LO UIS XV
Un mot de rappel sur le jeune roi. — Ce qui se passa à la mort de M. le duc d'Orléans. — Comment M. de Bourbon fut nommé premier ministre. — Son origine. — Son portrait physique et moral. — Madame la duchesse, mère de M. le duc. — Ses chansons. — Les princes. — M. de Charolais. — Le roi. — Étiquette de Louis XV . — Bruits injurieux pour le roi. — La fausse moDuaie de madame d« Gondé. — L'àme du Duchauffuur.
Le samedi 15 février 1710, Louis XIV avait été réveillé à sept heures du matin, c'est-à-dire une heure plus tôt que d'habitude, parce que madame la duchesse de Bourgogne éprouvait les douleurs de l'enfantement.
Le roi s'habilla diligemment et se rendit auprès d'elle. Cette fois encore, Louis XIV n'attendit pas, ou du moins attendit peu.
A huit heures trois minutes trois secondes, la du liesse de Bourgogne mit au monde un prince qui reçut le nom de duc d'Anjou.
J f.OUIS XV ET SA COUR
Le cardinal de Janson ondoya le nouveau-né. Il Tut emporté sur les genoux de madame de Ventadour, dans une chaise à porteurs.
M. de Boufflers et huit gardes du corps escortaient la chaise,
A midi, M. de la Vrillière lui apporta le cordon bleu, et, dans la journée, toute la cour le vint voir.
Cet enfant, qui venait de voir le jour, avait déjà un frère aîné qui portait le titre de dauphin ; comme nous l'avons dit, lui, reçut le titre de duc d'Anjou.
Le 6 mars 1711, les deux enfants tombèrent malades de la rougeole. Louis XIV en fut instruit aussitôt. Les deux petits princes n'étaient qu'ondoyés; le roi ordonna qu'ils fussent baptisés sur-le-champ. Madame de Ventadour eut permission de prendre pour parrains et marraines les premières personnes qui lui tomberaient sous la main. Tous deux devaient recevoir le nom de Louis.
Madame de Ventadour tint le petit dauphin sur les font» de baptême avec le comte de la Motte.
Le duc d'Anjou eut pour parrain M. le marquis de Prie, et pour marraine madame de la Ferté.
Le 8 mars, l'aîné des deux enfants mourut; alors, le duc d'Anjou succéda à son frère, et prit à son tour le titre de dauphin.
Nous avons vu Louis XV emmené à Vincennes, à la mort du roi Louis XIV; nous l'avons vu revenir à Paris pour tenir le lit de justice qui annulait le testament de son aïeul et faisait M. le duc d'Orléans régent. Nous avons dit les principes que lui donnait M. de Villeroi, son gouverneur, son amitié pour son précepteur, M. de Fleury; son antipathie pour Dubois; nous avons raconté les craintes delà France et l'anxiété de M. le duc d'Orléans, quand une nouvelle maladie le mit aux portes du tombeau. Enfin nous
avons raconté comment la fermeté d'Helvélius lui sauva la vie.
Nous avons ensuite assisté à la déclaration de sa majoriié. puis à son sacre, puis à la nomination de M. le duc d'Orléans comme premier ministre après la mort de Dubois. Enfin, à la mort de ce dernier, frappé d'apoplexie dans les bras de madame de Phalaris, le 2 décembre 1723, la Vrillière, fils de Chàteauncuf, secrétaire d'État sous Louis XIV, le même qui avait tant scandalisé mademoiselle de Mailly, sa temnie, quand elle avait su qu'elle n'épousait qu'un petit bourgeois; la Vrillière, qui était devenu secrétaire du conseil de régence, quand la régence avait un conseil , la Vrillière tut le premier averti de la mort de M. le duc d'Orléans.
Il courut d'abord chez le roi , puis chez M. de Fréjus, puis enfin chez M. le duc de Bourbon , et , dans la pensée que ce prince pourrait bien hériter des titres de premier ministre, il se hâta d'en dresser à tout hasard la patente sur le modèle de celle de M. le duc d'Orléans.
L'évêque de Fréjus aurait pu dès lors s'emparer du ministère; ses amis le lui conseillaient, et peut-être y songea-t-il un instant. Mais c'était un homme de patience et d'ambition que M. de Fréjus, assemblage rare, et qui rend si difficiles à renverser les hommes politiques qui le possèdent. D'ailleurs, il savait se contenter de la réalité du pouvoir, en laissant aux autres les apparences : chose rare encore. Il ne crut pas devoir manifester sitôt le désir qu'il réalisa plus tard, et se déclara le premier pour le duc de Bourbon, dont il connaissait la profonde incapacité.
La mort du prince connue, tous les courtisans se rendirent chez le roi. M. le duc les précédait.
Louis XV était fort triste : à ses yeux rouges et humides on voyait qu'il avait versé des larmes.
A peine la porte fut-elle été refermée sur M. le duc el sur les courtisans, que l'évêque de Fréjusdit tout haut nu roi que, dans la grande perte qu'il faisait do M. le duc d'Orléans, dont l'éloge se trouva fait en deux mots, Sa Majesté ne pouvait mieux faire que de prier M. le duc, là présent, de se charger du poids de toutes les affaires, et d'accepter la place de premier ministre que venait de laisser vacante M. le duc d'Orléans.
Le roi regarda M. de Fréjus, comme pour lire dans ses yeux; puis, s'apercevantque ses yeux étaient d'accord avec ses paroles, il consentit d'un signe de tête à la proposition.
Tout aussitôt, M. le duc fit son remerciment. Quant à la Vrillière, transporté d'aise de la prompte réussite de cette grande affaire , il tira de sa poche le serment de premier ministre, copié sur celui de M. le duc d'Orléans, et proposa tout haut à M. de Fréjus de le lui faire prêter sur-lechamp.
M. de Fréjus se retourna , dit au roi que c'était une chose convenable, et tout aussitôt M. le duc prêta le serment. Presque aussitôt le serment prêté, M. le duc sortit du cabinet. La foule le suivit, de sorte qu'une heure après la mort de M. le duc d'Orléans et avant que son fils , qui était chez sa maîtresse à Paris, fût même averti de cette mort, tout était consomme.
Consacrons quelques lignes au prince à qui la VrilUère et Fleury venaient de donner d'une façon si leste l'héritage de M. le duc d'Orléans.
Il était fils de Louis de Bourbon-Condé, au père duquel Louis XIV avait donné, en i660, le duché de Bourbon, en échange du duché d'Albret.
Sa mère était cette spirituelle mademoiselle de Nantes, fille de Louis XIV et de madame de Montespan. Elle aussi avait hérité de l'esprit des Mortemart. Nous avons déjà dit
un mot dos chansons ébouriffantes qu'elle improvisait; nous reviendrons sur elle et sur ses chansons.
M. le duc avait donc, à l'époque où nous sommes arrivés, trente et un ans sonnés. Il était grand et maigre comin.o nn éclat de bois; il avait le corps voûté comme un boss.;^ les jambes longues et grêles comme une cigogne, les joues creuses, de grosses lèvres et le menton si singulièrement pointu, qu'on eût cru, disait la duchesse sa mère, que la nature lui avait lait ce menton pour qu'on le prit par là.
Or, comme il y a un proverbe qui dit qu'il suffit qu'on ait mal quelque part pour qu'on s'y attrape, M. le duc de Bourbon, qui avait déjà, comme on le voit, grand mal à la (igure, y avait attrapé un nouvel accident.
Un jour d'hiver, il avait été invité par M. le dauphin et M. de Berry à faire une battue avec eux. C'était le lundi oO janvier : il gelait fort Le hasard voulut que M. de Berry se trouvât au bout d'une mare d'eau assez longue et toute gelée, tandis que M. le duc se trouvait à l'autre extrémité; une pièce de gibier partit, M. de Berry tira, un grain de plomb rejaillit sur la glace, et, portant jusqu'à M. le duc, kii creva un œil.
M. le duc prit la chose assez en patience; mais M. de Berry ne se pardonna jamais ce malheur involontaire et en demeura constamment affligé.
Quand le prince fut nommé premier ministre, les faiseurs de couplets tirèrent parti de l'accident qui l'avait frappé. On chanta :
Le duc a deux beaux yeux brillant.
L'un borgne, l'autre clairvoyant.
Celui d'émail ou bien de verre :
Cet œil où l'injustice luit.
Cet oeil est pour le ministère;
l»e clairvoyant pour son profit.
Voilà pour le physique de M. h duc; quant à son mo rai, c'était un homme poli, sachant bien vivre, ayaut de la grandeur, peu d'esprit, peu d'instr clion, mais beuucoup de politique et d'avarice. Il avait gagné de compte à dfmi avec sa mère, qui vivait publi(juement avec Lassé, plus de deux cent cinquante millions.
Un jour qu'il montrait une liasse d'actions du Mississipi à Brancas, dont il croyait exciter ainsi la cupidité :
— Monseigneur, dit Brancas, une des actions de votre aïeul vaut mieux que toutes celles-ci.
L'aïeul, c'était le grand Condé.
M. le duc était très-passionné; il avait été amoureux fou de madame de Nesie, qui l'av it remplacé par le prince de Soubise. M. le duc lut au désespoir ; le bruit que faisait ce désespoir arriva jusqu'aux oreilles du nouvel amant.
— De quoi diable se plaint donc M. de Bourbon , dit le prince de Soubise, puisque j'ai permis à madame de Ncsle de coucher avec lui quand il voudra ? A tout seigneur, tout honneur.
Cette permission ne consola point M. le duc, et il lui fallut tout l'amour que lui inspira madame de Prie pour lui faire oublier celui que lui avait inspiré madame de Nesle.
Le duc de Bourbon était marié du lait de Louis XIV. Un jour, le roi avait prescrit le mariage de M. de Bourbon avec mademoiselle de Conti, et de M. de Conti avec la fille aînée de madame la duchesse. L'opposition fut vive de la part des deux mères; mais, on le sait, quand Louis XIV voulait, il voulait bien. Il commanda en maître. Madame la princesse de Conti et madome la duchesse courberont la tête sous la volonté royale. Cependant il en coûta 500, ooo livres au roi, 150,000 livres données à chaque prince, 100,000 livres données à chaque princesse.
Les deux princesses avant l'union de leurs enfants se haïssaient déjà ; après cette union, elles s'exécrèrent.
Quelques chansons de madame la duchesse en réponse à quelques insultes de madame la princesse de Conli font foi de cette haine.
Madame la duchesse se grisait : c'était une habitude prise par les princesses de la cour de Louis XIV. Madame de Conti l'appela Sac à vin.
Madame la duchesse répondit par sa riposte habitueik:, c'est-à-dire par une chanson.
La voici ;
Pourquoi
Vous eu prendre à molf
Princesse?
Pourquoi
Vous en prendre à moi?
Vous ai-je Até la tendresse De quehjue garde du roi?
Pourquoi Vous en prendre à moi.
Princesse?
Pourquoi Vous en prendre à moi?
De votre goût la bassesse, Vaul-il le vin que je boi?
Pourquoi Vous en prendre à moi.
Princesse?
Pourquoi Vous en preiidie à moi?
En outre, pour rendre à sa cousine la politesse complète, elle l'aval i appelée Sac à guenilles.
8 LOL ys XV F.T SA COIR
Enfin, comme bonne mesure, elle ajouta le couplet suivant à ceux que nous venons de citer:
Princesse, en perdant vos appas,
Volro esprit deTient aigre; Vous voyez qu'on fait |ieu de cas
D'une gorge trop maigre.
Prenez l'air un peu plus soumis.
Car de Clermont le reste, Et de Gomminge le mépris,
Doivent rendre modeste.
Il est inutile de dire que Gomminge avait quuté madame de Conti, laquelle l'avait remplacé par Clermont.
Madame la duchesse était, au reste, connue par sa verve chansonnière, et cette verve, qui Taisait la joie de Louis XIV, était la terreur de tous ceux qui entouraient madame la duchesse, A la cour, chacun avait sa chanson; Dangeau avait la sienne; M. de Beauveau avait la sienne; madame de Montespan elle-même avait la sienne, qui finissait par ce refrain étrange, de la part d'une fille :
Mimau-ci,
Maman-là,
Maman la caiogne.
Celle de Dangeau avait failli faire mourir de chagrin le digne gentilhomme, et sa fille de rage. Il y avait de quoi, on va en juger :
La fille à Dangeau Ressemble à Dangeau, Et monsieur Dangeau Ressemble à mon. . .
LOUIS XV ET SA COUIl 9
De là, je conclus Que macleinoiselle Dangcau Ressemble h mon. . .
Comme deux gouttes d'eau.
Celle de M. do lieauveau n'était pas moins logique; car on doit remarquer que c'est par la logique que brillaient les chansons de madame la duchesse, et qu'elle poussait ies déductions jusqu'à leurs dernières limites.
Voici celle de M. de Beauveau :
Si monsieur Doveau Était un peu [ilus beau, Que monsieur de Beauveau Fût un peu moins beau; Alors, monsieur Deveau Serait un beau veau.
Et monsieur de Beauveau Ne serait qu'un veau.
La princesse palatine prétendait toujours que madame la duchesse n'était pas la (ille de Louis XIV, mais de M. le maréchal de Noailles, et elle assurait tenir d'un brigadier des gardes du corps, nommé Bettendorf, qu'étant de garde à Versailles, il avait vu entrer M. de Noailles chez madame de Montespan.
Entré le soir, M. de Noailles n'était sorti que le matin, et, neuf mois après, joar pour jour, disait toujours la princesse palatine, madame de Montespan serait accouchée de madame la duchesse.
Au reste, à l'époque où nous sommes, voici où en étaient les amours des princesses.
La duchesse de Bourbon, méprisée par son mari, qui vivait publiquement avec madame de Prie, se consolait de son côté avec Duchayla.
iO LOUIS XV ET SA GOUH
La princesse de Conti, fille du roi, quoique 5 demi dévote, vivait avec son neveu la Vallitre.
La jeune princesse de Conti, malgré 1rs jalousies et les menaces de son mari, se partageait entre la Fare et Clermont.
Mademoiselle de Charolais poursuivait M. le duc de Richelieu jusqu'à la Bastille.
Mademoiselle de Clermont était la maîtresse du duc de Melun ; mademoiselle de la Roche-sur- Yon avait une espèce de passion pour M. de Marton.
Enfin, madame du Maine, depuis la conspiration de Cellamare, honorait de ses faveurs le beau cardinal de Polignac.
Maintenant, avant de nous laisser aller au cours des événements, un dernier mot sur les princes, afin que nos lecteur*» soient aussi renseignés que possible sur la chronique scandaleuse de l'aa de grâce 1724, dans laquelle nous venons d'entrer.
Nous avons dit de M. le duc à peu près tout ce qu'il y avait à en dire, du moins pour le passé.
Au commencement de notre livre de la Régence, nous avons consacré tout un chapitre à M. le prince de Conti.
Nous n'avons plus guère à nous occuper que du fameux comte de Charolais, qui faisait poianarder un de ses laquais parce que sa femme ne voulait pis lui céder, et qui tuail les couvreurs à coups d'arquebuse, pour se donner le plaisir de voir dégringoler un homme du haut d'un toit.
On connaît le mot de Louis XV, à propos d'une plaisanterie de ce genre :
— Je vous fais encore grâce cette fois-ci, monsieur, dit-il au comte de Charolais; mais je vous donne ma parole royale que celui qui vous tuera aura la sienne.
Le dernier méfait de M. le comte de Charolais avait, du
reste, eu pour complice ce niciiie M. le duc, qui venait d'élre nommé premier ministre. Une lemme charmante nommée maolame de Sainl-Sulpice, en avait été la victime. Un soir, dans une orgie qu'elle avait consenti à partager, ils l'avaient enivrée; et, pour que rien ne manquât à la fête, ils avaient tiré un feu d'artifice dont avait eu fort à souffrir la pauvre femme.
Une chanson du temps, et qui courut dans Paris, dira ce que nous ne voulons pas dire.
La voici :
Le grand portail de Sainl-Sulpica; Où l'on a tant fait de service.
Est brûlé jusqu'aux fondements.
Chacun s'étonne avec justice Que les Condé, pour passe-temps, Aient brûlé ce bel édifice.
Au grand Condé, terrible en guerre.
Plus craint cent fois que le tonneuv-, Bourbon, que tu ressembles peu !
A trente ans, tu n'es qu'un noyice.
Car tu n'as jamais vu le feu Qu'à la brèche de Sainl-Sulpice.
Un soir, l'aimable Sainl-Sulpice, Qui ne songeait poinl à malice.
Se chauffait en mettant son fard; Le feu prit à sa chemii ce.
Moi, je m'en élonne fort, car Elle était de frais ramonée.
Le lieu qui faisait le délice De la charmante Saint-Suki>!9
iJ LOUIS XV ET SA COUB
Est brùlii d'un ôlrange feu. L'amour est fou, dans ses caprices, D'avoir laissé détruire un lieu Destiné pour ses sacriDces.
Quant au jeune roi, qui venait d'atteindre sa majorité, il avait à peine l'air de se douter qu'il fût roi de France. Il était timide au point d'en être gauche, réservé, au point d'en être impoli : le seul plaisir qu'il parût aimer avec passion était la chasse; et, le soir des chasses, il y avait des soupers auxquels assistaient, non pas tous les chasseurs, mais des invités sur liste. Ces listes se lisaient au retour du roi devant tous les courtisans; ceux qui étaient invités restaient, ceux qui ne l'étaient pas se retiraient. C'était, du reste, une des fantaisies de Louis XV que de laisser les gens dans le doute le plus longtemps possible, et de jouir de leur inquiétude et de leur perplexité.
Le roi, à l'étiquette de son aïeul dont il î. .ait hérité, avait ajouté la distinction des différentes entrées dans ses appartements. C'étaient les entrées familières, les grandes entrées, les premières entrées, et les entrées de la chambre.
Celui qui avait les entrées familières allait jusqu'au lit du roi, éveillé et couché. Tous les princes du sang, excepté M. de Conti, avaient cette prérogative, que partaggji^ent l'évéque de Fréjus, le duc de Charost, madame de Ventadour et la nourrice du roi.
Les premiers gentilshommes avaient les entrées de la chambre, lorsque le roi voulait se lever.
Dans les premières entrées, on était simplement admis à faire sa cour au roi, levé et revêtu de sa robe de chambre.
Enfin les courtisans présentés avaient l'entrée de la chambre, lorsque le roi était assis dans son fauteuil, visà-vis sa toilette.
Le soir, ces entrées différentes étaient égales en prôrogativos au coucher du roi; seulement, les entrées delà chambre sovlaicni lorsqu'on disait à liaute voix : '( Passez, messieurs.» Alors, ceux de la chambre sortis, le roi donnait le bougeoir.
C'était une grande faveur, et celui qui l'avait obtenue ne manquait pas de courir la ville le lendemain, en criant sur les toits :
— Savez-vous que le roi m'a donjîé le bougeoir ? Cette faveur, que recevait plus particulièrement qu'un
autre le beau la Trémouille, donna lieu à des bruits auxquels prêtait une certaine consistance sa timidité envers les femmes.
« Il n'est question à la cour, dit M. de Villars dans ses Mémoires, que de chasse , de jeu ou de bonne chère ; peu ou point de galanterie, le roi ne tournant pas encore ses beaux et jeunes regards sur aucun objet. Les dames sont toutes prêtes, mais on peut dire : Le roi ne l'est pas. >
Ces bruits arrivèrent jusqu'à M. de Fleury , qui , pour sauvegarder la réputation de son élève sous ce rapport, fit faire des poursuites on ne peut plus actives contre ceux qui étaient soupçonnés d'être adonnés à ce vice vers lequel on accusait le roi d'avoir une tendance. Un procès public eut lieu, et le coupable, nommé Duchauffour, fut condamné à être brûlé en Grève.
On fit grand bruit de l'arrêt et du supplice. La police le fit crier à haute voix dans les rues de Paris. Pour punir un scandale, on en causait un autre. Les crieurs entraient jusque dans les cours des hôtels. On entra aussi dans l'hôtel de madame de Gondé.
— Ma mère, lui demanda sa fille, quel crime a donc commis cet homme qu'on brûle en Grève?
— Mademoiselle, répondit la princesse, il a fait delà lausse monnaie.
Le soir même de l'exécution , le roi se plaignait d'une démangeaison obstinée à un endroit où il n'était pas d'éti quelle de se gratter devant le monde, se promettant de demander à son médecin ce que cela voulait dire
— Sire, lui répondit le prince de Conti, c'est l'àme de ce pauvre Duchauilour qui vous demande des prières.
TI
La cour d'Espagne. — Philippe V abdique en faveur de son fils. -- Maladie de Louis XV. — Résolution que prend M. le duc de le marier. — Renvoi de l'infante. — Madame de Prie. — Son influence. — Marie Leczinska. — Mariage dn roi. — Petite iulrigue de M. de Bourbon et de madame de Prie contre M. de Fréjus. — Chute de M. de Bourbon et de madame de Prie. — Madame de Prie en exil. — Elle y meurt.
Pendant que tout le monde s'amusait à qui mieux mieux à la cour de France , on s'ennuyait fort à la cour d'Espagne.
Pliilippe V, ce roi à qui il ne fallait, au dire d'Alberoni, qu'un prie-Dieu et une femme, avait fini par se lasser de celui de ces deux objets que nous venons de citer , qui le rattachait au monde. Sombre, taciturne, faisant pour toute distractioa quelques visites aux tombeaux de l'E.^^curial, il ambitionnait, lui qui avait coulé à la France vingt-cinq ans de guerre pour le maintenir sur le trône, le calme, le reoos et la oricre du cloilre. Enfin, le 15 janvier 1724, ce-
dant à celte attraction vers la vie religieuse qui le tourmenl'ait depuis longtemps , il résigna sa couronne à Jon Louis, prince des Asturies, et se retira dans son palais de Saint-Ildefonse, sombre monument qui n'avait rien à envier au cloitre le plus sévère.
Pendant que Philippe V se retirait momentanément du monde, le pape Innocent XIII en sortait pour toujours, après trois années de pontificat; c'était un brave et excellent homme qui avait été constamment tourmenté par la simonie dont il s'était rendu coupable au moment de son avènement au trône de saint Pierre; il est vrai que, pour expier le chapeau de cardinal donné à Dubois , il l'avait constamment refusé à son digne élève Tencin ; mais cette réparation vis-à-vis de la morale religieuse n'avait pu remettre le calme dans sa conscience, et il était fort troublé de cette idée que lui, qui ouvrait le ciel aux autres, pourrait peut-être bien rester tristement à la porte du paradis.
Le 28 mai , Vincent-Marie Orsini était élu pape, et s'imposait le nom de Benoit XIII.
Dix jours auparavant, la fameuse Catherine, cette orpheline qu'un pasteur luthérien avait élevée par charité, cette prisonnière que Tcheremelof avait faite en prenant Marienbourg, cette femme d'un soldat suédois, disparu sans qu'on ait jamais su ce qu'il était devenu, cette esclave du favori Menchikof, cette maîtresse de Pierre I*' que nous avons vu visiter Paris vers les derniers temps de la Régence, avait été couronnée impératrice de toutes les Russies.
Tels étaient les principaux événements de l'Europe , lorsque le roi Louis XV, qui était d'une faible santé, tomba encore une fois malade.
Comme la première fois, le mal se présenta avec des svmotômes dangereux, fit des progrès ranidés, mais céda
a deux saignées. Pendant trois jours, on avait craint pour son existence.
Mais i'iionime qui avait éprouve les plus vives angoisses pendant celte maladie était M. le duc, non pas qu'il eût à craindre, comme le régent, d'être accuse d'empoisonnement, et, par conséquent, de voir son honneur périr avec le roi; mais avec le roi périssait sa puissance, et M. le duc tenait fort à être premier ministre.
Aussi, une nuit, — M. le duc couchait au-dessous de la chambre du roi, — une nuit que M. le duc crut entendre chez Sa Majesté plus de bruit et de mouvement qu'à l'ordinaire, il se leva précipitamment en robe de chambre, et monta à l'appartement du roi.
A celte apparition, l'étonnement de Maréchal, premier chirurgien, qui couchait dans l'anlichambre, fut grand. Il se leva et courut au-devant du prince, lui demandant ce qui l'effarait ainsi; mais il n'en put tirer que des paroles entrecoupées et pareilles à celles qui sortiraient de la bouche d'un fou. J'ai entendu du bruit. Le roi est malade ' Que deviendrais-je'? s'écriait le duc tout hors de lui. Enfin, Maréchal parvint à le rassurer; mais l'impression était si profonde, que, tout en reconduisant M. le duc. Maréchal entendit le prince qui se disait à lui-même ; Je n'y serai pas repris, et, s'il en revient, je le marierai.
En effet, on se rappelle que la future femme de Louis XV avait huit ans, ce qui remettait le mariage du roi à six ans au moins. Dans sept ou huit ans seulement, le roi pourrait donc avoir un enfant. Or, en cas de mort du roi, il fallait un dauphin pour que la couronr>e n'allât point au duc d'Orléans et que M. le duc restât au pouvoir.
Dès lors , le renvoi de l'infante fut résolu dans l'esprit de M. le duc, et, le 5 avril 1725, cette grande résolu lion tut exécutée.
L'infante retrouva Philippe V sur le Irône qu'il avait momentanément quitté, mais que la mort du roi son fils, arrivée après huit mois de règne , l'avait forcé de reprendre. Or, comme le mariage de l'infante avec le roi Louis XV avait été un des rêves dont il avait nourri la ?éalisation avec le plus de joie, Philippe V tint ce renvoi à grande insulte, et à son tour renvoya en France la reine, veuve de Louis I*^ et mademoiselle de Beaujolais, sa sœur, destinée à l'infant don Carlos.
Mais ce n'était pas le tout d'avoir fait le roi libre en renvoyant l'infante; il fallait remplacer l'enfant par une jeune {ilîe. M. le duc jeta les yeux sur la France et sur l'Europe, pour chercher une princesse qui pût devenir au plus vite la femme du roi.
Ses yeux se portèrent d'abord sur mademoiselle de Vermandois, sa sœur. Ainsi, il devenait beau-frère du roi, et, en cas de régence, son ambition trouvait dans la veuve du roi un nouvel appui.
M. le duc consulta madame de Prie, sans l'avis de laquelle il ne faisait rien d'important, et madame de Prie fut pour mademoiselle de Vermandois.
Nous venons de dire quelle était l'influence de madame de Prie; disons maintenant comment elle l'avait acquise.
Il y avait, au commencement du siècle dont nous écrivons l'histoire, une auberge au pied des Alpes. Cette auberge était habitée par un hôtelier nommé Paris, et par quatre garçons, grands et bien faits, qui l'aidaient à servir les passants.
En 1710, un munitionnaire, cherchant dans la montagne quelque chemin praticable pour faire passer promptement des vivres en Italie à l'armée du duc de Vendôme, qui ea avait grand besoin, s'arrêta à l'hôtellerie de Paris, et corea fia à son hôte l'embarras dans lequel il se trouvait. Celui-ci
offrit de l'en tirer avec l'aide de ses quatre fils, ryul connaissaient tous les passages des Alpes.
Grâce à eux, il tint elTectivcment la promesse qu'il avait faite. Les quatre montagnards arrivèrent sans accident à l'armée d'Italie, avec le convoi qu'ils avaient dirigé, et furent présentés à M. de Vendôme, qui les plaça tous les quatre dans les vivres, A partir de ce moment, ils marchèrent vers la fortune, que leur intelligence, au reste, leur avait toujours montrée en perspective.
Le hasard voulut quoutre la protection du duc de Vendôme, ils conquirent encore celle de madame la duchesse de Bourgogne. Une des femmes de la princesse s'était arrêtée malade à l'hôtel de la montagne : elle y fut admirablement traitée; et, ayant rejoint sa maîtresse à Paris, elle lui raconta les soins dont elle avait été l'objet. Dès lors, madame la duchesse de Bourgogne devint de son côté aussi la protectrice des frères Paris.
En 1722, leur fortune était déjà assez bien étabUe, pour que l'aîné fiit un des gardes du trésor royal.
Depuis quelque temps, au reste, madame de Prie, dans la prévoyance de l'arrivée de 2,1. le duc aux affaires, avait jeté les yeux sur les frères Paris, qu'elle avait reconnus adroits, ambitieux et ardents à arriver, n'importe par quels moyens.
Aussi, dès que M. le duc eut obtenu la succession du duc d'Orléans, elle se fit des quatre frères un conseil, et les produisit chez M. le duc.
M. le duc avait déjà une haute idée de la valeur de sa maîtresse, qui, nous l'avons dit ailleurs, était une femme d'un esprit élevé. Le comité des Paris changea l'estime de M. le duc pour madame de Prie en véritable admiration.
Chaque projet, avant d'être présenté au prince, était concerté avec elle; on avait soin de laisser à dessein sur
ce projet quelque recLilicalion à faire, qui passât d'assez haut la capacité du prince, pour qu'elle lui échappât. Alors, cette rectification, indiquée d avance par les quatre frères à madame de Prie, leur protectrice, la faisait ressortir. Les Paris se récriaient sur le génie inné qui faisait de madame de Prie une femme politique, sur le bonheur qu'avait M. le duc d'être conseillé par une semblable Égérie; et M. le duc, de son côté, se félicitait de trouver dans sa maîtress'î une supériorité qu'il n'eût pas même soupçonnée dans une autre femme.
C'était ainsi que madame de Prie était parvenue à prendre cette énorme influence qu'elle avait sur M. le duc.
Aussi les feiseurs de couplets satiriques et de noëis n'avaient pas laissé échapper l'occasion de chansonner M. le duc, madame de Prie et le comité des Paris. On colportait dans Paris les vers suivants ;
Ainsi qu'un autre Phaéton,
Plein de faiblesse et d'ignorance,
Nous voyons le duc de Bouibon
UouTerner le peuple de France,
Monté sur un grand cliar de pria).
Traîné par les quatre Paris,
Et son cocher très-mal habile,
Son postillon, petit, débile.
De cet attelage maudit.
Nous est venu le discrédit
Qui nous jette dans l'indigence»
Quel ténébreui gouvernement!
Ou dit partout publiquement :
€ C'est trop peu d'un œil pour la France. ■
La marquise avait donc, comme nous l'avons dit, été consultée à propos du mariage du roi avec la sœur de
M. le duc, et elle s'était prononcée pour que mademoiselle de Verninndois lut reine de France.
Madame de Prie, en se déclarant pour mademoiselle de Vermandois, espérait qu'une reine de sa façon n'aurait rien à lui refuser.
Mais, à la première entrevue que la marquise eut avec la princesse, elle vit qu'il ne fallait pas compter acquérir sur la sœur la dixième partie de l'influence qu'elle avait sur le frère. Aussi la quitta-t-elle en se jurant à ellemême que mademoiselle de Vermandois ne serait pas reine de France.
La tâche n'était pas difficile pour madame de Prie. Elle fit remarquer à M. le duc une chose qu'elle n'avait pas, dit-elle, remarquée elle-même d'abord : c'est qu'en mariant sa sœur au roi, il se mettait complètement sous la dépendance de sa sœur et de sa mère. Le caractère absolu des deux femmes était, au reste, bien connu du prince ; elle n'eut donc pas de peine, quelque honneur qui dût lui en revenir, à faire renoncer M. le duc à cette illustre alliance.
Un instant les yeux du premier ministre se tournèrent vers la Russie. Au premier bruit du renvoi de l'infante^ le prince Kourakine avait écrit cette nouvelle à la tzarine qui venait de succéder à son mari, mort comme meurent les Izars.
Le 8 février 1725, la tzarine ofîrit sa fille Elisabeth pour remplacer l'infante; mais M. le duc voulut faire une obligation de sa nomination au trône de Pologne à la mort du roi Auguste, et la négociation échoua.
Ce fut alors que madame de Prie jeta les yeux sur Marie Leczinska, fille de Stanislas Leczinsky, roi de Pologne, détiôné et retiré à Wissembourg en Alsace.
Comment cette idée de marier Louis XV à la fille d'un
roi proscrit était-elle venue à l'esprit de la marquise? Nous allons le dire.
Un an, à peu près, avant l'époque oîi nous sommes arrivés, M. le duc Louis d'Orléans avait épousé lu princesse de Bade; son représentant dans toutes les négociations qui avaient précédé cette union et qui avaient duré assez longtemps , était le comte d'Argenson , second fils de M. d'Argenson qui avait été lieutenant de police et garde des sceaux.
A Strasbourg, le comte d'Argenson avait vu le roi Stanislas et sa fille, et, à son retour à Versailles, il avait fait le plus grand éloge de la jeune princesse, dont le nom s'était fait jour ainsi au milieu des graves événements qui occupaient la cour de France.
Sur ces entrefaits, le comte d'Estrées arriva à Versailles. Ce jeune homme était officier dans un des régiments qu'on avait envoyés à Wissembourg pour faire honneur au roi Stanislas. De bonne noblesse, de haute mine, de grand courage, il avait plu à la jeune princesse, qui avait parlé de lui à son père et avait laissé voir qu'elle serait disposée à accueillir favorablement ses hommages. Alors, le roi Stanislas avait, à la première occasion, pris le comte d'Estrées à part, et lui avait dit que, grâce aux grands biens qui devaient lui revenir un jour de la Pologne, il pouvali' conserver l'espoir de marier sa fille à quelque souverain, mais que, comme il voulait avant toute chose le bonheur de cette fille qu'il adorait, il consentirait à ce mariage s'il pouvait joindre à sa naissance, déjà illustre, quel(j[ue dignité marquante comme celle de duc et pair, par exemple. Cette ouverture du père de celle qu'il aimait, presque sans oser avouer son amour à lui-même, combla de joie le comte d'Estrées. Il partit le même jour pour Paris, se présenta chez le régent, lui exposa sa position, lui dit quelle
13 LOUIS XV ET SA COCn
dignilé on mettait pour condition à un mariage qui ferait .son boniieur, et supplia le régent de lui accorder cette dignité. Mais le régent n'aimait point les d'Estrées, et il écarta cette demande en disant que le comte n'était pas assez haut placé pour épouser la fille d'un souvf^rain, quoique ce souverain n'eût dû la couronne qu'à l'élection, et qu'à cette heure il fût détrôné.
Le jeune colonel venait de sortir désespéré de chez le régent, lorsque le duc de Bourbon y entra. Le régent, oui ne savait pas refuser, était encore tout brûlant du refus qu'il venait de faire. Il parla à M. le duc de ce mariage pour lui-même, la femme de M. le duc, mademoiselle de Conti, étant morte le 21 n\ars 1720. Le duc fit observer au régent qu'il serait bon d'attendre, avant de rien faire, pour savoir comment tourneraient les affaires du roi Stanislas; mais la véritable cause de son refus était l'amour du prince pour madame de Prie.
Nous avons vu comment madame de Prie proposa, puis repoussa mademoiselle de Vermandois, bien décidée, en tant qu'il serait en son pouvoir, à faire épouser au roi une princesse qui, tenant d'elle sa fortune, lui fût entièrement reconnaissante.
La fille du roi Stanislas était dans ces conditions; elle proposa donc Marie Leczinska au duc, lequel la proposa au conseil et la fit agréer au roi.
En effet, il était difficile de rencontrer un roi dans une position plus humble que celle où se trouvait Stanislas. Éch^^ppé avec sa femme et sa fille aux poursuites du roi Auguste, il avait été proscrit, un décret de la diète de Pologne avait mis sa tête à prix ; il s'était réfugié en Sr'^de, en Turquie, puis aux Deux-Ponts. Enfin, Charles XII, son dernier appui, étant mort, toujours menacé, sans argent, sans sécurité, sans espérance, il avait exposé sa malheu-
leuse position au duc d'Orléans régent qui , touché de compassion, lui avait permis de se retirer dans un village près de Landau. Enfui, ayant appris que, môme sous la protection de la France, il n'était point en sûreté, et qu'on menaçait ae le faire enlever, il se retira à Wissembourg, dans une vieille commanderie dont la moitié des murailles était ruinée.
Stanislas commençait à goûter quelque repos dans cette retraite, quand M. Sum vint porter plainte, au nom du roi Auguste, de l'hospitalité accordée par la France au souverain détrôné.
— Monsieur, dit le régent, mandez à votre maître que la France a toujours été l'asile des rois malheureux.
Ce fut là qu'un matin , par une lettre particulière de M. le duc, l'ex-roi apprit le bonheur inouï qui lui ariivait. Use précipita aussitôt dans la chambre de sa femme et de sa fille en disant :
— Mettons-nous à genoux, et remercions Dieu.
— Oh ! mon père, s'écria la princesse Marie, Dieu vous rend-il donc votre trône de Pologne?
— Non, ma fille, il fait mieux que cela, dit le roi ii\ vous fait reine de France.
On était pressé des deux parts de conclure le mariage. Huit jours après la lettre reçue, le roi de Pologne, sa femme et sa fille étaient à Strasbourg, où la demande en forme devait être faite par les ambassadeurs du roi, le duc d'Antin et le marquis de Beauveau.
M. le duc d'Antin était homme d'esprit, et cependant il lui échappa une étrange faute dens sa harangue.
— Sire, dit-il, M. le duc avait d'abord songé à une de ses sœurs; mais, n'ayant cherché que la vertu, il a jeté ses yeux sur la princesse votre fille.
Malheureusement pour le pauvre ambassadeur , made-
moisello do Clorinonl, une des sœurs de M. le duc, nommée suriutendante de la maison de la reine, élaii présente au compliment.
— Ah çà ! dilelle assez haut pour être entendue, d'Antin nous prend donc, mes sœurs et moi, pour des catins? Quinze jours après, Marie Leczinska arrivait à Fontainebleau, et, le 4 septembre, le cardinal de Rohan, en lui donnant la béiicdiclion nui)tiale, la faisait reine de France. M. le duc de Richelieu ne put assister au mariage; depuis le 8 juillet, il était nommé ambassadeur 5 Vienne. Nous avons parlé en son temps du procès de Le Blanc, du chevalier el du comte de Belle-Isle; l'instruction ne trouva rien contre eux, et, pleinement justifiés de toute accusation, ils sortirent des châteaux de la Bastille et de Vincennes, où ils avaient été enfermés.
Ce fut le premier coup porté au pouvoir de M. le duc et à l'influence de la marquise de Prie.
Bientôt une accusation grave commença de planer sur eux.
L'année i72o avait été mauvaise; à peine si, pendant les plus beaux jours du printemps et de l'été, le soleil avait paru; en échange , les terres étaient détrempées par des pluies incessantes : il en résultait que les moissons noyées n'avaient pu mûrir.
L'état des récoltes menacées ainsi fit donc craindre une famine. Cette crainte amena une hausse dans les blés et dans les farines, et, chose inouïe jusqu'alors, le pain monta à neuf sous la livre.
Alors, on accusa ouvertement madame de Prie d'avoir monopolisé les grains.
Heureusement, on s'était trompé sur le résultai des récoltes; le beau temps revint, le soleil reparut et sécha les olakies; la récolte fut abondante, et même, comme le blé,
trop imprégné d'oau, n'était pas de garde, les froments tombèrent bientôt au plus bas prix.
Avec la famine l'orage s'était amassé; avec les bons jours l'orage disparut. M. le duc échappa donc à ce premier danger qui avait menacé sa Ibrtuae.
Pour faire un meilleur exemple à la France, M. le duc devait tomber par lui-même, et cette chute devait être amenée par l'insatiable avidité de madame de Prie.
Celle-ci ne s'était pas trompée en faisant donner la couronne à cette pauvre Marie Leczinska. Elle avait trouvé dans la jeune reine un cœur droit et reconnaissant, si reconnaissant, que, passant par dessus l'étiquette, la reine recevait famihèrement la mar(iuise, quoiqu'elle fût fille de M. de Pléneuf et maîtresse de M. le duc.
Il est vrai que, pour diminuer l'inconvenance , ou peut rendre l'inconvenance plus grande, on lui avait donné une charge à la cour.
Comptant sur cette protection, madame de Prie crut pouvoir risquer un petit coup d'État.
Sa haine pour M. de Fréjus datait du commencement de l'administration de M. le duc. En attendant les contributions que, sous les différents prétextes que son active imagination devait lui fournir, madame de Prie comptait tirer de la France, elle s'était d'abord emparée de la pension de quarante mille livres sterling que l'Angleterre faisait à Dubois pour qu'il lui lut favorable : comme cette subvention était réclamée au nom de M. le duc, comme, au bout du compte M. de Fréjus était plus avide de pouvoir que d'argent, l'évêque les laissa faire; mais il n'en fiit pas ainsi quand madame de Prie voulut mettre la main sur la feuille des bénéfices.
L'évêque prit M. le duc à part, et très-religieusement, très-respectueusement, mais aussi avec beaucoup de fer- I. 2
meté, il lui fit entendre qu'en se soumettant à ses lumières à l'endroit des affaires temporelles, sa conscience na lui pemiettait pas d'abandonner les spirituelles; il ajouta inCme que cette réserve qu'il faisait était un soulagement pour le prince, déjà écrasé de tant d'affaires qu'il pliait sous le poids; or, les affaires de l'Église étant Irès-nombreuses et très-compliquées, 'ce n'était pas trop d'une personne qui s'en occupât uniquement.
M. le duc savait bien l'importance de l'abandon qu'on lui demandait; mais il n'osa mécontenter M. de Fréjus; il laissa, en conséquence, le précepteur du roi s'emparer complètement de cette branche d'administration.
A partir de ce moment, les ministres jugèrent la position : M. de Fleury était le collègue invisible, mais réel, de M. le duc de Bourbon.
Aussi, avant d'aller chez le roi, ne manquaient-ils point de lui porter secrètement leur portefeuille, et lui, aussi secrètement que le portefeuille lui était apporté, il en prenait connaissance, et les guidait dans la marche qu'ils devaient suivre et qu'il se chargeait de faire approuver par le roi.
M. de Fleury était donc en réalité, comme on le voit, plus que le premier ministre, puisque, croyant tout diriger, M. le duc ne faisait qu'obéir.
Madame de Prie avait été furieuse de voir la feuille des bénéfices échapper à ses mains; cependant elle avait compris d'abord que, seule et isolée comme elle était, il lui fallait prendre patience et joindre au pouvoir de M. le duc un autre pouvoir, aussi puissant, s'il était possible.
C'est dans cette intention qu'elle avait manœuvré en faisan* Marie Leczinska reine de France.
XI y avait bien des ténèbres dans le cœur de cette femme de vingt-quatre à vingt-cinq ans.
Arrivée au but qu'elle voulait atteindre, forte à la fois
de l'amilié de la reine pour elle et de l'indilTéponce du roi pdur li'S nITaires, elle pensa que, si elle pouvait éloigner M. de Fréjus du travail, tout pouvoir lui était acquis.
Eu olîet, à l'exemple du régent, M. le duc allaii tous les jours travailler avec le roi, ou plutôt travailler en sa présence Or, l'évêque de Fréjus ne manquait jamais d'assister à ce travail, ce qui gênait, non pas M. le duc, seul il se fût à peu près accommodé de tout, mais ce qui gênait madame de Prie. En conséquence, madame de Prie avisa un moyen de se débarrasser de ce témoin incommode : c'était de persuader au roi de faire faire le travail chez sa femme, comme Louis XIV le faisait faire chez madame de Maintenon ; le précepteur n'ayant point de leçons à donner au mari, mais seulement au jeune prince, ne le suivrait probablement pas chez la reine, et, là, elle, madame de Prie, remplacerait M. de Fréjus.
Le projet une fois arrêté, l'exécution ne se fit pomt attendre. A la première occasion que M. le duc eut de voir le roi, il l'engagea à venir travailler chez la reine. Le roi accepta, et M. de Bourbon prévint Sa Majesté qu'il se rendrait directement au nouvel endroit assigné pour le travail.
M. de Fréjus, qui ignorait toute cette petite machination, se rendit à l'heure ordinaire au cabinet du roi. Le roi s'y trouvait encore; mais, au bout de dix minutes, il soriit et passa chez la reine. L'évêque, sans s'inquiéter d'avance de cette sortie, attendit quelque temps; puis, ne voyant pas arriver M. le duc à l'heure accoutumée, il se douta de ce qui se passait, s'informa et apprit que le roi travaillait chez sa femme avec M. le duc. Aussitôt il rentra chez lui, écrivit à son élève une lettre pleine de douleur, et cependant tendre et affectueuse, dans laquelle il lui annonçait qu'il se retirait de la cour et allait finir ses ion ;s dans la retraite
Nîert, premier valet de chambre, fut chargé de remettre cette lettre au roi.
Dix minutes après, M. de Frcjus partait pour Issy, se rendant à la maison des Sulpiciens, dans laquelle il allait quelquefois se délasser.
Le roi, en sertant du travail, rentra chez lui assez inquiet de In façon dont la chose allait se passer avec M. de Fréjus.
Mais, au lieu de l'évèque, il trouva sa lettre.
La retraite avait déjà réussi une prem.ière fois à M. de Fréjus, et le succès lui avait indiqué que le moyen était Don. Louis XV ne fut pas moins affligé cette fois que la première ; il pleura, et, pour dérober ses larmes et son chagrin à tous les yeux, s'enfuit dans sa garde-robe. Mais Niert, qui avait sans doute ses instructions, courut instruire de ce qui se passait M. le duc de Mortemart, premier gentilhomme. Dix minutes après, M. de Mortemart était près du roi.
Le roi était encore dans sa garde-robe, et continuait de pleurer.
— En vérité, sire, dit Mortemart, j'en demande pardon à Votre Majesté, mais je ne comprends pas qu'un roi pleure; une intrigue éloigne de vous M. de Fréjus ; dites tout simplement : € Je veux revoir M. de Fréjus, » et envoyez-le chercher.
— Mais par qui? Qui osera se charger de cet ordre, se brouiller avec M. le duc ?
— Qui l'osera ? Moi , sire : faites une ligne , et vous verrez 1
— Eh bien, va, Mortemart I dit le roi; tout ce que tu feras sera bien, pourvu que M. de Fréjus revienne.
Mortemart ne se le fit pas répéter deux fois. Fort des pleins pouvoirs du prince, il alla droit à M. le duc, et lui
signifia la volonté du roi, non comme un désir, mais comme un ordre. M. le duc essaya d'abord de rcsisler; mais Mortemart sentit que, s'il ne faisait pas plier celte résistance, il était perdu : il exigea donc, au nom du roi, que l'exprès qui devait aller chercher M. de Fréjus à Issy partit devant lui, et il ne sortit de chez M. le duc que lorsqu'il eut vu le courrier s'éloigner au galop.
Dès que Mortemart l'eut quitté, M. le duc appela madame de Prie et assembla son conseil des quatre. La situation était pressante. Un des frères Paris ouvrit l'avis d'enlever l'évéque sur le chemin d'Issy à Versailles, et de l'emmener dans quelque province éloignée, où une lettre de cachet le tiendrait en exif. Quand le roi le demanderait, on lui répondrait que l'évéque avait refusé de revenir. Alors, on emploierait toutes les séductions auprès de la reine, on ferait de grandes chasses, on inventerait , s'il était possible, des plaisirs nouveaux pour distraire le roi. Le jeune homme oublierait son vieux précepteur, l'absent aurait tort.
Le projet était audacieux, mais à cause même de son audace, il pouvait réussir. Malheureusement, l'exprès faisait plus grande diligence qu'on ne s'y était attendu; l'évéque, de son côté, au lieu de se faire prier, partit tout de suite; de sorte que M. de Fréjus était déjà chez le roi que l'oiî discutait encore sur le meilleur moyen de l'empêcher de revenir.
Pendant sa retraite d'une demi-journée à Issy, Horace Walpole, qui, depuis le 23 mai 1724 , résidait à Paris comme ambassadeur de la Grande-Bretagne, était le seul que M. de Fréjus eiit vu venir; à peine avait-il su le départ de l'évéque qu'il était parti, et, arrivant presque aussitôt que lui, lui avait fait ses protestations d'amitié.
M. de Fréjus n'oublia jamais cette visite.
Celui-ci de retour à Versailles, la lutte, on le comprend,
30 tours XV ET SA coun
était entre lui et le premier ministre; oussi M. le duc eut-il beau marquer au prélat toute sorte d'égards, et madame de Prie se modeler sur M. le duc, le renvoi du premier ministre fut résolu.
Cependant. M. le duc et madame de Prie, tout en se sentant menacés, ne croyaient pas leur chute si proche. M. de Fréjus continuait de rendre à M. le duc tous les honneurs dus à son rang. Quant à madame de Prie, il ne la voyait pas plus ni moins qu'auparavant, ne paraissant aucunement s'occuper d'elle, ni avoir gardé de ce qui s'était passé le moindre ressentiment.
Le 11 juin, le roi devait partir pour Rambouillet, et M. le duc était nommé pour le suivre. Le roi partit le premier, en recommandant au prince de ne pas se faire attendre.
On le voit, Louis XV ne jouait pas mal non plus son petit rôle t.
M. le duc s'apprêtait à partir, lorsqu'un capitaine des gardes entra chez lui, et, au nom du roi, lui signifia de se retirer à Chantilly et d'y demeurer jusqu'à ce qu'il plût au roi de lui donner des ordres contraires.
Quant à madame de Prie, une lettre de cachet l'exilait à sa terre de Courbe-Épine.
La pauvre disgraciée crut d'abord à un malheur d'un instant, à un nuage qui devait passer et qui, en passant, voilait momentan'menl les rayons du soleil; elle fit appeler un de ses amants dont l'histoire ne dit pas le nom, afin sans doute de lui faire à lui les adieux qu'elle ne pouvait faire à M. de Bourbon. Ces adieax furent on ne peut plus tendres, dirent les voisins qui avaient été initiés à ce secret intime par l'oubli de madame de Prie, laquelle, dans sa préoccupation sans doute, avait oublié de fermer les rideaux de la fenêtre de sa chambre à coucher.
Elle partit souriante et promettant à ses amis un wrç-
LOUIS XV ET SA COUR 8t
Chain retoup, car, cffeclivomcnt, ello ne croyait pas à la longiioup de cet exil.
Mais son espoir ne tint pas contre la nouvelle qu'elle apprit, à peine arrivée dans ses terres, que sa place dp dame du palais lui était ôtée et donnée à madame d'Halaincourt. Alors, elle vit cloiremcnt qu'elle était chassée df Versailles à n'y jamais reparaître, et toute cette philosophie qu'elle avait affectée disparut avec î*espoir.
Cependant elle essaya de lutter, à l'aide de la distraction, contre le chagrin qui la minait : elle fit des invitations à Courbe-Épine, fit jouer la comédie, la joua elle-même, et récita, dit le marquis d'Argenson, trois cents vers par cœur avec autant de sentiment et de mémoire que si elle eût nagé dans le plus parfait contentement.
Mais, malgré tout, le chagrin la prit si tenace, si obstine, si violent, qu'elle commença de maigrir à vue d'oeil, sans que les médecins pussent attribuer à son mal d'autre cause que les nerfs et les vapeurs. Alors, elle vit bien que tout était fini pour elle, puisque, après la faveur, la beauté la quittait. Elle résolut, en conséquence, de s'empoisonner, et fixa d'avance le jour et l'heure, bien décidée à oe rien changer à cette résolution.
Elle annonça sa mort comme une prophétie, disant que, tel jour, à telle heure, elle aurait cessé de vivre. Mais, conmie on le comprend bien, personne ne voulait croire aux paroles de celle qu'on nommait la nouvelle Cassandre.
Elle avait alors un amant, garçon d'esprit et de cœur, possédant une figure charmante et s'appelant d'Amfréville. A lui, comme aux autres, madame de Prie avait annoncé sa mort, en prophétisant, comme nous l'avons dit, la date et l'heure.
Deux jours avant le moment indiqué, elle lui fit cadeau d'un diamant valant à peu près cent louis ; mais, en même
temps, elle le chargea d'aller porter à Rouen, a l'adresse d'une personne donl elle lui fil prometlre de taire le nom, pour plus de cinquante mille écus de diamants.
Lorsqu'il revint de cette mission, madame de Prie n'existait plus : elle était morte h l'heure et au jour dits.
L'inspection du corps ne laissa aucun doute sur le genre de mort : elle s'était empoisonnée, et les douleurs de son agonie avaient été telles, que ses pieds étaient tordus, la pointe du côté des talons.
Il reste un charmant portrait d'elle, peint par Valor et gravé par Chereaud jeune ; le peintre l'a représentée tenant sur son doigt un serin auquel elle apprend à parler.
Quant à M. de Prie, il eut toujours l'air d'ignorer les relations de sa femme avec M. le duc, relations auxquelles, d'ailleurs, il ne gagna rien. Lorsqu'elle fut exilée en même temps que le prince, il arrêtait tous ses amis pour leur dire :
— Madame de Prie compromise dans la disgrâce de M. le duc! comprenez-vous cela ? Que diable y a-t-il donc de commun, je vous le demande, entre ma femme et M. le duc ?
Cependant, si colossale que fût cette ignorance, ou si impudent que fût cet aplomb, le pauvre marquis fut un jour forcé de comprendre, malgré lui, qu'il lui était arrivé quelque chose d'extraordinaire à l'endroit de son honneur conjugal. Étant dans la chambre du roi, appuyé contre une table à laquelle il tournait le dos, il approcha sa perruque si près d'une bougie que la perruque prit feu; heureusement, il était devant une glace, et s'aperçut un des premiers de l'accident. Il arracha vivement alors sa perruque, et, ayant éteint l'incendie avec ses pieds, il remit sa perruque sur sa tête. Néanmoins, si courte qu'eût été Tinvasion de la flamme, une odeur très-forte s'était répandue dans la chambre. Juste en ce moment, le roi entra.
— Ohl oh! dit-il, il sent bion mauvais ici; quelle détes table odeur, messieurs! on dirait de la corne brûlée.
Quel que lut le sérieux des auditeurs, il n'y avait pa* moyen de tenir à une pareille ajiostrophe: chacun éclat? de rire, et le pauvre marquis ne put se soustraire à cetif désespérante hilarité qu'en s'enfuyant à toutes jambes.
Fleury ministre d'État. — Calme général en Europe. — Décès. « Le grand prieur de V'endôme. — Voltaire et M. de Rohan- Chabot. — Le docteur Isex.
Le cardinal Mazarin avait, en mourant, donné à Louis XIY le conseil de ne jamais avoir de premier ministre; M. de Fleury, sans doute, était de l'avis de Mazarin, car, quoiqu'il lui fût, après la petite révolution que nous venons de raconter, on ne peut plus facile de se faire nommer à la place de M. le duc, il se contenta de l'entrée au conseil et du titre de ministre d'État.
Avec l'entrée ostensible de M. de Fleury au pouvoir, commence, pour la France et même pour l'Europe, une période de paix qui ressemble moins au calme qu'à l'atonie;, alors, les historiens commencent à enregistrer une série de faits sans importance, qui semblent interrompre la vie de la nation.
C'est un tremblement de terre à Palerme, un incendie dans la forêt de Fontainebleau, une aurore boréale à Paris, une peste à Constanlinople; puis des morts.
34 LOUIS XV ET SA COUn
La duchesse d'Orléans , princesse de Baden-Baùen, meurt en couches, à l'âge de vingt et un ans.
Sophie -Dorothée, fille unique de George-Guillaume, duc de Brunswick-Zell, reine de la Grande-Bretagne, meurt au château d'Ahen.
Le duc de Parme, François Farnèse, meurt sans enfants, à l'âge de quarante-neuf ans; son frère lui succède.
Louis-Armand de Bourbon, prince de Conti, dont nous nous sommes plus d'une fois occupés, meurt à l'âge de trente et un ans.
Enfin, M. de Vendôme, grand prieur de France, meurt à l'âge de soixante et onze ans.
Disons quelques mots de ce dernier, en qui s'éteignait la race de César de Vendôme, fils naturel de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, duchesse de Beaufort.
Le grand prieur était frère de ce fameux duc de Vendôme qui montrait si facilement son visage à ses ennemis et son derrière à ses amis. Il avait fait ses premières armes contre les Turcs à Candie, sous son oncle, ce héros de îa régence d'Anne d'Autriche, ce roi des halles de la Fronde, qui se sauva de Vinccnnes pour faire son irmtile expédition de Djidjelli, et s'en aller mourir d'une façon si mystérieuse à Candie.
Le grand prieur n'avait que dix-sept ans lorsqu'il était revenu de cette croisade; puis il s'était distingué dans la conquête de Hollande, avait été blessé à la bataille de Marsaille, et fait Heutenant général en 1693 ; il avait servi avec 3on frère, quelquefois sous lui, mais jusqu'à 1705 seulement, aussi brave que lui, moins paresseux que lui, et plus libertin peut-être.
En effet, une femme l'empêcha d'assister à la bataille de Cassano, faute qui lui valut la disgrâce du roi ; alors, il se retira à Rome ; il passa quelques années à voyager. Le
roi, furieux de son insouciance, le menaça de lui rotirci ses l)ôntlices. Aussitôt le grand prieur les renvoya de luimême, ne gardant qu'une pension. Fait prisonnier par les impériaux comme il traversait les Grisons, il ne rentra en France ([u'en 1712, c'est-à-dire la même année où son frère mourait d'indigestion à Vignaros en Espagne.
Le grand prieur, à celte mort, se trouva le dernier de la maison de Vendôme, que son frère, l'illustre duc, ne s'étai' jamais occupé de perpétuer ; quant à lui, il avait, dès sa jeunesse, fait dos vœux dans l'ordre de Malte, et, par con séquent, ne pouvait avoir d'enfants.
En 1715, il fut nommé généralissime des forces de son ordre, avec mission d'aller défendre Malte, menacée d'un siège par les Turcs. Mais le grand prieur fit un voyage inutile, Malte ne fut point assiégée, et il revint achever tranquillement cette admirable «îxistence qu'il avait menée dans sa délicieuse retraite du Temple.
Là, il vivait au milieu des gens de lettres dont il avait fait sa société habituelle. Chaulieu et Lafare étaient ses convives de tous les jours ; Voltaire l'appelait Altesse chansonnière, et c'est dans une de ces soirées que lui échappa ce joli mot :
— Sommes-nous tous princes, ou tous poètes?
Le grand prieur mourut au milieu de ses templiers, comme il appelait ses amis, le 24 janvier 1727.
Puisque nous avons prononcé le nom de Voltaire, disons à quel propos il avait quitté la ^»aDce et voyageait en Ang'dterre.
'Wons avons dit sa familiarité avec le grand prieur de Vendôme : c'était la même chez M. de Conti; c'était la même chez M. le duc de Sully; c'était la même partout.
C'est en dioant chet ce dernier que Voltaire avait eu
avec M. de Rohan-Chabot cette querelle qui le lorça de quitter la France.
M. de Rohan émettait une opinion que Voltaire combatlait avec sa liberté ordinaire; étonné d'être contredit ainsi par quelqu'un qu'il ne connaissait point et qui ne lui semblait pas être de son monde, M. de Rohan demanda d'un ton insolent quel était ce jeune homme qui parlait si haut.
— Un jeune homme, répondit le poêle, qui est le premier de son nom, tandis que vous êtes le dernier du vôtre.
L'affaire en resta là pour le moment.
Mais, huit jours après, comme Voltaire dînait encore chez le duc, on vint lui dire que quelqu'un le demandait à la porte pour une affaire d'importance. Voltaire descendit.
A la porte, en etfet, il trouva une voiture dont la portière était ouverte et le marchepied abaissé. Il s'apprêta't à monter dans la voiture, quand un homme qui se trouvait dans le carrosse le saisit au collet et le maintint, impuissant à se défendre, tandis qu'un autre homme le frappait avec un bâton.
Pendant ce temps, M. de Rohan-Chabot était à quatre pas, criant à ses gens :
— N'outfliez pas que c'est Voltaire; ne frappez pas sur la tête, il peut encore en sortir quelque chose de bon.
Cette insulte dura jusqu'à ce que M. de Rohan dit :
— C'est assez.
Voltaire, furieux, remonta chez M. de Sully, le priant de l'aider à se venger d'un outrage qui retombait sur luimême, puisque Voltaire était son hôte quand on l'avait fait descendre. M. de Sully s'y refusa.
Voltaire s'en vengea en effaçant de la Henriade le nom d(3 son aïeul.
En apprenant cette aventure, qui se passait en 1725, II. de Conti dit •
— Voilà des coups de bâton bien reçus, mnis mal (ion nés.
Cependant Voltaire avait résolu de se venger. Il s'enferma pendant trois mois, et, pendant ces trois mois, apprit tout ensemble l'escrime et l'anglais: l'escrime pour se baliro avec M. de Rohan, l'anglais pour vivre en Angleterre quand il se serait battu.
Au bout de trois mois, il envoya appeler le chevalier de Rohan-Chabot dans des termes qui ne permettaient pas à celui-ci de refuser.
Le combat fut accepté, et les témoins prirent jour pour la rencontre; mais, dans l'intervalle, la famille de Rohan fit des démarches près de M. le duc; elle demandait l'incarcération de Voltaire. M. le duc avait refusé d'abord; mais les solliciteurs revinrent à la charge en apportant au prince un quatrain de l'écriture de Voltaire, dans lequel celui-ci attaquait M. le duc, et faisait une déclaration à madame de Prie.
Voltaire, arrêté, fut pour la seconde fois conduit à la Bastille, où il resta six mois.
Le jour de sa mise en liberté, il reçut l'ordre de quitter la France.
Voltaire était donc en Angleterre à cette époque, de sorte que le théâtre semblait non moins endormi que la politique, non moins vide que les événements.
Aussi, le monde parisien s'occupait-il de deux aventures assez étranges qui venaient d'arriver, l'une à Paris, l'autre à Villers-Cotterets.
Commençons par Paris; à tout seigneur tout honneur.
Le docteur Isez, régent de la faculté de médecine, avait reçu m billet par lequel on l'invitait à passer, à six heures dji soir, dans la rue du Pot-de-Fer, près du Luxembourg.
Au milieu de la rue, il trouva un homme qui lui fit signe 1. 3
que c'était lui qu'il attendait. Le docteur descendit aussitôt de sa voiture et suivit l'inconnu , lequel le conduisit à dix pas de l'endroit où il l'avait arrêté, et frappa à une porte.
La porte s'ouvrit; l'inconnu fit signe au docteur de passer le premier. Le docteur obéit. Mais à peine eut-il franchi le seuil de la porte, que cette porte se referma sur lui
Lte docteur chercha son guide, son guide était resté dehors.
Cette étrangeté de manières causa quelque étonnement au docteur. Mais alors le concierge parut et lui dit :
— Montez, monsieur, vous êtes attendu au premier étage.
Isez monta.
Arrivé au premier étage, une porte s'était présentée à lui; le docteur l'ouvrit, et se trouva dans une antichambre toute tendue de blanc. Il n'était pas encore revenu de la surprise que lui avait causée cette singulière tenture, faite de la plus fine laine, lorsqu'un laquais, vêtu de blanc, frisé et poudré à blanc, avec une bourse blanche et deux serviettes à la main, lui dit qu'il fallait qu'il se laissât essuyer les souliers.
Isez lui répondit que c'était une précaution tout à fait inutile, puisqu'il sortait de sa chaise et qu'il n'avait pas eu le temps de se salir; mais le laquais ne tint aucun compte de l'observation, et, répondant qu'on était trop propre dans l'hôtel pour ne pas user de coite précaution, il mit un genou en terre devant le docteur et essuya ses souliers. Les souliers essuyés, le laquais ouvrit un<i porte ^t fit entrer le docteur dans une seconde chambre tendue de blan*^ comme la première. Ur. outre laquais, vêtu de même que le premier, coiffé et frisé comme lui, attendait le docteur. Il le prit des mains de son compagnon et le conduisit dans une troisième chambre, blanche comme les autres:.
et DÛ, comme dans les autres, tout élail blanc, tapisseries, lits, fauteuils, chaises, canapés, tables et plancher; près du feu, couchée sur une chaise longue, se tenait une grande figure blanche, en bonnet de nuit blanc, en robe de chambre blanche, et le visage couvert d'un masque blanc.
La grande figure, en apercevant Isez, fil signe au laquais de se retirer.
Le laquais obéit.
— Docteur, dit la grande figure à Isez, je vous préviens que j'ai le diable au corps.
Et elle se tut.
Isez alors l'interrogea pour savoir comment le diable était entré en possession; mais, à toutes les demandes du docteur, la grande figure resta muette, et, comme si elle eût été sourde, elle s'occupa, sans faire autrement attention au docteur, à mettre et à ôter, l'une après l'autre, six paires de gants blancs qu'elle avait sur une table à côté d'elle.
La singularité des objets commençait à agir sur le système nerveux du docteur; le moins qui put lui être arrivé, c'était d'être enfermé avec un fou. La peur commença donc à s'emparer de lui, et cette peur augmenta encore, lorsque, ayant jeté les yeux autour de lui, il vit la chambre garnie, en ditîérentes places, de fusils et de pistolets qui, pour être peints de la même couleur que le reste, n'en étaient pas moins de très-réelles armes à feu.
L'impression produite par cette remarque fut si vive sur le docteur, qu'il fut obhgé de s'asseoir pour ne pas tomber.
Enfin , faisant un effort et s'adressant à la figure blanche :
— J'attends vos ordres, dit-il, et je vous prie de me les donner le plus tôt possible, attendu que mon temps est au public.
— Qu'importe votre temps, répondit la figure blanche, pourvu qu'on vous paye bien ?
Il n'y avait trop rien à répondre à cela. Aussi le docteur ne répon.iit-il rien, et attendit-il le bon plaisir de la figure blanche.
Un nouveau quart d'heure s'écoula dans un nouveau silence.
Puis le fantôme tira un cordon blanc : une sonnette vibra et les deux laquais blancs reparurent,
— Des bandes, dit la figure blanche aux laquais.
— Il s'agit donc d'une saignée ? demanda le docteur.
— Oui, vous allez me tirer cinq livres de sang. L'étonnement d'Isez redoubla.
— Qui vous a ordonné une pareille saignée ? demandat-il au fantôme.
— Moi. Allons, obéissez.
Les deux laquais étaient là, il n'y avait pas à résistef. Isez tira sa trousse et s'apprêta à satisfaire l'étrange fantaisie du malade. Cependant, comme la main lui tremblait fort, il choisit la saignée au pied plutôt que la saignée au bras, la saignée au pied étant plus facile,
On apporta tout ce qu'il fallait pour l'opération. Le fantôme blanc ôta une paire de bas de fil blanc d'une grande finesse, puis une autre, puis une autre encore, enfin jusqu'à six paires.
La dernière couvrait le plus joli pied du monde, et, en voyant ce pied, le docteur commença à croire qu'il avait affaire à une femme.
Il voulut faire une dernière observation, mais la figure blanche tendit la jambe en disant :
— Saignez I
Cette jambe était aussi fine, aussi délicate, aussi aristocratique que le pied.
Le docteur opéra la saignée; seulement, à la seconde palette, le saigné ou la saignée se trouva mal.
Isez voulut profiter de l'occasion pour lui ôter son masque, sous prétexte de lui donner de l'air, mais les laquais s'y opposèrent.
On étendit le malade à terre, et le docteur lui banda lo pied pendant l'évanouissement.
Au bout de quelques secondes, la figure blanche revint à elle, et ordonna qu'on chauffât son lit, ce qu'on fit aussitôt.
Alors, elle se coucha.
Puis les domestiques se retirèrent.
Isez alla près de la cheminée pour nettoyer sa lancette, et il était tout entier à cette opération lorsqu'il vit tout à coup dans la glace la grande figure blanche qui se levait et qui, bondissant à cloche-pied, en deux ou trois sauls fut près de 'lui.
Cette fois, le docteur crut véritablement avoir affaire au diable, et il essaya de fuir; mais le fantôme ne "Venai'. pas pour le poursuivre : il venait pour prendre, sur la table, cinq écus qu'il lui offrit, lui demandant s'il était satisfait.
Isez, qui aspirait à la retraite, répondit qu'il était parfaitement content.
— Eh bien, alors, dit la figure blanche, allez-vous-en.
Le docteur ne demandait pas mieux; il prit ses jambes à son cou, et se sauva bien vite.
Dans la chambre contiguë à la chambre à coucher, il trouva les laquais qui l'éclairèrent, et qui, en l'éclairant, se retournaient en riant.
Isez était à bout de patience, et, comme iî avait moins peur des laquais que des fantômes, il leur demanda ce que signifiait cette plaisanterie.
— Monsieur, répondirent les laquais, avez-vous à vous plaindre?
— Mais..., dit le docteur.
— Vous a-t-on bien payé ?
— Oui
— Vous a-t-on fait quelque mal ?
— Non.
— Eh bien, alors, suivez-nous, et ne dites rien, puisqu'il n'y a rien à dire.
Et les deux laquais reconduisirent le docteur jusqu'à sa chaise, afin qu'il ne fût pas dit qu'on eût manque vis-àvis de lui, même de politesse.
Isez en avait assez pour ce soir-là. Il se fit reconduire chez lui, résolu à ne raconter à personne ce qui lui était arrivé. Mais, le lendemain, on vint s'informer comment il se portait de la saignée qu'il avait faite la veille. Alors, il raconta l'aventure, qui, ainsi que nous l'avons dit, se répandit dans le monde, y éveillant force conjectures et y faisant grand bruit.
La seconde histoire avait eu une fin plus tragique, et, comme le Deus ex machina de l'antiquité, le roi avait été obligé d'intervenir au dénoûment.
Un gentilhomme voyageait dans la forêt de Villers-Cotterets, avec son valet, lorsque tout à coup, à un coude du chemin, il fut arrêté par un jeune homme qui, une paire de pistolets à la main, le menaça de lui brûler la cervelle, s'il ne lui donnait à l'instant même tout ce qu'il avait d'argent et de bijoux. Le gentilhomme donna sa bourse, où il avait cinquante louis, sa montre, qui était d'or, a'^ec une chaîne et un cachet en or comme la montre.
Il croyait en être quitte pour cela; mais le voleur lui prit encore ses deux chevaux, et, l'ayant mis à pied, le laissa libre de continuer sa route ou de retourner à la vilb,
quil avait quittée il y avait une heure et demie, à peu près.
Le gentilhomme et son valet se consultèrent, et alors le gentillioinme se souvint qu'il devait avoir, aux environs, un ami habitant un petit château. Cet ami était un brave oflicier, avec lequel il avait servi dans les dernières années du règne du roi Louis XIV.
Il s'orienta, et effectivement, au bout d'un quart de Ueue, il Irouva la maison qu'il cherchait.
La réception fut franche et cordiale. Le gentilhomme alors raconta son aventure, et, comme il s'y attendait, son ancien compagnon d'armes lui offrit argent et monture, mais, avant toute chose, à souper.
Au moment où les deux amis allaient se mettre à table, un jeune homme entra.
Le gentilhomme étouffa un cri de surprise. Le jeune homme qui venait d'entrer était son voleur.
Mais le voyageur fut bien plus surpris encore quand son ami lui présenta ce jeune homme comme son fils.
Le jeune homme ne parut pas reconnaître son hôte, le salua avec courtoisie, et soupa sans embarras aucun.
Aussitôt le souper fini, le gentilhomme demanda à se retirer dans sa chambra- Son ami l'y fit conduire, et son laquais resta près de lui, sous prétexte de le déshabiller.
Mais à peine furent-ils seuls, que le laquais dit à son maître :
— Oh! monsieur, nous sommes dans un coupe-gorge; le fils de la maison est notre voleur, et j'ai reconnu nos chevaux dans l'ccurie.
Mais il y ava't eu dans la réception du gentilhomme campagnard une cordialité qu'on n'imite pas, dans son accent une loyauté qu'il est impossible de feindre. Le voyageur av>it reconnu tout cela. Il n'hésita donc point, et, s'ache-
minant vers la chambre de son ami, qu'il trouva déjà couclié et endormi , il lui dit que l'homme (lui l'avait dévalisé quatre heures auparavant n'était autre que son fils, qu'il avait hésité longtemps à lui dire une chose si terrible, mais qu'enfin il avait cru, dans son âme et dans sa conscience qu'il était de son devoir de lui apprendre un secret qu5, un jour ou l'autre, lui serait brutalement révélé par la justice.
Comme on le comprend, le désespoir du père fut si grand, qu'il s'évanouit sur le coup; mais bientôt, revenant à la fois à la vie et à la colère, il sauta à bas de son lit et monta à son tour à la chambre de son fils, qu'il trouva dormant ou feignant de dormir.
Sur la table du jeune homme étaient la bourse, la montre et le cachet de son ami.
Et, à côté dô la bourse, de la montre et du cachet, les pistolets compllues du crime.
En voyant son [lère mettre la main sur les différents objets que nous venons de désigner, le fils comprit qu'il savait tout, et voulut fuir; mais, au moment où il sautait à bas du lit, le père saisit un pistolet, et, comme le jeune homme passait devant lui pour gagner la porte, il lâcha le coup.
Le fite, frappé à mort, tomba, jeta un cri, et expira.
Le lendemain, le gentilhomme campagnard partit pour Versailles, et vint lui-même tout confesser au roi.
TiC roi n'hésita pas un instant, et fit grâce.
Mais l'événement dont la capitale s'occupa bientôt pour ne s'occuper que de lut, ce fut la mort du diacre Paris, et des miracles qui s'opérèrent sur sa tombe.
François Paris était un pauvre diacre, fils d'un conseiller au parlement de Paris, où il était né le 30 juin 1690- Comme saint Augustin, il avait assez mal commencé. Con-
fié par sa mère, pieuse femme, aux mains des chnnoinrs réguliers de la congrégation de Sainte-Geneviève, il commença par désapprendre à lire; puis, à l'instigation de ses camarades, il résolut un beau soir de mettre le feu au collège, à l'aide d'un amas de matières combustibles qu'il avait fait à cette intention. Quoique ce crime n'eût point reçu son exécution, le diacre Paris se le reprocha toute sa vie; et ce lut peut-être une des causes de l'austérité dans laquelle sa vie s'écoula. Enfin, rappelé dans la maison paternelle, confié à un instituteur qui lui était sympathique, il prit goût au travail, et répara le temps perdu. Ses humanités et sa philosophie terminées, il rentra chez les bénédictins de Saint-Germain des Prés, dont il aimait à suivre les exercices solitaires et pieux. De là, il entra au séminaire de Saint-Magloire, où il se livra à l'élude de l'hébreu et du grec, voulant lire les livres saints dans les originaux. Dans ses moments ^rdus, il se livrait à l'enseignement du catéchisme, achetant de ses propres deniers les livres nécessaires à l'éducation chrétienne de? enfants. Aussi son père, qui mourut en 1714, le tenant pour fou, ne lui laissa-t-il que le quart de son bien. Mais cet échec n'était pas le seul que dût éprouver le pauvre apôtre. Law le força de recevoir, en papier, un remboursement considérable, sur lequel il perdit plus de moitié. Tous ces malheurs financiers n'empêchaient pas Paris de s'occuper de théologie. On était au fort de la dispute sur la bulle Unigenitus. Paris, avec la fougue qui caractérisait ses convictions religieuses, non-seulement appela, mais réappela de la bulle. Ce fut alors qu'on le proposa pour la cure de Saint-Côme; mais il fallait transiger avec sa conscience, et signer le formulaire exigé. Il refusa donc, se contentant de la dignité de diacre, qui lui avait été conférée deux ans auparavant. Alorft '1 résolut de se vouer à la retraite et
d( lablir un nouveau Porl-Royal, si la chose lui était possible. En conséquence, il se mit à la rechcrclie d'une solitude, chose assez difficile à trouver aux environs de Paris. Il visita le Mont-Valérien, la Trappe, un ermitage près de Meiiui, et finit par so n.'tirer dans une petite maison qiie l'on montre encore aujourd'hui au commencement du faubourg Saint-Marceau Ce fut là qu'il établit son Port- Royal, réunissant à lui plusieurs ecclésiastiques encore plus pauvres que lui, qu'il nourrissait du reste de son patrimoine, tandis que lui ne vivait que de son travail, Sa santé avait toujours été faible, et ce travail incessant, accompagné de jeûnes et de macérations, acheva de la ruiner. Sa conviction était qu'il souffrait pour le corps de Noire-Seigneur Jésus-Christ qu'il regardait comme outragé par la bulle Unigenitus. Par excès d'humilité, et se trouvant indigne de recevoir le corps sacré de Notre-Seigneur, il resta une fois deux ans sans communier. Enfin, épuisé d'austérités, il était tombé malade, avait reçu le viatique des mains du curé de Saint-Médard et était mort le 1" mai 1727, âgé de trente- >ept ans.
Or, la réputation de sainteté du diacre Paris était grande. Depuis longtemps, il ne s'était pas fait de miracles, et l'on pensa qu'après les jours de dissolution a travers lesquels on venait de passer, quelques miracles ne seraient point mal venus.
Quatre jours après l'inhumation du diacre Paris, les miracles commençaient sur sa tomba
Ce fut d'abord un nommé Leroy qui arriva infirme dans le cimetière de Saint-Médard, où était enterré le bienheureux Paria, et qui en sortit ingambe, laissant ses béquilles sur le tombeau du saint. Ce tombeau, formé d'une grande pierre élevée à un pied de terre, était le théâtre ordinaire des pieuses évolutions de ses adorateurs. Du matin au soir.
ladite pierre se trouvait assiégée par une foule sans cesse renaissante, qui venait de vinj^t lieues à la ronde, la voir, la toucher, la baiser. Les malades se couchaient dessus, et ils se senîaient pris aussitôt d'une agitation nerveuse qui dégénérait souvent en convulsions. De là, le nom de con- ')u!<ioun ires donné par le peuple aux sectaires du diacre Paris. Les uns se tordaient, se roulaient en tous sens, comme des épileptiques; les autres s'agitaient, se remuaient, sautaient et cabriolaient comme ceux qu'on disait autrefois atteints du mal ou de la danse de Saint-Gui. Les femmes avaient fourni naturellement les premiers acteurs à cette comédie étrange, qui se joua sans interruption pendant cinq ans et demi dans l'enceinte du petit cimetière de Saint-Médard. Il y avait au début six ou huit filles hystériques, qu'un prêtre de Troyes, nommé Vaillant, excitait par ses prédications mystiques. Quatre mois ne s'étaient pas écoulés, que l'œuvre des convulsions comptait six cents personnes, tant hommes que femmes.
Un miracle fait, dix autres, vingt autres, se produisirent sur la même scène, aux yeux d'un public préparé à tout croire et à ne rien soumettre au jugement de la raison. Chaque miracle soulevait un cri de surprise et d'enthousiasme, qui jetait la foi dans tous les cœurs. Les boiteux marchent, les aveugles voient, les sourds entendent, les moribonds revivent, et il y a là vingt témoins, avocats et médecins, qui dressent procès-verbal de chaque séance miraculeuse. Parmi ces témoins bénévoles ou convaincus, se trouve un conseiller au parlement de Pans, Louis Baple Carré de Montgeron, dont la vie entière va désormais être cons^'crée à la glorification des miracles du bienheureux diacre. Parmi les coryphées actifs de la secte ;onvulsionnaire, se trouve un illustre tacticien, un homme de guerra
éprouvé, le chevalier de Folard, le savant commentateur de Polybe.
Ce devait être une singulière représentation que celle des mouvements surnaturels causés par la grâce du saint; aussi, la curiosité parisienne fut-elle piquée au plus haut degré, et on alla en promenade au cimetière de Saint-Médard, qui était trop étroit pour contenir les acteurs et les spectateurs. La foi d'ailleurs faisait des progrès étonnants: on vendait une multitude de croix, de médailles, de scapulaires, qui avaient été bénits sur la tombe du saint; on vendait de la terre recueillie précieusement autour de cettvî tombe; on vendait aussi des milliers de gravures et de livrets jansénistes, qui répandaient jusque dans les provinces éloignées le culte du diacre Paris, en même temps que les doctrines du jansénisme.
Bientôt la société des convulsionnaires s'organisa, et prit des proportions inquiétantes pour la religion et pour l'État. Le prêtre Vaillant, dont les disciples s'intitulaient enx-mèmes vaillantisles , prétendit qu'il était le prophète Élie en personne, redescendu exprès du ciel, où il avait été ravi de son vivant ; son lieutenant, Jean-Augustin Housset se donna naturellement alors pour le prophète Elisée, et eut à son tour des disciples qu'on nomma les éliséens ou les augiistiniens. Un troisième chef de secte, Alexandre naj-naud, se fit aussi prophète, et déclara tout haut qu'il était Enoch. Les trois prophètes furent successivement enfermés à la Bastille, où le premier resta prisonnier vingtdeux ans, avant d'aller mourir, toujours captif, au donjon de Vincennes. Mais leurs leçons avaient porté leur fruit, et leurs prosélytes renchérirent d'extravagances les uns sur les autres. Les augusliniens surtout dépassèrent toutes les bornes de la folie religieuse : ils faisaient des processions nocturnes, la corde au cou, la torche au poii'g
Ils s'apprêtaient, par la débauche la plus excentrique, à subir le martyre ici-bas, et à jouir du paradis dans lo ciel. Les conv'ilsionnaires se qualifiaient de frères et de sœurs; ils communiquaient entre eux à la suite d'une sorte dinitiation qui avait ses signes, sa langue et ses usages secrets La caisse sociale, remplie par des mains inconnues, étai* ouverte à tous les fidèles. Ceux-ci se partageaient les rôle? dans le cérémonial des convulsions : les discernants étaien' les prophètes, les voyants ; ils avaient mission d'annoncei les décrets de la Providence en style d'Apocalypse ; le" figuristes représentaient, en pantomime, les scènes de la Passion de Jésus-Christ et du martyre des saints; les se conrisles administraient aux convulsionnaires propremen' dits les grands et les petits secours: les grands secours ou secours meurtriers consistaient à frapper rudement le patient, aie fouler aux pieds, à le martyriser de toute manière ; les petits, à le recevoir dans sa chute, à le proté ger contre les chocs trop rudes, à surveiller la modestii» de ses vêtements. Quant aux convulsionnaires, c'étaien* les fauteurs et les fauteuses, les aboyeurs et les miaulantes, les extatiques et les illuminés. L'hystérie, le magnétisme, le mal caduc, l'imitation, la fourberie, telles étaient les causes et l'origine des convulsions.
Elles se propagèrent comme une épidémie; elles durèrent pendant quatre ans, tolérées en quelque sorte par la police, qui leur permettait de se montrer au grand jour dans le cimetière de Saint-Médard; elles ne cessèrent pas, mais elles changèrent de caractère, quand l'archevêque Vintimille eut interdit le culte du diacre Paris, quand le cimetière fut fermé par ordonnance du 7 janvier 1731, quand les convulsionnaires de profession lurent emprisonnés. Alors, ce qu'on nommait le culte du bienheureux Paris se réfugia dans les caves, dans les greniers du quartier Saint
Médard; alors, les épreuves des adeptes devinrent terribles, atroces, sanguinaires, hideuses. On contrefit de point en point les derniers épisodes de la Passion : des patients se présentèrent à l'envi pour exécuter ces tours de force et pour expérimenter les souffrances du Christ; on les c'ouait sur des croix, ou leur enfonçait des fers de lance dans les flancs, on les couronnait d'épines, on les flagellait jusqu'au sang. Ce n'était pour eux que jouissance et volupté qui se manilèstaient par des spasmes, des soupirs et des pâmoisons. Les femmes surtout se livraient avec délices à ces tortures. Tantôt on leur distribuait cent coups de bûche sur le crâne, sur le ventre ou sur les reins, et elles demandaient un surcroît de bastonnade en criant: Du nanant tantôt elles se faisaient suspendre la tête en bas; tantôt on leur tordait les mamelles avec des pinces, on les écrasait entre deux planches. Toutes ces horreurs avaient lieu fc,"n présence d'un cénacle en méditation et en prières.
Le sieur Carré de Montgeron , qui avait été fort édifié par les convulsions et par les miracles qu'on y rapportait, composa un gros volume in-quarto, orné de gravures, sous 03 titre : la Vérité des miracles opérés par l'intercession du bienheureux Paris. Il racontait dans ce livre les faits les moii« malhonnêtes dont il avait été le complice et le témoin; il joignait à son récit les certificats des docteurs et autres pièces justificatives. Tout fier d'avoir révélé au monde tant de belles choses, il fit hommage du volume au roi, au duc d'Orléans, au premier président, à bien d'autres. La nuit suivante, on l'arrêta, on le mit à la Bastille; on l'exila ensuite à Avignon et ailleurs. Il n'en continua pas moins à recueillir, à enregistrer les faits et gestes des convulsionnaires. Il publia un second volume en 1741, puis un troisième en 1748. La mort ne lui laissa pas le temps de faire paraître le quatrième; mais, tant qu'il vécut.
LOUIS XV ET SA COUR Cd
il ne cessa, dans son zèle fanatique, d'encourager des tnianlnntes et des fauteus/'s, qu'il fustigeait et qu'il bûrhait de ses propres mains. Le rèprie des convulsions n'a faH qu'ajouter le mot bûcher (frapper à coups de bûche) au langage populaire. Carré de Montgeron ne devait-il pas ressusciter plus tard sous les traits du marquis de Sade? Cependant le cimetière de Saint-Médard était fermé, et la tombe du diacre ne faisait plus de miracles pour justifier la fameuse inscription affichée sur la porte, le jour de sa fermeture :
De par le roi, défrnse à Dieu De faire miracle en ce lieu.
Les assemblées mystérieuses dos convulsionnaires persistaient malgré les ordonnances du roi et du parlement, malgré les recherches persévérantes de la police dirigée par Hérault, inflexible et formidable agent des jésuites. La persécution entretenait ce feu couvert au Ilfu de l'éteindre. On avait beau faire dos perquisitions dans les maisons , répandre partout des espions et des surveillants, payer la dénonciation , inquiéter les familles, maltraiter, emprisonner les suspects, on apprenait tous les jours qu'une dévote avait été crucifiée avec beaucoup de satisfaction, que les grands et les petits secours avaient fait merveille sur un cœur endurci, que le diacre Paris avait guéri un incurable, redressé un paralytique, rendu l'ouïe à un sourd, la vue à un aveugle. Grande était l'édification des jansénistes, grande aussi l'indignation des jésuites.
Jansénistes et convulsionnaires avaient un journal offl* ciel intHu\è Nouvelles ecclésiastiques, qui paraissait toutes les semaines. Il servait d'auxiliaire et ae trompette aux appelants de la bulle Unigsnitus; il donnait asile aux plaintes et aux espérances des persécutés. Dieu sait tout ce que l'on tenta pour supprimer, pour arrêter, pour paralyser ce
journal anonyme, que rédigeaient les chefs du jansénisme et du convulsionnarisme. Bien souvent on saisit les presses, les caractères, l'édition entière du numéro; mais aussitôt, le jour même, ce numéro était réimprimé ailleurs, dans une sacristie, au fond d'un couvent, dans un bateau surla rivière, dans un galetas du Palais, ou du Louvre, ou du Temple, et jusque dans la maison du commissaire de police qui l'avait saisi. Puis le journal était envoyé, comme à l'ordinaire, à ses souscripteurs, à ses affiliés. Le lieutenant de police redoublait de vigilance et de sévérité; on guettait le nouveau gîte où s'était réfugié le Protée insaisissable; on savait bientôt de source certaine que la feuille s'imprimait dans telle rue, dans telle maison. La maison, la rue, étaient cernées, les espions et les sergents déguisés gardaient toutes les issues, le commissaire pénétrait dans la maison, la fouillait de la cave au grenier, et n'y trouvait rien qui ressemblât aux Nouvelles ecclésiastiques. Il se retirait confus et désappointé; mais, au moment où il passait sur le seuil, on lui jetait sur la tête un paquet de feuilles encore humides de la presse , et il ne pouvait découvrir d'où lui venait cette pluie de gazettes jansénistes que le diable semblait avoir fait envoler de l'enfer.
Pendant ce temps-là, le roi, comme le diacre Paris, avait de son côté fait des miracles : la reine était grosse, et la France dans l'anxiété attendait sa délivrance.
Cette fois, les vœux de la France furent trompés ; la reine accoucha de deux princesses.
Une pareille fécondité donnait de l'espoir pour l'avenir; néanmoins, Louis XV résolut de mettre Dieu dans ses intérêts. Le 8 décembre 1728, tous deux communièrent publiquement à cette intention, et, neuf mois après, la reine mit au monde le premier dauphin.
Alors, ce fut un délire non-seulement pour toute la
France, mais encore pour toute l'Europe, dont cet accouchement assurait la paix. On rendit à Dieu, qui avait d'une façon si incontestable montré son intervention dans les choses humaines, on rendit à Dieu des action.* do grâces publi(|ues.Le roi assista au Te Deumqm fut chante à Notre-Dame, et soupa ensuite à l'hôtel de ville avec les princes de son sang et les principaux de la cour. On frappa une médaille sur laquelle étaient représentés le roi et la reine, et au revers la Terre assise sur un globe, tenant le dauphin entre ses bras avec cette légende : Vota orbis (les vœux de l'univers).
Vers le commencement de la première grossesse de la reine, Catherine, impératrice de Russie, mourait à Saint- Pétersbourg, et Newton était enterré à Westminster.
Retour du duc de Richelieu. — Mort de madame de Nesle, du maréchal d'Uiellcs, du duc de Villeroy et d'Adrienne Lecouvreur. — Détails sur cette dernière mort. — Révolte de la Corse. — Naissance du duc d'Anjou. — Les Nouvelles ecclésiastiques. — Arrestation et exposition de trois rédacteurs. — Victor-Amédée abdique en faveur de son flls. — Histoire de madame de Verrue. — Victor-Amédée conspire pour remonter sur le trône. — Il est arrêté et conduit au château de Rivoli. — Le roi de Prusse fait arrêter son fils. — M. le duc d'Orléans se retire des affaires. — Le roi se fait jardinier.
Le commencement de l'année 1729 fut signalé par un grand événement dont Paris avait bien besoin pour sortir de la torpeur où il se trouvait.
M. le duc de Richelieu revint de son ambassade do Vienne.
Dôjà depuis trois mois, en recompense des grands services que le duc avait rendus au roi près de l'empereur, le roi l'avait autorisé à porter le cordon du Saint-Esprit.
Le 1*^ de janvier, il fut reçu au chapitre, et le roi lui donna la plaque.
Excepté cola, les seuls événements importants continuent à être des morts et des naissances.
Madame la marquise de Nesle meurt, et sa fille, madame la comtesse de Mailly, à laquelle nous allons bientôt voir jouer un rôle important, est nommée dame du palais à sa place.
Le maréchal d'Uxelles meurt, le maréchal de Villeroy meurt, mademoiselle Adrienne Lecouvreur meurt.
Les trois premières morts ne firent pas grande impression : madame de Nesle était malade depuis longtemps, M. d'Uxelles avait soixante-dix-neuf ans, et M. de Villeroy soixante-seize ou soixante-dix-sept.
Mais mademoiselle Lecouvreur était dans tout l'éclat de sa jeunesse, de sa beauté et de son talent; puis (i?s circonstances étranges environnaient cette catastrophe.
Voici ce qu'on raconta à cette époque.
Mais, d'abord, quelques mots sur sa vie avant d'en arriver à pa mort.
Adrienne Lecouvreur était fille d'un pauvre chapelier de Fismes en Champagne, qui était venu s'établir à Paris. Il avait choisi le lieu de son établissement dans le voisinage du Théâtre-Français, et ce voisinage avait mis dans la tète de la petite Adrienne des idées de comédie qu'elle réalisa, en débutant, le 14 mars 1717, dans le rôle de Monime, puis dans ceux d'Electre et de Bérénice. Un mois après ses débuts, elle était reçue comédienne ordinaire du roi pour les rôles tragiques et comiques.
Sa carrière dramatique avait été de treize ans, et les
Ij'cizo ans, elle les avait vus s'écouler au milieu de succès croissants et incessamuient encouragée par la faveur du public.
Elle appartenait à cette rare école d'artistes dramatiques qui parle la tragédie, et qui, tout en rompant la mesure du vers, sait conserver à la période son harmonie poétique.
Sans être d'une taille élevée, elle savait si bien se grandir, qu'elle semblait toujours dépasser les autres femmos de toute la tête; aussi disail-on d'elle que c'était une reine égarée parmi des comédiennes.
Son répertoire le plus familier, celui qu'elle jouait avec une supériorité marquée, c'étaient les rôles de Jocaste, de Pauline, d'Athalie, de Zénobie, de Roxane, d'Hermione, d'Ériphile, d'Emilie, de Marianne, de Cornélie et de Phèdre.
Une des aventures d'Adrienne avait fait grand bruit dans le monde. Lorsque, le 28 juin 1726, le comte de Saxe son amant, d'une voix unanime avait été élu duc de Courlande, elle avait mis, pour l'aider à conquérir son duché que lui disputaient la Pologne et la Russie, sa vaisselle en gage pour une somme de 40,000 livres.
Et le comte de Saxe, qui réunissait en ce moment toutes ses ressources personnelles et toutes celles de ses amis, non-seulement avait accepté, mais encore avait raconté, dans les meilleures maisons, ce dévouement de sa maîtresse.
Malheureusement pour Adrienne, l'entreprise n'avait pas réussi.
Forcé de quitter la Courlande en 1727, le comte de Saxe était revenu à Paris, et, duc manqué, il avait repris ses relations avec une princesse dont la royauté, quoique plus éphémère, était plus durable que la sienne.
Jusqu'ici voilà les faits; maintenant, voici les conjectures.
B6 iouis XV ET SA corn
Un ou deux mois avant la mort d'Adrienne Lecouvreur, Louisc-IIenrictte-Françoise de Lorraine, quatrième femme d'Emmanuel-Thcodore de la Tour d'Auvergne, duc de Bouillon, s'était éprise du comte de Saxe.
La duchesse de Bouillon, alors âgée de vingt-trois ans, était une femme violente, emportée, capricieuse, et surtout excessivement galante. La chronique scandaleuse prétendait que ses goûts n'avaient point de limites, et s'étendaient des princes aux comédiens.
La duchesse, comme nous l'avons dit, s'était donc prise d'amour pour le comte de Saxe; mais celui-ci, on ne sait pourquoi, fit l'Hippolyte, et ne voulut point répondre à cette fantaisie; non qu'il se piquât do fidélité envers Adrienne, mais sans doute par un caprice pareil à celui qui attirait à lui madame de Bouillon.
Une femme méprisée cherche toujours, au mépris dont elle est l'objet, la raison la moins humiUante possible; celle qu'adopta la duchesse de Bouillon fut que les engagements que le comte de Saxe avait pris avec Adrienne ne lui laissaient pas la liberté d'avoir une autre maîtresse.
Elle vit donc dans Adrienne l'obstacle qui empêchait le comte de Saxe de venir à elle, et elle résolut de se venger en se défaisant de sa rivale.
Nous ne sommes pas de ceux qui croient à la culpabilité des princes, par la seule raison qu'étant princes, ils doivent être coupables. Non, nous sommes de ceux qui enregistrent tous les bruits retentissants, et, par conséquent, nous répétons ce qui fut dit à cettb époque, non pas à la façon d'un accusateur public, mais à celle d'un simple narrateur.
Tm Bastille dévoilée signale, au nombre des personnes incarcérées en 1730, le sieur abbé Bouvet, pour l'affaire de la duchesse de Bouillon el de la Lecouvreur, comédienne.
Voici l'alTaire pour laquelle était incarcéré l'abbé Bou-
vet. Nous prenons les détails qu'on va lire dans une lettre de mademoiselle Aïssc à madame de Calandrine. Cette lettre est datée : mars 1730- Les nouvelles qu'elle contient avaient donc toute la fraîcheur de la nouveauté, puisque mademoiselle Lecouvreur est morte le 20 de ce mois.
Décidée à supprimer l'obstacle qui la gênait, la duchesse de Bouillon fit faire des pastilles empoisonnées; puis, comme il fallait trouver un moyen de faire remettre les pastilles à mademoiselle Lecouvreur, elle choisit un jeune abbé, qui avait la réputation de peindre agréablement, pour être l'instrument de sa vengeance.
L'abbé était pauvre, et, un jour qu'il se promenait aux Tuileries sans savoir comment il dînerait, il fut abordé par deux hommes qui, après une assez longue conversation, lui proposèrent un moyen de le tirer de la misère : ce moyen était de s'insinuer, à la faveur de son talent de peintre, chez la Lecouvreur, et de lui faire manger des pastilles qu'on lui donnerait. Le pauvre abbé refusa, se défendit contre les instances devenues plus pressantes, objecta la grandeur du crime; mais les deux hommca lui répondirent que, puisqu'il avait reçu la confidence, il n'y avait plus moyen de reculer, et que, s'il n'exécutait point ce que l'on attendait de lui, il était un homme condamné.
L'abbé, effrayé, promit tout.
Alors, on le conduisit chez madame de Bouillon, qui lui répéta promesses et menaces, et lui remit les pastilles; l'abbé s'engagea, de là à huit jours, à avoir mis son projet à exécution.
Bans l'intervalle, mademoiselle Lecouvreur reçoit une lettre nnonyme; cette lettre la supplie de venir seule, ou avec une personne dont elle soit sûre comme d'elle-même, au jardin du Luxembourg. Au cinquième arbre d'une allée qu'on lui désigne, elle trouvera un homme qui a des choses
de la dernière consétiuence à lui communiquer. Comme la lettre arrivait, ou plutôt était reçue, — car mademoiselle Lecouvreur, sortie depuis le matin, rentrait chez elle avec un ami et mademoiselle Lamolhe, sa camarade; — comme la lettre, disons-nous, arrivait à l'heure même du rendezvous, elle monta en voiture avec les deux personnes qui l'accompagnaient, et ordonna au cocher de toucher au Luxembourg.
Une fois au Luxembourg, elle trouva l'allée indiquée, et, au pied du cinquième arbre, l'abbé Bouvet, qui, s'avançant vers elle, lui raconta la fatale mission qu'il avait reçue, déclarant qu'il était incapable d'un pareil crime, mais ajoutant que, ne le commettant pas lui-même, il était certain d'être assassiné.
Adrienne remercia le jeune homme, et lui dit que son avis était, puisqu'il avait choisi le côté honorable de la chose, de pousser l'affaire jusqu'au bout en venant dénoncer à l'instant même le crime au lieutenant de police. L'abbé répondit qu'il avait d'abord eu cette intention; seulement, il avait été arrêté par la puissance des ennemis qu'il se faisait; mais, puisqu'elle-même lui donnait un conseil en harmonie avec ses premières inspirations, il était prêt à revenir à elle et à suivre le conseil.
Adrienne profite de cette bonne disposition, donne une place dans sa voiture à l'abbé, et le conduit chez M. IIi'rault, alors heutenant de police.
Le motif de la visite lui est exposé.
M. Hérault demande à l'abbé s'il a les pastilles qu'on lui a remises; pour toute réponse, l'abbé les tire de sa poche et les remet au lieutenant de police.
On appelle un chien, on lui donne une de ces pabvi'ies, ôt le chien crève au bout d'un quart d'heure.
— Laauelle des deux Bouillon vous a fait remettre
lOUIS XV ET SA COUR (i9
ces pastilles? demanda alors le lieutenant de police.
— C'est la duchesse, répondit l'abbé (1).
— Cela ne m'étonne pas... Quand la proposition voi,; a-t-elle été faite? continua M. Hérault.
— Avant-hier,
— Où cela ?
— Aux Tuileries.
— Par qui ?
— Par deux hommes que je ne connais pas.
— El ils vous ont dit qu'ils parlaient au nom de madame de Bouillon ?
— Ils ont fait mieux que cela, ils m'ont conduit chez elle.
— Et la 4uchesse vous a confirmé ce que ces deux hommes vous avaient dit ?
— De point en point.
— Oseriez vous sou''^nir cette affaire?
— Faites-moi mettre en prison, et confrontez-moi avec naadame de Bouillon.
Le lieutenant de police réfléchit un instant.
— Non, dit-il, il sera toujours temps d'en venir là. Puis, lui ayant demandé son adresse, il le renvoya chez
iui en disant à mademoiselle Lecouvreur celte phrase sacramentelle de tous les lieutenants de pohce, passés, présents et à venir :
— Soyez tranquille, je veille sur vous.
A peine mademoiselle Lecouvreur et l'abbé Bouvet furent-ils partis, que le lieutenant de police fit instruire !e cardinal de Bouillon de cette aventure. Le cardinal accourut furieux, insista d'abord pour la publicité; mais les
(I) La seconde était Marie-Charlotte Sobiesky, mar'ée eu 1721 Charles-Godefroy de la Tour d'Auvergne, prince de Bouillon,
amis et les parents de la maison de Bouillon furent d'avis de ne point mettre au jour cette scandaleuse affaire. Mais, au bout de quelque temps, on ne sait par où ni comment, l'affaire devint publique et fit un bruit horrible. '•■ Le beau-frère de madame de Bouillon en parla à son frère, et il dit qu'il fallait absolument que sa femme se lavât d'un pareil soupçon, qu'il devait demander une lettre de cachet pour faire enfermer l'abbé. La lettre de cachet fut facile à obtenir. On arrêta le malheureux et on le conduisit à la Bastille. Là, on le questionna; mais il ne fit que répéter ce qu'il avait déjà dit. On le menaça ; mais il persista dans sa déclaration. On lui fit de magnifiques promesses ; mais il ne voulut pas se laisser corrompre.
On le garda donc en prison sans que l'affaire fit un pas de plus en avant ou en arrière.
Alors, Adrienne écrivit au père, qui demeurait en province et qui ignorait le malheur arrivé à son fils. Le pauvre homme accourut à Paris, sollicita l'instruction de l'affaire, et demanda comme une grâce qu'on fit le procès de son fils. Voyant que toutes ses réclamations étaient inutiles, il alla droit au cardinal, qui demanda à madame de Bouillon si elle voulait qu'on instruisit cette affaire, attendu que sa conscience lui défendait de laisser un innocent en prison. Madame de Bouillon préféra l'élargissement au procès; l'abbé sortit de la Bastille.
Pendant deux mois encore, le père resta à Paris et veilla sur son fils; mais, au bout de deux mois, lui étant parti, et l'abbé ayant eu l'imprudence de rester à son logement, celui-ci disparut tout d'un coup, et l'on n'en entendit plus parler.
En apprenant cette disparition, Adrienne comprit que la vengeance de la duchesse de Bouillon n'avait fait que s'endormir et qu'elle s'éveillait.
(Quinze jours s'écoulèrent cependant sans qu'Adrlenno entendit parler de rien. Enfin, un soir, après la grande pièce (Adrienne avait joué Phèdre) madame de Bouillon la lit inviter à venir la trouver dans sa loge. Surprise d'une pareille invitation, l'actrice répondit qu'elle était dans un déshabillé qui ne lui permettait pas de paraître devant elle. Mais la duchesse ne se tint point pour battue; elle lui fit dire que, quelle que fût sa toilette, elle lui pardonnait d'avance.
— Madame la duchesse est trop indulgente, dit Adrienne, et si, elle me pardonnait de paraître ainsi dans la salle, le public ne me le pardonnerait pas. Cependant, dites-lui que, pour obéir autant qu'il est en moi, à la sortie je me trouverai sur son passage.
Force fut à la duchesse de Bouillon de se contenter de cette réponse, et, à la sortie, elle trouva en effet mademoiselle Lecouvreur qui l'attendait. La duchesse lui fit toute sorte de compliments sur son jeu et de louanges sur sa grâce et sur sa beauté; sans doute voulait-elle par cette marque publique de sympathie, comme il n'était point rare que les grands seigneurs en donnassent aux artistes, faire tomber les bruits qui avaient couru.
Le surlendemain, Adrienne se trouva mal au milieu de la pièce qu'elle jouait, et ne put l'achever. On fut obligé de ffiire une annonce, et le public, qui n'avait pas été parfaitement rassuré par la gracieuseté que la duchesse de Bouillon avait faite à l'artiste, demanda avec la plus grande anxiété de ses nouvelles à la fin du spectacle. Celles qui lui furent données étaient lâcheuses : on avait été obligé de porter Adrienne jusqu'à sa voiture, tant elle était faible.
A partir de cette soirée, mademoiselle Lecouvreur dépéril visiblement, et cependant elle essaya de lutter contre le mal, et, le 15 mars, elle reparut dans Jocaste.
Alors, le public put juger du changement qui s'était fait I. 4
0i LOUIS XV BT SA CO^IA
en elle; à peine pouvait-elle parler et se soutenir; on crut qu'elle n'achèverait pas la tragédie.
Après Œdipe venait le Florentin. On regardait comme impossible iiu'Adrienne rempli ^ son rôle dans cette comédie, quand, au grand étonnemenl de tous, elle reparut. Là, on la vit lutter et vaincre le mal, elle fut charmante.
C'étaient ses adieux au public.
Quatre jours après, elle mourut dans des convulsions horribles. On l'ouvrit, elle avait les entrailles gangrenées.
Le bruit se répandit qu'elle avait été empoisonnée dans un lavement.
Mais ce n'est pas le tout : la persécution du clergé devait ajouter à cette mort une illustration dont elle n'avait pas besoin après les bruits d'empoisonnement qui avaient couru.
La sépulture ecclésiastique fut refusée à l'artiste, et des portefaix, à une heure du matin, l'enterrèrent clandostinem"nt près des bords de la Seine, au coin de la rue de Bourgogne.
Il existe un très-beau portrait d'elle, en Cornélie; le portrait est de Coypel, et gravé par Drevet flls.
M. le duc de Bouillon, mari de la duchesse qu'on accusait hautement d'avoir empoisonné mademoiselle Lecouvreur, ne survécut à l'artiste que de deux mois
Ce fut vers le même temps que les Corses tentèrent leur première révolte contre les Génois, révolte qui devait aboutir à la réunion de la Corse à la France, deux ans avant la naissance de Napoléon.
Nous avons dit la joie universelle qui avait accueilli la nouvelle de la naissance de M. le dauphin; la joie ne fut pas moins grande quand on annonça la naissance d'uA se- «.ond prince, qui fut appelé M. le duc d'Anjou. Dès lors, à moins d'une de ces fatalités oareilles à celle qui avait pour-
iiiivi la postérité de Louis XIV, la branche aînée ne risquait plus de manquer.
Cependant la guerre rentre les jansénistes et les molinistcs continuait; l'affaire de la bulle Unigehi'mt, dent les convulsionnaires de Saint-Médard n'étaient qu'un épisode, occupait les esprits à défaut d'événements plus impoilants. Les appelants faisaient rage contre cette bulle et publiaient, comme nous avons dit, contre les acceptants un recueil hebdomadaire, plein d'esprit, de finesse et d'amertume, intitulé Nouvrlles ecclésiastiques.
Nous avons raconté ce qui arrivait à propos de ce recueil, et comme les agents de police étaient journellement mystifiés par les auteurs et les imprimeurs. On se lassa d'avoir affaire aux agents, et la mystification monta jusqu'au lieutenant de police en personne.
Un jour, un inconnu proposa par lettres à M. Hérault un pari assez singulier : c'était de faire entrer à une heure dite, et par une barrière indiquée, malgré la surveillance des commis , cette surveillance lut-elle doublée , cinquante exemplaires des brochures prohibées. M. Hérault répondit par lettre qu'il acceptait le pari.
Aussitôt, ordre fut donné de déshabiller jusqu'à la peau tous ceux qui entreraient par la barrière indiquée à l'heure dite, qui était trois heures de l'après-midi.
Au troisième coup de l'horloge, un homme se présente, est arrêté et conduit à la douane.
Fouillé des pieds à la tête, il est reconnu que l'homme ne peut cacher sur lui un quart de feuille de papier brouillard; en conséquence, on le lâche pour en fouiller un autre.
Mais l'homme fouillé prétexte un rendez-vous donné à heure fixe, prétend que, s'il ne prouve point qu'il a été retardé par force majeure, il perdra une somme considéra-
ble, et insiste tant, que le chef du bureau de la douane lui donne un cerlificat constatant qu'il s'est prcsenlé à la barrière, à trois heures juste, mais a clé retenu jusqu'à Quatre, par les perquisitions dont il a été l'objet.
Muni de ce certificat, il continue son chemin, suivi d'un chien barbet, auquel personne n'avait fait attention, et se rend à la préfecture de police.
Arrivé là, il attache son certificat au bout d'un lacet qui pend entre les jambes de son caniche, et prie un garçon de bureau d'introduire l'animal dans le cabinet de M. le lieutenant.
L'animal est introduit. Le magistrat lit le certificat qui ballotte entre ses jambes, s'enquiert, et, regardant sous le ventre du chien, d'où vient le lacet auquel le certificat était attaché, s'aperçoit que la peau du barbet est une peau postiche qui couvre un animal d'un tiers moins gros qu'il ne parait être, et, entre la peau appliquée et la peau réelle, il trouve les cinquante brochures.
M. Hérault avoua franchement qu'il avait perdu, et envoya le montant du pari à l'adresse indiquée.
Enfin, pour n'en avoir point le démenti, il arrêta trois pauvres diables qu'il prétendit être imprimeurs, auteurs et éditeurs des Nouvelles ecclésiastiques, les fit mettre au carcan et les exila.
Les nouvelles à la main n'en parurent pas moins à leur jour et à leurs heures annoncés.
Le même jour où l'on mettait- au pilori les trois jansénistes, éditeurs des Nouvelles ecclésiasliques, on arrêtait M. de Montgeron, qui avait présenté au roi un premier volume traitant des miracles du diacre Paris, et on le jetait à la Bastille.
A partir de ce moment, M. de Montgeron fut regardé comme un martyr. On vendit une image qui le représen-
tait agenouillé devant la sainte figure du diacre, au mO" ment où les exempts des gardes qui venaient pour l'arrêter entraient chez lui.
Au reste, cette étrange secte des convulsionnaires, dont tous les historiens enregistrent l'extinction vers l'an 17S6, existe encore de nos jours. L'auteur de ce livre a connu une famille de convulsionnaires où les crises se sont perpétuées, et il eût vu administrer ce que l'on nommait les grands secours, c'est-à-dire les coups do bâton et les coups de bûche, à une pauvre vieille femme de soixante et dix ans qui avait régulièrement des convulsions tous les trois mois, si, aux premiers coups portés, il ne s'était sauvé, effrayé tout à la fois de la violence avec laquelle les tourmenteurs frappaient et de la volupté avec laquelle la patiente recevait cette singulière préparation à l'extase.
II va sans dire que la Faculté n'était pour rien dans le traitement, et que l'application du terrible remède se faisait en famille.
Pendant ce temps, un roi suivait l'exemple de Charles- Quint, de Christine et de Philippe V, et se dégoûtait du trône qu'il devait regretter plus tard. Ce roi, c'était Victor-Amédée II, lequel quittait Turin pour Chambéry, où il comptait vivre comme un simple particulier, sous le nom du comte de Tende, laissant la couronne à son fils Charles- Emmanuel.
Mais plus encore que les différentes vicissitudes de sa vie orageuse, son amour pour la belle comtesse de Saint- Sébastien avait déterminé sa retraite. Aussi, à peine arrivé à Chambéry, fit-il pour elle, mais publiquement, ce que clandestinement le roi Louis XIV avait fait pour madame de Maintenon: il l'épousa.
Au milieu des troubles qui lui enlevaient un duché et lui rendaient un royaume, la vie de Yictor-Amédée s'était
Hd LOUIS XV ET SA COUR
partagée entre deux amours : celui de madame de Verrue dont MOUS avons déjà parlé, et qui avait apporté en France le contre-poison qu'elle offrit à Louis XV, et celui de la comtesse do Saint-Sébastien, qui devait raccompagner de sa prospérité dans sa retraite, et de sa retraite dans sa prison.
Puisque nous avons prononcé le nom de madame de Verrue, qui, quelques années plus tard, devait quitter le monde, encore un mot sur cette curieuse existence qui fut une des plus complètes de l'époque, qui finit par mourir avec le nom de dame de Volupté, après avoir mérité celui de dame de Vertu.
Madame de Verrue était fille du duc de Luynes et de sa seconde femme, qui se trouvait en même temps être femme et tante de son mari, étant sœur du père de sa mère, la fameuse iuchesse de Chevreuse, à laquelle nous avons consacré tant de pages dans notre histoire de Louis XIV. De ce second lit, le duc de Luynes avait beaucoup d'enfants, et, comme il n'était pas riche, il s'était défait do ses filles comme il avait pu.
Jeanne d'Albert de Luynes, celle qui nous occupe, née le 18 septembre 1670, avait épousé M. de Verrue, dont la mère, veuve et fort considérée, était dame d'honneur de madame de Savoie.
Le comte de Verrue parut à la cour de Piémont avec sa jeune femme. Il était jeune, beau, bien fait, riche et, de plus, honnête homme. Toutes ces qualités frappèrent l'épouse et lui inspirèrent un amour profond et réel pour son mari. Les premières années de leur union s'écoulèrent donc dans un bonheur que rien ne vint troubler.
Le duc de Savoie vit madame de Verrue chez sa mère, et en devint amoureux. L'amour d'un prince ne se cache pas longtemps, surtout à celle qui en est l'objet. Madame
>de Verrue s'aperçut des gnlanleries de M. de S-avoio, et en prévint sa belle-mère et son mari, qui se contentèrent de la louer de sa sagesse, mais ne tinrent aucun compte de l'avis. M. de Savoie, voyant cette facilité, redoubla da soins, ordonna des fêtes contre sa coutume et son goût, faisant madame de Verrue la reine de ces fêtes. Celle-ci n'eut pas besoin de chercher longtemps à l'intention de qui ces fêtes étaient données. Elle inventa des prétextes et s'abstint d'y paraître deux fois de suite. Comme on le comprend, son absence fut remarquée, et, loin de lui savoir gré de ce sacrifice, son mari et sa belle-mère lui firent un crime de son absence. Alors, elle avoua à son mari que M. de Savoie était amoureux d'elle, que les attentions, les soins, les paroles même du duc ne lui laissaient aucun doute à cet égard ; mais M. de Verrue lui répondit que, M. de Savoie fùt-il amoureux d'elle, il ne convenait ni à son honneur ni à sa fortune qu'elle en marquât rien. Alors, M. de Savoie, voyant que rien ne s'opposait à son amour, devint plus hardi et s'en ouvrit directement à la jeune femme, qui recourut de nouveau à son mari et à sa belle-mère, les priant de l'eniraener l'un ou l'autre à la campagne, ou tout au moins de lui donner la permission de s'y retirer. Mais, à cette demande, belle-mère et mai\ éclatèrent en disant qu'elle voulait leur rume. Il ne lui restait plus qu'une ressource ; elle feignit une maladie, se fit ordonner les eaux de Bourbon, et manda à son père qu'elle le priait instamment de se trouver à Bourbon en même temps qu'elle, l'avertissant qu'elle avait un secret de la plus haute importance à lui confier. Devant une ordonnance du médecin, il fallait s'incliner Madame de Verrue la mère et son fils consentirem donc à ce que la malade quittât le duché de Savoie, mais accompagnée de son oncle, l'abbé de la Scaglia. Rien n'était
mieux qu'une pareille tutelle, l'abbé ayant près de soixante et dix ans, et passant pour un saint homme.
Mais madame de Verrue était belle à damner un saint. Le vilain vieillard, comme dit Saint-Simon, devint amoureux de sa nièce, de sorte que, quand celle-ci eut vu son père et se fut ouverte à lui du danger qu'elle courait de revenir en Piémont, l'abbé de la Scaglia promit de veiller sur sa nièce, et de se metirc en travers de toute tentative qui serait faite contre son honneur,
La promesse rassura M. de Luynes et madame de Verrue elle-même. M. de Luynes retourna à Paris, et, après trois mois d'absence, madame de Verrue revint en Piémont.
Mais, pendant le voyage, l'abbé avoua à son tour à sa nièce que tout ce qu'il avait fait pour la garder près de lui tenait à l'amour qu'il avait pour elle, de sorte qu'ayant repoussé cet amour presque avec horreur, madame de Verrue s'aperçut que, loin d'avoir un défenseur dans son oncle, elle venait d'en faire son plus cruel ennemi.
En arrivant à Turin , elle trouva M. de Savoie plus amoureux, et M. de Verrue et sa mère plus complaisants que jamais.
Alors, la pauvre femme, repoussée par sa belle-mère, abandonnée par son mari, persécutée par son oncle, n'eut plus qu'une seule ressource : ce fut de se jeter dans les bras du duc.
L'éclat fait, le mari, la mère et l'oncle furent au désespoir et jetèrent les grands cris, mais il était trop tard; d'ailleurs, le duc leur imposa silence. Il était fou de madame de Verrue. En un instant elle jouit auprès de M. de Savoie d'une faveur égale à celle dont madame de Maintenon avait joui près de Louis XIV. M. de Savoie tenait conseil des ministres chez elle, la comblant en toutes fa-
çons, devinant ses désirs et allant au-devant d'eux, lui donnant pensions, pierreries, meubles, maisons (l) ; mais, en échange, jaloux d'elle comme un tigre, et la tenant fort enfermée, comme au reste il se tenait lui-même. Au nn'lieu de tout cela, madame de Verrue tomba malade, elle était empoisonnée. Heureusement, M. de Savoie avait un contrepoison; il le lui donna à tout hasard. Le contre-poison se trouva être l'antidote du poison, et madame Verrue girérit. Quelque temps après, elle tomba malade de la petite vérole. Le duc ne voulut point qu'elle eût d'autre gardemalade que lui, la veillant toutes les nuits jusqu'à ce qu'elle fût hors de danger. Mais la preuve d'amour que madame de Verrue eût désirée avant toutes celles-là eût été un peu de liberté. Or, chaque jour, son illustre amant devenait plus jaloux d'elle, quoiqu'elle ne lui donnât aucun motif de jalousie, et la renfermait davantage. Cette existence finit yar devenir insupportable à la pauvre favorite. Elle avait un frère qu'elle aimait fort, le chevalier de Luynes ; elle lui écrivit de la venir voir à Turin, lui donnant rendez-vous pour l'époque précise où le roi devait faire un voyage à Chambéry.
M. le chevalier de Luynes fut aussi exact à venir à Turin que son père l'avait été à aller à Bourbon. Comme elle avait fait à son père, sa sœur lui avoua tout. Alors, il fut convenu entre eux que l'on essayerait de fuir et de gagner la France. Madame de Verrue commença à faire sortir du
(<) « Madame de Verrue, dit la princesse palatine, est âgée, je croisade quarante-huit ans (17i8). J'ai profilé de son vol. Elle m'a vendu cent soixante médailles d'or; c'était la moitié de toutes celles qu'elle avait volées à son amant. Elle avait aussi des casseUes remplies de médailles d'argent : celles-ci ont été toutes vendue» eu Angleterre. »
duché son argent et ses bijoux ; puis elle réalisa, par Ift vente ^^e dilTérents biens, des sommes considérables qui prirent le même chemin que les premiers envois qu'elle avait faits. Enfin, elle-même, par une belle nuit, sous la conduite de son frère, elle quitta Turin à cheval, gagaa Gênes, s'embarqua pour Marseille et y arriva sans accident.
Le duc fut furieux; mais son pouvoir ne dépassait pas la frontière de son duché; et, tandis qu'il faisait rage contre la fugitive, celle-ci gagnait Paris et s'enfermait dans un couvent.
Mais, comme on le comprend bien, madame de Verrue n'avait pas quitté une prison forcée pour s'imposer une prison volontaire. Elle sortit de son couvent, s'acheta une maison, donna des diners où l'on faisait grande chère; et comme c'était une femme charmante, pleine d'esprit, rayonnante encore de jeunesse et de beauté, elle eut bientôt une cour au milieu de laquelle elle tut bien autrement reine qu'elle ne l'était en Piémont. Le service qu'elle rendit au ^i, en apportant un contre-poison pareil à celui qui l'avait sauvée elle-même, acheva de la poser dans le monde. Cent mille francs qu'elle dépensait par an en tableaux, en curiosités, en gratifications qu'elle donnait aux artistes pauvres ou aux pauvres hommes de lettres, lui valurent les louanges de Lafaye et de Voltaire. Cette vie charmante dura jusqu'en 1736, époque à laquelle elle mourut, laissant pour un demi-million de legs à ses ainis, et ayant composé elle-même l'épitaphe qu'elle voulait qu'on mit sur son tombeau.
La voici; elle a le double mérite d'être courte et vraie:
Ci-gtt dans une paix profonde Cette danae do Volupté,
Qa'i, pour plus grande sûreté, Fit son paradis en ce monde.
Elle laissait un fils et une fille, tous deux reconnus par M. de Savoie. Le fils mourut jeune et sans alliance ; la fille épousa le prince de Carignan, dont la descendance règne aujourd'hui sur la Sardaigne.
Nous avons dit, à propos de la comtesse de Saint-Sébastien, que son amour devait accompagner le roi Victor- Amédée dans sa retraite, et de sa retraite dans sa prison. Disons comment, régnant encore le !«' septembre 1730, Victor-Amédée était prisonnier le 8 octobre 1731, c'est-àdire une année après être descendu du trône, et avoir abdiqué volontairement en faveur de son fils Charles-Emmanuel.
C'est que Victor-Amédée, comme Charles-Quint et comme Christine, ne fut pas plus tôt descendu du trône, qu'il regretta ce trône dédaigné, et tenta de le reprendre à celui auquel il l'avait donné ; mais un trône ne se rend pas ainsi, même à un père. Une nuit, — c'était celle du 28 au 29 septembre, — Victor-Amédée fut arrêté au château de Moncalier, par ordre de son fils, et conduit au château de Rivoh. Quant à sa femme, la comtesse de Saint-Sébastien, elle fut reléguée sur les frontières du Piémont.
Pendant qu'un fils faisait arrêter son père en Sardaigne, en Prusse un père faisait arrêter son fils.
Le 13 septembre 1730, Frédéric-Guillaume II, fils de cet électeur de Brandebourg qui avait fait ériger la Piusse en royaume, et en avait été reconnu roi le 18 jan\ier 1701, Frédéric-Guillaume II donna l'ordre d'arrêter son fib, qui, de concert avec le comte de Katt, avait voulu sortir des Éta,8 de son père contre le gré de ce dernier.
L'ordre fut exécuté contre lo prince et son complice.
li L0UI4 XV ET SA COUR
Ce fut vers celte époque que M. le duc d'Orléans, las de la lutte inutile qu'il soutenait contre M. de Fieury, résolut de se retirer des affaires pour se donner entièrement à la dévotion.
En conséquence, il donna sa démission de la charge de colonel général de l'infanterie. Le roi accepta la démission, et supprima la charge.
Cetle même charge, déjà supprimée en 1639, après la mort du duc d'Épernon, avait été rétablie en i721 pour M. le duc d'Orléans, alors duc de Chartres.
Quant à Louis XV, pendant tous les événements que nous venons de raconter, son plus grand plaisir après la chasse, le cérémonial, les offices d'église et l'étiquette, c'était de planter des laitues dans un petit jardin que lui avait donné M. de Fieury, et de les regarder pousser.
A propos de M. de Fieury, nous avons oublié de consigner en temps et lieu sa promotion au cardinalat.
Cette promotion date du il septembre 1?26.
Élat de la cour. — Louis XV et la reine. — Mesdemoiselles de Charolais, de Clermont, de Sens. — La comtesse de Toulouse.
— Les chasses de Rambouillet et de Satory. — M. de Melun.
— Libertés de langage. — La Peyronie et mademoiselle de Charolais. — Conduite de Fieury. — On conspire contre la reine. — Le toast de Louis XV. — Anxiété de Fieury. — M. de Richelieu, — Madame Portail. — Lugeac. — Le brevet de pension et la cabale de M. de Fieury. — Les valets de chambre du roi. — Madame de Mailly. — La maison de Nesle. — Le roi amoureux. — Sa timidité. — Faute de la reine. — M. de Richelieu, — La première entrcTue. — M. de Fieury en mé-
nage une seconile. — Madame de Mailly viclorieuse. — Son pcrliait. — Jansénistes et jésuite?. — Saint Louis de Gonzague — Maiie Alacoque. — Le père Girard. — Catherine Cadiére. Le concile et le parlement. — M. Hérault, lieutenant de police.
Rien, en effet, n'était plus innocent que la cour du roi Louis XV, à l'époque où nous sommes arrivés, c'est-àdire au {«^janvier 1732.
C'était encore au régent qu'était due cette chasteté de la jeunesse de Louis XV. Dissolu pour lui, athée, blasphémateur, il avait préservé le royal enfant que Dieu avait commis à sa garde, de tout contact avec l'orgie universelle dont il était le chef. Louis XV était sorti des mains du moderne Sardanapale avec la robe blanche d'ÉUacin.
Aussi, quelle heureuse existence eiît été celle de cette pauvre princesse qu'on était allé chercher dans une vieille commanderie d'Allemagne, pour en faire la reine de France, éi, en même temps que la femme, elle eût su être la maîtresse de son royal époux I Aux yeux de Louis XV, Marie Leczinska était la plus belle de toutes les femmes, et la fécondité de la reine faisait foi que le roi ne s'en tenait pas aux simples louanges. D'abord , au bout de dix mois de mariage, elle avait mis au monde une première princesse, puis deux jumelles, puis un fils, ce dauphin dont la naissance avait donné lieu à tant de fêtes, puis le duc d'Anjou, qui était venu consolider le sceptre dans la main de la branche aînée. Cinq enfants en cinq ans I et le père de cette nombreuse famille avait lui-même à peine vingt et un ans I
Et cependant tout autour du roi ce n'étaient que plaisirs. Nous avons dit les amours de toutes les grandes dames de l'époque. Toutes les amours se croisaient comme un réseau dans lequel tout cœur venait se prendre, excepté ce- I. 6
74 tOUIS XV ET SA COUR
lui du roi. Marie Lcczinska était son seul amour, la chasse son seul plaisir.
C'était une chose merveilleuse que les chasses de la jeunesse de Louis XV, avec toutes ces galantes amazones qui les suivaient. La belle comtesse de Toulouse, mademoiselle de Charolais, mademoiselle de Clermont, mademoiselle de Sens, toutes ces héroïnes des peintures de Vanloo, qu'il nous a laissées vivantes, après un siècle de cette vie mythologique dont toute l'époque est parfumée; ces chasseresses, non pas chastes comme Diane, mais amoureuses comme Galypso , qui couraient les bois de Rambouillet et de Vincennes, de Boulogne, de Versailles et de Satory, non pas en calèche comme mesdames Henriette, de Montespan et de la Vallière, mais à grande course de chevaux , leurs cheveux poudrés , noués par des cliaines de perles et de rubis, le petit chapeau à trois cornes coquettement penché sur l'oreille, l'amazone à revers, serrée au corsage et traînant jusqu'à terre , sans cependant cacher le petit pied qui éperonnait le cheval avec un aiguillon d'or.
Au reste, toutes ces chasses n'étaient pas sans dangers : cerfs et sangUers vendaient chèrement leur vie aux illustres piqueurs qui les poursuivaient l'épieu à la main. Dans une de ces chasses, M. de Melun fut tué ; c'était l'amant de mademoiselle de Clermont; mais la jeune princesse était si indolente, que madame la duchesse demandait le lendemain :
— Croyez-vous que mademoiselle de Clermont se soit aperçue que son amant est mort?
Puis, au retour, c'étaient de ces joyeux soupers comme en font des esprits et des estomacs de vingt-cinq ans, des nuits passées au jeu , nuits plus agitées et plus brûlantes encore que les jours où i'or roulait sur les tables en étin-
celantes cascades. Le roi jouait comme son aïeul Henri IV; seulement, Henri IV gagnait toujours, et le roi perdait quekiuelbis. Alors, il fallait avoir recours à M. de Fleury. M. de Fleury grondait et payait; car il songeait que mieux valait pour son ambition, que le roi passât ses journées à la chasse et ses nuits au jeu , dût-il en coûter quelques mille livres au trésor, que de se mêler des affaires d'État.
n régnait une grande liberté d'actions et de paroles dans toutes ces réunions; d'ailleurs, c'était la mode à celte époque, et la princesse palatine et madame la duchesse nous l'ont appris, d'appeler les choses par leur nom. Pendant près d'un siècle, la langue française n'eut, sous ce rapport, rien à envier à la langue latine.
Veut-on un exemple de cette liberté de langage, il s'offre à nos yeux et, par conséquent, à notre plume; le voici :
Un soir, après une de ces chasses où l'on avait parcouru le bois toute la journée, une des dames, qui était enceinte, éprouva ces premières douleurs qui indiquent un prochain accouchement : on fut effrayé. La chose se passait à la Muette, il était impossible de transporter la dame à Paris, et peut-être n'aurait-on pas même le temps de faire venir un médecin. Le roi était dans la plus grande détresse.
— Oh I mon Dieu, s'écria-t-il, mais, si l'opération presse comme on le dit, qui donc s'en chargera ?
— Moi, sire, répondit le premier chirurgien La Peyronie, qui se trouvait là. J'ai accouché autrefois.
— Oui, dit mademoiselle de Charolais; mais cet exercice demande delà pratique,^ peut-être n'étes-vous plus au fait ?
— Oh I n'ayez aucune crainte, mademoiselle, dit La Peyronie, blessé qu'on mît sa science en doute, on n'oublie pas plus à les ôter qu'à les mettre.
7ft LOUIS XV ET SA COUR
Mademoiselle de Charolais, à qui on en mettait et on en ôtait un tous les ans, prit la chose pour elle et se leva furieuse. La Peyronie, assez inquiet, la suivait des yeux, quand, la porte fermée derrière la princesse, un éclat de rire le rassura.
Dès lors que le roi avait ri, la colère de mademoiselle de Charolais devenait impuissante.
M. de Fleury n'était d'aucune de ces parties; il avait pour excuse sa vieillesse, et Louis XV se félicitait d'écnapper ainsi à la double surveillance du précepteur et du ministre; mais M. de Fleury n'ignorait rien de ce qui se passait dans toute cette intimité; chacun s'empressait de se faire espion , pour obtenir un sourire du vieux mentor, et /uadame de Toulouse toute la première.
A\!ssi, M. de Fleury ne savait-il rien lui refuser.
Ce fut dans ces petits conseils de la Muette et de Rambouillet qu'on ménagea pour le duc de Penthièvre, fils du duc de Toulouse, et encore enfant, la survivance delà charge de grand amiral et des autres gouvernements de son père. Ce fut dans ces petits conseils qu'on assura la fortune du duc et du marquis d'Antin, fils du premier lit de la comtesse. Ce fut encore là qu'on prépara la digràce de M. de Chauvelin, garde des sceaux et ministre des affaires étrangères. Enfin ce fut là qu'on reconnut et qu'on développa, dès les premiers symptômes, cette tendance vers le plaisir que les refus conjugaux de la reine firent enfm naître dans le cœur du roi.
Galle qui avait suivi ces progrès avec le plus d'impatience était mademoiselle de Charolais ; depuis deux ou trois ans déjà, ses yeux ne quittaient pas le jeune prince, à qui l'on avait successivement donné — mais sans aucune certitude et sur les probabilités seulement, — la comtesse de Toulouse , mademoiselle de Clermont , madame de
Nesle, madame de Rolian et même madame la duchesse. Malgré ces quelijues bonnes fortunes dont on faisait courir le bruit, le roi était d'une timidité que l'entreprenante princesse résolut de vaincre. Un jour, elle fit ces vers, les écrivit de sa main sans chercher à déguiser soq écriture, et les glissa dans la poche de Louis XY :
Vous avei l'humeur sauvage.
Et le regard séduisant;
Se peut-il donc qu'à votre âge
Vous soyez indiEFérent?
Si l'Amour veut vous instruire.
Céder, ne disputez rien :
Ou a fondé votre empire
6 en longtemps après le sieD<
Les vers n'étaient pas bons, mais ils avaient l'avantage de dire clairement ce qu'ils voulaient dire, et la chronique où nous les puisons prétend que le temps que mademoiselle de Gharolais avait mis à les composer ne fut pasdu temps perdu.
Mais mademoiselle de Gharolais était elle-même une maîtresse trop légère pour retenir longtemps Louis XV; et l'on s'aperçut bientôt que, si elle avait détourné le roi de ses amours conjugales, ce n'était que pour un instant.
Marie Leczinska, en effet, tenait toujours le cœur de son mari, et avait une puissance absolue en tout ce qui ne regardait pas M. de Fleury. Vis-à-vis de M. de Fleury, toute influence échouait, même l'influence royale. C'était surtout à l'endroit de l'argent que l'avare ministre était intraitable. Bonne et bienfaisante, la reine dépensait le peu d'argent qu'elle avait en œuvres charitables. Une fois, à Compiègne, elle laissa tout ce qu'elle possédait, argent et bijoux, aux commerçants et à l'école d'artillerie; de retour à Paris, elle fut obligée d'emprunter de l'argent pour tenir le jeu.
Madame de Luynes, témoin de cette gêne, essaya vainement dp déterminer Marie Leczinska à demander un supplément de pension ; elle s'y refusa obstinément, répondant qu'elle était sûre de n'obtenir du premier ministre qu'un humiliant refus. Alors, madame de Luynes résolut de tenter la chose elle-même, et, de son propre mouvement, elle alla trouver le cardinal, et lui exposa la position de la reine. Le cardinal se contenta de répondre qu'il arrangerait la oiiose avec le contrôleur général Orri.
Le cardinal, en effet, s'entretint, au premier travail, avec le contrôleur général de l'état des finances de la reine, et lui ordonna de remettre à Sa Majesté cent louis une fois payés. Le contrôleur général, prévenu par madame de Luynes, se récria conlre la modicité de cette somme, représentant avec respect au premier ministre que cent louis, c'était ce que lui, simple particuher, donnerait à son fils s'il était dérangé, comme la reine, par ses aumônes.
— Eh bien, ajoutez cinquante louis, dit M. de Fréjus.
Orri insista encore, disant que cent cinquante louis ne suffiraient pas, et qu'il n'oserait jamais présenter à la reine une si misérable somme.
M. de Fleury, pour se débarrasser de l'obsession, augmenta encore l'allocation de vingt-cinq louis; enfin, de vingt-cinq louis en vingt-cinq louis, le contrôleur général poussa M. de Fréjus jusqu'à douze mille francs.
Cette ordonnance conquise, Orri alla trouver la reine, et la lui remit en lui demandant si elle lui suffirait. Marie répondit qu'elle était très-satisiaUe, et tout fut terminé là, si ce n'est que l'évêque trouva le moyen de faire traîner l'expédition des douze mille francs pendant plus de trois mois, et ce ne fut qu'au retour de ses revenus accoutumés que la reine put payer ses dettes et se remettre au jeu.
Malheureusement, la reine, qui avait encore un souîien
dans son mari, perdit elle-même, par sa faute et gratuitement, ce soutien.
Soit fiUigue (le ses couches réitérées, soit cloigneincnt pour son époux, Marie LeczinsUa atTecta une lïoideur qui blessai L.ouis XV et l'éloigna de sa femme, qui eût pu, tout au ( ontraire, faire de lui, si elle l'eût voulu, ce que la reine d'Espagne faisait de Philippe V.
Ainsi donc rien ne transpirait encore sur les amours secrètes de Louis XV, quand, le 24 janvier 1732, le roi, à un de ses petits soupers où il avait plus bu que d'habitude, leva tout à coup son verre, et, ayant porté un toast à la maîtresse inconnue, brisa sa coupe, invita les convives à en faire autant que lui et à deviner le nom de cette inconnue.
Alors, chacun nomma la dame dont le nom se présenta à son esprit. Les convives étaient au nombre de viugt-quatre, y compris le roi : sept se prononcèrent pour madame la duchesse, sept pour mademoiselle de Beaujolais, et neuf pour madame de Lauraguais, petite-flUe de Lassay et belle-tille du duc de Villars-Brancas, qui était à la cour depuis un mois.
A partir de ce jour, tous les doutes furent levés; on sut que le roi avait une maîtresse; seulement, on ne sut pas qui elle était.
Celte ignorance tourmenta les courtisans, et surtout lo cardinal : une maîtresse, c'était peut-être un maître; chacun voulut être pour quelque chose dans les futures amours du roi.
Le duc de Richelieu, qui était revenu de Vienne plus en faveur que jamais, et qui avait repris à la cour place au premier rang, produisit la femme du président Portail ; c'était une belle personne de vingt-trois ou vingt-quatre ans, malicieuse, coquette et légère jusqu'à la folie.
Les valets de chambre furent chargés des détails de la première entrevue. Le roi passa une nuit avec elle; i»ais, cette nuit passée, il s'eiïraya du caractère '\e cette nouvelle maîtresse; et, ne voulant plus la revoir, quoiqu'il lui coi donné rendez- vous à la prochaine nuit, il chargea un de ses compagnons de table, nomme Lugeac, de prendre sa place. Lugeac ne se le fit pas dire deux fois, il prit la place du roi, trompa à la fois Richelieu et madame Portail, et se retira avant le jour, fort satisfait de l'agréable mission que le roi lui avait donnée en le chargeant de le représenter.
Le lendemain, madame Portail reçut un brevet de pension de deux mille écus. Le brevet était signé du premier ministre.
Ce brevet reçu, la présidente comprit qu'elle n'avait plus rien a attendre du roi, et, comme elle était d'un caractèsre fort léger, elle résolut de profiter de la mode où la passade royale l'avait mise. Elle commença donc à lier des intrigues amoureuses avec tous les seigneurs du temps. Elle demeurait place Royale : c'était, comme on sait, le quartier du beau monde; chaque maison avait au moins son seigneur, jeune, beau, élégant, allant à la cour. Soit gageure, soit réalité, madame Portail commença ses pérégrinations à droite, alla toujours en avant, et les finit à gauche. Elle avait fait le tour de la place Royale sans oublier un seul hôtel.
Comme madame Portail avait été produite par M. de RicheUeu, chacun s'était effrayé de l'influence réunie d'une favorite et d'un favori; chacun, pour fermer la cour à la belle présidente, se hâta donc de publier son aventure avec elle. Toutes ces aventures réunies firent un si grand bruit, que M. de Maurepas, ennemi particulier de M. de Richelieu et détestant toutes les femmes qu'il pouvait croire attachées au duc, surprit un ordre de renfermer madame Portail;
LOUIS XV ET SA COUB g|
gculemcnt, le roi indiqua un couvent, au lieu d'une prison.
L'ordre fut exécuté par M. de Maurepas lui-même.
Mois c'était un second avis au premier ministre de prendre ses précautions. Un conseil fut tenu entre l'ex-précepteur, madame la duchesse et les trois valets de ciiambre, Bontemps, Lebel et Bachelier ; l'unanimité des suffrages se porta sur madame de Mailly.
Un mot sur la maison de Nesle, dont le sang était mêlé à celui des Mailly.
ti'élait une noble et antique maison connue en Europe «iep^MS le xi« siècle, par la personne d'Anselme de Mailly, tuteur du comte de Flandre, gouverneur de ses États et tué au siège de Lille; leur blason avait figuré parmi les plus renommés au temps des croisades, et les nombreuses branches de la famille, qui tenaient le premier rang dans l'État, portaient haut et fier leurs armes aux trois mailhts et leur superbe devise : Hogne qui voudra.
Le marquis Louis III de Nesle, aine de la race, avait épousé, en 1709, mademoiselle de Laporte-Mazarin, dont la galanterie était devenue proverbiale ; Marie Leczinska, dent elle était la dame d'honneur, connaissait toutes ces galanteries, mais elle ne lui en fit jamais aucun reproche; seulement, lorsqu'elle savait ou croyait savoir que madame de Nesle avait quelque rendez- vous, elle la retenait en lui faisant lire ou Ylmitation de Jésus-Christ ou l'Écriluce sainte.
C'était l'expiation du péché qu'elle avait eu envie de commettre.
C'était cette madame de Nesle, qu'on disait, trois ou quatre ans avant l'époque où nous sommes arrivés, avoir été passagèrement la maîtresse du roi.
Elle était morte en 1729, laissant cinq filles, qui toutes les cinq attirèrent les regards du roi.
La première, Louise-Julie, épousa Louis-Alexandre de Mailly, son cousin.
C'est celle dont il est question ici.
La seconde, Pauline-Félicité, épousa Félix de Vintimille.
La troisième, Diane-Adélaïde, épousa Louis de Brancas, duc de Lauraguais.
La quatrième^ Hortense-Félicité, épousa le marquis de Flavacourt.
Enfin, la cinquième, Marianne, épousa le marquis de la Tournelle.
Celle-ci fut la fameuse madame de Châteauroux.
C'était donc l'aînée des filles de madame de NcsIp. que M. de Fleury trouvait bon que le roi aimât; mais, nous l'avons dit, Louis XV, encore très-pudique, encore trèsreligieux, encore très-soumis aux préjugés de ménage, n'était pas homme à aider son précepteur dans cette grande entreprise. On fit trouver madame de Mailly plusieurs fois avec le roi ; mais, comme le roi parla seulement des yeux, il fut décidé que Bachelier et Lebel, les deux valets de chambre, feraient marcher l'intrigue.
Ce Bachelier, qui a joué un rôle dans cette époque où l'histoire n'est rien autre chose qu'une chronique amoureuse, était fils d'un maréchal ferrant qui avait quitté son pays et sa forge pour suivre M. de la Rochefoucauld, lequel en fit d'abord son valet de chambre, et obtint ensuite pour lui le titre de valet de la garde-robe.
Alors, il se fit anoblir par le roi, et mourut laissant un fils qui, ayant acheté la charge de Blouin, fut un des quatre valets de chambre de Louis XV, et finit à son tour par mourir gouverneur du Louvre, après avoir marié "a fille au marquis de Colbert.
Lebel, dont le fils fut depuis attaché au service particulier du roi , était le petit-fils d'un concierge du grand
commun, nommé Dominique; son père avait été concierge du chàleau de Versailles; lui était un des quatre valets de chambre.
Quant à madame de Mailly, la personne chargée de négocier cotte aflaire était madame de Tencin, notre ancienne connaissance; madame de Tencin, qui, malgré ses» amours presque publiques avec son frère, malgré ses bruyantes galanteries, avait conservé des relations directes avec M. de Frojus, près duquel elle remplissait les deux offices qu'elle remplissait autrefois auprès du cardinal Dubois, dont elle faisait la police.
Pendant que madame de Tencin préparait madame de Mailly, les deux valets de chambre sondaient le roi.
Le roi trouvait madame de Mailly charmante; mais c'était toujours à la reine qu'il en revenait. Le résultat de la conversation fut donc qu'il envoya Bachelier prévenir la reine qu'il passerait la nuit avec elle.
La reine répondit qu'elle était désespérée, mais qu'elle ne pouvait recevoir Sa Majesté.
C'est ce que désiraient les deux tentateurs.
Mais Louis XV ne se tint pas pour battu. Il envoya le valet de chambre une seconde fois, puis une troisième fois, et, à chaque fois, le valet de chambre revint apporter la même réponse.
Alors, Louis XV, irrité, jura qu'il n'existerait plus rien désormais entre la reine et lui, et que plus jamais il ne lui demanderait le devoir. Cette expression peint à merveille l'aspect sous lequel Marie Leczinska répondait aux avances amoureuses de son époux.
En ce moment, M. de Richelieu entra; il était envoyé par les amis de madame de Mailly, et sans doute avait été prévenu, par quelque message secret de l'un des deux valets de chambre, de l'opportunité de l'occasion.
8i LOUIS XV ET SA COUB
Il mil le roi sur le compte de la reine. Louis XV était tout bouillant encore; il raconta au duc ce qui venait de se passer. Le duc alors demanda au roi s'il croyait qu'il pût vivre avec un pareil vide dans le cœur, et si en vérité il n'avait pas fait, pour rester fidèle à sa femme, tout ce qu'il était humainement possible de faire. Le roi soupira; le duc prononça le nom de madame de Mailly.
Ce nom éveilla un souvenir agréable dans l'esprit et dans le cœur du roi. Louis XV avoua que c'était une charmante femme, et que ce serait une charmante maîtresse : une entnevue fut arrêtée.
Mais, grâce à la profonde timidité du roi, cette première entrevue fut infructueuse, et quelques paroles échangées, qui ressemblaient à peine à de la galanterie, en furent le seul résultat.
Madame de Mailly sortit furieuse; elle se croyait le jouet et la victime de quelque guet-apens; il semblait impossible qu'un homme jeune, beau, au-devant duquel on venait s'offrir, qui, par conséquent, n'avait qu'à étendre la main et prendre, fût timide à ce point : tant de timidité ressem. blait â du mépris.
De son côté, le roi était honteux et mécontent de luimême. C'était bien réellement une fausse honte qui l'avait retenu, et il se promettait, si pareille occasion se représentait, de ne plus retomber dans une pareille faute.
Cette promesse que le roi s'était faite à lui-même fut reporlée à madame de Mailly, et la décida à tenter la fortune d'une seconde entrevue. Seulement, cette fois, ce fut l'évèque de Fréjus, qui, ayant une plus parfaite connaissance du caractère de son élève, la prépara à la lutte, e*, par ses conseils et par ses encouragements.
Madame de Mailly, décidée à tout risquer, sortit de che« M. de Fréjus pour entrer chez le roi.
Mais, à la vue de la belle tentatrice, la même timidité qui avait déjà tenu Louis XV s'empara de nouveau de lui. Par bonheur, madame de Mailly, comme le roi, s'était juré à elle-même qu'elle ne sortirait pas sans être arrivée à son but, dût-elle prendre le rôle du roi, puisque le roi prenait Je sien.
Madame de Mailly se tint parole. Louis XV, attaqué, ne fil qu'une faible défense, ou plutôt passa bientôt de la défense à l'attaque. La victoire était chose facile ; madame de Mailly ne demandait qu'à être vaincue. Au bout d'une heure de défaites successives, elle sortit tout en désordre, et, rentrant chez M. de Fleury, où elle trouva M. de Richelieu et madame deTencin, elle ne dit rien autre chose que ces paroles, qui, en effet, n'avaient pas besoin de commentaire :
— Voyez comme ce paillard m'a accommodée!
Quelques-uns, et M. de Richelieu est du nombre, prétendent qu'il ne fallut pas moins que l'intervention du valet de chambre Bachelier, pour que madame de Mailly ne sortit point cette seconde fois encore de la chambre royale telle qu'elle y était entrée.
En somme, que Bachelier ait aidé au dénoûment de l'entreprise, ou que les honneurs en reviennent à madame de Mailly seule, madame de Mailly était la maîtresse du roi : c'était ce que l'on voulait.
En effet, madame de Mailly était bien la femme qui convenait, à la fois, à l'amour du roi et aux projets de M. de Fleury.
Elle était née en 1710, et, par conséquent, était de l'âge du roi. Elle avait une certaine décence, dont l'importance delà situation avait pu seule la faire sortir; sa voix était un peu dure, mais, en parlant d'amour, cette voix s'adoucissait; elle avait de '-^rt beaux et de fort grands yeux
pleins de feu et d'éclat; elle était brune, avec un visage long, un beau front et des joues un peu plates.
Voilà pour le roi.
Douce, réservée, timide, sans ambition, sans connaissance des affaires d'État, d'un caractère égal, amie sûre, incapable d'une fausseté, compatissante, pleine de droiture, ennemie de l'intrigue.
Voilà pour M. de Fréjus.
Au reste, l'avenir justifia l'opinion qu'on avait eue d'elle : maîtresse du roi, elle n'aima le roi que pour lui-même, que parce qu'il était le plus aimable et le plus beau de sa cour et de son royaume. Contente de l'aimer secrètement, elle n'essaya pas même d'user de sa faveur; jamais, pendant tout le temps que dura cette faveur, elle ne demanda une seule grâce, ni pour elle, ni pour ses parents, ne recevant du roi que quelques petits présents, qu'un bourgeois eût eu honte d'offrir à sa maîtresse; faisant des dettes pour sa toilette, qui était toujours fort recherchée; payant elle-même les dépenses secrètes des plaisirs auxquels le roi prenait part; si peu exigeante, enfin, dans son ameublement, qu'en 1741, c'est-à-dire neuf ans après sa liaison avec le roi, elle n'avait ni flambeaux ni jetons d'argent pour recevoir son royal amant quand il venait jouer avec elle; et, dans ces circonstances, elle était obligée d'eu aller emprunter à ses voisins.
Deux personnes firent grand bruit de cette intrigue.
M. de Mailly et M. de Nesle, le père et le mari.
Le mari reçut l'ordre de cesser tout commerce avec sa femme. Le père, dont les affaires étaient fort dérangées, se tut moyennant cinq cent mille livres.
C'était faire bien bon marché de l'honneur de la maison de Nesle.
Quelque temps avant les événements que nous venons de
raconter, c'est-à-dire le 21 janvier 1732, on signait à Versailles le contrai de mariage de mademoiselle de Chartres avec M. le prince de Conli, lesquels étaient mariés le lendemain par M. le cardinal de Rohan.
Ce prince de Conti était le fils du fameux prince deConti dont nous avons parlé, et qui, mort en 1727, avait laissé pour successeur à ses titres, à ses biens et à son nom, le comte de la Marche.
Quelques jours après, la mère du prince de Conti, Marie- Thérèse de Bourbon-Condô, qui se disputait périodiquement avec son lils, et continuait de bâtir son hô-tel pendant le cours de ces disputes, mourut à son tour, âgée de soixante et dix ans.
11 ne restait plus du nom de Conti que les deux douairières, le prince de Conti qui venait de se marier, et un oncle de celui-ci, grand prieur, homme d'esprit et dont nous avons cité un mot assez leste à propos de la mort de Duchaulïour,
C'était, en outre, un prince brave, aimable, vif à l'excès, jaloux de son rang et prodigue avec folie.
Un jour, son écuyer vint lui rendre compte qu'il n'y avait plus de fourrage dans son écurie. Furieux d'une pareille négligence, le prince appela son intendant, lequel s'excusa sur le trésorier qui n'avait pas voulu donner d'argent. Le prince alors fit venir le trésorier , lequel s'excusa sur ce qu'il n'y avait pas d'argent dans les coffres, et que le fournisseur refusait de livrer du fourrage sans argent.
Le cas était grave. Aussi, pour la première fois de sa vie, le prince se mit à réfléchir.
Puis, après avoir réfléchi :
— Qui nous fait crédit encore? demanda-t-il.
— Personne, excepté le rôtisseur.
— Eh bien, dit le prince, faites donner des poulardes à mes chevaux.
Le 2 juin, le jeune duc de Chartres est baptisé et nommé Louis-Philippe par ses parrains, le roi et la reine.
Ce fut ce prince, père de Philippe-Égalité et grand-père du roi Louis-Philippe, qui épousa madame de Montessoa.
On se rappelle qu'anticipant sur la chronologie, nous avons raconté, dans un chapitre précédent, la fermeture du cimetière Saint-Médard, et les troubles qu'avaient occasionnés les miracles du diacre Paris.
L'année 1732 fut, en effet, fort agitée par les dissensions religieuses. Au diacre Paris, ou plutôt à saint Paris qui était janséniste, les jésuites avaient opposé deux autres béats, un saint et une sainte, qui avaient fait presque autant de bruit que lui : saint Louis de Gonzague et sainte Marie Alacoque.
Saint Louis de Gonzague était un de ces saints qui doivent réussir dans le monde; véritable saint de femmes et de jésuites, jeune, charmant. Page de la cour du roi Philippe II, il avait visité celle des grands-ducs de Toscane; il avait goûté toutes les joies de ce monde, et bientôt la satiété lui était venue au cœur.
Alors, il se fit l'ami de saint François de Sales, passa à méditer la vérité et à prier Dieu le temps que les autres jeunes gens de son âge passaient à faire l'amour, à donner des sérénades et à courir les aventures. Ignace de Loyola était pour lui un saint exemple. Comme lui d'une grande famille, comme lui jeune et beau cavaHer, n'avait-il pas commencé par rompre des lances pour les yeux noirs qui brillaient sous les mantilles de Valladolid et de Madrid? Connue saint Ignace, un jour, il déchira ses vêtements d'or et de soie, renonça aux courses de taureaux de Séville et de Burgos, et vint à Rome pour y faire son noviciat. Là,
un pape, grand huninic, le bénit, et Dieu le sanctifia en lui donnant le plus beau martyre, celui de l'humanité.
Ce pape était Sixte-Quint; le martyre, ce fut la contagion qui décima Rome. Gonzague entra dans les hôpitaux, se dévoua au service des pauvres malades, et mourut en 1591, à l'àge de vingt-trois ans.
Béatifié par Grégoire, il venait d'être canonisé par Benoit XIII.
Dans toutes les églises des jésuites, saint Louis de Gonzague eut alors sa chapelle où l'on put adorer son visage d'archange, éclairé par mille cierges.
Sainte Marie Alacoque, il faut en convenir, prétait moins à la poésie que saint Louis de Gonzague. Aussi ce fut sur elle surtout que tombèrent les traits satiriques.
D'abord, la digne femme, sanctifiée sous le nom de Marie, s'appelait véritablement Marguerite.
Elle était née le 22 juillet 1647, à Lautecourt, diocèse d'Autun, et elle était morte le 16 octobre 1699.
A l'âge de trois ans, dit son historien, elle marquait déjà une grande aversion pour le péché. Sa vie n'a été qu'un long entretien avec Dieu, une perpétuelle communication d'amour avec Jésus-Christ. Elle avait publié un ouvrage mystique, intitulé la Dévotion au cœur de Jésus, et qui avait donné naissance à la fête du Sacré-Cœur.
C'était M. Languet, évêque de Soissons, qui l'avait canonisée. Aussi fut-ce sur lui que tombèrent les premiers brocards.
Voici quelques-unes des épigrammes qui coururent les rues à cette époque :
Pour ressembler à Fénelon, Languet a pris une Guyon Qu'il caDonise sans scrupule.
Languet, tu le tourmentes en vain,
Tii ne seras que ridicule
Et point précepteur du dauphin.