lui prêtèrent, dès le siècle dernier, des philosophes peu capables de comprendre les vertus d'une âme religieuse et môme tout simplement les délicatesses d'une honnête femme. Quant à son rôle, il n'est point dépourvu de tout intérêt, si modeste que l'aient rendu ses dispositions naturelles et les circonstances de sa vie.

Une centaine de lettres autographes de Marie Leczinska au cardinal de Fleury, deux cent vingt-huit lettres du roi Stanislas à sa fille, presque toutes de sa main, telles ont été les principales pièces qui m'ont renseigné directement sur la Reine et m'ont aidé à me faire une idée de sa personne morale. Les lettres de Stanislas se trouvent aux Archives nationales (K 141), où je les ai transcrites en v. 20

1897, aidé de Constantin Gôrski pour la lecture des parties en langue polonaise. Depuis la première édition de cet ouvrage, cent trente de ces documents ont été mis au jour avec une copieuse annotation, par Pierre Boyé : Lettres inédites du roi Stanislas, duc de Lorraine et de Bar, à Marie Lesjc^ynska, Paris et Nancy, 1901. Cette publication comprend les lettres du duc de Lorraine de 1754 à 1766; les plus anciennes, qui vont du 3 octobre 1733 au 27 février 1786, ont été utilisées par l'auteur pour l'ouvrage d'histoire militaire et diplomatique cité plus loin.

Les lettres de Marie Leczinska à Fleury, que m'a fait connaître Frédéric Masson et que j'ai citées d'après une excellente copie prise de sa main, appartiennent à la collection Morrison; elles sont particulièrement intéressantes en ce qu'elles se rapportent à la jeunesse de la Reine, c'est-à-dire à l'époque de sa vie sur laquelle les renseignements font le plus défaut. Elles ajoutent beaucoup, par conséquent, aux séries de lettres déjà connues, qui sont dispersées dans un certain nombre de publications. Rappelons notamment qu'on rencontre une partie de la correspondance adressée par la Reine au duc et à la duchesse de Luynes, dans l'édition des Mémoires du duc de Luynes (extraits reproduits à la suite de la brève biographie de Marie Leczinska, publiée par la comtesse d'Armaillé); d'importantes lettres, trop peu connues, au comte d'Argenson sont au tome IV de l'édition partielle des Mémoires du marquis d'Argenson, faite par le marquis René d'Argenson et remplacée aujourd'hui dans l'usage par l'édition Rathery; une lettre au cardinal de Fleury, de date antérieure aux nôtres, est publiée par les Goncourt, en note de leur livre sur la duchesse de Châteauroux; une autre a été donnée, en 1895, à V Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux par Mlle C. d'Arjuzon; plusieurs billets au même personnage se trouvent dans l'ouvrage de la marquise des Réaulx, intitulé : Le Roi Stanislas et Marie Leczinska, Paris, 1895; la lettre citée de la Reine à Maurepas, écrite de Metz, a été publiée par le duc de Broglie, dans son

livre sur Frédéric II et Louis XV; M. le vicomte de Cormenin a inséré quelques billets de la Reine dans les Lettres des Lecfinski a la comtesse d'Andlau et au maréchal Du Bourg, éditées en 1901 dans la Revue rétrospective et intéressantes surtout pour Catherine Opalinska; enfin, une correspondance familière, mais tout entière postérieure à l'époque que nous étudions ici, forme la première partie du recueil publié par Victor des Diguères : Lettres inédites de la reine Marie Lecjfinska et de la duchesse de Luynes au président Hénault, Paris, 1886. Aux Mémoires du président Hénault, qu'on cite d'ordinaire sur Tintimité de Marie Leczinska, doivent être joints aujourd'hui les Souvenirs du comte de Tressan, publiés d'après ses papiers par le marquis de Tressan, Versailles, 1S97. [Le marquis d'Argenson a publié récemment un abondant recueil où les lettres de la Reine et du roi Stanislas tiennent une grande place : Correspondance du comte d'Argenson. Lettres de Marie Lecpnska et du Cercle de la Reine, Paris, 1922].

Quelques correspondances inédites du temps ont fourni des détails à notre récit; telles sont les lettres du roi Stanislas au maréchal Du Bourg, conservées à la Bibliothèque de l'Arsenal ; les lettres du cardinal de Fleury et de Mlle de Charolais, entrées dans la collection Morrison ; enfin les correspondances du service des Bâtiments du Roi, que j'ai dépouillées pour écrire un livre d'érudition locale intitulé : Le Château de Versailles au temps de Louis XV, Versailles, 1898, et qui sont pleines de renseignements sur les intérieurs royaux. Des documents de même source ont été mis en œuvre dans mon étude sur Naitier peintre de Mesdames, dans la Galette des Beaux- Arts de juin et juillet 1890, à laquelle j'ai fait ici quelques emprunts. Je me suis servi, au chapitre troisième, du manuscrit de la Bibliothèque nationale contenant les Anecdotes de Toussaint sur la Cour de France, des premiers cahiers encore inédits des Mémoires du duc de Croy, retrouvés par le vicomte de Grouchy à la Bibliothèque

3oo SOURCES

de l'Institut [édites en 1906J, et de l'inventaire des objets existant dans les cabinets de la Reine, après sa mort, document dressé par M. de Saint-Florentin, le 25 juin 1768, et conservé aux Archives nationales (K 147).

Pour le chapitre relatif au mariage de Louis XV, j'ai utilisé, outre les papiers Du Bourg à la Bibliothèque de l'Arsenal, le carton spécial des Archives nationales, qui se rapporte à cet événement (K i3o. B), et le registre tenu par les Premiers gentilshommes de la Chambre (O1 822). Les documents des Archives des Affaires étrangères avaient été fort bien mis en œuvre par Paul de Raynal, dans Le Mariage d'un Roi, 1887; des papiers du chevalier de Vauchoux, récemment retrouvés, ont permis à M. Henry Gauthier-Villars de reprendre le sujet dans Le Mariage de Louis XV, Paris, 1901, et j'ai pu me servir très utilement des renseignements nouveaux que fournit l'auteur sur cet épisode. (La polémique qui s'est élevée entre quelques médecins, à propos du prétendu haut-mal de Marie Leezinska, me paraît bien résumée et conclue par l'article du docteur Cabanes, dans la Galette des - Hôpitaux du 4 avril 1901.) Les mémoires si autorisés du maréchal de Villars, ceux de Marais, Barbier, Duclos, Saint-Simon, la correspondance de Voltaire, permettent d'ajouter l'attrait de l'anecdote authentique aux narrations officielles de la Galette et du Mercure de France. 11 faut y joindre l'ouvrage peu connu du chevalier Daudet, Journal historique du Voyage de S. A. S. Mlle de Clermont depuis Paris jusqu'à Strasbourg et du Voyage de la Reine depuis Strasbourg jusqu'à Fontainebleau, Châlons, 1725. Rappelons enfin, par un devoir de reconnaissance, le premier volume de l'Histoire de la réunion de la Lorraine à la France, par le comte d'Haussonville, le livre d'Albert Vandal sur Louis XV et Elisabeth de Russie, Paris, 1882, et surtout l'importante thèse de M. Pierre Boyé, Stanislas Les^c^ynski et le troisième Traité de Vienne, Nancy, 1898, qui renouvelle entièrement, et avec beaucoup de critique, la documentation sur le roi Stanislas.

SOURCES 3oi

J'ai tiré grand parti de la biographie écrite par l'abbé Proyart, et dont la première édition a paru en 1784, dédiée « à Mesdames de France, filles de la Reine ». Mainte pièce originale, mainte tradition provenant directement de la famille royale s'y trouve rapportée dans un but d'édification. Les autres éloges contemporains sont sans valeur. Le plus important, celui de l'avocat Aublel de Maubuy, qui est de 1773 et forme le tome VII des Vies des Femmes illustres et célèbres de France, porte sur l'ensemble de la vie de Marie Leczinska le jugement que voici : « Sous quelque aspect qu'on l'envisage, ou comme fille ou comme reine, soit comme épouse, soit comme mère, on verra que rien ne manqua à sa félicité. »

Ces niaiseries n'offrent aucun danger pour la vérité historique. Il n'en est pas de même d'une série de Mémoires, qui sont les plus lus du xvm0 siècle, et que j'ai consultés, pour ma part, avec une grande prudence, tout en les tenant sans cesse sous les yeux. Tels sont le journal du marquis d'Argenson et les charmants souvenirs de la duchesse de Brancas, qui ont fourni tant de racontars connus contre la Reine. C'est pour des documents de ce genre qu'un rigoureux contrôle est nécessaire, car il n'est pas rare de les trouver en défaut, même pour l'exactitude matérielle des faits.

Le Journal d'Argenson est d'une information peu sûre: il connaît très mal les choses de la Cour, même au temps où il y vit, à plus forte raison quand il n'a pour se renseigner que des ouï-dire légers et suspects. « On veut croire tout ce qui est mal », écrit-il lui-même, le jour où il nie la liaison du Roi avec Mme de Vintimille; mais il tombe sans cesse dans ce travers de l'époque. Il accepte les fables les plus étranges, par exemple la succession des empoisonnements dans la famille de Louis XIV, à la fin de son règne. A chaque instant, l'imagination l'emporte et le trompe : il annonce tous les huit jours, pendant des années, la disgrâce de Fleury et le retour de Chauvelin. Plus d'une

tradition malveillante sur Marie Leczinska n'a pour garant que le seul Argenson. On croit trop volontiers sur parole les gens d'esprit.

Les Mémoires du duc de Luynes méritent une tout autre confiance. S'ils pèchent parfois par bienveillance, où le marquis pèche par aigreur, ils n'en apportent pas moins la plus fidèle image et la plus sincère de la Cour de France et de l'entourage de la Reine, à partir de 1735. Même pour la période antérieure, ils ont souvent recueilli des souvenirs précis, dont la confirmation se trouve ailleurs. La monotonie et le style desséché de ce journal lui enlèvent, il est vrai, beaucoup d'intérêt littéraire ; c'est exactement, suivant le mot de Frédéric Masson, « l'herbier de la Cour de Louis XV ». Mais, pour qui sait y bien chercher, tout s'y retrouve. Luynes demande à être lu entre les lignes. Personne n'est plus discret, plus prudent, mais personne aussi ne sait mieux noter au passage, de façon voilée, le renseignement qu'il peut y avoir intérêt à conserver.

Les mémoires de Luynes se substituent à ceux du maréchal de Villars, à peu près au moment où ces derniers cessent de servir de guide. L'autorité de tels témoins est indiscutable, pour les matières traitées dans ce livre; l'un et l'autre sont des gens de cour qui ne disent pas toujours la vérité tout entière, mais qui n'enregistrent jamais que des renseignements sérieux.

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