LA COMEDIENNE ET L'ARTISTE
(2) Sime de Pompadour aima beaucoup les plaisirs, les réjouissances, sous toutes leurs formes : bals, chasses, « petits soupers », comédies, opéras. «< Elle déclamait bien, dit Barbier, avait tous les talents possibles du chant, n'avait pas une grande voix, mais l'avait très agréable, dansait dans la perfection, était parfaite actrice. »
Mais toutes ces belles choses elle les aime surtout, elle se surmène à les aimer, pour captiver, pour retenir ce grand ennuyé, ce grand blasé qu'était Louis XV. Pour distraire ce « spectateur ennuyé de la vie », elle comprenait qu'il lui fallait souvent jouer de nouveaux rôles. Vingt fois en douze heures elle changeait de robes, d'expressions, de manières, passant de la gaieté à la mélancohe, accompagnant une saillie d'une parole tendre, inventant mille et un enfantillages, se parant de sa fameuse veste turque qui dessinait avec une grâce si provoquante les
LA COMl^DIENNE ET î/aBTISTE
formes impeccables de sa poitrine. Sa beauté, son adresse, la servaient dans toutes ces métamorphoses Puis elle se déguisait tantôt en laitière, tantôt eu fermière, tantôt même en religieuse pour se laisser surprendre dans les détours du parc de Versailles.
Mais elle était trop fine, trop intelligente, pour ne pas comprendre que le roi se lassait de n'avoir qu'une seule et même comédienne sous ces mille travestissements. Quelle vie de galérienne ! Lorsque 1( s comédies, les bals, et les soupers ne lui parurent plus suffisants, elle se faisait entremetteuse, la grande pourvoyeuse du parc au cerf.
Mme de Maintenon avait eu moins de peine pour amuser Louis XIV vieux et dévot, que Mme de Pompadour pour distraire Louis XV encore jeune mais ilrjà fatigué de toutes les joies. N'allait-elle point, passant du plaisant au sévère jusqu'à vouloir fixer par la gravure, sur la pierre, et pensant que le maître lui en serait reconnaissant, les événements principaux du règne ? Elle choisissait les artistes les plus renommés pour, de concert avec elle, exécuter ce projet, sous sa direction. Boucher, Bouchardon, Vien, devaient composer les dessins ; Guay avait la charge de les graver sur la pierre fine et la marquise s'était réservée de reproduire l'œuvre do Guay soit à l'eau forte, soit au burin. Elle commençait ce travail curieux par un portrait de Louis XV *ni empereur romain au milieu d'un médaillon qu'entourent des lauriers ; et pour qu'on ne se pût mépi îndre sur l'artiste, elle gravait au bas : Pompadour
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sculpsit. Puis ce fui après « le triomphe de Fonlenoy » d'après Bouchardoc, gravé par Guay, sur cornaline. Louis XV est en empereur romain, debout sur un char antique que traînent quatre chevaux de front ; il est couronné par la Viclwire ailée qui plane dans les airs tenant, dans sa main droite, une palme. A la droite du roi, c'est le Dauphin vêtu à Tanlique, allusion à la présence du jeune prince sur le champ de bataille, à Fontenoy, où le roi voulut l'armer chevalier de pied en cap, concme l'avait été François !•' à Marignan. Voltaire alors dans son intimité, l'était venu voir sans être annoncé, el l'ayant surprise dessinant une tête, improvisait oe quatrain :
Pompadour, ton crayon divin Devrait dessiner ton visage ; Jamais une plus belle main N'aurait fait un plus bel ouvrage.
Froideur de tempérament.
Ce qui TirriJ^e, ce qui Tenveloppe de sinistres présages, c'est la froideur de son tempérament rebelle aux ardeurs voluptueuses. « Elle avait, écrit dans ses Mémoires^ Mme du Haussct, sa fidèle femme de chambre, elle avait la tête vive et le cœur sensible ; mais elle était froide à l'excès pour l'amour. »S'ingéniant à plaire au roi, c'est encore Mme de Haussel qiii nous fait ces confidences, elle essayait du chocolat à triple vanille et ambrée qu'elle se faisait ser-
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vir à déjeuner; elle mangeait aussi des truffes et des potages au céleri. Ce régime l'ayant fortemen» échauffée, échauffement qui se trahissait par des boutons et des rougeurs sur sa figure, « je lui fis un jour, sur son régime, des observations qu'elle eu-, l'air de ne pas écouter. Alors je crus devoir en parler à son amie, la duchesse de Brancas. « Je m'en suis aperçue, me dit-elle, et je vais lui en parler devant vous. » Effectivement, après sa toilette Mme de Brancas lui fit port de ses craintes sur sa santé. « Je viens de m'en entretenir avec Mme du Haus^et, dit la duchesse, et elle est de mon avis ». Madame témoigna UQ peu d'humeur et se mit aussitôt à fondre CD larmes. J'allai tout aussitôt fermer la porte et revins écouter. « Ma chère amie, dit Madame à Mme de Brancas, je suis troublée de la crainte que j'ai de perdre le cœur du roi, en cessant de lui être agréable. Les hommes mettent, comme vous pouvez le savoir, beaucoup de prix à certaine chose et j'ai le malheur d'être d'un tempérament très froid. J'ai imaginé de prendre un régime un peu échauffant pour réparer ce défaut, el depuis deux jours cet élixir me fait assez de bien ou du moins j'ai cru m'en apercevoir. » La duchesse prit la drogue qui était sur la ioilette, et, après lavoir sentie : « Fi 1 dit-elle n et elle la jeta dans la cheminée. Madame de Pompadour la gronda, disant. « Je n'aime pas à être traitée comme une enfant. » Elle pleura : « Vous ne savez pas ce qui mest arrivé il y a huit jours ? Le roi, sous prétexte qu'il faisait chaud, s'est mis sur mon canapé
et y a passé la moitié de la nuit. Il se dégoûtera de moi et en pr3ndra une autre. — Vous ne l'éviterez pas repondit la duchesse, en suivant votre régime, parce que ce régime vous tuera. Rendez au roi votre société précieuse de plus en plus par votre douceur ; ne le repoussez pas d-ans d'autres moments et laissez faire le temps, les chaînes de l'habitude vous l'attacheront pour toujours. » Ces dames s'embrasisèrent. La marquise recommanda le secret à Mme de Brancas et le régime fut abandonné. Peu de temps après elle dit : « Le maître est plus content de moi; et c'est depuis que j'ai parlé à Quesnay sans lui tout dire. Il m'a dit que pour avoir ce que je désire, il fallait avoir soin de se bien porter, tâcher de bien digérer, de faire de l'exercice pour y parvenir. Je crois qu'î le docteur a raison. Je me sens tout autre. Je l'adore le roi ; je voudrais lui être agréable. Mais, héJas 1 quelquefois il me trouve une macreuse ; je sacrifierais ma vie pour lui plaire... Mémoires de Mme du Haas set. »
Puis outre qu'elle n'ignorait rien des intrigues, qui s'ourdissaient dans l'entourage du roi, des rivales toujours prêtes à prendre sa place « l'idée que Louis XV pouvait mourir inopinément et alors la crainte d'une disgrâce, étaient aussi l'un de ses plus affreux supplices. Elle vo}^it la première maîtresse, Mme de Mailly, respectée à Paris parce qu'elle faisait oublier par de bonnes œuvres le commencemenl ac sa vie ; elle voyait au contraire, dans une disgrâce, les mépris futurs des courtisans rampant à la cour