AUTRE
Un jésuite admirant de la jeune Gadière
La beauté.
Pour contenter ses feux, prit la route ordinaire :
C'est rareté!
En faveur de son choix, pardonnez au bon père La curiosité.
Toutes ces querelles des jansénites et des molinistes, où l'inviolabilité de l'àme était mise en avant sous le voile de la résistance religieuse, organisaient une véritable résistance politique. M. de Fleury résolut de mettre un terme à ce schisme qui n'avait pas beaucoup préoccupé un premier ministre prince du sang, mais qui devait naturellement préoccuper énormément un premier ministre cardinal. Mais M. de Fleury n'était pas homme à prendre un de ces partis à la Louis XIV ou à la Richelieu. Il était sulpicien, ennemi par conséquent des jansénistes, mais d'un caractère modéré et incapable d'une grande persécution. Il ordonna donc une assemblée du clergé, un concile tout français : ce qui était en apparence, du moins, servir les intentions des jansénites, chauds partisans des prérogatives de l'Église gallicane.
Cette assemblée, tout à fait en dehors du pontificat romain» avait pour but de réunir les hommes les plus distingués de l'épiscopat, afin qu'ils examinassent l'état de
l'Église, et prissent une détermination sur un livre que venait de publier Jean Soanem, évéque de Sens, ennemi acharné de la bulle Unigenitus.
Le concile fut placé sous la direction de l'évêque d'Embrun, qui n'était autre que notre vieille connaissance, M. de Toncin.
Le livre fut examiné avec la plus grande attention, et, à la presque unanimité, les évêques déclarèrent qu'il contenait des doctrines contraires à la religion et àl'obfHssonce que l'épiscopat devait au pape ; aussi les jansénistes accusèrent-ils de corruption le concile d'Embrun, comme ils avaient accusé le parlement d'Aix.
Au jugement du concile, on opposa cette réponse de l'écho :
« Quel a été le motif du eoneilo tenu dans cette mé-"
tropolitaine ? Haine.
» Es-tr bien informé de ce qui s'est passé? Assei.
» Y a t-on bien observé les canons' Non.
» Sur le dogme, la discipline et les mœurs, s'agissail-
il de quelque point? Point.
» Comment appelle-t-on partout celai qu'on a jugé
daos le concile où présidait Tencin? Saint.
» Qu'a-t-il soutenu qui ait obligé les éréques à lui faire son procès et à le traiter ayec ia plus grande sévérité? Vérité
» Que seront un jour les évêques qui l'ont condamné? D lm^é^
rt Qui a conduit ce prélat à la Chaise-Dieu? Dieu.
» Quel traitement lui a fait l'évêque de Grenoble? NoMe.
B Qu'obtiendra Tencin pour prii de «on indignité? Dgnité.
» Parviendra-t.il au chapeau pour ce procédé inouï*? Oui.
» La confidence et l'agiotage ne lui nuiront-ils point? Point,
» Qu'est à ce prélat cette religieuse dévoilée dont tout
Paris est le censeur? Sœur.
Adieu, écho f ne cesse jamais de répéter ce que tu viens deS uous apprendre, tandis que la renommée Ta publier partout la gloire de ce saint prélat et la honte de ses juges. »
Ce qu'il y avait de pis pour le gouvernement de l'État. C'est que cet esprit janséniste, que nous voyons organiser partout une résistance obstinée, sentant sa force, se mit à passer de la défense à l'attaque. Le parlement tout entier était janséniste ; aussi le roi le manda-t-il à Rambouillet pour un lit de justice; et, là, dans toute la majesté de sa couronne, le roi déclara qu'il ne voulait plus de toutes ces résistances, et qu'il entendait que sa volonté fût exécutée.
Le premier président essaya de parler, mais le roi lui imposa silence en criant à haute voix :
— Taisez- vous !
Avant la fin de la séance, ces quatre vers couraient sur les bancs parlementaires :
Timide, imbécile et farouche, Jamais Louis n'avait dit mot.
Pour tonner il ouvre la bouche.
Est-ce un tyran? — Non, c'est un got»
Le président se tut, et le parlement imita son exemple. Mais, à peine à Paris, tout le corps protesta, non-seulement contre la bulle, mais encore contre le lit de justice de Rambouillet.
Le lendemain, on lisait ce quatrain sur tous les mursû
Ami, sais-tu ce que l'on dit?
La Justice en est désolée :
Le roi la vint voir dans son lit} On prétend qu'il l'a violée.
Mais, en même temps, la liste des rebelles était envoyé au préfet de police, M. Hérault, et les plus récalcitrante
parmi les parlementaires étaient exilés à Bourges, a Reims, à Rambouillet, à Poitiers, et même à l'île d'Olérou Une chanson contre M. Hérault consacra ce dernier événement : une chanson consacrait chaque événement a à cette époque; elle se chantait mv l'air du Prévôt des marchands.
Certes, c'est jouer bien gros jeu, Petit lieuteuaut de police i Mal prend qui s'en prend au bon Dieuj Certes, c'est jouer bien gros jeu.
La honte ici, là-bas le feu.
Sont de tes pareils le sup]ilice!
Certes, c'est jouer bien gros jeu, Petit lieutenant île police!
Crottes, lanternes et catins, Furent jadis ton seul ofRce ; Tu quittes, pour vexer les saints.
Crottes, lanternes et catins.
Certes, c'est jouer bien gros jeu, Petit lieutenant de police !
Mal prend qui s'en prend au bon Dieaj Certes, c'est jouer bien gros jeu.
Le reste de l'année s'écoula sans autre événement que la représentation de Zatre, qui fut jouée dans le mois de décembre avec un immense succès.
00 LOUIS XV ET SA COUn
Mort de Frpaeric-Aiiguste II. — Déclaration de la diète sur les coDflitions de rélectioti. — Le roi Louis XV soutient Stanislas.
— La tzaiine et l'Empire présentent le prince Auguste, fils du feu roi. — Départ de Stanislas. — Son déguisement, sonvoy«£;e.
— Stanislas est élu. — Une armée russe niarclie sur Varsovie. Stanislas su retire à Dantzig. — Siège de Dantzig. — Intérêt de la France à avoir dans le Nord un contre-poids à l'emitiie do Russie. — Expédition de M. de Plélo. — Fuite du roi Stanislas. Guerre contre l'Empire. — Plan de campagne des armées françaises. — Berwick et Villars. — Le comte de Belle-Isle. — Le duc de Noaliles, — Le chevalier d'Asfeld. — Le com-te de Saxe.
— Le roi Charles-Emmanuel. — Le duc de Broglie. -v- Le duc de Coigny. — Le prince Eugène. — Le comte de Mercy. — Mort du duc de Beiwick. — Prise de Philipshourg. — Bataille de Parme. — Promotion. — La culotte de M. de Br(iglie. — Bataille de Guastalla. — Prise de Naples et conquête de la Sicile par don Carlos. — Situation des armées françaises à la 6n de 1735. — Le jeu de l'Europe. — La paix de Vienne. — Remaniement européen. — Mariage du duc de Richelieu. — Naissance du duc de Fronsac. — Alzire. — L'Enfant prodigue,
— Le Legs. — Les Fausses Confidenses.
Après cette longue période de paix, ou de guerre sans importance, un événement s'accomplissait qui allait remettre en question l'équilibre de l'Europe.
Le i" février, le roi de Pologne, Frédéric- Auguste, meurt à Varsovie, âgé de soixante-deux ans. Son fils, le prince royal et électoral de Saxe, succédait de droit à son électoral; mais il ne pouvait succéder au trône de Pologne, le trône de Pologne étant soumis à l'élection
Ce prince, Frédéric-Auguste II, était le même qui avait détrôné Stanislas, beau-père de Louis XY.
Le 3 mai, la diète s'assembla.
Le résultat de sa délibération fut :
Qu6 les seuls gentilshommes polonais avaient droit à l'éligibilité;
Qu'il fallait non-seulement, pour jouir de ce droit, êke gentilhomme polonais, mais encore être né de père et mère catholiques;
Que personne autre que le primat ne pouvait proclamer le roi, sous peine d'être déclaré ennemi de la patrie;
Enfin que l'élection était fixée au 25 du mois d'août.
Dès le 17 mars, le roi Louis XV avait déclaré à tous les ambassadeurs étrangers accrédités près la cour de France qu'il ne souffrirait pas qu'aucune puissance s'opposât à la liberté de l'élection.
Ce qui avait donné lieu à cette déclaration, c'était la démarche faite par le primat et par un certain nombre de gentilïihomraes auprès du roi Stanislas,
Cette démarche avait pour but d'offrir la couronne de Pologne au père de la reine de France.
Mais, en écoutant la proposition, Stanislas avait secoué la tête et avait dit :
— Je connais les Polonais : ils me nommeront, mais ils ne me soutiendront pas.
— Soyez nommé, lui fit dire Louis XV, et je vous soutiendrai, moi.
Sur cette promesse de son gendre, Stanislas accueillit l'offre qui lui était faite, et déclara qu'il se mettrait sur les rangs.
Son compétiteur naturel était le prince royal et électoral de Saxe, fils du roi défunt.
Naturellement encore, la Russie et l'Autriche, voyant que la France s'était déclarée en faveur de Stanislas, se déclarèrent en faveur du prince Auguste.
La Russie fit croiser une flotte dans la Baltique.
L'Autriche donna ses ordres pour empêcher Stanislas de traverser ses États.
Le 20 août, c'est-à-dire cinq jours avf«nt le jour fixé pour l'élection, le chevalier de Thiange, qui avait de la ressemblance avec le roi Stanislas, ajouta encore à cette ressemblance en se coiffant comme lui et ea revêtaot les habits que le roi portait ordinairement.
Ce changement de nom et de costume eut lieu à Berny, près Paris, où Stanislas s'était rendu en quittant Versailles.
A Berny, le vrai roi et le faux roi se séparèrent pour se tourner le dos.
Thiange, traité de Majesté, prit la route de Bretagne, arriva à Brest, oîi il s'embarqua publiquement le 26 à dix heures du soir, au bruit de toute l'artillerie du port.
Quant au roi Stanislas, il devait gagner Varsovie par terre, accompagné du seul chevalier d'Andelot.
En conséquence, le roi se coiffa d'une petite perruque noire et endossa un habit gris de la plus simple apparence; quant au chevalier d'Andelot, il s'habilla un peu plus somptueusement, car il devait passer pour le maitre, tandis que le roi jouait purement et simplement le rôle d'homme de confiance.
Tous deux montèrent dans une voiture en mauvais éta'i et fort crottée, et avec des chevaux de poste gagnèrent la route de Metz. Mais, si pauvre et si délabrée que fût la cimaise, ce n'en était pas moins une voiture française, laquelle, en Allemagne, pouvait inspirer des soupçons à la première ville de l'Empire. En conséquence, le chevalier d'Andelot reconnut que la voiture avec laquelle il était venu
irait difficilement plus loin. Il invita donc son hôte à s'informer si, dans la ville, il n'y avait pas quelque chaise allemande à vendre. L'hôte chercha, en découvrit une, et vint annoncer la trouvaille au chevalier, qui, trop fatigué, à ce qu'il prétendait, pour sortir lui-même, envoya son compagnon examiner la chaise, le chargeant de conclure le marché, s'il trouvait le véhicule convenable.
Le roi acheta la chaise et paya.
Puis l'on se remit en route.
Jusqu'aux portes de Berlin, tout alla bien; mais aux portes de la capitale de la Prusse commença un long interrogatoire dont le marchand et son homme de confiance sortirent à leur honneur.
A Francfort-sur-l'Oder, ils trouvèrent le neveu du marquis de Monti, ambassadeur de France; ils montèrent dans sa voiture, où, pour tromper les espions, le roi ne prit que la qualrièine place.
Enfin, le 8 septembre, le roi entrait dans Varsovie.
L'élection, qui devait avoir lieu le 25 août, avait été remise au 11 septembre.
Stanislas arrivait donc à temps pour se montrer au peuple et lutter de sa personne.
Le 10, il monta à cheval, parcourut Varsovie dans tous les sens, au bruit des acclamations universelles.
Le 11, on recueillit les suffrages : tous furent pour Stanislas.
Le prince Vieznovicki, chancelier de Lithuanie, protesta seul contre celte unanimité en se retirant de l'assemblée et entraînant avec lui quelques mécontents.
Le même jour, le primat eût pu proclamer Stanislas roi; mais il avait espéré ramener le chancelier de Lithuanie, qui persista dans sa retraite, ce qui fut cause que Stanislas ne fut proclamé que le surlendemain.
Mais ce qu'avait prévu Stanislas arriva»
Une armée russe marchait contre Varsovie pour annuler l'élection. Les cent mille Polonais qui s'étaient réunis pour faire Stanislas roi, s'étaient retirés dans leurs provinces respectives. L'armée polonaise était faible et désorganisée. Le secours promis par Louis XV n'arrivait pas. Les partisans de Stanislas ne l'invitaient pas moins à tenir bon, lui disant qu'il n'était besoin que d'une chose pour réussir, c'est-à-dire de gagner du temps. On jeta les yeux sur les différentes places fortes qui pouvaient offrir un asile au roi, et le choix s'arrêta sur la ville de Dantzig, cité libre se gouvernant elle-même sous la protection du roi de Pologne.
Le 2 octobre, le roi Stanislas fit, en conséquence, son entrée à Dantzig, accompagné du primat, de l'ambassadeur de France et du comte Poniatovski, que suivaient quelques seigneurs polonais.
Pendant ce temps, les Russes entraient en Pologne; et dans le faubourg de Praga même, à la suite de la déclaration du général de Lacy, commandant les troupes russes, et réclamant au nom de la tzarine l'élection du prince Auguste, le prince Auguste fut élu.
La nouvelle de cette élection n'étonna pas Stanislas.
— Je l'avais bien dit, murmura-t-il en levant les épaules; lui aussi éprouvera bientôt la fidélité de ceux qui l'ont nommé.
Et il proposa aux habitants de Dantzig de quitter leur ville et de leur rendre leur parole.
Mais ceux-ci s'opposèrent au départ du roi.
L'armée russe marcha donc sur Dantzig, et, le 20 février 1734 , le siège commença.
Une grande question européenne se débattait en dehors de la question privée.
Le roi Stanislas représentait la nationalité polonaise.
Le prince Auguste représentait l'influence russe et allemande.
La nomination du prince Auguste, c'était le futur dé membrement de la Pologne.
La France n'avait pas pris à l'aventure et sans réflexion le parti du roi Stanislas.
Il lui fallait, dans ses intérêts communs avec l'Espagne, ruiner la puissance de l'Autriche en Italie.
Il lui fallait opposer une digue à l'empire russe, menaçant, dès cette époque, de déborder sur l'Europe.
Celte digue, c'étaient la Suède, la Pologne et la Prusse.
La Suède et la Prusse promirent la neutralité.
Stanislas, roi de Pologne, continuait la politique de Charles IX et de Louis XIV : de Charles IX, soutenant l'élection de Henri III; de Louis XIV, soutenant l'élection du prince de Conti.
Stanislas, à Varsovie, surveillait à la fois Pétersbourg et Vienne.
Voilà quelles considérations avaient entraîné la France dans cette guerre, bien entreprise, mal soutenue; mal soutenue surtout par celui qui a^vait le principal intérêt à la soutenir, c'est-à-dire par Stanislas.
En se mettant à la tête de l'armée, toute désorganisée qu'elle était, en appelant les Polonais aux armes au nom de la nationalité polonaise, le roi Stanislas pouvait réunir cinquante mille hommes.
Avec ses cinquante mille hommes, il pouvait tenir tête aux Russes, garder sa capitale, attendre le secours de la France, et, s'il tombait, tomber du moins en combattant.
Mais Stanislas avait plus de cinquante ans; Stanislas n'avait jamais été un homme énergique. Il couvrit sa faiblesse du manteau de la philanthropie, et déclara qu'il
ne voulait ni s'assurer une couronne aux dépens de la vie de ses sujets, ni se mettre dans le cas d'avoir marqué son avènement au trône par l'effusion de leur sang.
C'était répondre en prêtre, et non en soldat.
Stanislas s'était donc retiré, comme nous l'avons dit, à Dantzig, pour y attendre les secours de la France.
Le comte de Munich était venu joindre M. de Lacyavec un renfort de dix mille hommes; il prit le commandement du siège.
Dantzig fut complètement investi, et le bombardement commença. La famine se fil bientôt sentir.
Mais la France avait promis un secours. La France n'avait pas encore pris l'habitude de manquer à sa parole. Les assiégés attendirent ce secours avec confiance.
Enfin, le drapeau blanc parut à l'horizon; mais toutes les batteries de la côte étaient au pouvoir des Russes. M. de la Motte, qui commandait la flotte, n'osa s'exposer à une destruction à peu près certaine. Le cas qui se présentait était d'ailleurs prévu; dans ce cas, la flotte devait s'arrêter à Copenhague et s'entendre sur ce qu'il y avait à faire avec M. de Plélo, ambassadeur de France en Danemark.
Louis-Robei»-Hippolyte de Bréhan, comte de Plélo, était de cette belle et noble race bretonne qui ne marchande jamais avec l'honneur. C'était un jeune homme de trente-quatre ans, poëte, savant et diplomate à la fois, qui avait fait imprimer des recherches astronomiques dans le Recueil de l'Académie royale des sciences, et des poésies légères dans le Portefeuille d'un homme de goût.
Il se fit communiquer par M. delà Motte, commandant de l'escadre, les instructions que celui-ci avait reçues de MM. de Fleury et de Maurepas. Il y vit que, s'il y avait moyen de garder Dantzig, il fallait tout faire pour y introduire un
premier secours qui serait bientôt suivi d'un second; que, siDanlzig était pris, il ne fallait plus s'occuper que d'une chose , c'est-à-dire de sauver le roi Stanislas.
Dantzig n'était pas pris; donc, il fallait y introduire le secours envoyé.
Ce secours se composait de quinze cents hommes.
Avec ces quinze cents hommes, il s'agissait d'en attaquer quarante mille, et de passer.
Si on ht attentivement l'histoire de nos guerres, on verra que l'impossible est ce qui germe le plus facilement dans une tète française.
A l'aspect de la situation, M. de la Motte recula.
Mais M. dePlélo prit tout sur lui, déclarant qu'il se chargeait, lui p)rsonnellement, de conduire les troupes françaises et de diriger le débarquement.
M. de la Motte rejeta toute responsabihté sur l'ambassadeur et fit dirfger la flotte sur Dantzig.
La flotte passa à travers un feu croisé, et arriva à la rade de Dantzig.
M. de Plélo débarqua, attaqua l'armée russe, et tomba percé de coups.
Il avait prévu ce dénoûment ; mais, au nom de l'honneur français , il avait cru devoir tenter ce qui ne pouvait être accompU.
M. de Plélo mort, la retraite se fit en bon ordre , et la flotte revint à Copenhague.
Comme dans tous ses échecs militaires, la France avait eu dans celui-ci le côté brillant qui immortahse une défaite à l'égal d'une victoire.
Au moment même où la flotte rentrait dans le port de Copenhague, le second secours d'hommes arrivait. Grâce à ce second secours, on pouvait réunir deux mille hommes des comtés de Flandre et d'Artois.
La situation de Dantzig ne fut point cachée aux officiers réunis en conseil de guerre pour qu'ils eussent à décider par eux-mêmes.
Tous déclarèrent que, partout où les Français étaient deux mille, ils ne pouvaient reculer devant l'ennemi, si nombreux qu'il fût ; si la flotte ne pouvait passer, on s'emparerait des forts à coups de mousquet.
D'ailleurs, on avait une mission sacrée à remplir : il fallait sauver la tête du roi Stanislas.
La flotte française reparut donc à l'embouchure de la Vistule; mais, cette fois, chose incroyable, elle passa à travers le feu croisé des batteries, et, aux acclamations de la ville, elle entra voiles déployées dans le port de Dantzig.
Seulement, il ne s'agissait plus de tenir contre les Russes , mais de sauver le roi Stanislas , dont la tête était mise à prix.
Le roi était résolu à demeurer à Dantzig et à partager le sort de ses défenseurs, lorsque l'on apprit tout à coup que le fort de Wechselmund venait de capituler. Cette capitulation obligea la ville à songer à la sienne, et le roi fut le premier à rendre aux Dantzicois la parole qu'ils lui avaient donnée de s'ensevelir sous leurs murailles.
Il ne s'agissait plus pour le roi que de savoir comment il quitterait la ville, cernée de tous côtés par l'armée moscovite, et complètement inondée jusqu'à trois lieues aux environs.
Chacun alors forma pour le roi un projet de retraite. Madame la comtesse Czapska, palatine de Poméranie, qui parlait l'allemand comme sa langue maternelle, se Gant à un homme qu'elle avait éprouvé et qui connaissait parfaitement le pays, lui offrit de partager les risques de son
LOUIS XV ET SA COUR i05
voyag:e , de se travestir en paysanne et de le faire p^^sser pour son mari.
Un autre expôdicni avait encore été proposé : c'était de se mettre à la tête de cent hommes résolus et de faire une trouée à travers l'ennemi. La difficulté n'était pas de trouver les cent hommes, il s'en serait présenté mille; mais le moyen de tenter une pareille action dans un pays inondé et avec des lignes de circonvallation bouchant tous les passages? Ce projet fut donc abandonné comme l'autre.
Un troisième était proposé par le marquis de Monti, ambassadeur de France, et ce troisième paraissait le plus praticable : c'était de quitter Dantzig avec deux ou trois hommes sûrs et déguisés en paysans.
Pour mettre à exécution ce moyen, Stanislas se rendit chez l'ambassadeur, le dimanche 27 juin, sous le prétexte d'y passer une nuit tranquille en s'écartant des bombes qui commençaient à gagner le quartier qu'il habitait ; mais, arrivé là , un de ces infimes accidents qui se suspendent presque toujours au-dessus des grands projets et qui menacent de les faire manquer, se rencontra et faillit faire échouer celui du roi de Pologne.
Le marquis de Monti s'était procuré un costume de paysan tel qu'il convenait à la situation : habit usé , chemise de grosse toile, bonnet des plus simples, bâton d'une épine rude et polie, enfilé d'un cordon de cuir; mais restaient les bottes !
Donner au roi des bottes neuves, c'était le dénoncer au premier œil observateur qui se fixerait sur lui. L'ambassadeur avait examiné avec attention tous les pieds qui passaient devant lui depuis deux jours , afin de faire un choix intelligem entre la botte neuve, qui pouvait dénoncer le roi, et la botte trop usée, qui pouvait le laisser -^ans
l'embarras, et il avait cru qu'un des officiers de la garnison possédait une paire de bottes tout à fait convenable à la situation.
Seulement, comment et sous quel prétexte l'ambassadeur pouvait-il demander à l'officier de lui céder cette paire de bottes?
C'était une négociation devant laquelle la diplomatie du marquis de Monti, si habile qu'elle fût, recula; il préféra corrompre le domestique de l'officier, lequel vola les bottes de son maître et les apporta à l'ambassadeur.
Si étrange que fût le caprice d'un ambassadeur pour une vieille paire de bottes, le vol au moins répondait du secret.
Mais, si M. de Monti avait bien jugé du degré d'usure des bottes, il avait mal mesuré le pied de l'officier : l'officier avait le pied petit, le roi avait le pied grand; de sorte que, lorsque Stanislas voulut mettre les bottes de l'officier , il lui fut impossible d'entrer dedans.
M. de Monti fit apporter toutes les vieilles bottes de sa maison. Une paire appartenant à son valet de chambre fit l'affaire.
Ainsi. 11 était allé chercher bien loin ce qu'il avait sous la main; ainsi, il avait été obligé de négocier un vol quand il n'avait qu'à réclamer son propre bien.
Le roi, complètement déguisé, ayant deux cents ducats en or sur lui , quitta la maison de l'ambassadeur, et à l'angle de la rue trouva le général Steinflicht qui l'attendait, déguisé comme lui. Tous deux allèrent alors prendre le major de la place. Ce major, qui était Suédois de naissance, s'était engagé à favoriser la retraite du roi , et devait se trouver à certain endroit du rempart.
Le major était à l'endroit désigné, et attendait.
Au bas du rempart, deux nacelles étaient amarrées, et dans ces nacelles se tenaient trois hommes qui, con-
naissant, à ce qu'ils prétendaient, le voisinage, s'étaient engagés à conduire le fugitif jusqu'à Marienwerder, qui était au roi de Prusse.
Au lieu de trois hommes, il y en avait quatre; mais ce n'était pas le moment de faire des questions. Le roi accepta ce surcroît d'escorte.
A dix pas du fossé était un poste occupé par un sergent et quelques hommes. Ce sergent avait sans doute une consigne sévère, car Stanislas le vit deux ou trois fois coucher en joue le major, qui vcnlait passer et faire passer les fugitifs sans donner d'expUcation. Deux ou trois fois même, le major, poussé à bout, mit, de son côté, la main sur la gâchette d'un pistolet qu'il tenait caché dans la poche de sa veste; mais il réfléchit au bruit que ferait l'arme, au tumulte qui suivrait la mort du sergent, et il préféra lui tout avouer.
Alors, celui-ci exigea que le roi vînt lui parler à luimême et se faire reconnaître. Le roi y consentit : le sergent s'inclina, et ordonna à ses hommes de laisser passer Stanislas et sa suite.
Le major n'avait pas besoin d'aller plus avant; Stanislas le renvoya donc, et monta dans la nacelle avec le général Steinflicht. Il commença de voguer ou plutôt de ramer à travers la campagne inondée, dans l'espoir de gagner la Vi.?tule et de se trouver à la pointe du jour de l'autre côté du fleuve,, ".t, ppr conséquent, presque hors d'atteinte de l'ennemi.
Mais, après un quart de lieue à peine, les conducteurs du roi ayant rencontré une cabane située au milieu des marais, déclarèrent que, pour ce jour-là, il y avait assez de chemin de fait, qu'il était trop tard pour tenter le passage de la rivière, et qu'il fallait se décider à demeurer là le reste de la nuit et le jour suivant.
Le roi eut beau faire des représentations , c'était un parti pris : il fallut céder.
Il descendit de sa nacelle et entra dans la maison.
Ce fut alors qu'à la suite de cette première lutte fiu'il venait d'avoir avec son escorte, Stanislas jeta un regard investigateur sur les hommes qui la composaient.
Le chef était un homme de trente à trente-cinq ans, affectant sur ses compagnons un air d'autorité qu'il prenait en toute occasion pour présenter les projets les plus extravagants : c'était à la fois le type de l'ignoraiwîe, de la sottise et de l'entêtement.
Les deux autres appartenaient à cette classe vagabonde, moitié soldat, moitié bohème, qu'on appelle sznapans, et dont nous donnerons une idée plus exacte en rappelant que, de ce mot sznapan, nous avons fait chenapan ; eux connaissaient assez bien le pays, mais ils offraient, à part cet instinct des animaux qui consiste à retrouver son chemin par la vue, l'ouïe et l'odorat, le type le plus complet de la brutalité.
Le quatrième, celui que le roi ne s'attendait pas à trouver, n'appartenait point, en effet, à l'honorable compagnie.
C'était un banqueroutier qui, fuyant les recors, s'était arrangé pour gagner la Prusse à l'aide des dispositions prises en faveur du roi.
Tout cela ne rassurait pas le fugitif. Aussi fut-ce le cœur profondément serré qu'il entra dans la cabane, et que, couché sur un banc, la tête appuyée au banqueroutier, qui, en vertu de l'égalité dans le malheur, partageait ce banc avec lui, il attendit le jour,
Le jour venu, Stanislas sortit de la cabane. Il était à une demi-lieue de Dantzig, que l'on continuait de bombarder, et il ne perdait aucun détail du bombardement
Le roi passa toute la journée dans l'impatience de la voir Qnir.
Heureusement, la cabane dans laquelle il se trouvait était si misérable et si isolée, que personne n'y vint.
On se remit en chemin qvec la nuit ; seulement, au fur et à mesure que l'on avançait, le chemin devenait plus pénible. On était arrivé au milieu d'une forêt de roseaux, dans laquelle il fallait se frayer un passage, non-seulement en les écartant, mais encore en les écrasant sous le fond de la barque; il en résultait que cette courbure faisait, dans le silence de la nuit, un bruit qui pouvait être entendu, et laissait une trace qui donnait toute facilité à poursuivre les fugitifs.
De temps en temps, en outre, il fallait descendre du bateau enfoncé dans la vase, et le Virer à force de bras dans un endroit où il y avait plus d'eau.
Vers minuit, on arrivait à la chaussée d'une rivière que l'ont crut être la Vistule. Aussitôt les conducteurs se mirent à tenir conseil entre eux; ni le roi, ni le général Steinflicht ne furent admis à ce conseil. Le roi profita de ce moment pour prier le général Steinflicht de se charger de l'or qu'il portait sur lui et dont le ballottement le blessait; mais le général lui fit observer qu'ils pouvaient, par un accident quelconque être séparés, et qu'alors la perte de cet or deviendrait on ne plus préjudiciable au roi. Le roi insista ; mais tout ce à quoi consentit le général fut de partager ia somme.
Il prit donc cent ducats, et laissa les cent autres au roi.
Le résultat du conseil tenu par l'escorte du roi avait été que, dans le doute où l'on se trouvait des localités, le chef Steinflicht et le banqueroutier remonteraient à pied la chaussée, tandis que le roi et deux sznapans côtoieraient cette mê/iie chaussée par le marais..
Ainsi, ce qu'avait prévu Steinflicht ne tardait pas à se I. 1
réaliser : le roi et le général allaient être séparés ; il est vrai que ce n'était que momentanément.
Il y avait erreur dans les calculs : on ne se trouvait pas au bord de la Vistule, mais au bord du Néring.
Cependant, au bout de cent pas, les deux petites troupes s'étaieii.» perdues de vue; à chaque instant, le roi s'informait de Steinflicht, et, à chaque information, ses compagnons répondaient :
— Soyez tranquille, il est là.
Le jour vint. On était perdu, ou à peu près ; il fallait, sans gaspiller le temps, chercher un endroit où passer la journée et attendre la nuit.
Alors, les deux hommes, en s'orientant, reconnurent qu'il devait y avoir dans les environs une cabane appartenant à •m paysan de leur connaissance ; on aborda chez lui en lui demandant :
— Avez- vous des Moscovites chez vous ?
—■ Je n'en ai pas dans ce moment-ci, dit le paysan; mais, si vous avez affaire à eux, il m'en vient toute la journée.
Le parti du roi était pris : mieux valait encore rester caché dans cette cabane que dans les marais. Les deux sznapans conduisirent le roi dans un petit grenier situé au-dessus de la salle commune, lui offrirent la disposition d'une botte de paille qui se trouvait là par hasard, et l'invitèrent à se reposer, tandis que l'un monterait la garde en bas, et que l'autre se mettrait à la recherche du général, que le roi ne cessait de demander.
Il y avait deux nuits que le roi n'avait fermé l'œil. Il essaya de dormir; mais ses bottes pleines d'eau et de fange, cette séparation, ce dessein marqué par ses conducteurs de s'éloigner de la route qu'on était convenu de suivre, les dangers qu'il courait dans cette cabane où, au dire des
inouïs XV ET SA coua 111
paysans, les Moscovites venaient vingt fois le jour; enfin toutes les idées funestes qui passent à travers l'esprit d'un homme en pareille situation, écartèrent de lui le sommeil.
Ne pouvant dormir, le roi se leva donc, et, mettant la tête à la lucarne de son grenier, il vit un officier russe qui se promenait dans la prairie à cent pas de la cabane, et deux soldats russes qui faisaient paitre leurs chevaux.
Ces trois hommes éloignés du camp parurent au roi trois sentinelles placées là pour l'épier, en attendant sans doute qu'on fût allé chercher du renfort, et cette idée fut confirmée dans l'esprit du pauvre prince lorsqu'il vit une douzaine de Cosaques courant bride alsattue à travers champs et venant droit à la cabane. Ce changement dans le paysage, assez tranquille jusque-là, fit que le roi se retira de la fenêtre et se rejeta sur sa botte de paille, attendant les événements.
Au bout de cinq minutes, la bande de Cosaques occupait la salle basse de la cabane.
Un instant après, le roi entendit craquer l'escalier qui conduisait à son grenier. Il s'attendait à voir paraître quelque figure harbue et menaçante, lorsqu'au contraire, dans la personne qui venait le visiter, il reconnut son hôtesse, laquelle lui était expédiée par les deux sznapans pour lui dire de se garder de descendre.
Le roi n'en avait pas la moindre intention.
Les Cosaques ne couraient aucunement après lui ; ils venaient déjeuner, voilà tout.
Leur séjour dans la cabane dura une heure. Mais, débarrassé des Cosaques, le roi ne l'était pas de son hôtesse : la curiosité de celte femme avait été éveillée par le soin avec lequel le voyageur se cachait et par la commission qu'elle venait de remplir près de lui, et elle voulait savo'r quel
lis LOUIS Xr ET SA COUR
était le grand personnage qui craignait si fort les Cosaques, et qu'elle avait l'honneur de recevoir chez elle.
Stanislas eut grand'pcine à se tirer de celte épreuve ; il inventa un roman, que son hôtessr crut ou fit semblant de croire.
Sur la fin du jour, ennuyé de la réclusion qu'il subissait, le roi descendit pour prendre langue avec ses conducteurs. Ceux-ci lui répondirent que le général Steinflicht n'était qu'à un quart de lieue, et qu'il se proposait de rejoindre le roi, pendant la nuit, à un endroit de la Vistule dont ils étaient convenus et où se trouverait un bateau tout prêt pour les passer ; mais ils doutaient que l'on pût, tant le vent soufflait avec violence, traverser un si grand fleuve dans un si petit bateau.
Le roi ne pouvait plus se défier de l'honneur de ces hommes qui, ayant passé la journée au milieu des Russes, auraient pu le livrer si telle eût été leur intention, mais il craignait leur ignorance. Le soir venu, il se remit donc en route, rassuré sur le premier point, mais fort inquiet sur le second.
A un quart de lieue de la cabane où l'on avait passé la journée, il fallut laisser le bateau, attendu que l'inondation finissait là. On commença donc de marcher à pied dans un sol fangeux, où à chaque instant l'un des trois voyageurs entrait jusqu'aux cuisses et avait besoin de l'aide de ses deux compagnons pour ne pas entrer jusqu'au cou.
Enfin, au bout de quatre ou cinq heures, on reconnut qu'on avait atteint la chaussée de la Vistule Un des sznapans pria alors le roi de demeurer avec son camarade tandis qu'il irait voir si le bateau était à sa place.
Un quart d'heure après, il revint disant que le bateau n'y était plus, et sans doute avait été enlevé par les Moscovites.
LOUIS XV ET SA COUR li3
II fallut rentrer dans le marais et chercher un asile où passer la journée. On aperçut une maison, et l'on s'achemina vers elle.
Mais à peine la petite troupe avait-elle mis le pied sur le seuil, que le maître de la maison, se retournant, s'écria en montrant le roi :
— Oh I mon Dieu I quel est cet homme ?
— Pardieu I dit un des sznapans, cet homme, c'est notre camarade.
— Cet homme, dit le paysan en ôtant son bonnet et en s'inclinant, c'est le roi Stanislas I
Il n'y avait pas à hésiter.
— Oui, mon ami, dit le roi en lui tendant la main; oui, le roi Stanislas fugitif, qui se confie à vous et qui vient vous demander un asile dans votre maison, et le moyen de gagner l'autre bord de la Vistule.
Cet aveu obtint le plus heureux succès. Fier de cette confiance, le paysan n'eut plus qu'un désir, celui de la mériter ; il promit au roi de lui faire passer la Vistute^ et à l'instant même se mit en mesure de tenir sa pro« messe.
Pendant que le brave homme était occupé à chercher un bateau et un passage, le roi aperçut le chef de ses conducteurs, dont il était séparé depuis trente-six heures, et qui revenait tout courant vers la maison.
Il le reçut sur le seuil, et son premier mot fut pour lui demander des nouvelles du général Steinflicht.
Le chef raconta alors que, la veille, tandis qu'il attendait, avec le général et le banqueroutier, le roi à l'endroit convenu, ils avaient vu accourir vers eux une troupe de Cosaques. Alors, chacun aurait fui de son côté; lorsqi/il aval» retourné la tête, il n'avait plus revu ni le général ni le bat queroutier, et il ignorait ce qu'ils étaient devenus.
Tous les reproches n'y pouvaient rien : le roi prit patience et attendit
Vers cinq heures du soir, il vit revenir son hôte, lequel lui annonça qu'il avait trouvé un bateau chez un pêcheur, où logeaient deux Moscovites, mais que son avis était d'attendre plusieurs jours avant de tenter le passage, et cela, à cause du grand nombre de Cosaques répandus dans les environs, les uns pour faire pâturer leurs chevaux, les autres pour suivre la trace du roi, dont la fuite commençait à être connue.
Le roi tint conseil avec ses hommes et le paysan, et il fut décidé qu'il passerait, dans la maison où il était, la nuit et la journée suivante.
Ce furent une longue nuit et une longue journée.
Le lendemain, vers cinq heures, les hésitations commencèrent. Le roi comprit alors qu'il fallait appeler a son aide un puissant auxiliaire; il fit monter une bouteille d'eau-de-vie, et il invita les sznapans et le paysan à boire à sa santé.
A la fin de la bouteille, l'effet était produit, et ces hommes étaient prêts à passer pour lui dans l'eau et le feu.
Le roi profita de ces dispositions, qui furent encore augmentées par cette bonne nouvelle que les deux soldats russes n'étaient plus chez le batelier, et qu'une barque attendait le voyageur au bord du fleuve.
Le roi et son hôte montèrent à cheval; le paysan marchait à cinquante pas en avant, les trois autres hommes suivaient à pied par derrière. A chaque pas, on traversait de profonds bourbiers où le cheval du roi s'abattait ou s'enfonçait jusqu'au poitrail. De tous côtés brillaient les feux de divers camps volants, semés dans la plaine ; mais la clarté de ces feux, circonscrite dans un certain cercle, avait le double avantage de montrer au roi les ennemis et
de lui indiquer la ligne de ténèbres qu'il devait suivre pour ne pas être \u.
Tout à coup, l'hôte du roi qui marchait en éclaireur s'arrêta, et revint dire au roi qu'il craignait que le passage qu'il croyait libre ne fût gardé, qu'il eût donc à se tenir où il était et à attendre.
Le roi s'arrêta : le paysan piqua en avant, et, au bout d'un quart d'heure, revint dire que le passage était en effet gardé, qu'il avait perdu les chevaux dans le pâturage, et qu'il les cherchait sans pouvoir les trouver.
La consternation se mit dans la petite troupe, qui décida incontinent qu'il fallait revenir sur ses pas. Mais le roi s'opposa de toute sa force à cette retraite, et le paysan, voyant combien il répugnait à son illustre compagnon de retourner en arrière, ofTrit de faire une nouvelle tentative et d'essayer s'il trouverait un autre passage. Mais le chef et Jes deux sznapans, chez lesquels les fumées de l'eau-devie s'étaient dissipées, ne voulaient entendre à rien. Le roi fut obligé de leur rendre la liberté de se retirer seule si cela leur convenait. Alors, ils se couchèrent à terre, gémissant comme des femmes en disant qu'on les faisait marcher à une mort certaine.
Sur ces entrefaites le paysan revint : il avait trouvé un passage.
Le roi se remit en route, et, en effet, au bout d'une demi-heure, atteignit la chaussée sans avoir fait de mauvaise rencontre.
Sur cette chaussée, on vit, ou plutôt on entendit venir un chariot moscovite. Le roi se rangea de côté avec sa troupe, et le conducteur du chariot passa sans voir personne.
A cent pas de là, on laissa les chevaux pour faire un quart de lieue à pied; ce quart de lieue fait, on se cacha
dans les broussailles, tandis que le paysan allait de nou* veau à la découverte.
Bientôt on entendit le bruit des rames.
Le batelier venait chercher le roi au bord du fleuve, et les fugitifs s'embarquèrent.
Près d'aborder à l'autre rive, le roi tira son hôte à part, et, prenant dans sa poche une poignée de ces ducats qui l'incommodaient si fort et dont, par bonheur, Steinflicht n'avait pas voulu se charger entièrement, il la mit dans la main du brave homme, lequel, secouant la tête, commença par refuser toute rétribution, et finit, sur les instantes prières du roi, par prendre respectueusement deux ducats dans l'auguste main qui s'étendait vers lui.
Ce fut tout ce qu'il consentit à recevoir.
Une fois sur l'autre bord de la Vistule, le roi n'avait plus besoin de lui. Aussi, après avoir déposé le roi sur la rive, après avoir respectueusement baisé le pan de son habit grossier, il repassa le fleuve avec le batelier.
A cent pas de la Vistule, on apercevait un gros village. Le roi y arriva au point du jour. Là, croyant n'avoir plus rien à craindre, le chef et les deux sznapans se jetèrent sur un lit où ils disparurent dans la plume dont aucune instance ne put les tirer.
Le roi vit alors qu'il ne devait s'en rapporter qu'à luimême du soin de trouver un nouveau moyen de transport. Il éveilla un paysan, et fit tant que cet homme consentit à aller chercher une voiture, quelle qu'elle fût et à quelque prix que ce pût être.
Seulement, le roi fit la faute de payer d'avance son messager, de sorte que son messager revint ivre-mort.
Cependant il avait eu, tout ivre qu'il était, l'intelligence de faire, ou à peu près, la commission.
Il ramenait un homme qui voulait bien louer un chariot
lOUIS XV ET SA COUR H7
^feiry de marchandises, mais à la condition qu'on en consignerait le prix.
Le roi offrit de les acheter. Le marché fut passé moyennant vingt-cinq ducats, et le roi se trouva à la tète d'un assortiment de toile de Saxe.
Cependant le marché fait à la hâte dans la rue, en face des passants, avait ameuté quelques personnes. Il s'agissait donc de partir sans perdre de temps, lorsque l'un des sznapans, voyant sans doute la facilité avec laquelle le roi se défaisait de son argent, sortit de la maison où il venait de reposer une heure ou deux, et commença à vanter tout haut les services que lui et ses compagnons avaient rendus au roi et à en demander le prix, et ce prix, à son avis, devait être d'autant plus élevé et d'autant moins marchandé par le roi, qu'il avait risqué sa Uberté et sa vie; en conséquence, il prétendait donc, et sur l'heure, recevoir le prix de tout cela.
La situation devenait embarrassante : la foule, comme toujours, paraissait prête à prendre parti pour le réclamant, quand, au grand étonnement du roi, le chef sortit de la maison, reprocha à l'homme son ivrognerie, et, se retournant vers le peuple :
— Ne croyez pas un mot de ce que dit ce drôle-là, ajouta-t-il; c'est son habitude, quand il est ivre, de prendre ses compagnons pour des grands seigneurs et de leur demander le prix de services qu'il ne leur a pas rendus.
Puis, le prenant par le bras, il le fit rentrer dans la maison au miheu des huées des assistants.
Il n'y avait pas de temps à perdre. Le roi renvoya à l'ambassad'^ur celui de ses deux sznapans qui n'était pas ivre; il fit monter dans la voiture celui qui l'était, se p'.aça près de lui, et confia au chef la conduite du cheval àl d* la voiture.
On sortit du village sans demander aucun chemin; car on ne voulait pas, en cas de poursuite, laisser trace du passage royal. Le roi s'orienta conjecturalement, et, comme il s'agissait maintenant de passer le Nogat, le roi essayait de gagner la pointe où il se sépare de la Vistule, laissant sur la gauche Marienbourg, où il y avait garnison ennemie.
La petite caravane traversa plusieurs villages habités par des Saxons ou des Moscovites, sans que ni les uns ni les autres s'opposassent à son passage; et, sur les huit heures du soir, on arriva au bord d'une rivière.
Un cabaret était près de cette rivière, et, à quelques pas du cabaret, une vieille nacelle ouverte de toutes parts. Les gens du roi s'écrièrent alors qu'ils étaient au borfl du Nogat, et que la Providence elle-même leur envoyait ce bateau pour le traverser.
Déjà ils s'occupaient de pousser le batelet à l'eau, lorsque le roi s'informa à un paysan quelle était cotte rivière près de laquelle il était arrêté.
Cette rivière, c'était la Vistule; le Nogat était à une lieue et demie plus loin.
Si le roi ne s'était pas informé, il allait se retrouver sur cet autre bord du fleuve qu'il avait eu tant de peine à quitter.
Il était difficile de gagner le pays avec la voiture; les chevaux étaient éreintés de la marche forcée qu'ils avaient faite. Le roi entra dans le cabaret, se donna pour un boucher de Marienbourg qui désirait passer le Nogat, pour aller au delà faire des achats de bétail, et demanda s'il était possible de se procurer un bateau.
L'hAte secoua la tête : selon lui, tous les bateaux, même les plus petits, avaient été enlevés par les Russes et conduits à Marienbourg, à cause des partis polonais qui battaient la campagne de l'autre côté.
Encore un obstacle qui se présentait au moment où l'on touchait au salut I
Le roi passa la nuit dans une grange, nuit d'insomnie comme toutes celles qui s'étaient écoulées depuis qu'il avait quitté Dantzig; une seule nuit il avait reposé, c'était la nuit qu'il avait passée chez le brave paysan qui l'avait reconnu.
Au point du jour, le roi remonta dans son chariot, et se mit en route suivant la chaussée par des chemins affreux. Au bout de deux heures de marche, on rencontra un village. Le roi descendit de son chariot, entra dans une maison, et, comme la veille, se donna pour un garçon boucher de Marienbourg, qui allait acheter du bétail de l'autre côté du Nogat.
— Cela tombe à merveille, lui dit l'hôtesse, et vous n'avez pas besoin de traverser la rivière. J'ai du bétail à vendre, et, comme je suis de bonne composition, nous nous arrangerons, j'en suis sûre.
— Cela est impossible, répondit le roi, attendu que je dois faire mes achats avec de l'argent qui m'est dû de l'autre côté de la ri\aère : l'argent une fois touché, je ne dis pas que nous ne ferons pas affaire; mais l'important pour moi dans ce moment, c'est, comme vous voyez, de toucher mon argent.
— Mais comment ferez-vous puisqu'il n'y a pas un seul bateau?
— Bah t fit le roi, quelque chose me dit que vous m'en trouverez un, vous.
— Tenez, dit-elle, je vois bien que vous êtes un brave homme et que vous avez besoin de passer l'eau. Eh bien, jft vais vous donner mon fils. Il y a, sur l'autre bord, UG pêcheur de ses amis qui a un bateau amarré à sa maison. A un signal, il viendra vous prendre. Allez, et qu«
Dieu vous conduise hors de l'embarras où je vous vois!
Le roi remercia cette femme. Elle aussi, l'avail-elle reconnu? Il n'en sut jamais rien; mais, montant avec con fils dans le chariot, le roi se rendit au bord du Nogat.
Là, le jeune homme donna le signal.
A l'instant même, le pêcheur sortit de la maison et traversa la rivière.
Le roi entra dans le bateau avec un de ses hommes, laissant l'autre au chariot, et lui promettant de lui renvoyer son compagnon.
Arrivé sur l'autre bord, le roi leva les mains et les yeux au ciel : il était sauvé.
Alors, il congédia son sznapan, lui donna une lettre pour l'ambassadeur, laquelle invitait M. de Monti à donner aux trois hommes la récompense promise, attendu que le roi était arrivé sain et sauf de l'autre côté du Nogat.
Puis, s'avançant vers un village nommé Bialagora, le roi y acheta un autre chariot, avec deux chevaux.
Le soir même, dans cet équipage, Stanislas, désormais hors de tout danger, faisait son entrée à Marienwerder.
Quant aux Français restés à Dantzig, au jour où la ville se rendit, leur courage leur fut compté. Des ordres arrivèrent des cours de Vienne et de Russie pour qu'ils ne fussent pas traités en prisonniers de guerre, mais en étrangers libres et auxiliaires. Soit véritable admiration pour cette splendide folie, soit que la tzarine et l'empereur ne voulussent pas se fâcher avec le cabinet de Versailles, ces deux princes firent une foule de galanteries aux officiers; la tzarine, particulièrement, envoya à chacun d'eux un habit complet de drap russe, manufacturé, brodé et taillé en Russie.
Ainsi finit l'expédition si fatale au roi Stanislas Leczinski. Elle tira le plus pur de ce noble sang polonais, qui semble
LOUIS XY BT SA COUR Ui
depuis un siècle ne demander qu'à couler sur tous les champs de bataille de l'Europe.
Stanislas Poniatovski lui porta le dernier coup en se faisant le complice de Catherine, et en montant sur le trône à son tour trente ans après.
Le canon de Dantzig avait mis le feu à l'Europe.
Un affront venait d'être fait aux armes françaises par les Russes et les impériaux : on ne pouvait atteindre les Russes retranchés derrière le Volga et le Niémen, mais on pouvait joindre l'Autriche en Allemagne et en Italie.
L'Espagne, notre sœur, nous donnait la main.
Toute trace de dissentiment avait disparu entre Philippe V et Louis XV. La naissance de deux princes avait mis la maison d'Orléans hors de cause, et ôté au petit-fils de Louis XIV toute possibilité de rêver plus longtemps la réunion des deux royaumes.
D'ailleurs, comme la France, l'Espagne était intéressée à l'abaissement de la maison d'Autriche. N'avait-elle pas Naples et Parme à réclamer en Italie?
Voici le plan de la campagae arrêté.
Une armée traverserait la Lorraine, les Trois-Évêchés, et irait mettre le siège devant Philipsbourg, cette clef de l'Allemagne.
Philipsbourg pris, on pénétrerait au cœur de la Souabe, et l'on irait, à travers l'Allemagne, donner la main à la Pologne.
Une autre armée franchirait les Alpes avec l'aide des Piémontais nos alliés, et marcherait sur Milan, tandis qu'un corps de troupes espagnoles, prenant la Péninsule par l'autre extrémité, débarquerait à Naples et marcherait de l'est à l'ouest, tandis que nous marcherions, nous, de l'ouest à l'est.
Les deux généraux en chef de ces deux armées étaient, I. ft
ifi LOUIS XV ET SA COUR
pour l'armée d'Allemagne, le duc de Berwick; pour l'arince d'Italie, le maréchal de Villars.
Le duc de Berwick, Jacques Fitz-James, était fils naturel de Jacques II et d'Arabella Churchill, sœur du duc de Marlborough; il était né le 21 août 1670. 11 avait été envoyé en France à l'âge de sept ans, élevé à Juilly, au Plessis et à la Flèche; il avait fait ses premières armes en Hongrie. Il s'était fait naturaliser Français en 1703. Il avait commandé en Espagne en 1704. Il avait été fait maréchal de France en 1706. Il s'était donc battu successivement en Espagne, en Flandre et sur le Rhin. La paix l'avait laissé en 1719, la guerre le venait reprendre en 1734.
Il avait plus de soixante-quatre ans.
C'était un homme infatigable, intrépide et froid.
Nous connaissons le maréchal de Villars, plus qu'octogénan-e à l'époque où nous sommes arrivés : c'est toujours le même homme, malgré son grand âge, et le poids de ses quatre-vingt-un ans n'avait rien enlevé à l'exaltation de son orgueil et à la légèreté de son caractère.
Les généraux qui devaient servir sous le duc de Berwick
étaient :
Charles-Louis- Auguste-Fouquet , comte de Belle-Isle, petit-fils du fameux surintendant des finances, dont nous avons, dans Louis XIV et son Siècle, raconté la haute fortune et la profonde disgrâce.
Lui aussi avait subi ces caprices du sort, familiers à sa rac^. Nommé maréchal de camp sous la Régence, il avait fait en Espagne la guerre de famille. Enveloppé dans la disgrâce de Le Blanc, il avait été mis à la Bastille avec lui sous le ministère de M. le duc, et n'en était sorti que pour subir un exil dans ses terres. Enfin, en 1732, il avait été fait lieutenant général et promu au commandement d'un des quatre camps de plaisance formés la même année.
Adrien-Maurice de Noailles, né en 1678. Nous l'avona plus d'une fois rencontré déjà sous le nom de duc d'Ayen qu'il portait dans sa jeunesse. Il avait été cornette du régiment de cavalerie du maréchal de Noailles, avait obtenu une compagnie en 1693, commandait en second une brigade de cavalerie en 1693; il avait été créé brigadier des armées du roi en 1702, enfin maréchal de camp en 1704, et bientôt après lieutenant général.
Claude -François Bidal , chevalier d'Asfeld. D'abord mestre de camp d'un régiment de dragons, puis brigadier des armées du roi en 1694, puis maréchal de camp en 1702, puis lieutenant général en 1704.
Enfin, Maurice, comte de Saxe, jeune homme de trentehuit ans, dont nous avons déjà parlé à propos de la mort de mademoiselle Adrienne Lecouvreur; héros de race bâtarde comme Dunois et Berwick; fils d'Auguste II, électeur de Saxe et roi de Pologne qui venait de mourir, et d'Aurore de Kœnismark; Maurice de Saxe, qui, à douze ans, avait eu un cheval tué sous lui, et son chapeau traversé d'une balle à Tournai; qui, à la bataille de Malplaquet, c'est-à-dire à l'âge de treize ans, avait conservé le sang-froid d'un homme au milieu du plus effroyable carnage dont les annales du siècle fassent mention ; qui, à seize ans enfin, surpris à l'improviste dans le village de Traknitz, y avait fait, à la tête d'une poignée de soldats, une défense si vigoureuse, que tous les historiens la comparaient à celle de Charles XII à Bender.
Depuis ce temps, le comte de Saxe s'était trouvé partout ovi l'occasion lui avait été donnée de tirer l'épée : à Stralsund, à Belgrade, à Mittau. Enfin la guerre avait éclaté contre l'Autriche, et le comte de Saxe avait été envoyé à l'armée du Rhin comme maréchal de camp.
Cmq princes du sang y portaient les armes avec lui.
I2i LOUIS XV ET SA COUR
Le comte de Charolais, le prince de Conti, le prince de Dombes, le comte d'Eu et le comte de Clermont.
Les généraux qui devaient servir sous M. de Villars étaient :
Le roi Charles-Emmanuel, né à Turin, le 27 avril 1701 reconnu roi de Sardaigne et duc de Savoie après l'abdication de son père Victor-Amédée II;
François, duc de Broglie, né le H janvier 1671, cornette au régiment des cuirassiers en 1687, capitaine en 1690, mestre de camp en 1693, brigadier en 1702, maréchal de camp en 1704, inspecteur général de cavalerie en 1707, enfin lieutenant général en 1710;
Enfin, François de Franquetot, duc de Coigny, qui, né le 16 mars 1670, avait conquis ses grades un à un, depuis celui de cornette jusqu'à celui de lieutenant général.
Les deux généraux impériaux étaient :
Le prince Eugène, général en chef de l'armée d'Allemagne, et le général de Mercy, général en chef de l'armée d'Italie.
Nous connaissons le fameux prince Eugène : c'est toujours le vainqueur de Zante, d'Hochstedt, d'Audenarde, de Malplaquet, de Peterwardein, le fils du comte de Soissons e» d'Olympe Mancini.
Quant à Ferdinand-Charles de Mercy, né en 1666, volontaire à la défense de Vienne assiégée par les Turcs, lieutenant dans un régimertt de cuirassiers, puis major, puis feld-major général, et enfin, en 1719, nommé commandant général de la Sicile, c'était, malgré ses soixante-huit ans, un général de surprise, d'apparition subite, de marches et de contre-marches.
Nous ne suivrons pas cette double invasion dans ses détails; nous en signalerons seulement les principaux faits, et rous en consignerons les résultats.
Au nord, la Lorraine est envahie sans coup férir; le duché de Bar reçoit garnison; le siège est mis devant Philipsbourg; le maréchal de Bervvick est tué d'un boulet qui lui traverse la poitrine; le siège est continué par d'Asfeld, de Noailles, et surtout par M. de Belle-Isle; après trentedeux jours de tranchée ouverte, la ville est prise à la vue du prince Eugène.
Au midi, l'armée franco-pièmontaise traverse le Pô, manœuvre hardiment sans rencontrer d'autres entraves que l'orgueil et la mauvaise humeur de Villars, constamment en opposition avec la hardiesse de mouvement et la fermeté de décision du roi Charles-Emmanuel. Heureusement, la fièvre prend le maréchal, il s'alite et meurt.
Ainsi, les deux armées françaises perdent au début de la campagne, et presque en même temps, les deux généraux en chef, généraux que vingt ans de paix ont plus vieillis que quarante de guerre, qui ne sont plus en harmonie avec les éléments guerriers qu'ils sont appelés à faire mouvoir, et disparaissent pour faire place aux tactiques nouvelles qui vont succéder aux vieilles théories.
La mort de Berwick et de Villars, c'est l'avènement du chevalier de Folard et du comte de Saxe.
Le commandement de l'armée d'Italie tombe donc aux mains de Broglie et de Coigny, comme celui de l'armée du Nord est tombé aux mains d'Asfeld et de Noailles.
En somme, les impériaux ont battu précipitamment en retraite jusqu'à Parme; là seulement, ils trouvent la position qui convient à leur général en chef pour attendre l'ennemi.
Non-seulement les impériaux nous attendent à Parme, mais de la retraite ils passent à l'offensive, se déploient avec un ordre admirable, nous attaquent par colonnes serrées et par grandes masses, mettent en retraite les régi-
ments de Berry et d'Auvergne, qui de la retraite passent à la déroule, lorsque tout à coup le comte de Mercy, atteint d'une balle, tombe mort. A l'immense clameur qui porte cette nouvelle dans leurs rangs, les impériaux s'arrêtent. M. de Coigny saisit avec une admirable sagacHé ce mouvement d'hésitation, ordonne une charge par régiments serrés en colonnes, selon la méthode du chevalier de Folard. Les impériaux, qui attaquaient, sont attaqués à leur tour. Les régiments français font une immense trouée dans leur centre. Ils s'écartent, se dispersent et fuient, laissant huit mille hommes sur le champ de bataille.
Louis XV apprend, à dix-neuf jours d'intervalle, la prise de Philipsbourg et la bataille de Parme; d'Asfcld, de Noailles, de Broglie et de Coigny sont nommés maréchaux de France.
Nous avons vu ce qui se passe à Philipsbourg et ce qui se passe à Parme; voyons ce qui se passe à Naples.
L'infant don Carlos a débarqué le 29 mars; Naples lui a ouvert ses portes sans résistance; le 10 mai, il fait son entrée dans la capitale, et, cessionnaire de tous les droits du roi son père sur le royaume dtss Deux-Siciles, il reçoit en son propre nom l'hommage de tous les ordres de l'État.
Le 25 du même mois, les impériaux, commandés par le général Visconti, sont forcés dans leurs retranchements de Bitonlo. Le 15 juin, une escadre de seize galères, moitié française, moitié espagnole, amène au nouveau roi un renfort de dix-huit bataillons et de deux mille cinq cents chevaux, avec lesquels don Carlos met le siège devant Gaete, qui se rend le 6 août.
Dix-huit mille hommes passent alors le détroit pour soumettre la Sicile à don Carlos. Sur la terre ferme, Capoue^ en Sicile, Messine et gyraouse tiennent seules pour l'Empire.
LOUIS XV ET SA COUR ilT
En cinq mois, tout le territoire des Dcux-Siciles est aux mains des Espagnols, et l'empereur perd le royaume de Naples pour avoir voulu faire un roi de Pologne.
En même temps, les impériaux reprennent un petit avantage dans une surprise de nuit, où le maréchal de Droglie, paresseux et dormeur, est obligé de se sauver la culotte à la main.
Mais, le 19 septembre, le maréchal de Broglie reprend sa revanche à Guastalla : c'est une seconde bataille de Parme.
A la fin de juin 1735, les Espagnols ont fait leur jonction avec les Français et les Piémontais. Les impériaux sont presque entièrement chassés de la Lombardie, et nous tenons tout le bas et tout le haut Mantouan.
Manloue reste à l'empereur.
En Allemagne, nous sommes à la porte de Mayence, et, quoique le prince Eugène soit campé entre Heidelbcrg et Brucksall, nous faisons des fourrages dans tout le Palatinat.
Les avantages des deux campagnes, 1734 et 1735, sont entièrement à nous.
Aussi, un pamphlet courait à Paris qui résumait la situation respective des puissances.
Il était intitulé le Jeu de l'Europe, et était accompagné des portraits des principaux joueurs.
La France.. Pardon, c'est à moi à jouer : j'ai la main.
L'Espagne. J'ai deux dames à l'écart; mes trois rois sont
bons.
La Savoie. J'ai quinte et quatorze; mais il me manque
encore le point.
La Prossb. Je regarde jouer.
La Lorraine. J'ai bien mêlé les cartes; mais il ne me
rentre rien.
128 LOUIS XT KT SA COUQ
L'Empkreui. Mauvais jeu! Je crains le reple.
Le Turc. J« déchirerai les cartes si cela continoe.
L'ANGLtTERRB. Ce n'cst pas à mon lour k jouer.
Le Portugal. Je ne joue point; mais je prête de l'argent
à mes amis.
La Saxb . Je joue atec trop de cartes, ud seul roi me
fera gagner.
Les Treize Camtors. Nous jouons à tous les jeux, pourvu que l'on paye les cartes.
Lb Papb. Moi qui ne joue jamais, je m'arrangerai
d'un jubilé.
La TzARiNE. Je n'ai ni roi ni as, mais ma paye est bonne.
Les HoLLA^DAI8. Nous avons la carte blanche, nous sommes
donc à l'abri du repic; mais nous craignons le capot.
Seulement l'Angleterre, dont ce n'était pas le tour de jouer, comme disait la caricature, voyait nos jeux avec sa jalousie habituelle. Le comte de Walpole fut interpellé au parlement. La maison d'Espagne tenant Naples et la Sicile, les armées françaises sur le Pô et sur le Rhin inquiétaient les whigs.
La Hollande, qui craignait le capot, faisait tout bas ses observations au ministre anglais. Les Français, maîtres de Philipsbourg, dominaient la Belgique et n'avaient qu'à étendre la main pour toucher la Hollande. Or, les Hollandais n'avaient point oublié les guerres de Louis XIV.
De sou côté, la Prusse, qui regardait jouer, menaçait de se mêler au jeu, elle, gardienne des Ubertés germaniques, si la guerre prenait un caractère trop allemand.
Walpole, attaqué de trois côtés, tira de sa poche une convention secrète avec le cardinal de Fleury, dans laquelle le cardinal consentait à tenir sa marine dans l'abaissement et à laisser aux Anglais l'empire de la mer et
l'universalité du commerce : c'était un frein rais à la bouche de la France, et qu'on lui ferait sentir dès qu'elle songerait iî s'agrandii.
Les trois puissances intéressées à la paix offrirent alors leur médiation. Rien n'était plus facile que d'arriver à un résultat Le cardinal de Fleury n'était pas d'un naturel belliqueux . et l'empereur sentait que le prince Eugène, faisant la guerre malgré l'opinion émise par lui dans le cabinet de Vienne, avait perdu la moitié de cette force qu'il avait déployée autrefois.
Les négociations furent donc nouées, et, le 3 octobre, le« conditions préliminaires furent arrêtées.
Les voici •
{" Le roi Stanislas abdiquera la couronne de Pologne, dont il sera cependant reconnu roi, et dont il conservera tous les honneurs et tous les titres.
Il sera à l'instant même mis en possession du duché de Bar, et, aussitôt que le grand-duché de Toscane sera échu à la maison de Lorraine, du duché de Lorraine, qui sera abandonné par cette maison.
Les deux duchés de Lorraine et de Bar seront réunis à la couronne de France après la mort du roi Stanislas.
A ces conditions, le roi Auguste est reconnu roi de Pologne et grand-duc de Lithuanie.
i" Le grand-duché de Toscane appartiendra à la maison de Lorraine après la mort du présent possesseur. Toutes les puissances lui en garantiront la succession éventuelle, et, en attendant cet événement, la France lui tiendra compte des revenus de la Lorraine.
3» Les royaumes de Naples et de Sicile appartiendront à don Carlos, qui en sera reconnu roi.
4" Le roi de Sardaigne aura à son choix le Novarais et le Tortonais, ou le Tortonais et le Vigevanasque.
5» Tous les autres États détachés que l'empereur possédait lui seront restitués.
Les duchés de Parme et de Plaisance lui seront cédés.
Les conquêtes faites en Allemagne par les armes de la France lui seront rendues.
6" Le roi garantira à l'empereur la pragmatique sanction de 1713.
7° Enfin il sera nommé des commissaires de part et d'autre pour régler les limites de l'Alsace et des Pays-Bas.
Lei» novembre 1735, la cessation des hostilités est publiée en Allemagne, et, le 15 du même mois, en Italie.
Ce traité reçut le nom de traité de Vienne.
n y a ceci de remarquable pour nous, que le remaniement européen qu'il amena est encore en vigueur de nos jours, malgré les secousses que l'Europe a éprouvées depuis cent ans.
Ainsi, la France est encore aujourd'hui, avec l'Alsace conquise par Louis XIV et la Lorraine ajoutée par Louis XV, la France de la maison de Bourbon, et non celle de la République et de Napoléon.
Ainsi, le royaume piémontais, qui doit s'agrandir plus tard de Gênes, s'agrandit de deux provinces.
Ainsi, le royaume de Naples et de Sicile, conquis par la branche cadette des Bourbons d'Espagne, est encore aux mains du roi Ferdinand, héritier de cette branche cadette.
Ainsi, malgré la révolution démocratique de Florence, le grand -duc de Toscane, représentant de la maison de Lorraine, vient de rentrer dans ses États.
Enfin, les duchés de Parme et de Plaisance ne sont sortis de la maison de l'empereur que par la mort de la grande-duchesse Marie-Louise.
Il est vrai que nous verrons avant dix ans la fin d»
toutes CCS puissances péninsulaires dont nous n'avons pas vu le commencement.
Tout l'honneur de ces deux campagnes fut à la France; aussi, pendant les années i734, 1733 et 1736, tous les regards furent-ils tournés vers nos armées, qui accomplirent tout ce qui se fit d'important.
A l'intérieur, M. de Richelieu épouse la princesse Elisabeth-Sophie de Lorraine, fille du prince de Guise, laquelle, neuf mois après le mariage, lui donne un héritier qui prend le nom de duc de Fronsac=
Le comte de Belle-Isle est nommé chevalier de l'ordre du Saint-Esprit.
Le roi fait maréchaux de France M. le duc de Rivas, M. le marquis de Puységur et le prince de Tingry.
Notre ancienne connaissance, la princesse Charlotte- Aglaé de Valois, princesse héréditaire de Modène, revient a Paris.
Le dauphin passe entre les mains des hommes, à l'âge de six ans et demi.
Enfin, la reine accouche d'une nouvelle princi sse.
Pendant ces trois années, le théâtre est entière nent tenu par Voltaire et Marivaux.
Voltaire fait représenter Alzire et l'Enfant prodigue.
Et Marivaux, le Legs et le$ Fausses Confidences.
ISS LOUIS XT ET SA COUK
L'empereur prend possession des duchés de Parme et de Plaisance. — Mort du dernier des Médicis, du duc de Berwick, de M. de Viliars, du duc du Maine et du comte de Toulouse. — Société intime du roi. — Lemoine, Pigalie, Boucher embellissent le château de Choisy acheté par le roi. — Disgrâce de M. de Ghauvelin. — M. de Maurepas. — Les sœurs de madame de Mailly. — Mesdames de Vintimille, de Lauraguais. — La charge de gentilhomme de M. de la Trémouille. — Mort de madame de Vintimille.
Les années qui suivent la signature de la paix sont employées, par les différentes puissances qui y sont intéressées, à l'exécution des articles de cette paix.
Ainsi, le 16 avril, le comte de Traun prend possession, au nom de l'empereur, des duchés de Parme et de Plaisance.
Ainsi, les 18 janvier et 31 mars, M. de la Galaizière, maître des requêtes, prend possession du duché de Bar et du duché de Lorraine.
Le 9 juillet, le grand-duc de Toscane, Gaston, qui semble pressé de rendre son duché à l'empire, meurt dans sa soixante-sixième année : c'est le dernier des Médicis, dont la race a régné deux cent trente-sept ans. Aussitôt cette mort signifiée, le prince de Craon fait prêter serment aux sénateurs pour le duc de Lorraine.
Le 3 février 1739, le roi de Sardaigne, et, le 11 avril de la même année, les rois d'Espagne et des Deux-Siciles, accèdent aux traités de Vienne.
Enfin, le !•' juin, la paix est proclamée à Paris ; pen-
LOUIS XV BT SA COUR ISl
dant ce temps, le reste de la société de Lo.msXIV disparait, et la société de Louis XV se constitue.
Le duc de Bervvick meurt à l'âge de soixante-huit ans; le maréchal de Villars meurt à l'âge de quatre-vingt-un ans; M. le duc du Maine meurt à l'âge de soixanle-six ans; le cardinal de Bissy meurt à l'âge de quatre-vingt-un ans; le comte de Toulouse meurt à l'âge de soixante-quatre ans; M. le maréchal d'Estrées meurt à l'âge de soixante-seize ans; le duc de Mazarin meurt à l'âge de soixante-dix-neul ans; le maréchal de Roquelaure meurt à l'âge de quatrevingt-deux ans; la princesse de Conti meurt à l'âge de soixante-douze ans; enfin, Samuel Bernard meurt à l'âge de quatre-vingt-six ans.
Il ne reste d'un autre temps que le cardinal de Fleury, qui, à son tour, va bientôt mourir.
Autour du jeune roi, âgé de vingt-sept ou vingt-huit ans, la jeune génération se presse. Le duc de Richelieu en est l'aîné; mais le duc de Richelieu n'a jamais eu d'âge ; Richelieu est tout, auprès du roi : diplomate, ambassadeur, convive à table, compagnon à la chasse, professeur d'amour, professeur de guerre ; c'est lui qui donne le ton à toute cette folle jeunesse qui a Marivaux pour poète, Watteau pour peintre, Crébillon fils pour romancier.
Après le duc de Richelieu, vient le beau la Trémouille, dont l'intimité a été si tendre avec le roi, qu'on en a brûlé Duchauffour; la Trémouille, qui, pendant la dernière guerre, est tombé de cheval à la tête de son escadron, et qui ne s'est préoccupé que d'une chose, de cacher son visage entre ses mains, pour ne pas être défiguré ; le comte d'Ayen, qui est de cette ambitieuse famille de Noailles, qui, par madame de Maintenon, a eu presque une alliance avec Louis XIV, comme les Mortemart, par madame de Montespan; le marquis de Souvré, élevé près du roi, dans
!34 LOUTS XV ET SACOrTR
l'intimité du roi, et qui, lors de sa maladie, l'a soigné en excellent cœur, en ami dévoué; le marquis de Gesvres, le marquis de Coigny, le duc de Nivernois, le marquis d' Antin; tous ces jeunes seigneurs, enfin, qui viennent de faire le siège de Philipsbourg, de gagner les batailles de Parme et de Guastalla sur les impériaux, et qui s'apprêtent, le chapeau à la main, la manchette plissée, le nœud à l'épaule, à gagner, sans rien chiffonner de tout cela, la bataille de Fontenoy sur les Anglais.
Pour tout ce monde spirituel, railleur, débauché, Versailles, avec ses grands appartements, ses longues galeries, son parc aux allées droites, n'est plus ce qu'il faut. Aux petits soupers, les petits appartements, les salons sans, étiquette, oîi l'on puisse se rouler sur le satin, se voir dans les glaces, s'entendre sans avoir besoin de crier.
Louis XV achète Choisy à M. de la Valiière; Choisy, ce sera le Marly de Louis XV.
Alors, Lemoine, Coysevox, Pigalle, Boucher se mettent à l'ouvrage; les uns taillent le marbre, les autres couvrent la toile. Tout un monde de satyres, de nymphes, de naïades, de bergers et de bergères, couronnés, enrubanés, poudrés, naît, s'anime, se répand dans les jardins, se colle contre les murailles. Restent les domestiques, ces témoins ennuyeux, ces frondeurs indiscrets. Loriot les supprime; Loriot, l'habile mécanicien qui invente ces tables qu'on appelle des servantes et des officieuses, lesquelles disparaissent à travers Je plancher, emportant la carte des vins, des mets, des fruits que les convives désirent, et qui reparaissent toutes chargées, pour disparaître encore et pour reparaître toujours.
Toute cette cour jeune, ardente au plaisir, amoureuse de la guerre, avide encore plus d'amour que d'honneur, était, comme on le comprend bien, l'ennemie du vieux cardinal. On voulut renouveler une tentative du genre de celle qui
avait échoué du temps de niadnme de Prie, sous M. le duc de Bourbon : les conspirateurs furent madame de Mailly, sultane toujours régnante, la Trémouille et de Gesvres; il s'agissaii de substituer M. de Chauvelin au cardinal.
Le cardinal sut tout par la société du comte de Toulouse, ijui lui était toute dévouée.
Malheureusement pour les conspirateurs, M. de Chauvelin s'était mis en mauvaise posture.
M. de Chauvelin était ministre des affaires étrangères pendant la dernière guerre, et, à tort ou à raison, le bruit avait couru qu'il avait reçu de Vienne des sommes considérables pour que la Savoie fût maltraitée; en effet, on se le rappelle, pour prix de son alliance active, Charles-Emmanuel n'avait reçu que deux petites provinces.
Le cardinal rassembla tous ces bruits vagues, les coordonna pour ( n faire un acte d'accusation, présenta cet acte d'accusation au conseil du roi, et fit décréter la disgrâce de M. de Cl auvelin.
Le 20 février, M. de Maurepas entra chez M. de Chauvelin, et lui remit cette lettre du cardinal de Fleury :
t L'amitié que j'ai toujours eue pour vous, monsieur, m'a retenu jusqu'à présent de vous porter le coup que l'honneur, la conscience, la probité et le bien de l'État, m'obhgent à vous porter aujourd'hui.
» Cardinal de Fleury. »
En même temps, M. de Jumilhac attendait à la porte, avec ordre de conduire M. de Chauvelin à Grosbois.
M. de Chauvelin abattu, le cardinal se retourna contre la Trémouille et de Gesvres. Le roi voulut soutenir ses deux amis; mais il lui fallut céder. Le cardinal exigea l'exil, et l'exil fut accordé.
Le vieux chancelier d'Aguesseau reprit les sceaux;
M. Amelol, intendant des finances, fut nommé secrétaire d'État des affaires étrangères, et M. de Maurepas, ministre d'État.
Un noël consacra ce grand événement. Le voici :
Ce fut de février le vingt.
Que, dès sept heures du ma'.iD, Od vit galoper Maureiia^; .
Alléluia !
La joie éclatait dans ses jeux; Avec un ris malicieux, Ghei le Ghauvelin il entra.
Alléluia !
L'autre lui dit en quatre mots :
« Le roi redemande les sceaux. »
Ce coup de foudre l'accabla.
Alléluia!
Lorsque Maurepas fut dehors, Jumilhac apparut alors; Ce fut le diable celui-là.
Alléluia!
Lorsque celui-ci l'aperçut.
Tout perplexe et tremblant il fui J
De son malheur il se douta.
Alléluia! ,
Sans répondre ni oui ni non.
Devenu doux comme un mouton.
Il les prit et les lui donna.
Alléluia 1
«Il faut tout à l'heure avec mol Venir, lui dit-il, à Grosboi;
Mon escorte yons conduira. »
Alléluia!
Cei événement, dans Paris, A réjoui grands et petits ; A l'enTi chacun y chanta :
Alléluia !
En effet, Paris chante toujours lorsqu'il y a chute, que ce soit quelque chose ou quelqu'un qui tombe.
Madame de Mailly était la seule dont le cardinal ne se fût pas vengé ; c'est que le cardinal, les yeux fixés sur le roi, comprenait que Louis XV allait bientôt le venger de reste.
En effet, Louis XV, âgé de trente ans à peine, a déjà usé une portion des plaisirs de la vie. Louis XV est blasé sur la chasse; Louis XV est blasé sur la table; Louis XV est blasé sur le jeu; Louis XV s'ennuie au milieu de cette cour spirituelle, élégante, sensuelle, parfumée; Louis XV est triste, il plaisante sur la mort qu'il craint. Une seule chose peut raviver Louis XV, qui a usé de tous les changements, excepté d'un seul, le changement en amour.
Celui-là, nous allons le voir l'épuiser comme les autres.
Parmi les quatre sœurs de madame de Mailly, il y en avait une qui rêvait une singulière renommée : c'était de partager les bonnes grâces du roi avec sa sœur, de s'emparer du cœur de Louis XV, puis de son esprit, d'arriver à renverser le premier ministre et à gouverner la France.
Cette sœur, qui n'était pas encore mariée, était mademoiselle de Nesle; elle venait d'entrer dans sa vingttroisième année; elle habitait l'abbaye de Port-Royai.
Et cependant elle n'était pas jolie; elle ne s'abusait pas sur sa figure, elle savait que le roi ne pouvait souffrir les femmes laides : mais elle avait de l'imagination, un carac-
1ère aventureux et hardi, et, à iorce de désirer, elle en était arrivée à croire.
Aussi écrivail-cUc à une chanoinesse de ses amies, nommée madame de Dray :
« J'enverrai lettre sur lettre à ma sœur de Mailly; elle est bonne, elle m'appellera près d'elle. Je me ferai aimer du roi, je chasserai Fleury, et je gouvernerai la France. »
Toutes CCS choses réussirent d'abord selon les vœux de mademoiselle de Nesle. Madame de Mailly se laissa toucher par ses lettres, qui lui peignaient tout l'ennui du couvent; elle fit venir près d'elle la pauvre recluse. Mademoiselle de Nesle dressa toutes ses batteries. Louis XV, qui s'ennuyait à trente ans comme Louis XIV s'était ennuyé à soixante et dix, trouva une distraction dans l'esprit de la nouvelle venue; et, quand madame de Mailly s'aperçut des projets de sa sœur, il était déjà trop tard pour qu'elle pût s'y opposer.
Alors, madame de Mailly prit le parti d'aider aux amours du roi au Heu de les combattre; elle aimait tant le roi, qu'elle aimait mieux le posséder à moitié que de le perdre tout à fait. Madame de Mailly espérait, d'aitleurs que cette complaisance resterait ignorée; mais ce n'était point là le but de mademoiselle de Nesle. Elle fit si bien que le roi s'ouvrit de son bonheur à quelques courtisans; si bien qu'au bout de trois mois le secret de la pauvre madame de Mailly fut celui de toute la cour.
Seulement, la chose connue, il s'agissait de marier mademoiselle de Nesle. Le roi était grand faiseur d'enfants, et un accident pouvait arriver qui mettrait tout le monde dans l'embarras. On chercha donc un mari à la nouvelle favorite.
On jeta les yeux sur M. de Vintimille, petit-neveu de l'archevêque de Paris, le même qui avait joué un rôle ira-
portant dans l'alTaire dos convidsionnaires du cimolière Sainl-Mcdard; l'oncle voulait être cardinal. M de Tencin venait d'être nommé, et n'avait guère d'autres droits au chapeau que ceux que M. de Vintimille était près d'acquérir. On promit deux cent mille livres de dot et la place de dnmo du palais pour la future, six mille livres de pension, et un logement à Versailles pour le mari. On ne dit ni oui ni non à propos du cardinalat, et non-seulement rarchevcque se laissa faire, mais encore bénit lui-même le mariage de son neveu.
Mais ce n'était pas le tout que de donner à mademoiselle de Nesle un faux mari, il fallait, le soir même des noces, se donner le plaisir de le remplacer. Or, voici comment les choses se réglèrent. Mademoiselle, princesse de facile accommodement, prêta son palais de Madrid aux jeunes époux; de son côté, le roi alla souper à la Muette avec mademoiselle de Clermont et mesdames de Charolais et deTalleyrand.Puis, quand on présuma que le souper des noces était fini, le roi proposa une visite à Madrid. On monta en voiture et l'on arriva à Madrid; tout s'y passait à merveille et semblait devoir s'y passer dans les conditions nuiitiales les plus complètes. Le roi se mit au jeu et joua jusqu'à minuit à la cavagnole; à minuit, on parla de laisser les mariés se mettre au lit, mais le roi déclara vouloir être bon prince jusqu'au bout. En conséquence, il accompagna les époux dans la chambre à coucher et donna la chemise à Vintimille, ce qu' était un des plus grands honneurs que le roi pût faire. A partir de ce moment, rien n'est plus clair. Un homme revient coucher au château de la Muette; mais madame la maréchale d'Estré^s qui s'enfuit le même soir de Madrid et s'en va coucher à Bagatelle, mais madame de Ruflee qui en fait autant et se sauve à Pari«, prétendent que ce n'est point le roi qui s'en
Ta et Vintiinille qui reste, mais, bien au contraire , que c'est le roi qui reste et Vintiinille qui s'en va.
Quoi qu'il en soit, le roi assiste, le lendemain, à la toilette de madame de Vintimille , et , l'après-dînce, Mademoiselle présente au roi toute la famille de Vintimille.
A partir de ce moment, toute la famille jouit de la faveur la plus grande : les trois autres sœurs de madame de Mailly et de mademoiselle de Nesle, madame de Lauraguais, madame delà Tournelle et madame de Flavacourt, sont présentées. Le vieux marquis du Luc profite de la faveur de sa bru pour monter dans les carrosses du roi, honneur, au reste, auquel il a grandement droit. Enfin, Vintimille est de toutes les parties, de tous les soupers et de tous les Choisys, comme autrefois, sous Louis XIV, on était de tous les Marlys.
Alors, madame de Vintimille poursuit son but par sa sœur, madame de Mailly, qui la sert et qui la complète : elle s'empare du roi par l'esprit et par les sens, lui fait oublier son long cou, sa grosse taille, sa démarche rude et cavalière; le roi est à elle, bien à elle, et, comme elle l'a écrit à son amie la chanoinesse, la religieuse de Port- Royal est en mesure déjà de lutter contre le cardinal, et commence à gouverner la France.
Sur ces entrefaits, un événement arriva, qui donna à chacun la mesure de son pouvoir.
Le beau duc de la Trémouille mourut de la petite vérole. Le beau duc était fort revenu de ses erreurs de jeunesse, si tant est, toutefois, que sa jeunesse eût eu les erreurs qu'on lui prête; il s'était admirablement conduit dans sa disgrâce, et, sacrifié par Louis XV au vieux cardinal, il avait pris congé du roi en lui disant en face :
— Sire, vous n'êtes plus digne d'être mon ami.
Sa charge de gentilhomme de la chambre était la seule qu'il eût conservée.
Il était marié et adorait sa femme : ils s'étaient mutuellement promis de se séparer momentanément si l'un ou l'autre était atteint de la petite vérole, que ni l'un ni l'autre n'avait eue.
Madame de la Trémouille en fut atteinte; mais, comme elle ignorait elle-même la maladie dont elle souffrait, elle n'en prévint pas son mari, qui, quoique avisé par le médecin du danger qu'il courait, voulut rester près d'elle et continuer de la servir. La duchesse guérit, mais à son tour le duc tomba malade et mourut.
Ce fut un deuil parmi toutes les femmes de Paris; le duc fut pleuré comme le modèle des maris, et presque canonisé comme un martyr de dévouement conjugal. Il fut question de lui élever un temple par souscription.
La Trémouille, en mourant, laissait une fille et un fils de quatre ans.
Les ducs d'Aumont, de Gesvres et de Mortemart, dont la Trémouille était collègue comme gentilhomme d*^. la chambre, demandèrent pour cet enfant la survivance de la charge de son père.
Mesdames de Mailly et de Vintimille sollicitaient pour le duc de Luxembourg.
Le cardinal de Fleury désirait faire nommer son neveu.
En conséquence, le vieux ministre avait employé un de ces moyens détournés qui lui étaient habituels.
Il était venu trouver le roi, et lui avait dit :
— Sire, .ous mes amis me pressent de demander à Votre Majesté la charge pour mon neveu; mais il est déjà si comblé de biens, qu'au lieu de vous recommander quelqu'un de ma famille, comme on m'y pousse, je viens vous de-
mander la survirance du duc de la Trcmouille pour soo fils.
— Et vous avez raison, monsieur le cardinal, avait ré pendille roi; moi-même, j'avais songé à votre neveu, mais j'ai rcflcchi qu'une pareille faveur, lui faisant trop d'ennemi*, lui serait plus préjudiciable qu'utile.
Le cardinal demeura stupéfait, il ne s'attendait pas à la réponse.
Alors, il comprit la lutte qui allait s'engager : il avait contre lui les deux maîtresses du roi; non pas deux femmes qu'il pouvait désunir par la jalousie, mais, au contraire, deux sœurs qui, du moment qu'elles avaient passé par-dessus la jalousie, n'avaient plus qu'un intérêt pareil : garder à elles deux l'amant royal, que chacune, depuis l'adjonction de l'autre, devait désespérer de garder à elle seule.
Le cardinal, n'osant plus demander pour son neveu, s'entêta donc au petit la Trémouille, déclarant au roi qu'il avait engagé sa parole à la mère, et que, si Sa Majesté le forçait de manquer â sa parole, il n'avait plus qu'à demander son congé au roi, voyant bien qu'il lui devenait inutile.
Au reste, ajoutait-il, son grand âge demandait des ménagements et sa santé du repos.
Sur quoi, le cardinal, selon son habitude, se.Yctira à Issy.
Le cardinal savait que sa principale force à lui, c'était son absence.
Lui retiré, les intérêts agirent à l'aise.
Mesdames de Mailly et de Vintimille continuèrent de présenter M. de Luxembourg.
Madame de la Trémouille, secondée par les trois gentilshommes de la chambre, jetait les hauts cris en faveur de son flls.
LOUIS XV BT SA CODR 14S
Le neveu du cardinal n'avait personne pour lui que son oncle absent.
Le premier mouvement de Louis XV fut un mouvemen» de réaction contre le cardinal.
Dans ce premier mouvement, il prit la plume et lu écrivit qu'il serait désespéré d'exiger de lui un travail qu' pourrait porter quelque préjudice à son repos; ajoutan* que, si sa santé demandait absolument qu'il se retirât, i' lui en donnait la permission.
Puis, la lettre écrite, le roi la mit dans sa poche en se promettant de l'envoyer à son heure.
Cependant le cardinal avait fait faire une ouverture a madame de Vintimille. Comme l'ambassadeur romain l'envoyé de M. de Fleury avait apporté la paix ou la guerre Madame de Vintimille avait réfléchi un instant; puis, cal culant. la faiblesse du roi, se rappelant qu'elle avait, elle, \ingt-quatre ans et le cardinal quatre-vingt-dix, elle s'était convaincue que mieux valait temporiser et prendre pour alliée la mort, qui ne pouvait tarder à venir.
Or, comme depuis quelque temps le roi allemait, que la nuit prochaine était réservée à madame de Mailly, elle alla trouver sa sœur.
— Chère sœur, lui dit-elle, nous n'avons pas un instant à perdre pour nous rallier à M. de Fleury; peut-être l'emporterons-nous -cette fois sur le cardinal, mais tôt ou tard il reviendra au pouvoir et nous fera chasser. C'est toi qui passes la nuit prochaine avec le roi ; arrange-toi donc do façon à ce que, demain matin, le neveu du cardinal soit nommé.
Malheureusement, madame de Mailly n'était pas la femme qu'il fallait pour ces sortes d'intrigues; aimant le roi pour lui même, comme la Vallière avait aimé Louis XIV, elle œ demandait qu'une chose : c'est que, ne se mêlacS poin
de politique, la politique, de son côté, ne vînt pas la trouver.
Aussi, après avoir tout promis à sa sœur, n'accomplitelle, le soir venu, aucune de ses promesses. Elle s'était faite plus belle encore que d'habitude; elle avait mêlé des fleurs et des diamants à ses cheveux ; mais Louis XV avait vu, dans ces fleurs et dans ces diamants, un travail de coquetterie au proflt de l'amour et non au proflt de la politique.
Madame de Mailly s'endormit sans avoir ouvert la bouche au roi ni du jeune la Trémouille, ni de M. de Luxembourg, ni du neveu du cardinal.
Mais le roi, tourmenté, ne dormait pas, lui ; il sentait sa vie troublée par les grondements de son ancien professeur ; il voyait ce travail de correspondance européenne dont il ne s'était jamais préoccupé retomber sur lui ; il devinait les ambitions princières contre lesquelles il allait falloir lutter, lorsque le vieux ministre ne serait plus là pour dire à l'intrigue comme Dieu à la mer : t Tu n'iras pas plus loin. » Il était donc purement et simplement appuyé sur le lit, à demi couché, et regardant cette tête où les roses aux tons harmonieux se mêlaient avec la poudre, et où, au milieu de la poudre et des fleurs, les diamants tremblaient comme des gouttes de rosée.
La respiration s'échappait de la bouche de la belle dormeuse en haleines régulières et alternées.
Le roi la réveilla.
La première chose qui frappa madame de Mailly en ouvrant les yeux fut l'aspect mélancolique de Louis XV.
— Oh ! mon Dieu I s'écria-t-elle, mais qu'a donc Votre Majesté ?
Le roi poussa un soupir.
— J'ai, ma chère, dit-il, que suis fort tourmenté.
— Et à quel propos, sire ?
— A propos de tout ce qui se passe.
Madame de Mailly se souvint de l'engagement pris le malin mêhie avec sa sœur; l'ouverture que lui faisait le roi était belle : elle s'y hasarda.
— Que se passe-t-il donc de si grave, sire ? demanda madame de Mailly en souriant de son plus charmant sourire.
— Mais vous le savez bien, méchante, dit le roi, puisque vous êtes une des personnes qui me tourmentent.
— Moi, sire ? s'écria madame de Mailly.
— Oui, vous ; en tout cas, continua le roi en soupirant, nous voilà débarrassés de notre censeur.
— De quel censeur ?
— Du cardinal.
— Débarrassé du cardinal, vous, sire? Ohl mon Dieu! Et, comme elïrayée, madame de Mailly se souleva sur
le lit.
— Oh ! mon Dieu, oui, la lettre est écrite.
— Quelle lettre, sire ?
— La lettre dans laquelle je lui donne son congé.
— Oui; mais elle n'est point partie, n'est-ce pas, sire? demanda madame de Mailly.
— Ma foi, c'est tout un, puisque...
— Puisque?
— Puisqu'elle est là sur la cheminée.
Et, en disant ces mots, le roi regardait d'un air presque suppliant madame de Mailly.
— Sire, dit celle-ci , tout le monde sait que Votre Majesté est le maître ; tout le monde sait que ce qu'elle veut, elle a le droit de le vouloir ; par conséquent, Votre Majesté n'a de compte à rendre à personne.
Madame de Mailly mit un de ses petits pieds sur le parquet.
»- OÙ allez-vous? domanda le roi.
— M. de Fleury est un bon et excellent ministre h qui Dieu accorde de longs jours, parce que Dieu croit que ces jours peuvent être utiles au roi et à la France.
— C'est votre avis, n'est-ce pas, ma chère ? dit le roi.
— C'est si bien mon avis, dit madame de Mailly, que..
— Ah ! mon Dieu ! s'écria le roi , vous brûlez ma lettre au cardinal?
— Oui, sire; mais voilà une plume, de l'encre et du papier, et vous allez lui écrire.
— Quoi? que voulez-vous que je lui écrive?
— Que vous nommez son neveu à la charge de premier gentilhomme.
Le visage du roi rayonna.
— Mais que va dire madame de la Trémouille ? que vont dire les autres gentilshommes ?
— Je ne sais ce qu'ils diront; mais à ce qu'ils diront vous répondrez que ma sœur et moi étions pour M. de Luxembourg, et que la preuve que vous êtes le roi, c'est que vous nous avez repoussées comme les autres, ma sœur et moi ; et nous, pour donner tout poids à vos paroles...
— Eh bien?...
— Nous vous bouderons.
— Vous me bouderez ?
— Oh I le jour, bien entendu. Voici des plumes, de l'encre et du papier, écrivez, sire.
— Oh ! s'écria le roi en se jetant aux pieds de madame de Mailly, vous êtes une femme adorable I
Et il écrivit une lettre, non pas au cardinal, mais à son neveu, lettre dans laquelle il lui annonçait qu'il était nommé gentilhomme de la chambre avec un brevet de retenue de quatre cent mille livres.
Le matin , en recevant cette lettre, M. de Fleury, qui ne
s'attendait à rien moins, courut trouver son oncle à Issy, lui montrant la lettre du roi, et le suppliant d'aller remercier Sa Majesté. Mais le cardinal, qui voulait toujours, quand une faveur tombait sur sa famille, avoir l'air d'avoir la main forcée, le cardinal se contenta de répondre à son neveu :
— Je vous défends de rien dire que je n'aie vu re roi et fait révoquer l'ordre.
— Mais, répondit le duc de Fleury, j'ai déjà répondu personnellement au roi pour le remercier.
— Et pour accepter I s'écria le cardinal avec un accent de désespoir dont son neveu lui-même fut dupe.
— Sans doute, pour accepter, (It le duc ; j'aurais été bien ingrat de refuser un faveur ambitionnée par tant de personnes.
— Allons I dit le cardinal avec un profond soupir, me voilà compromis avec MM. les princes.
Et il leva les yeux et les mains au ciel, tout en demandant son carrosse pour revenir à Paris.
Louis XV, en revoyant M. de Fleury, lui raconta tout ; et, comme il ne voulait pas, faible qu'il était, avoir eu l'air de céder à l'exil dont l'avait menacé le cardinal, il lui dit que c'était aux instances de madame de Mailly et de madame de Vintimille qu'il devait la nomination de son neveu.
Le cardinal en parut on ne peut plus reconnaissant aux deux sœurs; mais il n'en fut pas moins blessé au fond, à l'idée que son crédit personnel baissait au point qu'il avait besoin du concours des deux maîtresses du roi pour faire obtenir une charge à son neveu.
Maintenant, racontons les faits sans commentaires.
Cette nomination avait eu lieu dans le courant de juin 1741.
Le 8 août suivant, madame de Vintimille fut prise de la fièvre.
Elle était enceinte de huit mois.
Forcé de revenir à-Paris, le roi laissa madame de Vintimille à Choisy avec sa sœur, madame de Mailly, et les dames de leur compagnie habituelle.
Il y avait une habitude, ou plutôt une loi qui défendait aux maris d'accompagner leurs femmes quand le roi les emmenait à Choisy. C'est étrange, mais c'est ainsi.
Il est vrai qu'à défaut de M. de Vintimille, MM. de Grammont, de Coigny, d'Ayen et les deux frères Meuse, qui étaient de la petite intimité du roi, étaient là pour faire compagnie à ces dames.
On saigna madame de Vintimille deux fois.
Cette maladie sembla rendre le roi plus amoureux de madame de Vintimille qu'il ne l'avait jamais été : la veille des couches, il s'établit dans sa chambre, et y resta jusqu'à deux heures du matin.
A neuf heures du matin, madame de Vintimille accoucha d'un beau et gros garçon qu'il prit dans ses bras et posa ensuite sur un coussin de velours cramoisi.
Puis, après l'avoir embrassé et admiré, il le fit ondoyer sous le nom de Louis, nom que plus tard ses camarades changèrent en celui de Demi-Louis.
Le roi était si heureux, qu'il voulut diner avec madame de Vintimille. Furent invités au diner, les ducs d'Ayen, de Villeroy, et celui des dc<ix Meuse qui était son confident le plus intime.
Le soir, il reçut chez madame de Vintimille, non-seulement l'archevêque de Paris, mais encore M. de Vintimille et son père.
M. de Vintimille était censé venir voir sa femme et son enfant.
Madame de Vinlimille Hait accouchée si heureusement, qu'une heure après sa délivrance elle sembla guérie; mais, le 9 septembre suivant, sans que rien pût faire présager ce terrible événement, elle fut tout à coup prise de si violentes douleurs d'entrailles, qu'elle appela à grands uris, non pas un médecin, mais un confesseur.
De son côté, le roi envoyait chercher à Paris ses deux médecins Silva et Sénac.
Mais ni l'un ni l'autre n'arriva à temps : elle mourut entre les bras du confesseur, sans sacrement ; à peine le prêtre avait-il eu le temps de l'absoudre.
Dans cette conversation d'une demi-heure qu'elle avait eue avec lui, madame de Vintimille avait chargé le saint homme de transmettre ses dernières volontés à madame de Mailly. Il se hâtait donc de remplir cette dernière recommandation de sa pénitente, lorsque lui-même, en entrant chez madame de Mailly, tomba mort sans avoir le temps de prononcer un seul mot.
Cette nouvelle frappa Louis XV d'un coup si terrible, qu'il se mit au lit, en faisant défendre sa porte à tout le monde. La reine fit demander à entrer; mais la consigne, maintenue même pour elle, ne fut levée qu'en faveur du comte de Noailles.
Quant à madame de Mailly, elle quitta sa chambre tout éplorée et à demi nue, et alla se jeter dans le lit de madame d'Estrées.
Le roi n'avait donné qu'un seul ordre en se renfermant chez lui, c'était qu'on fit le portrait de madame de Vinti- •àiille morte.
Des bruits d'empoisonnement s'étaient répandus à l'instant même, et avaient pris une telle consistance, que le roi voulut que le corps fût ouvert.
Mais il ne transpira rien du procès-verbal d'autopsie;
seulement, comme le corps, quoique mort depuis quatr» heures à peine, répandait une grande fétidité, on le déposa dans une remise où il resta pendant plus de trois heures exposé à la curiosité des passants.
SinguUère destinée que la mort, que l'ouverture, que l'exposition du corps de cette femme qui, la veille, couverte de fleurs, de dentelles, de diamants, était la jalousie de toute la cour I
Le roi était anéanti ; madame de Mailly, qui était bonne et qui aimait sa sœur de toute son âme, la redemandait à Dieu à grands cris; une de ses sœurs accourut pour la consoler, c'était la plus jeune de toutes, madame de Lauraguais.
Madame de Mailly, qui croyait ne plu& tenir au roi que par madame de Vinlimille, avait craint que cette mort n'éloignât le roi d'elle. Mais il n'en fut rien ; le roi, au contraire, concentra toutes ses affections sur elle, donna à Meuse un appartement au-dessus du sien, mais à condition que Meuse ne disposerait que de l'antichambre et de la salle à manger, tandis qu'en réalité madame de Mailly disposerait du reste
Au bout de huit jours, madame de Mailly était installée dans cet appartement avec sa sœur, madame de Lauraguais, et il ne tenait qu'au roi de ne pas s'apercevoir que la pauvre madame de Vintimille était morte.
Mais le roi, distrait un instant, ne pouvait parvenir à à éloigner de son esprit le souvenir de cette etl'royabio catastrophe.
LOUIS XV ET SA COUQ iSI
Ylll
Mort de madame de Mazarin. — Mesdames de la Tournellb et de FlaYaCourt. — Leur eipulsion de l'hôlel Mazarin. — Résolution de madame de Flavacourt. — La chaise à porteurs. — M. de Gesvres. — Le roi donue un appartement à madame de Flavacourt. — On cherche madame de la Tournelle. — Madame de Flavacourt repousse les hommages du roi. — Amours de M. d'Agenois et de madame de la Tournelle. — Le duc de Richelieu favorise le penchant du roi pour la marquise. — Intrigue contre M. d'Agenois. — Madame de la Tournelle capitule. — Disgrâce de madame de .Mailiy. — Le sermon du père Renaud. — Humilité de madame de Mailiy. — Derniers moments de M. de Fleur.y.
Le 12 septembre 1742, madame de Mazann mourut.
C'était la grand'mère de mesdemoiselles de Nesle.
Sur les cinq sœurs, une, madame de Mailiy, était la maîtresse du roi depuis 1732.
L'autre, madame de Vintimille, était morte, comme nous avons vu.
La troisième, madame de Lauraguais, avait, disait-on, remplacé madame de Vintimille.
Restaient mesdames de la Tournelle et de Flavacourt, qui n'étaient pas même présentées.
Ces deux dames étaient près de leur grand'mère, ma-^ dame de Mazarin.
Mais, lorsque madame de Mazarin mourut, M. de Maurepas, poussé par sa femme, en sa qualité d'héritier de
madame de Mazarin, fit signifier aux deux sœurs qu'elles eussent à sortir à l'instant même de l'hôtel.
Madame de la Tournclle était veuve; le mari de madame de Flavacourt était à l'armée.
Les deux dames se trouvèrent donc sans appui.
En recevant cette notification de M. de Maurepas, madame de la Tournelle jeta les hauts cris.
Tout au contraire, madame de Flavacourt répondit :
— Je suis jeune, je suis sans père et sans mère ; mon mari est absent, mes parents m'abandonnent; le ciel sans doute ne m'abandonnera point- Sur ce raisonnement, tout entier à l'honneur de la Providence, madame de Flavacourt appela une chaise, s'y plaça, se fit porter à Versailles, et, arrivée dans la cour des ministres, se fit déposer à terre, ordonna d'enlever les brancards, et renvoya ses porteurs.
Beaucoup passèrent sans s'inquiéter de cette chaise; quelques-uns s'en étonnèrent, mais sans oser demander à celle qui l'occupait ce qu'elle faisait là ; enfin le duc de Gesvres passa, ouvrit la portière, et, tout émerveillé, s'écria :
— Eh I madame de Flavacourt, par quelle aventure vous trouvez-vous là ? Mais savez-vous bien que madame votre grand' mère vient de mourir ?
— Et vous, monsieur le duc, répondit madame de Flavacourt, savez-vous bien que M. de Maurepas et sa femme viennent de nous chasser, iLa sœur et moi, comme des aventurières; ils craignaient sans doute que nous ne fussions à leur charge. Ma sœur la Tournelle est allée je ne sais où; quant à moi, me voilà entre les mains de la Providence.
Le duc de Gesvres, émerveillé de l'aventure, salua madame de Flavacourt, la priant d'attendre quelques instants avec patience, et, courant chez le roi, il le conduisi*, à la
fenêtre, lui montrant dans la cour des ministres cette chaise solitaire.
— Eh bien, demanda le roi, que me montrez-vous là ?
— Le roi voit cette chaise ?
— Sans doute, je la vois.
— Eh bien, elle renferme madame de Flavacourt.
— Madame de Flavacourt toute seule dans cette chaise! s'écria le roi.
— Toute seule, sire.
— Mais qui donc l'a placée là ?
— Son ingénieux esprit.
— Expliquez-vous, duc.
— Eh bien, sire, elle a été renvoyée par M. de Maurepas, et elle a cru devoir se mettre à la garde de Dieu, et...
-Et...?
— Et du roi, sire.
Louis XV se mit à rire.
— Courez la chercher, dit-il ; qu'on lui donne un logement, et qu'on se mette à l'instant même à la recherche de sa soeur madame de la Tournelle.
M. le duc de Gesvres ne se le fit pas dire deux fois ; il descendit tout courant, prit madame de Flavacourt par la main, et remonta avec elle près du roi.
Le roi lui donna l'ancien appartement de madame de Mailly dans l'aile neuve, et lui promit la place de dame du palais. Quant à madame de la Tournelle, on la conduisit dans l'appartement de M. de Vauréal, évêque de Rennes.
Madame de la Tournelle et madame de Flavacourt étaient les plus belles des cinq sœurs.
Le roi ne fut point sans s'apercevoir de cette beauté. Il •vait un penchant pour les demoiselles de Nesle, et il commença de faire la cour aux deux nouvelles commensales
que la dureté de M. et de madame de Maurepas lu! avait données.
De leur côté, M. et madame de Maurepas, voyant l'attention que le roi portait aux deux sœurs, résolurent de se rapprocher d'elles; mais ils réussirent seulement près de madame de Flavacourt, bonne femme, esprit charmant, cœur sans rancune, laquelle déclara que, de son côté, tout était pardonné à M. et madame de Maurepas, s'ils faisaient la moindre démarche auprès d'elle.
Mais il en fut tout autrement de madame de la Tournelle, qui leur jura et qui leur tint une belle et bonne haine.
Au reste, au moment où le roi tournait à la fois les yeux vers madame de Flavacourt et vers madame de la Tournelle, voici où en étaient ces dames.
Le mari de madame de Flavacourt, nous l'avons dit, se trouvait à l'armée; mais il était, néanmoins, fort aimé de sa femme, qui , dès l'abord, fit comprendre au roi qu'elle ne trahirait pas son mari, même pour un roi.
Madame de la Tournelle était veuve, mais occupée en ce moment. Elle avait pour amant le comte d'Agenois, fils du duc d'Aiguillon, neveu de M. de Richelieu.
Aussi fut-ce à M. de Richelieu que Louis XV s'adressa, comme devant avoir, en sa quaUté de grand parent, toute influence sur le jeune comte.
Mais le duc, au lieu de la persuasion, pensa que mieux valait employer la ruse. Il dépêcha au comte d'Agenois une dame de la cour, avec mission de séduire le comte.
Pendant ce temps, mademe de la Tournelle, retirée à Versailles, ne voyait que les personnes que le roi lui permettait de voir, et le comte d'Agenois n'était pas au nombre de ces personnes-là.
Mais madame de la Tournelle n'en résistait pas moins à
LOUIS XV ET SA COUIl 155
Louis XV, à qui elle avait avoué son amour pour le couite, de la fidélité duquel elle était certaine.
Ce fut alors que M. de Richelieu commença son œuvre. La sirène qu'il avait dépêchée à son neveu faisait tous les jourj* des progrès dans le cœur du comte, que son isolement livrait désarmé. Mais alors la dame feignit une absence : on promit de s'écrire, et l'on s'écrivit.
Les lettres du comte d'Agenois étaient remises par la dame à Richelieu, par Richeheu au roi, et par le roi à madame de la Tournelle.
Malgré ces preuves écrites, madame de la Tournelle avait tenu bon d'abord, prétendant que l'on imitait l'écriture du comte; mais les lettres devinrent si tendres, les marques de l'infidéUté du comte furent si patentes, que madame de la Tournelle résolut de se venger de son infidèle amant.
Il n'y a qu'une vengeance possible en pareil cas : c'est la peine du talion. Madame de la Tournelle s'arrcla à cette vengeance, et promit au roi de le prendre pour complice.
Mais ce fut à une condition.
Madame de la Tournelle haïssait sa sœur de Mailly; d'ailleurs, elle était trop fière pour accepter le partage toléré par mesdames de Vintimille et de Lauraguais. Elle exigea la disgrâce de madame de Mailly.
Le roi, qui n'aimait plus madame de Mailly, promit à madame de la Tournelle tout ce qu'elle voulut.
Peut-être Louis XV était-il assez embarrassé de notifier cette disgrâce a madame de Mailly, lorsque celle-ci alla audevant d'une explication, en reprochant au roi sa froideur pour elle.
Louis XV était cruel pour les femmes qu'il n'aimait plus.
Il saisit l'occasion, dit à madame de Mailly que cette froideur était vraie, qu'il ne savait pas dissimuler, et que,
ne l'aimant plus, il ne pouvait feindre une passion qui avait cessé d'exister.
A cette réponse, madame de Mailly jeta les hauts cris, fondit en larmes et tomba à genoux devant le roi.
Mais la glace était rompue, et madame de Mailly apprit, séance tenante, de la bouche de son royal amant, que nonseulement il ne l'aimait i lus, mais encore qu'il lui fallait, en se retirant, faire place à sa rivale.
Alors, madame de Mailly pria, supplia; elle offrit déjouer, près de madame de la Tournelle, le même rôle qu'elle avait joué près de ses sœurs Vintimille et Lauraguais; mais, implacable envers elle, le roi lui accorda deux jours pour se retirer, voilà tout.
Le renvoi était d'autant plus cruel, que madame de Mailly, n'ayant ni père ni mère, séparée de son mari, ne savait littéralement oîi aller en sortant de Versailles.
Elle dit tout cela au roi ; mais le carrosse qui devait l'emmener n'en fut pas moins à la porte à l'heure annoncée. Heureusement, madame la comtesse de Toulouse, qui avait toujours été son amie, la relira chez elle, tandis que madame de la Tournelle, invitée à aller à Choisy, devait y prendre publiquement la place que sa sœur avait tenue.
Ce fut le 12 novembre que le voyage eut lieu. Le roi, donnant la main à madame de la Tournelle, monta dans la gondole avec mademoiselle de la Roche-sur- Yon, madame de Flavacourt, madame de Chevreuse, M. de Villeroy et le prince de Soubise.
Cependant, arrivée à Choisy, madame de la Tournelle eut honte, remplaçant sa sœur, de la remplacer si facilement et si publiquement. Le souper fini, et comme le roi la dévorait des yeux, elle s'approcha de madame de Chevreuse.
— Ma chère, lui dit-elle, on m'a donné une chambre trop
LOUIS XV ET SA COUR i57
grande, et j'ai peur; vous qui êtes connue pour voire oourage, donnez-moi la vôtre, je vous prie, et prenez la mienne.
Mais m^.dame de Chevreuse n'avait garde d'accepter; elle craignait quelque méprise royale, où, reconnue, elle pourrait bien jouer un sot rôle.
— Chère amie, répondit-elle à madame de la Tournelle, je ne suis pas à Choisy chez moi, mais chez Sa Majesté; je ne puis donc rien faire que par l'ordre et avec l'agrément du roi.
Il en résulta que madame de la Tournelle fut forcée de garder sa chambre; mais, comme elle avait honte d'accepter une si rapide succession, elle s'y barricada, et, malgré les voyages nocturnes du roi, malgré ses grattements amoureux à la porte, elle s'y tint enfermée.
Calculée ou réelle, la défense dura près d'un mois; car ce ne fut que le 10 décembre suivant qu'il fut reconnu que, cette nuit-là, la porte plus pitoyable s'était ouverte.
On trouva, en faisant le lit de madame de la Tournelle, la tabatière du roi, que Sa Majesté avait oubliée sous son chevet.
Cette nouvelle, la représentation de Mahomet, et une voiture que venait d'inventer M. de Richelieu, firent les frais du dernier mois de l'année 1742.
M. de Richelieu, fort ennuyé de quitter la cour pour aller tenir les états du Languedoc, avait déclaré au moins qu'il s'en irait, en dormant, jusqu'à Lyon, où il était obligé de s'arrêter.
En conséquence, et pour tenir sa promesse, il inventa une voiture de six pieds de long, bien douce, suspendue à double ressort et contenant un ht complet.
Le 13 décembre au soir, la voiture fut amenée dans la cour de Versailles, où tout le monde descendit pour la voir.
A neuf heures, le duc de Richelieu fit bassiner son lil^ si; déshabilla on ne peut plus modestement devant les dames, prit congé des spectateurs, cria à son cocher : « A Lyon I » dit à son valet de chambre : t Vous m'éveillerez en arrivant, » tira son bonnet de nuit sur ses oreilles et s'endormit.
Quant à madame de Moilly, comme il était arrivé à la Vallière, elle porta au Seigneur la plus sainte offrande qu'une femme puisse faire à Dieu, celle d'un cœur brisé par l'amour. Il y avait alors un prédicateur fort renommé, qui se préparait à prêcher aux nouvelles catholiques le carême de 1743 : c'était le père Renaud, de l'Oratoire. Madame de Mailly alla le trouver, le pria de la diriger; mais il s'en défendit sous prétexte de ses grands travaux. Alors, elle alla trouver l'archevêque, M. de Vintimille, auquel elle communiqua son dessein de renoncer au monde et de faire une pénitence austère. Mais le bon prélat, qui, ainsi qu'on le verra à l'époque de sa mort, n'avait pas des principes de rehgion bien arrêtés, tout en la louant de sa ferveur, lui représenta que la vraie piété excluait tous les excès, et que le silence et la modestie étaient ce qu'il y avait de mieux pour une femme dont la pénitence même était un scandale.
Madame de Mailly comprit la sainteté de co conseil. Elle se retira sans bruit et tout doucement du monde. On vit alors cette femme de luxe, de plaisir et de volupté, devenue modeste dans ses vêtements et rigide dans ses mœurs, supporter avec une pieuse résignation non-seulement son malheur, mais encore les injures qu'il lui attirait. Un jour, elle arriva au sermon du père Renaud au moment où l'illus.re prédicateur était déjà en chaire, et, comme elle avait fait quelque bruit pour gagner sa place, un homme da mauvaise humeur s'écria :
— Yol'tà bien du bruit pour une catinl
LOUIS XV ET SA COUR i59
— Monsieur, répondit humblement madame de Mailly, puisque vous la connaissez, priez Dieu pour elle.
Entio le roi, louché de la résignation de madame de Mailly, après avoir défendu d'abord qu'on lui parlât d'elle, lui donna trente mille livres de rente, un hôtel rue Saint- Tiiomas-du-Louvre, et ordonna qu'on payât ses dettes.
Les dettes de madame de Mailly s'élevaient à plus de sept cent mille livres.
Pendant que madame de Mailly faisait si humblement pénitence des charmantes fautes qu'elle avait commises, son protecteur, M. de Fleury, celui qui l'avait si bien jugée comme une femme sans intrigue, comme une maiiresse sans ambition, s'apprèlait à affranchir Louis XV de sa tutelle.
Depuis quelque temps déjà, cette tutelle, saluée d'abord avec joie par tout le monde, s'était appesantie sur le roi et sur la France. Le cardinal, qui d'abord avait pris le pouvoir avec hésitation, à ce qu'il disait du moins, avait fmi par s'y cramponner et vivait dans une éternelle crainte de le perdre. Les disgrâces de MM. de Chauvelin et de la Tréraouille étaient là pour attester ses terreurs.
Peu à peu, au reste, le cardinal de Fleury, à force d'usurper l'autorité royale, s'était habitué à en usurper les prérogatives. Il s'était fait un petit coucher qui était la chose la plus ridicule de la terre. Chaque soir, la cour entière, gentilshommes, roturiers, oisifs, attendaient à sa porte l'heure de ce petit coucher. Le cardinal entrait en son caùinet; puis les portes s'ouvraient pour que les spectateurs pussent assister à sa toilette de nuit tout entière. On lui voyait ainsi passer sa chemise de nuH, pui? une assez médiocre robe de chambre, peigner ses cheveux blancs fort éclaircis par l'âge. Alors, on l'entendait, au milieu du plu§ respectueux silence, raconter les nouvelles
du jour, assaisonnées de plaisanteries bonnes ou mauvaises, presque toujours appartenant à un esprit étrofl, mais auquel la courtisanerie de l'assistance ne manquait jamais d'applaudir.
Louis XV voyait toutes ces choses avec ennui, mais avec patience. Il avait l'esprit de ces héritiers religieux qui payent à un vieillard, qui ne peut manquer de mourir bientôt, une lourde rente viagère. Il attendait.
La reine était au plus mal, on s'en souvient, avec le cardinal, qui la laissait manquer de tout et n'avait aucune considération pour ses désirs. Un jour, elle surmonta le dégoût qu'elle avait à demander, et, comme elle désirait fort obtenir une compagnie pour un officier qu'elle protégeait, elle s'adressa d'abord à M. d'Angervilliers, ministre de la guerre, lequel la renvoya à M. de Fleury. Mais M. de Fleury, selon son habitude, éconduisit la reine avec de si mauvaises raisons, que, toute chrétienne qu'était la bonne princesse, elle n'eut point la force de pousser l'humilité jusqu'au bout, et se plaignit au roi.
— Eh! madame, que ne faites-vous comme moi? répondit Louis XV. Moi, je ne demande jamais rien à ces gens-là.
En effet, le roi se regardait comme un prince du sang disgracié, n'ayant aucun crédit à la cour, et se trouvait parfois si désœuvré, qu'un beau matin il exprima ce désir à l'improviste de faire de la tapisserie. M. de Gesvres, qui était là, le saisit au bond. Il envoya à l'instant même à Paris un courrier, qui, de retour au bout de deux heures, apporta métier, laines et aiguilles.
Le roi se mit aussitôt à l'ouvrage, et commença, tant était grande son ardeur I quatre sièges à la fois; ce qui fit dire à M. de Gesvres :
— Sire, votre aïeul, Louis XIV, n'entreprenait jamais
deux sièges à la fois, et voilà que vous en commencez quatre. Preiiez garde t
La faveur de M. de Gcsyres monta à son apogée à propos de la tapisserie et à propos du mot.
Pendant ce temps, quoique l'Europe et la Franco fussent en pleine paix, quoique aucune raison de maiiieurs ne se fit visible, la France s'en allait mourant de langueur; on eût dit qu'elle aussi était octogénaire au compte des siècles, comme son ministre l'était au compte des années. Les provinces du Maine, de l'Angoumois, du haut Poitou, du Périgord, de l'Orléanais et du Berry, c'est-à-dire les plus riches de Franco, étaient atteintes d'une espèce de fièvre lente qui les minait.
Cette fièvre lente, c'était l'impôt, l'impôt qui tirait de leurs veines l'or le plus pur, l'or, ce sang des nations, que, sombre vampire, le gouvernement absorbait.
La Normandie elle-même, cet excellent pays, succombait aux vexations des traitants. Tous les métayers étaient ruinés, et l'on n'en trouvait plus. Les grands propriétaires étaient obligés de faire exploiter leurs terres par des valets.
M. Turgot, prévôt des marchands, donna un des premiers l'alarme en élevant la voix pour se plaindre. M. de Harlay, intendant de Paris, fit suspendre la réparation des chemins par corvée. L'évéque du Mans vint de son diocèse toucher barres à Versailles, rien que pour dire qu'en son diocèse tout se mourait. Enfin, M. le duc d'Orléans apporta au conseil un morceau de pain de fougère que lui avait procuré le comte d'Argenson, et, le posant sur la table du roi :
— Sire, lui dit-il, voilà de quoi vos sujets se nourrissent.
L'évéque de Chartres vint aussi à Versailles, où il tint
des discours singulièrement hardis au lever du roi; et, aa dîner de la reine, le roi l'ayant interrogé sur l'état de son diocèse, il répondit que la famine et la mortalité y régnaient, que les hommes broutaient l'herbe comme les moutons, et que, après la misère qui n'était que |)our le peuple, viendrait la peste qui serait pour tout le monde.
La reine alors lui offrit cent louis pour ses pauvres; mais il refusa.
— Gardez votre argent, madame, dit-il; quand les finances du roi et les miennes seront épuisées, alors Votre Majesté assistera mes pauvres diocésains, s'il lui reste quoique chose.
Pendant une des retraites du cardinal à Issy, le roi alla lui faire une v-isite, et traversa le faubourg Saint-Victor; le passage du roi fut su d'avance , et alors le peuple s'amassa et cria non plus : «■ Vive le roi I » mais : t Misère ! famine 1 du pain I i
Le roi fut si attristé de cette démonstration, qu'au lieu d'aller à Issy, il alla à Choisy; qu'en y arrivant, il congédia tous les ouvriers qui travaillaient aux choses de luxe, et qu'il écrivit dès le soir au cardinal ce qu'il venait de faire.
Au milieu de toutes ces lumières, qui parvenaient jusqu'à Versailles, et qui éclairaient les choses de leur véritable jour, arriva M. delà Rochefoucauld, lequel dit au roi qu'il ne connaissait sans doute point l'état de ses provinces, et que ses ministres lui fardaient la vérité; mais le roi secoua la tête.
— Monsieur le duc, répondit-il, je connais cela aussi bien que personne, et je sais que, depuis un an, mon royaume a diminué d'un sixième.
Sur ces entrefaites, des bruits de guerre européenne eoururent à propos de la mort de l'empereur Charles VI;
et, comme on s'en inquiétait, le cardinal répondit naïvement :
— Uassiirez-vous, la guerre est impossible, attendu que nous mantjuons d'hommes en France.
En oiïel, on calcula que, pendant les années 1739, 1740 et 1741, il mourut de misère plus d'hommes en France qu'il n'en mourut pendant toutes les guerres de Louis XIV.
Ce fut sur ces entrefaites que la santé du cardinal s'affaiblit au point que l'on jugea sa mort prochaine; luimême ne se faisait plus illusion, et, malgré les fausses listes de centenaires que publiaient les journaux, il sentait qu'il approchait de sa fm. Cependant, malgré cet affaiblissement, il se cramponnait encore à l'autorité. Chaque jour, les ministres, avec lesquels il ne pouvait plus travailler, venaient lui rendre compte et prendre ses ordres.
Mais on avait si grand soin d'éloigner de lui tout ce qui pouvait le faire songer à la mort, qu'un matin, après avoir travaillé avec lui, le n»rquis de Breteuil, secrétaire d'État au département de la guerre, s'étant trouvé indisposé, les gens du cardinal ne lui portèrent aucun secours, de peur que cet événement ne fit trop d'impression sur leur maitre, et se débarrassèrent du moribond en le jetant dans son carrosse, oii il mourut en arrivant à Paris.
Enfin, les 27, 28 et 29 janvier, les forces du cardinal diminuèrent tellement, qu'il comprit que son heure était arrivée. Pendant ces trois jours, le roi lui rendit deux visites; à la seconde, il avait amené le dauphin avec lui, et, comme on tenait le jeune prince éloigné du Ut du moribond :
— Laissez-le s'approcher, dit le cardinal; il est bon qu'il s'habitue à un pareil spectacle.
Ce furent les dernières paroles que prononça le mourant.
i6i LOUIS XV ET SA COUD
qui expira le 29 janvier 1743, à l'âge de quatre-vingtneul' ans.
Une épigramme fut son oraison funèbre.
* La France est malade depuis cent ans, disait-on; trois inédecins vêtus de rouge l'ont soignée successivement. Richelieu l'a saignée, Mazarin l'a purgée, Fleury l'a mise à la diète. >
Plusieurs morts importantes avaient semblé faire cortège à la mort du cardinal.
Le roi de Prusse était mort, et son fils, Gharles-Frcdéric. le même à qui son père avait voulu faire couper la tète» lui avait succédé.
Louis-Henri de Bourbon était mort à Chantilly : c'était, on se le rappelle, le successeur de M. le duc d'Orléans, comme premier ministre, et l'amant de madame de Prie.
La reine Anne de Neubourg, veuve de Charles II, princesse douairière d'Espagne, était morte à Guadalaxara.
Jean-Baptiste Rousseau était mort à Bruxelles, où, depuis trente ans, il s'était retiré.
Le cardinal de Polignac était mort dans ses terres; c'est le même que nous avons vu figurer dans l'affaire du prince de Cellamare.
La reine douairière d'Espagne, Louise-Élisabelh d'Orléans, était morte au Luxembourg.
Rollin, auteur de l'Histoire ancienne, était mort professeur d'éloquence au Collège royal .
Enfin, l'empereur Charles VI était mort à Vienne, et c'était cette mort qui allait peut-être remettre en question la paix de l'Europe.
Louis XV déclare qu'il veut régner par lui-même. — Houoetirs funèbres rendus à Fleury. — Portrait du roi. — La petite cour
— Les seigneurs et les dames. — Madame de Maurepas la dame de pique. — Les conditions de madame de la Tourn»'Ue. — Vers de M. de Maurepas. — État de l'Europe. — M. de Bflle- Isle. — La guerre éclate. — Marie-Thérèse. — Frédénc II. — L'électeur de Bavière. — Maurice de Saxe. — M. de Brotriie. —
— Clievert à Prague. — M. de Maillebois. — La retraite de M. do Belle-Isle. — Guerre en Italie. — Les Espagnols. — Les Anglais. — Vers de M. Turgot.
A peine M. de Fleury fut-il mort, que Louis XV, comme avait fait son aïeul Louis XIV, déclara qu'il voulait régner par lui-même.
En effet, le règne de Louis XV ne commence en réalité qu'à la mort du cardinal de Fleury.
Il commence par rendre des devoirs presque royaux au ministre mort, fait célébrer un service solennel à Notre- Dame, et ordonne qu'il lui soit élevé un mausolée dans l'église Saint-Louis-du-Louvre.
Le roi de France avait alors trente-trois ans : sa démarche était noble, son visage régulièrement beau, son affabilité extrême; rarement une parole dure était sortie de sa bouche; son jugement était droit, son tact sur; H conneissait assez bien les hommes et les choses, et répétait parfois le mot de Charles-Quint :
€ Les gens de lettres m'instruisent, les négociants m'enr^hissent, les grands me dépouillent. »
Avec tout cela, sa nature est apathique : il ne fera pas le mal, mais le laissera faire; non qu'il n'ait rintelligence de le comprendre, mais il n'a pas la force de'^3 réprimer.
Après la mort du cardinal, aucune mutation ne se fait dans le personnel
M. Amclot reste aux finances; MM. de Maurepas et Saint-Florentin reçoivent pour collègue M. d'Argenson, qui remplace au département de la guerre le marquis de Breteuil, qui vient de mourir, comme nous l'avons dit; Orry conserve le contrôle des finances; d'Aguesseau est toujours chancelier.
Il en résultait que le roi, en se mettant, comme il le disait, à la tête des affaires, ne prenait pas une lourde obligation ; les affaires suivaient l'impulsion donnée, et la machine gouvernementale allait d'elle-même, ou à peu près.
D'ailleurs, Louis XV était, en ce moment-là, beaucoup plus occupé d'amour que de politique.
Entouré de Meuse, du comte de Noaille-s, du duc d'Aven, de Villeroy, de Guerchy, de Coigny, de Fitz-James, d'Aumont, de Gontaut et de Richelieu, le roi continuait à faire de la tapisserie, et tout le monde l'imitait, hommes et femmes.
La nouvelle cour de madame de la Tournelle se composait des princesses de Conti, de Charolais, de la Roche-sur- Yon, de mesdames d'Antin, de Soubise, d'Egmont, de Boufflers et de Chevreuse ; madame de Maurepas seule tenait ferme contre madame de la Tournelle, ou peut-être bien madame de la Tournelle contre madame de Maurepas, qu'elle et ses amies appelaient la dame de pique.
Quand madame de la Tournelle céda au roi, ce fut, on se le rappelle, après un assez long temps de résistance.
Comme les gouverneurs des places fortes qui se vendent, elle avait occupé ce temps à débattre à faire accepter
ses conditions. Henri IV avait acheté Paris à M. de Brissac; son quatrième successeur, Louis XV, dut. ratifier les conditions de la quatrième lille du marquis de Nesle.
Voici les articles de la capitulation du 10 décembre 1742, posés par madame de la Tournelle, et ratifiés par le roi :
« Article premier. — Ma sœur, madame de Mailly, sera éloignée de Versailles et renfermée dans un couvent.
» Art. 2. — Mon titre de marquise sera changé en celui de duchesse, avec les honneurs et distinctions altacliés à cette dignité.
» Art. 3. — Le roi me fera un sort tel qu'aucun événement ne puisse m'en priver, et ma fortune sera indépendante de toutes les variations qui surviendraient dans les inclinations de Sa Majesté,
» Art. 4. — En cas de guerre, le roi se mettra à la tête de son armée, madame de la Tournelle ne voulant pas être accusée d'avoir détourné îe roi de ses devoirs de souverain, j»
Nous avons raconté comment la première des conditions avait été accomplie par Louis XV, qui convertit cependant le cloître en un hôtel rue Sai.it-Thomas-du-Louvre.
« Louis, par la grâce de Dieu, etc., etc. Le droit de conférer des titres d'honneur et de dignité étant un des plus sublimes attributs du pouvoir suprême, les rois nos prédécesseurs nous ont laissé plusieurs monuments de l'usage qu'ils en ont fait en faveur des personnes dont ils ont voulu illustrer les vertus et le mérite.
» Considérant, en conséquence, que notre très-chère et frèsaimée cousine Marianne de Nesle, veuve du sieur marquis de la Tournelle, est issue d'une des pins grandes fam lies de notre royaume, alliée à la nôtre et aux plus anciennes de l'Europe; que •es ancêtres ont rendu, depuis plusieurs siècles, de grands et importants services à notre couronne, nous avens jugé à propos de lui donner, par notre brevet du 20 octobre dernier (1743), la duché-pairie de Châteauroux, ses appartenances et dépendancei, sises en Berry, que nous avons de notre très-cher et très-aiméeou«
giti [.oiiis de Baurhon, comte de Clermonl, prince de notre sang. )) El nous avons recommande par ledit brevet qu'il fût expédié à notre dite cousine toutes les lettres sur ce nécessaires; en conséquence duquel brevet, elle a pris le titre de duchesse de Clià' eauroux, et jouit CD notre cour des honneurs attachés à ce titre. »
Ce titre fut envoyé à madame de la Tournelle dans une cassette qui contenait en même temps un contrai de qua! revingt mille livres de rente.
M. de Maurepas était vaincu : madame de la Tournelle était duchesse, favorite en titre; elle avait un sort assuré, et, ce qui était une fs^veur bien au-dessus de toutes celleslà, tabouret à la cour.
M. de Maurepas s'en vengea en faisant courir ces vers
Incestueuse la Tournelle, Qui des trois êt(s la plus belle.
Ce tabouret tant souhaité A de quoi vous rendre bien fière :
Votre devant, en vérité.
Sert bien votre gentil derrière !
La dernière stipulation de madame de la Tournelle, qui exigeait la présence du roi à la tête de ses armées, n'était pas hors de propos.
La mort de Charles VI avait, commo nous l'avons dit, remis en question la paix de l'Europe.
En vertu de la pragmatique sanction, Marie-Thérèse, grande-duchesse de Toscane, sa fille ainée, avait été reconnue par tous les grands, par l'armée, par la magistrature, comme héritière et souveraine des États qui composaient la succession de son père.
Disons un mot de la situation de l'Europe au moment de cette mort.
Tout le ministère du cardinal de Fleury avait été une
longue lutte au profit de la paix. La guerre d'Italie et d'Allemagne avait un instant forcé la main au ministre; mais, aussitôt que la possibilité lui en avait été offerte, le cardinal avait éteint cette guerre, close enfin en 1738 par le traité de Vienne.
La maison d'Autriche était désolée par le Turc. Le cardinal se préoccupa de cette situation de l'empereur, et son ambassadeur, le marquis de Villeneuve, força la Porte de conclure avec l'Empire le traité de 1739.
Gênes était agitée par des factions ; le cardinal envoya des troupes en Corse pour y comprimer une insurrection qui eût compliqué les affaires des Génois.
Toutes les nations, l'Espagne et la Grande-Bretagne comprises, regardaient donc la France comme une mère commune qui avait mission de maintenir la paix parmi ses enfants, les rois de l'Europe.
Malheureusement, il y avait au milieu de toutes ces têtes couronnées un roi qui avait toujours été fils assez insoumis : c'était Frédéric II, lequel, comme nous l'avons dit, venait d'hériter du trône de son père, et, avec ce trône, de vingt millions d'écus et de quatre-vingt mille soldats admirablement disciplinés.
A cette armée, non pas la plus nombreuse peut-être, mais la plus belle et la plus régulière de toute l'Europe, était adjoint un matériel complet.
Un ordre du roi suffisait pour qu'armée et matériel entrassent à l'instant même en campagne.
Aussi M. de Beauvau, ambassadeur de France près de roi Frédéric, écrivait-il que le roi de Prusse étouffait dans 8on royaume, et qu'il lui fallait un plus grand lit pour se coucher.
Aux dépens de qui le roi dePrusse pouvait-il se faire un meilleur lit? C'était évidemment aux dépens de l'Autriche. I- 10
Sur ce point, le roi Frédéric II avait deux alliées natu- Telles, l'Espagne et la France.
L'Espagne, dans la guerre de 1733, avait déjà pris le royaume de Naples à l'Autriche, et, à ciiaque occasion qui se présentait, elle ne manquait pas de réclamer à droite et à gauche quelques bribes de province, ou quelque prérogative honorilique.
Ainsi, à peine Marie-Thérèse sur le trône, elle lui avait demandé de lui céder l'ordre de la Toison d'or. La reine, qui menait tout en Espagne, avait en outre découvert que, selon le droit public de l'Autriche, les femmes héritant des souverainetés de leur père, tout ce que Charles VI avait laissé à Marie-Thérèse appartenait de droit à Philippe V, héritier, par les femmes, d'un héritier de Charles V.
Quant à la France, l'Autriche était sa vieille ennemie ; la politique de Henri IV, de Richelieu et de Louis XIV avait constamment été de l'amoindrir ; peu à peu elle lui avait enlevé tous les moyens de devenir jamais puissance maritime, l'avait circonscrite dans le continent et reléguée au fond de l'Allemagne, et, de même que, dans la dernière guerre, l'Espagne lui avait pris Naples, la France, elle, lui avait pris la Lorraine.
Ce qui était l'intérêt de la France et de l'Espagne devait naturellement n'être point celui de l'Angleterre ; notre alliance avec la Grande-Bretagne fut toujours courte et agitée. Née pour être à la fois puissance maritime et continentale, la France est sans cesse jalousée par l'Angleterre; des intérêts de famille peuvent seuls rapprocher ses gouvernants, mais jamais des intérêts de peuple.
Quant à l'Espagne, l'Angleterre était déjà depuis quelque temps engagée dans une guerre avec elle. Voici à quelle occasion cette guerre avait été déclarée.
Par les traités d'Utrecht et de Séville, les Anglais pou-
vaiont envoyer, tous les ans, un vaisseau de cinq cents tonneaux au plus, chargé de marchandises, dans les possessions d'Esiiagne en Amérique; mais ce vaisseau, une fois à l'ancre aans une rade, n'était plus un bâtiment de transport, c'était un entrepôt ; à mesure qu'il se vidait dans la colonie, de petits navires venaient en contrebande lui apporter de nouvelles marchandises; de sorte que les Espagnols ne voyaient jamais la fin de l'inépuisable cargaison, et que le commerce des colonies espagnoles menaçait de passer tout entier aux mains des Anglais.
Alors, la marine espagnole s'était décidée à faire une guerre acharnée aux contrebandiers.
Un petit bâtiment anglais fut pris en flagrant délit; il était commandé par un Anglais nommé Jenkins. Le capitaine espagnol fit mettre l'équipage aux fers, et coupa le nez et les oreilles au patron.
Revenu en Angleterre, Jenkins se présenta ainsi mutilé au parlement. Un cri d'étonnement l'accueilUt, tandis que, hors du parlement, on entendait les cris du peuple anglais qui demandait vengeance.
Interrogé, Jenkins répondit simplement en racontant les détails de la prise de son bâtiment et les détails de son supplice ; puis il ajouta :
— Quand on m'eut taillé le nez et coupé les oreilles, on me menaça de la mort, et je l'attendais avec résignation, recommandant mon âme à Dieu et ma vengeance à votre justice.
Cette fois, le parlement n'eut qu'à répondre au cri du peuple, et la guerre fut déclarée à l'Espagne.
Voilà donc queUe était la position de toutes les puissances lorsque Marie-Thérèse fut proclamée impératrice d'Autriche.
Marie-Thérèse avait alors vingt-trois ans : elle était belle
de figure, majestueuse de taille ; elle conservait toute la tranquillité de son caractère, quoiqu'elle sentit l'Europe menaçante et toute prête à la dépouiller.
En effet, l'Espagne s'apprêtait à porter la guerre dans ses possessions d'Italie.
Le roi de Sardaigne dévorait des yeux le Milanais.
Frédéric restait étendu et fortifié dans la Silésie.
La France dirigeait des troupes dans les Flandres et sur le Rhin.
Cette fois encore, M. de Fleury, qui avait prétendu d'abord qu'il n'y avait plus assez d'hommes pour faire la guerre, avait eu la main forcée.
Celui qui la lui avait forcée était M. de Belle-Isle.
Le comte de Belle-Isle, constamment soutenu dans tous ses projets par M. le chevalier de Belle-Isle, homme presque aussi remarquable que lui, improvisa en quelques nuits un plan diplomatique et militaire de la plus haute portés. Le conseil consacra dix séances à l'examiner, et, malgré l'opposition silencieuse du cardinal de Fleury, il prévalut; alors, le cardinal, voyant la tendance générale non-seulement se rallia au mouvement, mais encore voulut le diriger.
Le comte de Belle-Isle demandait cent mille hommes.
Fleury fit des difficultés sur le chiffre; cent mille hommes en campagne allaient lui manger en une année ses économies de dix ans.
Alors, M. de Belle-Isle présenta au roi une statistique dans laquelle quinze cents gentilshommes, de dix-sept à trente ans, demandaient à prendre du service et à sacrifier leur patrimoine à la gloire de la France. On pouvait donc, presque sans autre aide que celle de la noblesse, jeter cent cinquante mille hommes sur les bords du Rhin.
Le roi appuya les idées du comte de Belle-Isle ; 3« par-
ticipatlon à cette guerre, c'était pour la France les frontières du Rhin. Fleury hésitait encore; mais le roi déclara qu'il avait des engagements pris avec le roi de Prusse et l'électeur de Bavière. M. de Belle-Isle reçut en conséquence des instructions pour se rendre à Berlin et à Munich.
Il fut parfaitement reçu par le roi Frédéric et par l'électeur Charles-Albert.
Le roi de Prusse avait cinquante mille hommes en Silésie ; l'électeur de Bavière en avait trente mille sur l'Inn et le Danube.
Il demandait quarante mille Français, promettait do s'emparer de la couronne impériale, et, une fois empereur, abandonnait à la France la rive gauche du Rhin.
Quant à Marie-Thérèse, elle resterait reine de Hongrie.
L'électeur Charles-Albert reçut ses quarante mille hommes, et fut nommé généralissime des armées française, bavaroise et saxonne.
Une seconde armée de quarante mille hommes, sous les ordres du maréchal de Maillebois, se concentra en Westphalie pour contenir les Hanovriens, le territoire de Brunswick, et surveiller les États de Hollande et les Pays-Bas autrichiens. Aussi, le 18 mai 1741, Marie-Thérèse écrivait-elle à la duchesse de Lorraine, sa belle-mère :
« J'ignore aujourd'hui s'il me restera une ville pour y faire mes couches. »
Entourée de pareils périls, Marie-Thérèse fit un appel à SCS fidèles Hongrois. Son enfant dans ses bras, elle se présenta à la diète, où les palatins, d'une seule voix, s'écrièrent :
— Moriamur pro rege nostro Maria-Theresa ! »
Ce fut en échange de ce cri d'enthousiasme que Marie-Thérèse, à son tour, prêta l'ancien serment du roi André II, et qui remontait à l'an 1222.
Voici le texte de ce serment :
« Si moi, ou quelqu'un de mes successeurs, en quelque temps que ce soit, veut enfreindre vos privilèges, qu'il vous soit, en vertu de cette promesse que vous venez de me faire, permis, à vous et à vos descendants, de vous défendre sans être traités de rebelles. »
C'était une belle chose que cette impératrice demandant secours à ses peuples, son enfant dans ses bras. Cette scène de la diète de Hongrie eut son retentissement en Europe. L'impératrice de Russie, jeune et belle, se déclara pour une impératrice jeune et belle comme elle. Walpole, l'allié quand même du cardinal de Fleury, venait de tomber en Angleterre; Carteret, notre ennemi, lui succédait; la duchesse de Marlborough se proclamait l'admiratrice de Marie-Thérèse, et se mettait à la tête d'une souscription qui produisit huit mille livres sterling. Les états généraux de Hollande lui offraient un emprunt de trois millions de ducats. La campagne s'ouvrait donc avec tous les éléments d'une guerre générale.
Toute 1« noblesse de France était sous les drapeaux. Le maréchal de Broglie, qui comman'dait l'armée de Bohême, avait sous ses ordres Maurice de Saxe, d'Aubigné, de Boufflers, de Tessé, de Clermont, le duc de Biron, et enfla Chevert, qui n'était encore que chef de bataillon du régiment de Beaune, et qui, dans cette campagne, devait conquérir le grade de maréchal de camp et le cordon rouge.
Le 25 novembre 1741, Prague fut emportée d'assaut. Chevert, à la tête des grenadiers, s'était élancé sur la muraille ; un instant avant de marcher, il avait appelé uvj sergent.
— Écoute bien, lui dit-il en lui montrant l'angle d' jd baslioa, tu monteras par làJ
— Oui, mon colonel.
— En approchant du «'ftmpart, on te criera une première fois : « Qui vive ? »
— Oui, mon colonel.
— Tu ne répondras pas. On te criera une seconde fois : « Qui vive ? «
— Oui, mon colonel.
— Tu ne répondras pas encore. On te criera une troi sième fois : t Qui vive ? »
— Oui, mon colonel.
— Tu ne répondras pas plus cette foi»-là que les autres ; on tirera sur toi.
— Oui, mon colonel.
— On le manquera.
— Oui, mon colonel.
— Tu tueras le factionnaire.
— Oui, mon colonel.
— Alors, j'arrive pour te secourir.
— Oui, mon colonel.
Le sergent partit. Tout se passa ainsi que l'avait dit Chevert, qui, comme il l'avait promis, était a. :ivé à temps.
Prague prise devient le centre des opérations, Frédéric est en Moravie; Charles-Albert, élu empereur par la diète de Francfort, est proclamé en Bohème. On touche à Vienne; les avant-postes de notre armée dépassent Lintz et se portent sur l'abbaye de Melk . Tout à coup, Marie-Thérèse reprend l'offensive ; on apprend que, par l'intermédiaire de l'Angleterre, le traité de Breslau est signé entre l'impératrice et le roi de Prusse.
Derrière cette signature, par laquelle Frédéric II, en échange de la Silésie, reconnaît Marie-Thérèse impératrice d'Autriche, on voit pointer la coalition des peuples du Nord contre la France :
Angleterre, Danemark, Prusse, Russie, Autriche 1
Ainsi, les Prussiens et les Saxons nous manquent à la fois; soixante mille hommes abandonnent d'un seul coup la ligne d'opération , et , du jour au lendemain , les Bavarois sont entourés par les Autrichiens, qui n'ont plus besoin de faire face à un ennemi devenu leur allié. Passau et Munich, aux mains des impériaux, coupent la retraite.
Mais le comte de Belle-Isle, créé maréchal par le roi, vient d'arriver à Prague.
C'est un homme de ressource : le génie de la guerre est en lui, comme le génie des finances était dans son aïeul.
Abandonné par les Saxons et par les Prussiens, le maréchal de Broglie marchera sur Prague, où l'on concentrera toutes les troupes que l'on pourra réunir. Alors, on s'ouvrira un passage, et l'on se mettra en retraite sur l'armée du maréchal de Maillebois, qui est en Westphalie.
La concentration s'opère sans grande perte ; l'armée française manœuvre avec une précision admirable : trente mille hommes sont réunis.
Soixante mille Autrichiens, sous les ordres du prince Charles de Lorraine, s'avancent vers Prague.
A peine sont-ils arrivés devant la ville, que, la nuit même de leur arrivée, sans leur donner le temps de se reposer, douze mille Français font une sortie, dispersent les autrichiens et s'emparent de deux mille prisonniers.
Il est vrai que M. de Tessé est tué, et M. de Biron blessé.
Mais des courriers sont arrivés à Paris, annonçant la défection de Frédéric; les armées du Rhin et de Westphalie marcheront au secours des trente mille Français enfermés dans Prague.
En attendant, le conseil propose d'ouvrir des négociations; on reconnaîtra Marie-Thérèse impératrice, et lea Français enfermés dans Prague seront libres.
Mais le roi fait observer quel fatal effet produira la capitulation de Prague.
Le contrôleur général Orry déclare qu'il a quatre-vingts millions à la disposition du roi pour le service de l'État et le bien de la patrie.
On ne négociera point. Maillebois recevra l'ordre de se porter sur le Danube par une marche rapide, et de tendre la main à la garnison de Prague.
Français et Autrichiens, assiégés et assiégeants, apprennent en même temps la marche de M. de Maillebois.
Après cinquante-six jours de tranchée, le prince Charles lève le siège et s'éloigne nuitamment pour marcher contre M. de Maillebois.
Aussitôt le maréchal de Broglie quitte avec son armée le camp retranché ; Maurice de Saxe, qui connaît la Bohême village par village, est son guide ; on commence par délivrer la garnison d'Égra, et, par elle, on se trouve en communication avec le maréchal de Maillebois.
Alors, le maréchal de Belle-Isle ordonne l'évacuation de Prague, dans laquelle reste Chevert avec quatre mille hommes.
Après douze jours de marches admirables, MM. de Belle- Isle et de Broglie ont rejoint le maréchal de Maillebois.
Reste Chevert, avec ses quatre mille hommes dans Prague, pour laquelle il obtiendra une capitulation avec tous les honneurs de la guerre.
De son côté, l'Espagne avait fait invasion en Italie, réclamant Parme et le Milanais; mais, dans cette réclamation, l'Espagne ne pouvait plus avoir, cette fois, le Piémont pour allié, Parme et le Milanais, c'est l'objet de l'éternelle ambition de la maison de Savoie; aussi la maison de Savoie écoute-t-elle les paroles de l'Autriche, sa vieille ennemie. Les Espagnols, secondés par les Napolitains, opèrent
i78 LOUIS XV ET SA COUR
donc seuls en Italie, quand tout à coup Naples voit paraître dans sa baie une escadre de six vaisseaux de ligne de soixante canons et six frégates, — le tout sous pavillon anglais.
Le Commodore Martyn commandait cette flotte. Ce qu'il venait de faire dans la mer Tyrrhénienne, il n'en savait rien; ses dépêches étaient cachetées, et il avait ordre de ne les ouvrir que dans le golfe de Naples.
Arrivé à sa destination, il ouvre ses dépêches.
Les dépêches, c'est l'ordre de bombarder Naples, si dans l'espace d'une heure le roi ne s'est pas engagé à retirer ses troupes de la basse Italie, et à garder la plus stricte neutralité.
Les troupes de Philippe V vont donc se trouver seules et isjlées devant les troupes autrichiennes, prêtes à déboucher en Italie.
Ainsi, en moins de trois mois, non-seulement la maison d'Autriche, presque abattue, s'est relevée, mais encore elle a réuni à elle tout ce qu'il y a en Europe de nations hostiles à la France (1), et le canon va retentir de Naples à Strasbourg, de l'Océan à la Méditerranée.
C'est dans ces circonstances que le cardinal de Fleury meurt, et que madame de Chàteauroux met, comme Agnès Sorel, pour condition à son amour, que le roi prendra en personne le commandement de ses troupes.
Quanta Frédéric II, qui nous a abandonnés, Turgot nous venge de lui plus tard par ces vers, qui ne sont point par trop mauvais pour des vers de ministre et de philosophe :
Ce prince profana mille talents divres.
Il charma les mortels dont il fit ses victimes ;
(1) L'empereur Charles VII, fugitif, est obligé de prêter sermeilt à l'Autriche pour ses Éiats de Bavière.
Barbare en actions el philosophe en vers, 11 chante les vertus et commet tous les crimes. Haï du dieu d'amour, chir au dieu des combats. Il in( nda de sang l'Europe et sa patrie; Cent mille hommes par lui reçurent le trépai Et pas un ne lui dut la Tie.
Le roi veut aller aux armées. — Maurepas, Richelieu et madame de Châleauroux l'y engagent. — Départ du roi. — Son escorte.
— Madame de Châteauroux reste à Paris. — Madame d'Etiolés.
— Étape» du roi. — Départ de madame de Châteauroux el de madame de Lauraguais. — Mauvais eSet de leur présence au siège d'Ypres. — Elles vont à Dunkerque. — Le prince Charles passe le Rhin. — Le roi à Metz. — M. de la Suze, grand marée hal des logis. — Maladie du roi. — M. de Richelieu. — Les trois partis. — Douleur du peuple. — Le père Pérusseau, confesseur du roi. — Bulletin de la maladie de Louis XV. — L* comte de Clermont. — M. de Richelieu et Louis XV. — M. de Soissons. — La Peyronie. — M. de Champcenetz. — M. d« Bouillon. — Triomphe des ennemis de la duchesse. — Elle est éloignée ainsi que sa sœur. — La reine. — M. de Châtillont
— Le dauphin. — Disgrâce de M. de Châtillon.
Une double intrigue poussait le roi à se mettre à la tête de son armée :
M. de Maurepas, qui voulait séparer le roi de sa maîtresse;
Et M. de Richelieu, qui voulait combattre sous les yeux du roi.
Quant à madame de Châteauroux , comme elle avait la
parole du duc de Richelieu que, d'une façon ou de l'autre, il obtiendrait qu'elle rejoignît le roi à l'armée, elle poussait aussi le roi à prendre de son côté le commandement de la guerre.
Quatre armées venaient d'être mises sur pied : une en Provence, deux en Flandre, la quatrième sur le Rhin.
La première était commandée parle prince de Conti;
La seconde, par le maréchal de Noailles;
La troisième, par le maréchal de Saxe;
La quatrième, par le maréchal de Coigny.
Notre flotte, commandée par l'amiral Court, venait de battre, le 22 février 1744, la flotte anglaise en face de Toulon. C'était un beau début de campagne, d'autant plus beau que nous n'avions que vingt-sept vaisseaux, et que les Anglais en avaient quarante.
Le 2 mai, le roi soupa en grand couvert avec la reine. Le souper finit sans qu'il eût été le moins du monde question de voyage. Après le souper, Louis entra chez la reine et causa avec elle de choses indifférentes.
Enfin, en sortant de chez elle, il donna tous les ordres pour son coucher.
En efl"et, il rentra dans sa chambre, comme pour se mettre au lit; mais il ne fit que changer d'habit, embrassa tendrement le dauphin, écrivit à la dauphine, laissa quatre Hgnes à la reine, dans lesquelles il lui disait que les grandes dépenses qu'occasionnerait son voyage le forçaient de la laisser à Paris ; puis il envoya r Plaisance, maison de campagne de Pàris-Duvernoy , madame de Chàteauroux et madame de Lauraguais, prit avec lui le père Pérusseau, son confesseur, alla à la tribune de la chapelle faire sa prière, et monta dans son carrosse avec le premier écuyer, avec le duc d'Ayen, avec Meuse. L'évoque de Soissons, son aumônier, et le marquis de
Verneuil, ayant la pliiino, le suivirent dans une autre voiture. De son côté, M. do Mauropas partait pour la Provence, où il allait visiter nos ports ; le cardinal de Tencin partait pour Lyon ; enfin, Orry, Saint-Florentin et le chancelier restaient à Paris pour les affaires de l'État.
Le départ du roi eut lieu le 3 mai 1744.
Madame de Chàteauroux, quoique certaine de ne point tarder à rejoindre le roi, ne le voyait pas partir sans inquiétude. Il y avait un nom qui avait été prononcé deux ou trois fois auprès d'elle depuis quelque temps, et qui, pareil à un pressentiment, assombrissait déjà ses jeunes amours.
Ce nom, c'était celui de maOeme d'Étiolés, qui devait plus tard jouer un si grand rôle soms le nom de marquise de Pompadour.
Le bniii courait que madame d'Étiolés était amoureuse du roi. Deux ou trois fois, dans la forêt do Sénart, elle avait paru aux chasses, et cela, dans un équipage si brillant et si léger, avec des costumes si coqiuets, que, ces jours-là, aux petits soupers, il n'avait été question que d'elle.
Un jour, la duchesse de Chevreuse avait eu devant le roi l'imprudence de prononcer le nom de la petite d'Étiolés, et madame de Chàteauroux lui avait écrasé le pied de telle façon qu'elle était tombée en syncope.
Le lendemain, madame de Chàteauroux était allée voir madame de Chevreuse, malade, au lit, de cet écrasement, et elle lui avait dit :
— Mais vous ne savez donc pas que l'on cl.erche en ce luoment à donner madame d'Étiolés au roi, et que les moyens seuls manquent aux amis de madame d'Étiolés et à mes ennemis?
Cette crainte de madame de Chàteauroux n'était point 1. Il
iSt LOUIS XV ET SA COUR
étrangère à l'insistance qu'elle avait mise à faire prendre au roi le commandement de son armée.
Le 12 mai, le roi arriva à Lille.
Le 15, il passa en revue le camp de Giromy.
Le 17, il commença le siège de Menin.
Le 7 juin, le roi entrait en vainqueur à Menin.
Le 8, mesdames de Cliâteauroux et de Lauraguais parlaient pendant la nuit du château de Plaisance et prenaient la route de Lille.
Le 17, le roi alla mettre le siège devant Ypres.
Dans l'intervalle, mesdames de Chàteauroux et de Lauraguais avaient rejoint l'armée, où leur présence avait fait le plus mauvais effet. Aussi, après la prise d'Ypres, le roi dut-il, quoi qu'il lui en coûtât, envoyer les deux dames à Dunkeuque. Les soldats ne les appelaient que les coureuses, et les chansons les plus insultantes se faisaient entendre sous leurs fenêtres, sur leur chemin, et jusqu'en présence du roi.
Ce fut à Dunkerque, où il venait de rejoindre les deux sœurs, que le roi apprit que le prince Charles avait passé le Rhin le 13 juillet, et qu'il se décida à aller en personne secourir l'Alsace. Mesdames de Chàteauroux et de Lauraguais l'y suivirent; et, pendant toute la route, M. le comte de la Suze, grand maréchal des logis, eut le soin de ménager dans les logements une communication entre l'appartement du roi et celui de la duchesse.
Le roi devait séjourner à Metz. A Metz, comme dans les autres villes, on s'ocCupa donc de son logement et des communications nécessaires aux deux amants. L'appartement de la favorite fut préparé à l'abbaye de Saint-Arnoult, que révêque de Marseille, qui en était abbé, avait louée au premier président, lequel céda le logement à madame de Chàteauroux. Mais, comme elle s'y trouvait trop éloignée
du roi, on établit des galeries qui conduisaient de l'ahhaye à l'apparleineiU du roi. Le prétexte fut que le roi désirait aller à couvert de son appartement à .l'église; mais le peuple n'admit pas le prétexte, et quatre rues barries et enlevées à la circulation pour l'établissement de cette galerie, parurent aux habitants de la ville un Tort scandaleux exemple donné par le roi à ses amés et féaux sujets de la province.
Cependant le roi avait, depuis son départ de Paris, subi de grandes fatigues. Dès son arrivée à Metz, il s'était senti indisposé. Un soir, le mal de tête le prit : c'était le 8. Il fut saigné le même jour, purgé le 9; mais, dès le 9, Cassera, médecin de Metz, jugeant la maladie des plus graves, déclara qu'il ne répondait pas du roi, à moins que la maladie ne fût bien conduite, et que surtout le roi ne jouit d'une grande tranquillité.
Dès lors, par ordre du duc de Richelieu, toutes les portes furent fern^ées; et le roi ne fut plus servi que par ses domestiques les plus intimes, par M. le duc de Richelieu, par madame de Chàteauroux et madame de Lauragiwis.
Cependant, à l'instant même, trois partis s'étaient formés autour du roi :
Le parti des ministres ;
Le parti des princes;
Le parti du favori et des favorites.
Le parti des ministres, qui avait le même intérêt que celui des princes, avait X de Maurepas pour chef.
Le parti des princes était composé de M. de Chartres, de M. de Bouillon, de MM. de la Rochefoucauld et de Villeroy, de M. de Fitz-James, évêque de Soissons, premier aumônier, et du père Pérusseau, jésuite, confesseur du roi.
Les deux maîtresses, le duc de Richelieu, Meuse, les
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aides de camp et les valets de chambre formaient le troisième parti.
Le parti des princes, réuni à M. de Maurepas, était décidé à pénétrer, coûte que coûte, jusqu'au roi, et à profiter de la maladie et de l'affaiblissement qu'elle devait naturellement apporter dans l'esprit de Louis XV, pour faire chasser madame de Chàteauroux et madame de Lauraguais.
Mesdames de Lauraguais, de Chàteauroux et le duc de Richelieu étaient résolus à tenir bon dans la chambre du roi, comme une garnison assiégée tient bon dans la forteresse jusqu'au dernier instant.
En effet, madame de Chàteauroux savait qu'il y avait une convention faite entre les princes, l'évéque de Metz et le premier aumônier, M. de Fitz-James, et que l'absolution ne devait être donnée au roi qu'à la condition qu'elle serait chassée.
Comme on le voit, parmi tous ces grands, princes, ministres, courtisans, favoris et maîtresses, la question delà vie ou de la mort du roi n'était que secondaire; la seule et uni lue question était celle-ci : La maîtresse restera-t-elle ou ne restera-t-elle pas ?
Le peuple seul, ce peuple toujours si bon, si loyal, si grand, s'inquiétait de la maladie pour la maladie, et priait Dieu de lui conserver son roi.
Une ressource restait aux favorites, c'était de traiter di« recLement avec le père Pérusseau, confesseur du roi, si l'on pouvait, et, au lieu de faire confesser et absoudre l'auguste malade par l'évéque de Soissons, de le faire confesser et absoudre par son confesseur ordinaire ; car, alors, tout était dit.
En conséquence, exception fut faite pour le père Pérusseau, qui fut introduit dans l'appartement du roi et conduit
Luuis XV ET SA coun 185
dans un petit cabinet où l'attendait madame de Chàteauroux.
Madame de Châteaurouï, qui sentait qu'il n'y avait pas de temps à perdre, posa la question nettement.
— Mon père, dit-elle, répondez-moi franchement : au cas où le roi demanderait la confession et les autres sacrements, serais-je obligée de partir?
Le jésuite essaya d'éluder la question.
— Mais, madame, dit-il, le roi ne sera peut-être point confessé.
— Il le sera, répondit la duchesse, car le roi a delà religion, et moi aussi, j'en ai; je serai donc la première à l'exhorter à se confesser pour le bon exemple. Je ne voudrais pas m'exposer à prendre sur moi qu'il ne le fût pas; mais il s'agit d'éviter un scandale : serai-je renvoyée, dites-le-moi?
A celte question, le jésuite resta muet, se contentant de faire des mouvements de sourcils, d'éjaules et de mains.
— Voyons, réfléchissez et déterminez-vous, continua la duchesse; je ne demande pas mieux que de partir secrète, ment : ce que je désire éviter, comprenez-vous? c'est un scandale public, un scandale plus terrible encore pour le roi que pour moi-même.
Enfin, forcé dans ses retranchements, le père Pérusseau se décida à répondre.
— Madame, dit-il, je ne puis d'avance déterminer la confession du malade ; je ne connais pas la vie du roi ; de ses aveux dépendra ma conduite; je n'ai, pour mon compte, aucune mauvaise opinion de vos relations avec le roi.
— Si vous voulez dire par là que vous croyez que mes relations avec le roi sont pures, je n'hésite pas, moi, à vous dire que vous vous trompez, mon père, répondit la duchesse; et, s'il ne vous faut que des aveux, je vous avouemoi, que nous avons péché, et le plus que nous avons pu
même avec. habiUide, avRc préméditation, avec plaisir. Eh bien, voyons, dites, le cas est-il assez grand pour me faire renvoyer par Louis XV mourant, et n'y a-t-il pas quelque exception pour un roi ?
Le père Pérusseau se trouvait dans une situation des plus graves.
Il avait bien été décidé, par le parti des ministres et le parti dos princes, que madame de Chàteauroux serait renvoyée si l(î roi se confessait; mais, si le roi ne se confessait pas, si le roi guérissait sans confession, madame de Chàteauroux restait favorite en titre, et c'était alors le père Pérusseau qui était renvoyé; Sa Majesté prenait un autre confesseur, un cordelier, un théatin, un augustin peut-être, ce qui était une grande douleur pour la société de Jésus, qui perdait la direction de la conscience du roi.
Le père Pérusseau ne répondait donc pas, et cherchait à gagner du temps.
M. le duc de Richelieu se mêla alors de la conversation.
— Ah! père Pérusseau, dit-il, soyez donc un peu galant envers les femmes. Accordez à l'instant même à madame de Chàteauroux la faveur de la renvoyer de la cour sans scandale : vous voyez bien que vos car, vos "peut-être et vos si nous désolent.
Plus il était pressé, plus le père Pérusseau devenait muet.
— Tenez, dit le duc avec ces façons qui n'appartenaient qu'à lui, tenez, mon révérend père, je vois bien que vous êtes peu sensible à la beauté des femmes. Eh bien, ajoutat-il en lui sautant au cou, faites donc pour moi, qui ai toujours aimé les jésuites, ce que les Pères de l'Église les plus galants ont souvent permis aux confesseurs des rois de faire en pareille circonstance.
Le père Pérusseau restait inflexible.
Alors, madame de Chàteaiiroux se rapprocha, e*-, de ses cliannantes mains lui caressniil la joue :
— Père Pérusseau, dit-elle avec sa plus douce et sa plu3 câline voix, je vous jure que, si vous voulez éviter un éclat, je me retirerai delà chambre du roi pendant sa maladie ; je ne reviendrai plus à la cour que comme son amie, jamais comme sa maîtresse; il y a plus, eh bien, je me convertirai, et vous serez mon confesseur.
L'offre était des plus tentantes; cependant elle ne suffit point à séduire le père Pérusseau, qui persista à laisser le favori et la favorite dans l'incertitude.
Les princes et les ministres n'attendaient pas une solution quelconque avec une anxiété moindre que madame de Chàteauroux et M. de Richelieu.
En effet, si le roi mourait, la cour dévote du dfcuphin et de la reine obtenait victoire complète; la favoriie était chassée, le favori disgracié; et, de dix ans, il n'était question à la cour ni de favori ni de favorite.
Mais aussi, si le roi revenait à la vie sans confession, M. de Richelieu et madame de Chàteauroux étaient plus puissants que jamais.
Il fut donc décidé, dans le conseil des princes, que l'on frapperait un grand coup. Le comte de Glerraont se chargea, quelque résistance qu'on lui opposât, de pénétrer jusqu'au roi.
Pour que l'on comprenne bien la force de la position de M. de Richelieu, il faut qu'on sache qu'il était le premier gentilhomme de la chambre, et que le privilège du premier gentilhomme était d'être maitre absolu de la chambre du roi, et d'en refuser la porte selon sa volonté.
C'était un privilège dont il avait usé depuis le commencement de la maladie.
Le comte de Clermont se présenta donc, le 12 août, à
cette porte. Voici les progrès que le mal avait faits d'après le bulletin journalier:
Le 8, le roi se trouve indisposé d'une courbature causée par des matières arrêtées. Il est saigné le même jour.
Le 9, purgé.
Le iO, à trois heures du matin, saigné du pied; assez bien le soir.
Le H, purgé; le soir, saigné du pied.
Le 12, mieux, le calme se soutenant, très-peu de mal de tête; mais, le soir, très-agité (1).
C'était donc dans un moment de mieux, le calme se soutenant, que le comte de Glermont se présentait à la porte du roi.
M. de Richelieu, comme d'habitude, voulut la lui défendre; mais, d'un coup de poing, le comte écarta les deux battants. M. de Richelieu insista et voulut faire obstacle; mais, l'écartant de la main :
— Depuis quand un valet, dît M. de Glermont, croit-il
(1) Voici la suite du bulletin jusqu'au moment où le roi fut hors de danger : Le 13, saigné du pied. — Latiuit fort oppressée ; le matin, à onze heures tt il-mif:, il est confessé. — A cinq lieures, on le saigne encore du pied. — La nuit du 13 au 14 est assez bonne. — Le 14, à huit heures du soir, saigné du pied. — La nuit du 14 au 15, depuis neuf heures du soir, le redoublement devient furieux. — Le 15, à quatre heures, le roi tombe dans une espèce d'agonie. — A midi, le calme revient. — La nuit du 15 au 16, à une heure après minuit, il y a un léger redoublement. — Le matin, il est beaucoup mieux . — La nuit du 16 au 17 est entièrement agitée. — Celle du 17 au 18 est bonne. — Le 18, beaucoup d'agitation et de vap'jur», mais la tète libre et soulagée, le pouls bon, la parole facile — La nuit du 18 au 19, le roi dort très-bien, et, le 19, la convalescence est regardée comme commencée.
avoir le droit d'empOcher les princes du sang de voir le roi de France ?
Puis, s'avançant vers le lit du roi :
— Sire, dit-il, je ne puis croire que Votre Majesté ait l'intention de priver les princes de votre sang de la satisfaction de savoir par eux-mêmes des nouvelles de votre santé; nous ne voulons pas que notre présence vous importune; mais nous désirons, à cause de notre amour pour vous, avoir la liberté d'entrer quelques moments; et, pour vous prouver que nous n'avons pas d'autres desseins, sire, je me retire.
11 s'apprêtait en elTet à se retirer, quand le roi, étendant la main vers lui, lui dit :
— Non, Clermont, reste.
C'était un premier succès. On parla au roi d'entendre la messe dans sa chambre. Le roi dit que cela lui ferait plaisir, et l'on introduisit l'évêque de Soissons.
Madame de Chàteauroux et Richelieu voyaient, du cabinet où ils s'étaient retirés, l'ennemi se fortifier pied à pied dans la place.
M. de Soissons alors s'approcha du lit du roi, et hasarda ce mot terrible : confession.
— Oh ! dit le roi, il n'est pas encore temps. M. de Soissons insista.
— Non, dit le roi, j'ai trop grand mal à la tête et trop de choses à retrouver et à dire pour me confesser main* nant.
— Mais, dit l'évêque insistant toujours. Votre Majesté pourrait commencer aujourd'hui et achever demain.
Le roi secoua la tête. M. de Soissons vit que, ce jour-là, il avait obtenu du malade tout ce qu'il en pouvait obtenir, et se retira.
Derrière lui et le comte de Clermont, madame de Chà-
tcaiiroux rentra; et, pour coiuhattrc l'influence que venaient de prendre les princes, elle commença auprès du roi ses caresses accoutumées.
Mais celui-ci la repoussa doucement.
" - Non, non, princesse (1), dit-il, je crois que nous faisons mnl ; assez donc, assez I
Puis, comme madamede Châteauroux voulait l'embrasser:
— 11 faudra peut-être nous séparer, dit-il.
— Fort bien, dit madame de Châteauroux piquée. Et elle se retira.
Le lendemain, la Peyronie, qu'on avait fait venir de Paris, alla trouver le duc de Bouillon, et lui dire que Je roi n'avait plus que deux jours à vivre, et que, par conséquent, il était important qu'il se confessât, et que c'était de son devoir, à lui, grand chambellan, d'annoncer au roi que l'heure de cette confession était arrivée.
Le duc de Bouillon, qui comprenait tout le côté désagréable de la commission dont il était chargé, manda M. de ohampcenetz, et lui ordonna de faire part au roi des paroles du chirurgien. Ghampcenetz obéity s'approcha du lit de Louis XV, et lui fit part de l'urgence de la situation.
— Je ne demande pas mieux, dit le roi ; seulement la Peyronie se trompe, il n'est pas encore temps.
Mais, comme si un avertissement lui était envoyé d'en haut, à peine eut-il prononcé ces paroles, qu'il tomba en faiblesse, criant d'une voix mourante :
— Le père Pérusseau ! vite le père Pérusseau l Et il s'évanouit.
Le père Pérusseau se tenait prêt, il accourut,
(I ) Princesse était un nom d'amitié donné par le roi à leadain» de Cliàteauroux.
Un instant après que le roi eut rouvert les yeux, le père Pérusseau appela le duc de Bouillon.
— Bouillon, lui dit le roi, reprends ton service, lu n'éprouveras plus d'obstacles de la part de personne : j'ai sacritié favoris et favorites à la religion et à ce que veut rÉf?lise.
Puis la porte se referma pour laisser le roi seul avec son conibsseur.
Le triomi'he de M. de Soissons était complet.
Aussi l'évêque ne perdit-il point de temps. Il courut droit au cabinet où se tenaient madame de Chàteouroux et sa sœur, et, les yeux étincclanls, la figure animée :
— Le roi, mesdames, vous ordonne de vous retirer de chez lui sur-le-champ, dit-il.
Puis, se retournant vers des gens qui le suivaient :
— Qu'on abatte à l'instant même la galerie qui conduit de l'appartement du roi à l'abbaye de Saint-Arnoult, crdonnat-il, afin que le peuple sache qu'un grand scandale est expié.
Lf s deux femmes étaient consternées et courbaient la tête sous l'anathème.
Alors, il. de Richelieu s'avança.
— >.Iesdaraes, dit-il en face de l'évêque, si vous avez le courage de rester et de braver des ordres extorqués dans un moment de faiblesse, je prends tout sur moi.
Cette offre de M. de Richelieu porta l'exaltation du prélat à son comble.
— C'est bienl s'écria-t-il; puisqu'il en est ainsi, que l'on ferme les saints tabernacles, afin que la disgrâce soit plus éclatante et la réparation au Seigneur plus complète.
Alors, les deux femmes joignirent les mains, se courbèrent, et sortirent la honte sur le front, les yeux baissés et sans oser regarder personne.
Mais cela ne suffisait pas au furieux prélat. Il rentra près du roi.
— Sire, dit-il, les lois de l'Église et nos saints canom. nous défendent d'apporter le viatique lorsque la concubine est encore dans la ville. Je prie Votre Majesté de donner de nouveaux, ordres pour son départ; car il n'y a pas de temps à perdre. Votre Majesté va mourir.
Le roi tremblait à la seule idée de la mort et de la damnation : aux cris et aux menaces de M. de Soissons, il accorda tout ce que l'on voulut. Les deux femmes furent non pas conduites hors de la maison, mais chassées aux huées de la populace ; elles coururent aux écuries du roi et ne trouvèrent pas même un officier qui voulût leur donner une voiture pour les aider à traverser la ville. Chacun les renia à qui mieux mieux. M. de Bclle-Isle, seul, leur offrit son bras et leur fit donner un carrosse ; lui savait ce que c'était que la disgrâce, et combien dans la disgrâce une main amie est la bienvenue.
Mesdames de Bellefonds, du Roure et de Rubempré, furent les seules qui accompagnèrent les fugitives, qui, au milieu des injures, des malédictions de la populace, traversèrent la ville, et furent conduites dans une maison de campagne à quelques lieues de Metz; et encore eut-on grand'peine à en trouver une, chaque propriétaire les repoussant comme des pestiférées.
Les deux fugitives hors de la ville, les galeries abattues, le scandale de la réparation ayant enchéri sur le scandale de la faute, M. l'évêque de Soissons permit que le roi fût administré. Le moribond royal reçut le corps de Notre-Seigneur en disant :
— Monsieur, j'ai fait ma première communion il y a vingt-deux ans; je désire en faire une bonne et qu'elle soit la dernière.
Le viatique reçu, le roi murmura :
— Qu'un roi qui va paraitre devant Dieu a de comptes à rendre t Oh! j'ai été bien indigne de la royauté.
Mais le triomphe de M. de Soissons n'était pas encore complet; madame de Chàteauroux avait la surintendance de la dauphine, il la lui fitôter; les deux proscrites n'étaient qu'à trois lieues de la cour, le prélat exigea qu'elles s'en éloignassent à cinquante; enfin, la confession du roi avait été secrète, l'évèque demanda une confession publique.
— On tue notre maitre I murmuraient les valets.
— Pourquoi donc M. de Fitz-James ne lui demande-t-il pas tout de suite son royaume ? dit tout haut Lebel.
Mais tous ces murmures ne firent qu'enhardir le prélat. Au moment d'appliquer les saintes huiles, et comme chacun se renfermait dans un religieux silence ;
— Messieurs les princes du sang, dit-il, et vous, grands du royaume, le roi nous charge, monseigneur l'évèque de Metz et moi, de vous dire à haute voix qu'il éprouve un repentir sincère du scandale qu'il a causé dans le royaume en vivant, comme il l'a fait, avec madame de Chàteauroux; il en demande pardon à Dieu, el, ayant appris qu'elle n'est qu'à trois lieues d'ici, il lui ordonne de ne point approcher de la cour de cinquante lieues, et Sa Majesté lui ôte sa charge dans la maison de la dauphine.
— Et A SA scEUR AUSSI, ajouia le roi en soulevant sa téta sur son oreiller par un suprême effort.
Tout était fini pour le parti de M. de Richelieu et des favorites: le parti des princes triomphait, les prélats avaient remporté la victoire, et ils en usaient avec ce raffinement et cette persistance de cruauté toute particulière aux persécutions ecclésiastiques.
Cependant le roi allait de plus mal en plus mal. La re-
traite des ministres et des couriisans, symptôme moral bien autrement expressil que les symptômes physiques, annonçait sa fin procliaine. Le 15, à six iieures du matin, on appela les princes pour qu'ils assistassent aux prières des agonisants. De six heures à midi, le roi tomba dans une espèce d'agonie; d'Argenson fil emballer les papiers; le duc de Chartres fit atteler sa chaise de poste pour se rendre à l'armée du Rhin ; les médecins se retirèrent, et le roi, entre la vie et la mort, fut abandonné aux empiriques.
L'un d'eux, dont on ne sait pas même le nom, lui fit avaler une très-forte dose d'émélique.
Coite dose d'émétique amena une effroyable évacuation, et avec cette évacuation un mieux sensible.
Pendant ce temps, les fugitives se hâtaient de regagner Paris. La femme d'un conseiller, que Ton prit pour l'une d'elles, fut insultée publiquement; elles-mêmes faillirent être mises en pièces à la Ferté-sous-Jouarre, où elles lurent reconnues, et ne durent la vie qu'à une personne notable du pays, qui les prit sous sa protection, et ne les quilta que lorsqu'elles furent hors de la ville.
Le roi avait sans cesse demandé le docteur Dumoulin : on avait expédié courrier sur courrier; le docteur arriva comme un mieux sensible se manifestait; il constata ce mieux, et annonça au malade, qui n'j pouvait croire, UQ oommencemcnt de convalescence.
Le 17, le docteur Dumoulin répondit du roi.
La reine, qui, le 9 au soir, avait appris la nouvelle de la maladie, recevait chaque jour un bulletin de la Peyronie; n'osant partir pour Metz, regardant comme un supplice de rester à Versailles, elle se laissait aller à un véritable désespoir, se renversant en arrière, se roulant sur les tapis, demandant à Dieu de la frapper elle-même et de conserver
la vie au roi. Lorsqu'elle apprit le renvoi de la favorite, au lieu de s'en réjouir, elle s'en épouvanta. La pauvre reine comprenait toutes les douleurs de la femme ; elle courut, avec sa maison et le dauphin, s'agenouiller devant le saint sacrement. A chaque porte qui s'ouvrait, elle palissait et était prise de convulsions. Un courrier arriva qui lui permit de venir jusqu'à Lunciille , et au dauphin et à Madame jusqu'à Ghàlons. Elle voulut partir à l'instant même, (it venir des chevaux do poste et partit, ayant dans sa première berline, et avec elle, madame de Luynes, madame de Villars et madame de Boufflers; dans la seconde, madame de Fleury, madame d'Aniin, madame de Montant, madame de Saint-Florentin et madame de Flavacourt, qui était à Paris, et qui, elle, toujours sage et rebelle au roi, venait prier la reine de renimoner; ce que la reine, juste et bonne, lui accorda, ne voulant pas que !a disgrâce des coupables pesât sur l'innocente.
A Soissons, la reine trouva des dépêches de d'Argenson qui lui annonçaient que le roi l'attendait avec impatience. La route fut donc poursuivie à fond de train; et, en arrivant à Metz, la reine se précipita hors de sa voilure, et, toute courante, alla tomber à genoux au chevet du roi, q[ui dormait, et qui, se réveillant, lui dit ;
— Ah I c'est vous, madame ! je vous demande pardon du scandale que j'ai cause, des peines et des chagrins que je vous ai faits; me pardonnez- vous ?
La reine fondait eu larmes et ne pouvait lui répondre, et le roi répétait :
— Me pardonnez-vous? me pardonnez-vous?
Et Ja pauvre femme n'avait la force de faire autre choso qu'un signe de la tête qui voulait dire :
— Oui, oui.
Pendant plus d'une heure, elle resta attachée à son cou.
Le roi fit alors approcher le père Pcrusseau pour qu'il fût témoin de celte réconciliotion conjugale.
Pendant ce temps, le dauphin et Madame, qui n'avaient reçu permission de venir que jusqu'à Ghâlons, dépassaient cette ville, et, à Verdun, recevaient l'ordre de s'arrêter.
Malgré cette défense, le duc de Ghâtillon, gouverneur du jeune prince, continua sa route, tandis que, dô son côté, madame de Tallard faisait avancer les princesses, qui se désolaient de se voir éloignées de leur père et surtout, parmi elles, madame Adélaïde, qui en eut la fièvre.
Malgré tout le monde, M. de Chàtillon arriva à Metz, entra chez le roi et présenta le dauphin à son père,
Louis XV reçut son fils aine avec une froideur qui déconcerta son gouverneur, lequel demanda au roi pardon de la liberté qu'il avait prise; mais le roi ne répondit pas, persuadé qu'il était que ce qui avait amené le dauphin à Metz, ce n'était point le désir qu'éprouve un fils de revoir un père, mais la curiosité d'un héritier qui désire savoir où en est son héritage.
Au mois de septembre, le roi était entièrement guéri de sa maladie; mais à la maladie avaient succédé une tristesse profonde, une mélancolie continue. Toutes les scènes qui s'étaient passées autour de lui pendant sa maladie se représentaient à ses yeux, et ce qui en rejaillissait de honte sur l'homme faisait monter le rouge au visage du roi. A chaque instant, il regardait autour de lui comme s'il eût cherché quelqu'un, et ce quelqu'un dont il ne pouvait pas se passer, c'était surtout Richelieu. Richelieu, de 8on côté, sondait le terrain, s'adressant, pour les renseignements, au cardinal de Tencin et à M. de Noailles, qui tous deux lui répondaient qu'ils étaient convaincus qu'il n'avait jamais été plus avant dans le cœur de Sa Majesté. Alors,
LOUIS XV ET SA COUR i97
Richelieu commença par faire remettre directement au roi la relation de tout ce qui s'était passé pendant sa maladie, conservant à chaque acteur le rôle qu'il avait joué dans cette tragi-comédie, n'épargnant personne, ni princes du sang, ni prélats, ni courtisans. L'envoi fut bien reçu. Richelieu comprit que la porte lui était rouverte, et se glissa par cette porte. Le roi reçut timidement encore son ancien favori; mais il était visible qu'il le recevait avec plaisir. Dès lors, la réaction s'opéra; la reine vit peu à peu renaître l'ancienne froideur du roi pour elle, et, la veille du départ pour Strasbourg, la pauvre femme ayant demandé au roi quel serait son sort à l'avenir et ayant ajouté : « Sire, je serais bien heureuse de vous suivre, » le roi se contenta de répondre :
— Ce n'est point la peine.
Et elle n'en put tirer autre chose.
La reine, tout éplorée, partit pour Lunéville.
Le duc de Penthièvre resta à Metz, arrêté par la petite Térole.
Madame la duchesse de Chartres et la princesse de Conti déclarèrent qu'elles iraient à la guerre, et se présenteraient à la tranchée devant Fribourg.
Enfin, Mademoiselle et madame de Modène allèrent à Strasbourg.
Quant au roi, il discontinua ses prières, manifestant une humeur farouche, parfois une colère concentrée.
A Lunéville, il s'arrêta près du roi de Pologne ; mais rien ne put le divertir, et, quoi que pussent faire les dames, pas un sourire ne passa sur ses lèvres.
Sa distraction était môme si grande, qu'il partit de Lunéville sans songer à faire ses adieux à la reine de Pologne, et qu'il lui renvoya un courrier de dix lieues pour lui demander pardon de cet oubli.
igu LOUIS XV ET SA COUR
II en avait fait autant pour sa femme, et ce fut un second courrier qui repara cette inadvertance.
Arrivé à Saverne, où il passait se rendant a l'armée, il reçut de madame de Chùteauroux une lettre d'amour et une cocarde, et, dès ce moment, sa passion reprit tellement le dessus, que l'on disait tout haut à la cour que l'ancienne favorite ne tarderait point à reconquérir sa position.
A Fribourg, dont il faisait le siège, le roi apprit que le duc de Chàtillon, voyant madame de Châleauroux disgraciée, avait écrit en Espagne des lettres peu honorables à la réputation de sa maîtresse.
Sur-le-champ il signa une lettre de cachet contre le duc et la duchesse de Chàtillon; et non-seulement il signa cette lettre contre le duc, mais encore il ne lui pardonna jamais,
Uii an après, M. de Chàtillon étant tombé malade, il obtint à force d'instances de venir faire des remèdes au château de Lieuville; mais on lui fit défense d'entrer à Paris. Au mois d'août, le duc ayant besoin d'aller aux eaux de Forges, il fit demander au roi la permission de traverser Paris.
— Oui, mais sans y coucher, répondit le roi.
Enfin, en 17S4, le duc de Chàtillon, mourant, fit représenter par madame de Pompadour, alors favorite, la douleur profonde où il était de mourir dans la disgrâce du roi; mais le roi permit seulement à madame de Pompadour de répondre que le roi voulait bien oublier le passé, mais à ['égavô de la famille du duc seulement, qui pouvait compter sur les bontés du roi.
Tel était Louis XV.
CapitiûatioD de Fribourg. — Retour du roi à Paris. >— iTresse des Parisiens. — Madame de Chàteauroux écrit à Riclielieu. — Le coucher delà reine. Excursion noctiirnii lie Louis XV. — KntrevMc f!u roi et «le madame de Chàteamoux. — Disgrâce dei enuemis de la duchesse. — Maladie de celle-ci.
Le !•' novembre, Fribourg capitula; le roi signa la capitulation, et, laissant à ses généraux le soin de prendre les châteaux, il partit pour Paris le 8 du même mois, afin d'y faire son entrée triomphale.
La campagne de 1742, 1743 et 1744 n'avait pas été heureuse.
La retraite de Belle-Isle, si habile qu'elle fût, avait découragé les esprits. Maillebois, qu'on appelait le général des Mathurins, avait laissé tout à faire à son coUègut;. Ségur, maître de la haute Autriche, l'avait évacuée; BrogUe s'était enfui de Bavière à peu près sans coup férir; l'empereur, que nous avions élu, avait perdu non-seulement les États que nous lui avions promis, mais encore une portion de ceux qu'il possédait, et était devenu la risée de l'Europe entière, La garnison d'Égra, dernière place forte qui nous restât en Bohême, était prisonnière de guerre. Koailles, par la faute de son neveu Grammont, avait laissé échapper le roi George II à la bataille d'EUingen; depuis deux ans, de tous côtés nous battions en retraite, et le partisan Mentzel avait fait plus d'une excursion au
ÏOO LOUIS XV ET SA COUB
delà de nos froniiôres en menaçant de venir couper les oreilles aux Parisiens. Le peuple n'apprenait que des nouvelles de défaites, il ne voyait que des troupes vaincues ; il avait use ministres et généraux, tout, excepté le roi, dans lequel on espérait encore, attendu qu'il n'avait rien fait. Sa maladie venait, disait-on, des fatigues qu'il avait prises à l'armée ; on avait cru qu'il allait mourir, un miracle lui avait conservé la vie; tout concourait donc, si peu de triomphes qu'il eût accomplis, à lui préparer une entrée triomphante.
Aussi est-il difficile de se faire une idée de l'ivresse qui accompagna l'entrée du roi à Paris : les arbres des boulevards ployaient sous les spectateurs, les fenêtres semblaient murées avec des têtes, les toits en étaient couverts. On sortit les grands carrosses du sacre; des chevaux magnifiques et la tête empanachée traînaient ce beau et jeune monarque, qui, lorsqu'il voulait, souriait d'un si gracieux sourire. Tout cela exaltait le peuple attendri, qui pleurait, courait, oubliant de ramasser l'argent qu'on lui jetait, pour se précipiter aux portières, voir le roi, le revoir encore, et crier ; * Vive Louis le Bien-Aimé! »
Madame de Chàteauroux sortit, elle aussi, de son hôtel, mais cachée, mais voilée à tous les yeux; car le roi n'avait pas encore répondu à ses lettres, ni à l'envoi de sa cocarde; de sorte que, malgré les assurances de Richelieu, elle ignorait encore oîi elle en était avec son royal amant.
Aussi écrivait-elle à Richelieu, qui alors était à Montpellier :
« Il est venu à Paris, et je ne puis vous rendre l'ivresse des bons Parisiens; tout injustes qu'ils sont pour moi, je ne puis m'empêcher de les aimer à cause de leur amour pour 'le roi; ils lui ont donné le nom de Bien-Aimé, et ce titre efface tous leurs torts envers moi.
« Mais croyez-vous qu'il m'aime encore? Il croit
pmit-être avoir trop de torts à oiTocer, et c'est ce qui l'eml»èche de revenir. Ah! il ne sait pas qu'ils sont tous oubliés... Je n'ai pu résister au désir de le voir; je me suis mise de manière à ne pas être reconnue, et, avec mademoiselle Hébert, j'ai été sur son passage.
» Je l'ai vu : il avait l'air joyeux et attendri; il est donc capable d'un sentiment tendre; je l'ai fixé longtemps, et voyez ce que c'est que l'imagination, j'ai cru qu'il avait jeté les yeux sur moi et qu'il cherchait à me reconnaître.
» Sa voilure allait si lentement, que j'eus le temps de l'examiner longuement; je ne puis vous exprimer ce qui se passa en moi. Je me trouvais dans la foule très-pressée, et je me reprochais quelquefois cette démarche pour un homme par qui j'avais été trait '■e si inhumainement; mais, entraînée par les éloges qu'on faisait de lui, par les cris que l'ivresse de la joie arrachait à tous les spectateurs, je n'avais plus la force de m'occuper de moi.
» Une seule voix, sortie près de moi, me rappela à mes malheurs en me nommant d'une manière injurieuse. »
En effet, un homme, reconnaissant madame de Chàteauroux, cria : t Vive le roi 1 » et, se retournant vers elle, lui cracha au visage.
Cette entrée avait lieu le 13 novembre.
Le même soir, comme le roi et la reine couchaient aux Tuileries, on entendit gratter trois fois à la porte de communication qui conduisait du roi chez la reine. Alors, les femmes de service éveillèrent Sa Majesté et lui dirent qu'elles pensaient que c'était le roi qui demandait à entrer ; mais elle, souriant avec tristesse :
— Ah I vous vous trompez, leur dit-elle; recouchez- vous et dormez.
ïUa LOUIS XV ET SA COUR
Mais les femiLes étaient à peine recouchées, que le bruit recommença.
Celte fois, elles allèrent ouvrir, mais ne trouvèrent personne à la porte; ce qui fit qu'elles s'informèrent à la porte du roi ; mais on leur répondit que le roi ciail dans son lit, et n'avait manifesté aucun désir de passer chez la reine.
11 était vrai que le roi n'avait manifesté aucun désir de passer chez la reine, mais il n'était pas vrai que le roi fût dans son lit.
Le roi, au contraire, venait de se lever, et, sortant des Tuileries, avait passé le pont Royal, et s'était fait conduire incognito chez madame de Châteauroux, qui logeait rue du Bac, près des Jacobins.
Il voulait la voir, connaître ses conditions pour rentrer à la cour, et lui faire ses excuses de ce qui s'était passé à Metz.
Dix minutes avant qu'on lui annonçât le roi, lorsqu'elle doutait de son retour, madame de Châteauroux eût été trop heureuse de rentrer à Versailles sans conditions ; mais, à cette heure que le roi venait en quelque sorte se mettre à sa discrétion, elle reprenait sa fierté et parlait, non plus en exilée, mais en maîtresse.
Aussi, à sa première demande, le roi n'obtmt-il d'autre r^onse que celle-ci :
— Sire, je suis satisfaite de ne point aller pourrir dans une prison par les ordres de Votre Majesté; je suis contente de jouir des avantages de la liberté, et avec elle des plaisirs de la vie privée ; j'aime autant rester comme je suis et no pas rentrer à la cour; car je n'y rentrerais qu'à des conditions que vous ne voudriez sans doute pas m'fiocorder.
— Écoute», princesse, répondit le roi, croyez-moi, ou'
bliez tout ce qui s'est passé à Metz; revenez à la cour comme si rien n'était arrivé; reprenez votre logement à Versailles dès ce soir, et, avec votre logement, votre emploi chez la dauphine.
Malheureusement, le roi avait donné barres sur lui : il n'en lut pas quitte à si bon marché.
Madame de Chàteauroux demanda que les princes fuslent éloignés.
Mais le roi répondit qu'on avait eu les premiers torts envers eux en leur fermant sa porte, qu'il fallait donc renoncer à toute vengeance à l'endroit des princes.
Madame de Chàteauroux demanda que M. et madame de Maurepas fussent exilés.
Mais le roi répondit que M. de Maurepas, avec lequel il faisait en dix minutes ce qu'il ne ferait pas avec un autre dans la journée, lui était trop utile dans son travail pour qu'il se décidât à l'exiler.
Au moins, il ferait des excuses ?
Il fut convenu que M. de Maurepas ferait des excuses, et que madame de Chàteauroux elle-même indiqueiait de quelle façon ces excuses devaient être faites.
Madame de Chàteauroux demanda que le duc de Chàtillon, que M. de Bouillon, que l'évêque de Soissons, que le père Pérusseau, que la Rochefoucauld et que Balleroy fussent exilés.
— Ah I pour ceux-là, dit le roi, je vous les livre, et l'affaire de Chàtillon est déjà faite.
Il lui montra, en effet, la lettre de cachet qu'il avait signée il y avau déjà quelques jours, et qu'il avait conservée pour la lui montrer.
Alors, tout fut oublié, et si bien oublié, que ce fut madame de Chàteauroux à son tour que le roi laissa avec un mal de tête violent et une forte fièvre, lorsqu'il quitta, le lende-
main matin , la rue du Bac pour retourner aux Tuileries.
Le 20 novembre, Châtillon reçut la notification de la lettre de cachet, et l'ordre de quitter Paris san^ voir personne.
Quant à la Rochefoucauld, une lettre du roi lui enjoignait de rester dans ses terres jusqu'à nouvel ordre; cette lettre était adressée par le roi à M. de Maurepas.
M. de Bouillon reçut l'ordre de se retirer dans le duché d'Albret, où on lui désignait pour demeure une masure qui n'avait pas été habitée depuis deux cents ans.
Quant à Pérusseau, le roi voulut le punir de la même façon qu'il avait puni la pauvre duchesse : en sa présence, et, comme s'il eût ignoré qu'il était là, il envoya chercher le supérieur du noviciat des jésuites, et s'entretint longtemps avec lui. Puis, tout en envoyant chercher de temps en temps le même supérieur, il ne parla d'un mois au confesseur, lequel se crut en pleine disgrâce, et, comme tout le monde le croyait à bas, une partie de ses pénitentes le quitta dans l'intervalle.
Enfin, après un mois, le roi eut pitié de sa peine, et lui fit dire qu'il n'avait rien perdu de ses bonnes grâces.
M. de Soissons fut «xilé dans son diocèse, non point par une lettre de cachet, mais verbalement.
Balleroy eut ordre de retourner en Normandie.
M. de Maurepas, qui, après avoir été l'exécuteur de toutes ces petites vengeances, sentait son tour venir, reçut l'ordre d'aller chez madame de Chàteauroux pour lui faire satisfaction et l'inviter à venir à Versailles.
— Quel discours dois-je tenir à madame de Chàteauroux, sire ? demanda le ministre.
— Le voici tout écrit, monsieur, répondit le roi.
M. de Maurepas prit le discours et se présenta chez ma-
LOUIS AV fi>f SA. coui; 20o
dame de Chàteauroux ; mais l'huissier, prévenu, répondit que la duchesse n'y était pas.
M. de Maurepas demanda madame de Lauraguais ; on lui (it la même réponse. Alors, il dit qu'il venait de la part du roi : on le laissa entrer.
Madnme de Chàteauroux était au Ut; le roi, comme nous l'avons dit, l'avait laissée malade, et elle ne s'était point remise.
— Madame, dit M. de Maurepas en entrant dans la chambre, le roi m'envoie vous dire qu'il n'a aucune connaissance de ce qui s'est passé à votre égard pendant sa maladie ancienne; il a toujours eu pour vous les nièmes égards, la même estime, la même considération; il vous prie, en conséquence, de revenir à la cour reprendre votre place, et madame de Lauraguais la sienne.
— Monsieur, répondit la duchesse, j'ai toujours été persuadée que le roi n'avait eu aucune part a ce qui s'est passé à mon sujet; aussi je n'ai jamais cessé d'avoir pour Sa Majesté le même respect et le même attachement. Je suis fâchée de n'être point en état d'aller, dès demain, remercier le roi; mais j'irai samedi prochain, car je serai guérie.
Alors, Maurepas s'approcha avec un geste qui indiquait le désir qu'il avait de baiser la main de la duchesse. La duchesse étendit la main en disant :
— Cela ne coûte pas grand'chose et c'est sans conséquence.
M. de Maurepas se retira en disant i
— A samedi ?
El la duchesse répéta :
— A samedi.
Mais la pauvre femme avait promis sans demander la permission à celui qui tient la vie des hommes dans sa I. 12
main; co samedi où elle devait être rétablie, elle se trouva plus mal.
Dès lors, la maladie alla toujours empirant; onze jours se passèrent dans des absences d'esprit et des retours à la raison, qui donnaient un caractère presque fatal à sa situation; dans ses délires, elle criait qu'elle était empoisonnée, et que le poison qu'elle avait pris venait de M. de Maurepas. Dans ses moments lucides, elle se confessait au père Legaud, lequel affectait de dire que jamais il n'avait vu pénitente plus résignée à mourir.
Ce fut ce même Languet, curé de Saint-Sulpice, si se* vère pour la pauvre duchesse de Berry, qui porta le viatique à cette autre Madeleine; mais ni l'un ni l'autre n'exi» gèrent que la duchesse de Chateauroux fit le sacrifice de sa passion ; sans doute ce qu'elle avait souffert à Metz lui était compté.
Soit aux bras, soit aux pieds, on saigna neuf fois la duchesse pendant sa maladie; rien ne fit, chaque jour la tête se prit davantage, chaque jour le déhre fut plus grand. A chaque retour de délire, elle répétait qu'elle mourait empoisonnée, que le poison lui venait de M. de Maurepas, et lui avait été donné, à Reims, dans une médecine.
Le 8 décembre, elle mourut dans des convulsions atroces.
L'autopsie ne présenta aucune trace d'empoisonnement.
Deux jours après, le 10 décembre 1744, elle fut inhumée dans la chapelle Saint-Michel à Saint-Sulpice.
Il y avait deux ans, jour pour jour, qu'on avait trouvé la tabatière d'or du roi sous l'oreiller de la pauvre duchesse.
Le roi fut très-affligé de cette mort, et alla à la chasse pour se distraire. Le 8, il n'avait pu rester au conseil jusqu'à la fin, et, ne voulant voir personne, il alla se renfermer à Trianon avec madame de BoufHers, madame de
Modène et madame de Bellefonds, pour y pleurer tout à son aise.
La reine eut le courage d'orrire à son mari pour lui demander de partager sa douleur; mais le roi lui fit répondre par Lebel qu'il ne la verrait qu'à Versailles.
Mariage du dauphhi. — H épouse la fille de Philippe V et d'Élisabelh Finicse. — Crainte^ de M. de Riclielien après la mort d« madame de Chàteauroiix. — Silence du roi. — Le duc conserTe les bonnes grâces de Louis XV. — Madame de Flatacourt. — Madame de Rochecliouart, — Fêles données par la ville de Par s. ^ Bourgeois et bourgeoises. — Le bal de la ville. — La chasseresse. — Les déguisements. — Le pied de madame de Châle:uirouT, — Les talents de madame d'Éiioles. — Le souper du22 avril. — M. Lenormand d'Étiolés. — La correspondance du mari. — La correspondance du roi. — Reprise des hostilités, — Anglais et Hollandais. — Maurice de Saxe. — La bataille de FoQlenoy.
L'année 1745 s'ouvrit par le mariage du dauphin ave« l'infante Marie-Thérèse-Antoinette-Raphaële, fille de Philippe V et d'Elisabeth Farnèse.
Paris était tout en fête; mais peut-être le roi, profondément attristé de la mort de madame de Chàteauroux, ressentant une plus forte atteinte de cet ennui qui était le cancer de sa vie, et que le vide laissé par la belle duchesse rendait plus profond encore ; peut-être le roi n'eùt-il pris part aucune à cette fête, si M. de Richeheu ne fût revenu des états du Languedoc pour lui rendre un peu de gaieté.
A la mort de madame de Chàtcauroux, M. de Richelieu aval! eu non-seulement un grand regret, mais encore une grande peur. Madame de Cliàteauroux, amie intime du duc, femme sur l'iionneur de laquelle un ami pouvait compter, avait, dans un portefeuille particulier, toute la correspondance du duc, et, dans celte correspondance, Richelieu ne négligeait pas les conseils à l'endroit du roi. Or, ces conseils étaient donnés presque tous au défaut de la cuirasse royale; c'était bien plus sur les vices du roi que sur ses vertus que Richelieu comptait pour donner prise à la belle favorite. Le roi n'était donc pas ménagé dans la correspondance, et si, par hasard. Sa Majesté trouvait le portefeuille, M. de Richelieu courait grand risque pour sa faveur.
Il faut que M. de Richelieu ait eu grand'peur, puisqu'il avoue qu'à l'annonce de la mort de madame de Chàtcauroux, il tomba à genoux en disant avec un élan plein de religion et surtout d'égoïsmp •
— 0 mon Dieu ! faites que le roi ne trouve pas certain portefeuille I...
Le roi ne trouva rien, ou fit semblant de n'avoir rien Irouvô. Il en résulta que M. de Richelieu, n'entendant pas parler du portefeuille, ne voyant venir aucune lettre de cachet, se rassura et revint à Paris, où le roi, que son babil amusait prodigieusement, le reçut plus tendrement encore que d'habitude.
Comme on le comprend bien, le premier soin de Richelieu, en voyant le roi si triste ei si esseulé, fut de lui chercher une compagne. D'abord, il tenta la fortune près de madame de Flavacourt, cela ne sortait pas le roi de sa famillii-, il avait déjà eu les quatre sœurs, il était tout naturel qu'il eût la cinquième. Il alla donc trouver la belle marquise et 5" tenta de toutes les manières. Voulait-elle des
richesses? Le roi ctnit le prince le plus riche du monde. Était-elle ambitieuse? Elle allait voir les potentats envoyer chez elle leurs ministres pour préparer la paix et la guerre. Voulait-elle avancer sa famille? Elle devenait la source des grâces et des emplois.
La marquise regarda le tentateur en souriant.
— C'est bien beau tout cela, dit-elle , je le sais, mais...
— Mais?... répéta le &ic.
— Mais je préfère à tout cela l'estime de mes contemporains.
Et ce fut tout ce que le duc put tirer d'elle.
Alors, il se rejeta sur la marquise de Rochechouart; elle était du sang des Morlemart, c'est-à-dire belle et spirituelle ; mais, malgré son esprit et sa beauté, la marquise échoua.
Le roi devenait de plus en plus triste, de plus en plus ennuyé.
Le duc se rejeta sur les fêtes.
C'étaient des fêtes toutes bourgeoises données par la ville de Paris, mais qui n'en étaient que plus originales pour un roi habitué aux fêles princières. Les chefs de métier se réunissaient et élevaient des salles de bal, tantôt à un endroit, tantôt à un autre, aujourd'hui sur la place Vendôme, demain sur la place des Victoires. Chacun apportait son contingent : les charpentiers bâtissaient la salle; les tapissiers la meublaient; les porcelainiers y apportaient leurs plus beaux vases; les marchands de fleurs en faisaient un jardin d'Ispahan ou de Bagdad. On arrivait ainsi, par la réunion des industries, à un luxe que les plus puissantes fortunes royales n'eussent pas pu atteindre. Les marchands de vin faisaient, au milieu de ces fleurs, couler des fontaines de Champagne et de bordeaux ; les limonadiers allumaient des bassins de punch ; les glaciers dres-
snient des Alpes à la base neigeuse, et aux sommets couronnés de celte teinte rose que le soleil couchant répand au faite des montagnes : c'était quelque chose de merveii- \eux que ces fêtes !
Mais ce qui distrayait surtout le roi, c'était la franche gaieté des bourgeoises, intimidées d'abord, mais rassurées bientôt par un compliment, par un mot, par un sourire, et dansant des allemandes et des anglaises avec une gaieté et un entrain qu'il n'avait jamais vus ni à Versailles, ni à Tria non, ni à Clioisy.
Puis, au milieu de tout cela, devait surgir ce qu'atten dait son cœur désolé : un nouvel amour.
Cette lois, il y avait bal masqué sur la place de Grève. Depuis quelque temps, tout était à l'Orient, et à l'Orient comme on le comprenait du temps de Louis XV; Galland avait- traduit ses MVle et une Nuits ; Monlesquien avait écrit ses Lettres persanes ; Voltaire avait fait jouer Zaïre : il y avait donc à ce bal force houris, force suUanes, force bayadères, quand, au milieu de toutes ces étoffes de brocart d'or et d'argent, le roi vit s'avaacci' vers lui une simple Diane chasseresse, portant l'arc à la main et le carquois sur l'épaule, montrant un bras rond et blanc, une jambe fine, une main de déesse. La belle Diane était masquée, et cependant, aux eflluves sympathiques qu'elle répandait autour d'elle, le roi devina que ce n'était point une étrangère. Elle parla, et, on parlant, montra des dents de perles ; puis, à travers ces dents, elle laissa tomber tout un monde de rai'ùeries fines, de coquetteries suprêmes, de flatteries ingénieuses. Elle ne s'élait pas encore démasquée, que le roi en était déjà fou, et, quand elle se démasqua, ce fut bien pis, car dans la belle Diane chasseresse il reconnut la nymphe des bois de Sénart, celle qui lui était apparue, taniùi emportée par un cheval, tantôt à demi couchée dans
LOUIS XV ET SA COOR ÎM
une de ces conques de nacre que Boucher donne pour char à ses Vénus et ses AmphUrites; cette belle mndnme d'Élioles enfin, pour laquelle un soir la pauvre duchesse de Ciiàteauroux avait écrasé le pied de madame de Chevrcuse.
Les femmes ont de ces pressentiments-ià.
Cello-ci n'est pas une grande dôme comme les Vintimille et les Moilly, dont nous avons déjà parlé; ce n'est pas non plus une fille du peuple comme Jeanne Vaubernier, dont nous parlerons plus tard : c'était Antoinette Poisson^; les uns la disent fille d'un riche fermier de la Ferté-sous- Jouarre, les autres prétendent qu'un boucher dos Invalides est son père ; quoi qu'il en soit, elle a épousé M. Lenormand d'Étiolés, le plus riche des fermiers généraux ; elle a vingt-deux ans, elle est musicienne parfaite; elle jette sur la toile de charmants paysages, sur le carton d'adorables pastels; elle aime la chasse, le plaisir, la dépense, les arts ; elle a en elle de la Vénus et de la Madeleine ; c'est enfin la femme qu'avait inutilement cherchée M. de Richelieu, et qui vient s'offrir d'elle-même.
Un souper fut arrangé entre le roi et madame d'Étiolés. Binet, parent de la belle Diane et valet de chambre du dauphin, fut l'intermédiaire de ces nouvelles amours. Ce souper eut lieu le 22 avril 1743 : M. de Luxembourg et M. de Richelieu y assistèrent.
Ce tact parfait du courtisan, qui n'avait jamais trahi Richelieu, lui manqua cette fois. Il ne vit dans madame d'Étiolés ni ce qu'il y avait, ni ce qu'il y aurnit; il fut froid pour elle, dédaigneux de son esprit, insensible à sa beauté; elle ne le lui pardonna jamais.
Le souper fut fort gai, et la nuit fort longue. Le roi ne quitta madame d'Étio'es que le lendemain à onzt; 'xeurea; elle occupait l'ancien appartement de madame de Mailly.
*il LOUIS XV ET SA COUR
Quels mélancoliques mémoires écriraient les murailles de certaines chambres, si les murailles pouvaient écrire!
K partir de ce moment, deux partis bien distincts se formèrent à la cour : le parti du dauphin, qu'on nomma le parti des dévots, et celui de la nouvelle favorite.
Tout cela se passait tandis que M. Lenormand, qui adorait sa femme, se trouvait à la terre de M. de Lavallette, un de ses amis, où il était allé passer les fêtes de Pâques. Ce fut là qu'il apprit de M. de Tourneham que sa femme avait quitté sa maison, habitait Versailles, et était maîtresse déclarée. Il fallut éloigner de lui toutes les armes ; il était au désespoir et voulait se tuer. Dans sa douleur, il écrivit une lettre à sa femme et chargea M. de Tourneham de la porter.
La première chose que fit madame d'Étiolés fut de montrer cette lettre au roi, lequel la lut avec beaucoup d'attention et la lui rendit en disant :
— Que vous avez là, madame, un mari honnête homme!
La position de madame d'Étiolés fut fixée dès le premier moment : le 9 juillet 1743, c'est-à-dire trois mois à peine après ce petit souper auquel assistaient M. de Luxembourg et M. de Richelieu, le roi lui avait déjà écrit quatre-vingts lettres.
Ces lettres étaient scellées d'un cachet qui portait ces
mots : DISCRET ET FIDÈLE.
Le 15 septembre de la même année, à six heures du soir, madame d'Étiolés fut présentée par madame la princesse de Conti, qui avait réclamé cet honneur.
Madame d'Étiolés débuta, comme madame de Châteauloux, par pousser son amant à prendre lui-même, à l'ouverture de la campagne, le commandement de l'armée; mais, plus habile que la duchesse, elle ne demanda point à l'y suivre.
Malgré la mort de Chnrles-Albert, arrivée le 20 janvier, laquelle mort nous perineltait de reconnaître Marie-Thérèse, la guerre avait repris, et surtout allait reprendre avec plus d'acharnement que jamais : c'était notre influence diplomatique que les cabinets du Nord voulaient abaisser ; c'était notre nationalité qu'ils voulaient amoindrir.
La coalition était complète : les Hollandais venaient de se joindre aux Anglais et aux Autrichiens; c'était encore la même ligue contre laquelle avait lutté Louis XIV, contre laquelle luttait Louis XV, contre laquelle devaient lutter la Rcpublitiue et l'Empire, contre laquelle nous lutterons de nouveau avant qu'il soit longtemps.
Les Anglais avaient fait un grand effort : ils avaient jeté sur le littoral de la Hollande vingt bataillons anglais et écossais; vingt-six escadrons, cinq régiments hanovriens, formant quinze mille hommes, et seize forts escadrons, s'étaient réunis aux Anglais; les états généraux avaient fourni vingt-six bataillons et quarante escadrons; enfin l'Autriche avait envoyé huit escadrons de cavalerie légère et de hussards hongrois.
Le prince Charles avait, en outre, sur le Rhin, une armée de quatre-vingt mille hommes, qui incessamment devait être portée à cent vingt mille.
Le duc de Cumberland commandait les Anglais, les Hollandais et les Hanovriens.
Le gouvernement français fit, de son côté, des prodiges pour mettre sur pied une armée honorable. Nos deux organisateurs ./étaient plus là malheureusement : envoyés en négociation à Berlin, le comte et le chevalier de Belle- Isle avaient été arrêtés et conduits en Angleterre; on n'en réunit pas moins cent-six bataillons, soixante et àouz3 escadrons complets et dix-sept compagnies franche*».
îi"* LOUIS XV ET SA COUT»
Cette armée, qui prit le nom d'armée de Flandre, fut mise sous le commandement du maréchal de Saxe.
Malheureusement encore, le maréchal do Saxe était atteint d'une hydropisie. Quand on le vit à Paris, se traînant à peine, on lui fit remarquer sa faiblesse; mais il se contenta de répondre :
— Il ne s'agit pas de vivre, il s'agit de partir.
En effet, il était arrivé mourant à l'armée.
Le roi était à Pont-Achain, le 7 mai. Le lendemain, il alla visiter le champ de bataille que le maréchal avait choisi; car, par la position des deux armées, l'ennemi se voyait forcé d'accepter le combat tel que le lui offrait le maréchal, ou de laisser prendre Tournay.
Le champ de bataille dénotait le grand homme de guerre; tout était préparé pour la victoire, tout était prévu pour la défaite; c'était une plaine tourmentée de ravins, resserrée entre Fontenoyet le bois de Barry, et qui, s'élargissant ensuite, permettait à notre ligne un développement de trois quarts de lieue, à peu près.
Ainsi disposée, l'armée appuyait sa droite à Antoing, sa gaucho au bois de Barry; tout son front, dont Fontenoy formait le centre, était couvert de redoutes. Antoing, surtout , avait été fortifié et entouré d'abattis d'arbres; en outre, une batterie do six pièces de seize-, placée au delà de l'Escaut, prenait en écharpe. toute armée qui eût tenté de s'avancer dans la plaine séparant Antoing de Péronne; quant à l'extrême droite du bois de Barry, elle était protégée par deux redoutes assez rapprochées de Fontenoy, pour que leurs feux se croisassent avec ceux de Chaville, Or, comme Antoing ne pouvait être attaqué que par la plaine de Péronne, comme on ne pouvait atteindre l'armée française qu'en traversant le défilé de Fontenoy, de quelque côté que se
présentât l'ennemi, il fallait qu'il s'exposât, pour une victoire douteuse, à une défaite.
En outre, et en cas de revers, le maréchal de Saxe avait établi en avant du pont de Galonné, le seul sur lequel on pût traverseï l'Escaut, une tète de pont en double couronne, où il avait laissé six mille hommes de troupes fraîches. Du moment que le danger deviendrait trop imminent, le roi «t le dauphin devaient donc se retirer par le pont, 80US les retranchements duquel l'armée, de si près qu'elle fût poursuivie, pouvait parfaitement se rallier.
De leur côté, les alliés étaient divisés en deux corps, pour faire face à la fois aux deux points d'attaque arrêtés d'avance. Le jeune prince de Waldeck avec les Hollandais menaçait Anloing; les Anglo-Hanovriens, sous les ordres du duc de Cumberland, s'apprêtaient à forcer le défilé de Fontenoy, et formaient un vaste demi-cercle autour de notre armée, appuyant leur gauche à Péronne et leur . droite à Barry. Les deux armées employèrent la journée " du 10 et la nuit du 11 à faire leurs dispositions.
Le roi passa la journée du 10 chez le maréchal de Saxe, ' qui, sur son ordre exprès, était resté couché. Le maréchal était atteint d'une hydropisie parvenue au troisième degré, et s'était relusé à la ponction, de peur que l'opération, tournant mal, ne l'empêchât d'assister à la bataille. Cependant, comme il avait grand espoir dans le succès de la journée du lendemain, il fut très-gai. De son côté, le roi était plem de confiance et de sérénité. La conversation tomba sur les batailles où les rois de France s'étaient trouvés en personne. Le roi rappela alors aux assistants que, depuis la bataille de Poitiers, aucun roi de France n'avait combattu avec son fils, et que, depuis celle de Taillebourg, gagnée par saint Louis, aucun de ses d^'^cendantâ n'avait remporté de victoire importante sur les
Anglais : c'étaient deux revanches à prendre pour une.
Louis XV quitta le maréchal de Saxe sur les onze heures, et revint chez lui avec le dauphin. Les deux princes passèrent la nuit dans la même chambre. A quatre heures, le roi se leva, et alla réveiller lui-même le comte d'Argenson, ministre de la guerre, qu'il dépêcha aussitôt au maréchal pour recueillir ses derniers ordres. Il trouva le comte de Saxe couché dans une voiture d'osier, où il pouvait s'étendre comme dans son lit, afin de ne point trop se fatiguer d'avance et inutilement; il ne comptait monter à cheval qu'au moment même de l'action. Le maréchal fit dire au roi qu'il avait pourvu à tout, et qu'il pouvait venir. Le roi, qui avait couché à Galonné, monta à cheval avec le dauphin, passa le pont en avant de la Justice-de-Notre- Dame-aux-Bois, à trois quarts de lieue environ du pont de Galonné, et à cinquante pas en arrière de notre troisième ligne de bataille.
A cinq heures, on annonça au maréchal que l'ennemi se mettait en mouvement. Alors, il se fit conduire sur la première ligne, qui était disposée ainsi : neurbalaillons gardaient Antoing, à gauche, jusqu'au ravin de Fontenoy; quinze bataillons formaient la gauche et s'étendaient, der. rière le bois de Barry, jusqu'à Gauvin; toute la cavalerie occupait en arrière un front égal à celui de l'infanterie, sur deux lignes, derrière le centre et la gauche, et sur une ligne derrière la droite, un bataillon de partisans, appelé les grassins, était jeté en tirailleurs dans le bois de Barry.
Le maréchal de Saxe s'approcha jusqu'à portée de canon de l'ennemi, pour étudier sa position. Le maréchal de Noailles vint alors à lui pour lui rendre compte d'un ouvrage qu'il avait fait exécuter pendant la nuit, dans le but de joindre la première redoute de droite au village de
Fontenoy. Le duc de Grammont, neveu du maréchal de Noailles, était derrière lui à cheval. Le maréchal de Saxe écouta le rapport, approuva tout, et, voyant que l'action allait s'engager, invita M, de Noailles à se rendre à son poste. Celui-ci, se tournant alors vers son neveu, lui dit :
— Monsieur de Grammont, votre place est auprès du roi ! Allez lui dire que je serai heureux aujourd'hui de vaincre ou de mourir pour son service.
L'oncle et le neveu s'embrassèrent. Tout à coup le bruit du canon se fit entendre, et le duc de Grammont, qui se trouvait entre le maréchal de Noailles et le maréchal de Saxe, tomba coupé en deux par le premier boulet.
M. de Noailles fit un mouvement pour le secourir; mais tout était inutile; la mort avait déjà commencé sa triste moisson. Le maréchal secoua tristement la tête et mit son cheval au galop. Au même moment, toute la ligne française s'enflamma et répondit par une décharge générale.
Bientôt on ne s'en tint plus à la canonnade; on s'aborda corps à corps. Les Hollandais dirigèrent deux attaques sur Antoing, et deux fois ils furent repoussés. A la seconde attaque, un escadron presque entier fut emporté par une bordée croisée de la batterie placée derrière l'Escaut et d'une autre batterie placée en avant d' Antoing ; il n'en resta que douze hommes.
Quant aux Anglais, repoussés trois fois de Fontenoy, ils étaient revenus trois fois à la charge, et se reformaient pour tenter une nouvelle attaque.
Le duc de Gumberland avait remarqué que les Français devaient leur avantage au feu croisé de leur artillerie. En conséquence, il ordonna à un major général, nommé Ingolsby, de s'emparer du bois de Barry, et d'enlever les deux redoutes. Le major vint se heurter au bataillon des gressins; il crut avoir affaire h une brigade tout entière
Îi8 LOUIS XV ET SA COUB
battit en retraite, et vint demander du renfort au duc, qui le fit arrêter.
Les coups de feu partis du bois avaient déterminé le maréchal de Saxe à y envoyer deux bataillons. Résolu à forcer le ravin, M. de Cumberland forma une colonne d'infanterie de vingt mille Anglo-Hanovriens, plaça six pièces à la tête et au centre de sa colonne, qu'il porta en avant.
Les gardes françaises et suisses, protégées par un ravin, crurent n'avoir affaire qu'à une batterie soutenue par un bataillon : elles résolurent de l'enlever; mais, arrivées sur la crête, elles trouvèrent une armée; soixante grenadiers et six officiers furent couchés à terre. Elles reprirent leurs rangs, et la colonne ennemie apparut en haut du ravin.
Elle s'approcha lentement, l'arme au bras, la mèche allumée, sans que les gardes françaises et les gardes suisses, qui n'étaient pas un contre dix, fissent un pas pour reculer.
Arrivés à cinquante pas, les officiers anglais, à la tête desquels se tenaient MM. de Campbell, d'Albermalo, de Churchill, saluèrent du chapeau. Le comte de Chabannes, le duc de Biron, qui étaient sortis des rangs pour aller ai-devant d'eux, et tous les officiers, rendirent le salut.
Alors, milord Charles Hay, capitaine aux gardes anglaises, fit quatre pas en avant et cria :
— Messieurs des gardes françaises, tirez f
A ces mots, M. le comte de Ilauteroche, lieutenant des grenadiers, fit également quatre pas en avant, et répondit à voix haute :
— Messieurs, nous ne tirons jamais les premiers. Tirez vous-mêmes, s'il vous plaît.
Et il remit sur sa tête son chapeau, que jusqu'alors il avait tenu à la main.
LOUIS XV ET SA COUR Jl»
Aussitôt les six |»ièces de canon tonnèrent, et la fusillade commença par division. Dix-neuf ofliciers des gardes et trois cent quatre-vingts soldats, le colonel des Suisses, M. de Gourtcn, son lieulciianl-colonel, quatorze officiers et deux cent soixante et quinze soldats tombèrent tués ou blessés à :ette première décharge. MM. de Clisson, de Langey et de Peyre étaient morts.
La colonne anglaise avança alors au pas de course.
Le régiment Royal protégea la retraite des gardes, qui vinrent se reformer derrière lui, et vint lui-même se réunir 80US une redoute défendue par le régiment du roi.
La colonne avançait toujours du même pas, tirant en marchant, et cela, avec un tel ordre, qu'on voyait les majors appuyer leur canne sur les fusils des soldats, afin qu'ils tirassent bien à hauteur d'homme.
Les redoutes des bois de Barry et de Fontenoy foudroyaient toujours la colonne marchante; mais elle brisait tout ce qui se présentait à son front. Le désordre s'était mis dans l'armée française. Le maréchal oublia ses douleurs : il se fit amener un cheval et le monta. Comme il n'avait pas la force de porter une cuirasse, il prit à son bras un petit bouclier de taffetas piqué qu'il jeta aussitôt, ce poids, quelque léger qu'il fût, étant encore trop lourd pour lui.
L'ennemi avait dépassé les batteries de Fontenoy, qui manquaient de boulets et tiraient à poudre pour ne pas laisser voir aux alliés qu'on manquait de projectiles.
Le maréchal envoya la marquis de Meuse au roi pour lui dire de repasser le pont. M. de Meuse trouva le roi immobile au milieu des fuyards.
— Je suis sûr que le maréchal fera ce qu'il faudra, répondit Louis XV au marquis; mais je resterai où je suis.
La colonne avançait toujours.
Les fuyards séparèrent un moment le roi du dauphin.
Le comte d'Aché vint supplier le roi de s'éloigner. M. d'Aché avait le pied brisé par une balle, et s'évanouit de douleur devant le roi.
— Comment esî-il possible que de pareilles troupes ne soient pas victorieuses? dit Maurice de Saxe en voyant M. de Guerchy et le régiment des vaisseaux aborder la colonne anglaise à la baïonnette.
La colonne n'était plus qu'à six cents pas du roi, qui déclarait au duc d'Harcourt qu'il était décidé à mourir où il était.
En ce moment, le duc de Richelieu, aide de camp de Louis XV, accourait.
— Qu'y a-t-il? s'écria en l'apercevant le duc de Noailles» et quelle nouvelle apportez-vous ?
— J'apporte la nouvelle que la bataille est gagnée, si l'on veut, dit le duc; l'ennemi même est étonné de sa victoire; il ne sait plus s'il doit aller en avant, car il n'est pas soutenu par sa cavalerie. Qu'on fasse avancer une batterie contre lui; que les redoutes de Barry et de Fontenoy, qui maintenant ont des boulets, redoublent leur feu, et tombons tous ensemble sur lui en fourrageurs.
— Très-bien, dit le roi. Monsieur de Richelieu, mettezvous à la tête de ma maison, et donnez l'exemple.
M. de Richelieu part au galop; M. de Péquigny rencontre quatre pièces qu'on ramenait; le duc de Chaulnes rassemble ses chevau-légers, M. de Soubise ses gendarmes, M. de Grille ses grenadiers à cheval, M. de Jumilhac ses mousquetaires; M. de Biron conserve Antoing avec le régiment de Piémont,
La colonne n'est plus qu'à cent pas de la batterie qu'on vient d'établir par le conseil de M. de Richelieu. Tout à coup elle se démasque et fait feu. Fontenoy et Barry ton-
nent à la fois; l'infanterie française fond en flanc sur la colonne que la maison du roi, la gendarmerie et les carabiniers attaquent de front.
Un instani encore le succès fut douteux; la colonne gigantesque faisait face de tous côtés.
Enfin le régiment de Normandie commença à l'entamer, puis les Irlandais, puis Royal. Bientôt on vit le serpent se tordre, se débattre coupé en trois tronçons, et la colonne fit son premier pas en arrière.
Alors, chacun redoubla de courage : l'armée tout entière avait à venger huit heures de défaite. La colonne, harcelée, finit par changer sa retraite en déroute.
Tout était détruit ou prisonnier : pas un de ces quinze ou dix-huit mille hommes n'échappait, si la cavalerie ne fût venue les soutenir.
Louis XV avait lancé son cheval au galop et allait de régiment en régiment. Partout on entendait des cris de victoire, là où, un quart d'heure auparavant, on entendait des hurlements de rage et des râles d'agonie; les soldats faisaient sauter leur chapeau en l'air; les drapeaux, criblés de balles, s'inclinaient; les blessés se soulevaient pour faire encore un geste de la main ; c'était un délire général.
Le maréchal de Saxe se laissa glisser aux pieds de soa cheval et tomba aux genoux du roi.
— Sire, dit-il, je puis mourir à cette heure; je ne désirais vivre que pour voir Votre Majesté victorieuse. Maintenant, vous savez à quoi tiennent les batailles.
Le roi releva le maréchal et l'embrassa à la vue de toute l'armée.
La bataille de Fontenoy ouvrit une série de vietoireSj qui finit par amener la paix d'Aix-la-Chapelle.
Le 23 mai, le roi prend Tournay, et, dix jours après, la citadelle.
Le 18 juillet, le comte de Lowendahl prend Gand par escalade.
Le 22, Bruges ouvre ses portes au marquis de Souvré
Le 1" aoùi.^ le roi se rend maître d'Audenarde; Ter monde se rend au duc d'Harcourt; Ostende et Nicuport au comte de Lowendahl, et Alost au marquib de Clennoiit- Gallerande.
Par la prise de cette dernière ville, la campagne de 1743 est close; celle de 1746 s'ouvre, le 20 février, par la prise de Bruxelles, dans laquelle le roi fait son entrée le 4 mai.
Le roi se met à la tête de son armée et marche sur Louvain, Lierre, Arschot, Herenthals et le fort Sainte- Marguerite, qui sont abandonnés sans coup férir.
Le 20 mai, la ville d'Anvers est prise; le 30, la citadelle.
Le 20 juillet, Mons se rend; le 3 août, Charlerov: le 19 septembre, Namur.
Enfin, pour terminer la campagne de 1746 par un coup d'éclat, le maréchal de Saxe gagne, le 11 octobre, la bataille de Raucoux, tue à l'ennemi douze mille hommes, lui fait trois mille prisonniers et ne perd pas onze cents hommes.
La campagne de 1747 s'ouvre par l'entrée des troupes en Zélande et par la prise des forts de l'Écluse et de Dislendick par le comte de Lowendahl.
Le 24 avril, ceux de la Perle et de Lieflœnshoek sont emportés par M. de Contades.
Le 1" mai, M. de Montmorin s'empare du fort Philippine, et, le 15 septembre, le comte de Lowendahl prend Berg-opZoom l'imprenable.
Voilà pour l'année 1747.
Enfin, le 13 avril 1748, Maestricht est investie, et se ir*nd le 4 mai.
Le roi avait dit au maréchal de Saxe :
— Pourquoi les alliés, malgré leurs défaites, ne font-ils pas la paix, maréchal?
Le maréchal avait répondu avec le laconisme qui le caractérisait :
— Sire, dans Maastricht.
En effet, une fois Maestricht rendue aux Français, les hostilités cessent en Italie entre le duc de Richelieu et le comte de Brovvn.
La reine de Hongrie, le roi d'Espagne et la république de Gènes adhèrent aux préliminaires de paix convenus, après la reddition de Maestricht, entre le roi de France, l'Angleterre et la Hollande, et qui amènent le traité d'Aixla-Chapelle, signé le 18 octobre 1748.
Voici les changements que le traité d'Aix-la-Chapelle apportait à l'équilibre européen :
Don Carlos recevait la confirmation du royaume des Deux-Siciles ; le duc de Modène, qui avait épousé mademoiselle de Valois, fille du régent, était remis en possession de ses États ; enfin, l'infant don Philippe obtenait les duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalla.
Le roi de Prusse, qui avait commencé la guerre, fut celui qui en tira le plus d'avantages. Il conserva la Silésie qu'il avait conquise, et se trouva tout à coup, par cette augmentation de territoire et aussi par les sévères économies de Frédéric I*', son père, à la tète d'une puissante nation. Enfin, le duc de Savoie, pour prix de son aUiance avec l'impératrice, obtint une partie du Milanais.
Comme on le voit, le marquis de Saint-Séverin, envoyé de la France au congrès d'Aix-la-Chapelle, avait bien suivi les recommandations de son maître.
Louis XV avait voulu traiter, non en marchand, mais en roi.
Expédition de Charles-Edouard en Ecosse. ^ Les sept hommes du Moidart. — Victoire de Presion-Paus et de Falkick. — Déroute de Culiodeo. — Fuite du prétendant. — Flora Macdonald. — Le prince et les brigands. — DéTOuement de Roderic Mackensie. — Charles-Edouard parvient à regagner la France. — Il en est expulsé. — Il se réfugie à Rome. — Sa liaison avec la comtesse d'Alhany. — Dernières années de sa vie. — Le comte de Bonneval. — Ses aventures. — Le chevalier de Belle-lsle. — Monseigneur de Vintimille. — - Mot de lui à son m de mort.
Pendant ce temps avaient eu lieu l'expédition du prince Charles i£douard en Ecosse; la mort du roi Philippe V d'Espagne au Buen-Pietiro ; la mort du comte de Bonneval à Constantinopie ; la mort du chevaher de Belle-lsle, tué en attaquant le rempart d'Exilés ; enfin celle de M. de Vintimille, archevêque de Paris, dont nous avons eu l'occasion de nous occuper plusieurs fois, et dont nous allons nous occuper une dernière.
L'expédition du prince Charles-Edouard, se rattachant à notre situation avec l'Angleterre, était encouragée par la France. C'était une diversion puissante que tentait le gouvernement du roi Louis XV.
Le prétendant, parti de Nantes sur le bâtiment la Dou^ telle, arrive vers la fin d'août à l'ile de Barra, l'une des Hébrides ; de 'à, sans autre soutien que son nom, sans autre étendard qu'un chiffon de taffetas apporté de France, sans autre armée que sept officiers, sans autre matériel que neuf cents fusils, il passe en Ecosse, ei débarque le i» uillet 1745 dans le Moidart.
Les hommes qui l'accompagnaient méritent que leurs noms soient consignes par l'histoire. Le souvenir que la postérité accorde aux grands dévouements est souvent leur seule récompense; si restreints que nous soyons par l'espace, nous ne déshéritons pas le dévouement du prix qui lui est dû. Certains cœurs seraient trop malheureux si, à peu près certains de l'ingratitude des rois, ils avaient encore à craindre l'oubli de l'historien.
Ces sept hommes étaient : le marquis de Tullibard'ne, proscrit pour la part qu'il avait déjà prise à l'insurrection de i715; sir Thomas Shcridan, ancien gouverneur du prince; sir John Macdonald, officier au service d'Espagne; 8ir Francis Strickland, gentilhomme anglais; ce même Kelly impliqué dans l'affaire appelée le complot de l'évéque de Rochester ; iEneas Macdonald, banquier de Paris ; enfin, Buchanan, qui avait été chargé par le cardinal de Tencin d'aller porter, à Rome, au prince Charles l'invitation de se rendre en France.
Un huitième serviteur le joignit presque aussitôt son débarquement. Celui-là s'appelait aussi Macdonaldv seulement, il a, pour nous autres surtout, un titre particulier à l'illustration.
C'était le père de notre célèbre maréchal Macdonald.
Un des sept gentilshommes qui se réunirent les premiers Cl prince Charles, et que l'on appela les sept hommes du Iiloidart, a laissé une si charmante et si naïve description de ce débarquement, que nous nous contenterons de la traduire :
t Notre curiosité, dit-il, avait été excitée par la vue de là Doutelîe, qui venait d'entrer dans le port; nous courûmes donc sur le rivage pour apprendre des nouvelles. La chaloupe du vaisseau, voyant que nous faisions des signes, vint à nous. Nous fûmes sur-le-champ conduits à bord, et
nos cœurs nagèrent dans la joie en nous voyant si près de ce prince, dont la présence était si désirée en Ecosse. Arrivés à bord, nous trouvâmes sur le pont une grande tente soutenue par des perches, et sous laquelle étaient des vins et des liqueurs. Là, nous fûmes reçus avec enjouement par le marquis de Tullibardine, que quelques-uns d'entre nous avaient connu lors de la première expédition de 1715.
» Pendant que le marquis nous parlait, Clanranald disparut, ayant été appelé, comme nous le comprîmes, dans la cabine du prince, où il resta trois heures, à peu près. Nous ne nous attendions pas à voir Son Altesse ce soir-là, quand, une demi-heure après le retour de Clanranald parmi nous, nous vîmes entrer sous la tente un jeune homme ie l'aspect le plus agréable, en habit noir tout uni, avec une chemise sans manchettes et sans jabot, laquelle chemise n'était pas même très-propre, un col de chemise attaché par une boucle d'argent, une perruque blonde, un chapeau sans galon avec un ruban de fil, dont un bout était attaché au bouton de son habit, des bas noirs et des boucles de cuivre à ses souliers. Dès que je l'aperçus, un pressentiment fit gonfler mon cœur; ce que voyant un ecclésiastique nommé O'Brian, il nous dit sur-le-champ que le jeune homme était un autre ecclésiastique anglais, qui depuis longtemps désirait voir les montagnards et causer avec eux.
f Quand ce jeune homme entra, O'Brian, sans doute pour donner plus grande créance à ses paroles, défendit qu'aucun de nous se levât. Le jeune ecclésiastique ne salua personne en entrant, et nous-mêmes ne le saluâmes que de loin. Le hasard voulut que je fusse debout au moment oîi il arriva. Alors, soit hasard, soit sympathie, il vint tout droit à moi et me fit asseoir près de lui sur une caisse. Ne le prenant alors que pour un étranger ou ua
simple ecclôsiiistique, quoiqu'au fond du cœur quelque chose contimiat de me soufller que c'était quelqu'un de plus d'importance qu'on ne le disait, je lui parlai avec plus de familiarité que je ne l'eusse dû. Se* première quo^slion fut pour me demander si je n'avais pas froid sous mon costume de montagnard. Je lui répondis que j'y étais tellement habitué, que j'aurais certes plus froid si je le changeais contre un costume même plus couvert. Il rit de bon cœur en entendant cette réponse, et s'informa comment je faisais pour me coucher avec cet habit. Je le lui expliquai ; mais il me fit observer qu'en m'enveloppant aussi complètement de mon plaid, je ne devais pas être prêt à me défendre en cas de surprise. Je lui répondis alors qu'en cas de danger personnel ou en cas de guerre, nous avions une autre manière d'arranger nos plaids, de sorte qu'en un seul bond un montagnard pouvait se trouver sur ses jambes l'épéenue dans une main et un pistolet armé dans l'autre, sans être le moins du monde gêné par ses couvertures. Il me fit ensuite plusieurs autres questions semblables; puis, se levant avec vivacité, il demanda un verre de vin, et O'Brian me dit à l'oreille de faire raison à l'étranger, mais de ne pas boire à sa santé, ^e qui me conliima dans mes soupçons. Ayant alors pris un verre de vin, il but à notre santé à la ronde, et se retira un instant après. » On connaît les différentes chances de cette folle expédition du prince Charles-Edouard, qui faillit réussir à cause de sa folie même. Entouré de ces quelques hommes, secondé par lord Lovât, renforcé par une centaine de claymores du clan du Grants de Glenmoriston, après avoir fait brûler et détruire tout ce qui gênait sa marche, il franchit l'escalier du Diable, prend le fort William, surprend Penh, entre dans Edimbourg, court à PrestoD ^ans où sir John Cowe réunit une armée, met cette armée en
fuite, pénètre en Angleterre avec six mille fantassins et deux cent soixante chevaux; s'empare ds Garlisle, s'enfonce au cœur du royaume, traverse Manchester, atteint Derby. Arrivé là, il est à trente lieues de Londres; mais on lui aval/- promis de grands mouvements en sa faveur, et ces mouvements ne se font pas; mais il a dû compter sur des hommes et de l'argent, l'argent et \eè hommes manquent; alors, la division se met dans son consei'^ ses soldats commencent à murmurer; seul, il garde, à défaut d'espoir, une inébranlable volonté. Il veut marcher sur Londres, lutte contre la volonté unanime de son armée; enfin, comprenant l'impossibilité d'aller plus avant, il tourne subitement vers l'Ecosse, l'atteint sans être entamé, traverse Dumphryes et Glasgow, joint quelques renforts français et écossais, et va mettre le siège devant Stirling, dont la défense donne le temps au général Lawlay d'assembler une armée. Charles quitte le siège, marche à l'ennemi, le rencontre à Falkirk, arrache un dernier sourire à la fortune; puis, apprenant l'approche du duc de Cumberland et de son armée, se retire à Inverness, et, de plus en plus serré par les troupes royales, est forcé d'accepter la fameuse bataille de Culloden.
On sait quel en fut le résultat : des cinq mille hommes qui composaient l'armée du prétendant, quinze ceii'.s à peu près furent tués.
Charles quitta le champ de bataille avec assez bon nombre de cavaliers; mais, comme il avait compris que tout était fini pour lui, il se débarrassa peu à peu de toute cette suite. Sa tète avait été mise à prix à trente mille livres sterling, et peut-être ne croyait-il pas pouvoir compter sur une fidélité pareille à celle qui lui fut gurdée.
Le souvenir de Charles I", vendu par les Écossais à Cromweli, lui revenait à l'esprit.
Alors commença ccUc fuite miraculeuse dans laquelle John Hume, dans son Histoire de la Rébellion, et James Roswell, dans son Histoire et dans son Voyage aux îles de l'ouest dt l'Ecosse, ont suivi le prince pas à pas : cette fuite peut faire pendant à celle du roi Stanislas.
Du champ de bataille, et presque sans s'arrêter, le prince gagna Gortuleg, qui appartenait à lord Lovât. Soit qu'il se trouvât encore trop près de l'armée anglaise, soit que la fidélité de son hôte lui parût douteuse, il se hâta de gagner le château d'Inverrary, où il arriva mourant de faim, et où deux saumons qu'un pécheur venait de prendre lui fournirent son repas.
Le château fut sévèrement puni de cette hospitalité d'un jour donnée au prince fugitif : il fut saccagé par les soldats anglais; on fit sauter, avec de la poudre à canon, les deux châtaigniers qui ombrageaient son entrée. L'un fut totalement déraciné, l'autre survécut à l'explosion; une moitié continua à donner des feuilles et végéta tant que vécut ou plutôt végéta elle-même la malheureuse race des Stuarts. Quant à l'argenterie du château, une partie en fut laissée aux mains des soldats; de l'autre, on fondit une coupe qui fut longtemps la propriété de sir Adolphe Ougthon, commandant en chef en Ecosse : elle portait cette inscription : Exprœda Tprœdatoris.
D'Inverrary, Charles passa dans le Long-Island, où il espérait trouver un bâtiment français; mais tout, même les éléments, prenait parti contre ce prince. Il y a des moments de la vie où les choses inertes et immobiles semblent recevoir, pour augmenter une grande infortune, l'intelUgence et le mouvement. La tempête chassa le fugitif d'ile en île; enfin il arriva dans South-Uist, où il fut accueiUi par Clanranald, un des sept hommes du Moidart, le premier qui l'eût accueilli. Là, il fut logé, au centre
de la montagne, chez un bûcheron nommé Corradale.
Mais, là même, presque sur les frontières du monde habitable, il s'aperçut qu'il n'était plus en sûreté; le général Campbell débarqua à South-Uist, rallia les Macdonalds de Skye et les Macleods de Macleod, ennemis du prince, et, à la tête de deux mille hommes, commença les plus minutieuses recherches.
Ce fut alors qu'une femme entreprit et accomplit un projet de la réussite duquel commençaient à douter les hommes les plus braves et les plus entreprenants.
Cette femme était la célèbre Flora Macdonald, parente de la famille Clanranald, laquelle était en visite dans le South-Uist à l'époque dont nous parlons; son beau-père, comme son nom l'indique, était membre du clan de sir Alexandre Macdonald, par conséquent ennemi du prince; en outre, il commandait la milice du nom de Macdonald, qui se trouvait alors dans South-Uist.
Malgré les dispositions hostiles de son beau-père, Flora n'hésita point : elle se procura près de lui-même un passeport pour elle, un domestique et une jeune servante qu'elle ajoutait, disait-elle, à sa maison.
Cette jeune servante, au passe-port, fut désignée sous le nom de Betty Burke.
Cette Betty Burke ne devait être autre que le prince Charles-Edouard.
Sous ce nom et sous ce déguisement, Charles arriva à Kilbride dans l'île de Skye ; mais, là, il était encore au milieu du pays soumis à sir Alexandre Macdonald. Flora redoubla de courage et de ruse; cependant, se trouvant trop faible pour soutenir seule son projet, elle résolut de s'adjoindre un auxiliaire : cet auxiUaire, c'était la Vx^mme de sir Alexandre même, lady Marguerite Macdonald.
Le premier mouvement de lady Marguerite, en appre-
nnnt l'entreprise où sa belle-fiUe était engagée, fut un sentiment de profonde terreur; mais cette générosité du cœur, si naturelle à la femme, l'emporta sur les craintes de son esprit. Son mari était absent, mais la maison était pleine de soldats anglais; elle confia, en conséquence, le prince à Macdonald de Kingsbourg, intendant de sir Alexandre. Alors, il fallait conduire le prince chez cet intendant : ce fut encore Flora qui se chargea de lever cette dernière difTicullé; elle partit pour Kingsbourg, où elle déposa le prince.
Alors commença pour le pauvre Charles-Edouard une autre série d'aventures : de Kingsbourg, il passa à Rasa, se donnant pour le domestique de son guide; de Rasa, il gagna le pays du laird de Mackinnon. Mais, malgré les efforts de ce chef, il fut obligé de rentrer encore une fois en Ecosse; on le descendit sur le bord du lac de Nevis.
Là, les dangers du prince redoublèrent. Un grand nombre de soldats étaient occupés à parcourir ce district ; le prince et ses guides se trouvèrent donc enfermés dans un réseau de sentinelles, qui, se croisant les unes les autres dans leurs factions, lui étaient tout moj^en de s'avancer dans l'intérieur du pays. Enfin, après deux jours ainsi passés, sans avoir osé une seule fois allumer du feu pour faire cuire ses aliments, il se décida à tenter le passage entre deux postes ennemis.
Pendant une heure, le prince et ses compagnons furent obligés de ramper comme des couleuvres dans un défilé étroit et obscur; puis, après une heure de transes, on se trouva avoir passé la première ligne.
Vivant de ce que le hasard lui faisait rencontrer, et restant quelquefois vingt-quatre heures sans nourriture, sans feu, sans abri, à peine couvert de vêtements tombant en lambeaux, le malheureux prince atteignit enfin les moQ-
tagnes de Strath-Glass, et avec le dernier compagnon qui luj restait. Alors, ne sachant que devenir, ignorant ou aller, il se jeta dans une caverne qu'il savait être le refuge d'une bande de brigands.
Ces brigands étaient au nombre de sept; c'étaient presque tous d'anciens partisans du prince; il se fit reconnaître à eux, et ils tombèrent à genoux.
Là se fil pour Charles-Edouard une trêve momentanée de souffrances. Jamais roi, jamais chef de clan, jamais propriétaire de château, ne fut servi avec un zèle et un respect pareils à ceux que le fugitif trouva dans ses nouveaux compagnons.
Seulement, ils le servaient à leur manière, et ne comprenaient pas les réprimandes du princi, quand leur zcle pour lui allait trop loin.
Le prince manquait de deux choses, pour lesquelles il éprouvait un besoin presque égal :
Des habits et des nouvelles.
Ces bandits pourvurent aux habits en s'embusquant sur la route que devait parcourir le domestique d'un officier qui se rendait au fort Auguste, avec le bagage de son maître, et en tuant le domestique. Et, comme le prince Charles exprimait son regret de devoir ses vêtements a une pareille action :
- Mon prince, répondirent-ils, c'est bien de l'honneur, pour un misérable comme celui-là, que de mourir pour une
pareille cause. ,
Quant aux nouvelles, un d'eux se déguisa et pénétra dans l'intérieur du fort Auguste; là, il obtint des renseignements précis sur les mouvements des troupes, et, pour régaler le prince, il lui rapporta, en revenant, un morceau de pain d'épice d'un sou. ,
Charles-Edouard demeura avec eux trois semaines; le
seul vœu de ces braves gens était qu'il y demeurât toujours; et toujours, sans aucun doute, leur dévouement fût resté ce qu'il était pendant ces trois semaines.
Mais un étrange exemple de dévouement arriva, qui ouvrit à la fuite du prince une voie moins périlleuse.
Le fils d'un orfèvre d'Edimbourg, nommé Roderic Mackensie, qui avait été officier dans l'armée de Charles- Edouard, et qui savait tous les dangers qui entouraient le prince fugitif, était caché dans les braes de Glenmoriston; c'était un jeune homme de l'âge du prince, de la taille du prince, et, par un singulier hasard, ressemblant au prince à s'y méprendre. Un parti de soldats découvrit un jour Roderic Mackensie, et l'attaqua; alors, il vint au jeune homme une idée sublime de dévouement, c'était de rendre sa mort utile au parti auquel il avait dévoué sa vie. Après s'être défendu jusqu'à la dernière extrémité, il présenta la poitrine aux soldats en criant :
— Misérables I vous allez tuer votre prince 1
A ces mots, il n'y avait plus de merci possible , les soldats crurent avoir affaire à Charles-Edouard, et la tête de Charles-Edouard valait trente mille livres sterhng ; le faux prince fut tué, et la tête, détachée des épaules, envoyée à Londres.
Un mois s'écoula avant çjie la méprise fût découverte; pendant un mois, on crut le prince mort, et, par conséquent, on cessa de le chercher. Charles-Edouard profita de ce répit pour prendre congé de ses fidèles bandits, et pour gagner dans le Badenoch deux fidèles partisans à lui : Cluny et Lochiel.
Enfin, vers le 18 septembre de l'année 1746, Charles apprit la nouvelle que deux frégates françaises étaient arrivées à Lochlannagh, dans le but de le recueillir, lui et les fugitifs de son parti.
Le 20, Charles-Edouard et Lochiel s'embarquaient sur les deux frégates, précédés par une centaine de partisans, qui étaient venus chercher un refuge sur leur bord.
Enfin, le 29 septembre, le prince débarquait près de Morlaix en Bretagne: treize mois s'étaient écoulés depuis son départ de France, et, sur ces treize mois, il en avait passé cinq entre la vie et la mort.
Un des deux brigands qui avaient suivi le prince, de la caverne où il avait trouvé un refuge jusqu'au Badenoch, où il avait été rejoindre Cluny et Lochiel, fut pendu plus tard à Inverness pour avoir volé une vache.
Cet homme, qui volait une vache de quinze francs, avait dédaigné d'acheter, au prix d'une trahison, les trente mille louis que valait la tête de son hôte.
Revenu en France, Charles-Edouard en fut chassé par le traité d'Aix-la-Chapelle; arrêté au moment où il se rendait à l'Opéra, il fut conduit à Vincennes dans la même chambre, peut-être, où, cinquante ans plus tard, devait être conduit le duc d'Enghien. Il se retira d'abord à Bouillon, ensuite à Rome, où il s'attacha à la comtesse d'Albany, plus célèbre encore par ses amours avec le poète Alfieri que par sa liaison avec l'avant-dernier descendant des Stuarts.
Charles-Edouard avait beaucoup souffert, et, par conséquent, avait besoin de beaucoup oublier. Est-ce pour cela, ou est-ce pour faire un exemple sur les dernières races royales, que Dieu voulut que, pendant les dernières années de sa vie, il s'adonnât à une constante ivrognerie ?
Il mourut à Florence, le 31 janvier 1788.
Le mois de janvier est fatal aux Bourbons et aux Stuarts.
Le dernier des Stuarts, le cardinal d'York, mourut dans la capitale du monde chrétien, en 1808.
Un même monument recouvrit les cendres des deux
ii'êres, réunies dans ce vaste musée de poussière rilustre qu'on Appelle Rome.
La mort de Philippe V, que nous avons annoncée dans le courant du chapitre, ne produisit aucun changement en Europe; son fils, le prince des Asturies, lui succéda sous le nom de Ferdinand VI, voilà tout.
Quant à la mort du comte de Bonneval, c'était le complément de l'existence la plus aventureuse peut-être que l'histoire ait jamais empruntée aux caprices du roman.
Né le 14 juillet 1673, élève du collège des Jésuites, entré dans la marine à l'âge de douze ans, Claude-Alexandre, comte de Bonneval, faillit être réformé par le marquis de Seignelay, ministre de la marine, qui, passant la revue des gardes marines, ne voyait en lui qu'un enfant.
— On ne casse pas les hommes de mon nom, i^nsieur le ministre, dit fièrement le jeune homme.
Le ministre comprit à qui il avait affaire.
— Si fait, monsieur, on les casse quand ils sont simples gardes de marine, répondit-il, mais pour en faire des enseignes de vaisseau.
Les combats de Dieppe, de la Hogue et de Cadix, prouvèrent que ni le comte de Bonneval ni M. de Seignelay ne s'étaient trompés.
Une affaire d'honneur fit sortir le comte de Bonneval de la marine; il acheta un emploi, en 1698, dans le régiment des gardes. En 1701 , il obtint le régiment de la Tour infanterie; mais, en 1704, il se brouilla avec M. de Chamillard, demanda un congé au duc de Vendôme, employa l'hiver de 1703-1706 à voyager en Italie, se lia avec le marquis de Langallerie, qui, du service de France, était passé à celui de l'Empire. Longtemps il hésita à suivre cet exemple; enfin, le prince Eugène, qui l'avait remarqué dans les rangs français à la bataille de Luzzara, ayant
fait une démarche, il céda, et prit le grade de généralmajor dans les troupes autrichiennes; à partir de ce moment, cet admirable courage fut mis au service de l'étranger. A Turin, il se distingua à l'attaque des lignes, où il eut le singulier bonheur de sauver la vie à son frère, le marquis de Bonneval, qu'il reconnut tout à coup au milieu des baïonnettes hongroises, sans même qu'il sût combattre contre lui. A partir de ce moment, on trouva M. de Bonneval partout : le premier à la prise d'Alexandrie, un des premiers à l'assaut du château de Tortone; dans les États pontificaux, où il a le bras cassé; en Savoie, en Dauphiné. En Flandre, en 1714, il assiste à l'entrevue du prince Eugène et du maréchal de Villars; à Rastadt, en 1715, il se tourne contre la Turquie, concourt au gain de la bataille de Peterwardein, où il reçoit dans le bas-ventre un coup de lance qui le force à porter un bandage de fer pendant tout le cours de sa vie. En 1720, il se brouille avec le prince Eugène, comme il s'est brouillé avec M. Chamillard, passe en Turquie, où il prend le turban, dresse l'artillerie turque, devient pacha, se signale, en 1739, dans la guerre contre les impériaux; enfin, meurt à Constantinople, le 22 mars 1747, à l'âge de soixante et douze ans, et est enterré dans le cimetière de Péra, où, aujourd'hui encore, on peut reconnaître son tombeau à cette inscription turque :
t Dieu est permanent : que Dieu glorieux et grand auprès des vrais croyants donne paix au défunt Acmeth- Pacha, chef des bombardiers, l'an de l'hégire 1160. »
L'an de l'hégire 1160 correspond à l'an 1747 de l'ère chrétienne.
Restent deux mots à dire sur la mort du chevalier de Belle-Isle et sur celle de M. de Vintimille, archevêque de Paris.
Le chevalier de Belle-Isle, né en 1739, et qui constam-
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ment avait employé à l'illustration de son frère, le maréchal de Belle-Isle, tout ce qu'il possédait de talents et d'intelligence, l'emportait sur lui, au dire de beaucoup de gens, par la largeur de ses vues et la solidité de ses projets; c'était lui qui travaillait aux mémoires du comte, qui préparait les plans, et qui veillait à l'économie des affaires domestiques.
Il se fit tuer bravement à l'attaque des retranchements d'Exilés, et tuer en bonne compagnie : MM. Damant, de Goas, de Grille, de Brienne et de Donges, tombèrent autour de lui.
Quant à M. de Vintimillc, que nous avons vu jouer un rôle politico-religieux dans l'aiîaire des jansénistes et des molinistes, et un rôle privé dans les amours de sa nièce avec Louis XV, il mourut, non pas sans religion, mais dans le doute, ce qui fut d'un assez triste exemple pour ses ouailles; aussi, l'abbé d'Harcourt, qui l'exhortait à la mort, voulut-il lui prouver les vérités de la religion. M. de Vintimille l'écouta d'abord avec beaucoup de patience; mais, voyant à la fin que le discours traînait en longueur :
—Monsieur l'abbé, dit-il en l'interrompant, je crois qu'en voilà assez; mais ce qu'il y a de plus certain dans tout cela, voyez-vous, c'est que je meurs votre serviteur et votre ami.
M8 LOUIS XV ET SA GOUa
Famille royale. — Les surnoms de Mesdames, âlIes da roi. — Gboisy et Trlanon. — Étiquette. — L'essai des muts. — Lts entrées. — Les fonctions. — La fruitière du château et le gou- ▼erneur. — La société de la reine. — Le jeu du roi. — Le souper. — Le cuisinier durci. — M. le dauphin. — Son enfance. — Flatteries qu'on lui prodigue. — Orgueil du jeune prince. — Mot du dauphin à la reine. — Changement dans son caractère. — Courage. — M. de Fleury. — Mariage du dauphin. — Madame de Pompadour. — M Poisson. — Renvoi d Orry. — Fortune de la marquise. — Les Parisiens. — Les fêtes de madame de Pompadour.
A l'époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire vers la moitié à peu près du règne de Louis XV, il a huit enfants de la reine ; de ses maitresses, excepté le demi-Louis, il n'en eut jamais, et surtout n'en voulut jamais avoir, les bâtards de Louis XIV ayant été une haute instruction pour sa jeunesse.
Ces enfants étaient :
Le dauphin, né le 4 septembre 1729;
Le duc d'Anjou, né à Versailles le 30 août 1730, et mort en 1733;
Louise-Élisabetb de France, mariée à don Philippe, née le 14 août 1727 ;
Anne-Henriette, sœur jumelle de Louise-Élisabelh ;
Marie-Adélaïde, connue sous le nom de madame Adélaïde, née le 23 mars 1732;
Victoire-Louise-Marie-Thérèse, née le 11 mai 17;^<*;
LOUIS XV ET SA COURi 239
Sophle-Philippine-Élisabeth, née le 27 juillet 1734;
Louise-Marie, née le 15 juillet 1737.
Donc, en supposant que nous en soyons arrivés au commencement de l'année 1730, le roi a quarante ans; la reine en a quarante-sept, le dauphin en a vingt et un, les princesses jumelles en ont vingt-trois, madame Adélaïde en a dix-huit, la princesse Victoire en a dix-sept, la princesse Sophie en a seize; enfin la princesse Louise en a treize.
Les princesses, à part madame Louise-Elisabeth, mariée à don Philippe, vivent sous la tutelle de leur mère.
Les caractères de toutes ces princesses étaient fort différents ; quelques-uns étaient assez étranges.
Madame était bonne, sans passion, réfléchie, timide et sage; elle se plaisait fort dans la société de madame de Ventadour, presque centenaire, à laquelle elle faisait raconter toutes les anecdotes de la cour de Louis XIV.
Madame Adélaïde, au contraire, était fort décidée; elle avait toutes les allures d'un garçon, jouait du violon, montait à cheval, aimait la chasse. Son ambition avait toujours été d'être homme et de faire la guerre. Toute petite, elle disait ;
— Je ne sais pas pourquoi on désire tant un duc d'Anjou; il n'y a qu'à me faire duc d'Anjou, moi, on verra ce dont je suis capable.
A l'âge de treize ans, elle était parvenue, en jouant au cavagnole avec la reine, à lui voler quatorze louis. Le lendemain, on la rencontra ouvrant les portes et essayant de sortir de Versailles pour aller acheter son équipage de guerre.
— Où allez- vous, princesse ? lui demanda une de ses femmes en l'arrêtant,
— Oij je vais? répondit madame Adélaïde. Je v«is me mf^ltre à la tête de l'armée de papa-roi, Je battrai le«
ennemis, et j'amènerai le roi d'Angleterre prisonnier à Versailles.
— Et comment exécuterez-vous seule un parfcil projet, princesse?
— Je ne suis pas seule; j'ai pour allié un homme à qui j'ai fait obtenir une place à la cour, et qui m'a promis de venir avec moi.
Cet homme, qui était l'allié de madame Adélaïde, était un gamin de quinze ans qu'elle voyait souvent dans les bois de Lagny,
Cette place qu'elle avait obtenue pour lui à la cour, c'était celle de gardien des ânes des princesses.
Retenue de force dans un appartement, madame Adélaïde avait trouvé un autre moyen de détruire l'Angleterre. Le soir même, elle exposa ce moyen au cercle de la cour.
— Je ferai venir, dit-elle, les uns après les autres, les principaux Anglais pour coucher avec moi : ils s'en croiront fort honorés; et, quand ils seront endormis, je les tuerai tous successivement.
Le moyen proposé par la jeune princesse eut, comme on le comprend bien, un grand succès ; seulement, madame de Tallard fit observer à madame Adélaïde qu'il y aurait lâcheté à faire mourir tous ces messieurs de la sorte.
— Dame I répondit madame Adélaïde, commenf roulezvous que je fasse, puisque papa défend les duels?
Quant à madame Victoire, qui avait des inclinations plus pacifiques, sinon moins amoureuses, c'était une fort belle personne avec une physionomie charmante, un teint de brune, des yeux beaux et grands, et ressemblant à la fois au roi, au dauphin et à madame infante. Le roi l'aimait mieux que ses autres sœurs; le roi l'aimait, disait-on, plus qu'un père ne doit aimer sa fille,
et, de ce sentiment exagéré, la chronique scandaleuse fait naître M. de Narbonne.
Madame Sophie, qui venait après madame Victoire, était très-blanche, et avait la partie supérieure du visage parfaitement ressemblante au roi.
Madame Louise, la dernière, était fort petite; mais elle avait beaucoup de physionomie, était vive et gaie, et ne laissait en aucune façon supposer qu'elle dût être un jour religieuse.
Madame infante devait mourir en 1759;
Madame Aune, en 1752.
Enfin, mesdames Adélaïde, Victoire et Sophie devaient rester filles.
Ce sont ces trois princesses que le roi leur père avait, dans l'intimité, baptisées des trois noms peu poétiques de Loque, Chiffe et Graille.
Toute cette cour du roi, du dauphin et de la reine, était soumise, lorsqu'on était à Versailles, à une assommante étiquette. Voilà pourquoi le roi aimait tant Ghoisy, et la reine Trianon.
Une des choses les plus sérieuses de cette étiquette était Yessaides mets. Il y avait, en 1750, cinq gentilshommes servant à chaque grand couvert, dont l'un se plaçait debout près de la table, et ordonnait en sa présence Vessai par un officier de la bouche. Cet essai portait sur tout ; eau, vins, rôtis, ragoûts, pain et fruits.
Il y avait loin de ces diners d'apparat, comme on voit, aux petits repas de Choisy, avec les tables sortant toutes dressées du parquet, et le service fait par les pages des petites écuries.
Une autre étiquette, gardée non moins sévèrement que celle de Vessai, était celle des entrées. La grande porte était réservée aux gentilshommes. Ce qu'on appelait un
homme du commun, fùl-il Chevert ou Voltaire, était obligée '. '■ d'entrer par les petites portes. ''*^-'i
Nous verrons comment Voltaire entra par les grandes. •
La répartition des fonctions, qui faisait que nul ne voulait faire que ce qui lui était strictement imposé par les statuts de sa charge, était quelquefois une étrange gêoe. ' ■
Ainsi, un jour, la reine, en se promenant dans la cham- •' bre d'apparat, aperçut un peu de poussière sur son lit, et '/ la montra à madame de Luynes.
Madame de Luynes envoya chercher le valet de chambre tapissier de la reine, pour qu'il montrât cette poussière au valet de chambre tapissier du roi.
Le valet de chambre tapissier du roi prétendit que cette ', poussière ne le regardait pas, attendu que les tapissiers du roi font effectivement le lit ordinaire de la reine, mais qu'ils ne peuvent toucher au lit de parade, qui est réputé meuble quand la reine n'y couche pas. Or, comme la reine . ne couchait pas dans son lit de parade, la poussière re- .;gardait MM. les officiers du gard3-meuble. ,'
Oq fut deux mois sans trouver celui qui avait la charge d'épousseter la poussière ; enfin, au bout de deux mois, la : , reine l'épousseta elle-même avec un éventas! de plumes. *,•
Ces ennuis poursuivaient la pauvre reine jusqu'à Triainon, où elle allait souvent diner avec ses dames, et pas- j âaK les soirées en petit comité. Un jour, une grave que- ^ relie '^' éleva entre la fruitière et le gouverneur du château , / interrompit ses fêtes, et empêcha pendant deux ans la '■; reine d'y souper. La fruitière prétendait, contre l'avis du gouverneur, que c'était à elle de fournir les bougies ; le gouverneur, de son côté, voulut jouir de ce droit; et, en attendant, la reine, pour n'offenser personne, n'allait plus • à Trianon, ou n'y allait plus que dans le jour, et n'y soupait pas. i
Rien de plus triste, au reste, que cet intérieur de la poiivre reine. Sa société habituelle était le cardinal et la duchesse de Luynes, puis le président Hénauit et le père Çriffet. Là, plus d'étiquette; tout le monde s'asseyait; et ^souvent, comme la conversation était en général peu animée, la moitié de la société dormait pendant que l'autre la regardait dormir.
Le duc de Luynes était le plus grand dormeur et le muet le plus absolu de la société ; aussi, par antiphrase, la reine l'appelail-elle M. Tintamarre.
De son côté, le roi menait tout autre existence. A mesure qu'il entrait dans la vie, ses penchants libertins se déA'eloppaient ; peu de jours se passaient d'abord sans que l'on jouât très-gros jeu, le roi jouant de manière à perdre ou à faire perdre à ses adversaires trois ou quatre mille louis dans la soirée.
Quand le roi les gagnait, il les mettait dans sa caisse secrète; quand le roi les perdait, on les prenait dans la caisse de l'État. Ce goût du jeu s'étendit plus tard du tapis vert aux spéculations commerciales.
Le jeu fmi, on soupait; le roi buvait beaucoup, et surtout du vin de Champagne; puis, une fois gris, il restait aux mains de madame de Pompadour, qui en faisait jusqu'au lendemain ce qu'elle pouvait.
Le roi avait un excellent cuisinier qui avait appris toutes les règles de son art, non-seulement dans les meilleurs livres gastronomiques et chez les meilleurs maîtres en gastronomie, mais encore, chez les médecins les plus expérimentés, l'art non moins important de préparer les mets réparateurs, à l'aide desquels le roi parvenait à perpétuer ces folles nuits dont le duc d'Orléans avait donné l'exemple.
En outre, souvent pendant le carnaval, le roi, les princes
et leurs favoris couraient non-seulement les bals masqués, mais encore les rues de Paris et de Versailles.
Quant au dauphin, âgé de vingt et un ans, comme nous l'avons dit, il avait été élevé au milieu de l'adulaiion la plus étrange, et parfois la plus ridicule. Comme sainte Alacoque, qui, à l'âge de quatorze mois , au dire de son historien, manifestait la plus grande horreur pour le péché, à l'âge de six ans, M. le dauphin donnait les plus grandes espérances.
— Monseigneur, lui disait en 1735 M. l'archevêque de Grillon, le clergé respecte en vous le sang le plus auguste qui fut jamais, et dans lequel vous avez puisé les hautes vertus que vous ferez éclater un jour.
Ainsi, comme on disait au jeune prince que le ducChàtillon, son gouverneur, était obligé, dans les grandes cérémonies, de le servir à genoux :
— Et pourquoi pas toujours? répondit le jeune prince. Les punitions mêmes étaient réglées pour augmenter ce
caractère orgueilleux. Aussi, cet enfant royal, que l'étiquette eût dû lasser, était puni de ses fautes par l'absence de l'étiquette. Avait- il commis quelque grande faute, on l'envoyait à la messe avec un seul valet de pied ; la faute était-elle énorme, on défendait à la garde de prendre les armes sur son passage.
Aussi, jusqu'à l'âge de douze ans, M. le dauphin fut l'un des petits êtres les plus désagréables que l'on pût voir.
— Méchant enfant, lui dit sa mère, vous me donnerez peut-être un Jour bien du chagrin.
L'enfant se retourna vers elle :
— Et cependant, madame, convenez que vous seriez bien fâchée de ne pas m'avoir, surtout depuis la mort de M. le duc d'Anjou.
La réponsen'était pas d'un bon esprit; mais elle était, au moins, d'un esprit pénétrant.
A douze ans, son caractère commença de devenir plus réfléchi, ei l'on put distinguer dans le jeune prince une certaine force à laquelle la volonté donnait sa plus grande part. Comme il était tourmenté d'une tumeur à la joue droite, on jugea à propos de l'ouvrir, et la Peyronie fit une incision du milieu de la joue au menton. Le roi se trouva mal, et l'on fut obligé de lui faire respirer des sels; mais le dauphin resta imperturbable et souffrit l'opération sans une plainte ni un soupir. Quelques jours après, son dentiste prévint M. de Chàtillon qu'il fallait arracher au prince une grosse dent du côté de la plaie. Le prince demanda quelque temps pour se décider, et, une fois décidé, appela lui-même l'opérateur et souffrit l'opération sans sourciller.
Quelques jours après, on lui en arracha une seconde, puis une troisième, et il supporta la douleur avec la même impassabilité.
Un jour, le cardinal de Fleury jouait avec lui comme ii avait joué avec Louis XV enfant, et lui disait :
— Peut-on bien compter, monseigneur, sur cette amitié que vous me témoignez maintenant? Les amitiés des princes, à ce que l'on assure, ne sont pas de longue durée.
— Vous avez cependant, répondit le dauphin en se tournant vers le cardinal, conservé une assez bonne fenêtre dans le cœur du roi pour n'avoir pas à vous plaindre.
A l'âge de treize ans, le dauphin étant à Versailles, et le duc de Ch?*Jllon à Paris, le dauphin s'amusa à inventer la mort de la tzarine par empoisonnement. Il avait détaillé les causes de cet empoisonnement, l'intérêt que les seigneurs russes, qu'il en accusait, avaient eu à le faire, et les changements que cette mort pouvait amener en Europe;
de telle façon que cette nouvelle fausse fut tenue pour vraie, tant les détails historiques lui donnaient de prubabiliié. M. de Chàlillon envoya la lettre du dauphin au Caveau comme nouvelle oITicielle. Le lendemain, on fut mis au courant de la plaisanterie.
A quinze ans, sachant qu'une dame de la cour n'avait pas fait ses pâques, il s'approcha d'elle :
— Vous vous êtes confessée, madame ? lui demanda-t-il.
— Oui, monseigneur.
— Vous êtes une tiède catholique, madame. Quel est le directeur de votre conscience ?
— C'est un récollet, dit la dame toute troublée.
— Vous feriez bien mieux d'avoir un missionnaire de la chapelle, répliqua le prince; il serait plus sévère.
Et il s'éloigna du même air qu'eût fait Louis XIV en pareille circonstance.
Lorsqu'il fut question de lui faire épouser l'infante Marie- Thérèse d'Espagne, le dauphin avait quatorze ans et n'avait encore connu aucune femme; aussi, parlait-il sans cesse de ses projets de courses et de voyages avec madame la dauphine.
— Bon I lui dit madame Adélaïde, parlez de votre femme, vantez son beau teint, son air noble, sa peau blandie. Elle a les cheveux roux.
— On m'a assuré qu'elle avait le caractère bon, répoadit le dauphin, et cela me suffit.
Il disait un jour à un de ses amis .
— Si jamais je suis roi, j'habiterai Saint-Germain, et j'y ferai balir, tout en tâchant d'utiliser les bâtiments qui y sont déjà.
— Monseigneur, lui répondit celui auquel il s'adressait, (3 projet s'accorde mal avec un autre projet que Votre Aitesse p à cœur, celui de soulager ses peuples.
— C'est bon, dit le dauphin, je réfléchirai à ce que vous venez de me dire.
Le lendemain, il revint à son ami.
— Vous avez raison, lui dit-il, on bâtit toujours plus qu'on ne veut et plus cher qu'on ne peut. J'ai réfléchi à ce oue vous m'avez dit hier, et je vous donne ma parole de ne bâtir jamais.
Le dauphin aimait beaucoup la chasse à tir ; mais il eut le malheur de tuer M. de Chambon, et ne s'en consola jamais.
La femme de M. de Chambon était restée grosse. Il tint l'enfant sur les fonts baptismaux, et, pendant la cérémonie, entraîné par l'élan de son cœur, il viola, vis-à-vis de l'enfant, je ne sais quel cérémonial que l'on voulut rétablir en lui disant :
— Monseigneur, ce n'est pas l'usage.
— Mais il me semble, répondit amèrement le dauphin, qu'il n'est pas non plus d'usage de tuer le père d'un enfant et le mari d'une femme.
Marié depuis cinq ans, le dauphin avait constamment yécu en bon et honnête mari. Aussi, comme nous l'avons dit, madame de Pompadour craignait-elle infiniment plus le dauphin que la reine.
Madame de Pompadour avait été présentée en 1745, ainsi que nous l'avons dit, et, comme elle n'avait pu être présentée sous son nom de madame Lenormand d'Étiolés; comme, d'ailleurs, elle avait quelques raisons de rompre avec ce nom-là, qu'elle avait assez mal porté, elle pria le roi de faire pour elle ce qu'il avait fait pour madame de Chàteauroux. Le roi y consentit, et lui donna le marquisat de Pompadour.
La maison de Pompadour, qui remontait au xii* siècle, s'était éteinte, en 1722, dans la personne du marquis de
248 ouïs XV ET SA COUR
Pompadour, qui avait joué un rôle dans la conspiration de Cellamare.
Madame de Pompadour n'avait pas fait ses conditions d'avance, comme madame de Cliàteauroux; mais elle ne perdit ritn à les foire après.
D'abord elle commença par renvoyer le contrôleur général Orry, lequel avait refusé de se faire son serviteur très-humble, pour y mettre une créature à elle.
Outre les deux versions qui couraient sur M. Poisson père, l'une faisant de lui un marchand de bestiaux de la Fer té-sous- Joua rre, l'autre un fournisseur des Invalides, il y en avait une troisième : c'était celle qui faisait de lui un maltôtier condamné autrefois au gibet.
M. Poisson, disait-on, avait été un des commis principaux des frères Paris. On se rappelle ces protecteurs protégés de madame de Prie; poursuivi par Fagon, qui, à cause de la protection de M. le duc, n'osait s'en prendre à eux, Poisson fut condamné à être pendu; mais, comme on n'était jamais pendu, disait-on, quand on était assez riche pour acheter la corde cent mille livres, Poisson échappa au gibet et se réfugia à Hambourg.
Nous avons raconté comment le commandeur de Thianges joua le rôle de Stanislas en 1733. Poisson le rencontra à Hambourg, lui raconta son aventure, et le pria de s'intéresser pour lui près du contrôleur, afin qu'il pût appeler de la sentence. On avait bien souvent parlé de cette affaire au cardinal de Fleury, sans avoir rien pu obtenir de lui; mais, enfin, une dame de Saissac, son amie, persécuta tellement le cardinal, qu'il permit que cette affaire fût révisée.
En 1741, la sentence de 1726 fut cassée.
Les frères Paris aidèrent beaucoup M. Poisson.
Lo contrôleur général était ennemi des frères Paris. Le premier travail de madame dcPompadour, arrivée au pouvoir, fut donc le renversement d'Orry,
Orry, renversé, se retira à Bercy, où tout ce qu'il y eut d'honnêtes gens en France alla s'inscrire chez lui.
Il fuf remplacé par M. de Machault, intendant de Valenciennes.
Au reste, II. de Machault, honnête homme et homme intelligent, commença par sauver la France d'une grande famine en 1749, en faisant venir des blés de Barbarie.
Madame de Pompadour avait été trompée à moitié dans son attente; elle avait bien eu le pouvoir de renverser un ennemi, mais elle n'avait pas eu le pouvoir de placer un ami.
Pour la dédommager, le roi lui proposa une place de directeur général des bâtiments; cette place était à sa nomination.
Elle y nomma son frère, que l'on fit marquis de Vandières, et que la cour s'empressa d'appeler le marquis d'avant-hier.
Quant à sa fortune personnelle, en voici la progression :
Six mois après la déclaration des amours du roi, elle avait déjà cent dix mille livres de rente, un logement à la cour, un autre dans les maisons royales et le marquisat de Pompadour.
En 1746, elle acheta de Roussel, le fermier général, la terre de la Selle, pour la somme de cent cinquante-cinq mille livres, et y dépensa soixante mille Uvres, rien qu'au château.
La même année, le roi lui donna sept cent cinquante mille livres pour acheter la terre et le château de Crécy.
La même année, le roi lui donna cinq cent mille livres de la charge de trésorier des écuries.
Enfin, cette même année, il créa une seconde charge de cinq cent mille livres à son profit.
C'était ostensiblement près de deux millions donnés^a' -.]i la favorite en moins d'une année. 'B:',^
Le 1" janvier 1747, Louis XV lui donna pour étrennes' ''* '"'
des tablettes gaj'nies de diamants, avec les armes de V..7;'
France en diamants au milieu, et, aux quatre coins, les ■ -; tours en diamants que madame de Pompadour avait prises pour ses armes.
Elles contenaient un billet de cent cinquante mille livres *
payable au porteur. ^
Le 3 mars suivant, le marquis de Vandières obtint du ]
roi la capitainerie de Grenelle, et les cent mille livres de . .^
brevet de retenue qu'il y avait sur cette charge. ':\
En 1749, madame de Pompadour demanda un hôtel à ;
Fontainebleau; le roi lui donna trois cent mille livres à ' cet effet.
La même année, elle demanda au roi le château d'Aul- '
nay, pour augmenter les agréments de Crécy; le roi le lui >i donna en y ajoutant quatre cent mille livres.
En 1750, elle voulut acquérir Brimborion, au-dessus de
Bellevue; le roi en fit facquisition, et le paya six cent ;
mille livres. ,
En 1751, madame de Pompadour pensa qu'il était temps de faire quelque chose pour son père; le roi acheta la terre de Marigny, et se hâta de foffrir à M. Poisson.
En 1752, madame de Pompadour désira la terre de 1
Saint-Rémy, attenante à celle de Crécy; c'était peu de }
chose, douze mille livres de rente; aussi le roi, honteux '' de lui faire un si petit cadeau, y ajouta-t-il trois cent
mille livres pour un hôtel à Compiègne. ' ■
En 1753, le superbe hôtel du comte d'Évreux plaît à !
madame la marquise; elle en parle à Louis XV, qui lui '■
LOUIS iV ET SA COUR 2oi
• .,4lonoe, à l'instant même, cimi cent mille livres pour l'acheter ^Ine fois entrée dedans, madame de Pompadour ne le trouve point digne d'elle, et dépense cinq cent mille autres livres pour le rendre habitable.
Cette lois, les Parisiens n'y purent tenir. Ils éclatèrent ■ { .contre la courtisane, couvrirent les murs de l'hôtel de pas- ',• .quinades, et, comme, pour l'agrandissement du jardin, elle ' . venait de s'emparer, sans dire gare, d'une portion de cet espace qu'on appelait alors le Cours, et que l'on appelle aujourd'hui les Champs-Elysées, le peuple s'attroupa, tomba ...«urles ouvriers et les dispersa à coups de pierre. * . Vers le même temps, il y eut des pourparlers échangés entre madame de Pompadour et le roi de Prusse pour l'achat de la principauté de Neuchàtel. En cas de rupture avec son royal amant, ou en cas de mort, elle voulait se réserver à l'étranger, contre les ennemis qu'elle se taisait en France, un refuge où elle pût vivre tranquille, nonseulement de sa fortune réelle, mais de cette fortune invisible que personne ne connaissait et qu'elle avait disséminée sur les banques de Gènes, de Venise, de Londres et d'Amsterdam; la négociation n'eut pas de suite.
De tous ces achats, de cette fortune royale et dont elle ne savait que faire, ressortait une bonne chose pour les artistes : il fallait décorer tous ces palais ; il fallait reproduire sous toutes les formes, soit l'image, soit les caprices ^, de la favorite. Les arts sont la seule noblesse pour laquelle ^11 n'y ait pas de roture; les Vernet,les Latour, les Pigalie, . . devinrent les commensaux ordinaires de madame de Pom- '.'■ pàdour; ils eurent leur large part de cette fortune que la ; favorite avait besoin de se faire pardonner. L'art entra ' . dès lors dans la vie matérielle, il se transforma pour être non-seulement agréable, mais utile; il descendit aux moindres détails de l'ameublement. Ces mille futilités
il2 LOUIS XV ET SA COUR
dont une femme s'entoure, ces mille fantaisies dont elle réjouit ses yeux , ces mille caprices dont elle amuse son imagination, devinrent des choses d'art, et, aujourd'hui encore, nos femmes à la mode ont pris sous la protection de leur goût ce genre futile et coûteux, auquel la marquise de Pompadour a donné son nom.
Au reste, il faut le dire, jamais la coquetterie des moindres détails n'avait été poussée si loin qu'à l'époque que nous essayons dépeindre; c'était une éternelle substitution de l'art à la nature. Cette brillante fantaisie de Dieu, qu'on appelle les fleurs, était imitée et reproduite de cent façons différentes avec l'aiguille, avec le pinceau, avec la porcelaine. Un jour, madame de Pompadour reçut Louis XV dans le merveilleux château de Bellevue, où elle avait englouti des millions. C'était au milieu de l'hiver, et même d'un hiver rigoureux : la marquise conduisit son royal amant dans un appartement donnant sur une serre immense, dans laquelle s'épanouissaient les fleurs les plus fraîches, les plus éloignées de la saison dans laquelle on se trouvait. Roses, lis et œillets étaient semés avec une profusion toute printanière; c'était, comme on le disait à cette époque-là, le domaine de Flore, et toutes ces fleurs, merveilleuses de fraîcheur, étaient en même temps si merveilleuses de parfums, que le roi demanda qu'on lui en cueillit un bouquet pour l'emporter à Versailles.
— Venez le cueillir vous-même, sire, dit la favorite avec un charmant sourire et en se pendant au bras de Louis XV •, venez.
Le roi y alla, et, à la première fleur qu'il voulut rompre, il s'aperçut de l'erreur qu'il venait de commettre. Tout ce charmant parterre était en fine porcelaine de Saxe. Ces odeurs dont il avait été émerveillé, et qui remplaçaient
prcsqne avec avantage les émanaiioiis de toutes ces iiours, c'étaient les essences les plus suaves volatilisées par l'art et mêlées à l'atmosphère qu'elles parfumaient.
Le roi ne revenait pas de cette féerie, et le roi en parlait comme, au retour de ses excursions souterraines, Aladin dut parler des jardins enchantés qu'il venait de parcourir.
Cependant, au milieu de tout cela, Louis XV avait conservé des accès de tristesse, des heures de mélancolie, des moments de dégoût que rien ne pouvait vaincre. Eh bien, à ce dégoût, à cette mélancolie, à cette tristesse, l'art trouva encore son compte. Madame de Pompadour, pour distraire son royal amant, ne fit point, comme avait fait madame de Maintenon pour l'homme le plus inamusable de France, un appel aux cérémonies religieuses et aux prêtres, mais aux représentations théâtrales et aux poètes; Dufresny, Marivaux et Collet, étaient les rois de ce théâtre qui, pareil aux ameublements de l'époque, peut être appelé le héàtre Pompadour. Sous le grand roi, Molière avait été valet de chambre; sous Louis XV, Voltaire fut gentilhomme de la chambre.
A ces représentations, objet de toutes les intrigues, plus courues que les anciens Marly , un très-petit nombre de spectateurs assistaient. Les spectateurs, c'étaient le roi, la reine, M. le dauphin, madame Adélaïde, madame Victoire, madame Sophie, madame Louise, le duc de Chartres, le prince de Turenne, le duc d'Aven, M. de Richelieu, M. de Maillebois, le marquis de Villeroy, M. de Tavannes, le comte de Lorges, M. d'Argenson, M. de Coigny, M. de Croiss/, II. de Querchy, M. de Chamceneptz, M. le maréchaj de Saxe, l'abbé de Vernis, Vandières, Tourneham, de BrioùFie, de Sponheim, deSoubise, de Belle-Isle, de Saint-Florentin, de Puisioux, de Ghevreuse, de Luxembourg, de Duras, I. 43
deChaulnes, d'Estissac, do Castres, de Gontaut, de Sé^^ur, deLaugeron, de Pons, de Dascliy et de Frise.
Les acteurs étaient le comte de Maillebois , Meuse , d'Ayen, Croissy, de Voyer, de Duras, Glermoit-d'Amboise, Courlanvaux, Villeroy.
Les actrices étaient mesdames de Pompadour, de Brancas, de Pons et de Sassenage.
Ainsi, eo 1747, on joua Tartufe, mais presque secrètement, loin du dauphin, loin des princesses, loin de la reine. Le comte de Noaillcs, le prince de Conli et le duc de Gcsvres avaient demandé avec instance des invitations, et n'avaient pu en obtenir.
Tartufe était joué par le duc de Nivernois, Meuse, d'Ayen, la Vallière, Croissy, madame de Sassenage, M. de Pons et madame de Brancas.
En i749, on joua le Mariage fait et rompu de Dufresny; le comte de Maillebois eut un énorme succès dans le président; le marquis de Voyer, Croissy, Clermont d'Amboise et Duras furent couverts d'applaudissements.
En 1752, on joua Vénus et Adonis, ballet héroïque. Les paroles étaient de Collet, et la musique de Mondonville. Le chevalier de Clermont jouait le rôle de Mars; madame de Pompadour, celui de Vénus ; M. le vicomte de Chabot, celui d'Adonis; madame de Brancas, celui de Diane.
Plusieurs de ces messieurs et de ces dames se firent de véritables réputations d'artistes. La Vallière jouait à merveille. :s baillis ; le duc de Duras, les Biaises; madame de Branc8i3, les meunières, et madame de Pompadour, les Colettes. riermont d'Amboise, Courtanvaux, Luxembourg, d'Ayen et Villeroy chantaient émerveille. Enfin, deliesse, de Courtanvaux, de Beuvron et SIelfort dansaient avec un véritable sucées.
Le duc de la Yallière était le directeur de l'illustre troupe.
LOUIS XV ET SA COUH 2o3
En 1748, on avait fait bâtir une saUe pour les plaisirs privés de Louis XV, ou plutôt de madame de Pompadour.
^ Pendant ce temps, le peuple que l'on oubliait, excepté à l'endroit des impôts, après avoir peu à peu repris à Louis XV son titre de Bien-Aimé , le peunie murmurait. Ces murmures, nous allons nous y arrêter, car c'étaient les premiers grondements de l'orage qui éclata en 1793.
Nous entrons dans la période de la décadence monarchique : sur ce versant du xvu" siècle, nous irons vite, car la pente est rapide.
Embarras des finances, — M. de Rouillé succède à M. de Maurepas. - M. de Macliault. - Édit du vingtième. — Réponse de Louis XV aux reoiontrances du parlement. — Plaintes de la noblesse, du clergé et des états des provinces. — Exil des gentilshommes. — M. de Beaumont à l'archevêché de Paris! — Ectle philosophique. — Le refus des sacrements. — Murmuies
du peuple M. Berryer, lieutenant de police. —Ordonnance';
contre les mendiants elles vagabonds. — Les enlèvements. — Emeutes. — Réorganisation du guet. - Plan de fortifications et casernes autour de Paris. — Le chemin de la Révolte. — Le knins russe. — Les bains de sang. — M. de Charolais. — Mariage de madame de Boufflers et de M. de Luxembourg. — Noblesse militaire. — Mort de Maurice de Saxe. — Création de l'Ecole militaire. — Naissance du duc de Bourgogne. — Le marquis de Mariguy. Le Parc-aux-Cerfs.
Les brouilles entre les meilleurs amis, entre maris et femmes, entre amants et mailresses, viennent souvent
lorsque l'argent manque; hélas I la rupture entre les peuples et les rois a rarement d'autres causes.
A propos de l'état des finances sous le régent, nous avons déjà dit la pénurie où se trouvait la France; après toutes les folies que nous venons de raconter, ce fut bien pis encore, et, comme des pionniers arrivés à la fin d'une mine épuisée, les ministres sentirent que les filons allaient manquer.
Ce genre de malaise se manifeste ordinairement par des changements de ministères.
Les résultats maritimes de la dernière guerre avaient clairement démontré dans quel état déplorable était tombée notre marine, si florissante sous Colbert, si abandonnée par Fleury. M. de Maurepas, rendu responsable de cette détresse, ou plutôt reconnu coupable d'un quatrain contre la favorite (1), avait quitté le ministère de la marine pour faire place à M. de Rouillé, tandis que, ainsi que nous l'avons raconté, ce brave Orry, qui tirait écu par écu du cardinal de Fleury les douze mille livres qu'il donnait à la reine pour payer ses pieuses dettes, qui offrait au commencement de la guerre de Flandre quatre-vingts millions pour soutenir l'honneur de la France à bout de ressources, et d'ailleurs ébranlé par la favorite, se retirait pour faire place à M. de Machault d'Arnouville.
Arrivé au ministère, M. de Machault se trouva dans les mêmes embarras que M. Orry ; les embarras étaient même
(<) Voici ce quatrain, qu'un jour madame de Pomoadour^ à Ghoisy, avait trouvé sous sa serviette :
La marquise a bien des appas :
Ses traits sont vifs, ses grâces franches. Et les fleurs naissent sous ses pas; Mais, hélas ! ce sont des fleurs blanches!
pfus grands, car chaque jour les ressources étaient moindres, et les besoins plus désordonnés. Il fallait combler la dette de l'État, éteindre un déficit ; seulement, le peuple était tellement ruiné, qu'aucun des moyens connus n'était capable de rétablir l'ordre dans les finances. M. de Machault prit donc la résolution de recourir au clergé, à la noblesse et aux pays d'états, dont les véritables richesses étaient inconnues.
Ces corps avaient conservé l'ancien droit de s'imposer eux-mêmes, et de ne payer au roi, sous le titre de don gratuit, qu'une somme dont ils avaient encore le privilège de faire la répartition comme ils l'entendaient.
C'était, du reste, chose établie depuis le commencement de notre monarchie nationale, que les rois ne sont pas maîtres absolus, et qu'en argent surtout, la nation ne leur doit que ce qu'elle veut bien leur payer ; seulement, à cette époque, la nation n'était représentée que par la noblesse, le clergé et les pays d'états; le reste du peuple était compté pour rien, et cependant c'était sur lui que pesaient toutes les charges.
Ce grand principe a été depuis la base de la Révolu-
Ce fut dans cette circonstance embarrassante que M. de Machault envoya à l'enregistrement le fameux édit du vingtième.
M. le duc, dans une circonstance pareille, avait succombé avec son édit du cinquantième, qui le fit exiler. Galonné devait succomber aussi, en proposant le même tribut, sous le titre d'impôt territorial.
Le parlement n'eut pas plus tôt reçu l'édit, qu'il envoya trois présidents pour faire au roi des remontrances. Le roi, pour toute réponse, donna l'ordre au parlement d'enregistrer l'édit le lendemain. Les trois présidents, de re-
toura!! sein de la compagnie, lui firent part de la décision du roi, lequel avait diclaré vouloir, avant deux heures, une réponse positive. Le parlement était las de la lutte, lixilé par Louis XIV, exilé par le régent, il ne se souciait plus d'être exilé par Louis XV. Il décida que le premier président retournerait près du roi, le priant d'avoir compassion de son peuple ; puis que, si le roi persistait, s'élant lavé les mains comme Pilate, il procéderait à l'enregistrement.
Le roi refusa, et le parlement enregistra.
Cet édit enregistré, le ro' demanda un emprunt de cinquante millions.
C'était une occasion pour le parlement de faire de nouvelles remontrances, quoiquf\ ainsi qu'on vient de le voir, le roi n'y fit pas grande attention.
Aussi, lorsqu'il se présenta devant le roi, le roi se contenta-t-il de dire :
— Messieurs, je trouve que vous avez déjà beaucoup tardé à m'obéir, et vous préviens qu'un plus long délai ne pourrait que me déplaire.
Cependant, plus courageux cette fois, le parlement fit observer qu'il ne savait comment concilier cette nouvelle augmentation de la dette de l'État avec l'édit du vingtième destiné à l'éteindre; mais le roi, environné de son conseil des dépêches, répondit d'un ton de maître, et de maître mécontent :
— Messieurs, je trouve que j'ai en assez de bonté et veux être obéi dans le jour.
Le parlement, déconcerté par cette réponse, demanda qu'au moins le roi voulût bien fixer la durée du vinglicmc.
Mais, se fâchant de dIus en plus :
— Messieurs, dit le roi, je suis bien étonné de ne paa
être obéi encore; vous enregistrerez mon édil demain malin. Allez I
Et le parlement enregistra l'édit.
Les deux édils, celte fois, mécontentaient tout le monde.
Ledit du vingtième mécontentait la noblesse, le clergé 1 les états.
L'odit de l'emprunt de cinijuante millions mécontentait le peuple.
La noblesse, le clergé, les étals d'Artois, de Bourgogne, de Bretagne et de Languedoc, se plaignirent très-hautement de ce que la cour, par l'établissement du vingtième sur tous les biens, tendait à abolir le droit de consentir les dons gratuits qu'ils accordaient au prince ; en se soumettant à cet impôt, non-seulement ils se trouvaient grevés d'un nouveau tribut, mais encore, n'ayant plus l'air de faire un don, les formes de la Tberté étaient abolies-; c'était un tribut militaire que le roi faisait lever par ses officiers au préjudice des droits des corps de la noblesse, du clei'gc et des états qui avaient le privilège d'en faire eux-mêmes la perception; ainsi, les resîes de l'ancienne liberté des Français disparaissaient entièrement.
De là, insurrection de tous les corps de l'État contre le ministère.
Les états de Bretagne s'assemblèrent extraordinairement ; l'évêque de Rennes présidant le clergé; M. de Rohan présidant la noblesse.
Les commissaires du roi transmirent les volontés du roi à l'assemblée, laquelle délibéra, et déclara qu'il n'y aurait pas de vingtième levé en Bretagne.
On se iappelle que quelque chose de pareil s'était déjà passé en Bretagne sous l'administration de M. le régent.
Trois délibérations séparées eurent lieu à la suite de
ccllc-là : dclibcration de la noblesse, délibération du clergé, délibération des états; toutes trois, nnalgré la défense faite par le roi aux députés-— et cela sous peine de désobéissance — de quitter Rennes, toutes trois décidèrent que personne ne donnerait la déclaration de ses biens.
Do leur côté, les commissaires reçurent l'ordre de refuser tout abonnement volontaire.
Voilà pour les états de Bretagne.
La déclaration du vingtième ayant été signifiée aux ét&is d'Artois, ils répondirent d'abord qu'ils s'y soumettaient pour tout ce qui regardait le secours dont le roi avai\t besoin; mais ils demandaient d'établir leurs impositions selon l'ancienne coutume du pays, ce qui leur fut refusé.
Alors, ils offrirent de doubler leurs impositions précédentes, à la condition que la perception de l'impôt conserverait la même forme.
Mais la cour leur répondit que ce n'était pas une augmentation qu'on leur demandait, que c'était la connaissance, par des déclarations, du bien de chaque particulier pour en faire une répartition égale en proportion, aun que la justice fût exacte.
La cour ordonna donc à l'intendant de demander ces déclarations. Quelques-unes alors furent données tant bien que mal, et la cour, éclairée par la révolte de la Bretagne et craignant que la révolte ne s'étendit à toute la France, déclara qu'elle était satisfaite de ces déclarations, si insuffisantes qu'elles fussent en réalité.
Les i/'^uvelles des états de Languedoc ftirent plus embarrassantes, l'usage de cette assemblée voulant que les commissaires communiquassent d'abord les instructions dont ils étaient chargés; or, comme par les instructions le roi ne demandait plus le don gratuit ordinaire, mais la capitaticn et le vingtième, répartis dans le Languedoc,
LOUIS XV ET SA COUR 2fll
comme c'était l'impôt ordinaire dans les provinces administrées par les intendants, comme d'ailleurs c'était l'usage encore que Ias commissaires de la cour allassent faire visite à chaque membre des états pour solliciter le don gratuit, comme enfin les nouvelles instructions du roi abolissaient ces prérogatives, ces usages et ces droits de la province, les états refusèrent l'établissement du vingtième, et la Rochefoucauld, président de l'assemblée, déclara que nonseulement les états repoussaient le vingtième, mais encore qu'ils ne pouvaient accorder le don gratuit que le roi n'eût renoncé à des prétentions en opposition avec les vieux privilèges des états.
Cette fois, c'était plus qu'un refus, c'était un défi ; M. de Richelieu fut chargé d'aller dire, de la part du roi, aux états du Languedoc, qu'ils eussent d'abord à obéir, et qu'ensuite il écouterait leurs représentations; en cas de refus, le roi ordonnait au maréchal de dissoudre les états.
Les états refusèrent, et furent dissous.
Ce coup d'État, qui semblait dangereux en apparence, ne l'était pas en réalité.
Les états de Languedoc étaient loin d'être aussi dangereux que les états de Bretagne, constitués de façon que tous les gentilshommes avaient le droit de voter ; or, ce qui faisait la majorité de ces états, c'étaient plusieurs centaines de gentilshommes, inconnus à la cour, qu'en temps de calme, et pour des délibérations ordinaires, on pouvait encore influencer, tandis que, lorsqu'il s'agissait du danger de la constitution bretonne, qui était la garantie de tous, chacun se liguait contre le despotisme royal et formait, en se réunissant aux autres, un faisceau que nulle force ne pouvait rompre, que nulle corruption ne pouvait diviser.
II n'en était pas ainsi en Languedoc.
En Languedoc, tout au contraire, les états é-^aient re°
prôsenlés par un petit nombre d'évcques et par une vingtaine de barons héréditaires, qu'il était facile au ministère de soumettre ou de corrompre. Aussi en fut-il aiiisi : ta cour les divisa, traita avec eux en détail, et ne leur permit de se rassembler à l'avenir qu'à la condition qu'ils demanderaient pardon au roi de leur désobéissance. On vit donc, le 3 septembre 1757, la majorité des états du Languedoc venir à Versailles, et déclarer au roi qu'ils se repentaient d'avoir eu le malheur de lui déplaire.
Moyennant cette soumission, permission de se rassembler leur fut rendue; mais les évoques et les barons perdirent cette prérogative, à laquelle ils tenaient tant, de recevoir la visite ordinaire des commissaires de la cour lorsqu'il était question du don gratuit.
En échange, ils obtinrent, tout en payant le vingtième, de le faire percevoir par leurs officiers.
Quant aux états de Bretagne, ils tinrent bon, refusant même de faire lever le vingtième par une commission mixte, composée de délégués du roi et de leurs propres délégués à eux.
En conséquence, la cour, poussée à bout par cette résistance, frappa d'exil ceux qui avaient montré la plus grande résistance à sa volonté.
Voici les noms des gentilshommes exilés et le lieu de leur exil :
L'évêque de Rennes, leur président, fut exilé à Rennes, ce qui était un véritable exil pour un homme passant sa vie à Paris;
M. de la Beneraye, à Angoulême ;
M. de Kératry, à Essigny;
M. deKersauson, àlssoire;
M. ûe Père, à Xaintes, avec sa femme;
M. de Saint-Pero de Lulé, à Nevers;
M. deBalazon, à Viteaux, en Bourgogne;
Son neveu, à Guorct ;
M. de Korgriièsec, à Ganat, en Auv :>rgne ;
M. de Langoulas, au château deBji!e-Isle;
M. Lementier, au château du Taureau ;
M. de Vaniscourt, au Mont-Saint-Michel ;
M. deTrousier, à Saumur.
Enfin, MM, Desceaux, de Quintin, Le Sénéchal et de Béehard furent mis en prison comme coupables d'une résistance plus e.rpressive.
Ce qu'il y eut de particulier, c'est que l'évêquede Rennes, exilé par le roi, était en même temps dans la disgrâce des états ; ce qui, disait-on, le mettait dans le cas de M. de Langeais, qui avait perdu à la fois deux procès :
Un contre sa femme, comme incapable de faire des enfants; un contre sa maîtresse, pour lui en avoir fait l.i.
Mais les plus grands emnarras devaient être suscités au roi par le clergé. A peine l edit publié, les évéques qui se trouvaient à Paris s'étaient tumultueusement assemblés chez l'archevêque, bien autrement dangereux dans lours récriminations que la magistrature ou les états, parce que, avant leurs intérêts, ils mettaient les intérêts de Dieu, et qu'en attaquant leurs privilèges, on attaquait ceux de l'Église. Là, une union secrète fut résolue avec le dauphin, dévot allié sur lequel on croyait pouvoir compter, môme pour une ligue contre le roi son père.
Depuis la mort du régent, les jésuites, déjà plus encouragés qu'on ne l'eiit cru sous ce prince, avaient repris, sous le non? de mclinistes, toute l'autorité ecck'siQsiifue. Port-Royal n'existait plus, les sciences ecclésiastique» étaient abandonnées; aux grands prédicateurs et aux illustres prêtres du temps de Louis XIV, avaient succédé des hommes d'une valeur plus que secondaire; Massillon,
56i LOUIS XV ET SA COUR
le dernier des grands génies de la chaire, était mort en 1742.
Ce fut sur ces entrefaites que i'arclievèque dt, Pcris mourut, et que le parti ecclésiastique fit nommer à la pbco de M. de Bellefonds, archevêque d'Arles, M. Christophe de Beaumont, archevêque de Vienne.
Arrivé à Paris, celuici, qui, malgré sa haute ambition, voulait avoir l'air d'être forcé, se jeta aux pieds du roi, et, au lieu de le remercier de la faveur qu'il en recevait, il le supplia de le décharger d'un fardeau pareil à celui qu'était l'archevêché de Paris, et où il serait obligé de combattre contre une hérésie aussi dangereuse que l'était celle des jansénistes. Le roi le releva et lui promit de l'aider de sa protection. C'était ce que voulaient les jésuites, qui sentaient le besoin d'être soutenus contre la haine populaire par l'autorité royale.
M. de Beaumont ne se démentit point; il était, ou tout au moins voulait paraître rigide au miUeu de cette cour à laquelle on pouvait reprocher son trop grand laisser-aller, de sorte que, loin d'user du privilège que lui donnait son titre de duc de Saint-Cloud et de pair de France, et qui consistait à embrasser sur les joues Mesdemoiselles, filles du roi, lorsqu'il leur serait présenté, voyant les jeunes princesses, prévenues du cérémonial, avancer leurs belles joues fraîches au-devant de ses lèvres pastorales, il se recula par deux fois, refusant ainsi avec affectation l'honneur auquel il avait droit et qui lui était offert avec tant de grâce.
Galant et rusé pendant ses premières études, courtisan doux et pacifique pendant ses séjours à Bayonne et à Vienne, il devint tout à coup dur et inflexible à Paris, s'efforçant de persuader à la France que son inquiétude était une charité active, et son ambition démesurée un
zèle ardent pour l'unilé de la foi. A peine fut-iî installé à l'archevêché , qu'il se constitua grand inquisiteur de France, étendant sa police ecclésiastique jusqu'aux lieux de prostitution, attirant toutes les affaires à sa connaissance, se mêlant de toutes les intrigues, tendant tous les ressorts de son imagination pour protéger ses prosélytes et chagriner ses ennemis; sans mérite réel, il s'était frayé un chemin aux premières grandeurs de l'Église; sans capacité, il jouissait d'une influence énorme; sans talent, il avait trouvé le moyen de se rendre nécessaire et redoutable.
Cependant, aux défauts que nous avons dits, II. de Beaumont joignait d'excellentes qualités.
Tandis que le haut clergé de France menait grand train, luttant de faste avec les plus riches seigneurs, faisant comme ceux-ci des dettes qu'il ne payait pas mieux que ceux-ci, M. de Beaumont, au contraire, donnait l'exemple de la décence, de l'ordre et de la régularité; à peine dépensait-il un tiers de son revenu, et le reste était distribué aux pauvres, dont cependant il n'était pas aimé; ses aumônes n'étaient point arrêtées par les frontières de France, et au delà de la mer allaient chercher les pauvres Irlandais jusque dans cette verte Érin des poètes, si désolée, si ruinée aujourd'hui ; ferme d'ailleurs dans le maintien des privilèges des castes privilégiées, fier jusqu'à Tinsolence de l'antiquité de sa noblesse, il dépensa cent mille écus pour prouver, par une généalogie en deux volumes in-folio, qu'il était d'une naissance disting^iiée et d'une maison ancienne. Aussi, dès que parut l'édit du vingtième, appela-t-il, lui qui regardait les biens ecclésiastiques et la dime comme un moyen de maintenir la reli gion dans sa force, appela-t-il, disons-nous, chez lui les quinze ou seize évoques qui se trouvaient à Paris, pour U 46
se concerter sur lo parti qu'il y avait, à prendre; l'intérêt de l'un était l'intérêt de tous. Ils résolurent donc unanimement que le clergé de France tenterait tous les moyens convenables de se conserver la prérogative d'offrir des dons au roi, mais ne se laisserait jamais imposer, quel qu'il fût, un impôt par la violence.
Celte décision, prise en l'archevêché de Paris sous la présidence de M. Christophe de Bcaiimont, fut envoyée à tous les évoques du royaume, qui tous, sans qu'il y eût un seul dissident, répondirent à M. de Machaut par le refus dont M. de Beaumont leur avait envoyé le modèle.
Le roi se sentait faible; autour de lui tout se désorganisait; au Ueu de ces grands hommes dont l'éloquence et la foi étaient souvent comparées à celles des Pères de l'Église et qu'on appelait Fénelon, Bossuet, Fléchier, Massillon, Polignac, Huet, Fleury, Godeau.Mabillon, Calmet et Noailles, il avait un clergé qui n'avait de valeur que dans les classes inférieures. Ce clergé, c'était Beauvilliers, qui avait composé des ouvrages savants sur l'Écriture sainte, mais qui, poursuivi par les jésuites, avait été obligé de quitter son évêché; c'était l'abbé Pucelle, hommeéloquent qui peut-être eût honoré l'Église s'il n'eût été confiné par son opposition sur les bancs parlementaires; celaient Nollet, que le crédit de Boyer excluait de toute récompense; l'abbé de Bernis, que ses poésies, un peu légères, excluaient des grâces ecclésiastiques; l'abbé Vely, qui n'avait pas de pain; l'abbé de Vertot, qui, aux gage.« de son hbraire, n'avait pas le temps de recommencer un siège; l'abbé de Saint-Pierre, depuis longtemps exclu de l'Académie et de l'épiscopat, malgré sa haute naissance; l'abbé de Mably, enfin, parsnt de M. de Tencin, d'abord poussé par lui, mais bientôt se séparant lui-même de son protecteur par le mépris qu'il en faisait.
D'un autre côté, les hommes éniinents, les écrivains de
génie, loin d'imiter ceux du i^iaiid siècle, qui prclaioal leur appui à Louis XIV et à la monarchie dont il éiai' le représentant, étaient en général peu favorablea aux intérêts et aux maximes de la cour. Voltaire livrait au mépris le trône, à la risée la religion; Montesauieu rêvait, dans le renversement des vieilles idées , un principe légi'atif nouveau; Rousseau importait en France l'esprit répr licain de Genève; Bufïon essayait de mettre la science de la nature au-dessus de toutes les autres sciences. E: mi, pas un esprit distingué du temps ne manquait à cet ai-jel philosophique qui lui était fatalement fait par le génie des libertés populaires, lequel, pareil au géant des Mille eî uiit Nuits, enfermé dans le vase, n'attendait que l'impn.dfnt pêcheur qui devait lui rendre la liberté en brisant le sceau de Salomon.
Il en résultait que le roi, dans la lutte qu'il sov-tenait pour faire payer le vingtième, avait contre lui la noblesse, le clergé et l'intelligence.
Maintenant, dans l'emprunt des cinquante millions, il avait contre lui le peuple.
Montrons jusqu'à quel point l'opposition du peuple fut portée.
Cette opposition eut trois causes :
Le refus des sacrements;
L'édiï du roi sur la mendicité et le vagabondage;
Et le bruit qui se répandit que le roi, pour se remettre de ses excès amoureux, prenait des bains de sang
M. de B-^aumont, pour compliquer la situation de la cour, avait eu l'idée de jeter une question religieuse au milieu de toult ? ces questions pécuniaires et civiles.
Il avait décoLvert que l'ancien chef des jansénistes, le fameux cardinal de Noailles, avait autrefois exigé des certificats de confession avant que les prêtres pussent don-
JfG8 LOUIS XV ET SA COUn
ner le viatique et les hiuiles aux mournnls; M. de Bcaumont avait un antécédent pour appuyer sa conduite. Il s'empressa donc, lui, archevêque moliniste, d'exiger les mêmes certificats qu'avait exigés uq cardinal janséniste; nul ne pouvait le blâmer de cela.
Bien plus, la cour, contre laquelle il luttait politiquement, ne pouvait l'abandonner dans cette lutte religieuse; sans quoi, la cour abandonnait le parti de l'Église.
D'ailleurs, le roi voulût-il rester neutre dans cette nouvelle querelle, M. de Beaumont était bien sûr de l'appui du dauphin.
M. de Beaumont attaqua, comme on dit, le taureau par les cornes.
Son. premier refus de sacrements, à défaut de certificat de confession, fut à un conseiller au Châtelet.
Celui qui refusait les sacrements, et se faisait l'homme de l'archevêque dans cette occasion, était un chanoine régulier de Sainte-Geneviève, nommé Bonetin.
Les sommations légales, ni les supplications des parents ne purent rien obtenir de lui. Le parlement le manda ; mais Bonetin, à l'abri de toute poursuite, refusa à la magistrature de lui rendre compte de son refus, déclarant qu'il ne devait d'explication qu'à l'archevêque. Le parlement décréta le chanoine de prise de corps, et somma M. de Beaumont de faire administrer, non-seulement le conseiller au Châtelet, qui allait de plus mal en plus mal et qui était menacé de mourir sans sacrements, mais encore les autres jansénistes qui se trouvaient en pareille situation.
Le prélat répondit qu'il était prêt à administrer tous les conseillers de la terre et tous les jansénistes du monde, pourvu qu'ils présentassent leur billet de confession.
En attendant, les malades mouraient, et l'Église, après
avoir refusé les sacrements, refusoit la sépulture.
Le parlement renouvela le décret de prise de corps contre BoneCin, et envoya de nouveau sommer l'archevêque de faire administrer les mourants,
La guerre était déclarée.
Le roi essaya de demeurer appuyé aux deux partis.
Il opprouva la demande du parlement à l'archevêque, et blâma le décret de prise de corps lancé contre le curé.
Pendant ce temps, le conseiller au Châtelet, voyant la mort s'approcher, se décida à se confesser au curé de Saint-Paul, lequel lui donna un billet de confession. Le vicaire alors se décida à lui administrer les sacrements, mais si malproprement, disent les mémoires auxquels nous empruntons ces détails, que le mourant ne put pas même en tirer une exhortation.
Mais, pour quiconque ne suivait pas l'exemple du malheureux conseiller au Châtelet, il n'y avait ni sacrements, ni inhumation en terre sainte.
Les refus de sacrements s'étendirent jusque dans les provinces et dans les campagnes; les archevêques de Sens et de Tours, les évêques d'Amiens, d'Orléans, de Langres et de Troyes, se signalèrent dans le ressort du parlement de Paris.
Le peuple se plaignait hautement d'un gouvernement sous lequel î4 ne pouvait pas gagner son pain, obtenir la justice, ni avoir un tombeau.
De leur côté, les philosophes en riaient et chansonnaient M. de Beaumont dans des vers impies.
En voici quelques-uns :
PauTre sot que vous êtes!
Ooyez-moi, monsieur de Beaumont, Laissez paître vos bêtes Autant qu'elles voudionU
Ces bonnes gens
Sont peu friands :
A^cft do petits cro ;uets blancB Vous les renverrez tous content:.
De tels repas
Ne coûtent pas; C'est iio'irtant ce qui rend si gra« Moiiiiiloiis, prêtres et prélats.
On est touché
Du bon marché; Mais on en sera rebuté Si vous y mettez la cherté.
Pauvre sot que vous êtes !
Croyez-moi, monsieur de BeaumoTifJ! Laissez paître vos bêtes Autant qu'elles voudront.
11 en résultait que le peuple prenait au sérieux le refus des sacrements ou en riait.
S'il le prenait au sérieux, c'était la monarchie qui ressentait la secousse.
S'il en riait, c'était la religion qui était ébranlée.
Ce fut sur ces entrefaites que M. Berryer, nouveau préfet de police, publia ses ordonnances, qui soulevèrent dans Paris des troMbles plus graves.
M. Berryer était en tous points l'homme de madame de Pompadour.
Placé par elle à la lieutenance de police, il était tout à sa dévotion; c'était lui qui dirigeait ces rapports scandaleux sur les couvents, sur les salons et sur les maisons de filles, qui amusaient tant Louis XV à son petit lever.
M. Berryer avait fait quelques bonnes ordonnances; maf3
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8011 caraclèi'o uifloxible, ses manières brutales l'avaient fait prendre en haine pnr le peuple.
Ces ordonnances, dont la première portait la date du 8 juin 1747, renouvelaient les défenses d'introduction, d'impression et le débit de livres contraires à la religion et aux bonnes mœurs.
Une autre, du 9 mai 1749, était relative aux nourrices de campagne qui viennent à Paris prendre des nourrissons;
Une autre sur la propreté des rues, du 8 novembre 1730;
Une autre, du 16 janvier 1751, sur les saltimbanques;
Enfin une du 6 janvier 1753, sur la conduite des chevaux dans Paris.
Au milieu de toutes ces ordonnances, il y en avait une extraordinairement sévère contre les vagabonds et les mendiants.
Nous avons dit quelle fermentatio:i avait soulevée le refus des sacrements, et cependant ce refus n'atteignait pas précisément le peuple. Le peuple n'entrait guère dans toutes ces questions de jansénistes et de molinistes, questions reposant presque toujours sur des mots ; seulement, il sentait qu'il y avait au fond de toutes ces disputes une profanation des choses saintes, et comprenait que, dès qu'un mourant demandait les sacrements, il y avait sacrilège à les lui refuser. Or, toutes les fois que le viatique sortait, il y avait des attroupements autour de lui, et, comme nous l'avons dit, quelque scandale avait lieu.
Mais le peuple allait lui-même être atteint directement.
Cette ordonnance contre les mendiants et les vagabonds était on ne peui plus sévère : on les enlevait partout où on les pouvait saisir, et on en faisait, comme en Angleterre, des matelots ou des colons.
C'était la régence qui avait donné l'exemple de ces en-
lavements, lorsqu'il s'était agi, à l'époque du système de Law, de peupler le Canada et la Louisiane.
Comme on le comprend, la justice la plus exacte ne présidait pas toujours à ces enlèvements : une madame Coniau, par exemi)le, avait fait enlever son mari pour avoir plus de liberté à l'endroit de son amant. Cette aventure avait fait grand bruit; mais, prise du côté ridicule, elle avait fort réjoui Louis XY et toute la cour, lorsque arriva une aventure plus grave, et que la cour fut forcée de prendre plus gravement.
Au mois de mai 1750, un agent de police, dans le but de rançonner la mère, enleva un enfant. Celle ci, au désespoir, et le croyant perdu , fit entendre des gémissements par tout le quartier Saint-Antoine. A ces gémissements le peuple s'attroupe; les mères prennent parti pour la mère désolée; le bruit se répand que, dans d'autres quartiers, d'autres enfants ont été enlevés et n'ont pas reparu. Tout à coup, au milieu du bruit, du trouble, des cris, une voix se fait entendre, qui dit que les médecins ont ordonné au roi des bains de sang pour rétablir sa santé usée par la débauche.
De pareilles accusations n'ont pas besoin d'être approfondies pour porter coup. Au moment même, et à cent pas de l'endroit où le propos a été tenu, un exempt de police veut enlever un enfant qui mendie; l'enfant crie, la mère appelle au secours. Ce n'est plus pour le mettre dans un hôpital qu'on veut enlever son enfant, c'est pour l'égorger, c'est pour en faire quelque chose d'odieux, comme les festins des Pélopides. Le peuple prend fait et cause pour la mère, l'exempt est égorgé, et îa foule, émue, furieuse, men'dçante, descend des faubourgs et se porte en masse à l'hôlel de M. Berryer, demandant justice devant le parlement, des agents de police qui ont enlevé des
enfants pour en vendre le sang aux valets de chamljro du roi.
M. Berryer, averti à temps, avait pris la fuite par les jardins.
Le peuple voulait escalader les murailles et menaçait de tout briser dans l'hôtel, lorsque les portes s'ouvrirent toutes seules ; les uns disent par l'ordre d'un officier de police; les autres, par la main de madame Berryer elle-même. Du moment que tout lui lut facile, le peuple hésita à rien entreprendre. Les uns dirent que, si l'on ouvrait les portes ainsi, c'était pour faire tomber dans un piège ceux qui entreraient; les autres dirent comme chose certaine que l'hôtel de la police était miné. Ces bruits avaient une espèce de raison, chacun recula.
Bientôt plusieurs détachements de la maison du roi, Icî gardes françaises et les gardes suisses, le fusil au bras, les mousquetaires noirs, le sabre au poing, arrivèrent. L« peuple prit la fuite et rentra dans ses faubourgs; mais la vengeance l'y suivit.
Plusieurs hommes qu'on avait remarqués parmi les plus acharnés, furent pris et pendus; un plus grand nombre îurent envoyés en prison; mais, comme, en réaUté, des enlèvements d'enfants avaient eu lieu, le parlement, mal avec le roi, voulut savoir ce qui s'était passé, et, par un arrêt du 25 mai 1750, ordonna t qu'il serait informé contre les auteurs des bruits alarmants qui ont donné lieu aux émeutes populaires, et aussi contre ceux qui auraient enfevé des enfants, si aucun il y a. »
En attendant, cette émeute, qui dura trois jours, avait fort effrayé le roi. Celte crainte royale se manifesta d'abord par une céorganisation complète du guet, qui n'avait été jusque-la qu'une compagnie de bourgeois ou de gens des métiers, sans uniforme, agissant en vertu d'une viciilo
loi féodale; car la bourgeoisie devait la garde et le guet. Un règlement du conseil organisa donc dix compagnies soldées et habillées par la ville, et deux compagnies ij cheval. Les douze compagnies, commandées par un capitaine du guet pris parmi les brigadiers ou heutenanls généraux, étaient chargées de veiller à la tranquillité de la ville et de maintenir l'obéissance au roi.
En outre, M. d'Argenson fit dresser par M. de Lowendahl un plan de fortifications et de casernes autour de Paris. La Bastille devait être réarmée, sa garnison portée à huit cents hommes, et ses canons, braqués dans deux directions opposées, devaient se croiser avec les canons de Vincennes sur le faubourg Saint-Antoine, et dominer le faubourg Saint-Marcel.
Mais, comme, du côté opposé de Paris, c'est-à-dire du côté de la porte Saini-Honoré, il n'y avait rien qui pût contenir l'émeute, on adopta un système de casernement qui devait servir à la fois de forteresse et d'abri.
Trois casernes furent dessinées et exécutées.
La première, placée derrière l'École militaire, sur la route de Sèvres et de Vaugirard, était destinée aux gardes françaises.
La seconde, bâtie à Rueil, entre le chemin de Versailles et de Sainl-Germain, était destinée aux gardes suisses.
Enfin, la troisième, bâtie à Courbevoie et destinée au 2* régiment des gardes, avait pour but de dominer la Seine, le bas de Neuilly, et d'arrêter tout mouvement qui se porterait sur Versailles.
1750 prévoyart déjà 1789.
En outre, le roi renonça, à partir de ce jour, à toute communication entre lui et cette capitale qu'il avait tant aimée, et où il avait été tant aimé; il rompit avec Paris, qui, cinq ans auparavant, l'avait reçu en triomphateur-
couvrant son passage d'une jonchée de fleurs et de verdure; avec Paris, autrefois la ville de la joie, des plaisirs et des fêtes, devenue aujourd'hui ]a ville des insultes et des menaces.
Et, pour bien faire comprendre à la capitale qu'il n'y avait plus rien de commun entre elle et lui, et que, même pour aller à ses châteaux de Compiègne ou de Fontainebleau, il ne la traverserait plus, il fit tracer cette vasle avenue qui joint le bois de Boulogne à Saint- Denis, ot que l'on appelle encore aujourd'hui chemin /« la Révolte.
C'est sur ce chemin, chose étrange I que, le 13 juillet 1842, fut tué M. le duc d'Orléans, seul obstacle réel entre les derniers restes de cette monarchie dont nous écrivons l'histoire et l'avènement de cette république, bien plus pré parée encore chez nous par la main de Dieu que par celle des hommes.
Maintenant, qu'y avait-il de réel dans toute cette horrible histoire d'enfants enlevés et dans celte terrible accugation de bains de sang ? Rien de positif, une note de police seulement citée par Peuchet, et que nous citerons, après lui, comme une explication possible, mais peu probable, dont nous lui laissons toute la responsabilité.
Vers 1749 , il était venu à Paris un knins talar ; je n'ai pas besoin d'apprendre à mes lecteurs que les knins sont de véritables princes russes, les princes du sol, si l'on peut s'exprimer ainsi ; celui-là était un homme âgé de trente à trente-cinq ans, véritable colosse, petit-fi!s de ces titans qui, lors de la révolte de JupiLer, avaient escaladé le ciel; celui-là était prodigieusement riche, et con duisait à sa suite une de ces maisons asiatiques dont en France nous n'avons aucune idée, quelque chose comme cent domestiques. Beau de figure, magnifique dans ses vêtements, brutal dans ses manières, le prince se fut bien
vite fait une réputation à Paris, nous disons k Paris, car, à Versailles, étant dans la disgrâce de son empereur Ivan VI, il avait déclaré ne point vouloir s'y présentée; mais il se promettait bien de se dédommager de son exil de Versailles, en voyant à Paris la bonne et surtout la mauvaise compagnie.
Le Tatar eut le bonheur de tomber à Paris dans un moment où rien n'était à la mode. Il profita de l'occasion, et, pendant six mois, chose inouïe, on ne parla dans les galons et ailleurs que du beau et riche Tatar.
Au bout de huit ou dix mois de séjour et de plaisirs immodérés dans la capitale, tout à coup le bruit se répandit que le prince tatar venait d'avoir l'honneur de retrouver une maladie perdue, quelque chose comme la lèpre ou l'éléphantiasis. Les médecins, consultés par lui, déclarèrent que le cas était très -heureux pour la médecine, qui doutait que cette maladie eût jamais existé, portée à ce degré d'intensité, mais très-déplorable pour le prince, qui était perdu à tout jamais. Ses amis se désespéraient ou faisaient semblant de se desespérer; mais lui, lorsqu'ils croyaient se séparer de lui pour toujours, prit congé d'eux en riant, leur déclarant que celte maladie n'était qu'une misère, une dartre inoffensive dont il connaissait le remède, et qu'il leur donnait rendez- vous dans six mois, parfaitement guéri.
Sur cette promesse, il partit.
Les médecins n'avaient pas voulu le contrarier à propos de son retour ; mais à peine était-il parti, qu'ils déclarèrent que Paris pouvait porter le deuil du prince russe, attendu qu'il oe le reverrait jamais.
Un an s'écoula, c'était plus de temps qu'il n'en fallait poaroublier dix princes russes; aussi avait-on perdu jusqu'au plus petit souvenir de celui-là, lorsque tout à coup le bruit
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Be rèpandil à Paris et h Versailles que le prince tatar était revenu parfaitement guéri, et (}ue de la maladie dont il était atteint, et que la Faculté avait déclaré© mortelle, il n'en était pas plus question que si elle n'avait jamais existé.
La médecine jeta les hauts cris, et fut presque tentée de nier que ce fût le même prince; mais ceux qui l'avaient connu le reconnurent; hommes, et femmes surtout, affirmèrent l'identité.
Il fallut bien se rendre à l'évidence; seulement, on convint qu'un traitement secret et inconnu en Europe avait pu seul opérer un pareil miracle.
Mais quel était ce traitement qui rendait non-seulement la vie, mais encore la jeunesse et la beauté? Carie prince revenait non-seulement avec la vie qu'il allait perdre, mais encore avec la jeunesse et la beauté qu'il avait perdues.
On devine les instances qui furent faites près du prince; mais de la part de personne elles ne furent plus vives que de celle du comte de Charolais, qui, atteint lui-même d'une dartre vive, était menacé de quelque chose de pareil à ce qu'il avait vu chez le prince, avant que celui-ci quittât Paris pour aller suivre le traitement mystérieux qui l'avait remis en santé.
Le comte de Charolais insista donc de telle façon, que le prince, qui avait fait avec lui une liaison assez intime, sans vouloir lui dire quel traitement il avait suivi, lui proposa d'écrire à Moscou pour en faire venir le médecin mongol qui l'avait rendu à la santé. Le comte accepta, donnant au prince carte blanche pour les arrangements pécuniaires à prendre avec le savant Aben-Hakib.
Deux mois s'écoulèrent dans l'attente. Au bout de ces deux mois, le prince entra chez le comte de Charolais ï. 16
avec un homme à barb;' blanclie, (jui laraissait avoir plus de cent ans; malgré cet âge, malgré une grande dirflcullc dans la marche, il avait conservé des yeux vifs et pleins d'éclairs, et une certaine expression satanique répandue par toute sa personne.
Il était facile de voir que le savant mongol appartenait à cette secte de chercheurs de pierre philosophale qui ne reculent devant aucun sacrifice pour la trouver et qui ont tout sacrifié, même la vie de leurs semblabies, devant ce rêve irréalisable de l'alchimie.
Voici le traitement que le médecin mongol ordonna :
M. de Charolais devait, pendant deux mois, interrompre toute relation avec ses maîtresses, se nourrir de poisson, de légumes et de pâtisseries légères, ne boire que de l'orgeat et de la limonade, et se loger de telle façon qu'aucune autre personne de l'hôtel ne se trouvât logée ni à un étage supérieur ni à son mveau.
La chambre, en outre, sans compter trois portes, devait avoir trois fenêtres ; l'une au nord, l'autre à l'orient, l'aur tre à l'occident; il ne devait venir dans cette chambre que pour y coucher, n'y entrer que du pied gauche, n'en sortir que du pied droit, ne pas y boire, ne pas y manger, et n'y satisfaire aucun des besoins de Iti vie.
Chaque jour, en se levant et avant de se coucher, il lui était enjoint de dire mentalement, et sans qu'aucun mouvement des lèvres l'accompagnai, un prière rédigée dans une langue indienne, mais écrite en caractères français ; enfm, tous les jours, avant son second repas, il devait prendre un bain composé d'herbes aromatiques, cueillies à certains instants, dans certains lieux et dans certaines conditions dont il n'eut jamais entière connaissance.
Ceci était le côté cabahstique du traitement.
Voici le côté matériel :
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Tous les vendredis, le inôdeciii lirait au malade huit onces de sang; puis, au moyen d'une machine, à la place de ces huit onces de sang corrompu, il lui injeclait dans la veine ouverte une égale quanti'é de sang humain; ce sang devait être extrait du corps d'un enfant n'ayant pas encore atteint l'âge de puberté, et dont le corps avait élc soumis à des pratiques mystérieuses '^i demeurèrent inconnues au comte; enfin, le dernier vendredi du mois, le docteur ordonnait un bain composé aux trois quarts de sang de taureau, et pour sa quatrième partie de sang humain.
Tout cela devait être répété quatre fois, de manière à ce qu'il y eût en tout l'équivalent enlier d'un bain de sang humain.
Au bout de ce traitement, quî aurait duré deux mois, le comte de Charolais devait être guéri.
Inutile dédire que c'était pendani ces deux mois qu'avaient eu heu les disparitions d'enfants dont nous avons parlé, et qui avaient causé l'émeute que nous avons racontée.
Au dire du chroniqueur archiviste auquel nous empruntons ces détails, Louis XV, accusé de ce crime dont Louis XI avait déjà été accusé, aurait forcé la police de remonter à la source de tous ces bruits, et la pohce aurait été forcée de dénoncer à Louis XV le vérHable coupable, qui n'eût été autre qu'un prince de sa maison.
Quoique le comte de Charolais fût un de ces hommes qu'il soit difficile de calomnier, il va sans dire que ce n'est pas nous, qui n'avons jamais accusé sans preuve, qui regardons cette accusation comme sérieusement historique, et, nous l'avouons, la copie de la lettre qu'on cite, et dans laquelle le comte narre l'événement et demande pardon du crime dont on l'accuse et qu'il avoue, nous a paru d'un
Style si peu princier, que, loin d'avoir amené chez nous une conviction, elle nous eût ôtc cette coiiviclion si elle avait existé.
Mais, fausse ou réelle, la copie de cette Ictlre, retrouvée aux archives de la police, n'en est pas moins une chose remarquable : réelle, elle constate à quel point de perversité la nature humaine peut arriver chez ceux à qui l'impunité est assurée; fausse, elle indique à quelle hauteur la haine populaire, inondation partielle qui, en 1793, devint une inondation générale, avait déjà monté , en 1750, contre les princes et contre les rois.
Comme les grands événements que nous venons de raconter embrassent les années 1750, 1731, 1752, 1753,1754, 1755 et 1756, joignons-y les quelques détails particuliers qui compléteront l'histoire de ces six années, pendant lesquelles naquit en outre la guerre du Canada, à laquelle nous consacrerons un chapitre à part.
Un de ces détails particuliers, et qui réjou it le plus la cour par son originalité, fut le mariage impromptu de madame la duchesse de Boufflers avec M. le duc de Luxembourg.
Le 28 juin, Louis XV était à Bellevue chez madame de Pompadour, quand le duc do Luxembourg vint le prier d'honorer de sa signature le contrat qu'il venait de faire dresser et qui contenait les clauses de son mariage avec madame la duchesse de Boufflers.
Madame de Boufflers, veuve depuis trois ans, avait débuté à la cour en 1734; elle était dame du palais vers le même temps où Louis XV abandonnait la reine ; aimable, séduisante, pleine de grâces, elle prit bientôt un rang distingué dans la société licencieuse de Choisy.
M. de Trf.ssan avait ajouté par une chanson une célébrité nouvelle à cette célébrité déjà fort remar;juable.
La chanson de M. de Tressan commençait par ce couplet :
Quand Bonfllers parut à la cour.
On crut voir la mère d'Amour; Chacun s'empressait de lui plaire, El chacun l'avait à son tour.
Madame de Boufflcrs chantait cette chanson comme les autres; seulement, arrivée au dernier vers, elle disait :
— Ma foi! j'ai oublié le reste.
Voici comment ce mariage, qui devait avoir lieu le lendemain, avait été arrêté :
Quelques jours auparavant, madame de Boufflers, fatiguée de l'existence de veuve, dont moins que personne cependant elle devait s'apercevoir, madame de Boufllers vint trouver M. de Luxembourg, qui était son amant de longue date.
— Monsieur le maréchal, dit-elle en entrant, il m'est passé cette nuit une idée par l'esprit.
— Laquelle, madame la duchesse?
— C'est qu'il fallait cpie vous m'épousassiez.
— A quoi bon? Dans la situation où nous sommes, il me semble que nous sommes mariés, ou à peu près.
— C'est vrai ; aussi n'est-ce point à cause de cela, c'est pour m'appeler madame la maréchale; le titre a bon air et me plait; d'ailleurs, si vous m'apportez un litre, je vous en apporte un autre; si vous me faites madame la maréchale, je vous fais M. le capitaine des gardes.
— Eh pardieu t que ne disiez-vous donc cela tout do suite, chère duchesse! A quand le contrat?
— Je viendrai ce soir chez vous avec mon notaire.
— A ce soir, donc.
— A ce soir.
C'est ce contrat que Louis XV était invité à signer par M, de Luxembourg, et qu'il signa.
Huit jours après, M. de Luxembourg reçut, en effet, la charge de cdpilaine des gardes, laissée vacanie par la mort du maréchal d'Harcourt.
Le l" novembre suivant, le roi fonde une noblesse mihtaire, acquise de droit, non-seulement à ceux qui seront parvenus au grade d'officier général dans ses troupes, mais encore à ceux qui le serviront, au moins en qualité de capitaine, et dont le père et l'aïeul l'auront servi en même qualité : Pâtre et avo militibus.
C'était une compensation glorieuse accordée à ce droit hanteux qu'avait le premier publicain venu d'acheter la noblesse à prix d'argent.
Le 10 décembre, le maréchal de Saxe meurt à Chambord, que le roi lui avait donné; il avait introduit dans l'armée une théorie nouvelle et qui reposait sur le caractère guerrier de la nation française : c'était de remettre presque toujours le succès des batailles aux soins de l'infanterie.
— Entre les mains des Français, disait le maréchal de Saxe, le fusil n'est que le manche de la baïonnette.
Comme le roi ne pouvait, à cause de la religion professée par M. le maréchal de Saxe, lui accorder les mêmes honneurs funèbres qui avaient été accordés à M. de Turenne, il ordonna qu'il serait enterré à Strasbourg, et que les frais de transport, d'inhumation et de mausolée seraient pris sur le trésor royal.
Pigalle fut chargé d'exécuter et exécuta le monument du vainqueur de Fontenoy et de Rocoux.
Le maréchal de Saxe était mort à l'âge de cinquantequatre ans.
Le 22 janvier 175i, le roi fonda l'École mihtaire, où
devaient trouver le fogement , la nourriture et 1 éducation gratuite cinq ccntr 2[eiUilsiiommes français , préférence accordée ~a ceux dont les pères seraient morts au service du roi, ou serviraient encore dans ses armées: c'était le complément de l'idée des Invalides; seulement, Louis XIV avait commencé par la fin.
Le 12 septembre, madame la dauphine accouche de M. le duc de Bourgogne.
A propos de cette naissance, le roi remet quatre millions sur les tailles, et la ville de Paris marie six cents filles.
Cet exempte donné est suivi par madame de Pompadour, qui marie d'un même coup toutes les filles nubiles de ses terres, ce qui donne un total de plus de sept cents mariages; ce que voyant M. de Montmartel, garde du trésor royal, il en fit autant pour trois cents autres.
Autant en firent, de leur côté, les corps et communautés de province, ainA que les personnes qui voulurent faire leur cour au roi et à madame de Pompadour, de sorte que deux mille mariages furent le fruit de cet heureux accouchement de madame la dauphine.
M. le président de Lé^7, auteur du Journal histor'que de Louis XVI, calcula que ces deux mille mariages firent, en quatorze ans, profil à l État de quinze mille hommes.
Od comprend qu'à propos de ces six cents mariages, dotés par la ville à six cents livres chacun , les chansons ne manquèrent pas.
Comme d'habitude, nous en donnerons un échantillon ; on y verra que ce n'est point Déranger qui a inventé le refrain de Vivent les gueux l
Deux cents écus sont les dote$
De ces tendron*, Y compris habits et coites,
El violons.
Sans pâtés de Périgucux.
Vivent les gueiii !
Qu'il serait beau, ce me semble^
Voir en un jour, Tant d'amants unis enseroMo
Faire à l'Amour Un sacrifice joyeux !
Vivent les gueux!
Pour comploter cette fit».
De l'Opéra, Notre prévôt, bonne tétc.
Régalera Ce bataillon d'amoureux.
Vivent les gueux!
Le 4 février 1752 , M. le duc d'Orléans meurt à Sainte- Geneviève, où il s'est retiré depuis quelques années, après avoir brûlé les plus beaux tableaux de sa galerie, parce qu'ils représentaient des nudités.
Le 29 juin, le fameux cardinal Albéroni meurt à Rome. C'est le même que nous avons connu à propos de la conspiration de Cellamare, et qui mil l'Europe en feu pour faire de l'Espagne la puissance qu'elle devint depuis ; en effet, au moment de cette mort , l'Espagne possède ce royaume des Deux-Siciles qu'il avait envahi, et ces duchés de Parme et de Plaisance qu'il réclamait.
Le 28 février 1753, meurt à son tour madame du Maine.
Le 23 août 1754, madame la dauphine accouche d'un prince qui reçoit le nom de duc de Berry, et qui sera plus tard le roi Louis XVL
La mort de Montesquieu , de M. de Lowendahl et du
prince de Dombes , sont les événemcnls importants du reste de l'année 1735.
L'année i75G, pendant laquelle, sous la protection de M. le duc d'Orléans, l'inoculation se répand en France, est surtout remplie par les événements de la guerre du Canada.
Au reste, pendant ces six années, la puissance de madame de Pompadour, au lieu de diminuer, s'est accrue. C'est qu'à cette avidité d'argent et de propriétés que l'on peut reprocher à la favorite , de grandes qualités sont jointes. Ces sentiments généreux et artistiques, qui manquent complètement au roi , elle les possède. Quand le roi cède lâchement à l'Angleterre en lui promettant l'exil du prétendant; quand, obéissant à l'ordre du cabinet de Londres, il fait arrêter en pleine rue et conduire à la frontière de France, où il arrive montrant à ses poignets la marque des cordes avec lesquelles on l'a garotté, le prince Charles-Edouard , elle s'oppose de tout son pouvoir à cet exil et à cette arrestation. Elle expose son crédit et sa fortune dans une lutte où elle ne ménage pas les vérités à son royal amant. Puis enfin, quand l'œuvre est accomplie, par elle seule dans toute la cour, ce mot que l'Europe prononce tout bas est prononcé tout haut :
— Sire, c'est une lâcheté f
De même que le malheur, l'art a un puissant soutien en elle. Par elle , "Voltaire entre à la cour, obtient une charge de gentilhomme, qu'il vend six cent mille livres. Par elle, il s'y maintient malgré ses incartades et ses familiarités. De temps en temps, il est obligé de s'enfuir, de se cacher, tantôt chez madame du Châtelet, tantôv chez madame du Maine; mais, au premier retour du beau temps, au premier sourire royal glissant comme un rayon de soleil, elle rappelle le^fugitif, qui revient timidement, fait quelques
vers en faveur du roi, qu'il déteste, et de la favorilc, qu'il méprise, donne Scmiramis, qui tombe, se sauve en Prusse, donne Catiîina. qui réussit, et, toujours avide de renommée ou plutôt de bruit, fait dire à d'Alembert en le montrant :
— Voye? cet homme, il a de la gloire pour un million, il en veut encore pour un sou.
C'est que l'art est une grande ressource pour conserver à madame de Pompadour son pouvoir sur Louis XV, qui s'ennuie de plus en plus.
Louis XV est atteint de la seule maladie qui n'ait pas de remède, du désenchantement. Voyez le portrait en pied de Louis XV fait par Vanloo, il est juste de l'époque oii nous sommes arrivés ; le roi y donne encore la main à un reste de jeunesse qui fuit; mais, arrivé aux deux tiers de l'âge mûr, il commence à apercevoir la vieillesse qui l'attend. C'est encore ce front sinon large, du moins noble et haut; ce sont encore ces yeux bleus, si clairs sous leurs paupières noires , si bien fendus sous leurs sourcils irréprochables; c'est ce nez auquel on reconnaît les Bourbons, cette bouche fine et spirituelle qui vient de la maison de Savoie; eh bien, interrogez ce front, ces yeux, cette bouche, cherchez, sous l'effort du peintre, l'expression qu'il a voulu voiler, vous trouverez la fatigue du tout. Il ne manque au pied de ce portrait qu'une coupe vide pour en faire l'emblème du Désenchantement.
Eh bien, ce roi, il faut l'amuser à tout prix. C'est bien plus pour lui que pour madame de Pompadour que Bellevue s'élève sur le programme d'un rêve. « Faites-moi les jardin.'i d'Alcine de l'Arioste, » a dit madame de Pompadour à Boucher, et Boucher s'est mis à l'œuvre Madame de Pompadour a fourni l'or , le marbre et le porphyre ; Lcmoine a taillé tout cela , et Lemoine et Boucher ont fait à eux deux la demeure d'une fée.
Aussi, quand Louis XV voit tous les efforts faits pour lui plaire, il sourit, donne le tabouret à madame de Pompadour, la fait asseoir près de la reine, la fait boiser au front par les princesses, elle, la fille de la mailresst du fcrriiei? Tourneham, de celte femme à laquelle on a fait celle épitaphe quand elle est morte ;
Ci-gitqui sortit du fumier^ Etj pour faire fortune cDiièrc, Veudit son honneur au fermier Et sa, elle au propriétaire.
Elle, la fille du Poisson qui a été condamné à être pendu» et qui, un soir, dans un souper de financiers, la tête chaude de vin, l'esprit débordant de vérité, se renversait sur son fauteuil en disant :
— Savez- vous ce qui me fait rire? C'est de nous voir tous avec ce train et cette magnificence qui nous entourent; un étranger qui entrerail ici nous prendrait pour une assemblée de princes; et vous, monsieur de Montmartel, vous êtes le fils d'un cabaretier; vous, monsieur da Lavalette, le fils d'un vinaigrier; toi, Bouret, le fils d'un laquais; et moi, ma foi, tout le monde sait de qui je suis fils.
Ce n'est point pour elle seule que Louis XV oublie les lois de l'étiquette; son frère, qu'il a appelé marquis de Vandière, et que M. de Maurepas a appelé, lui, marquis d' Avant-hier, il faut lui changer ce nom qui prête au ridicule: on l'appellera marquis de Marigny, et, pour que le charmant petit beau-frère ait tout à fait l'air d'un marquis, on le fait secrétaire de l'Ordre. Il aur& un cordon bit J exceptionnel, qui dispense des preuves. Au moins sur lui la faveur ne s'est point égarée tout à fait. Il s'est occupé de dessin, de géométrie et d'architecture. A dix-neuf ans, il avait eu la surintendance des bâtiments; eh bien, à
l'âge où un autre n'aurait songé qu'à jouir de sa favour, il comprit, lui, qu'il fallait la mériter. Il partit pour l'Italie avec Souftlot, Cochin et Leblanc, y resta deux ans, et, quand il revint, su n'était pas un artiste de première force, c'était au moins un appréciateur de premier ordre. On le fait marquis de Marigny au moment de partir.
— Bon I dit-il, les Français m'ont appelé marquis d'Avant hier, les Italiens vont m'appeler marquis des Mariniers; c'est naturel, je suis né Poisson,.. Sire, disait-il au roi, je ne saurais comprendre ce qui m'arrive, je ne puis laisser tomber mon mouchoir, que vingt cordons bleus ne se baissent pour le ramasser.
A son retour d'Italie, il est tout art ; il fait donner à l'académie d'architecture des lettres patentes; c'est lui qui crée l'école d'architecture de Rome. Il veut achever le Louvre, y placer la bibUothèque, la collection des médailles, le musée, les antiques; il veut surtout y loger les artistes pour que les artistes aient un palais.
Que sa sœur vive, il fera tout cela.
En attendant, c'est lui qui fonde l'exposition publique des tableaux dans la grande galerie du Louvre; c'est lui qui réunit la grande collection de Rubens; c'est lui qui achète, moyennant une pension de dix mille livres de rente, le secret de Picot, qui consiste à transporter la peinture, sans l'altérer, d'une toile sur une autre. C'est ainsi qu'il sauvera de la destruction le chef-d'œuvre d'André del Sarte et le Saint Michel de Raphaël.
1789 a jeté l'anathème sur les favoris et les favorites; grâce pour le marquis de Marigny I
Pendahi ce temps, il est vrai, sa sœur faisait des fondations moins honorables.
Elle avait compris, la pauvre femme, que cette mission, regardée comme impossible par madame de Maintenon,
c'est-à-dire celle d'amuser un homme inamusablc, méritait bien quelque indulgence pontificale.
Elle a ait, en conséquence, inventé le Parc-aux-Cerfs.
C'était la première fois qu'une favorite avait eu l'idée de donner un sérail à son amant.
Mais elle avait compris, l'intelligente duchesse, que son royal amant était surtout un homme d'habitude, et que la variété était une distraction sans être un danger.
Or, qu'était-ce que le Parc-aux-Cerfs? Un harem de Bagdad ou de Somarcande, d'où chaque esclave était exilée après avoir eu l'honneur de la couche du maitre. Celles qui n'y avaien^t laissé que leur honneur en recevaient le prix, on les dotait; et, grâce à cette dot, on les mariait dans la bourgeoisie ou dans les fermes; celles qui y avaient puisé la maternité, voyaient leur enfant poussé dans le clergé ou dans l'armée.
Peu importaient donc à madame de Pompadourtoutes ces esclaves d'un instant, pourvu qu'elle fût la sultane favorite, ou tout au moins la Scheherazade qui devait, par son esprit, par son art et par ses contes, amuser le sultan per. dant mille et une nuits.