BOULEVARD DBS ITALIENS 15, AD COIN DE LA BUE DE GRAMMONT
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L'ADgIetenre et la France en présence. — Bupture* — M. de Jumonville. — Washington. — MM. de Villiers et de Contrecœur. — Attaque des vaisseaux français par l'escadre anglaise.
— Déclaration de guerre. — Projets de TAngleierre. — M. de Dieskau. -*- M. de Montcalm. — Prise de Minorque par Ricbelieu. — Sa rentrée triomphale à Paris. — Projet de Henri IV d*établir une république chrétienne. — Marie-Thérèse et madame de Pompadour. — L'abbé de Bernis. — lmprovi>a'ion.
— Il remplace M. de Rouillé. — Traité entre rAnglcterre et la Prusse. — Alliance de la France avec rAutriche.
Il y a just8 cent ans aujourd'hui, à l'époque où nous
écrivons ces lignes, que l'Angleterre et la France, ces
vieilles ennemies do Crécy, de Poitiers et d'Azincourt,
s'apprêtaient à poursuivre sur l'Océan la lutte contincn*
taie qu'elles soutenaient depuis cinq siècles, et que nous u. 4
î LOUIS XV ET SA COUR
avons vue se clore, en 1745, par la bataille de Fonlenoy.
Jetons les yeux sur la carte du monde en 1750, et disons quelle était leur puissance respective.
L'Angleterre, il y a cent ans, ne possédait que cinq comptoirs dans Tlnde : Bombay, Béjapour, Madras, Calcutta et Ghandernagor.
Elle n'avait, dans TAmérique du Nord, que Terre-Neuve et cette bande du littoral qui s'étend, comme une frange, de FAcadie aux Florides.
Sa seule possession, au banc de Bahama, était les îles Lucayes; aux Petites-Antilles, Barboude; dans le golfe américain, la Jamaïque.
Enfin, l'Angleterre n'avait pour toute station, dans l'océan Équinoxial^ que Sainte-Hélène, de meurtrière mémoire.
La France, au contraire, avait la double suprématie continentale et coloniale.
Elle possédait loute cette ligne de forteresses bâties par Vauban, qui sont les clefs des Pays-Bas, et qui s'étendent de Philipsbourg à Dunkerque. Ses armées occupaient la Corse, et, par le traité de 1748, elle venait d'acquérir une influence protectrice sur Gènes, Modène, Parme, Plaisance etGuastalla.
Comme puissance coloniale, elle tenait presque toutes les Antilles. Ses colonies d'Acadie, du Canada et de la Louisiane, prenaient de jour en jour plus d'étendue. Elle avait Québec, Montréal, Mobile et la Nouvelle-Orléans; les forts de Fontenai, de Saint-Charles, de Pierre et de Maurepas s'élevaient à Tenvi sur les lacs du Canada. Le fort la Reine dominait la rivière des Assiniboins. Elle tenait, sur les lacs Ouinipeg, les forts Dauphin et Bourbon. En Afrique, le Sénégal et Corée lui appartenaient. Elle colo-
nisait Madagascar, et elle avait pour relais Tlnde, où oa puissance dominait les îles de France, de Bourbon, de Sainte-Marie et de Rodrigue.
Quand nous en serons à l'année 1848, nous ferons un tableau comparatif de ce qu'elle a gagné et de ce que l :s avons perdu.
Revenons aux causes de notre nouvelle rupture avec TAngleterre.
L'Angleterre, par le traité d'Utrecht, avait reçu une portion de l'Acadie. Les limites des terres cédées à FAngleterre et des terres retenues par nous étaient mal fixées et laissaient en litige une espèce de terrain vague.
Sur ce terrain, dont la propriété était plus que contestable, les Anglais avaient bâti le fort de la Nécessité, y avaient mis une garnison assez forte, et en avaient confié le commandement au major Washington. Le commandant des troupes françaises sur FOhio, M. de Contrecœur, ordonna alors à M. de Jumonville, un de ses ofRciers, de se rendre au fort de la Nécessité, porteur d'une lettre, dans laquelle le commandant français priait le major Washington de ne pas troubler, par une possession illégale, la paix qui régnait entre les deux puissances, et de se retirer sur la portion des terres anglaises qui n'était susceptible d'aucune discussion. M. de Jumonville prit trente hommes et se mit en chemin; mais, à une petite distance du port, tout à coup une fusillade éclate, et M. de Jumonville s'aperçoit qu'il est complètement entouré. Alors, il s'avance seul entre ceux qui l'attaquent et sa petite troupe, à laquelle il ordonne de s'arrêter, fait un signe de la main, et, rccc^n i pour parlementaire, commence la lecture de sa lettre. Mais, aux premiers mots, une seconde fusillade recommence, et le renverse mort avec huit de ses soldats, et les vi^ideux autres sont faits prisonniers; un seul Cauadicii se
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sauve, et va porter au commandant la nouvelle de cette violation du droit des gens.
Pendant que le Canadien portait cette nouvelle au commandant Contrecœur, le major Washington donnait les mêmes ordres qu'il eût donnés en temps de guerre déclarée, et, se mettant à la tête de quatre cents hommes, marchait contre les avant-postes français; mais à peine avaitil fait quelques lieues, qu'il fut averti par les sauvages qu'une troupe nombreuse marchait à sa rencontre dans le but de venger l'assassinat de Jumonville.
En effet, c'était M. de Villiers, frère de la victime, qui avait reçu du commandant mission de punir les meurtriers de son frère et de faire rendre les prisonniers. Le major Washington se retira dans le fort, et y attendit les Français.
M. de Villiers y mit le siège ; mais, après une énergique défense , pressé plus énergiquement encore , Washington fut forcé de se rendre. La capitulation, plus favorable aux Anglais que ceux-ci ne devaient s'y attendre, portait que la garnison se retirerait sur son territoire sans être inquiétée et avec armes et bagages.
Mais la mort de Jumonville était qualifiée d'assassinat. De son côté, le major Washington s'engageait à renvoyer les Français prisonniers et qui avaient été transférés à Boston ; mais, chose étrange , ces vingt-deux hommes se trouvèrent réduits à sept, et l'on ne put savoir ce que les quinze autres étaient devenus.
Le major Washington était le même auquel la France, toujours oublieuse, devait plus tard offrir son aide dans la guerre de l'indépendance.
L'assassinat eut lieu le 24 mai i754, et la prise du fort le 3 juillet de la même année.
La France fit ses réclamations au cabinet de Londres
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maïs, comme toujours, le cabinet de Londres fit une réponse évasive; puis tout à coup, sans déclaration de guerre aucune , précipitant le dénoûment d'une situation douteuse, il fait sur mer ce que Frédéric allait faire sur le continent, et Ton apprend à Paris que des navires marchands et même des vaisseaux de guerre ont été capturés par des escadres britanniques.
Les hostilités commencèrent au banc de Terre-Neuve , c'est-à-dire dans les mêmes régions où venait de se passer l'événement que nous avons raconté.
Le 3 juin 1735 , un an après l'aventure de Jumonville, Famiral Boscawen , à la tête d'une escadre anglaise de treize vaisseaux de guerre, rencontre les vaisseaux du roi VAlcide et le Lis, s'approche d'eux sous des apparences amies, et tout à coup les enveloppe et les attaque.
VAlcide était commandé par M. Moquart ; le Lis, par H. de Lorgeril.
Ces deux bâtiments faisaient partie de l'escadre de M. Dubois de la Motte.
Le prétexte de l'attaque fut la prétention émise par l'amiral Boscawen , et à laquelle les deux capitaines se refusaient , de faire saluer aux Français le pavillon de FAngletcrre.
Après une défense héroïque , les deux vaisseaux furent pris.
Quelques jours après, le vaisseau V Espérance, naviguant sous pavillon blanc, fut surpris à son tour. M. de Dpuville, qui le commandait, se battit comme un lion, et, conduit à Londres , déclara qu'il ne se regardait pas comme prisonnier d'une nation civilisée, mais comme esclave d'une bande de pirates.
Ces trois événements pouvaient être un accident comme celui que les Anglais avaient appelé la surprise de Jumon-
ville, mais que la capitulation du fort de la Nécessité reconnaissait être un assassinat.
Cependant on espérait encore avoir justice, par la voie des négociations, de cette double violation du droit des gens, lorsqu'on apprend à Versailles que, pendant le mois qui vient de s'écouler, soixante et quatorze bâtiments vcnant de nos îles; cinq négriers, chargés de deux mille nègres ; vingt-six bâtiments portant des marchandises et des provisions à nos îles; un bâtiment allant en Grimée; deux navires delà Compagnie des Indes, un allant au Sénégal et l'autre en revenant; soixante-six terre-neuviens; deux bâtiments revenant de la pèche de la baleine; virigt^eux bâtiments portant des provisions au Canada ou revenant d'en porter; vingt-sept bâtiments faisait le grand cabotage tant sur les côtes de France que dans les colonies; en tout , trois cents navires ont été pris.
Nous nous trouvions donc, par suite de ce coup de filet maritime, avoir près de dix mille prisonniers en Angleterre.
Le secrétaire d'État des affaires étrangères à Londres était alors Henri Fox, qui fut plus tard créé lord HoUand, ennemi personnel de la France, qui devait nous léguer, dans son fils , Charles Fox , un ennei&i plus acharné et surtout plus terrible encore.
Forcé dans ses derniers retranchements par lo cabinet de Versailles, qui demandait comment, en pleine paix, des actes pareils à ceux que nous venons de citer avaient pu s'accomplir, Henri Fox répondit « que l'état de guerre ne résultait pas toujours, entre nations, de combats réels, mais de certaines mesures qui annonçaient les hostilités ; que les armements de la France étaient publics; qu'elle préparait de grandes escadres et transportait incessamment des troupes au Canada ; que , dans ces circonstances , le gouvernement britannique n'avait dû prendre conseil
que de ses intérêts et agir vigoureusement, afin de garder la dignité de la nation. »
Cette réponse insolente était suivie d'une note plus insolente encore, dans laquelle M. Fox demandait qu'on désarmât immédiatement la flotte française , que les fortiftcations de Dunkerque fussent rasées; après quoi, on donnerait des explications sur les affaires du Canada et^ en général, sur celles de TAmérique du Nord.
M. de Rouillé répondit, au nom du roi, « que ce qui venait de se passer n'était qu'un système de grande piraterie , indigne d'un peuple civilisé ; que l'Angleterre avait saisi non-seulement les bâtiments du roi de France, mais encore des navires marchands, pour une somme de plus de trente millions, et que le cabinet de Versailles demandait immédiatement réparation de cet acte hostile. »
Sut le refus du gouvernement anglais, M. de Mirepoix, notre ambassadeur, demanda ses passe-ports, et la guerre fut déclarée.
Au reste , les dispositions de l'Angleterre ne tardèrent point à être mises au jour. Un mois après le combat naval oi!i succombèrent sous le nombre VAlcide et le Lis , une rencontre eut lieu sur l'Ohio, près le fort Duquesne, entre les Français et les Anglais commandés par le général Braddock. Les Anglais complètement battus, leurs officiers tués, leurs magasins et leurs provisions enlevés, on trouva les instructions données au général par le cabinet de Londres; ces instructions prouvaient, par leur date, qu'au milieu de la paix la plus parfaite, le gouvernement anglais faisait tous ses préparatifs pour franchir les limites do l'Acadie et envahir la plus grande partie de nos établissements en Amérique. Le plan général était d'envoyer de fortes escadres anglaises qui fermeraient aux Français rentrée du fleuve Saint-Laurent , pendant que quatre ar-
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mées fondraient sur les derrières de nos colonies. La mission particulière du général Braddock, au milieu de ce plan, était de prendre le fort Duquesne, de remonter rohio pour joindre, par le lac Érié, M. Shirley, qui Tattendait à Ghoagen avec cinq mille hommes, des barques et du canon. Une fois réunis, ils devaient agir de concert, prendre Niagara et Frontenac. Pendant ce temps, le colonel Johnson s'emparerait du fort Frédéric, du lac Champlain, de la rivière de Richelieu, et se mettrait en état de prendre, au printemps, la ville de Montréal, tandis qu'une autre armée anglaise pénétrerait jusqu'à Québec par la rivière Saint-Jean.
Heureusement, l'immense plan avortait en tombant entre nos mains. L'escadre de M. Dubois de la Motte, auquel on avait enlevé le Lis et VAleide, comptait encore sept vaisseaux* Elle avait mis à terre M. de Dieskau avec des troupes de débarquement. On était en état de défense , et les sauvages, qui haïssaient les Anglais, nous promettaient d'être pour nous de puissants auxiliaires.
Malheureusement, à peine arrivé, Dieskau, après avoir battu un corps de 1,500 Anglais près du lac Georges, après les avoir poursuivis jusque sous les retranchements du général Jackson, est blessé et pris.
Mais, maintenus et surveillés, les Anglais sont obligés, non-seulement de renoncer au vaste plan que nous avons exposé, mais encore de se tenir sur la défensive. D'ailleurs, pour prendre le commandement de nos troupes, on attend un nouveau chef.
Ce nouveau chef , c'est Louis- Joseph de Saint- Véran, marquis de Montcalm, c'est-à-dire un des plus braves généraux de l'armée française. Le sang desGozon n'a pas dégénéré dans ses veines. C'est encore à lui ces grands bois de la Dragonnière, où son aïeul exerçait ses chiens à
Fattaque du serpent. Sa carrière sera courte, mai» rayonnante, glorieuse et rapide comme celle de la bombe qui doit lui creuser sa tombe.
D'ailleurs, pendant ce temps, on va rendre aux Anglais, en Europe, ce coup de main qu'ils voulaient tenter en Amérique. Les Anglais ont, dans la Méditerranée, une station qu'ils affectionnent à l'égal de Gibraltar, qu'ils lui préfèrent peut-être. Philippe Y, au temps de ses malheurs, a laissé rouler cette perle de ses mains. Les Anglais l'ont ramassée et en ont fait un des joyaux de leur couronne.
Cette station, c'est l'île de Minorque.
En prenant Minorque, nous coupons les communications des Anglais avec le roi de Sardaigne , leur allié ; nous troublons leur navigation au levant et en Italie. Le port de Mahon, l'un des plus beaux de l'Europe, donne un asile sûr à leurs flottes égarées dans la Méditerranée, ce grand lac dont ils gardent l'entrée, mais dont nous sommes les véritables maîtres.
En cas de guerre malheureuse, la reddition de Mahon lèvera bien des difUcultés pour le rétablissement de la paix; dans le cas contraire, Mahon devenu notre propriété, on en traitera avec l'Espagne, qui nous donnera en échange tout ce que nous voudrons dans le golfe du Mexique.
Il est vrai que le fort Saint-Philippe passe pour imprenable; eh bien, on y enverra Richelieu : c'est le général des brusques attaques et des coups de main insensés. La colonne de Fontenoy, elle aussi, n'étaîl-elle pas inébranlable? Richelieu l'a brisée!
Richelieu aura un commandement absolu sur mer et sur terre; on lui fourre cinquante mille louis dans ses coffres, on lui donne la flotte d'Hyères, sous les ordres de M. delà
Galissonnière, douze vaisseaux de ligne; on y joint dix-
huit bâtiments de transport. Cette magnifique escadre met à la voile. Où va-t-elle?
On le saura quand le fort Saint-Philippe sera pris.
La mer est ralHée des Anglais. Le lendemain du départ^ une tempête s'élèfve qui rompt Tordre de marche de la flotte; trois jours les vaisseaux errent dispersés; le 19 avril, ils se rallient en vue de Minorque.
Le 93 avril, le maréchal va reconnaître la place de son camp, et il jette en même temps un coup d'oeil sur le fort Saint-Philippe.
C'est partout un roc uni, des fossés de trente pieds de profondeur, taillés dans le granit. ImpossiUe d'ouvrir la tranchée, te roc est impénétrable, même au canon. C'est une citadelle h prendre par escalade; le tout sera de trouver des échelles assez hautes.
En attendant, Richelieu fait ses compliments aux dames minorcaines, leur fait porter des fruits, leur envoie des bonbons, et s'informe s'il y a, dans les productions de la France, quelque objet qui leur fasse plaisir.
Puis, comme il craint pour ses soldats le bon vin d'Ës* pagne qui encombre les caves de la ville :
— Enfants, dit le maréchal à ses soldats, celui de vous qui se grisera n'aura pas l'honneur de paraître à la tranchée.
On signale une flotte : c'est celle de l'amiral Byng qui vient en aide à Minorque; le maréchal cède un millier d'hommes à la Galissonnière, pour renforcer ses sold&ts de marine. On donnera l'assaut, et l'on se battra sur mer à la fois. Les Minorcains auront double spectacle.
L'amiral anglais est battu à plate couture, et, le même jour, Richelieu s'empare des ouvrages avancés.
Enfin, dans la nuit du 37 au 28 juin, trois forts sont pris sur cinq, et^ le 28, à midi^ trois députés apportent un pro*
jet de capîtaiation qui, discuté pendant le reste de la journée, est signé le même soir.
Le 29, tous les forts étaient rendus, et M. de Fronsac, fils du duc de Richelieu, en allait porter la nouvelle à Compiègne.
M. de Richelieu n'avait plus rien à faire à Minorque; mais il lui fallait l'agrément du roi pour quitter sa conquête. Malheureusement, il avait à la cour moins d'amis que d'ennemis, et madame de Pompadour était au nombre de ces derniers.
Madame de Pompadour avait eu l'heureuse idée de marier sa fille Alexandrine au duc de Fronsac; elle en avait dit deux mots à M. de Richelieu, lequel avait répondu quHl serait on ne peut plus honoré de l'alliance, mais que, comme M. de Fronsac avait l'honneur, par sa mère, d'appartenir à la maison impériale de Lorraine, il ne pouvait prendre d'engagement que du consentement de l'impératrice.
Madame de Pompadour avait compris la réponse, et s'en était tenue là; mais, de cette réponse et du peu d'effet qu'elle avait produit sur le duc à la première vue, elle avait gardé rancune au vainqueur de Mahon.
Pendant ce temps, on minait M. de Richelieu près du roi.
Enfin, le duc fut obligé de feindre une maladie pour obtenir un congé que, grâce aux certificats de ses médecins et à la menace qu'il faisait de le prendre si on ne le lui donnait pas, on n'osa plus lui refuser.
La rentrée du maréchal à Paris fut un véritable triomphe; mais Louis XV le reçut froidement.
— Ah! vous voilà, monsieur le duc, dit-il. Eh bien, comment avez- vous trouvé les figues de Minorque ? On les dit fort bonnes.
— Excellentes, sire, répondit Ridielieu; seulement, il fhUt de longues échelles pour les aller chercher.
Et, le premier, il tourna le dos au roi.
Au moment du départ de M. de Richelieu, on flottait encore pour une alliance continentale entre Frédéric et Marie-Thérèse.
Au retour de Richelieu, on était à peu près décidé pour TAutriche.
Quoique son fils eût l'honneur, comme il le disait, d'appartenir à la maison impériale de Lorraine, M. de Richelieu n'était point pour l'alliance autrichienne.
Toutes les traditionsdes grands hommes du dernier siècle avaient été pour l'abaissement de la puissance impériale.
Henri IV, Richelieu et Louis XIV avaient poui'suivi cet abaissement.
Au moment où le couteau de Ravaillac fit manquer l'expédition de Juliers, Henri IV venait d'arrêter avec Sully un immense projet, dont cette expédition de Juliers n'était que le prologue.
Ce projet changeait la face de l'Europe, qui devenait, sous le nom de république chrétienne, une confédération universelle. Messieurs les jacobins de 1793, et messieurs les montagnards de 1848, écoutez ceci.
C'est un projet de Henri IV.
Puis vous nous direz si, depuis que vous faites des théories, vous avez trouvé quelque chose de plus libéral, comme on disait sous Charles X, de plus radical, comme on disait sous Louis-Philippe, de plus démocratique, comme on dit aujourd'hui.
Il s'emparait de TAutrlche, qui lui avait fait tant de mal, et qui, depuis cent ans, ne fût-ce que par sa devise a, e, i, 0, 11, Amtria esi impermida orbi universOf tend à l'empir universisU
Une fois à Vienne, il prêchait une croisade et chassait tes Turcs de l'Europe.
Puis il fondait une confédération chrétienne, formée de quinze États :
Six monarchies héréditaires.
Cinq monarchies éleclives.
Quatre républiques.
Les six monarchies héréditaires étaient le Danemark, la Suède, l'Angleterre, la France, TEspagne et la Lombardie.
Cette dernière, érigée en royaume en faveur du duc de Savoie, se composait de la Savoie, du Hontferrat, du Milanais et du Mantouan.
Les cinq monarchies électives étaient :
Rome, augmentée de Naples et de la Galabre;
L'empire germanique;
La Bohême, à laquelle il ajoutait la Liisace, la Sil'^s'.e et ia Moravie;
La Pologne, augmentée des conquêtes a faire sur les Russes;
La Hongrie, augmentée d'une portion de l'Autriche, du Tyrol, de la Garinthie, et des conquêtes à faire sur les Turcs.
Les quatre républiques étaient :
La république italienne, composée de tout le nord de ritalie, entre le royaume de Lombardie, le pape et Yenise;
La république de Venise, augmentée de la Sicile;
La république helvétique, augmentée de la Franche* Comté;
Enfin, la république belge.
Tous ces États devaient avoir un conseil suprême, chargé de maintenir la paix universelle, de prévenir les querelles, de prononcer sur les différends, de défendre les frontières, de diriger les attaques contre celui qui serait
déclare ennemi commun; enfin, de veiller à la sûreté, au bien-être et à la prospérité de cette harmonie générale.
Ravaillac savait-il ce qu'il y avait de profond amour pour rhumanité dans ce cœur qu'il perçait, au coin de la rue de la Ferronnerie, le i4 mai i6i0?
Eh bien, ce rêve de rabaissement de FAutriche, fait par Henri IV, et devenu projet, parfois même réalité, entre les mains de Rididieu et de Louis XIV, allait être abandonné par Louis XY, grâce à Tinfluence fatale de madame de Pompadour.
Cette maison d'Autriche, en effet, obscure et presque inconnue il y avait trois siècles et demi, ne s'était élevée à la monarchie de Charles-Quint qu'en combattant perpétuellement contre tout principe de liberté. Dans ce combat, elle avait perdu la Suisse, la Hollande, l'Espagne et Napies; mais il hii restait encore les Hongrois, les Bohèmes, les Brabançons, les Toscans et les Autrichiens. Sa domination s'étendait encore de la Turquie à Philipsbourg^ et de l'Océan à la Méditerranée.
C'était loin de ce qu'elle était il y avait deux cents ans^ mais c'était encore plus qu'elle ne devait être.
Un instant, en 1738, tout cet empire avait été réduit à la seule Hongrie, et F Allemagne avait respiré.
Marie-Thérèse avait vu l'abîme, die l'avait mesuré, et, redevenue puissante, elle avait ccwnpris qu'elle ne pouvait conserver celte puissance qu'avec l'aide de la France.
Mais quelle probabilité de vaincre cette répugnance instinctive, et de donner tort à la politique de trois hommes de la taille de Henri IV, de Richelieu et de Louis XIV?
N'avait-elle pas, d'ailleurs, contre elle, le roi, le dauphin^ les ministres, la nation entière?
Quelle serait son alliée, dans une pareille lutte?
Madame de Pompadour.
Madame de Pompadour, la fille de M. Poisson, ce commis à moitié pendu, cette grisette trop heureuse d'épouser en premières noces un maltôtier, l'alliée de Marie-Thérèse, la fille, l'héritière des césars t
L'admirable chose que la politique, et comme son égoïsme nivelle les conditions t
Quoique madame de Pompadour fût montée presque jusqu'à Louis XV, combien fallait-il encore que Marie-Thérèse descendit de degrés pour arriver à madame de Pompadour t
Marie-Thérèse lui écrivsât cependant, à cette fenmie, et l'appelait ma cousine.
Cette alliance de la France avec l'Autriche était si étrange, si inouïe, si peu probable, que, lorsque M. de Kaunitz, ministre autrichien à Aix-la-Chapelle, en parla pour la première fois à M. de Saint-Séverin, que madame de Pompadour avait envoyé, en i747, dans cette ville, po«r condore la paix à quelque prix que ce fût, M. de Saint- Séverin refusa de s'occuper de ce projet.
Mais, à la première ouverture que Marie-Thérèse avait faite à sa cousine de ce projet d'alliance, madame de Pompadour, moins forte en politique que Henri IV, Richelieu et Louis XIV, madame de Pompadour avait été séduite d'étr& appdée eousimê par Marie-Thérèse, etie qui n'était appelée que Cotillon II par Frédéric.
Or, pour arriver à cette alliance de la France et de l'Au* triche, que fallait-il ?
Une misère, pour la favorite : renvoyer les vieilles têtes ministéridles çui avaient encore, sur l'Autriche, les préjugés de Louis XIV> de Richelieu et de Henri IV; placer à la tête des affaires étrangères des ministres nuls ou à sa dévotion.
Des Paulmy, des Rouillé, des Moras ou des Berrjrer.
M. de Maurepas était le plus redoutanie ; il avait des idées
arrêtées, et, dans ses idées, rAutriche était rennemie-née de la France. Il était amusant, le roi l'aimait; le voyant à toute heure du jour, il avait une grande influence sur le roi. En outre, le dauphin raimaitfort; le dauphin,— c'était chose connue — le dauphin, qui mourut peut-être de cette inimitié-là, était l'ennemi de l'Autriche.
M. de Maurepas a l'imprudence de faire une épigramme, et M. de Maurepas est exilé.
Nous avons dit encore comment M. d'Argenson avait été exilé. M. de Machault avait été invité à donner sa démission.
A part l'opposition que d'Argenson pouvait faire à la politique de la favorite, d'où venait la haine de celle-ci?
Nous allons le dire.
Un jour, un ami de madame de Pompadour entre chez le ministre, jette les yeux sur une lettre qu'il écrit, et s'aperçoit qu'il est question d'une caricature qui parait en ce moment.
Cette caricature représente M. d'Argenson dans un carrosse, Machault sur le siège, en cocher, et le roi derrière, en laquais.
La lettre commençait par ces mots :
c Mon laquais vient enfin de renvoyer mon cocher. »
En effet^le matin même, le roi avait écrit à M. de Machault, en lui redemandant son portefeuiUe, la lettre dont nous donnons copie plus loin.
L'ami de M. d'Argenson va rapporter la chose à madame de Pompadour, qui la rapporte au roi, lequel, dans son indignation, écrit à M. d'Argenson, à son tour, la lettre que nous avons vue, et dont cette anecdote peut, à la rigueur, excuser la dureté.
Nous avons dit comment MM. ^o Pculmy et de Moras avaient remplacé MM. d'Argenson et de Machault.
Et comment, enfin, Tabbé de Bernis avait été appelé au conseil d'État.
C'était d'ailleurs un aimable homme, et de plus un honnête homme, que cet abbé de Bernis. Il possédait Tesprit français dans toute sa llcur, et faisait de charmants vers qui sentaient infiniment plus la ruelle que la sacristie. Aussi, Boyer, le professeur du dauphin, le détestait-il. Éloigné par cette haine de toute faveur ecclésiastique, Bernis résolut d'élever autel contre autel, et de s'attacher à la favorite.
Un jour qu'il soupâit avec le roi et elle, et comme elle venait de déboucher une bouteille de vin de Champagne, dont le contenu s'enfuyait moitié dans les verres, moitié sur la table, il improvisa cette chanson :
Le Plaisir, couronné de fleurs^
Vient Toler sur la table ; n n'attend, pour charmer nos cœur?>
Qu*un moment favorable.
Belle Zéphise, où tu n'es pas
Pourrait-il nous séduire?
II a besoin de tes appas
Pour fonder son empire.
Viens réTelUer, sous ce berceau^
L'Esprit et la Saillie; fis t'attendent sous un tonneau
Qu*a percé la Folie.
Le Champagne est près de partir^
Dans sa prison il fume^ Impatient de te couvrir
De sa bouillante écorne.
if6ai8-tu pourquoi ce vin brillant^ Dès que ta main l'agite.
le LOUIS XV ET SA COUÛ
Gomme un éclair étiocelauit
Vole et se précipite?
En vaiD^ Bacchus, dans le flacoQ
Retient TAmoiir rebelle, L'Amour sort toujours de prison
Sous la main d'une belle.
Un homme qui faisait de si charmants vers devait être un grand politique; aussi remplaça-t-il, en juillet 1757, M. de Rouillé aux affaires étrangères.
Toute cette alliance avec Marie-Thérèse se nouait donc doucement dans Tombre. Les trois complices étaient M. de Nareniberg, ministre de la reine de Hongrie, Tabbé de Bernis et madame de Pompadour.
Voici ce que proposait Marie-Thérèse :
L'impératrice donnait les Pay^-Bas au duc de Parme, et séparait ainsi, par un prince de la maison de Bourbon, les Anglais de la Hollande, Luxembourg, le Gibraltar de VAU" triche, était rasé. Nous prenions Mans; la Pologne était dé~ clarée libre, et la couronne héréditaire; la Suède gagnait la Poméranie, et le Danemark était invité à Vunion, La Russie était partie contractante, et, comme la France était en guerre avec V Angleterre^ quoique cette guerre ne fût point de fait encore déclarée, cette ligue des grandes puissances du conti-nent abaissait la puissance marilime de V Angleterre, à Tuuion de laquelle V Autriche déclarait renoncer à jamais.
Ce plan était, selon l'esprit de Marie-Thérèse, vaste et hardi. Louis XV ne voyait ni si loin ni si haut; aussi le repoussa-t-il. Marie-Thérèse pria Louis XV de présenter le sien. Louis XV recourut à M. de Bernis, lequel proposa un projet en deux lignes.
Garantie respective des États des deux maisons, la Prusse comprise, V Angleterre exceptée.
Ce M alors qu'on apprit qu'au commencement de 1750, il y avait eu traité entre l'Angleterre et la Prusse.
La Prusse fut exclue du plan, qui se trouva encore simplifié, et se borna, dès lors, à cette seule ligne :
Garantie respective des États des detnx maisons.
Le traité fut âgné^ ie 9 mai 1756, ^^re la France et TAutriche.
jt ûeore> le pariemenide Paris et le refus des sacrements.*— Le eoii<^ seil* — Gommission mixte. — Condamnatioii de révÂqne d'Or* léans. — Caasatioa. —Lettres patentes du roi. —Le parlemenb se refuse à rendre justice. — Exil et prison. — M. de Fougèref» à Rouen. — Le roi se fait juge. — Ouverture de rassemblée dut clergé. — Naissance du comte de Provence. — L'évéque dt Troyes. — M. de Bourbon. — Démission de conseillers. -~ Craintes de troubles. — Lettres insultantes à madame dePom» padour. — Menaces contre la famille royale. — Damieus. — Le roi frappé. — Arrestation de Damions. -— Les gard«s dvt roi. — Lettre de Damions à Louis XV. — Le prévôt de Tliôlel. — Damions à Paris. — Le supplice. — Disgrâce de MM. d'Argenson et de Machault. — M . de Rouillé remplacé par M. do Bernis. — Mort de Fontenelle.
Pendant tout ce temps, les querelles religieuses et politiques, soulevées par l'impôt du vingtième, allaient leur train.
Le parlement, comme nous l'avons dit, avait décrété d'accusation le curé de Saint-Étienne-du-Mont; mais le roi avait cassé le décret par arrêt du conseil.
Le parlement ne s'était pas tenu pour battu; le 18 avril 1752, il avait rendu arrêt en forme de règlement, portan*
ÎO LOUIS XV ET SA COUB
défense de faire aucun refus public de sacrements, sous prétexte de non-présentation de billets de confession ou de non-acceptalion de la bulle Umgenitus.
Le roi établit alors une commission^ prise moitié dans TÉglise, moitié dans la magistrature. Dans l'Église, il nomme les cardinaux de la Rochefoucauld et de Soubise^ l'archevêque de Rouen et l'évéque de Lyon ;
Dans la magistrature , MM. Trudaine de la Granville et d'Auriac, conseillers d'État, et M. Joly de Fleury, ancien procureur général du parlement.
En 1753, la commission a fait son office de commission, c'est-à-dire qu'elle n'a rien fait; aussi la querelle va-t-elle s'envenimant de plus en plus.
On dénonce, le iS janvier, au parlement de Paris, divers refus de sacrements faits à Orléans, aux religieuses de Saint-Loup, de l'Hôtel-Dieu et autres.
Le parlement ordonne qu'il sera informé. Le 23, le parlement condamne l'évéque d'Orléans en six mille livres d'amende, payables sans déport.
Le 24, un arrêt du conseil évoque la connaissance de l'affaire, et casse l'arrêt du parlement.
Le parlement arrête qu'il sera fait des remontrances au roi sur l'arrêt du conseil.
Sur quoi, le 22 février suivant, la contradiction parlementaire augmentant le nombre de refus de sacrements au lieu de les diminuer, et la compétence des magistrats étant contestée par le clergé, le roi, par lettres patentes envoyées au parlement, lui enjoint, sous peine de désobéissance, de surseoir à toute poursuite et procédure conceruant la matière du refus de sacrements^ jusqu'à ce qu'il en ait autrement ordonné.
Le 23 février, le parlement arrête qu'il sera fait remontrances sur ces lettres.
Le 4 mai, ces remontrances sont portées au roi, qui refuse de les recevoir, et ordonne Tenregistrement de ses lettres patentes du 22 février.
Le 7 mai, le parlement arrête qu'il ne peut obtempérer aux volontés du roi sans manquer à son devoir et à son serment.
Le parlement cesse de rendre la justice.
Les présidents et conseillers des requêtes sont exilés ; quatre d'entre eux sont arrêtés et conduits en prison.
La grand' chambre, en corps, est transférée à Pontoise.
Les parlements d'Aix, de Toulouse et de Rouen avaient suivi Texemple du parlement de Paris; celui de Rouen, particulièrement, avait poursuivi Févêque d'Évreux. La procédure parait trop vive à la cour, qui la casse au i«' août, par la voix du conseil; puis, pour qu'il n'en reste pas trace, le marquis de Fougères se transporte, par ordre du roi, à Rouen, se fait représenter les registres du parlement, et y fait rayer et biffer, en sa présence, les arrêts et arrêtés de cette cour.
Sur quoi, le parlement de Rouen arrête qu'il sera fait des remontrances au roi.
Le parlement de Rennes, sans s'inquiéter des exécutions royales, entre à son tour en lice; le 19 août 1754, il rend un arrêt qui condamne Tévêque de Vannes à six mille livres d'amende, payables saûs déport, pour son refus de faire un service pour le repos de l'âme du curé de Karnac, lui enjoint de faire ce service dans les huit jours, sous peine d'être traité comme infracteur aux lois du royaume et fauteur de schisme.
Le 4 septembre, le roi supprime la chambre royale qu'il avait établie pour juger en l'absence du parlement, et ré* tablit dans ses fonctions le parlement de Paris, lequel se décide à enregistrer l'arrêt du S septembre, qui impose
un silence absolu sur les disputes de religion, et charge ie parlement d*y tenir la main. A défaut du parlement, le foi s'est fait juge.
Le 2 janvier 1755, il exile, pour autorisation de refus de sacrements, Tévêque de Troyes à Méry-sur-Seine.
Le 15 janvier, le curé de Sainte-Marguerite de Paris est décrété de prise de corps par arrêt du parlement, pour re^s de sacrements fait à la dame de Perth.
Le 8 mai suivant, il est condamné à un bannissement perpétuel.
Le 18 mars, arrêt du parlement qu'il y a abus dans les délibérations du chapitre d'Orléans, pour refus de sacrements fait au sieur Gogniou, membre de ce chapitre, et qui reçoit le procureur général appelant, comme d'abus, de f exécution de la bulle UnigenUu$.
Le 4 avril, arrêt du conseil qui casse l'arrêt du parlement, attendu que, par plusieurs décisions du roi, la bulte Un^genitns est déclarée règle de FÉglise et de l'État.
Le 23 mai, rassemblée s'ouvre aux Augustins et donne au roi seize millions; elle termine ses séances par une lettre circulaire qu'elle écrit aux archevêques et évéquesdu royaume, dans laquelle elle expose les sentiments des prélats de l'assembla sur le degré de respect dû à la bulle Unigenitus,
Le parlement s'empare de'cette infîraction à la déclaration du 2 septembre, qui ordonne le silence à l'endroit de la bulle; en conséquence, la compagnie fait de nouvelles représentations à Sa Majesté, et les parlements de Rouen, d'Aix et de Bordeaux ordonnent la suppression de cette circulaire comme contraire aux lois et aux usages du royaume.
Le 17 novembre 1755, naissance de M. le Cfxate de Provence, qui sera plus tard Louis XYIIL
Le 12 avril, le parlement fait lacérer et brûler par la main du bourreau une instruction pastorale de Févéque de Troyes sur le schisme.
Le 6 juin, à son tour, ce prélat publie un mandement par lequel il condamne et casse Tarrét du parlement, défendant de le lire et de le garder sous peine d'excommunication.
Mais, à son tour, le roi Texile au fond de l'Alsace, à Tabbaye de Meurbach.
Le I3,nait M. le duc de Bourbon, père du duc d'Enghien fusillé dans les fossés de Vincennes, et que nous verrons mourir lui-même pendu à Tespagnolette d'une fenêtre de son château de Chantilly.
Le 21 août, le roi tient son lit de justice à Versailles et y fait enregistrer trois déclarations :
La première, concernant rétablissement d'un second vingtième pareil à celui qui subsiste depuis 1749 ;
La seconde, pour la continuation, pendant dix ans, des deux sous pour la levée du dixième;
La troisième, pour la prorogation de quelques droits d'entrée dans la ville de Paris.
Le 17 décembre, arrêt du parlement portant suppression du bref du pape en date du 16 octobre.
Enfin, le 23 décembre, lit de justice au parlement, dans lequel le roi fait publier et enregistrer en sa présence :
1* Une déclaration par laquelle il renouvelle l'ordre de l'observation du silence prescrit sur les matières de la bulle; ordonne que les actions civiles, concernant l'administration ei le refus des sacrements, seront portées devant les juges royaux pour les cas privilégiés, et, au surplus, ordonne une amnistie générale pour le passé;
2<* Un édit portant suppression de deux chambres des
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enquêtes et de tous les présidents des cinq chambres des enquêtes ;
3° Une déclaration contenant règlement pour la discipline du parlement.
Le même jour, les présidents et conseillers des enquêtes et requêtes et quelques conseillers de la grand' chambre, croyant leur état changé par cette triple déclaration, remettent la démission de leurs offices aux mains du chancelier.
Cette déclaration terminait la querelle, mais n'étouffait pas les haines. Tous ces refus de sacrements et de sépulture, tous ces arrêts du parlement , tous ces contre«arréts du conseil, Texil des conseillers et des présidents, cette absence de la justice, tous ces impôts si durs, si lourds, faisaient courir comme un frisson de tempête dans les flots de ce peuple qui, depuis six ans, a cessé de voir son roi, et qui, n'entendant plus parler de lui que par les percepteurs, les huissiers et les exempts, a désappris d'abord à l'aimer, et apprend peu à peu à le haïr. Aussi, depuis deux ou trois ans, les rapports du lieutenant de police sontils sombres et menaçants; il ne dissimule pas au roi les menaces qu'il entend tous les jours proférer contre lui ; il engage madame de Pompadour à se méfier de quelque crime. De son côté, la marquise reçoit lettres sur lettres ; presque toutes sont insultantes ; quelques-unes indiquent des complots : un jour, c'est contre le roi ; un autre jour, c'est contre elle; un autre jour enfin, c'est contre le duc de Bourgogne, pauvre enfant auquel on promet la mort de cet autre prince dont il porte le nom, et qui mourra bientôt effectivement.
Il y a dans l'air le poignard de Macbeth.
Le 5 janvier 1757, vers cinq heures du soir, Louis XV> qui, dans Faprès^midi, est revenu de Trianon pour voir
Mesdames ses filles, se disposait à y retourner. Sorti de leur appartement avec M. le dauphin et une partie de la cour, il se dirige vers Tescalier, au bas duquel une voiture l'attend. Il fait nuit, il fait froid; chacun est enveloppé dans sa redingote; le roi en a deux, dont une en fourrure.
Tout à coup, au moment où il met le pied sur le degré de velours, un homme s'élance d'un enfoncement, et le roi s'écrie :
— Ohl l'on m'a donné un furieux coup de poing. Puis, passant la main sous sa veste et la retirant toute
sanglante.
. — Je suis blessé I dit-il.
Alors, se retournant et apercevant près de lui un homma qui a son chapeau sur la tête.
— C'est cet homme, dit-il, qui m'a frappé ; arrêtez-le^ mais ne lui faites pas de mal.
Un des valets de pied s'était élancé sur l'assassin et l'avait arrêté. Remis entre les mains des gardes du corps, cet homme fut conduit dans leur salle, où on le fouilla.
Il avait encore sur lui l'arme avec laquelle il venait de frapper le roi.
C'était un couteau à deux lames, l'une ayant la forme des lames de couteau ordinaires, large et pointue, l'autre en forme de lame de canif; seulement, cette lame de canif avait cinq pouces de long.
C'était de celte dernière qu'il s'était servi pour frapper; mais il avait eu le temps et la présence d'esprit de l'essuyer. De plus, il avait sur lui trente-sept louis d'or, quelque peu d'argent blanc et un livre intitulé : Instructions et prières cJurétiennes.
Il n'essaya point de se sauver ni de cacher son nom, et
déclara se nommer François Damiens.
C'était le même prénom que Ravaillac.
Puis, comme pressé par un remords, il s'écria :
— Qu'on prenne garde à M. le dauphin! que M. ledaur phin ne sorte pas aujourd'hui I
Cette exclamation fait croire que Damiens a des com* plices. Cette croyance s'augmente de la déclaration d'un garde de la porte, qui vient déclarer qu'un quart d'heure avant l'assassinat, il avait entendu un individu dire à Damiens :
— Es-tu prêt ?
Et Damiens lui répondre :
— J'attends.
Ce fut alors, et pour donner suite à cet interrogatoire extra-judiciaire, que les gardes, afin d'obtenir de l'assassin une révélation plus complète, commencèrent h lui donner la torture.
On approcha Damiens du feu, et on lui tenailla les chevilles des pieds avec des pinces rouges. Mais, quelle que fût la douleur qu'il ressentît, à peine jeta-t-il quelques cris ; d'ailleurs, il était tombé entre les mains de soldats gentilshommes, qui se lassèrent bientôt de cette besogne de bourreaux.
Le prévôt de l'hôtel, qui était compétent à instruire les procès concernant les crimes de lèse-majesté, arriva sur <ies entrefaites, s'empara de Damiens et le fit conduire à la geôle.
Là, il fut interrogé par M. Leclerc du Brillet, l'un des lieutenants du prévôt de l'hôtel.
Voici ce qui résulta du premier interrogatoire :
Damiens était né dans le diocèse d'Arras.
Ouvrier d'abord, il s'enrôla dans un régiment provincial, déserta bientôt, se fit aide de cuisine, valet de pied dans vingt maisons différentes, d'où il sortait toujours pour
manque au service, causé par son habitude d'assister aux séances du palais, où il se faisait remarquer comme un chaud ami du parlement.
Plusieurs fois, lors des exils parlementaires, on l'avait entendu exprimer avec véhémence ses récriminations; il s'exaltait surtout en parlant de la marquise. Le 3 janvier^ '' Il avait pris la voiture de Versailles et était venu habiter un hôtel près du château. Le 4, on le vit se promener isolé et dans les endroits les plus solitaires. Le 5, il se rapprocha des appartements.
A six heures, il avidt trouvé l'occasion de frapper, et ravait saisie.
Après le premier interrogatoire, il demanda la permission d'écHre une lettre au roi. Cette permission lui fut accordée; on lui donna encre, plume et papier, et il écrivit :
< Sire,
1 Je suis bien fâché d'avoir eu le malheur de vous approcher; mais, si vous ne prenez pas le parti do votre peuple, avant quelques années d'ici , vous, M. le dauphin et quelques autres périront. Il serait fâcheux qu'un aussi bon prince, par la trop grande bonté qu'il a eue pour le» ecclésiastiques auxquels il accorde toute sa confiance, ne fût pas sûr de sa vie, et, si vous n'avez pas la bonté d'y remédier, sous peu de temps il arrivera d'autres grands malheurs, votre royauté n'étant pas en sûreté. Par malheur pour vous que vos sujets ont donné leur démission, l'affaire ne provenant que de leur part; et, si vous n'avez pas la bonté d'ordonner pour votre peupte, d'ordonner qu'on lui donne les sacrements à l'artide de la mort, les ayant refusés depuis votre lit de justice, dont le Châtelet fait vendre les meubles du prêtre qui s'est sauvé, je vous réitère que votre vie n'est pas en sûreté. Sur l'avis qui est
très-vrai, que je prends la liberté de vous informer par Tofficier porteur de la présente, auquel j'ai toute confiance. L'archevêque de, Paris est la cause de tous les troubles, par les sacrements qu'il a fait refuser. Après le crime cruel que je viens de commettre contre votre personne sacrée, l'aveu Sjincère que je prends la liberté de vous faire, me fait espérer la clémence des bontés de Votre Majesté.
> Damiens. »
Damions était marié ; il avait une femme et une fille : toutes deux furent arrêtées, ainsi que son père et son frère.
Sur ces mots échappés à l'assassin : « Qu'on prenne igarde au dauphin, et qu'il ne sorte pas de la journée t » les précautions avaient été prises avec le plus grand soin; sa mère et ses sœurs étaient accourues auprès de lui, et l'on avait mis une garde dans son antichambre.
Quant au roi, qui avait montré d'abord un si grand sang-froid, et dont les premières paroles avaient été pour recommander de ne faire aucun mal à l'assassin, il rentra dans son appartement, et on le coucha.
Tout à coup, une craiate le prit , c'est que le couteau ne fût empoisonné. '
Cette crainte fut si grande, que le roi délégua ses pouvoirs au dauphin, et demanda à se confesser.
Un cri général courut de Versailles à Paris :
— Le roi est assassiné t
Aussitôt, comme d'elles-mêmes, les cloches de toutes les églises sonnèrent à toutes volées , et l'archevêque de Paris ordonna des prières de quarante heures.
Quoique le chirurgien du roi , la Martinière , annonçât Jiautement que la blessure était sans gravité , on ne fut
Téellement rassuré que lorsqu'il leva TappareU et qu'on vit la plaie non-seulement légère, mais saine.
Alors, les craintes se calmèrent et le champ des conjectures s'ouvrit.
Quelles étaient les causes de l'assassinat? L'assassin avait-il des complices? Enfin quelle juridiction connaitrait de lui ?
Le 15 janvier, Louis XV, déjà remis de sa blessure , trancha cette dernière question , en donnant commission d'instruire le procès à la grand'chambre du parlement de Paris.
Le 17 janvier, l'assassin quitta Versailles. Jamais, pour le plus important prisonnier, on n'avait pris de pareilles précautions; à dix heures trois quarts, il sortit de la geôle où il avait été conduit.
Il y avait trois carrosses à quatre chevaux.
A trois heures du matin , les trois carrosses entrèrent dans la cour du Mai au palais. On descendit le prisonnier à la porte de la Conciergerie; on le mit dans un hamac fermé par une grosse couverture de laine, et on le transporta ainsi dans la vieille tour de Montgomery, où on le jeta sur un peu de paille. Quatre sergents veillaient nuit et jour à sa porte, huit autres occupèrent la chambre audessus de la sienne ; au-dessous étaient dix gardes fran- •çaises , et sur la place de la cour du Mai on établit un corps de gardes françaises de soixante et dix hommes, <»)mmandés par un lieutenant, un sous4ieutenant et deux enseignes, que l'on relevait toutes les vingt-quatre heures.
En outre, les ordres les plus sévères avaient été donnés pour que personne, pendant tout le trajet, ne se trouvât sur la route; défense avait été faite de se mettre aux portes ou aux fenêtres pour le voir, et il y avait ordre de Cirer sur ceux qui y contreviendraient.
Le procès de Damiens , comme celui de RavaiUac , fut sombre et mystérieux. C'étaient deux hommes de la mêsie trempe.
Dur de corps, dur d'âme, non plus que Ravaillac> Damiens ne fit pas de révélaticms, ou, s'il m fit, elles compromettaieat de si hauts personnages, que, comité celtes de Ravaillac, elles restèrent secrètes.
Gomme Ravaillac , Damiens fut eoodamné au supplice des régicides.
Le 28 mars 1757, on vint prendre ^ à trois heures de l'après-midi, Damiens à sa prison, afin de le conduire à la place de Grève. Toutes les précautioi^ avaient été prises pour empêcher le tumulte, et pour laisser au supplice tout le terrible développement qu'il devait avoir*
Vers cinq heures du soir, Damiens lut placé sur l'échafaud où le bourreau le déshabilla; pendant un instant, il put regarder ses membres que la torture avait meurtris et que l'écaf tellement allait déchirer. On s'étonna du calme avec lequel il fit cet examan et <k la fermeté de son regard lorsqu'il le reporta de lui-même sur la foute qui l'entourait.
L'échafaud était élevé de cinq pieés au-dessus de la terre ; il était large de huit à neuf pieds.
Le condamné y fut assujetti, d'abord par des cordes , ensuite par des chaînes de fer qui le retenaient au-dessous des bras et au-dessous des cuisses.
La main qui avait frappé devait être punie la première. On la lui brûla avec un feu de soufre; au moment où ce feu s'alluma, il jeta un cri terrible, mais ce fut tout. Cette première douleur passée, il releva la tête et regarda brûler sa main sans emportement, sans imprécations et même sans plaiïites.
La main brûlée , le tenalUement commença : avec S6^
mâchoire de fer, Thorrible instrument M arracha les chairs des bras, des mamelles, des cuisses: puis partout où béait une plaie sanglante, on versa du plomb fondu, de rhuile bouillante et de la poix résine.
A chaque bliessiire nouvelle, à chaque nouvelle brûlures on entendait un cri, el puis c'était toul.
Ce n'étaient là que les prétinûiiaires du supplice.
Ces préliminaires accomplis^ Damions fut couché sur une petite charpente à la hauteur des traits de chevaux, et assez étroite pour que l'extrémité des pieds et des mains la dépassât.
Alors, la foule put jouir d'un spectacle odieux et inattendu; si forts que fussent ces chevaux, les muscles et les nerfs de la machine humaine hittèrent une heure contre eux : trois fois emportés sous le fouet, IMmiens les ramena trois fois. Enfin le bourreau coupa à coups de hache les muscles principaux; une jambe fut emportée, puis Fautre, puis un bras, le patient vivait toujours ; ce ne fut qu'au démembrement du dernier btas que ce tronc infDrme consentit enftn à mourir.
Et il mourut emportant son seoret dans la tombe, comme l'avait emporté Ravailtae, eomme devait l'emporter Louvel. Aussi chacun fut-il accusé de complicité avec l'assassin, les jansénistes, les jésuites, lespariements, l'arehevêque de Paris, le dauphin lui-même.
A la suite de cette exécution , le roi envoya une lettre de cachet à M. d'Argenson, ministre de la guerre, et une autre à M. de Machault, mioii^re de la marine.
La lettre à M. d'Argenson était conçue en ces termes :
t Votre service ne m'est plus nécessaire ; je vous ordonne de m'envoyer votre démis^on de secrétaire d'État du ministère de la guerre et de tout ce qui eoncerne les emplois V ioints.
> Après quoi y vous vous retirerez dans votre terre des Ormes. »
Voici celle de M. de Mactiault :
€ Les circonstances présentes m'obligent à vous demander les sceaux et la démission de votre charge de secrétaire d'État de la marine. Soyez toujours certain de ma protection et de mon estime. Si vous avez des grâces à «demander pour vos enfants, vous pouvez le faire en tout temps. Il convient que vous restiez quelque temps à Arnouville. Je vous conserve votre pension de trente miUe livres et les honneurs de garde des sceaux. »
Quelle fut la cause de cette disgrâce ? Tout le monde l'ignora ; seulement , MM. d'Argenson et de Machault étaient de race parlementaire, et, comme nous l'avons dit , Damions avait manifesté un grand fanatisme pour les parlements.
Peut-être aussi, comme M. de Maurepas autrefois, lors du renvoi de madame de Châteauroux, crurent-ils la blessure du roi plus dangereuse qu'elle ne l'était en effet, et, en allant prendre des nouvelles de la santé de Sa Majesté oublièrent-ils de demander de celles de la favorite.
Une troisième démission fut, vers le même temps, demandée par le roi à M. de Rouillé; mais cette chute du ministre des affaires étrangères eut un autre motif.
Le marquis de Paulmy, neveu de M. d'Argenson, eut la place de son oncle.
M. de Moras eut celle de M. de Machault;
Et l'abbé comte de Bernis, celle de M. de Rouillé.
N'oublions pas, au milieu de tout cela, de consigner la mort de Fontenelle, le doyen des hommes de lettres de l'époque, et le type des égoïstes de tous les temps.
Il était âgé de cent ans moins un mois.
XVIU
Politique de TAngleterre. — Traité a^ec la Rnssie. — M. de TBôpitaU — M. de Valory. — Les quatre grandes puissances. *- Guerre contre le roi de Prusse. — Marche de Frédéric. — Les Saxons défaits. — Chansons. — Letée de troupes. — MM.de Roban, de Broglie^de Maillebois. — Les alliés de la France. — La Suède dans la coalition. — - Lettre de Voltaire. — Le duc de Gumberland. ^- Naples etTEspagne. — Le Canada. — M. de Richelieu. — Convention de Closter-Seven. — Lettres de Frédéric au roi d'Angleterre et au duc de Richelieu. — Réponse de celui-ci. — Voltaire à Frédéric. — Résumé de la guerre générale. — < Traité de Paris. — Coup d'œil sur la puissance anglaise.
A peine l'Angleterre vit-elle la guerre engagée dans le Canada et dans l'Inde, qu'elle songea à nous susciter une guerre européenne.
Un traité existait entre elle et la Russie, au cas où la France envahirait le Hanovre, cette possession chérie de George IL Un corps de cinquante mille Moscovites devait être prêt à agir pour le service de l'Angleterre ; en échange de cette dépense d'hommes, l'Angleterre, comme toujours, faisait une dépense d'argent et payait cent mille livres sterling, et d'avance, à l'impératrice de Russie.
L'habileté de M. le marquis de l'Hôpital, notre ambassadeur extraordinaire à la cour de Russie, annula le traité.
L'Angleterre, trompée dans ses espérances, de ce côté, i;o tourna vers la Prusse.
Un traité fut signé entre les deux puissances, le 16 jan-
vier 1756, et M. le marquis de Valory, ambassadeur à Berlin, donna bientôt avis au roi que Frédéric allait marcher sur la Saxe comme auxiliaire du cabinet de Londres.
Une réunion, où quatre grandes puissances devaient avoir leurs représentants, venait justement d'être décidée à Vienne. Ces représentants étaient le maréchal d'Estrées ^ pour la France, le comte Apraxioa pour la Russie, le oomte Daun pour FAutriche, et le comte de Rosen pour la Suède.
Le but de cette réunion était un plan de campagne commun contre le roi de Prusse; si son insatiable ambition et sa soif éternelle de conquêtes, au mépris du traité de Wéstphalie, troublaient encore la paix de rAllemagne ^ les quatre puissances se réunissaient contre lui, Fécrasaient sous un effort commun, et réduisaient la Prusse aux vieilles proportions de Félectorat de Brandebourg.
Mais, pendant qu'on délibère, Frédéric prend son parti i il a quatre- vingt mille hommes sous les aimes, tandis que la coalition n'a pas une seule armée en ligne; soixante mille hommes, conduits par le prince Ferdinand de Brunswick, marchent sur Leipzig.
L'électeur de Saxe, Frédéric-Auguste II, jette à la fois un cri de surprise et de détresse. Il se plaint à la diète et à Fempereur; il demande ce que signifie cette effroyabla violation du droit germanique^ et dans quel dessein la Prusse s'empare de la Saxe sans déclaration de guerre.
Mais Frédéric répond, avec la bonhommie qu'on lui connaît, que, s'il envahit la Saxe, c'est de peur que Fempereu d'Autriche ne le devance. Il connaît les projets des quatre puissances, c'est contre lui que leurs plénipotentiaires sont assemblés à Vienne. Les États dont il vient de s'emparer, c'est un dépôt qui lui répond de Fintégralité de la Prusse.
En attendant; il entoure Tarmée saxonne^ la fait prisonnière, la dépouille de ses équipements, de ses magasins, de ses armes, afin qu'ils ne tombent pas aux mains de l'ennemi qui pourrait s'en servir contre lui. Il les rendra à la fin de la campagne, si, comme il l'espère, les coalisés sont aimables pour lui.
En attendant, il occupe Dresde et Leipzig. Peut-être les choses se passeront-elles de manière à ce qu'il puisse les garder.
C'est la chanson qui, chez nous, entre la première en campagne, et qui prend le parti de l'électeur de Saxe. Chez nous, la chanson est toujours prête; elle dort sur son arc et ses flèches, et, en s'éveillant, elle frappe.
On vient d'exécuter Mandrin à Valence. Au mépris du droit des gens, des volontaires de Flandre, déguisés en paysans, l'ont été prendre à Saint-Genis-Dost, c'est-à-dire dans un bourg de Savoie.
C'est Louis XV qui a fait cela, sans se douter qu'un jour aussi. Napoléon violera un territoire pour s'emparer d'un prince de sa race, comme il en a violé un pour s'emparer d'un brigand.
La chanson prend son arme où elle peut, sa comparaison où elle la trouve. Ce que vient de faire Frédéric, ce n'est pas l'action d'un roi, c'est l'œuvre d'un bandit; qu'il ne se fâche donc pas qu'on le compare à un bandit : à chacun selon ses œuvres.
Faire, pour ses siigets^ Un admirable code^ Mais suiTre, en ses projets^ Toute une antre méthode ; Voilà d*uD maodarin L'allure^
yoilà d'un mandaria Le train,
Leter force soldats^ Les mener au pillage.
Les payer en ducats Qu'on prend sur son passagu Yoilà d*un mandarin
L*aUure, Voilà d*un mandaria j Le train,
D*un ton doux et flatteur j , Dire aux gens que l'on pillo^
Qu^on est leur protecteur, La tournure est gentille !
Voilà d'un mandaria » ^ L'allure,
Voilà d'un mandaria Le train.
Sans droit et sans raisoDJj Tenir en esclavage D'une auguste maison Le plus précieux gage ; Voilà d'un mandarin
L'allure, Voilà d'un mandaria
Le train.
A tout le genre bumaîa Devenu méprisable.
Au seul Anglais, enfin.
Se rendre comparable
"^ LOUIS XV ET SA COUft 57
Voilà d'un mandarin ï L'ullure
Voilà d'un mandarin Le train*
Il n'y avait plus à reculer pour la France : les engagements avec la Saxe et avec TEmpire étaient positifs. On leva une armée de cent mille hommes ; on prévint les Provinces-Unies, pour conserver leur neutralité, que les frontières de la Hollande seraient scrupuleusement respectées; on divisa Tarmée en trois corps : on donna le cornmandement de Tun à Charles de Rohan, prince de Soui)ise, le commandement de Tautre à Victor-François, comte de Broglie, fils du vieux maréchal; enfin, celui du troisième à Yves-François Desmarets, comte de Maillebois.
Ce n'était point ce qu'il eût fallu pour lutter avec un homme de la taille de Frédéric; mais le maréchal de Snxo ^tait mort; mais le maréchal de Lowendahl était mort; mais M. de Belle-Isle était vieux et ami du grand Frédéric; mais M. de Richelieu, qui venait de prendre Mahon, avait pris Mahon comme il prenait tout, d'un coup de main; il avait le courage qui exécute une charge brillante, et non ie froid génie qui dessine un plan de campagne. G'étai} tin colonel de mousquetaires et non un général d'armée. On fut obligé de se contenter de ce que l'on avait.
De son côté, l'armée autrichienne, avec laquelle nous allions combiner nos mouvements^ et l'armée russe qui se mettait en campagne pour entrer en ligne avec nous, n'offraient point de capacités supérieures auxquelles on pût aveuglément abandonner la conduite de la campagne. Le prince Eugène avait disparu, et Icfeld-maréchalDaun, soldat de fortune, avait remplacé Piccolomini. L'école allemande succédait donc à l'école savoyarde et italienne.
Au reste, armée médiocre, quoiqu'elle eût conquis une II. 3
38 LOUIS XV ET SA COUl
grande renommée dans la guerre contre les Turcs, et qur ne comptait comme troupes de premier ordre que les grenadiers hongrois, l'infanterie bohémienne, les Croates, les hussards et les pandours, c'est-à-dire tout ce qui n'était pas autrichien.
LesRusses s'avançaient avec quatre-vingt mille homme»^ conmiand^ par le fedd^maréchal comte Apraxine, qui avait fait, sous le maréchal Munich, le même que nous avon& vu poursuivre le siège de Dantzick, ses premières campagnes contre les Turcs.
L'armée russe, formée par Pierre P', était, à cette épo^ que, ce qu'elle est eacore aujourd'hui, une immense ma^ chine impassible, sur laquelle un machiniste habile peut toujours compter, qui n'avance et ne recule qu'à l'ordre de ses chefs, qu'on peut détruire, mais qu'il est Impossible de vaincre.
€ Ce n'est pas le tout que de tuer un Russe, disait Napoléon, il faut encore le pousser pour qu'il tombe. >
La Saxe avait, comme nous l'avons dit, trente ^cinq mille hommes; mais ces trente- cinq mille hommes ^ comme nous l'avons dit encore, avaient été, dès le début de la campagne, entourés, morcelés, désarmés. L'avant» garde de la coalition avait donc disparu, laissant à Frédé» rie le cours de l'Elbe, sur lequel il pouvait opérer à sa guise, et les admiraMes positions stratégiques de Pyrua, de Dresde et de Leipzig.
De son côté, la Suède venait de publier un manifeste dans lequ^ eUe annonçait qu'en qualité de garante du traité de Westphalie, eûe ne pouvait s'empêcher de faire entrer ses troupes dans les domaines du roi de Prusse et dans la division du duché de Poméranie, pour vaiger les constitutions <kf l'Empire violées, et pour forcer ce prince à donner les satisfactions demandées.
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En conséquence, grâce à deux millions de subsides envoyés au roi de Suède, celui-ci avait mis sur pied trente mille hommes destinés à opérer en Poméranie; vieilles et excellentes troupes, chez lesquelles les traditions de Gustave-Adolphe et de Charles XII étaient encore vivantes.
Ainsi, contre lui et ses quatre-vingt mille hommes^ Frédéric voyait s'avancer cent quatre-vingt mille Français^ divisés en trois armées : armée de Hanovre, marchant tout droit aux possessions anglaises sur le continent; armée de Westphalie, menaçant la Prusse sur son flanc, et armée de Silésie, devant agir de concert avec les Autrichiens contre la Silésie et la Saxe;
Quatre-vingt mille Russes d'élite, qui devaient l'attaquer au nord et en flanc; cent quarante mille Autrichiens, et trente mille Suédois ; c'est-à-dire quatre cent trente mille hommes*
Mais telle était d'avance la conviction de tout le monde,, qve Frédéric pouvait, avec son génie et son armée si bien pliéc à la tactique héréditaire, non-séulement résister à ses ennemis, mais encore les vaincre, que Voltaire lui écrivait, en octobre 1757, cette lettre, qui était celle d'un assez mauvais Français, c'est vrai, mais aussi celle d'un bon prophète :
« Sire, j'ai été reçu chez Votre Majesté avec des bontés sans nombre; je vous ai appartenu, et mon cœur vous appartiendra toujours. Ma vieillesse m'a laissé toute ma vivacité pour ce qui vous regarde, en la diminuant pour tout le reste. Je suis peu au fait des affaires; mais je vois seulement qu'avec la valeur de Charles XII et avec un esprit bien supérieur au sien, vous vous trouvez avoir plus d'ennemis à combattre qu'il ti'en eut quand il revint à Stralsund, Mais il y a une chose bien sûre, c'est que vous
aurez plus de réputation que lui dans la postérité; parce que vous aurez remporté autant de victoires sur des ennemis plus aguerris que les siens, et que vous avez fait à vos sujets tous les biens qu'il n'a pas Taits, en ranimant les arts, en fondant des colonies, en embellissant les villes. Je mets à part d'autres talents aussi supérieurs que rares, qui auraient suffi à vous immortaliser. Vos plus grands ennemis ne peuvent vousôter aucun de ces mérites; votre gloire est donc hors d'atteinte. >
Il est vrai que Frédéric avait pour allié ce terrible duc de Cumberland, qui, après avoir perdu la bataille de Fontenoy, était allé, comme Antée, reprendre des forces en touchant la terre natale. Là, nous l'avons vu briser comme verre la fortune de Stuart; puis, le prétendant parti, il avait écrasé l'Ecosse, et, cela, d'une si dure façon, qu'il repassait sur le continent avec le surnom de boucher.
Son armée se composait de Hanovriens et de Hessois» quinze ou vingt mille hommes tout au plus.
Comme on le voit, ni Naples ni l'Espagne n'étaient mêlées à la question ; Naples et l'Espagne n'avaient rien à faire dans cette querelle toute maritime entre la France et l'Angleterre; mais, à part ces deux puissances, la moitié du monde était en feu, puisqu'on se battait déjà sur le Saint-Laurent, dans le golfe du Mexique, à Madagascar, dans rinde et au Sénégal, et qu'on allait se battre sur l'Elbe, sur le Rhin et sur la Meuse.
Le 6 avril 1757, les hostilités commencent ; le prince de Soubise envoie un détachement de troupes autrichiennes s'emparer de Clèves.
Le 8, un autre s'empare de Wesel; en huit jours, tout l'État de Clèves et de Gueldres, à l'exception de la ville de Gucldres, est occupé. Gueldres, bloquée, se rend quelques
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jours plus tard sans coup férir, et, le 23 août, les troupes prussiennes qui défendaient le duché, forcées de se retirer d'abord à Lipstadt, sont contraintes de l'abandonner encore, et vont joindre à Bilefeld les troupes hanovriennes et hessoises commandées par le duc de Cumberland.
Sur ces entrefaites, le maréchal d'Estrées arrive à Wesel, et prend le commandement de Tarmée.
Les premières opérations du maréchal se tournent vers le duc de Cumberland, campé à Bilefeld; par ses marches et ses contre-marches, il Tinquiète de façon qu'il craint d'être enfermé, repasse le Weser pour défendre l'électoral de Hanovre, et est forcé d'accepter la bataille d'Hastembeck, qui le contraint d'abandonner aux Français la ville, l'électorat de Hanovre et les États de Brunswick.
Le 28 juillet, le maréchal d'Ëstrées prend la ville de Hameïn, où il trouve soixante-trois pièces de canon, et où il est rejoint par l'armée de Westphalie, conduite par le duc de Richelieu, lequel, comme étant le plus vieux maréchal, prend le commandement des deux corps.
Le maréchal a trouvé l'armée du duc de Cumherland en pleine retraite. l\ laisse reposer un instant ses troupes, puis se met à la poursuite du général anglais, le pousse dans le duché de Yerden, entre à Yerden le 28 août, mène es Hanovriens et les Hessois toujours fuyant devant lui, s'empare de Bremen, oblige l'ennemi à se retirer auprès de §tade, et l'accule à la mer.
Là, quand le duc de Richelieu peut tout noyer, prince anglais, troupes hanovriennes, soldats hessois, quand vingt-cinq mille hommes peuvent disparaître dans FOcéan» il signe, le 10 septembre, la convention de Closter-Seven, par laquelle, sous la garantie de Sa Majesté Danoise, le prince anglais s'engage à renvoyer ses troupes auxiliaires, à passer l'Elbe avec la partie de son armée qu'il ne pourra
placer dans la ville de Stade et aux environs, à ne permettre à la garnison de cette ville de faire aucun acte d'hostilité, et à laisser enfin, jusqu'à la paix, les troupes françaises en possession de Bremen et de Verden.
Sur de pareils actes, l'histoire hésite à porter un jugement; mais le peuple qui n'hésite pas, lui, appelle le pavillon que fait bâtir M. de Richelieu au coin du boulevard et de la rue de Ghoiseul, et dans lequel il dépense deux millions, le pavillon de Hanovre.
Mais, tel qu'il était enfin, et en supposant son exécution, ce traité nous rendait maîtres absolus de tous les États du roi d'Angleterre en Allemagne, ainsi que de ceux de ses alliés, et nous donnait la facilité de conduire de nouveaux «ecours à l'impératrice et à l'électeur de Saxe, nous ouvrant en même temps un chemin pour porter la guerre dans le ^uché de Magdebourg. Aussi, malgré la bataille de Prague, qu'il a gagnée le 6 mai sur les Autrichiens^ commandés par le prince Charles de Lorraine et le maréchal Daun, le roi de Prusse comprend la situation précaire dans lamelle il se trouve, et il écrit au roi d'Anglelerre ■:
c Sire, je viens d'apprendre qu'il est questioa d'un traité ile neutralité pour l'électorat Àe fianowe; Votre Majesté aurait-elle assez peu de fermeté et de constance pour se laisser abattre par quelques revers de fortune ? Les affaires sont-elles si délabrées qu'on ne puisse les rétablir?
> Que Votre Majesté fasse attention à la démarche qu'elle a l'intention de faire et à celle qu'elle m'a fait faire. Elle est cause des malheurs prêts à fondre sur moi. Je n'aurais jamais renoncé à l'alliance de la France sans les belles promesses que Votre Majesté m'a lait€S. Je ne me repens point' du traité que j'ai fait avec Votre Majesté; mais qu'elle ne m'abandonne piûnt lâchement à la merci de mes
ennemis, après avoir attiré toutes les forces de FEurope contre moi. Je compte que Votre Majesté se ressouviendra de ses engagements réitérés encore le 26 du mois passé, et qu'elle n'entendra à aucun accommodement que je n'y sois compris. »
En effet, la position de Frédéric était grave. Après avoir gagné la bataille de Prague le 6 mai, il avait perdu, le 18 juin, celle de Chozemitz, qui l'avait forcé de lever, le 20, le siège de Prague. Aussitôt, le prince Charles de Lorraine, saisissant l'occasion, avait fait une sortie sur l'arrièregarde prussienne et lui avait tué deux mille hommes. Tout le long de sa route, Frédéric avait été en outre har- <îelé par les hussards autrichiens, meute toujours prête à fondre sur l'ennemi qui recule. Enfin, le prince Charles et le maréchal Daun réunis l'avaient forcé, au bout de deux mois, d'évacuer la Bohême, tandis que l'armée russe, après avoir pris, le 5 juillet, la ville de Memel, entrait dans la Prusse ducale, que l'armée du prince de Soubise marchait sur la Saxe, et que les Suédois se préparaient à attaquer la Poméranie.
La défaite du duc de Cumberland était donc le dernier coup porté aux espérances de Frédéric; aussi, en même temps qu'il écrit au roi d'Angleterre, écrit-il au duc de Richelieu :
« Je sens, monsieur le duc, qu'on ne vous a pas mis dans le poste où vous êtes pour négocier. Je suis cependant très-persuadé que le neveu du grand cardinal de Richelieu est fait pour signer des traités comme pour gagner des batailles. Je m'adresse à vous par un effet de l'estime que vous inspirez, même à ceux qui ne vous connaissent pas particulièrement. Il s'agit d'une bagatelle, monsieur, de faire la paix si on le veut bien. J'ignore quelles sont
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VOS instructions; mais, dans la supposition qu'assuré de lai'apidité de vos progrès, le roi votre maître vous aura mis en état de travailler à la pacification de rAUemagne, je vous envoie M. Delchelet, dans lequel vous pourrez prendre une confiance entière. Celui qui a mérité des statues à Gênes, celui qui a conquis l'île de Minorque, malgré des obstacles immenses, celui qui est sur le point do subjuguer ta basse Saxe, ne peut rien faire de plus^ glorieux que do travailler à rendre la paix à f Europe. Ce sera, sans contredit, le plus beau de vos lauriers. Travaillez-y, monsieur, avec cette activité qui vous fait faire des progrès si rapides, et soyez persuadé que personne ne vous en aura plus, de reconnaissance, monsieur le duc, que votre fidèle ami,
• Frédéric.
M. le duc de Richelieu répondit courrier par courrier :
« Sire, quelque supériorité que Votre Majesté ait en tout genre, il y aurait peut-être beaucoup à gagner pour moi de négocier plutôt que de combattre vis-à-vis d'un héros tel que vous. Je crois, d'ailleurs, que je servirais le roi mon maître d'une façon qu'il préférerait à des victoires, si je pouvais contribuer au bien d'une paix générale; mais j'assure Votre Majesté que je n'ar ni instructions ni notions sur les moyens d'y parvenir. Je vais envoyer un courrier pour rendre compte des ouvertures que Votre Majesté veut bien me faire, et j'aurai l'honneur de lui rendre la réponse de l'affaire dont je suis convenu avec M. Delchelet.
» Je sens, comme je le dois, le prix des choses flatteuses que je reçois d'un prince qui fait l'admiration de l'Europe, et qui, j'ose le dire, a fait encore plus la mienne particulière ; je voudrais bien, au moins, pouvoir mériter ses bontés en le servant dans le grand ouvrage qu'il paraît désirer, et auquel il croit que je peux contribuer.
» Je voudrais surtout lui donner des preuves du profond respect avec lequel je suis, etc.
> Richelieu. >
Cependant, tout cela est loin de rassurer Frédéric. Le roi d'Angleterre ne lui répond pas, et la réponse de Richelieu est évasive. Avant que les instructions qu'attend M. de Richelieu lui arrivent de Versailles, le cercle qui élreint Frédéric se sera resserré au point de l'étouffer, peut-être. Aussi, comme Annihal à Zama, comme Gaton à Utique, comme Brutus à Philippes, l'idée qui se dresse devant lui est-elle celle du suicide. Comme Hamlet, il disserte sur la mort et la vie, et, dans ce funèbre dialogue, c'est Voltaire qu'il prend pour son Horatio.
Voltaire lui répond :
t Sire, vous voulez mourir I Je ne parle pas de l'horreur douloureuse que ce dessein m'inspire. Je vous conjure de soupçonner du moins que, du haut rang où vous êtes, vous ne pouvez guère voir quelle est l'opinion des hommes et quel est l'esprit du temps. Comme roi, on ne vous le dit pas; comme philosophe et comme grand homme, vous ne voyez que les exemples des grands hommes de l'antiquité. Vous aimez la gloire, et vous la mettez aujourd'hui à mourir d'une manière que les autres hommes choisissent rarement et qu'aucun des souverains de l'Europe n'a jamais imaginée depuis la chute de l'empire romain. J'ajoute, car voici le temps de tout dire, que personne ne vous regardera comme le martyr de la liberté. Il faut se rendre justice, sire; vous savez dans combien de cours oti regarde votre entrée en Saxe comme une infraction du droit des gens. Que dira-t-on dans ces cours? Que vous avez vengé sur vous-même cette invasion. Ce que je re-
te LOUK XV ET SA COUR
présente à Votre Majesté est la vérité même. Celui que f ai appelé le Saiomon du T^ord en dit davantage dans le fond de son cœur. Un homme, qui n'est que roi, peut se croire très-infortuné quand il perd des États; mais un philosophe peut se passer d'États. Encore, sans que je me mêle en aucune façon de politique, je ne puis croire qu'il ne vous restera point assez pour être toujours un souverain considérable. Serait-ce la peine d'être philosophe si vous ne savez pas vivre en homme privé, ou si, en demeurant sour verain, vous ne savez pas supporter l'adversité?
> GroyezHoaoi, sire, etc.
» YOLTÀIBS. >
Voilà les bonnes raisons que donnait Voltaire; mais ce qui détermina surtout Frédéric à vivre, ce sont les mauvaises manœuvres que fit M. de Soubise.
Frédéric, nous l'avons dit, par les manœuvres des armées combinées, formait le point central d'un grand cercle qui allait toi^urs se rétrécissant comme dans ces battues de l'Inde où le roi des animaux se trouve de plus en plus resserré, et, dans un moment donné, n'a plus d'autre ressource que de chercher un passage à l'endroit le moins bien garni d'éléphants et de chasseurs. Frédéric regarde autour de lui, calcule que le point fermé par le prince de Soubise et les auxiliaires français sous ses ordres est le plus facile, qu'il y a là des soldats de toutes les provinces de l'Allemagne, vsrurtembergeois, bavarois, badois; que les soldats français se défient de leurs alliés, que les alliés détestent les Français, que le prince de Soubise et le prince de Saxe-Hildburghausen se jalousent l'un l'autre; qu'il y a là soixante mille hommes, mais divers; qu'il en a trentecinq mille, mais unis et fermes. C'est à travers les Français, les Wurtembergeois, les Badois et les Bararois qua
Frédéric fera sa trouée ; c'est sur le corps du prince de Soubise et du prince de Saxe-Hildburghausen qu'il passera ; la bataille qu'il livrera s'appellera la bataille de Rosbach, et, comme Malplaquet, Ramillies, Hochstett, comptera au nombre de nos grandes défaites.
La cour était en fête lorsqu'on reçut la nouvelle de la défaite deRosbach; la daupMne venait de mettre au monde H. le comte d'Artois.
Les deux derniers princes étaient nés sous de tristes auspices. Le duc de Berry, qui devait être Louis XVI, avait vu le jour au milieu des querelles du parlement et des émeutes populaires qui, quarante ans plus tard, devaient se changer en révolution.
Le comte d'Artois, qui devait être Charles X, était né la veille d'une défaite.
Le prince de Soubise s'était personnellement conduit en brave soldat, s'il avait fait les fautes d'un mauvais gênéraL Resté le dernier sur le champ de bataille, il avait ^chargé trois fois l'épée au poing; enfin, n'ayant pins autour de lui que deux régiments suisses formés en carré, il avait essayé, mais inutilement, de soutenir une retraite que la fuite des Allemands changea bientôt en déroute <Gonq>lète.
Son courage ne l'empêcha pas d'être chansonné à outrance ; voici deux épigrammes entre mille :
Soubise dit, la laoteroe à la main :
c J'ai beaa chercher, où diable est mon armée?
Elle était là pourtant hier matin ;
S'e8t-elle donc en allée en fumée?
Je Tat perdue et suis un étourdi.
Mais attendons au grand jpur^ à midL
Que vois-je? ô ciel ! ah ! mon âme est ravie^
Prodige heureux, la voilà, la voilà !
iO LOUIS XV ET SA. COUR '
Oh! ▼cnlrebleuî qu'esl-ce donc que celaî Je me trompais^ c'est Tannée ennemie* o
AUTBE
En vain tous tous flattez^ obligeante marquise^ De mettre en beaux draps blancs le général Soubiso Vous ne pourrez laver, à force de crédit, La tache qu'à son front imprima la disgrâce;
Et, quoi que votre faveur fasse.
En tout temps on dira ce qu'à présent on dit :
Que, si Pompadour le blanchit.
Le rot de Prusse le repasse.
A partir de ce moment, le roi de Prusse ne parle plus d3 paix à Richelieu, ni de suicide à Voltaire.
D'ailleurs, il lui est venu un aide inattendu. Le roi George ne lui a pas répondu, mais il a refusé de ratifier la convention de Closter-Seven, signée entre le duc de Richelieu et le duc de Cumberland, et, malgré Tarticle de la convention qui les annihile jusqu'à la paix, les Hanovriens ont repris les armes et sont rentrés en campagne ; ce qui remet aux mains du duc de Brunswick une magnifique armée.
C'est alors que Richelieu voit la faute qu'il a faite, et qu'il écrit au prince allemand :
< Altesse,
» Quoique, depuis quelques jours, je me sois aperçu des mouvements des troupes hanovriennes et qu'elles se formaient en corps, je n'ai jamais pu imaginer que l'objet de ces mouvements fût de rompre la convention de neutralité signée les 8 et 10 septembre entre Son Altesse royale le duc de Cumberland et moi. Les avis répétés qui me sont arrivés de chaque quartier de la mauvaise inlcnlion des-
lïanovriens m'ont enfin ouvert les yeux, et à présent on peut voir clairement qu'il y a un plan formé de rompre la convention qui doit être sacrée et inviolable. Mais, si Votre Altesse royale commet quelque acte d'hostilité, je pousserai les choses à la dernière extrémité, me regardant comme autorisé à agir ainsi par les lois de la guerre : je mettrai en cendres tous les palais, les maisons royales et les jardins; je saccagerai les villes et les villages sans épargner les plus petites cabanes; en un mot, ce pays éprouvera toutes les horreurs de la guerre. Je conseille à Votre Altesse royale d'y réfléchie, et à ne pas me forcer de prendre une vengeance si contraire à l'humanité de la nation française et à mon caractère personnel. »
Comme il nous est impossible de suivre dans tous les détails et la guerre continentale et la guerre maritime, nous allons donner les dates et les résultats des principaux combats livrés sur terre et sur mer, et qui forment les épisodes de cette lutte, que termina le traité signé à Paris entre le roi de France, le roi d'Espagne et le roi d'Angleterre, le iO février 1763, et qui fut suivi du traité signé entre l'impératrice et le roi de Prusse à Hubertsbourg en Saxe, le 15 février de la même année.
GUERRE GONTmENTALE ET GUERRE DE SEPT ANS
1757. Bataille de Lissa ou de Lenshen,où Frédéric bat les confédérés, du double plus forts que lui, leur tue ou blesse trente mille hommes, et à la suite de laquelle il prend Breslau et dix-huit mille hommes de garnison que la ville renferme.
1758. Combat de Zorndorf, où Frédéric perd dix mille hommes, mais en blesse ou tue vingt-deux mille aux Russes.
1758. La bataille de Hochkirken, où Daun , à son tour, bat Frédéric, lui tue dix mille hommes et lui prend cent ^canons.
i759. La bataille de Kunersdorff, où les Prussiens commencent par prendre c^t canons, et finissent par perdre toute leur artillerie. Chacun des adversaires y perdit vingt mille hommes et se vanta de Favoir gagnée.
1750. La bataille de Maxen, où Daun fait mettre bas les armes à dix-huit mille Prussiens.
1760. La bataille de Liegnitz, chef-d'c^vre de tactique •et de stratégie militaires, où Frédéric, entouré par quatre armées qui vont l'attaquer à la fois, se jette sur Tune 4'elles, la détruit et se (tégage.
1760. La bataille de Torgau, la dernière où Frédéric commande en personne. Daun y perd vingt mille hommes.
1762. La bataille de Freyberg, gagnée par le prince Henri de Prisse, et qui termina la campagne de 1763.