‹ Louis XV et sa cour: 1-2Chapitre 5 sur 17 · Le comte de Mercy, ambassadeur d'Autriche à Paris · texte numérisé non relu

Le comte de Mercy, ambassadeur d'Autriche à Paris

2. Cette liste, arec ciuelques autres papiers non moin», importants, était confiée à M. de JHicolai.

» M. DB Machault. Le clergé le déteste pour ses sévérités contre lui; Tâge Fa beaucoup modéré.

> M. DE Tbudaine. Jouit d'une grande réputation de probité et d'attachement, avec beaucoup de cx)nnaissances.

» M. LE CARDINAL DE Bernis. Est enfin récompensé des services qu'il a rendus à la maison d'Autriche. Mais son système politique était conçu avec plus de mesure que celui de M. de Choiseul. Il a été renvoyé, parce qu'il n'avait pas assez fait pour l'impératrice, et qu'il s'est ressouvenu qu'il était Français. S'il modère son ressentiment trop connu contre un parti puissant dans le clergé et le plus attaché à notre maison, il peut devenir très- utile.

» M. DE Nivernais. A de l'esprit, des grâces; il peut être employé dans les ambassades où il en faut avoir absolument : c'est là qu'il faut le placer.

» M. DE Castries. Est bon pour le militaire; il a||Je l'honneur et du savoir.

> M. DE Mut. Est la vertu personnifiée; il a hérité de toutes les qualités que je sais par ouï-dire qu'avait M. de Montausier; il sera ferme dans la vertu et l'honneur. "^

» MM. DE Saint-Priest. Se sont avancés par madame de Pompadour; mais ils ont de la capacité et du désir de s'avancer. Le père doit être bien distingué du flls et du chevalier; celui-ci peut un jour devenir très-utile.

» Mt LE COMTE DE PÉRiGORD. Est prudcut et honnêto homme.

» M. LE COMTE DE Broglie. A dc l'activité et de l'epprit, comme aussi des combinaisons politiques.

> M. LE MARÉCHAL DE Broglib. A du talent pour le commandement en cas de guerre.

» M. LE COMTE d'ëstaing ^ A Ics talents de son état.

» M. DE BouRCET : A des connaissances sûres, ainsi que le BARON d'Espagnac.

» M. DE Yergennes. Est dans les ambassades. Il a un esprit d'ordre sage, et capable de conduire une longue affaire dans les bons principes.

» Il y a dans le parlement, dans les familles des présidents, des hommes de talent très-attachés à leurs devoirs; il y en a aussi quelques-uns parmi les conseillers.

» M. LE PRÉsmENT Ogier. Est d un caractère propre aux négociations difficiles et orageuses; mais il y a dans la magistrature des esprits en effervescence et des hommes qui tiennent à d'autres qui sont incapables d'être employés ailleurs qu'au parlement, à cause de l'activité de leur tête.

» Quant au clergé, M. de Jarbnte a élevé dans ce corps beaucoup trop de sujets bien dignes d'être ignorés. Il a pris le contre-pied de son prédécesseur, qui voulait un clergé exemplaire et attaché à la religion. M. de Jarente a fait des choix de trop de personnes semblables à lui.

» M. l'évêque de Verdun. Est trop connu pour avoir besoin de recommandation, ainsi que sa famille, dont l'attachement est bien connu.

> M. LE DUC DE LA Yauguton. Est également trop connu pour avoir besoin d'être recommandé. Il avait trop à cœur de rendre ses élèves des princes probes, éclairés et

4, C'est M. le comte d'Estaiog, officier général de la marine*

capables, powr gu*il soît jamais oublié; je dis de même des autres personnes attachées à l'éducation des enfants de France.

» Quant à M. l'angibn évéque bb Limoges, sa vertu, ga candeur, sa délicatesse, parlent assez en sa faveur.

» Il est d'autres personnes bien recommandables; mais, outre qu'elles ont des charges, elles tiennent par l'amitié ou la parenté aux personnes citées ci-dessus; on n*en parlera pas.

» M. l'archevêque de Paris (Beaumont). Doit être considéré comme une des colonnes de la religion que la famille est obligée en conscience et par intérêt de maintenir, combien quHl en coûte / La tendre mère de mes enfants en dira bien davantage; elle saura bien distinguer ce qui est bien d'avec ce qui est mal, et il n'est pas nécessaire de démontrer ici combien elle est digne du plus tendre dévouement. »

La jeune princesse partit avec ses instructions, toute joyeuse de venir en France, pleine d'espoir dans l'avenir, pleine de confiance dans le présent

Cependant un présage l'effraya.

Dans la première maison où elle s'arrêta sur le sol de France, la chambre qu'on lui donna était couverte d'une tapisserie représentant le Massacre des innocerds; il y avait tant de sang répandu, tant de cadavres épars, tant de vérité et d'expression dans les physionomies, que la jeune princesse demanda une autre diambre, n'oâaot coucher dans celle-là.

C'est à Compiègne que se fit l'entrevue, cérémonial renouvelé plus tard pour Marie-Louise, et qui, dans l'un et l'autre cas, n'a pas porté bonheur à la France.

LOmS. XV BT SA COUR 13i

Harie-Ântoinette , conformément aux règles de Tétiquette, se précipita aux pieds de Louis XV, qui la releva, la baisa sur les deux joues, puis, en attendant la bénédiction conjugale, la conduisit à la Muette, où la comtesse du Barry lui fut présentée.

Madame du Barry, elle aussi, se trouvait sur le programme de Marie-Thérèse : l'impératrice se rappelait les services rendus à TAutriche par madame de Pompadour, et, on Ta vu, Marie-Thérèse était reconnaissante à ses souvenirs.

Marie-Antoinette, au grand désespoir des Choiseul, fut donc parfaite pour madame du Barry.

Versailles avait ses habits de brocart et d'or, et cependant un nouvel augure poursuivit la jeune dauphine jusque dans la cour de marbre.

Au moment où elle mettait le pied sur le seuil du palais, un violent orage éclata sur le château, et un coup de tonnerre, long et prolongé, sembla envelopper tout l'horizon d'un cercle menaçant.

£lle regarda avec inquiétude le maréchal de Richelieu, qui se trouvait près d'eHe.

— Triste présage t dit celui-ci en secouant la tête.

En effet, le maréchal n'était point pour l'alliance autrichienne.

Le lendemain, la dauphine vint à Paris, et le spectacle qui Ty attendait la rassura sur les pressentiments de la veille. Tout Paris était debout pour la receivoir; elle traversa la capitale au milieu des cris de Vive le dauphin et de Vive la dauphine! Cette joie était si vive, que Marie- Antoinette en éprouva une espèce d'ivresse.

— Vous voyez autour de vous, madame, dit M. de Brissac, deux cent mille amoureux de votre personne.

Mais, à chaque joie, le destin venait mêler son aver-

tissement; sur chaque fête, la mort prenait sa dime.

On sait combien fut nombreuse celle qu'elle préleva sur la place Louis XV, où un feu d'artifice, dont le bouquet seul coûtait soixante mille livres, devait être tiré. On bâtissait alors la rue Royale-Saint-Honoré et le faubourg. Des filous organisèrent une poussée; on s'effraya de cette houle inconnue qui, tout > à coup, agitait cet océan d'hommes. Chacun voulut fuir : on se précipita dans les fossés, on s'étouffa dans la presse, on s'écrasa contre les murailles.

La police avoua deux cents cadavres.

Les Parisiens dirent tout bas qu'on en avait jeté douze cents dans la Seine.

C'était le troisième présage en moins d'un mois, et^ comme on le voit, ce n'était pas le moins terrible.

L'événement fit une grande impression sur le dauphin.

Il venait de recevoir deux mille écus que le roi lui donnait tous les mois; il les envoya à M. de Sartines, avec cette lettre :

c J'ai appris le malheur arrivé à mon occasion, j'en suis pénétré. On m'a apporté ce que le roi m'envoie tous les mois pour mes menus plaisirs; je ne puis disposer que de cela, je vous l'envoie ; secourez les plus malheureux.

• J'ai, monsieur, beaucoup d'estime pour vous.

» LOUIS-AUGUSTB.

> A VenHUUes» le !«' juin 1770. »

Au milieu de tout cela, la dauphine avait produit un grand effet. Voici le portrait que donnent d'elle les NonveUes à la main :

c Madame la dauphine, d'une taille grande pour son âge, et maigre sans être décharnée, est telle qu'une jeune p.er-

sonne non encore formée : elle est très-bien faite, bien proportionnée dans tous ses membres. Ses cheveux soni d'un beau blond ; on juge qu'ils seront dans la suite d'un châtain cendré. La forme de son visage est d'un bel ovale^ mais un peu allongé; elle a ses sourcils aussi bien fournis qu'une blonde peut les avoir; ses yeux sont bleus sans être fades, et jouent avec une vivacité pleine d'esprit. Son nez est aquilin, un peu effilé du bout. Madame la dauphine a la bouche petite, quoique ayant les lèvres épaisses, surtout l'inférieure, qu'on sait être la lèvre autrichienne. L'éclat de son teint est éblouissant, et elle a des couleurs qui pourraient la dispenser de recourir au rouge; son port est celui d'une archiduchesse, mais sa dignité est tempérée par la douceur, et il est difficile, en contemplant cette prin* cesse, de se refuser à un respect mêlé de tendresse. »

Il ne fallait pas moins que cette beauté pour rassurer Louis XV.

Il était médiocrement convaincu de la virilité de son petit-fils, le duc de Berry, lequel n'avait jamais montré le moindre désir de se rapprocher d'une femme. Aussi, la veille des noces, fit-il venir M. de la Vauguyon, précepteur du dauphin, et s'informa-t-il de lui si l'éducation de Louis- Auguste était aussi complète que devait l'être celle d'un homme qui se mariait le lendemain. M. de la Vauguyon, qui n'avait pas cru que les devoirs de sa charge allassent jusque-là, regarda le roi avec étonnement, balbutia, et finit par avouer qu'il n'avait pas dit un mot au dauphin des choses que le roi désirait qu'il sût. Alors, Louis XV» voyant qu'en tout cas M. de la Vauguyon serait un mauvais précepteur en leçons conjugales, inventa un ingénieux moyen de parler aux yeux de l'adepte. Il fit coller, le long des murs du corridor qui conduisait de sa chambre chez n. 8

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la dsuphine, les gravures de VAréiin moderne, que Ythbé Dulaurens venait de publier en 1763, et qui ne laissaient rien a désirer sur les pofnts les plus obscurs de la science pour laquelle le comte de la Vauguyon avouait lui-même être un si pauvre professeur; et il chargea le valet de chambre du dauphin de recommander à son maître, m moment où il lui remettrait le bougeoir, de regarder avec attention, à la lueur de ce bougeoir, les gravures collées ^r la muraille.

La chose fut faite cmnme elle avait été recommandée; flîais, malgré cette précaution, un bruit étrange se répan- IRt le lendemain, qui fit dire à Louis XV :

— En vérité, si ma bru n'avait pas été si honnête femme, je dirais que le pauvre garçon n'est pas mon petit-fils.

N'oublions pas de consigner ici qu'une grave discussion s'éleva au bal de la cdur. Le soir mêrjtïe de ce mariage, qui devait avoir un si singulier résultat, les princes de la mai* son de Lorraine, et même les simples coùatéraux, tels que le prince de Lambesc, par exemple, eurent la prétention 4e tenir le pas après les princes du sang et avant les pairs. Le roi, pour faire preuve de courtoisie envers Marie-Thérèse, qui avait demandé cet honneur pour les princes et princesses ses alliés, consentit à cette infraction au droit de la pairie. Aussi y eut-il protestation de la part des ducs et pairs, sous la présidence de M. de Broghe, ^vêque et comte de Noyon.

Voici la lettre :

t L'ambassadeur de Fempereur et de Timpératrice reine, 4ans une audience qu'il a eue de moi, m'a demandé, de la part de son maitre, — et je suis obligé d'ajouter foi à tout ^ qu'il dit, — de vouloir bien marquer quelque distinction

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à mademoiselle de Lorraine, à roccasion présente du mariage de mon petit-fils avec Tarchiduchesse Antoinette.

» La danse au bal étant la seule chose qui ne puisse tirer à conséquence, puisque le choix des danseurs ne dépend que de ma volonté, sans distinction des places ou rangs ou dignités, excepté les princes et les princesses de mon sang, qui ne peuvent être comparés ni mis en rang avec aucun autre Ppançais; ei, ne voulant d'ailleurs innover à ce qui se pratique à ma cour, je compte que les g^nds et la nd[>lesse de mon royaume, «n vertu de la fidélité, soumission, attachement et même amitié qu'ils m*ont toujours marqués, et à mes prédécesseurs, n'occasionneront jamais rien qui puisse me déplaire, surtout dans cette occurrence, où je désire marquer à l'impératrice ma reconnaissance du présent qu'elle me fait, qui« ainsi que l'espère, fera le bonheur du reste de mes jours.

» Louis. »

Malgré cette invitation» qui ressemblait fort à une prière, . la majorité des ducs et pairs s'abstint et ne parut point au bai.

Harie-AntoiDelte rivale de madame du Barry. — Courses à âoe.

— Rt'partic piquante de la dauphioe. — Le coiffeur Léonard.

— Coiffures fantastiques. — Mariage du duc d'Orléans a?ec madame de Montesson. — Le duc d'Aiguillon. — Il bat les Anglais à Saint-Cast. — Réplique de la Cbalotais. -— Son emprisonnement. — Intrigues. — Influence de madame du Barry.

— Le lit de justice. — M. de Maupeou fils. «^ Sobriquet que lui donne le marécbal de Brissac. — Ligue contre M. de Cboi* seul. — Le portrait de Charles I*'. — La cuisine de madame ^u Barry. — Le roi Choiteul. — La favorite et les oranges. — La lettre de madame de Grammont. — Exil de MM. de Cboiseul et de Praslin. — Marques de sympathie que reçoit le premier.

— L*abbé Terray. — Sa réponse au roi. — - Portrait de Cboiseul par Louis XVI.

Pendant quelque temps, tous les yeux furent tournés, en France, sur madame la dauphine, et Ton ne s'inquiéta plus que de ce qu'elle disait ou faisait.

Marie-Antoinette était facile à juger, et l'on sut bientôt à quoi s'en tenir sur son compte.

Comme Louis XVI paraissait avoir eu, dès les premiers jours, ou plutôt dès les premières nuits, des tortS graves à lui faire oublier, il lui donna toute liberté pour ses caprices et ses fantaisies.

Marie-Antoinette avait été élevée, à Schœnbriinn, avec toute la liberté allemande; de sorte que la chose qui lui coûta le plus fut de se plier au cérémonial français. Madame de Noailles, qui était chargée de rappeler la jeune

princesse à Tordre lorsqu'elle s'en écartait, reçut de la dauphine le surnom de madame V Étiquette, surnom qui lui resta.

Au reste, Marie-Antoinette avait compris que, pour faire à sa guise et se conduire à sa façon, il fallait d'abord se faire aimer du vieux roi. Ce lui fut chose facile d'y réussir; la princesse prit Louis XV par le côté sensible : elle fut gracieuse pour sa maitresse.

— Quelle charge occupe madame du Barry à la cour? avait demandé un jour Marie-Antoinette à madame de Noailles.

— Mais, répondit celle-ci assez embarrassée, elle est chargée de plaire au roi, et de l'amuser.

— En ce cas, répondit la dauphine, prévenez madame du Barry qu'elle a en moi une rivale.

Effectivement, Marie-Antoinette plaisait au roi et l'amusait. Belle, vive, noble, enjouée, spirituelle, décidée, elle fut à peine à la cour, qu'elle y répandit un parfum de jeunesse et de liberté qui récréait le vieux roi. Elle était à Louis XV ce qu'avait été madame la duchesse de Bourgogne à Louis XIV. Aussi le grand papa idolàtrait-il sa petite-fille, qui venait en déshabillé, et le matin ou le soir, sans nul respect pour l'étiquette, lui donner son front à baiser; aussi lui passait-il bien des choses, et dans ces choses bien des folies.

C'étaient surtout les jardins de Trianon qui étaient le théâtre de ces folles parties. Les jeunes princes et les jeunes princesses. y faisaient des courses à âne, à l'instar des courses de chevaux, que l'anglomane duc de Chartres venait dimporter de Londres à Paris.

Dans une de ces courses, Marie-Antoinette tomba. On voulut l'aider à se relever.

— Non pas, dit-elle; courez chercher madame l'Éli-

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quette; elle vous indiquera le cérémonial en usage pour relever une daupbine qui tombe à bas de son àne.

Le mot était d'autant plus joli, que madame la daupbine était tombée de la façon la plus indiscrète du monde; mais elle était assez jolie et surtout assez bien faite pour n'être que médiocrement affligée de l'accident. Aussi, comme le comte d'Artois, en l'absence de son frère, lui faisait des compliments que le daupbin ne lui eût certes pas faits :

— Aht dame! dit Marie-Antoinette, quand on monte à Ane, il faut être en état d'en tomber.

Marie- Antoinette était coquette, et la toilette tenait une grande place dans sa journée; Marie-Antoinette avait de magnifiques cheveux, et elle poussa aux dernières limites l'art de la coiffure.

Le premier artiste auquel elle confia sa tête fut un nommé Larseneur; longtemps les femmes s'étaient fait coiffer par des femmes. Marie-Antoinette contribua à mettre les coiffeurs à la mode.

Léonard a obtenu une certaine célébrité; c'est r\e Léonard était une véritable puissance. Il est vrai que c'était bien l'imagination qu'il fallait pour seconder Marie- Antoinette. C'est à lui que l'on doit les coiffures fantastiques qui étourdirent Paris pendant cinq ou six ans, les coiffurà les plus hardies et les plus aventureuses : coiffures hérisson, coiffures jardin, coiffures à l'anglaise, coiffures montagne, coiffures forêt, coiffures parterre « dont chacune représentait au naturel l'objet dont elle portait le nom.

Lors du combat de M. do la Glochetterie, il y eut des coiffures à la Belle^Poule. Les femmes portaient une frégate dans leurs cheveux !

Cela valait bien, on en conviendra, le titre que primait Léoi.ard : académicien de eoiffurei.

n est vrai que mademoiselle Bertin s'iotitulait miniitre iêê modes.

En i8i7 ou 1818, on m'a mentit Léonard, qui vivait «ncore. Il était inspecteur g^éral des pompes ftinèbres> emploi qui lui avait été accordé au moulent où il sollicitait un privilège d'opéra-comique.

La cour fut un peu distraite de cette attention accordée à la dauphine, par le mariais de M. le duc d*Orléans avee HMdame de Montesson, femme charmante avec laquelle il vivait depuis longtemps, les uns disaient maritalement, les autres affirmaient, au contraire, sans qu'il en eût rien obtenu. Le désir de se faire un appui près du roi avait rapproché le duc d'Orléans de madame du Barry; car c'était sur elle qu'il comptait pour obtenir de Louis XV la permission de contracter cette mésaliiance. Il s'était donc ouvert de ce projet à lu finvorite, qui lui avait dit, avec oe ton qui lui était particulier :

«-^ Allons, gros pèse, épouses^la Unijours, et nous verrons.

Sur cette promesse, qui lui assurait l'appui de madame du Barry, le gros père avait été de l'avant et avait épousé.

Le mariage se fit ou plutôt se consomma secrètement à Yillers-^otterets, où le duc d'Orléans avait réuni toute sa cour, qui ignorait ou paraissait ignorer le but de cotte réunion.

Le matiii du jour fixé pour la cérémonie, et si lon^ temps attendu par lui, le duc d'Orléans régla lui-même les^ amusements de la journée pour tous ses convives : chasses, promenade en calèche, etc., etc., et monta en voiture pour venir à Paris chercher la bénédiction nuptiale. En mettant le pied sur le degré de la voiture, il dit à plusieurs de ses intimes :

— Au revoir, messieurs! Je touche au moment d'un bonheur dont le seul désagrément sera de ne pas être <X)nnu; je laisse la compagnie, je reviendrai tard, et ne reviendrai pas seul, mais bien avec quelqu'un qui partagera l'attachement que vous portez à mes intérêts et à ma personne.

En effet, le soir, à six heures, une voiture s'arrêta sous le grand vestibule : elle ramenait M. le duc d'Orléans, qui rentra au salon, tenant par la main madame de Montesson. Aussitôt le marquis de Yalençay, un des plus intimes du prince, s'avança vers madame de Montesson, et lui donna de l'altesse, exemple qui fut suivi par toute la société.

Le moment de se mettre au lit arrivé, M. de Yalençay présenta la chemise au duc et remarqua que, selon les règles de la plus exacte courtoisie matrimoniale, le prince s'était fait complètement épiler,

Louis XV reconnut le mariage, mais refusa toujours le titre d'altesse à madame de Montesson.

Pendant ce temps, la lutte continuait entre M. de Ghoi« seul et M. le duc d'Aiguillon.

Disons un mot d'Armand Vignerod-Duplessis, duc d'Aiguillon, qui joua un si grand rôle pendant Jes dernières années de Louis XV, et dont le fils joua un si triste rôle pendant les premières années de la Révolution.

Le duc d'Aiguillon était né en 1720; il était venu jeune à la cour, où il avait été présenté sous le nom de duc d'Agénois. C'est ce même duc d'Agénois dont était amoureuse madame deChàteauroux, laquelle s'évanouit, malgré la présence de Louis XV, en apprenant sa blessure à l'attaque de Château-Dauphin, où le roi l'avait envoyé pour réloîgner de sa favorite.

On se le rappelle : madame de Châtcauroux, tout au

contraire de madame de Pompadour, était antiautrichienne. Le duc d'Aiguillon partageait ses principes, qui étaient aussi ceux de son oncle, le duc de Richelieu; de sorte qu'il se trouva naturellement du parti de M. le dauphin et antagoniste de M. de Ghoiseul et des parlements. Lorsque le parlement de Bretagne commença à se rebeller contre le roi en résistant à quelques édits ruraux, le duc d'Aiguillon, commandant militaire de la province, y déploya une vigueur et une sévérité qui lui aliénèrent l'esprit naturellement indépendant des Bretons, lesquels devinrent injustes à son égard. Quand, en i758, les Anglais firent une descente sur les côtes de Bretagne, le duc d'Aiguillon les battit à Saint-Cast et les força de se rembarquer; mais les Bretons prétendirent que le duc d'Aiguillon n'avait pas pris à la victoire toute la part qu'il pouvait personnellement y prendre, et l'accusèrent d'être resté dans un moulin pendant le combat.

— M. d'Aiguillon s'est couvert de gloire au combat de Saint-Cast, disait-on devant M. de la Chalotais.

— Vous voulez dire de farine, répondit le procureur général du parlement de Bretagne.

Le mot était dur, il resta dans la gorge du duc d'Aiguillon, qui redoubla de sévérité.

Alors, les Bretons s'acharnèrent contre lui, et, de leur côté, l'accusèrent d'exactions et d'infidélité, sollicitant sa disgrâce et venant ainsi en aide à M. de Choiseul, qui instinctivement sentait le besoin d'écraser le duc d'Aiguillon, et faisait de son mieux pour arriver à ce but. Forcé de lutter à la fois contre le premier ministre et contre le parlement, le duc d'Aiguillon usa de tous ses moyens, et accusa à son tour la Chalotais d'un complot tendant au renversement de la monarchie. La Chalotais fut emprisonné, et devint du coup l'idole du parlement. Le tumulte

lis LOUIS XT ET SA GOUB

redoubla ea Bretagne. Le duc d'Aiguilkm étaUit im simufâcre de parlement qui fut insulté. Enfin le gouvernement, lassé, remplaça en Bretagne le duc d'Aiguillon par le duc de Duras. Le remplacement, qui était un échec pour le .duc, donna de nouvelles forces aux parlements, qui renouvelèrent leurs plaintes contre d* Aiguillon. Le procès de concussion fut évoqué au parlement de Paris, qui se déclara contre l'accusé et menaça de frapper judiciairement. Ce fut alors que le duc d'Aiguillon et son oncle le duc de Richelieu reconnurent l'urgence qu'il y avait pour eux de se créer un appui près de Louis XY, et produisirent madame du Barry.

On voit que l'intrigue avait réussi à merveille. Par madame du Barry, M. d'Aiguillon obtint du roi un ordre qui opprimait la procédure; de son côté, le parlement, anticipant sur le jugement qu'il eût dû rendre, promulgua un décret qui déclarait le duc d'Aiguillon prévenu d'un fait qui entachait son honneur et le suspendait des fonctions de la pairie jusqu'à son jugement.

Pour toute réponse à cet édit, le roi tint à Versailles un lit de justice où M. d'Aiguillon siégea parmi les pairs.

Voilà où en étaient les choses au moment où nous sommes arrivés.

. C'était, à cette heure, Maupeou fils qui dirigeait le par» lament de Paris, dont il était premier piésident; mais Maupeou visait plus hauL

Il voulait être chancelier de France.

AQn que les sceaux ne hii échappassent point, il promit à M. de Ghoiseui son appui contre le due d'Aiguillon; au duc d'Aiguillon, son appui contre M* de Ghoiseui, et, appuyé par les deux partis contraires» il obtint les sceaux 3ur la démission de son père, qui les tenait.

C'était un homme de cinquante-six ans, d'une taille

moyenne, que ses ennemis trouvaient affreux, malgré de beaux yeux vifs pleins de feu et d'esprit. Il avait quelque chose de sévère dans la physionomie, était d'un tempérament bilieux qui lui faisait le teint jaune et vert, en vertu de quoi le maréchal de Brissac l'appelait le président la Bigarade. Ce surnom, qui eut un grand succès, détermina le président à faire ce que font les acteurs le'soir au théâtre, c'est-à-dire à se couvrir le visage de blanc et de rouge. Ainsi son extérieur était moins sombre, et sa langue dorée se chargeait de ramener à lui ceux que cet extérieur amélioré n'avait pu lui conquérir. Il était insinuant, souple, jaloux des suffrages, de quelque part qu'ils vinssent. Nommé premier président, il avait demandé à un homme de confiance ce qu'on pensait de lui au palais. Celui-ci s'était d'abord excusé de lui répondre; mais, forcé de s'expliquer, il lui avait avoué que chacun le trouvait d'un hautain inabordable.

— N'est-ce que cela ? avait répondu le premier président. Eh bien, ils changeront bientôt à mon égard.

Et, en effet, à partir de cette heure, il devint doux, affable, prévenant; le moindre clerc qu'il rencontrait lui trouvait l'œil bénin et la physionomie riante. Homme de pénétration, il avait jeté les yeux sur l'avenir, et avait calculé qu'un vieux ministre ne pouvait l'emporter sur une jeune maltresse. Du moment qu'il eut les sceaux, il tourna^donc visiblement à madame du Barry. Pour ne pas effaroucher la favorite, il avait quitté la longue simarre et le carrosse d'ébène des chanceliers. Enfin, il jouait, comme un simple mortel, avec le nègre et le singe de la comtesse, avec Zamore et Mistigri, avec Zamore qui lui mangeait ses bonbons et Mistigri qui lui enlevait sa grosse perruque.

Enfin, il appehft madame du Barry ma cousine, alliance

moins disproportionnée au moins que ne Tétait celle de Marie-Thérèse avec madame de Pompadour.

Pendant ce temps, on faisait tout au monde pour désaffectionner Louis XV de M. de Choiseul.

L'abbé de Broglie, chargé de la correspondance des affaires étrangères, entretenue par des agents secrets qui épiaient à la fois les cours alliées €ft les ambassadeurs accrédités près d'elles, démontra au roi que M. de Choiseul était plus dévoué à l'Autriche qu'à la France. Madame du Barry s'était procuré le beau portrait de Van Dyck, représentant Charles !•', qui aujourd'hui est un des principaux ornements de notre Musée, et elle l'avait mis en face du canapé où avait l'habitude de s'asseoir le roi.

— Qu'est-ce que ce portrait? avait demandé Louis XV.

— Celui de Charles P% sire.

— Pourquoi est-il là ?

— Pour vous rappeler le sort de ce malheureux roi.

— Et à quel propos voulez -vous me rappeler co sort?

— Parce que ce sort sera le vôtre, sire, si vous ne détruisez pas votre parlement.

Un jour, le roi trouva meilleure cuisine chez madame du Barry.

— Pourquoi cet heureux changement ? demanda Louis XV.

— Parce que j'ai renvoyé mon Choiseul; quand renverrez- vous le vôtre?

Une note avait été remise au roi, qui prouvait, autant que pareilles choses peuvent être prouvées, que M. de Choiseul avait d^ Marie-Thérèse promesse d'une petite souveraineté, avec toute garantie d'hérédité, s'il parvenait à dédommager la maison d'Autriche de la perte de la Silésie.

Le duc de Richelieu, le duc d'Aiguillon et la favorite

n*appelaient plus M. de Ghoiseul que le roi Choneul ou le petit roi.

• Enfin la duchesse de Grammont, qui parcourait ta province et soulevait les parlements, laissa surprendre une lettre qui fut remise à madame du Barry.

Le roi trouva^ un matin, la favorite jonglant avec deux oranges.

— Saute, Ghoiseul I saute, Praslin! disait-elle.

Le roi lui demanda ce que c'était que ce nouveau jeu,

— Jeu de bascule, dit-elle.

Et elle lui remi^ la lettre do madame de Grammont : c'était le 24 décembre 1770.

Fatigué depuis longtemps de toutes ces plaintes qui s'élevaient autour de lui, le roi ne demandait qu'une occasion, et profita de celle qui lui était offerte.

Il prit une plume et écrivit :

c Mon cousin,

» Le mécontentement que me causent vos services me force à vous exiler à Chanteloup, où vous vous rendrez dans vingt-quatre heures; je vous aurais envoyé beaucoup plus loin si ce n'était l'estime particulière que j'ai pour madame de Ghoiseul, dont la santé m'est fort intéressante. Prenez garde que votre conduite ne me lasse prendre un autre parti. — Sur ce, je prie Dieu, mon cousin, qu'il vous ait en sa sainte garde.

» Louis. »

Puis, sur un autre papier, il écrivit pour M. de Praslin ces seules lignes:

« Je n'ai plus besoin de vos services ; je vous envoie à Praslin, où vous vous rendrez dans vingt*quatre heures.

146 LOUIS XV ET SA aywB

H. de Ghoiseul avait pour M poëte», enejcfopédîstes, philosophes, gazetiers. Tout cela, au mot d'ordre doimé, jeta les hauts cris, de sorte que For eât eru la France perdue à propos de la disgrâce d'un des hommes les plus antifrançais qui existassent. H ai résulta que le ianee em fdiàx d'Ovide devint, pour le moment, le proverbe le plus faux de la terre, et que, tout au contraire des autres, ce fut dans le temps orageux que H. de Ghoiseul compta le plus grané nombre d'amis.

Il y a plus : pour M. de Ghoiseul, la fidélité au malheur, qui n'était rien autre chose que de Topposition contre madame du Barry, devint une mode. M. de Ghoiseul, la T^Ue de sa chute, n'était qu'un ministre ; le lendemain de sa chute, il se trouva chef de parti, et acquît la puissance d'un homme qui représente une idée. Les parlements sentirent l'ébranlement de sa disgrâce, et comprirent que, pour eux, la persécution allait devenir sérieuse; d'ailleurs, le renversement de M. de Ghoiseul, c'était l'élévation de M. d'Aiguillon, et l'élévation de M. d'AiguiUDii^ c'était la ruine des parlements.

Aussi, disent les mémoires contemporains:

c Jamais ministre ne sortit de place avee plus de retenu tissement; sa disgrâce fut un triomphe. Quoiqu'il lui fût ei^oint de ne recevoir personne pendant son séjour à Paris, une foule immense de gens de toute espèce se firent inscrire à sa porte, et le due de Ghartres» son ami particulier, força toutes les barrières et fut se jeter dans ses bras en l'arrosant de larmes. Le lendemain, jour de son départ, ceux qui n'avaient pas pu, la veille, voir le duc de Gh<Hseul chez lui furent se mettre sur la route, et le chemin se trouva bordé d'une foule de carrosses formant une double haie. >

Joutes ces déaumstratiens n^elT^ayèrent point le duc-

iOGiS XV BT SA GOITR i^

; il tiffliassa eourag^useoieiit , et s«t& hésiter^ le fardeau qui venait' de glisser des épaules d'Atlas» et, prenant pâuc lui le muû&tève des afiaîres étrangères^ il résolut, avec le chancelier Maupeou, de former UQ iskunvirat ùmi If abbé Tereay serait le trdsième membre.

Noua avons dit ce qu'était M. la duc d'Aiguillon ; noua avons dit ee ^ ctait M* la cltaocelier Maupaou; disons, maintenant ce que c'était que Tabba Terray.

L'abbé Terray était un grand homme déging^mdé,sans contenance,, hideux da ûgure, avee les yeux en dessous, sans aucim charme dans le langage , s'énonçant dtffîcilement, mais doué par la nature d'une santé robuste, d'ua tempérament vigoureux, d'une conception vive, d'une iatelligence déliée, d'une judiciaire excellente,, surtout ea affaires. Chargé depuis longtemps, au palais, des affaires les plus délicates, des rapports les plus épineux,, ses ennemis mêmes agiraient la netteté, la précision, le développement exact et logique de son style ; lorsque les parties opposées allaient le voir pour l'instruire des moyens de leur cause, il résumait Le pour et le contre de leur affaira avec une telle lucidité, que La conviction du droit venait à cebii-là même auquel cette conviction était préjudiciable;, c'était, en outre, un homme d'esprit, impudent et vif à la riposte.

— Gomment trouvez-vous Les fêtes de Versailles? demanda Louis XV à L'abbé Terray.

-* Impayables, sire, répondit celui-ci.

Elles avaient coûté vingt millions.

— Mais, en vérité, l'abbé, lui disait l'archevêque de Narbonne, voua prenez L'argent dans la poche.

— Où dialde voulez-vous que je le prenne? répondit naïvement l'abbé^*

Aussi criait-on contre lui ; mais il avait l'habitude de dire :

— Il faut laisser crier ceux que l'on écorche.

Les Parisiens usaient et abusaient de la permission.

^ L'abbé Terray est sans foi, disaient-ils; il nous ôte Vespérance et nous réduit à la charité.

Un matin, il se trouva que la rue Vide-Gousset avait changé de nom ; un plaisant avait effacé l'inscription pen» dant la nuit, et avait écrit :

Rue Terray.

Au reste, grand opérateur en matière de finances ; maniant l'argent avec le mépris d'un homme qui n'a fait que cela toute sa vie; supprimant, recréant, anéantissant, ré> duisant ; prenant un tiers, un quart, une moitié; mettant un impôt nouveau, étendant un impôt ancien ; sachant au juste ce que ce pauvre âne bâté.» qu'on appelle le peuple, peut porter et jusqu'où , sans casser , peuvent plier ses reins; faisant tout cela comme un autre fait un simple calcul, d'un mot, d'un trait de plume, d'une signature; faisant crier toutes les semaines les feuilles hebdoma daires; ayant fait mettre hors de la Bastille une foule de gens qui n'y étaient que pour avoir médit de l'impôt; appelé \ enfant gâté parce qu'il touchait à tout, et le grand hmsùir parce qu'il touchait à tout sans être obligé de monter sur rien ; riant des bons mots qu'on faisait sur lui^ et répétant partout celui de ce brave homme qui, près d'étouffer dans la foule qui encombrait l'Opéra, s'écria : c Oh 1 monsieur l'abbé de Terray, que n'êtes- vous ici pour nous réduire de moitié ! > ayant des entrailles d'airain, non par inhumanité, mais par impassibilité de caractère; sacrifiant comme la dernière des étrangères madame la baronne deLagarde,sa maîtresse, convaincue d'exercer un brigandage subalterne, et la sacrifiant publiquement pour n'étro

pas soupçonné de collusion avec elle ; homme de la circonstance enfm, et qui eût égorgé amis, parents, frères et lui-même à Tautel de la Nécessité.

Au reste, terminons ce chapitre par le portrait du ministre disgracié, tracé par la main de Louis XVI luimême.

Ce portrait est de 1777, il est vrai; mais, quoique écrit sept ans après Tépoque où nous sommes, sa place est naturellement ici.

c Le duc de Ghoiseul tenait de la nature ce que les courtisans en reçoivent rarement, ou plutôt ce que la frivolité de leur éducation , la corruption des mœurs, la mollesse de resprit , permettent rarement d'avoir et étouffent presque généralement ; je veux dire un caractère.

> Hardi, entreprenant, décidé, il avait un fonds d'énergie dans rame qui le rendait capable d'orgueil ; il avait assez de moyens pour s'en faire supposer davantage.

» Il avait de la force dans l'âme, de l'amour, de la gloire, et une telle fermeté en se décidant, qu'il bravait les obstacles et franchissait les écueils, croyant les affaires possibles parce qu'il les avait conçues.

» Le duc de Ghoiseul avait un caractère atroce ; rien ne lui coûtait pour réussir dans les plans qu'il s'était proposés; il avait aussi le caractère des gens faibles, lorsqu'il employait la main d'autrui pour se cacher et pour agir.

» Il avait un caractère à lui seul, et que je n'ai pas en* core discerné dans le monde, lorsqu'il prodiguait les grâces de l'État au profit seul d'un gouvernement étranger, et lorsqu'il préférait des récompenses éventuelles aux récompenses assurées qu'il avait dans ses propres mains.

9 Le duc de Ghoiseul, dans un pays où l'on craint les l^venants. s'était fait des amis enthousiastes, des créatures

àl^O hOmS XT fiT Sa. C^UR

ardentes, qui le reodai^t dangereux; il eomprimak ia ^i^té royale.

» Avant de s'élever, le duc de Chois^l ne négM^iieB 4iucun des moyens de plaire I la favorite du feu roi. Arrivé ^u point où il avait youk , il ne fit aucune démarche près d'une autre favorite pour se soutenir. Il y a quelque chose 4'intraitable et d'inflexible dans le caractère de cet homme, qui ne peut le readre propre que pour certaines affaires.

» Aussi n'esl-il resté de monument de sa périlleuse administration que ce rocher dans la Méditerranée, ensanglanté pendant deux meurtrières campagnes, et conquis •enfin à très-grands frais pour ne rien nous produire, et pour entraîner à des dépenses continuelles.

> Sa destruction des jésuites n*a produit qu'un vide iqu'un autre corps n'a pu remplir encore, au grand dé^ ment de l'éducation de la jeunesse et de la belle littérature.

> Sa ligue avec les parlements a détruit beaucoup des liens qui attachaient les sujets à leur souverain. Il a faHu dissoudre ces cours de justice; il a fallu les rétablir. Cette plaie ne sera sondée qu'avec beaucoup de prudence et de iemps.

» Son alliance avec la maison d'Autriche est bonne autant qu'elle a fait cesser le fléau de la guerre avec cette puissance, ce qui nous permet de poursuivre aujourd'èui les Anglais sans danger de diversions; mais cette alliance .est eontraiiie ii nos intérêts par sa grande nouveauté et parce qu'elle permet aux empereurs de faire en £uro|« ûapunémeot tout le mal qu'ils ont iat^ét de faire à nos «aeiennes amitiés du Nord.

» Le narâage de la reine est entièrement son ouvrage; il Renégocia et le conclut dans l'intealion de fortifler cette 4^îuu:e; mais û eA essentiel d'observer ^ l'iofluence de

<seUe union n^augmentera pas les désavantages particuliers que nous avons trouvés dans ce traité.

» La guerre de Sept ans, que le duc de Ghoiseul a conduite, est, à la honte de la France, sur terre et sur mer, un autre Ûéau.

> Une seconde guerre est devenue nécessaire pour réparer les maux et l'opprobre gui en sont résultés pour la France.

» La philosophie a été soutenue et protégée par M. le âuc de Ghoiseul. Les motifs de cette conduite ne sont point pénétrables comme ceux des autres grandes opérations de son ministère; le résultat est la création, en France, d'un parti aveè lequel il est devenu nécessaire de traiter quelquefois ou d'user de ménagements. Il a inoculé la philosophie dans quelques-uns des membres du clergé de France; ce qui est, en politique, un phénomène nouveau.

1 On reproche au duc de Ghoiseul des opérations d'une autre nature, on les lui reproche même assez publiquement. Lorsqu'un ou plusieurs crimes énormes sont problématiques pour la multitude, la nature de ces forfaits défend (îlie seule d'en parler; il faut se contenter de gémir ^n secret sur la perversité du temps çt des hommes.

» La France a résisté au coup d'État de M. de Ghoiseul, «t aux opérations funestes qui lui ont été dictées quelquefois, en fait de politique, par des puissances, ou par une puissance étrangère avec laquelle nous devons bien vivre, mais que nous devons sans cesse observer.

» Si M. de Ghoiseul était ministre aujourd'hui et s'il imaginait des opérations du genre de celle quon vient de voir, la France pourrait-elle résister encore? Pour jouir en paix de nos richesses territoriales, de notre industrie, de notre force relative, nous n'avons besoin que de repos et •de calme, et d'une sage direction dans le gouvernement.

Un ministre remuant, vain et ambitieux, touchant aux affaires de politique spéculative, fera toujours le malheur de la France; et M. de Ghoiseul, depuis le commencement de son ministère jusqu'à son exil, s'est occupé sans cesse, et à détruire ce que la sagesse, l'expérience et les principes des temps passés avaient établi, et à établir ce que les principes, l'expérience et la sagesse avaient tenu à l'écart ou circonscrit.

> Le gouvernement avait sans cesse travaillé à maintenir les parlements dans la soumission; et M. de Ghoiseul n'a cessé de soulever les parlements contre l'administration.

» Le gouvernement, depuis des siècles, était en Europe le protecteur des puissances secondaires; et M. de Ghoiseul a conclu une alliance avec l'Autriche, qui envahit ces puissances, dont l'amitié et l'appui nous étaient si nécessaires.

> Le gouvernement, dans tous les temps, avait accordé sa protection spéciale à cette compagnie célèbre qui élevait la jeunesse dans la soumission et dans la connaissance des arts, des sciences et d'une littérature brillante; et M. de Ghoiseul a livré cette compagnie célèbre à la poursuite des parlements, ses ennemis, et a abandonné la jeunesse au système de la philosophie ou à l'influence des opinions dangereuses des parlements.

» Le gouvernement avait tout fait pour soutenir au Nord la monarchie prussienne, comme pour y balancer par ce nouvel État la prépondérance des ennemis naturels de la France; et M. de Ghoiseul a prodigué nos trésors et notre population militaire pour détruire cette monarchie au profit de notre ennemi naturel.

» Le gouvernement n'a jamais permis aux écrivains de donner au peuple des idées contraires à la forme heureuse et paisible de la monarchie telle qu'elle existait en France;

et M. de Ghoiseul a évidemment soulevé les philosophes modernes, les jansénistes, les parlements, contre la constitution actuelle de TÉtat, contre FÉglise, contre Tautorité royale.

> Ainsi M. de Ghoiseul a constamment travaillé, dans tous les départements qui lui ont été confiés, à détruire ce qu'il a trouvé de plus sagement établi, et M. de Ghoiseul n'est jamais parvenu à rien édifier, sinon :

» Uinsurrection des philosophes et du parlement : il faut donc tempérer cette émotion dangereuse;

» LinsurrectUm de notre ennemie naturelle contre notre ancien ami le roi de Prusse et autres États du second ordre : il faut donc chercher les rapprochements avec le roi de Prusse.

» La prépondérance maritime des Anglais est le résultat de la désastreuse guerre que M. de Ghoiseul a soutenue contre eux. Il faut donc nous rétablir avec la dignité dont nous sommes susceptihles dans cet état de prospérité et de commerce maritime dont nous avons joui sous le règne du roi Louis XIY, et dont la décadence commence à l'époque de cette malheureuse guerre de Sept ans.

» Ainsi M. de Ghoiseul n'a été en France qu'un étrangér, dont le cœur a été constamment hors du département dont il avait la direction ; d'où l'on déduit la question de savoir si M. de Ghoiseul peut, avec sûreté pour la France, rentrer dans le ministère. Les profusions ont mis le désordre dans les finances , notre marine a été détruite sous son administration.

» Nos troupes ont été constamment vaincues sur le continent: nos affaires ont été influencées par une ancienne rivale. M. de Ghoiseul a donc été le fléau de la France e do ses différentes administrations. >

Au reste^ dans son exil de Ghanteloup, M. de Ghoiseul

154 IiOmS XY ET SA €Oim

rendait à Louis XY le mépris pour l'exil, et au daupAiiii, rinjore pour la haine.

Voici ee qu'il dit de Louis XV :

» Le roi était très-hardi pour faire le mal, il n'avait de ODurage que dans œ cas ; le mal qu'il pouyait faire lui procurait le sentiment de Texistence et une aorte d'effervescence qui ressembtoit à de la colère. Alors, le roi isentait qu'il avait une âme; mais il n'en avait pas pour Mre le bien, t

Quant au dauphin, le mniîstre «disgracié ne le ménage guère davantage; selon lui, M. de la Vaugnyon ne lui a parlé que de sa naissance et de la toute-puissance royale, à laqueUe rien Be doit résister. Le royal élève du duc a mauvaise grâce, il est grossier, n'a aucun goât ponr les femmes, et répète à tout propos, inutilement et par tic, ces trois mots :

Sa. — Baea. — Baeala.

Aussi, jugeant l'avenir d'après la fausse éducation reçue par le dauphin, et d'après les mauvais exemptes doinés par le roi :

t Si ce prince reste tel qu'il est, dit le duc de Choisenl, H est à eraindre que son imbécilKté, le mépris et le ridicule qui en sont la suite, ne produisent naturellement dans oet empire une décadence, laquelle enlèverait le tr^newi roi Louis XVT. >

M. de Ghoiseul pouvait être mauvais ministre; mais, eamme on le voit, il était assez bon profite.

Mais ce n'était pas le tout que d'avoir renversé L'. tle Ghoiseul, restaient les pariements.

Le duc de Ghoiseul avait soulevé la magistrature conftre l'autorité absohie du roi; l'abolition de cette magistrature fut résdue.

Le oantre-pled de la politique suivie par M. ^e Qioi-

iseul» à Tendroit de l'Europe , fut (uris à Tinstant même.

Le roi d'Espagne était poussé, par M. de Ghoiseul, à rompre avec l'Angleterre; mais, aussitôt la disgrâce de H. de Ghoiseul connue à Madrid, le roi d'Espagne donne aux Anglais satisfaction entière sur les îles Falkland et le port d'Egmoot, qui étaient des prétextes de querelle, ei ne veut plus même examiner la nature de ses droits.

M. de Ghoiseul, selon le système autrichien, traitait les puissances secondaires avec un mépris qui jurait singulièrement avec la protection que la France avait constamment accordée à ces puissances; mais, aussitôt M. de Chûîseul tombé, Ibrahim-Ëffendi, envoyé du bey de Tunis, est admis à l'audience du roi. Gustave, prince héréditaire de Suède, reçoit un accueil digne de l'ancienne alliance •qui a toujours uni la Suède à la France. Enfin, une alliance toute particulière est conclue avec le roi de Sardaigne, par le mariage de Monsieur, frère cadet du dauphin* avec une princesse de la maison de Savoie.

Nous avons dit que l'abolition de la magistrature avait été résolue; c'était chose phis facile à résoudre qu'à exécuter.

La magistrature était toute^puissante, et le roi, que, par dérision, on appelait Louis le Débonnaire, était

Les parlemeats avaient pour eux la majorité des pairs, que le duc de Ghoiseul leur avait attachés; ils avaient i^pui de k maison d'Autriche, qui répandait obscurément quelques centaines de mille livres parmi les conseillers. Ils avaient pour eux, enfin, les'jafisénistes, qui les avaient, en tout temps et en toute occasion, soutenus contre la cour de France et contre la cour de Rome.

Le duc d'Aiguillon, chef du parti antiparlementaire, fêtait soutenu :

Par madame du Barry, dont il partageait les faveurs avec le roi;

Par le chancelier Maupeou, qui représentait sans cesse à Louis XV les parlements comme capables de renouveler la tragédie de Charles î*';

Par Tabbé Terray, fatigué des cris et des plaintes que ces parlements poussaient sans cesse contre lui;

Par Tarchevéque de Paris, M. de Beaumont, qui, depuis dix ans, appelait de leurs arrêts;

Enfin, par les jésuites, qui pleuraient sur les ruines do leurs établissements détruits.

Les parties étaient en présence, les dispositions prises pour l'attaque et pour la défense : la bataille ne pouvait tarder à être livrée.

Seize jours avant l'exil de M. de Ghoiseul, le parlement de Paris avait cessé ses fonctions, et tous les parlements des provinces, insurgés contre le roi, avaient multiplié des remontrances^ à chacune desquelles madame du Barry disait :

— Encore un pas de fait pour vous détrôner, sire.

Le chancelier Maupeou donna l'ordre au parlement de reprendre ses fonctions, s'il ne voulait encourir la colère du roi.

Le parlement répondit qu'il attendait avec soumission, mais sans fonctionner, les événements dont il était menacé.

Le gant était jeté à l'autoTité royale; M. le duc d'Aiguillon le ramassa.

La nuit du 19 au 20 janvier fut fixée pour l'exécution du projet arrêté.

A minuit, tous les magistrats furent réveillés au nom du roi. Des mousquetaires entrent dans leurs chambres, leur présentent Tordre de reprendre leurs fonctions, et ré-

lOUIS XT ET SA COUR 157

clament cette seule réponse, sans périphrase aucune : Oui ou non.

Quelques-uns obéissent; mais, réunis le lendemain, ils se rassurent, se raffermissent et refusent à Tunanimité.

Ce refus est immédiatement suivi de la notification de Farrét du conseil, qui déclare leurs charges confisquées. Les mousquetaires, qui s'étaient déjà présentés chez eux, s'y présentent de nouveau avec des ordres d'exil, auxquels il faut obéir sans retard. A la place du parlement, on installe le grand conseil, qui doit le remplacer.

L'archevêque de Paris, dans toute l'exaltation du triomphe, célèbre ce que l'on appelait la messe rouge, et le nouveau parlement est baptisé, séance tenante, du nom de parlement Maupeou.

Mais alors une grande division s'opéra jusque dans les princes de la famille royale. Le comte de la Marche, fils du prince de Gonti, et le comte d'Artois, à qui M. de Maupeou avait promis la main de Mademoiselle, reconnurent le nouveau parlement. M. le duc d'Orléans, pressé par madame de Montesson, céda momentanément; mais M. de Conti ne voulut entendre parler d'aucun accommodement avec la nouvelle magistrature. M. de Glermont, suivant l'exemple de M. de Conti, protesta contre ce qui venait de se faire, et, malade d'une maladie mortelle, mourut sans que le roi, qui lui gardait rancune pour son opposition, envoyât demander une seule fois de ses nouvelles.

La pnirie protesta aussi contre la ruine de l'ancienne magistrature, mais pour la forme seulement.

Quant aux parlements de province, ils furent cassés sans aucune opposition.

C'est ainsi que s'opéra ce grand événement dont madame du Barry fut le principal levier et dont le duc d'Aiguillon recueillit tous les fruits.

468 LaUIS XT IT SA IQIM7R

— La France^ disait madame du fiany à Looia XV^ km eatéf... kcamp!

n y avait bim des choses, comme eo le voit, qui /»•••••••

fe M»p avec le café de to JFhmci.

ÎV

Politiqae du dœ d'Aigailton* ^* Le Mémoire ém dauphin, file 4e Louii XV, lui sert de guide. — • Difficulté de suivre ce plaevisè-Tis de rAutricbe. — Conduite du duc d*AiguilloB ?i8-à-?i8 des puissances secondaires. — M. de Vergenoes à Stockholm. — Pariftge de la Pologne. — liémolre du duc d'Aiguillon au roi.

]k)us avons déjà dit que la politique du duc d'AlguîUen avait pris le cootre-pied de celle de M, de CIkhs^I. Appuyé sur un mémoire du dauj^hin, père de Louis XVI, il -continua hardiment.

Voici la imrtie de ce mémoire sur kqueUe s'appuya la politique du duc d'Aiguillon :

< Je dois me souvenir sans cesse, disait le dauphin, que mille gouvernements ont élé anéantis, que |[dusiei»rs familles royales se sont éteintes en Europe, et que les principaux États qui m'environnent sont les rivaux de la maison de Bourbcm.

> L'histoire en connaît deux principua : l'Angleterre ^ l'Autriche.

• L'Angleterre est, des deux rivales, la moins redoutable.

> La France doit se souvenir qu'elle peut être sans ou «vec une marine; car les puissances qui n'en ont pas existent bien par leur agriculture, leur commerce et leur

IMJdS XY ST SA COUa IS9

^Bdufitrie n^^orelte. JIous avons élé fort conâdérés et re« doutables» màae sans marine^ pendant le ministère du cardinal de Fi^ry^ à qui mon père avait remis .en totalité le soin du gouvernement.

» Que TAngieterre ait donc une plus grande ou moindre prépondérance sur mer, cela ne ikit qu'augmenter ou diminuer le bien-être de la France, sans lui porter un préjudice essentiel. L'Angleterre seule doit compter son commerce comme essentiel au maintien de «a situation actuelle; l'Angleterre n'est donc pas une rivale bien à •craindre.

» Mais l'Autriche a bien d'autres titres et des moyens hostiles et dangereux par rapport à nous; il est de nos intérêts de la surveiller, de l'environner et de l'empêcher 4e nous nuire; car sa politique va plus loin que ne veut sa religion ; c'est une puissance moderne en Europe, que nous avons vue sortir du néant, et qui s'éleva jusqu'à la monarchie universelle sous Charles-Quint, aux dépens de ses voisins et à notre grand péril.

> Je dois donc m'efbrcer de trouver dans l'histoire de mes aïeux par quel moyen ils ont repris à cette maison l'Espagne, Naples, la Lorraine, les Pays-fias on partie, l'Alsace, la Franche-Comté et le Roussillon, et ne pas oublier que je ne maintiens pas cette politique observatrice. L'Autriche me répondra de ce qu'elle a pris sur mes annôtres depuis le commencement qu'elle a existé, ce qui B'est pas fort ancien, et on se souvient de ce qu'était la France sous Charlemagne.

> Mes aïeux, ceux au moins de ma branche, avaient été constamment attachés aux principes énoncés ci-dessus, lorsqu'il est arrivé en France un homme, Lorrain de coeur et«d'ocigine, qui fait en ce moment le malheur de ce pays-cL

i AL ie duc de Choiseid, pensionnaire 4e ia maison

JieO LOUIS XV ET SA GOUfi

d'Autriche, a imaginé de renforcer les premières Idées dé Tabbé de Bernis, qui avait intérêt de plaire à FAutriche; Tun et Tautre ont jeté les premiers fondements des plus grands malheurs qui menacent ma maison, si jamais les principes autrichiens viennent à y prévaloir. M. le duc de Saint-Simon m'a fait passer, il y a dix ans, un mémoire fort bien fait à ce sujet, où il prouve que la France ne peut se soutenir sans combattre perpétuellement contre la maison d'Autriche. On lô trouvera dans mes papiers; il prouve qu'on ne peut s'arrêter qu'après l'avoir réduite à la situation d'un électorat actuel.

» }Sûtï père, toutefois, par des principes que je ne puis me permettre de censurer, a fait alliance avec la maison d'Autriche, au préjudice des intérêts des petites puissances que mes aïeux se sont fait une gloire de soutenir et de protéger; il n'a jamais voulu approfondir la coupable témérité û» M. de Choiseùl, qui vient de renverser un édifice affermi par les siècles et par les hommes d'État les plus réfléchis et les plus attachés à notre maison.

> On doit sans doute observer très-religieusement les traités; mais la délicatesse a des bornes, et, lorsque l'État aura reconnu par l'expérience combien est onéreux aux sujets un traité qui lie les mains à la France, qui n'a de vie que par la faculté de l'exercice de la puissance militaire, sans doute qu'il sera donné des limites, sans déclaration de guerre à l'empereur, à un traité qui nous circonscrit de toutes parts, et qui nous empêche d'être Français. >

Malheureusement, vis-à-vis de l'Autriche, le plan était difScile à suivre. L'alKance de 1756 existait toujours, et il n*Y avait aucun motif plausible pour la rompre. En outre, Marie-Antoinette avait déjà sur le dauphin uo empire décidé, et, s'il avait montré une si grande haine contre M*, de

Ghoiseul, ce n'était point parce que M. de Ghoiseul était l'agent de rAutriche, c'était parce que le dauphin supposait que M. de Ghoiseul avait été la cause de la mort de son père. D'ailleurs, le roi pouvait mourir, le roi qui ne se privait d'aucun plaisir, malgré son âge avancé; alors tout se retrouvait dans le même état, et M. d'Aiguillon pouvait dire, comme l'instituteur du corbeau romain : Opéra et impensa periiL

Il se mit donc à préparer tout doucement l'Europe à voir, un jour ou l'autre, annuler ce fatal traité de 1756.

Les puissances subalternes, surtout, étaient, comme nous l'avons dit, effrayées de la grande alliance austrofrançaise. Le duc d'Aiguillon s'occupa de les calmer, de X les écouler, de les accueillir.

Il commença par raccommoder la Suède et le Danemark, nos deux alliés naturels au Nord, depuis que la Pologne existait encore comme royaume^ mais n'existait plus comme puissance.

Le duc de Ghoiseul avait constamment molesté les Suisses, nos anciens alliés. Il disait d'hubitude : < Ytl comme un Suisse 1 > Puis, les blessant dans leurs intérêts, il ouvrait le port de Yersoix sur le lac de Genève.

Le duc d'Aiguillon interrompit ces travaux.

Le duc de Ghoiseul avait enlevé au pape le comtat Yenaissin et la ville d'Avignon; c'était pour compenser, disait-il, la perte des colonies, mais, en réalité, pour réjouir les philosophes qui attaquaient la religion.

Le duc d'Aiguillon fit amende honorable à Gangandli, et lui rendit la ville et le comtat.

L'Angleterre, nous ayant attachés à la maison d'Autriche, avait pris parti pour Frédéric II. Gette alliance de l'Angleterre avec Frédéric, c'était la guerre contre nous. Le duc d'Aiguillon jeta les bases d'un traité de paix et d'un

contrat de commerce, lesquels devaient renouer toutes les relations amicales qui avaient existé pendant les trente ans qui avaient suivi la paix dlJtrecht.

Depuis les fameuses expéditions de Charles XII, qui avaient épuisé le pays d'hommes et d^argent, la Suède, ef* frayée de cette omnipotence royale qui entraînait un peuple à sa suite dans rabime, la Suède avait tout fait pour/éprimer Tautorité de ses rois; elle était divisée en factions qui écoutaient l'Autriche, le Danemark et le roi de Prusse. L*autorité de la France, si réelle en Suède sous Gustave- Adolphe, avait fait place à l'autorité autrichienne; c'était toute une position perdue à reconquérir. Gustave III était désireux de sortir de cette tutelle qui lui était imposée par le peuple et par la noblesse, frétant que prince héréditaire, il avait écrit à M. de Ghoiseul de ce désir; mais M. de Ghoiseul se serait bien gardé de faire droit aux demandes du jeune prince; c'était désobliger trop directement l'Autriche, Le duc d'Aiguillon, au contraire, ne garda pas ces ménagements. Il tira de l'exil, où l'avait envoyé M. de Ghoiseul, M. de Yergennes, notre ancien am« bassadeur à Gonstantinople, lui donna ses instructions, et l'envoya en Suède , revenant ainsi aux plans de la vidlle diplomatie française: Relever les faibles, humilier les forU.

La présence de M. de Yergennes à Stockholm porta ses fruits : une révolution éclata en Suède, qui rendit an roi Gustave la puissance que la noblesse partageait avec lui, et le délivra de l'influence russe, autrichienne et prussienne. Gette révolution s'accomplit en cinquante-quatre heures et sans effusion de sang, le 10 août i77î.

il est vrai que, vingt ans après, le comte de Hom, le ^comte de Ribing et Ankastroëm, prirent sur Okistave III une sanglante revanche.

Mous avons ve3q[K>sé l'état de Mdesse où était, au milieu

JUOUIS XV ET SA GOVB 163

«des conflits airopéens, tombée la Pologne^ du moment que la main puissante de la France s'était retirée d'elle. Catherine II, qui avait des vues sur cette malheureuse nation, lui avait donné un roi, et, bien certaine de la nullité 4e ce roi, elle se préparait à l'envahissement de son royaume.

Le duc de Choiseul n'avait vu, dans l'alliance des cours de Berlin et de Saint-Pétersbourg, qu'une simple défection à l'alliance de Vienne et de Versailles ; mais la cour de Vienne voyait plus loin, elle; elle voyait la cour de France ruinée en hommes et en argent, et, par conséquent, médiocre auxiliaire, du moment que la Russie s'éloignait d'elle; c'était alors que M. de Choiseul avait donné Tordre à H. de Vergennes de soulever la Turquie contre la Russie, fin cas de victoire des armées turques, la puissance et surtout le prestige de l'empire russe s'afTaibiissait; en cas , de défaite, la Russie rapprochait ses possessions des possessions autrichiennes, et inquiétait l'Empire, qui se trouvait avoir d'autant plus besoin de nous. M. de Vergennes avait donc eu beau représenter à M. de Choiseul Tinulilité de cette guerre et lui prédire son désastreux résultat; il avait ordonné à notre ambassadeiir d'aller de l'avant, et^ ^ur de nouvelles observations de M. de Vergennes, il lui avait envoyé sa démission et l'ordre de venir en Bourgogne, oiî, depuis cette époque, il était resté sanâ crédit et 3ans emploi.

Ce qu'avait prédit M. de Vergennes arriva : la Turquie fut battue, comme nous l'avons dit à propos des fêtes données par Potemkine à Catherine II; les armées russes envahirent la Moldavie, et les chevaux des Cosaques du Don se désaltérèrent au Danube. Alors, l'Autriche, effrayée du ^MNitaot qui s'opérait eatre les conquêtes russes et ses possessions teeritoriaies, se rapprocha du roi de Prusse, sol-

i6A LOUIS XV ET SA GOÛR

licitant la neutralité en cas de guerre. Ainsi, le vieux Frédéric, presque intrus à son arrivée au trône dans la grande famille des rois européens, ce petit électeur de Brandebourg, comme on l'appelait encore au commencement de son règne, se trouvait, dans sa vieillesse, courtisé par les deux grandes puissances du Nord, et l'arbitre des destinées européennes, tandis que M. de Choiseul, qui avait voulu le détrôner, était, lui, exilé à Chanteloup.

De ce rapprochement de l'Autriche et de la Prusse, naissait l'idée du partage de la Pologne.

Chacun y trouvait son compte.

La chose fut donc promplement arrêtée entre les puissances du Nord, qui ne crurent point pour cela avoir besoin de la France.

L'Autriche introduisit ses troupes dans Zips, et la Prusse dans le duché de Posen. Catherine tenait Varsovie.

La commotion fut grande à Versailles quand on apprit le grand écartèlement politique.

M. d'Aiguillon mit le mémoire suivant sous les yeux du roi.

c Voyez, disait-il, quelle foi la France peut ajoutera l'amitié de la maison d'Autriche, et ce que nous devons attendre d'une maison, l'alliée du roi par le double lien d'un traité et d'un mariage. Un jour, la cour de Vienne Teut augmenter ses possessions aux dépens du roi de Prusse, et alors elle soulève contre ce prince, conjointement à elle, la France, la Russie, la Suède. Un autre jour, elle veut augmenter ses domaines aux dépens de la Pologne, notre meilleure amie; alors, elle se rapproche du roi de Prusse, l'ennemi du roi, elle s'allie avec lui et avec la tzarine, qui est plus que jamais envenimée contre nous.

» D'un autre côté, rien n'égale l'ambition démesurée du jeune empereur Joseph. Il n'attend plus que le moment de

régner seul pour développer le système qu'il roule dans sa tête; il a des vues éloignées sur la Bavière; il convoite le; Frioul vénitien ; il veut ouvrir l'Escaut, fermé par tant de traités ; il désire la possession de la Bosnie; et qui nous dit qu'il a oublié les pertes de la Lorraine, de l'Alsace et de la Silésie? Celui qui ose nous ravir le meilleur de nos amis, celui qui le dépouille de ses domaines, n'est-il pas capable de se ressaisir, s'il le peut, des possessions que nous lui avons prises ? Celui qui méprise une alliance aussi importante que celle de la cour de Yei^sailles, pour opérer des envahissements inouïs à notre préjudice, n'estil pas capable de former des liaisons contre nous? Le résultat de notre alliance avec la cour de Vienne, de cette alliance qui nous a tant épuisés d'hommes et d'argent, est que nous sommes sans amis, et qu'il existe une ligue trèsredoutable au nord de l'Europe contre nous, celle de Vienne, de Berlin et de Saint-Pétersbourg. Dans un clin d'œil, ces trois puissances peuvent mettre sur pied trois cent mille hommes; dans un clin d'œil, elles peuvent les établir à discrétion sur le territoire des puissances faibles qui leur restent à envahir; dans un clin d'œil, elles peuvent consommer l'entière destruction de la Pologne. La France sans alliés, la France avec peu de moyens de résistance actuelle, la France épuisée par la dernière guerre entreprise pour le maintien de la maison d'Autriche et pour favoriser le recouvrement de ses domaines, se trouve donc dans une crise des plus fâcheuses; elle est réduite au silence le plus humiliant; elle est obligée de réprimer son propre caractère et de ne développer que celui d'une nation observatrice, bénévole, qui approuve tout ce qui se fait aujourd'hui, sans qu'on daigne la consulter. Que sont devenus ces temps où il n'était pas permis, en Europe, de tirer un coup de canon sans l'aveu du roi?

kêê LOUIS XV ET SA G09R

» Quelque erîtique que soit aujourd'hui la sitvartton politique de là France, il lui reste uéMnoeios des ressourceségales, et peut-être supérieures à celles de la ligue du Nerd.

» Hais que de préjugés, soit ré^, soit eingérés, n'a-^ vons-nous pas à détruire pour préparer Talikoee nwac mm puissance dont Tamitié est en ee moment nécessaire mt roi pour réprisi^ les projets des puissances éa Nord 1 Si nous voulions nous unir à It cour de Londres, que de sources d^nimitiés à tarir t que de préjugés à vaincre ! On a des preuves que le cabinet de Saint-James nous regarde comme peu étrangers aux troubles de l'Amérique. Le caractère de M. de Ghoiseul et la guerre qu'il a voulu encore susciter contre FAngleterre , dans une circonstance oà rétat des affaires de l'Europe pouvait faciliter un rapprochement urgent et nécessaire, suffiraient pour entretenir la cour de Londres dans l'appréhension que nous sommes toujours ses ranemis.

> Malgré cette situation avee la cour de Londres, Paspoet du Nord allié, réuni, armé et envahissant tes domaineS' de nos amis, m'oblige de proposer au roi une contre-ligue du Midi, composée de la France, de l'Espagne, de ÏAs^ gleterre et de la Sardaigne. Les nouveaux tiens qui nousimissent arec le roi de Sardaigne nous assurent de sob amitié; l'Espagne se laissera persuader avec plus de dtf^ ficulté, parce que M. de Ghoiseul l'a singulièrement animée et contre la cour de Londres et contre son ministère. Quant au roi d'Angleterre, que de moyens n'a^ons-nou» pas de tempérer cette lutte perpétuelle et cette rivalité hostile qui contrariaient nos liaisons commerciales f Je vais exposer ses intérêts relatifs au partage de la IHrfogne.

» Toute l'Europe est persuadée que ce partage changola monarchie prussienne en puissance vraiment maritime;

LOUIS XV BT SA GOOl KTT

dé rétat de monarchie militaire et agricole, elle passe à rétat de puissance commerçante et maritime, et, comme dans quelques années nous a^oos vu le roi de Prusse en* vahir des provinces sur des voisins plus forts que lui, comme nous Tavons vu les défendre depuis contre toute TEurope qui voulait les lui reprendre; en^ quelques années^ aJUSsi,nous pouvons le voir, à. causa de sa parcimoDie ^de S6B activité, devaùr le roi de la Baltique. Possesseur de Dantrig, la Vistule v« ôtre peur lui une nouvelle Tamise; en sorte que cette puissance, si peu comptée et si peu connue, il y a quelques années, peut devenir, sous le rot Frédéric, un État redoutable aux puissances continentales comme aux puissances maritimes; L'Angleterre le sait^et cette nation est si éclairée sur son eoBMnem et ses iirtéréts maritimes^, qu'il s'élève en ce mentent éMis Londres une rumeur extraonfinaire et très-éclatante contre la métamorphose de la puissance prussienne en État commerçant et maritime.

> La Russie, d'ua autM côté,, menaçant: Genstantmople et mamf)istani sérieusement des projets sur ht navigation de la mer Noire et peut-être sur celle de la Méditerranée, peut envahir dans cette contrée tout le commerce maritime des Anglais. Que de cas d'une alliance contre la ligue du Nord I que de moyens pour neus^ aider des Anglais eoittre les dangers qui les menacent et qui nous ntenacent avec euxl Je propose ces vues à la sagesse du roi, et, puisque le Nord est ligué et armé contre nos amis„ puisque l'Autriche nous abandonne à nos propres ressources», jç ne trouve à opposer à cetie ligue menaçante que l'ailiance des quatre puissances capables de la contre-balancar : la France^ l'Angleterre, l'Espagne et la Sardaigne*.

1 Je donnerai le développement de ces bases dans desr mémoires ultérieurs., i

I€v LOUIS XV ET SA COUU

Vieillesse ds Louis XV . — Sa tristesse. — La mort plane et moissonne autour de lui. — Le maréclial d'Armentières. — M. de GbauTelin. — La prédiction de la fête des Loges. — M. de CliauTelin au souper des petits appartements. — Le whist du roi. — Mort de M. de Cliauvelin. — Tristesse de Louis XV. — Les Toyages. — Madame du Barry. — Beaumarchais. *- Goëzman. — Le Barbier de Séville. — M. de Fronsac. — Rapt^ incendie et viol. — Le poëte Gilbert. — Le marquis de Sade.

— L'é?èque de Tarbes et la Gourdan. — Gluck et Piccioi. — Les deux camps. — Les joies nouvelles. — Les courses. —

— Les jockeys. — Les courtisanes. — Louis XV. — Souvenir de M. de Gbau?elin. — L*abbé de Beauvais. — Craintes du roi. — Les présages du mois d'avril. — Morts subites. — Lebel et la fille du meunier. -- La visite préparatoire négligée. — - La petite vérole. — L'archevêque. — Les GboiseuU — La du Barry. — Le duc de Richelieu. — Lorri et Bordeu. — La Martinière. — Terreur du roi. * Madame du Barry s'éloigne.

— Les évéques. — Le duc d* Aiguillon. — Retour de madame du Barry. — La dernière entrevue. — M. de la Vriilière. — Le duc de Fronsac. — Le curé de Versailles. — La déclaration du roi. — Ses derniers moments. — Son délire. — Mesdames de France. •* Mort du roi. «• Sophie Arnould et madame du Barry*

n est vrai qu'une chose ôtait de l'importance à toutes ces choses. Louis XV, âgé de soixante-trois ans seulement, paraissait dix ans de plus que le duc de Richelieu, qui en avait soixante et seize. Louis XY, le beau cavalier à Foeil bleu, à l'oreille fine, au jarret tendu, Louis XV perdait la vue; Louis XV devenait sourd; Louis XY ne montait plus à cheval qu'à l'aide d'un marchepied. L'ennui, qui planait

sur son front dès sa jeunesse, avait fondu sur le vieillard, s'acharnait à lui et le dévorait. Autour d^ lui, d'ailleurs» s'accomplissait le fatal spectacle qui accompagne les hommes en train de faire leurs derniers pas dans la vie. Autour de lui, tout ce qu'il avait aimé d'amour était tombé. Madame de Vintimille, madame de Châteauroux» madame de Pompadour; tout ce qu'il avait aimé par les liens de la famille : fils, petit-fils , bru, femme, amis, tout tombait. Le maréchal d'Armentières, son menin, né la même année que lui, venait de mourir. Restaient H. de Ghauvelin et M. de Richelieu.

M. de Ghauvelin, surtout, était de la part du roi l'objet d'une attention particulière. Le roi s'intéressait singulièrement à sa santé. A lui et aux autres, Louis XV s'informait, à chaque instant, comment allait M. de Ghauvelin ; cette grande amitié étonnait tout le monde, dans ce cœur dont l'égoïsme était connu. On en sut un jour la cause.

A une fête des Loges, M. de Ghauvelin s'était fait dire la bonne aventure par un sorcier à tréteaux, et celui-ci avait prédit que H. de Ghauvelin mourrait six mois avant leroL

Cette prédiction était venue aux oreilles de Louis XY; de là cette sollicitude pour la santé de H. de Ghauvelin.

Or, cette dernière épouvanté ou ce dernier avertissement devait lui venir à son tour.

Le S3 novembre 1773, le roi avait soupe dans les petits appartements, chez madame la comtesse du Rarry, et, de la part de la comtesse, avait invité M. de Ghauvelin à partager le souper. M. de Ghauvelin avait accepté, mais tout en priant le roi de ne point exiger qu'il mangeât, attendu qu'il se sentait légèrement indisposé. En effet, au souper, M. de Ghauvelin, qui avait commencé un whist avec Sa Majesté, ne mangea que deux pommes cuites; puis, après n. 40

170 I.OUiS XT IT SA GPVR

le souper» il repffU soa j^u La partie tamttée, M. de Ghauveiin a& lQ?a e& alla s'adosser à la chaise de ma* dame de Mîrepeix, fiâ jouait à une autre table* Au moHieat où il plaisantai avee eette dame, le roi» qaî était ea face du marfuis, remaria l'altération de son visage.

— Qu'anea-vaHS donc, Chauvellnt dessanda le roL

Et, comme le roi achevait, M. de Cbauvelin ouvrit la bouche, pour répondre sans doute ; mais il ne put articuler «n aon et tomba à la renverse.

On appela Los médecins; mais, lorsqu'ils arrivèrent» le marquis était mort.

Depuis eette mort, <m vit mremei^ smurire le roi. Bans tous les pas qu'il faisait, on eût dit que le spectre du mar* quis marchait à ses côtés. La voiture seuke le distrayatt m peu : on multiplia les voyages. Le rot allait de Rambouillet à Gompîègne, de Gon^iiègne à Fontainebleau, de FontaineUetu è Versailles; à Paris, jamais; Paria était en lK>rreur au roi depuis sa révolte à propoa des bains de sang.

Mais toules ces bellea résidences, au lieu de le distraire, le ramenèrent au passé, le passé aux souvenirs, les souvenirs à la réiexion. Ces réflexions tristes, amères^ profondes, madame du Barry seule pouvait L'en tirer, et c'était vraiment pitié à voir la peine que prenait cette jeune et jolie créature à réchauffer non plus le corps, mais le eosur du vidlford.

Pendant ce temps, la société se décomposait comme la monarchie. Aux inflttratioiis piiik>sopyiques de Voitaire^ de d'Alembert et de I>tderot, succédaient les averses seau- ^Meuses de Beaumarchais. Beaumarchais publiait sou famei» mémoire centre le conseiller Goëzman; et ce magistrat, membre du tribunal Ifaupeou, n'osait phis reparaître sur son siège, Beaumarchais faisait répéter 1$ Dur-*

LOUIS XY ET SA GOUE 17i

bier de SéviUej et Ton parlait déjà des hardiesses qu'allait débiter sur la scène le philosophe Figaro.

Uoe aventure de M. le duc de Fronsac avait fait scandale.

Deux aventures de M. le marquis de Sade avaient fait horreur.

M. de Fronsac, qm n'avait ni la séduction qui fait aimer, ni l'esprit qui enchaioe l'amour, M. de Fronsac, libertin brutal et pressé, avait avantageusement succédé à ce comte de Gharolais, à l'assassin duquel Louis XY, jeune, avait d'avance promis sa grâce. Des laquais recrutaient pour lui, enlevaient les jolies filles, les jetaient dans la couche de leur maître, et, de cette couche, M. de Fronsac les faisait passer à TOpéra.

C'est que l'Opéra émancipait, et que les parents n'avaient plus le droit de réclamer leurs filles,* une fois qu'elles jus* tifiaient d'un engagement à FAcadémie de musique.

Une résista. Elle était de naissance obscure; peut-être aimait-elle, et de là lui venait sa force. Devenu furieux par cette résistance, le duc de Fronsac commit, la même nuit, trois crimes pour la posséder; trois crimes dont chacun, à cette époque, était puni de mort : l'incendie, le rapt et le viol.

Une nuit, il fit mettre le feu à la maison de la jeune fille. La Gourdan était prévenue. Nous avons déjà, à propos de madame du Barry, parlé de cette illustre appareil* ieuse. Une femme, envoyée par eUe,» recueille la victime évanouie, l'empcurte sous prétexte de loi porter seceurs, et l'amène dans la maison iniame. Arrivée là, Fronsac parait. La jeune fille appelle, crie, se défend, se débat; Fronsac la pousse dans un fauteuil à ressort, où ses membres sont comprimés, où toute défense devient impossible, €ft où le crime s'accomplit.

Une information fut commencée^ mais assoupie. Tout se tut, hors le poëte qui jeta son cri d'indignation comme il avait déjà fait à propos de Lally-ToUendal.

Écoutez Gilbert, c'est lui qui fera justice et du coupable et de la justice qui laisse le crime impuni :

La fille d'un bourgeois a frappé Sa Grandeur^ Il jette le mouchoir à sa jeune pudeur.

« Volez^ et que cet or, de mes feui interprète^ Coure aTec ces bijoux marchander sa défaite; Qu*on la séduise! » Il dit: les eunuques discrets, Philosophes abbés, philosophes valets, Intriguent, sèment Tor, trompent les yeux d'un père; Elle cède. — On Teiilèye. En vain gémit sa mère : Échue à rOpéra par un rapt solennel, La honte la dérobe au pouvoir paternel.

Cependant une vierge aussi s^ige que belle Un Jour, à ce sultan se montra plus rebelle; Tout l'art des corrupteurs, auprès d'elle assidus^ Avait pour le servir fait des crimes perdus.

Pour ses plaisirs d'un soir^ que tout Paris périsse! Voilà que, daos la nuit, de ses fureurs complice^ Tandis que la beauté victime de son choix Goûte un chaste sommeil sous la garde des lois^ Il arme d'un flambeau ses mains incendiaires, Il court, il livre au feu les toits héréditaires Qui la voyaient braver son amour oppresseur^ Et l'emporte mourante en son char ravisseur.

Obscur, on l'eût flétri d'une mort légitime; Il est puissant, les lois ont oublié son crime*

Ainsi M. de Richelieu était dépassé par son fils, et bien au delà. Quand le duc manquait d'argent, il se contentait de mettre en gage sa plaque du Saint-Esprit, et il en était quitte pour ce couplet :

LOUIS XV ET SA COUtt i7t5

Judas Tendit Jésus-Christ,

Et s'en pendit de rage; Uichelieu^ plus fin que lui.

N'a mis que le Saint-Esprit

En gage, en gage, en gage!

Il y avait bien certaines pastilles aphrodisiaques qui portaient le nom de pastilles à la Richelieu; mais de ces pastilles aux mouches cantharides du marquis de Sade, il y avait loin.

Disons un mot du marquis de Sade, une des personnifl-* cations les plus curieuses de la fm du siècle de Louis XY. C'était un beau seigneur, déjà âgé, à cette époque , de trente-cinq ans, qui était né dans Thôtel de madame la princesse de Condé, dont sa mère était dame d*honneur. Il descendait de la belle Laure, disait-il. Rien de plus possible : malgré son amoub platonique pour Pétrarque, la belle Laure avait eu douze enfants. Élevé au collège Louis* le-Grand, il était, à ràgo de treize ans, entré aux chevau- ^égers. Il avait fait la guerre de Sept ans, puis il avait, malgré lui, épousé mademoiselle de Montreuil.

Le marquis de Sade était riche, il était jeune, il était beau, il portait un nom honorable ; pourquoi cet esprit fasciné ? pourquoi ce cœur pervers ? pourquoi ces désirs immondes ? pourquoi cette rage de sang ?

Un soir, un samedi saint, il passe sur la place des Victoires ; il y est accosté par une femme qui lui demande l'aumône. Il s'arrête, il la regarde, elle est jeune et jolie; il s'informe à elle pour savoir si elle ne fait pas un autre métier plus agréable et plus lucratif. Elle est honnête ; cette honnêteté semble le toucher ; il plaint sa misère, il lui propose de la prendre comme gouvernante, de la mettre à la tête de sa maison. Elle y consent; il lui met une bourse dans lu main, et lui donne rendez-vous pour

le lendemain à sa maison d'Arcaeil. La malheureuse ne se défie de rien ; elle y vient à l'heure indiquée. Le marquis Tattend, va fermer les portes derrière elle, renouvelle ses instances, et, comme elle continue de refuser, il s'en empare répée à la main, la force à se déshabiller; puis, quand elle est noe, il Taltactie à la cetotme d'un Ut, la ^gele, ki incise le oorps avec un csnji, et 4ans les incisions fait eoxAet de la me brôl^mte ; puis il se relire, la laisnoi sanglante et à moitié brûlée. Alors, à force d'efforts, eHe rompt ses li^^is, «9urt à la fmètre, appelle ; puis, comme elle entend du bruit dans Tescalier, et fu'^, préfère la mort au renouvattement ie ses souffiraBces, ^e se jette par la fenê^.

Le marquis était revenu tranquiUem^t à Paris. T-cmt était l)i6n f^rraé, il la croyait bien garnotlée; il espérait sans doute qu'elle moorrait de faim.

Cette £ois, l'affaire estt évoquée et suit son cours ; et le inarquis de Sade fait sàc^emtmei de prison au château de Pierre-Enclse.

Au bout de six semaioes, il en sort, oublie la malheureuse fille Keller, qui, outre les blessures qu'il lui a faites, s'est cassé, en sai^nt par la feaétre, la cmsse et le bras. Il se retire dans son beau ekàteau de Lacoste, près ^ Marseille, vient dans la vi^ au mois de juin 1772, y doime UD bal où il réunit les plus charmantes femmes de la ville; puis, pendant le bal, leur £att manger des pastilles aux eantbarides.

Au bout d'mie heure, le bal est changé en orgie romaine. Trois femmes esï meurent; cinq ou six en <levtennent folles.

M. 4e Sade s'^uit ea enlevant sa belle-^soeur , et le parlement d'Aix le condamne à mort comme empoisonneur.

LOUIS rvn SA eoim i75

Mais f^aifdt itei psrtement d'AÂx est e»aaé^ «t le marquis rachète sa tête pour cinquante francs.

n revient, êi pubtie hntim.

Ce n'est plus au goufire que maiche la toctété, e'est à régout.

Povr faire pendml à cette ovime» le ohevilier de lierdaft piibfie,«fi f77e, FéHcmm Ma Fmâmim.

0R jeune prôtre écrit nae iâtie sur ks dangers 4e la continence.

Toutes ces anecdotes sont bien tontenses » bien immondes; mais oesont les seides qoi amni^H le roi. M. de Sartînes lui en feît im joomal (c'est ^usore une idée de Tingénieuse madame du Barry), un journal qu'il lit le matin dans son lit, et (pu parfois, ii force de turpitude, finit par éireiller ses désirs. Ce jeamal se rédige dans tous les lupanars de Paris, et particulièrement chez cette fameuse ^SourâaOy <dont nous prononçons pour la troiaième fois le nom.

Un jour, le roi apprend par ce journal qpie M. de Lorry, é^ue de Tarbes, a eu, la veille, Timpudenoe de rentrer à Paris, ramenant en calèche décoirverte madame Gourdan et deux de ses pensionnaires. €ette fois, c'est trof fort, le roi fait prévenir le grand aumônier, qui appelle près de lui l'éféque.

Cependant tout s'explique, par hasard , à la [^us grande gloire de la pudeor et de la charité du pr^at. fin revenant deVersailfes, révéqoe de Tarbes avu à pied, sur la grande route, trois fennies près d'un carrosse iûrisé ; pris de piiié pour leur embarras, il leur aoflerft une place dans sa voiture. La ôourdan a trouvé ia proposition plaisante, et a aceeplé.

Et chaoun de ne pas vouloir ajouter .foi à cette naïveté du pr^t. lUiaoun de lui ^àse :

— Gomment f vous ne connaissez pas la Gourdan ? En vérité, c'est incroyable I

Au milieu de tout cela, la fameuse guerre musicale entre les gluckistes et les piccinistes est déclarée : la cour se sépare en deux partis.

La dauphîne, jeune, poétique, organisée musicalement, élève de Gluck, ne trouvait dans nos opéras qu'un recueil d'ariettes plus ou moins gracieuses. En voyant représenter les tragédies de Racine , elle eut l'idée d'envoyer à son maître, Iphigénie en Aulide et de l'inviter à verser les flots de sa musique sur les vers harmonieux de Racine. Au bout de six mois, la musique fut faite , et Gluck apporta luimême sa partition à Paris.

Une fois arrivé, Gluck devint le favori de la dauphine, et eut ses entrées à toute heure dans les petits appartements.

Il faut s'habituer à tout, et surtout au grandiose. La musique de Gluck ne fit pas , à son apparition , tout l'efTet qu'elle devait faire. Aux cœurs vides, aux âmes faligaéca, il ne faut pas la pensée, le bruit suffit : la pensée est une fatigue, le bruit est une distraction.

La vieille société préféra la musique italienne ; I3 grelot sonore à l'orgue mélodieux.

Madame du Rarry, par esprit d'opposition, et parce que la dauphine avait mis en avant la musique allemande, madame du Rarry prit parti pour la musique italienne. On envoya des libretti à Piccini. Piccini renvoya des partitions, et la jeune et la vieille société se partagèrent en deux can^^s.

C'est que des idées tout à fait nouvelles se faisaient jour au milieu de cette antique société française, comme des fleurs inconnues qui poussent entre les pavés disjoints des cours sombres, entre les pierres lézardées d'un ancien château. Ces idées, c'étaient les idées anglaises, les jar-

dins aux mille allées fuyantes avec des massifs de pelouses, des corbeilles de fleurs, des nappes de gazon ; c*étaient des cottages, les courses du malin, sans poudre et sans rouge, avec un simple chapeau de paille à large bord, un bluet ou une marguerite dessus ; c'étaient les promeneurs guidant un cheval fougueux, suivis de jockeys aux casquettes noires, aux vestes rondes, aux culottes de peau ; c'étaient des phaétons à quatre roues qui faisaient fureur, des princesses misos comme des bergères , des actrices mises comme des reines ; c'étaient la Duthé, laGuimard, la Sophie Arnould, la Prairie, la Cléophile, se couvrant de diamants, tandis que la dauphine, la princesse de Lamballe, madame de Polignac, madame de Langeac, ne demandaient qu'à se couvrir de fleurs.

Et, à la vue de toute cette société nouvelle marchant à l'inconnu, Louis XY inclinait de plus en plus la tête. En vain la folle comtesse tournait-elle autour de lui, bourdonnante comme une abeille, légère commie un papillon, resplendissante comme un colibri. A peine, de temps en temps, le roi relevait-il son front appesanti, sur lequel on eût dit qu'à chaque instant s'étendait plus visible le sceau de la mort. ^

C'est que le temps s'écoulait ; c'est qu'on était entré dans le sixième mois depuis la mort du marquis de Ghauvelin ; c'est qu'on était au 5 mai, et que, le 23 du mois, il y aurait six mois, jour pour jour, que le favori du roi était mort.

Pu!3, comme si tout conspirait pour se joindre au lugubre présage, l'abbé de Beauvais avait prêché à la cour, et, dans son sermon sur le besoin de se préparer à la mort, s sur le danger de l'impénitence finale, il s'était écrié :

— Encore quarante jours, sire, et Ninive sera détruite !

De sorte que, lorsqu'il avait pensé à M. de Ghauvelin, le

us LOUIS XV ET SA CO«K

roi prasaitàrabbé deB«auvais;ile sorte qu'il «viit dit m duc d'Ayea :

— n y aura, ie 33 mai, six oiois que CbmvdiD est mort.

Il se retournait vers le duc de BicJielieu et murnurait: —C'est quarante Jours, a' est-ce pas, qu'il a dit,eediabte d'abbé de Beauvais ?

— Oui, sire : pourquoi cela ?

Et, sans répondre k Richelieu, Louis XV ajoutait :

— Je voudrais que ces quarante jours fussent passéj. Ce n'était pas le tout, l'aluaoach de Liège avait dit, ji

propos du mois d'avril ;

< Dans ce mois d'avril, une dau^ des plus favorites jouera son dernier rôle. >

De sorte que madame du Barry faisait chorus aux lamentations du roi, et disait du mois d'avril ce qu'il disait de ces quarante jours, c'est-à-dire :

— Je voudrais bien que ce maudit mois d'avril lU passé.

Dans ce maudit mois d'avril qui effrayait tant madaise du Barry, et pendant ces quarante jours qui étaient la passion du roi, les présages se multiplièrent ; l'ambassadeur 4e G^es, Sorba, que le roi voyait fréqueuuaent, lut frappé de mort subite. L'abbé de Laville, venant à son lever pour le remercier de la place de directeur des affaires étrangères qu'il venait de lui donner, roula à ses pieds frappé d'apoplexie en sa présence. Enân, le roi étant k la chasse, la Ibudre tomba près de kii.

Tr...t Qgis iq FMidait de plus en plus sombre.

'ait espéré quelque chose du retour du printeraps.i iture qui, au mois de mai, secoue son linceul, cette i reverdit, ces arbres qui revêtent leurs robes pnn- , cet air qui se p^ple d'atomes vivauls, ees

souffles dû feu ({ui passent avec les brises et «qui semblent des âmes cherchant des corps, tout cela pouvait rendre quelque existence à cette matière inerte, quelque mouvement à cette machine usée.

Vers le miUeu d'avril, Lebel vit chez son père la ôUe d'un meunier, dont la beauté singulière le frappa. Il pensa que c'était une friandise qui pouvait réveiller Tappétlt du roi. II lui en parla avec enthousiasme, et Louis XV cousentit négligemment à ce nouvel essai de distraction.

En général, avant d'arriver au roi, les jeunes filles que Louis XV devait honorer de ses bontés royales passaient à la visite des médecins, puis par les mains de Lebel, puis enfin arrivaient au roi.

Cette fois^ la jeune fille était si Êraîehe et si jolie, que toutes précautions furent négligées, et, eussent-elles été prises, il eût certes été difficile au plus habile médecin de reconnaître que, depuis (pielques heures, elle avait la petite vérole.

Le roi avait déjà eu cette maladie dans sa jeunesse ; mais^deux jours après, elle se ounifesta une seconde fois.

Une autre maladie mal guérie reparut en même temps ; ce qui fit dire aux Parisiens quand on leur annonça que Louis était mort de la pettte vérole :

— Chez les grands, il n'y a riea de petit*

On fit aussi cette épitaphe :

La Térote, par ud bîeofaît, A mis enfin Louis-Qmnze en terrr t Ed dix jours, la petite a faK Cù que, pendant yingi ans, la grosse n^a pu faire.

Enfin, une fièvre maligne brocha sur le tout et vin compliquer la situation*

Le 29 avril, la première éruption se manifesta, et Tarchevéque de Paris, Christophe de Beaumont, accourut à Versailles.

Cette fois, la situation était étrange ; l'administration des sacrements, si la nécessité s'en faisait sentir, ne pouvait avoir lieu qu'après Vexpuhion de la concubine,ei cette concubine qui appartenait au parti jésuitique dont Christophe de Beaumont était le chef, cette concubine, au dire même de l'archevêque, avait rendu, par le renversement du ministère Choiseul et par le renversement du parlement, de si grands services à la religion, qu'il était impossible de la déshonorer canoniquement.

Les chefs de ce parti étaient, avec M. de Beaumont et madame du Barry, le duc d'Aiguillon, le duc de Richelieu, le duc de Fronsac, Heaupeou et Terray.

Tous étaient renversés du même coup qui renversait madame du Barry; ils n'avaient donc aucun motif de se déclarer contre elle.

Le parti de M. de Choiseul, au contraire, qui était partout, jusque dans la ruelle du roi, demandait l'expulsion delà favorite et une confession prompte; ce qui était curieux à voir, puisque c'était le parti des philosophes, des jansénistes et des athées, qui poussait le roi à la confession; tandis que c'étaient l'archevêque de Paris, les religieux et les dévots qui désiraient que le roi refusât de se confesser.

Telle était la singulière situation des esprits lorsque, le 1*' mai, à onze heures et demie du matin, l'archevêque se présenta pour voir le roi malade.

A tout hasard, en apprenant que l'archevêque était arrivé, la pauvre madame du Barry se sauva.

Ce fut le duc de Richelieu qui vint à la rencontre du prélat, dont il ignorait encore les intentions.

— Monseigneur, dit le duc, je vous conjure de ne pas effrayer le roi par cette proposition ihéologique qui a fait mourir tant de malades; mais, si vous êtes curieux d*en tendre des péchés jolis et mignons, mettez-vous là, je me confesserai à la place du roi, et je vous en dirai de tels, que vous n'en avez pas entendu de pareils depuis que vous êtes archevêque de Paris. Maintenant, si ma proposition ne vous agrée point, si vous voulez absolument confesser le roi, et renouveler à Versailles les scènes de M. Tévéque de Soissons à Metz; si vous voulez congédier madame du Barry avec éclat, réfléchissez sur les suites et sur vos propres intérêts : vous opérez le triomphe du duc de Ghoiseul, votre plus cruel ennemi, dont madame du Barry a tant contribué à vous délivrer, et vous persécutez votre amie au profit de votre ennemi. Oui, monseigneur, votre amie, et si bien votre amie, qu'hier elle me disait encore : « Que M. l'archevêque nous laisse tranquilles, et il aura sa calotte de cardinal; c'est moi qui m'en charge et qui vous en réponds. »

L'archevêque de Paris avait laissé dire M. de Richelieu; car, quoique du même avis que lui au fond, il fallait qu'il eût l'air d'être persuadé. Heureusement, le duc d'Aumont, madame Adélaïde et l'évêque de Sentis vinrent se joindre au maréchal et lui donner des armes contre lui-même. I! eut l'air de céder, promit de ne rien dire, entra chez le roi, auquel il ne parla nullement de confession, ce qui satisfit si fort l'auguste malade, qu'il (Il rappeler aussitôt madame du Barry, dont il baisa les belles mains en pleurant de joie.

Le lendemain, 2 mai, le roi se trouvait un peu mieux;

au lieu de la Martinière^ son médecin habituel, madame du

Barry lui avait donné ses deux médecins. Lorry et Bor-

deu. Les deux docteurs avaient reçu pour recommandation

première dé cacher au roi la nature de sa maladie, de lui taire la situation dans laquelle il se trouvait, et surtout d'éloigner de lui Tidée qu'il fût assez malade pour avoir besoin de recourir aux prêtres.

Cette amélioration dans la santé du roi permit à la corntesse de reprendre un instant ses airs libres, ses propos habituels, ses gentillesses accoutumées; mais, au moment même où, à force de verve et d'esprit, elle parvenait à faire sourire le malade^ la Martinière, à qui l'on n'avait pas ôté ses entrées, parut sur le seuil de la porte, et, offensé de la préférence que l'on donnait sur lui à Lorry et à Bordeu, marcha droit au roi, lui prit le pouls et secoua la tête.

Le roi l'avait laissé faire en le regardant avec terreur; cette terreur augmenta encore lorsqu'il vit le signe décourageant que faisait la Martinière.

— Eh bien , la Martinière? demanda le roi.

— Eh bien, sire, si mes confrères ne vous ont pas dit que le cas était des plus graves, ce sont des ânes ou des menteurs.

— Que penses-tu que j'aie, la Martinière ? demanda le roi.

— Pardieu! sire, ce n'est pas difficile à voir: Votre Mafssté a la petite vérole.

— Et tu dis que tu n'as pas d'espoir, mon ami ?

— Je ne dis pas cela, sire; un médecin ne désespère amais. Je dis seulement que, si Votre Majesté n'est pas roi

très-chrétien de nom seulement, elle doit aviser.

— C'est bien, dit le roi.

Puis, appelant madame du Barry :

— Ma mie, lui dit-il, vous entendez? J'ai la petite vérole, et mon mal est des plus dangereux, d'abord à cause de mon âge, et ensuite de mes autres maladies. La Martinière vient de me rappeler que je suis le roi très-chré-

LOUIS xy ET SA eoiri^ 18$

tii»i^ et le filïi aîné de l'Église; ma mie, peut-être ya-t-il falloir nous séparer. Je v&ojl prévenir une scène semblable à celle de Metz : avertissez le duc d'Aiguillon de ce que je vous dis, afin qu'il s'arrange avec vous, si ma maladie empire, pour nous séparer sans éclat.

Au moment où. le roi disait cela, tout le parti du duc de Ghoiseul commençait déjà a murmurer, accusant tout haut l'archevêque de complaisance, et disant que, pour ne pas déranger madame du Barry, il laisserait mourir le roi sans sacrements.

Ces accusations arrivèrent aux oreilles de M. de Beaumont, qui, pour les faire cesser, prit le parti d'aller s'établir à Versailles, dans la maison des Lazaristes, pour imposer au pubhc, et profiter du. moment favorable où placer ses cérémoniea religieuses, afin de ne sacrifier madame du Ba^ que lors<}ue le roi serait dans un état tout à fait désespéré.

Ce fut le 3 mai que l'archevêque arriva à Versailles. Arrivé là, il attendit.

Pendant ce temps, des scènes scandaleuses se passaient autour du roi..

Le cardinal de la Boche* Aymon était de Tavis de l'arche^ vêque de Paris, et désirait que tout se passât sans bruit. Mais il n'en était pas* ainsi de l'évêque de Garcassonne, qui faisait le zélé, renouvelant les scènes de Metz, et criant tout haut quil fallait que le roi fût administré, que la con. tuUne fût expulsée, que les eanom de V Église fussent exé» cutés, et que le roi donnât un exemple de repentir à V Europe et à la France chrétienne, qu'il avait scandalisées.

<-Et de quel droit me donnez-vous des avis? s'écria M. de la Boclie-Aymon impatienté.

L'évêque détacha la croix pastorale de son cou, et la mit presque sous I3 nez du pnlat.

i84 LOUIS XV BT SA COUP

— Du droit que me donne cette croix, dit-il; apprenez, monseigneur, à respecter ce droit, et ne laissez pas mourir votre roi sans les sacrements de TÉglise, dont il est le fils aîné.

Tout cela se passait devant M. d'Aiguillon. Il comprit tout le scandale qui allait résulter d'une pareille désunion, si elle devenait publique.

Il rentra chez le roi.

— Eh bien , duc, lui dit le roi, avez-vous exécuté mes ordres?

— A l'égard de madame du Barry, sire?

-Oui.

— J'ai voulu attendre qu'ils me fussent renouvelés par Votre Majesté; je ne mettrai jamais d'empressement à séparer le roi des personnes qui l'aiment.

— Merci, duc; mais il le faut. Prenez la pauvre comtesse et mene?-la sans bruit dans votre campagne de Rueii ; je saurai gré à madame d'Aiguillon Mies soins qu'elle prendra d'elle.

Malgré cette invitation bien formelle, M. d'Aiguillon no voulut point encore presser le départ de la favorite ; il la cacha dans le château, annonçant son départ pour le lendemain. Cette annonce calma un peu les exigences ecclésiastiques.

Bien prit, au reste, au duc d'Aiguillon d'avoir gardé madame du Barry à Versailles ; car, dans la journée du 4, le roi la redemanda avec tant d'instances, que le duc lui avoua qu'elle était encore là.

— Faites-la venir alors, faites-la venir I s'écria le roi. Madame du Barry rentra donc une dernière fois; une

dernière fois, les lèvres putrides du moribond se posèrent sur ses lèvres rosées, et sa main couverte de pustules se glissa dans son sein.

— Ahî comtesse, comtesse! dit le roi, que j*ai de regret de perdre ces touchantes beautés! Hais il faut nous quitter: partez, comtesse, partez!

La comtesse partit tout en larmes. La pauvre femme, qui était bonne, légère, aimable, facile, aimait Louis XV comme on aime un père.

Madame d'Aiguillon la mit dans un carrosse avec mademoiselle du Barry, rainée, et remmena à Rueil, pour attendre Tévénement.

A peine était-elle hors des cours, que le roi la redemanda encore.

— Elle est partie, lui répondit-on.

— Partie? répéta le roi. Alors, c'est à moi de partir à mon tour. Ordonnez qu'on prie à Sainte-Geneviève.

M. de la Vrillière écrivit aussitôt au parlement, qui, dans les cas suprêmes, avait le droit de faire ouvrir ou fermer la vieille relique.

Les journées du 5 et du 6 s'écoulèrent sans que Ton parlât do confession, de viatique ou d'extrémeH)DCtion. Le curé de Versailles se présenta dans le but de préparer le roi à cette pieuse cérémonie; mais il rencontra le duc de Fronsac, qui lui donna sa foi de gentilhomme qu'il le jetterait par la fenêtre au premier mot qu'il en dirait.

— Si je ne me tue pas en tombant, répondit le curé, je rentrerai par la porte, car c'est mon droit.

Mais, le 7, à trois heures du matin, ce fut le roi qui demanda impérieusement l'abbé Maudoux, pauvre prêtre sans intrigue, bonhomme d'ecclésiastique qu'on lui avait donné pour confesseur, et qui était aveugle.

La confession dura dix-sept minutes.

La confession terminée, les ducs de la Vrillière et d'Aiguillon voulurent retarder le viatique; mais la Martir.ière, ennemi particulier de madame du Barry, qui avait

18G LOUIS XV BT SA GOUH

glissé près ^u roi Lorry et Bordeu^ s'approchant dur roi :

— Sire, dit-il, j'ai vu Votre Majesté dans des ciroonfitances bien difficiles, mais jamais je ne l'ai admirée comme aiyourd'hui; si elle me croit, eUe achèvera tout de suite ce qu'elle a si bien commencé.

Le roi, alors, fit rappeler Maudou^, et Maudoux lui donna l'absolution.

Quant à cette réparation éclatante qui devait anéantir solennellement madame du Barry,il n'en fuX,pas question. Le grand aumônier et l'archevêque avaient rédigé de concert cette formule, qui fut proclamée .en présence du viatique :

Qiioi^e le rai^ne doive compte de sa êonduite qu'à Dieu eeul, ff/ ééclwne quHl u re^nt d'avoir mu$é du scandale à m tujeU, et quilne désire vivsFe encore que pour le soutien de la religion et le bonheur de ses peuples,

La famille royale, augmentée de madame Louise, qui était sortie de son couvent pour soigner son père, alla au devant du saint sacrement Jusqu'au bas de l'esaalier.

Le roi reçii^ le viatique.

Alors, B'adressant à i'évéque de Senlis :

-^ Voyez si, par malheur, dit-il, l'hostie vue se mêle pas âu pus cte mes boutons.

Il ouvrit la bouche, ^ I'évéque le. rassura en lui disant ^'11 avait .tout avalé.

Pendant que le roi recevait les sacrements, le dauphin, que l'on tenait éloigné du rm, parce qu'il n'avait pas eu la petite vérole, le dauphin écrivait à l'abbé Terray :

< Monsieur le contfôlear général, jevous prie de faire distribuer aux pauvres des paroisses de Paris deux cent mille livres, pour pder pour le toi. JSi vous «trouvez que e'est

LOUIS XV ST SA COUR i87

trop cher, retenez-*les sur nos pensions^ à madame la dauphine et à moi.

» Louis-AuGUSTE. »

Dans les jonmées du 7 et du 8, la maladie empira; le roi sentit son corps s'an aller littéralement en lambeaux. Délaissé de ses coiirtisass, qui n'osaient demeurer près jâe ce cadavre vivent, il n'avait plus d!autre garde que ses trois filles, qui neie quittaîrat.pas un instant.

JLe rd était épouvanté; dans cette terrible gangrène qui envahissait tout le corps, il voyait une punition directe du ciel; pour lui, cette main invisible qui le marquait de taches noires, c'était la main de Dieu. Dans un délire d'au- Jtant plus terrible que ce n'était pas celui de la fièvre, mais celui de. la pensée, il voyait des .flammes,.il voyait l'abîme ardent, et il appelait son confesseur, le pauvre ■prêtre aveugle, son aeul refuge, j^osit qu'il étendit le crucifix entre lai et le lac de feu. Alors, lui-méaie prenait l'eau bénite, lui-même levait draps et couvertures, lui-même faisait ruisseler avec ées gémissements de terreur Teau sainte sur tout son corps; puis il demandait le crucifix, le pressait à pleines maios, le baisait à pleine bouche, criant :

— Seigneur! Seigneur I intercédez pour moi, pour moi le phis grand pé^eur qui ait jamais existé.

€e fut dans ces angoisses terribles et désespérées qu'il passa la journée jdu 9. Pendant cette journée, qui ne fut qu'une longue confession, ni le prêtre ni ses filles ne le quittèrent; son corps était en proie à la gangrène la plus hideuse, et, vivsnt, le toi cadavre exhalait une telle odeur, que deoa: valets lombèrent asphyxiés, et que l'un des deux mourut.

Le 10 au matiii, on voyait, à travers la chair crevassée

iBZ LOUIS XV ET SA COUR

les OS de ses cuisses. Trois autres valets s'évanouirent. La terreur se mit à Versailles ; toute la maison s'enfuit.

Il n'y avait plus d'êtres vivants au palais que les trois nobles filles et le digne prêtre.

Toute la journée du 10 ne fut qu'une agonie; le roi, déjà mort, ne voulait pas mourir : on eût dit qu'il voulait se jeter hors du lit, tombe anticipée ; enfin, à trois heures moins cinq minutes, il se souleva, étendit les mains, fixa les yeux sur un point de la salle et s'écria :

— Chauvelin! Ghauvelinl il n'y a pourtant pas encore six mois...

Puis il retomba, et mourut.

Quelque vertu que Dieu eût mise dans le cœur des trois princesses et du prêtre, le roi mort, elles crurent, ainsi que lui, leur tâche achevée; d'ailleurs, toutes trois étaient atteintes de la maladie qui venait de tuer le roi.

Le soin des funérailles fut laissé au grand maître, qui fit toutes les dispositions sans entrer dans le palais.

On ne trouva que les vidangeurs de Versailles qui osassent mettre le roi dans la bière de plomb qui lui était préparée. Il fut couché dans cette dernière demeure, sans baume, sans aromates, routé dans les draps du lit sur lequel il était mort; puis cette bière de plomb fut mise dans une caisse de bois, et le tout fut porté dans la chapelle.

Le 12, celui qui avait été Louis XV fut conduit à Saint- Denis. Le cercueil était dans une grande voiture de chasse; un second carrosse était occupé par le duc d'Ayen et le duc d'Aumont ; puis, dans le troisième, venaient le grand aumônier et le curé de Versailles.

Une vingtaine de pages et une cinquantaine de palefreniers à cheval, et portant des flambeaux, fermaient le cortège.

Le convoi, parti de Versailles à huit heures du soir, ar-

LOUIS XV ET SA COUR i89

riva à Saint-Denis à onze. Le corps fut descendu dans le caveau royal, d'où il ne devait sortir qu'au jour de la profanation de Saint-Denis, et Feutrée du souterrain fut aussitôt, non-seùlement murée, mais calfeutrée, pour qu'aucune émanation de ce fumier humain ne filtrât de la demeure des morts au séjour des vivants.

Nous avons raconté la joie des Parisiens à la mort de Louis XIV; cette joie ne fut pas moins grande lorsqu'ils se virent débarrassés de celui qu'ils avaient, trente an^ auparavant, surnommé le Bien-Aimé.

On railla le curé de Sainte-Geneviève sur Tefficacité de sa châsse.

— De quoi donc vous plaignez- vous, dit-il, n'est-il pas

mort?

Le lendemain, madame du Barry reçut à Rueil une lettre d'exil.

Sophie Arnould apprit en même temps la mort du roi et l'exil de madame du Barry.

— Hélas! dit-elle, nous voilà orphelins de père et de mère.

Ce fut l'oraison funèbre prononcée sur le tombeau du petit-fils de Louis XIV.

— Un beau /.... commencement de règne, dit madame du Barry en recevant la lettre de cachet que lui remit le duc de la Vrillière.

Ce fut le discours d'ouverture du règne de Louis XVL

190 LOUIS XY ST SA cùvn

XXYII

Coup d*œi1 rétrospeetiC. — État de l'Europe à la mort de Louis XY. — - Avéoemeot de GaDgaoelli. — Le bref d'eitioclioD. — La famille de Marie-Thérèse. — George IIl. — Sa folie — Gafhe- Tîne II. — EUefsiit étrangler son mari par Orégoire Orlof. » Récompenses. — Yasilitchikof^ deuxième césar. — La Sémiramis du Nord. — Ses conquêtes.— Ses voyages. — Potemkine.-— Ses improvisations féeriques. — L'arc de triomphe. — Flatterie des phitosophes français. — Frédéric H. — Sa politique. — Sa mort. — Gustave HT. — Ses projets. — Exécution de Struensée. — liAustapha III parvient au trône par une révolution de sérail. — Décadence de rempire< ottoman. — Les petitfi«fiU^de Louis JUY..

Arrivés à la fin d'un des plus lon^ règnes de la monar^- ^ie, et près d'entrer dans un règne où la monarchie doit périr, il est indispensable que nous jetions un regard en arrièie, et que nous récapitulions les événements que nous^ venons de raconter.

A la mort de Louis XIV, la monarchie française est encore, sinon resplendissante de toute sa gloire, du moins forte de tout son prestige. Tout en devenant faible, Louis XIY, chose singulière, avait eu le privilège de demeurer grand. Mais, à partir de Louis XIY, la race des grands hommes semble commencer à s'éteindre : plus de Turenne, plus de Berwick, plus de Condé, plus de Yauban, plus de Fouquet, plus de Racine, plus de Corneille, plus de Molière, plus de Bossuet, plus de Fénelon ; du talent au lieu de génie, de la pratique au lieu de science, de la manière au lieu de style.

Louis XIY meurt, et, comme si Ton n'attendait que le jour de sa mort pour bouleverser Tédifice d'unité monarohiqtte prépm ayec tant de labeur par Richelieu, mainitenu avec tant d>adresse<par Mazarin, achevé avec tant do peine par lui, le régent éparpille l'autorité en créant les conseik. Louis XIV ialsait tout par lui-même, même ce que lui faisait faire madame de Maintenon; le régent laisse tout foire à Dubois. Louis XIY prêchait la rigidité des mœurs, poussait la dévotion jusqu'à la bigoterie; le régent pousse la débauche jusqu'au cynisme, rindifférence religieuse jus(|ii'à l'impiété. Louis XIV, ruiné, hésite à tenter la moindre opération financière, caresse les traitanls, fait voir Versailles à Sanuiel Bernard ; le régent permet à Law de renverser toutes les théories financières connues, de substituer le papier à l'argent, sqttb le cou aux flnanciens jusqu'à ce qu'ils dégorgent trois cents millions, et envoie fiourvaUet en Grève. Puis, comme Richelieu est Bort tirant Louis XIII après lui, Dubois meur^ entraînant le irégent dans une tombe voisine de la sienne.

Nous avons vu le ministère de M. le duc, l'influence des frères Paris, l'iniluenoe de madame de Prie : sous son mi« nistère comme sous celui de l'abbé Dubois, les dilapidations continuent, la débauche augmente; les roués sont les princes de la génération. Enfin, M. le duc propose, sous le titre de cinquantième, un impôt qui pèsera sur la noblesse et le clergé et une insurrection de la noblesse et 4u clergé le fait exiler à Chantilly.

Alors vient le pacifique cardinal de Fleury, homme timide, mais prêtre fanatique, faible en politique, rude en religion, qui s'empare de l'autorité pied à pied, et, comme malgré lui, rétablit les finances, non pas en créant des ressources nouvelles, mais en grapillant; qui trenible dès qu'on lui parle de guerre, et qui, cependant, continuateur

(le la politique antiautrichienne de Henri IV, de Louis XIII et de Louis XIV, établit un Bourbon sur le trône de Naples, aide la Prusse à. conquérir la Silésie, s'empare des Pays- Bas, réunit le duché de Bar à la France, et prépare la réunion de la Lorraine.

Alors commence à reparaître une génération non pas d'hommes de génie, mais d'hommes de talent : Belle-Isle, Lowendahl, le maréchal de Saxe et Ghevert aux armées ; Rousseau, Voltaire, d'Alembert, Diderot, Boulanger, Raynal; des philosophes au lieu de poëtes.

Enfin, après quinze ans de gouvernement, Fleury meurt, laissant la place à M. de Choiseul.

Alors, encore une fois tout change, mœurs et politique. Le ministère de M. de Choiseul est le règne des philosophes persécutés par Fleury ; et nous nous allions avec l'Autriche, écartelée par Louis XIV, qui lui a pris l'Espagne, les deux Indes et la Franche-Comté. Le résultat de cette alliance est la désastreuse guerre de Sept ans, nos colonies du Canada perdues, nos colonies de l'Inde enlevées. Comme M. le duc a voulu établir le cinquantième sur la noblesse et le clergé, Machault veut établir le vingtième, et défendre au clergé, dont l'accroissement l'effraye, d'acquérir de ^nouveaux biens. Le clergé, alors, déclare celte fameuse guerre de diversion que nous avons racontée, et dans laquelle ses armes sont les refus de sacrements. La guerre finit par la tentative d'assassinat de Damiens, dont le parlement accuse les jésuites, dont les jésuites accusent les jansénistes, dont les jansénistes accusent le dauphin.

Les jésuites portent la peine du crime qu'ils n'ont pas commis, et sont chassés.

C'est vers ce temps que Louis XV songe à cette fatalité qui s'attache à nous depuis que nous donnons la main à

VAutriche, et qu'il tente d'échapper à l'influence de Marie- Thérèse et de M. de Ghoiseui. Mais la mortalité se met à Versailles. Madamo de Pompadour meurt, le dauphin meurt, la dauphine meurt, le duc de Berry meurt, la reine meurt. Une nouvelle favorite est présentée, qui finit par renverser M. de Ghoiseui et établir M. d'Aiguillon. Alors, une troisième fois, la république européenne change. Nous nous rattachons aux petits États de l'Europe que nous avions complètement négligés; et, malgré le. mariage du dauphin avec la fille de Marie-Thérèse, l'alliance avec la maison d'Autriche va chaque jour se relâchant.

A l'intérieur, les parlements sont anéantis, et Ton est ^n plein contre-pied de la politique Ghoiseui, quand le roi Louis XV meurt, laissant le trône à Louis XVI et à Marie- Antoinette.

Depuis soixante-cinq ans, au reste, il n'y a pas eu de véritable roi de France.

De 1710 à 1715, c'est madame de Maintenon, le confesseur et les bâtards qui ont gouverné le roi.

De 1715 à 1725, c'est Dubois, c'est Law, c'est d'Argonson, ce sont les roués qui ont gouverné le régent.

De 1725 à 1727, c'est madame de Prie et M. le duc qui gouvernent l'État.

De 1727 à 1742, c'est M. de Fleury qui gouverne le roi.

De 1742 à 1771, c'est M. de Ghoiseui et madame de Orammont.

Enfin, de 1771 à 1774, c'est Maupeou, d'Aiguillon e Terray.

Maintenant, au-dessus de toutes ces puissances mas- <5ulines, voyons s'élever l'influence des femmes. Depuis cent ans, c'est aux femmes qu'appartient l'Europe; six femmes, depuis cent ans, ont véritablement régné sur le monde.

Od a vuy dans notre livre de Louis XIV et mm Siède^, FinfliMnce de madame de Maintenon .sur les treate dernières années du roi.

On a vu quelle était sur Hiilippe V Tinfluence de la princesse des Ursins.

On a vu que Philippe Y n'avait échappé à rinfiuence de la princesse des Ursins que pour tomber entre les mains de la princesse de Parme, sa seconde femme.

C'est die qui hériteii Madrid de Tautorité de Louis XIV Pendant près de trente ans, elle agite tout le midi de l'Europe, aûn d'arriver à ce but que les enâmts de son Ut régnent à Parme et à Naples. Pendant son règne actifs pendant ses ambitieuses intrigues, le reste de l'Europe Aemeure dans l'inaction. La France est son instrument ; rilalie est son théâtre. C'est à son profit que coulent des^ flots de sang en Italie, enAliemagae, dans les Pays-Bas. Frédéric II a la Silésie, mais la reine d'Ë^gne a Naples.

En 1740, . Marie-Thérèse apparaît. Pendant vii^t- trois ans, elle est reine, par la renommée, de l'Europe centrale.

Pendant qu'elle règne à Vienne, madame de Pompadour règne en France. C'est madame de Pompadour et non pas le roi qui tient à Maite-Thérèae ; c'est madame de Pompadour qui vend le royaume et qui en touche le prix.

En 1763, c'est Catherine II qui apparaît à son tour,^ brillante comme l'étoile polaire qui s'élève au-dessus de sa tête. C'est elle qui hérite de l'influence de madame de Pompadrur ; c'est elle qui se ligue avec Marie-Thérèse, et deux femmes commandent à l'Europe.

L'Italie ot les puissances inférieures d'Allemagne soni. annihilées.

L'Angleterre rqiare ses pertes.

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