‹ Louis XV [microform]: ses maitresses, le Parc aux Cerfs, d'après le Journal-Mémoires de d'Argenson, les chansons du temps et les mémoires du Duc de RichelieuChapitre 6 sur 145 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

de 1781 à 1744

(Les trois sœurs de Nesles).

Sans sortir du respect dû à notre reine, dont les vertus sont rares au milieu d'une cour corrompue, je me suis amusé aux contes que me fait une dame du palais, qui aime à jaser comme les femmes de chambre font d'ordinaire sur leurs maîtresses.

(1) Au jour le jour, de 1740 à 1757, Marc-Anloine-René de Voyer, marquis de Paulmy d Argenson (1694-1757), ministre des affaires étrangères, écrivit son fort curieux Journal- Mémoires, dont le premier titre était : Essais des loisirs d'un homme d'Étal. Nous en avons extrait, plus particulièrement, ce qui concerne les maîtresses de Louis XV, jusqu'aux dernières années — car à cette époque s'arrête le

Je sais aussi des nouvelles de cette petite cour par mon frère, qui de tout temps y fut admis. Le nom de société qu'il y a reçu est celui de Cadet et la reine ne le nomme pas autrement. Le cardinal de Tencin, qui jouit de la même intimité, le nomme de même. Or il faut savoir que Sa Majesté a toute liberté de voir qui elle veut, et quand

elle veut.

Voici le motif de l'amitié dont elle honore mon frère : quand celui-ci alla à Rastadt négocier le mariage de la jeune duchesse d'Orléans, et qu'on lui lit d'abord des difficultés, il revint par Strasbourg, et y vit le roi Stanislas et sa fille. A son retour à Versailles, où il était venu prendre d.

Journal-Mémoire. - avant que inourul Mme ^e Pompadou. N'avantpas eu chaque fois le temps de contrôler ses « ane dotes -alertes et souvent malicieuses, les transcrivant 1 ^oir même comme on les lui racontait. d'Argenson ne. pas "urours rigoureusement exact dans le menu deta ,

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nouveaux ordres, il dit mille biens de la princesse Leczynska, la proposant pour duchesse d'Orléans et c'est ce qui sujçgéra sans doute Tidée de relever au trône.

Le roi Stanislas le sut, et a traité depuis mon frère avec des égards particuliers. La reine est persuadée que mon frère travaille sous main à lui rendre les bonnes grâces de son époux; ce qui serait le comble de ses vœux.

Cela me paraît difficile, d'autant qu'au dire de la dame du palais dont j'ai parlé, si le roi a pris une maîtresse, la première faute en fut à la reine.

Lorsque la reine vint à la cour de France, elle crut remarquer qu'il étoit de bon air de faire peu de cas des empressements de son époux et des plaisirs du mariage. Elle prétendit suivre cette mode et faire la dégoûtée. Elle disoit : Eh quoi ! toujours coucher, toujours grosse et toujours accoucher I En conséquence, elle faisait faire de longs jeunes au roi, sous prétexte de santé. Elle semblait dédaigner ce qu'elle pleure amèrement aujourd'hui (1).

Ensuite il faut savoir que la reine a peur des esprits. Pour la rassurer, il lui faut toujours une de ses femmes à sa portée pendant la nuit, et il faut que cette femme lui fasse des corilos pour

Je sais aussi des nouvelles de cette petite cour par mon frère, qui de tout temps y fut admis. Le nom de société qu il y a reçu est celui de Cadet et la reine ne le nomme pas autrement. Le cardinal de Tencin, qui jouit de la même intimité, le nomme de même. Or il faut savoir que Sa Majesté a toute liberté de voir qui elle veut, et quand

elle veut.

Voici le motif de Tamitié dont elle honore mon frère : quand celui-ci alla à Rastadt négocier le mariage de la jeune duchesse d'Orléans, et qu'on lui lit d'abord des difficultés, il revint par Strasbourg, et y vit le roi Stanislas et sa fille. A son retour à Versailles, où il était venu prendre de

Journal- Mémoires - avant que mourut Mme de Pompadour. N'avantpas eu chaque fois le temps de contrôler ses « anecdotes .> alertes et souvent malicieuses, les transcrivant le soir même, comme on les lui racontait, dArgenson n'est pa«=^ toujours rii^oureusemenl exact dans le menu détail, mais dans l'ensemble, il est sincère et véridique. Ces anecdotes, nous les avons commentées, élucidées, complétées par quelques chansons « d'alors », le Journal de Barbier, et les Mémoires du Duc de Richelieu, qu'a rédigés Soulavie; Mémoires d'une lecture agréable, comme on le verra par nos extraits, mais auquels on ne doit pas toujours avoir trop aveuglement confiance. Malgré notre titre gênerai : Louis XV, ses maîtresses, nous n'avons parlé que des seules niailresses doni a parlé d'Argenson, ou Richelieu, lorsque par lui nous avons « allongé »> d'Argenson. C'est pour cela que dans ces deux volumes ne se rencontrera point Mme du Barry, que d'Argenson n'a pas connue.

nouveaux ordres, il dit mille biens de la princesse Leczynska, la proposant pour duchesse d'Orléans et c'est ce qui suggéra sans doute Tidée de l'élever au trône.

Le roi Stanislas le sut, et a traité depuis mon frère avec des égards particuliers. La reine est persuadée que mon frère travaille sous main à lui rendre Les bonnes grâces de son époux ; ce qui serait le comble de ses vœux.

Cela me paraît difficile, d'autant qu'au dire de la dame du palais dont j'ai parlé, si le roi a pris une maîtresse, la première faute en fut à la reine. Lorsque la reine vint à la cour de France, elle crut remarquer qu'il étoit de bon air de faire peu de cas des empressements de son époux et des plaisirs du mariage. Elle prétendit suivre cette mode et faire la dégoûtée. Elle disoit : Eh quoi ! toujours coucher, toujours grosse et toujours accoucher ! En conséquence, elle faisait faire de longs jeûnes au roi, sous prétexte de santé. Elle semblait dédaigner ce qu'elle pleure amèrement aujourd'hui (1).

Ensuite il faut savoir que la reine a peur des esprits. Pour la rassurer, il lui faut toujours une de ses femmes à sa portée pendant la nuit, et il faut que cette femme lui fasse des contes pour

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l'endormir. A peine s'éloignait-elle quand le roi arrivait. La reine ne dort presque pas. Elle se lève cent fois dans une nuit tantôt pour pisser tantôt pour chercher sa chienne. Enfin elle met positivement un matelas sur elle, tant elle est frileuse, de sorte que le roi étouffait, et se levait tout en sueur, n'y pouvant plus tenir. Il se retirait dans sa chambre et dans son lit, pour y dormir à son aise. C'est ce qui d'abord lui a fait aimer les voyages de Rambouillet, et Ta conduit peu à peu à avoir une maîtresse (madame de Mailly), à laquelle il tient, quoique médiocrement jolie ; mais celle-ci l'aime avec passion, à ce qu'il croit du moins, et c'est beaucoup.

Pour ce qui est de la société, au commencement de son mariage le roi voulait passer ses soirées chez la reine, y jouer et y causer. La reine, au lieu de l'y attirer, de l'y mettre à son aise, de l'y amuser, faisait toujours la dédaigneuse. Aussi le roi en prit-il du dégoût, et s'habitua à passer ses soirées chez lui, d'abord avec des hommes, puis avec des femmes, sa cousine, de Charolois, madame la comtesse de Toulouse, etc. Le roi est fort timide de son naturel, et recherche les gens avec lesquels il peut être à l'aise. Quand il les a rencontrés une fois, on voit

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assez, par la durée du ministère du cardinal et de celui de madame de Mailly, à quel point il est homme d'habitude. Il en est résulté que le roi et la reine, ayant eu sept enfants, ne se sont presque point parlé de leur vie, et s'ils ont vécu ensemble pour le bien de l'État, ils ne devraient avoir mis au monde que des enfants tristes et stupides. Il en est pourtant arrivé autrement, car M. le dauphin est très-joli et a de l'esprit. On en dit autant de mesdames ses sœurs (2).

La reine est aujourd'hui dans une cruelle situation à cause de madame de Maillg, qu'elle est obligée de garder pour dame du palais. Pendant les semaines de cette dame, il lui prend une humeur horrible, et tous ses domestiques s'en ressentent. Certes c'est lui rendre un grand service que de se trouver, à l'après-souper, en tiers entre elle et madame de Mallly. La reine croit, et cela paroît certain, que madame de Mailly l'examine sans cesse pour lui trouver de nouveaux ridicules et égayer le roi à ses dépens dès qu'elle l'a quittée. C'est une indignité.

— La reine ne peut veiller dans sa chambre, ni y rester après son souper. 11 faut qu'elle aille causer chez quelque dame du palais, surtout chez

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la duchesse de Villars, sa dame d^itours. Là se trouvent le cardinal de Tencin, souvent mon frère, toujours le sieur de Moncrif, Tabbé de Broglie, Tressan (3), exempt des gardes, etc. On y médit assez joliment; la conversation est même fort gaie, à en juger par le propos qui y fut tenu l'autre soir.

On disait que les houssards faisaient des courses dans nos provinces, et approcheraient bientôt de Versailles. La reine dit : « Mais si j'en rencontrais une troupe, et que ma garde me défendit mal? — Madame dit quelqu'un, V. M. courroit grand risque d'être houssardée. -- Et vous, monsieur de Tressan, que feriez- vous ? -— Je défendrais Votre Majesté au péril de ma vie. — Mais si vos efforts étaient inutiles ? — Madame, il m'arriverait comme au chien qui défend le dîner de son maître : après l'avoir défendu de son mieux, il se laisse tenter d'en manger comme les autres. »

Propos agréable et galant, si Ton veut, d'égal à égal, mais bien inconvenant, Ton m'avouera, de Tressan à la reine. La reine est si bonne qu'elle ne fit qu'en rire. Le lendemain M. de Tressan vint au dîner de la reine ; il lui fit des mines, et elle à lui, et il la lorgna tout le temps du dîner.

- L'an passé, le duc d Orléans eut une longue conversation avec la reine. On ne saurait dire de quoi ils s'entretinrent ; mais tout à coup, au milieu du colloque, le prince se jeta à genoux, et lit un acte d'amour de Dieu, demandant pardon des pensées immondes qu il venait d'avoir.^ La reine conte cela à ses plus chers familiers.

La reine regrette de n'avoir pas été duchesse d'Orléans, comme elle a pensé l'être, au lieu de reine de France : Nous mènerions une vie délicieuse ; tandis que mon mari serait à Sainte-Geneviève, je serais aux Carmélites.

— Le cardinal ayant voulu parler au roi, à Gorapiègne, de renouer avec la reine, et d'en avoir encore des enfants, le roi répondit qu'il était certain de n'avoir que des filles ; que d'ailleurs il n'était plus propre aux femmes ; ce qui est assez dire : Bonhomme, taisez-vous.

La reine a fait tourner son lit à Fontainebleau de manière à n'y faire qu'une seule ruelle ; ce que tout le monde a remarqué comme un divorce d'ostentation : affectation assez hors de propos !

Juillet 1737. — Quand on est venu annoncer au roi la nouvelle tille, au lieu du duc d'Anjou

qu'il attendait, on lui a demandé si on l'appellerait Madame Septième ; il a répondu : Madame Dernière; d'où Ton conclut que la pauvre reine va être bien délaissée. {Voir appendice n"* 2.)

Le marquis de Nesle, dont les filles sont aujourd'hui Tornement de la cour, avait brigué la mission d'aller au-devant du czar Pierre, et de lui faire les honneurs de la France, lors du voyage de ce prince au commencement de ce règne. On sait que le marquis se pique d'une extrême magnificence. Il avait si bien pris ses mesures qu'il changeait d'habit tous les jours. Toute l'attention que cette recherche lui attira du czar fut que ce prince dit à quelqu'un ; « En vérité « je plains M. de Nesle, d'avoir un si mauvais « tailleur, qu'il ne puisse trouver un habit fait à « sa guise. »

Décembre 1731. — Un des spectacles les plus ridicules du temps où nous vivons est sans contredit le petit coucher du cardinal de Fleury. Je ne sais où Son Eminence a pris cette prérogative de sa place et cette convenance de son poste, dans lequel possédant, il est vrai, une pleine autorité, elle n'a pourtant extérieurement que le

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titre de ministre d'État, tout comme le maréchal de Villars. Chaque soir, dans la cour entière, gentilshommes et roturiers, oisifs et gens d'affaires, attendent à leur poste. Son Eminence rentre dans son cabinet ; puis on ouvre la porte, et vous assistez à la toilette de nuit tout entière. Vous voyez ce vieux prêtre qui Ôte sa culotte, qu'il plie proprement. Vous lui voyez passer sa chemisé de nuit, puis une assez médiocre robe de chambre, peigner ses cheveux blancs, que rage a fort éclaircis. Vous l'entendez raconter quelques nouvelles du jour, assaisonnées de plaisauteries bonnes ou mauvaises, auxquelles l'assistance ne manque jamais d'applaudir. M. de Bernage y tient souvent le dé.

On disait l'autre jour que c'était un mauvais spectacle, qui ne valait pas celui de l'abbé Béche^

ron.

L'abbé de Pomponne, qui a beaucoup de crédit

sur l'esprit du cardinal, lui en a fait, dit-on, des remontrances, lui répétant quelques-unes des plaisanteries qui courent à ce sujet. Son Eminence n'en a pas cru devoir tenir compte, imaginant apparemment que le public a grande impatience de sa vue, et qu'il ne lui serait pas possible de céder en tout autre instant à ce de-

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il!

sir, sans faire tort aux grandes affaires dont elle est chargée.

31 mars 173/i. — La reine avait à cœur d'obtenir une compagnie de cavalerie pour un officier qu'elle protégeait. M. d'Angervilliers {ministre de la guerre), auquel elle en fit la demande, répondit qu'il ne pouvait rien sans le consentement du cardinal. La reine s'adressa donc à celui-ci. Le cardinal fait des difficultés, prend une mine renfrognée, et finit par éconduire la reine. Le soir même elle s'en plaint au roi, en particulier. (( Que ne faites-vous comme moi ! répond Sa Majesté ; je ne demande jamais rien à ces gens là. » Ainsi Louis XV se regarde précisément comme un prince du sang disgracié, n'ayant aucun crédit à la cour.

(4) La marquise de Prie, maîtresse de M. le duc de Bourbon, a élevé la reine au trône où elle ne donne que de bons exemples. Elle lit en elle un excellent choix, selon ses vues : fécondité, piété, douceur, humanité, surtout grande incapacité aux affaires. Il falloit encore à eette politique de cour une femme sans attraits et sans coquetterie, qui ne retint son mari que par le devoir et le besoin de donner des héritiers à la couronne.

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La reine ignore l'art de s'attacher des créatures dans sa propre cour. Elle n'est ni haïe ni aimée. Elle attire par quelques attentions ; elle rebute en rendant son amitié trop banale. L'esprit manque au cœur. Elle n'a rien à elle dans ce qu'elle dit et ce qu^elle prétend sentir ; à peine a-t-elle une contenance à elle. Elle se méprend souvent du nre aux pleurs ; elle se réjouit des causes funestes, et s'afflige d'événemens comiques. Elle est charitable par bigoterie, et dévote d'une superstition étrangère, ce qui est plus ridicule qu'édifiant aux yeux des François. Cependant elle ne manque pas d'esprit ; mais la nature lui a refusé la suite dans

l'esprit.

Son rang est un drapeau de ralliement, et, depuis que le roi a des maîtresses déclarées, ceux qui crient au scandale s'attachent à elle, pour déplaire au roi et à la favorite. Leurs murmures sont proportionnés à la patience royale. Le roi est bon et sage ; il endure ces discours, pourvu qu'il n'aillent pas jusqu'à l'insolence. Le roi est habitué de jeunesse au langage de l'hypocrisie ; peut-être même n'est-il pas fâché d'y voir un contrepoids politique, un appui profitable à la religion.

Sans le vouloir, la reine a donc un parti. Le Dauphin et Mesdames ont en elle une confiance

d'enfans mal élevés ; et comme la nature est maligne chez les femmes et chez les enfans, on parle du roi, dans leurs entrevues, plus en mal qu'en bien. On y gémit de ses amours, et Ton y maltraite ses maîtresses.

Les prêtres, les moines et les dévots s'y réunissent. La jalousie de la reine et la bulle Unigenitus sont les mots d'ordre de cette cabale. Quelques ministres y pénètrent par des vues coupables : elles supposent toujours le plus grand des malheurs pour l'État, qui seroit la mort du roi. Mais Sa Majesté ne le trouve pas mauvais. Ces ministres, au sortir du conseil, vont dire à la reine les secrets de l'Etal ; ils se rendent nécessaires pour accomoder quelquefois des tracasseries de ménage.

Le roi Stanislas vient tous les ans voir la reine sa fille. Il ne lui donne presque aucun conseil, la trouvant dans la bonne voie, aussi circonspecte que docile. Ce n'est point un homme d'intrigue que ce bon prin-o, ignorant la cour, connoissant assez bien les ressorts d'un bon gouvernement, habile en morale comme un Chinois, excellent homme d'État, véritable roi patriote, sachant se faire servir, et commandant d'utiles établissemens dans sa petite souveraineté de Lorraine.

Novembre 1710.- Comme on plaisante ici sur les choses les plus sérieuses, il court une épigramme sur le cardinal, dont je n'ai retenu que le trait. La France est un malade que, depuis cent ans, trois médecins, de rouge vêtus, ont successivement traité. Le premier {Richelieu) l'a saigné ; le second {Mazarin) l'a purgé, et le troisième'(F/eury) l'a mis à la diète.

Septembre 1736 (5 >. - Le roi, ne pouvant s'en tenir aux seuls attraits de la reine, a pris pour maîtresse, depuis six moix, Mme de Mailly, fiUe de M. de Nesle. Elle est bien faite, jeune, mais laide, une grande bouche bien meublée, et, avec tout cela, drôle. Elle a peu d'esprit et nulles vues ; aus.i le cardinal a-t-il consenti de bonne grâce a cet arrangement, voyant qu'il falloit au roi une maîtresse. H lui a fait donner 20.000 livres une fois payées ; et la preuve de tout cela est que son mari, qui n'avoit jamais été qu'en fiacre, a un joli équipage et de bon goût. On se décèle toujours par quelque chose. Cette affaire a été menée fort secrètement, comme toutes les galanteries des princes devroient l'être. On a amené les choses de loin. Les entresols et les petits cabinets du roi ont cent issues. La Muette, est excellente pour

cela. Les allées qui conduisent de la Muette au logement de Mlle de Charolois, à Madrid, sont étroites et coupées de barrières. On y voit toujours des traces de calèche quand le roi a couché à la Muette, car Mlle de Charolois est en pleine confidence. On assure que la reine n'en sait rien, mais qu'elle s'en doute et se console avec M. de Nangis tout vieux qu'il est. Toute laide qu'est la reine, il y trouve son bon, s'étant accoutumé à la gloire d'Ixion du temps de Mme la Dauphine, et la reine ne pouvant faire mieux.

(6) Mais voici ce qui est survenu depuis. Le roi avoit envie de tàter d'une autre femme que la reine. On l'a fixé sur Mme de Mailly. Après bien des faux bruits qui en ont couru, la chose est devenue certaine. Mlle de Charolois a favorisé les rendez-vous, par le rapprochement de sa maison de Madrid, au bois de Boulogne, avec le château de la Muette, où le roi soupe souvent. Il m'est arrivé, en me promenant de grand matin à cheval dans le bois de Boulogne, de trouver des traces de roues fraîches de la nuit dans certaines allées étroites et toujours fermées de barrières, lesquelles vont de la Muette à Madrid. Mais depuis que l'habitude en est prise, Mademoiselle n'y est

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pour rien, et les amans font leurs affaires seuls. Tout s'est accompli dans les entresols de Versailles. Un nommé Lazare en est le concierge. Il a sous lui un second, qui amena au roi cette dame. C'étoit rhiver dernier. Elle parut derrière un paravent. Le roi étoit honteux. Il la tira par sa robe. Elle dit qu'elle avoit grand froid aux pieds, et s'assit au coin du feu. Le roi lui prit la jambe, et le pied qu'elle a fort joli. De là il lui prit la jarretière. Comme elle avoit ses instructions de ne point résister à un homme si timide, elle dit seulement : Oh mon Dieu. Je ne savois pas que Votre Majesté me fil venir ici pour cela ; je ny serois pas venue. Le roi lui sauta au cou, et tout fut fini. Au bout de deux rendez- vous, Mme de Mailly parla de sa misère, qui est grande. Le roi lui donna libéralement quarante louis qu'il avoit sur lui. Plus tard, seconde libéralité ; mais à la troisième, il lui a représenté qu'il n'avoit à sa disposition que rargent de sa cassette, qu'il avoit dessus cela beaucoup de charges à payer, qu'elle n'y suffiroit pas. Tout cela causa beaucoup de chagrin entre les amans.

Cependant l'amour rend ingénieux. Il faut bien que Sa Majesté ait découvert quelque moyen secret d'enrichir sa maîtresse. M. de Mailly, que

je n'avois jamais vu qu'en fiacre, sort maintenant avec le plus joli équipage et de meUleur goût. Mme de Mailly a une chaise à porteur, du même vernis que les cabinets du roi. Elle cache son

aisance mais on s'en aperçoit malgré elle. Elle ne paroît guère le soir ; elle mène une vie différente. Elle s'échappe par des portes secrètes. Les cabinets du roi ont cent issues, pour éviter le scandale. Ensuite la Muette, des équipages obscurs les après-soupers, etc. Il faut savoir que M. et Mme de Mailly ont toujours été la faim et la soif mariées ensemble. On se dépêche d'accomoder Compiègne, pour que la reine y aille, et par conséquent aussi la peWeMa«%.

n) Août 1737. - Le sieur Bachelier, premier valet de chambre du roi, est un philosophe fort content de sa fortune, qui est bonne. Il a cinquante mille livres de rentes, une maison de campagne et une maîtresse. Il aime son maître, et il en est aimé. Il veut le bien public. Des gens de ce caractère sont difficiles à déplacer ; c'est ce qui fait aussi la force et l'élévation de noire cardinal et, heureusement pour la France, le roi aime les .ens de cette espèce. 11 est vrai que BacheUer "est encore ce qu'on appelle un maq... Mais son

Louis XV. enfanr.

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office le comporte ainsi, comme à un guerrier d'être tueur d'hommes. Peut-être est-ce lui qui p-escrit au roi de s'en tenir à une seule maîtresse comme il a fait jusqu'à présent pour la petite Matlly, ou de n'en guère changer, et de n'y point prodiguer l'argent ni le pouvoir.

On sait que le garde des sceaux Chauvelin avait su gagner l'affection de Bachelier. On a même prétendu sur cela des choses qui ne sont rien moins que prouvées, savoir que tous deux de concert trahissaient Son Éminence et cherchaient à desservir le cardinal auprès du roi; que Bâchel'en, voyant M. de Chauvelin perdu, s'était retourné et avait tout déclaré à Son Éminence. Mais combien de choses se disent sur les apparences, et combien cherche-t-on volontiers à tourner tout plus au mal qu'au bien ! Voici donc ce que je crois :

Bachelier est aussi fidèle à son maître que le petit 5ar/ac l'est au sien, et que Son Éminence le peut être à Sa Majesté. 11 joint à cela de l'esprit, des vues, de la solidité, de la philosophie, surtout l'amour de son pays, qui, dans un homme sans naissance et sans famille, se concentre tout entier dans la personne du roi. Cet

homme-là aura cru rencontrer un bon ministre

,, .ou. XV, SBS MXlTHESSES. U. PAHC XUX CEH.S

dans M. de Chaavelin. H aura été gagné par

. maîtresse et par conséquent un Mercure, une maiiresbt;, eu t^ ^«^ ipa rois

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' ;outes ces intrigues de valet ont leur suc s , ™ais il y faut de la modération, et je cra.ndrau

JOURNAL-MÉMOIRES DE d'arGENSON 1»

que celle-ci ne manquât son effet pour vouloir aller trop loin et trop vite.

Mars 1738. — On se demande si le roi va continuer à travailler comme il l'a fait depuis la maladie du cardinal, ou si ce n'est que ferveur de jeune prêtre. On répond à cela qu'il faut considérer que le roi est presque sans passions ni goûts dominants. Ce sont ceux qui sont emportés par la passion de la musique, de la chasse, de la table, des femmes, du plaisir, et même de l'inutilité (ce qui est encore un goût), ce sont, dis-je, ceuxlà qui se distrayent du travail de leurs affaires et y sentent répugnance. L'oisiveté, au contraire, laissant toujours aux hommes un vide qu'il faut remplir, le soin des affaires vient trouver les rois sans épines ; leurs ministres viennent à eux avec une besogne toute défrichée, où il n'y a plus que oui ou non à prononcer. Voilà de quoi remplir ce vide, et ce qui ne demandera pas d'efforts de la part de Sa Majesté. Peut-être cette façon-là de gouverner vaut-elle mieux que celle qui va si fort chercher les affaires, et qui demande des soins alertes. Avec cela, le roi aime l'économie, la conservation plutôt que l'acquisition, disposition que j'aime bien dans un gouvernement. Le roi est

Il o«f fil8 d'un père et d'une mère qux av»

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Tu dit les choses avec finesse, à ce que entendu. U d. les c ^^^ ^^^^^^^ ^^^^ ^^^

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où il s'est prononcé, quoique sans a Ainsi il travaillera par goM, et non par effor ,

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JOURiNAL-MhMOlRES DE d'aRGENSON

à cette âme vraiment royale qu'il faudra chercher à plaire, et non à des vils sujets devenus rois, et qui ont des passions d'orgueil, d'envie et demalfaisance.

Mars 1738. — Le roi aime les gens d'esprit, de de mérite, et qui aiment de bonne foi ses intérêts. 11 prenaitgoùt à M. de Chauvelin, et c'est ce qui a causé la jalousie du cardinal. Tel était le grand crime de M. c^e Chauvelin. Le roi sait que c'est réellement ce ministre qui a fait la paix et la guerre, et tout ce qu'il y a eu de bon dans les négociations depuis dix ans, et qu'il avait grand peine à tirer du cardinal les moindres décisions un peu vigoureuses. Tandis que M. de Chauvelin était le bouc émissaire, sur lequel on rejetait dans le public toutes les décisions fâcheuses, le bon cardinal humait l'encens de ce qui allait bien. Mais les gens éclairés ne s*y sont pas trompés, et ont attribué k M. de Chauvelin tout ce qui était de travail et de force. Voilà comme le roi pense lui-même. Il est fortifié dans cette opinion par Mme de Mailly, et par M. Bachelier, son valet de chambre favori. J'ai plusieurs raisons de croire que Bachelier est en correspondance très secrète avec Bourges.

Sa Majesté a déjà montré, depuis la maladif du cardinal, de quoi elle est capable. U faut observer que Louis XV a un caractère très propre a faire un grand roi, n'étant emporté par aucun .oùt dominant. Les hommes de ce caractère, nés avec de l'intelligence, s'occupent plus volontiers à mettre de l'ordre dans leurs affaires que les autres, même plus actifs; car, étant grands seigneurs, les affaires viennent les trouver, pour Lsi dire, toutes digérées, et remplissent le vide de leur temps,qui a besoin d'être rempli C est ce qu'a fait jusqu'à présent l'occupationde la chasse chez Louis XV.

s juillet mS. Le roi a encore annoncé son retour à Versailles. Ce devait être le 8 août puis le 2, enfin ce retour est fixé pour le 29 de ce mois. Uy a froid et bouderie entre le roi et Son Éminence. On assure secrètement quilva eclore quelque événement. Personne ne souhaite la mort naturelle du cardinal, les honnêtes gens ne forment pas de tels vœux ; on ne souhaite pas sa mort naturelle, mais sa mort politique. Voila Compiègne qui tombe en défaveur ; la reine veut venir partout. C'est le cardinal qui a engage la reine à y venir. Mais ce n'est pas tout : elle veut

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aller à la chasse en amazone ; c'est ce qui déplaît au roi et à Mme de Mailly. Le roi a toujours le dessein de bâtir à A blon quelque chose de petit. Il veut des maisons de chasse partout, sur le modèle de la Muette. Ce ne sera pas cher. Cependant Sa Majesté a déjà Petit-Bourg et Choisy, qui peuvent tenir lieu de cet établissement, qui a pour objet la forêt de Sénars.

Mais pour cette construction, on attend la fin du cardinal, qui jetterait les hauts cris s'il en était question devant lui. Le roi fait continuellement dessiner en particulier le petit Gabriel des bâtiments.

20 septembre 1738. — On a voulu ériger le retour du cardinal à Versailles, le U de ce mois, en une no\xvQ\\e journée de dupes. Mais cela ressemble à ce fameux événement du règne de Louis XIII comme un singe ressemble à un bel homme. Qui a été la dupe de cet événement? Qui a été puni ? Qui a été élevé ? En quoi la face des affaires est-elle changée ? Le cardinal de Richelieu avoit alors quarante-cinq ans : notre cardinal atteint à quatre-vingt-huit ans, et sort d'une maladie qui est chez lui un principe de mort. Cette différence est aussi grande que celle

24 U.U.S XV, SES MAIÏBESSES, l-E l'XUC AUX OEHl-S

du génie de l'un avec les modestes délibérations de l'autre. Que notre cardinal se contente de cette sagesse négative qui préserve des plus grands dangers, suffisante absolument dans un royaume du poids de celui-ci ; mais qu'il ne se jette pas dans les coups d'État ni les opérations financières. On prétend que Son Éminence a joué le malade a Issy ; mais on ne joue pas ce quon est véritablement, et l'on ne fait pas le mort à l'âge qu'il a Assurément, pendant Marly, il a été très bas. il a voulu mettre le roi dans l'embarras de décider, voyant de près une absence totale, et c'est pour cela qu'il a plié bagage, et amené à Issy son Suisse, qui a fait tant de bruit et un si bel effet, ainsi que des papiers et de la vaisselle.

Voilà donc l'avenir qui nous est réservé après la mort de Son Éminence ; en tête de l'adminisration, ce trio de MM. Hérault, Brissard et Orry; sous eux, M. Amelot, qui, avec quelque pédanterie de plus, pense beaucoup moins par lui-même que ne faisait M. Chamillard, et M. le chancelier, grand homme de lettres, fort doux dans la société, mais incapable d'apaiser une mutinerie à la Villette et de conduire le greffe de Vaugirard. On prétend que le cardinal eut, lundi 15, une conversation de deux heures avec Sa Majesté, d'où

JOURNAL-MÉMOIRES DE DARGENSON

il sortit avec un visage radieux ; que le roi avoit un air mortifié et contrit ; que le vieux précepteur a de secrets ressorts par lesquels il remue son pupille et le fait aller comme il veut, le prêchant à propos, et même lui faisant avouer toutes ses fautes passées ; qu'en effet, depuis cela, le roi ne soupe plus dans ses cabinets avec des femmes. Mademoiselle est allée à Madrid, pour jusqu'à Fontainebleau, où même il est douteux qu'elle paroisse. Son Éminence a représenté au roi ce qu'il arriveroit s'il alloit confier ses affaires à des femmes. Et en effet il parolt que ces dames commençoient à causer sérieusement d'affaires avec Sa Majesté. Mais je veux croire que tout ceci ait ressemblé à la belle scène entre Burrhus et Néron, de Britannicus. Je n'admets point qu'il y fut de même question d'un lâche attentat, ni que notre roi ait le moindre trait de Néron, tandis qu'au contraire il semble destiné à retracer les vertus de Titus.

6 décembre 1738. — Le retour du cardinal d'Issy à Fontainebleau, qui a tant surpris, vu la faiblesse de sa santé et de son âge, fut causé parce qu'il était de science certaine que le roi vouloit absolument changer deux de ses ministres.

«avoir : le chancelier, auquel on reproche beau- :; l'affaire des arrêts du consul, et le con r -

leur général, qui est devenu odieux a tou le l narce qu'on lui attribue généralement la

inonde, parce qu surtout dans

misère et la disette publique. C est surioux

.nP le cri est universel contre lui.

les provinces que !« «"««* j^.^^^ans

I p nrévôt des marchands et plusieurs o^t au connoître l'indifférence avec laquel e M Ory a reçu leurs premières plaintes sur ce Lux On accuse aussi son beau-frère, M. de XT^Loir gagné des sommes immenses sur

tuloy, a u j directeurs le

de la Compagme des Indes, un disoit l'autre jour à l'un de mes amis . On envo. les plus mauvaises marchandises, et au plus h ut nrix II n'y a pas de vaisseau qm, arrivant ici, r:L-lg-e lettre de change pour M.. e

Falvy.

u \n^9. ^ Le cardinal ne rappelle (8^ Décembre 1738. — l.® i.«ii

l'Pvéaue de Rennes de Bretagne, rkft<4 encore l eveque uc ^^ ^ • 1., États soient finis. Mademoiselle se quoique les Etats soie , , de son

console comme elle peut de 1 absence amant mitre avec le petit Cotgny. Mais 1 évêque drRlnes est, dit-on, grandpa,e«.d-a.rera,e..

JOURNAL-MitMOiRES DE DARGENSON 37

C'est un homme à devenir cardinal. Voilà ce qui flatte le goût de cette princesse déjà surannée, et qui, après tant de services, a commencé de bonne heure le métier de maq...., ne tirant sa considération que de cette profession. Pendant le voyage de la Muette, elle a grand monde à sa maison-de Madrid ; on dîne chez elle, et les dames soupent à la Muette. La maréchale d'Esirées reçoit aussi la cour et Mme de Mailly à Bagatelle, dans le même bois de Boulogne, et s'en tient pour fort honorée. La cour commence à devenir gaie ; pendant ces absences du roi, soit de la Muette, soit de Versailles, ceux qui la composent vont à rOpéra et à la Comédie, et ces théâtres sont fort ornés. Les soupers de la Muette sont très délicats, et voilà le mal : la santé en souffre. Le roi a mauvais visage et maigrit. Mme de Mailly est aussi fort changée. Je crains ces excès pour Sa Majesté, qui semble destinée à devenir les délices de ses sujets.

Janvier 1739. — On a décidé le roi à se montrer davantage en public. Sa Majesté vient d'aller à rOpéra deux fois de suite, et a paru charmant, brillant, paré, très galant. Il était dans sa loge entre deux princesses. Quelqu'un demandait si

,,. .W p.. .rie : H.». I« b,.s, M.i..«!

-°- »• "'« ^ :i'i:; .:.! auxpi^ce.

Le roi marqua toute sorte a d . „t,-i

' V.r..ilU. ; to», les .pp.rt.m.nt. et l. ^^' .er,.. m«mi.é.. Le r.i . v.uK. <,.e ..«•«»

qui voudront y venir. Tout cela e

l.„. pou, pU.e .u P«bUc. C. n.... p.. a. K

„„ùl n.l«rel du ron o» ly port». « " ï

;, r.,,0.. J'y 0"i. --rquer es c.u.eU. un

I.™„. ,ui .>.-,» «eu y - .. ;- à gagner ses suffrages. Il S agit de la

le'roi à son peuple. Le roi se -n'^ J"/;' surtout en homme. On remarque hautement par Wil veut sortir de la tutelle de son vieux précepteur, d'autant que toutes ces choses s ordon-

nentsa^slecardinal, et du propre mouvement du

roi.

1739 - Le roi lit les mémoires de Sully, o« QEconomies royales. Je sais qui a eu le plus de part à le porter à cette lecture longue et assidue Z lui disant « que c'était la meilleure lecture qu pM faire un homme d'État, et !« -«^ ^« Henri IV le meilleur des modèles, bien prèle-

JOURNÀL-MiMOIRK DE D'ARGENiON 29

table à la brillante fatuité de celui de Louis XIV ».

Le cardinal de Fleury le trouva très occupé de cette lecture ; et comme Son Éminence est fort modeste, elle feuilleta le livre, et montra d'abord au roi ce passage où Henri le Grand dit à la belle Gabrielle : « Je trouverais dans ce royaume deux cents femmes aussi belles que vous, je n'y trouverais pas deux ministres comme Sully. »

Si le cardinal a voulu que le roi lui en fit l'application, telle n'est pas assurément l'opinion générale, ou, si elle Ta été, on en est bien revenu.

(9) Sa Majesté fait réellement un travail de chien pour ses chiens. Dès le commencement de l'année il prévoit tout ce que feront ses chiens jusqu'à la fin. Il en a cinq à six équipages, et fixe lui-même leurs jours de chasse, de repos et de marche. Je ne parle pas seulement du mélange et des ménagements des jeunes et des vieux chiens, de leurs mœurs et qualités, que le roi possède mieux que jamais personne de ses équipages ne les a connues ; mais l'arrangement de toutes ces marches, suivant les voyages projetés ou à projeter, se fait d'après des cartes et un calendrier combinés ; et l'on prétend que Sa Majesté mènerait ses finances et le département de la guerre

avec beaucoup moins de travail que ceci n'en

Le roi porte son enfantillage en tout. Mademoiselle, aujourd'hui, en profite pour se rendre utile aux affaires d'amour. Libre de voir madame de Mailly à toute heure qu'il veut, il augmente la difficulté pour assaisonner ces rendez-vous. Il faut qu'il passe par un certain escalier dérobé, par une certaine allée, à une heure indue, à un temps rompu. C'est là la grande fonction que s'est faite Mademoiselle. Mais cela durera-t-il? C'est un plaisir forcé, dont le roi reviendra un

beau matin.

Voici d'autres faits. L'archevêque d'Embrun, Tencin, est cardinal à la nomination du prétendant, lequel en a reçu une grosse somme d'argent : car le pape donne de temps en temps à ce pauvre prince un cardinal à faire, pour en tirer de l'argent, comme on vient de donner un fermier général à M. de la Trémouille. Quel homme que ce prélat! simoniaque, incestueux. Son grand mérite est d'avoir converti Law. Du reste agioteur, flétri par le Parlement, président du concile d'Embrun, persécuteur de l'évêque de Sénez, homme sans mœurs et sans probité, frère d'une intrigante, haï, méprisé du

JOURNAL-MÉMOIRES DE DARGENSON 31

public et de tous les honnêtes gens. Voilà donc à qui sont donnés les prix de la vertu, comme ci-devant on a donné le chapeau au cardinal d'Auvergne, sodomiste public! M. de Chauvelin étant ministre, s'y était toujours opposé, ce qui l'avait rendu l'ennemi des Tencin, non par querelle particulière, mais par amour de l'État et respect' pour les mœurs.

Quand cette nomination sera consommée, ce sera le dernier coup porté au garde des sceaux et à son parti ; car il s'agit d'envoyer le cardinal de Tencin à Rome et de le charger des affaires de France, et le bruit public est que cela mène au ministère. C'est un triomphe pour les constitutionnaires enragés, pour les ennemis acharnés de M. de Chauvelin. Ils se regardent déjà comme les maîtres du royaume. En effet, il semble que ce soit par la religion que le vieux cardinal ait repris son empire sur le roi, et que, si Ton pousse, comme on le fait aujourd'hui, les choses à la rigueur et à la persécution, ce soit de l'aveu de Sa Majesté.

Un ami de M. de Tencin m'a soutenu qu'il allait faire refleurir sa réputation, gagner le suffrage du public, que c'était enfin un homme d'un génie supérieur. Je le désire ; mais je doute fort qu'il

,, .ou.. XV, SES MÙTBESS.S, -K P.BC XUX CEBKS

puisse reconquérir l'estime publique, après le de^ré d'aversion qu'il a su généralement inspirer. D'ailleurs ce n'est pas un enfant pour se corriger ; U est vieux, il a un estomac de papier mâche, qui ae lui promet pas une longue vie. Quant au génie, je nie absolument cette supériorité ; je ne lui ai jamais entendu exprimer que des idées fort communes. Il est vrai que l'on est toujours disposé à accorder de l'esprit aux grands fripons, de même que de la vigueur aux bossus ; mais autant vaut n'être pas bossu que de n avoir de consolation que celle-là. Je n'admets pas du out ce don de génie aux scélérats, et je pense que leur perversité, démasquée tôt ou tard, provient toujours de médiocrité d'esprit.

4 mars. - On m'a appris que le roi avait donné la calotte au cardinalrfe Tencin dans son cabinet. Ainsi le voilà paisible possesseur de cette acquisition. Toute la raison se confond devant cette démarche. Elle prouve une désolante facilite de Sa Majesté à se laisser guider par son vieux précepteur, qui ne lui a parlé que du Vatican de la nécessité d'avoir un ambassadeur agréable a la cour de Rome après M. de Saint- Aignant, qui va se retirer. Mauvaise politique cependant que

Louis XV. Roi de France.

JOURNAL-MÉMOIRKS DB d'argENSON 33

d'y avoir des cardinaux pour cliargés d'affaires • car alors qui soutiendra nos libertés ? En tout cas ce nouveau cardinal va soulever le public. On cramdra l'inquisition, la Saint-Barthélémy contre les jansénistes, le feu partout. Qu'on s'attende a tout de la part du Parlement, et pour les honnêtes gons quel sujet de douleur ! Les choix de M. le cardinal de Fleury ont toujours surpris, et presque toujours indigné.

5 avril 1739. -Le cardinal de Tencin fait le dévot : il a toujours un bréviaire sous le bras • il prêche les dames de la cour. Il joue tous les soirs au piquet avec notre cardinal premier ministre se rend nécessaire, tâche de faire sa cour au roi' Il fait courir le bruit qu'il va gouverner le royaume. Ainsi il se fait craindre, on n'ose parler ouvertement contre lui. Quantité de gens timides et ambitieux n'osent se déclarer contre lui, et chantent ses louanges. On accoutume le public à l'idée d'un gouvernement de prêtres. Peu à peu la répugnance que l'on avait à cette idée s'affaiblit. Pauvre nation ! à quoi es-tu réduite ?

Le roi a déclaré qu'il ne fera pas ses pâques. Le samedi saint, le grand prévôt lui demanda s'il

lui plairait toucher les malades des écrouelles

3, .oms KV, SES M.tTR.SSES, tB P.HC ..X C.BKS

Nos rois ne vaquent à ce miracle qu'après avo.r ?a eùrs dévotions. Le roi répondit sèchement ll:M..eSoa.e.e.Ongémitdecescandal.

On voudrait sauver l'indécence par une messe basse que dirait le cardinal ..fioAan dans le c^

Bnetdlroi.lepére..L'"'-^P;-^^^^^^^^

rii^nJcette ridicule co-- U ^ ^ H^ rien au monde renoncer a sa maîtresse. ^ plve de la conscience de Sa Majesté, de voulou

'point approcher indignement des -e-nt , - •ouer une farce plus indigne de son rang qu 1 n est jouei u. r ripvoir de religion,

scandaleux de manquer a ce devoir 8

^«o 1p roi cherche a secouer Cela prouve encore que le lOi lu

le joug du vieux précepteur.

(10) 17 avril 1739. - Au voyage de la Muette Je fait en ce moment le roi, la partie estgaïUarde nlpendante. On dtne à Madrid chez ^a.e moiselle ; dans l'après-midi, on V^^^^^^f^^^^^^ moments à Bagatelle, che. la maréchale d E^r^s on soupe à la Muette : tout est arrange le mieux du monde. Mais, de plus, on y traite avec beau-

coup d'irrévérence le pauvre bonhomme cardma on ne parle que de lui, de sa décrépitude, de sa

JOORNALMÉMOIRBS DE d'aROENSON 35

cour d'l88y. Le roi est en saoul ; il n'y a plus qu un peu de vertu qui le retienne. Mais que de sollicitations contre ! et aucune pour !... Il est impossible qu'un édifice aussi chancelant puisse être de durée.

3 mai.im. Le cardinal de Tencin part et nous quitte pour longtemps. Il a pris congé et part le 7 mai. H avoue Embrun, où il recevra la barrette du camérier. De là. il va à Rome, où il compte être le 20 juin, pour y recevoir le chapeau. H compte y attendre le prochain conclave. Mais il n avoue, ni l'ambassade de Rome, ni le retour de ^.de Sainl-Aignan, quoique cela soit certain

On ne peut croire encore à son départ parmi les prétendus politiques, qui assuraient qu'il allait être adjoint au premier ministère.

D'autres assurent qu'il reviendra d'Embrun à a première maladie du cardinal, et que celui-ci en feindra une tout exprès. M. Hérault dit que la misère des provinces n'est rien en comparaison de cette calamité d'envoyer à Rome le cardinal de encin, le seul homme capable aujourd'hui de gouverner la France.

Cependant la veille de son départ le cardinal a encore fait la galanterie au Tencin de lui faire

i^i„r<;«;FS LE PARC AUX CERFS 36 LOUIS XV, SES MAÎTRESSES, LE

donner Inbb.y. de TroU-F.n.aines^''^'^

r;;; «e ^'n». ,ue n.m «v-. j^--

1 ' ;«o+;mlP^ à un cardinal cnarge flps revenus ecclésiastiques a uu

J ^ VFcUse tel quêtait le cardinal rfe des affaires de l Eglise, lei q

Polignac.

5 /„,7fef 1739. - Ce qni '"'i ". le c.rdinal d.

.::">peup»p.....ve.«,i.^^^^^^^^^^

r . Généreux, passant pour très noble.

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geances, mais pardonnant après la ^^'^^onj^^^

exécutant avec une constance impossible sespl

vastes et élevés. ,.„^tes ces qualités, et

Prenez le contraire de toutes ces 4

lûrie, UU dl marehand de laine, péd.g.g» ;r.:;,eeon,»een,aUde„.n.e.*^^^^^^^^

'r:::--;n"r::;tin.id;

':"", ennemi de l.«.U.s.ee.d.8^».e,.n„ de

la sottise et la dupe de tous les fripons, si bien qu'il n'a fait la fortune que des gens les plus médiocres et les plus tarés de la nation, ne voyant chaque chose qu'en un sens, et s'y tenant imperturbablement, guidé en tout par la personnalité et Tamour-propre, ne se vengeant point oupetitement, par paresse ou par impuissance et donnant cela pour de la clémence. Ce sont ses flatteurs qui le lui persuadent et il croit cela, le bonhomme !

(H) b juillet. — Le bruit est que Mme Amelot devient la maîtresse du roi. Elle a soupe quatre ou cinq fois dans ses cabinets ; elle y a paru d un embarras extrême et le roi ravi de trouver quelqu'un plus timide que lui a paru se plaire avec elle. Elle eut l'honneur de faire attendre, l'autre jour, le roi pendant un quart d'heure pour une promenade en calèche, et comme elle ne venait, Sa Majesté dit : Allons la prendre chez elle. Et il attendit encore un quart d'heure à la porte, dans sa calèche. Cela Ta mise en grande vogue. Mme de Mailly en paraît fort jalouse. On dit que, pour le vrai, c'est que le petit Coigny en est amoureux et que le roi veut marquer ces distinctions à la maîtresse de son favori.

as .oms XV, SES maIthesses. .b pabc .ux cbbfs

15 iaillet 1739. - U a dansé hier une nouvelle danseuse à l'opéra. Elle est Italienne, et se nomme la Barbarinio.Bernardini.El\e saute très haut,

a de grosses jambes, mais danse avec précision. Elle ne laisse pas d'avoir des grâces dans son

dégingandage. Elle a été fort applaudie, et .1 es .e'raindre que sa danse ne soit tort suivie. Nous

voyons déjà que Camargo a appris ch«' j^^;*-";;gers les sauts périlleux, qu'elle a -produite che nous.Notre danse légère, gracieuse, noble et digne des nymphes, va donc céder la place à un exercice de bateleurs et bateleuses, pris des Italien et des Anglais. Ainsi a dégénéré et dégénère tous iVurLotre musique céleste de L«.y. L'artiste

remporte sur l'homme de goût, le mente de la difficulté surmontée donne la vogue aux productions étrangères, et nous cédons -"-^^ ^ ? ^ dans les arts, dont nous sommes si hautement en

possession.

22 juillet 1739. - Le roi aime plus que jamais Mme de Mailly. Celle-ci a impatience d être déclarée maîtresse, et faite duchesse. En attendant, elle na pas un écu. Son mari, qui s'était donne le carrosse, n'a plus qu'un liacre.

Elle s'est déclarée contre Mme de Mazarm, et

JOURNAL-MÉMOIRES DE d'aRGENSON

prétend la chasser de chez la reine, qu'elle gouverne. On dit celle-ci mariée secrètement à /)«mesnil. Alors elle n'est plus duchesse, et devrait quitter sa charge de dame d'atours. Si elle n'est mariée avec lui, sa vie scandaleuse devrait encore plus l'éloigner de la cour. On prétend que Dûmesnil maltraite la pauvre duchesse, et que tout ce qu'il lui prend en argent, il le déperiFP avec des tilles. Il a reçu de Mme de Mazarin de quoi payer un nouvel hôtel à Paris, et n'a pas payé un seul ouvrier. La maison est saisie par les créanciers.

Fargès a fait la comédie de marier des couples d'amants mariés ailleurs. C'était au camp de Compiègne, où commande le duc de Biron. On a habillé Fargès en pontife, on lui a mis une mitre de carton ; il a béni les prétendus mariés, le duc de Biron avec Mme de Roihenbourg, et U. de Bissy avec la duchesse de Vau jours, puis il les a mis au lit, avec cérémonie. Pendant ce temps, le duc de Vaujours vit avec de jolis garçons, et a fait une chanson sur lui-même, dont voici le premier couplet :

Fier rival de dames, Le duc de Vaujours

,0 .0«,S XV. SBS M.ÎTHKSSBS, .B PXBC XUX CBHPS

A u milieu des flammes Finira ses jours.

Mme de Parabère conte partout les aventu^de sa lille, Mme de 7.o//.e„6o«.,; elle a

n- ae vo. ..elle c..e ae^ ^ cela serait bien joh, si la v n

^''" Mme de Parabère a constamment le duc ^■7„.V., et elle apprend à iouer du basson pour

lui plaire.

Mme de Tallard, ayant amené à Paris

x, r France a mandé l'abbé Alarg pour

Mmes de trance, a ,. «* lonrs

L auprès d'elles pendant leur séjour et leurs

^ n ne les a pas quittées, même nromenades " ne les * f i " . T.,;iot.ip<» et sur le oai-

à la promenade aux Tuileries ei s

a été disgracié pat le c.rdmal * Fkurg. a Lt ,»il .« va plus à la cour. Bi.» ns mar,ua d." Ig. e.»bisn M». * TaUaré r.gard. le l:lal comme peu puissant et sur le bord de s.

chute .

JOURNAL -MÉMOIRES DE dVrGENSON

29jmllel. - Mme de Mailly est plus pauvre

que jamais, m'a dit un homme qui la fréquente beaucoup. Ses chemises sont élimées et trouées, et sa femme de chambre mal vêtue, ce qui sent la pauvreté bien sincère. Elle n'avait pas l'autre jour cinq écus pour payer au quadrille où elle avait perdu. Elle est désintéressée au possible. Elle rend volontiers service à ses amis, mais n'entend rien aux aiîaires d'argent et ne veut seulement pas écouter les propositions. Elle est franche, elle est vraie ; mais elle est haute comme les nues et se souvient longtemps des offenses ; avec cela, peu d'esprit. C'est d'une bonne suite pour le caractère du roi qui aime la franchise et les honnêtes gens.

30 juillet 1739. — Quelqu'un qui a vu le roi de près au camp de Compiègne m'a assuré que, malgré la difficulté qu'il y a de connaître au vrai le caractère de Sa Majesté, elle parait marquer de l'entente et le désir de bien faire. Cependant on a trouvé au camp que le roi était enfant des pieds à la tête, plus que l'on avait cru ; qu'il s'amusait des amusements d'enfants, comme aurait fait M. le duc de Chartres. Le roi a près de trente ans.

Etre enfant^ c'est posséder cette vivacité

d'imagination qui porte à s'amuser de bagatelles, et avec une inconstance soudaine : joli défaut plus que blâmable, et qui peut durer jusqu'à cinquante ans. J'ai encore vu le cardinal de Polignac, il y a bien quinze ans, lors de son exil d'^Anchin, sauter de joie parce que je lui avais procuré deux belles vaches de Furnes.

Mais ensuite le roi est entêté sur quatre ou cinq points, dont il ne démordrait pour rien au monde. Ce qui provient, partie de cet enfantillage, partie d'une opinion que la fermeté est bonne aux princes, opinion sage et digne d'un

homme fait.

Parmi ces sujets d^entêtement, est l'idée qu'il doit être maître absolu de ce qui concerne son personnel, voyages, soupers, maîtresses, valets, etc. Sur quoi, par une révolution totale et subite, il s'oppose à ce que le cardinal s'en mêle un seul instant. Un autre point d'entêtement est la persuasion où il est que ce serait se montrer ingrat que de le déplacer, que ce serait poignarder son vieux précepteur, surtout si ceux qui le remplaçaient n'étaient pas conformes à ses vœux.

A quoi se joignent la paresse du roi, la défiance de soi-même, et Penvie que les affaires aillent bien sans se donner de peine, et sans quit-

ter les volages plaisirs auxquels il est porté par inclination.

31 juillet 1739. — Bachelier n'a pas été du voyage du roi à Gompiègne. Mais il a pour lui un résident près du roi, qui est dans tous les secrets intimes; il se nomme Lenohle, Il est valet de chambre de Bachelier, qui l'a fait garçon bleu de la chambre. Et après qu'il a eu de grandes conversations avec le roi, où il parle peut-être à Sa Majesté des affaires les plus importantes, il s'en retourne à /a Celle, servir modestement son ancien maître à l'ordinaire, comme Cincinnatus retournait à la charrue après ses dictatures. Ce Lenoble trotte, va et revient de la Celle à Fontainebleau et Gompiègne, portant des lettres secrètes.

5 août 1739. — Le roi a écrit à Bachelier qu'il ne vint point le trouver à Versailles demain jeudi, qu'il irait faire collation chez lui, à la Celle, après-demain vendredi. Sur cela, ce fidèle domestique prépare tout pour bien recevoir Sa Majesté. Il y a cinquante ouvriers à sa maison pour la mettre en grande propreté, sachant que le roi aime la propreté et le bon ordre, et visite jusqu'au

44 LOUIS XV, SES MAtTRBSSES, LE PXRC AUX CERFS

moindre chenil. Il fait préparer une magnifique collation. Cette petite fête, cette visite imprévue est faite pour faire enrager l'éminence. C'est d'autant plus marquant, que lo cardinal est à Issy jusqu'à dimanche matin, et du diable s'il a jamais été question que le roi aille à ce vieux

séminaire.

— Bachelier est un homme solide et discret;

il est d'un esprit ferme, mais sans ambition pour lui-même. U ne songe point à se remarier ni à faire race, en profitant de sa faveur pour l'élévation de sa famille, comme l'ont fait les Béringhen. les Fouquet la Varenne, qui ont pareille origine. Bachelier a été valet de garde-robe avant d'être valet de chambre. Son père a eu la même charge et auparavant a été valet de chambre de M. de la Rochefoucauld,

12 août 1739. — Bachelier a eu, depuis le retour de Gompiègne, une conversation d'une grande heure avec le cardinal. S'il y a deux ennemis au monde, ce sont eux. Quelle comédie, et comment peut-on la jouer avec tant de constance ?

— Mme de Mailly court risque de perdre sa place de maîtresse du roi. Elle s'est conduite

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comme une folle. Il est vrai que, manquant absolument de tout, l'humeur peut la gagner. Le besoin d'argent la rejette du côté de Mademoiselle, qui prétend lui donner des conseils pour obtenir plus de crédit. On peut dire du roi (pour moitié du moins) ce qu'on disait du czar Pierre, lorsqu'il était en France : // fait V amour en crocheteur et le paye de même.

Il a couru le bruit ce matin que le contrôleur général allait enfin se retirer, et que M. Trudaine le remplacerait.

i^aoât 1739. — M. le duc a appris, par un valet de pied, que sa femme, qui est si jolie et qu'il délaisse tant, avait une intrigue avec M. de Bissy, commissaire général de cavalerie. Il est devenu furieux de jalousie. M. le duc est monté chez une femme de garde-robe qui était dans la confidence. II a menacé de la faire pendre : elle a tout découvert. Les rendez-vous se donnaient chez elle. Il a été tout de suite chez la jeune duchesse ; il lui a dit que sa grand'mère à lui (la Maillé, femme du grand Condé), ayant été convaincue de mauvaise conduite, avait été renfermée toute sa vie dans une tour, où elle était morte; qu'elle s'attendît au moins au même traitement. Depuis cela, il a

changé son appartement. Elle était logée au rezde-chaussée, avec une petite porte qui donnait sur le jardin, et de là dans la rue : on l'a logée en haut avec des grilles aux fenêtres . On a changé ses femmes, qui étaient suspectes.

Mme dEgmoni s'est jetée aux pieds du prince, qui est son amant depuis longtemps; elle lui a dit qu'on ne manquerait pas de lui en imputer la faute, et que, s'il faisait Péclat qu'il prétendait, il s'attendit à ne la jamais revoir. Gela l'a radouci. Il a promis de cacher son ressentiment. Mais depuis cela sa colère est revenue, et comme il apprend que le public en parle, il ne ménagera plus rien. Il est à craindre que cette jolie personne ne soit enfermée, tant que son mari vivra, dans quelque château, pour une faute si pardonnable. M. le duc a demandé que M. de Bissy s'éloignât : on l'a envoyé sur-le-champ à son régiment.

— Mademoiselle acquiert une grande autorité sur le roi, non par amour, mais par l'espèce d'ascendant qu'elle exerce sur lui. Elle a beaucoup d'esprit, dit-on, et avec cela une ambition démesurée. Ce n'est pas que le roi ne la connaisse et ne^sache qu'elle n'a ni principes, nijespect pour

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l'ordre et les convenances. Elle a toute la hauteur de la maison de Condé, à quoi s'est joint, par bâtardise, la folie des Mortemari. Mademoiselle eut été receleuse, voleuse ou bouquetière, si elle était née parmi le peuple.

Le roi ne l'a jamais aimée; mais la hardiesse et l'emportement étonnent les esprits doux et timides, quand une fois ils se sont laissé dominer. Voilà ce qui fait penser à plusieurs personnes de la cour que Mademoiselle l'emportera à la mort du cardinal, et que peut-être Sa Majesté ne souffre aujourd'hui l'administration défectueuse du cardinal, que comme un rempart contre cette tempête. Mademoiselle a pour conseils (ou pour amans) l'évêque de Rennes et l'abbé Dédif^ aumônier du roi. C'est une destinée naturelle qui porte tôt ou tard les femmes galantes à s'adonner aux gens d'église. Mademoiselle prétend nous donner l'évêque de Rennes pour secrétaire d'État aux affaires étrangères et Tabbé Dédif sera nommé à quelque grande église.

Voilà donc à quoi se réduit ce célèbre parti de mademoiselle de Charolois. Cette princesse est commode au roi : elle tient compagnie à Mme de Mailly, et, au milieu de ses complaisances, quelquefois elle propose au roi de pren-

dre une maîtresse plus jolie ; d'autres fois elle conseille à Mme de Maillg de profiter de son règne, et d'en tirer meilleur parti pour des richesses et des grandeurs. La maréchale d'Eslrées est fort liée avec elle, et lui donne conseil de son expérience, et du cardinal de Rohan, son amant. Mme de Mailly a pour elle la bonne toi, un sens droit et un bon cœur. C'est ce qui la soutient, malgré sa tète de linotte, son humeur, et la diversité des conseils qui la tourmentent. Mais, comme elle est assez indifférente sur la pauvreté, et qu'elle est noble au milieu de ses besoins, ses demandes ne sont point aigres, m ses intrigues souterraines et détournées.

M. le duc ne se mêle de rien au monde. Son cœur est rempli par la chasse et les colifichets physiques de Chantilly. Sa tête est vide. Il laisse faire. Il est rancunier contre M. Chauvelin et contre le cardinal. La disgrâce où il est ne lui laisse oublier aucun ancien sujet de haine ou d'aversion. M. Chauvelin, s'il est vrai qu'il conserve encore du crédit à la cour, le cache mieux que jamais , ne verbum qaidem. On croit qu'il n'y reparaîtra jamais. C'est peut-être ce qui peut le mieux convenir à ses intérêts, quoique cela désespère ses amis.

Musée du Louvre.

Marie Leczinska,

(D'après le i>ortrait de Karl Van L«x)).

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Le roi suit une conduite pareille, en affectant une indifférence excessive pour son état, ne voulant se mêler de rien, occupé seulement d'une inutilité continuelle, quoiqu'au fond ce soit un grand mal de la part d'un homme de trente ans de ne nourrir son esprit de rien : car, pour ce qui est de la réputation que se donne le roi parmi ses peuples, que fait le renom si la réalité allait démentir promptement une fausse renommée ?

Sa Majesté ne laisse pas de lâcher de temps à autre au cardinal des traits d'une sécheresse rebutante pour tout «autre que ce vieux tyran. L'autre jour Son Éminence dit au roi que ce serait pour le 21 août Ja demande de Madame par l'ambassadeur d'Espagne. Sa Majesté répondit : « Je ne serai pas ce jour-là à Versailles. » Le cardinal représenta que ce jour-là avait été pris et convenu. Le roi répondit : Je ny serai pas. Le cardinal, en fin courtisan, se rejeta du côté de la complaisance, et dit à plusieurs reprises que le roi était le maître, qu'on prendrait son jour, à quoi Sa Majesté répliqua plus haut et plus sèchement qu'auparavant : « Apparemment »; mot qui a été bien relevé, et le sera.

Toute cette conduite du roi semble dire hautement ce qui suit : « Un autre que moi s'est em- I. 4

paré de moa autorité : c'est mon vieux précepteur. Je l'avais laissé faire dans mon enfance. Je lui ai obligation de m'avoir délivré des princes du sang, usurpateurs de mon trône, mal habiles et perfides. Ce seul vieillard, isolé de famille, pouvait gouverner une bonne foi. Il a bien fait tant qu'il a été bien secondé ; il l'est mal aujourd'hui. J'avais cru qu'il ne voulait gouverner que par amour pour ma personne, et me donner le temps.

14 septembre 1739. - M. le cardinal a eu une rechute de dévoiement. La nature s'affaiblit et la tète doit se ressentir de cet affaiblissement. L'humeur augmente. Plus son pouvoir devient illégitime et déraisonnable, et plus il en est jaloux.

(13) On vient de déclarer le mariage de Mlle de Nesle, sœur favorite de Mme de Mailly, avec M. de Vintimille, fils du marquis du Luc, neveu de l'archevêque de Paris, et beaufrère de M. rfe Nicolat, premier président de la chambre des comptes, famille fort amie de M. le cardinal. On prend au trésor 10.000 écus pour ce mariage, et le roi assure 6.000 livres de pension. On ne doute pas que le cardinal n'ait topé à ce mariage ; et l'on en conclut le renoue-

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SI

ment du vieux précepteur avec la maîtresse, lui qui avait tant dit qu'il quitterait le ministère dès que le roi prendrait une maîtresse!

Gens qui voyent les choses de près disent que le roi est fort persuadé qu'il est aimé de Mme de Mailly, comme le feu roi l'était de Mlle de la Vallière ; et que c'est un grand attrait pour ce monarque, qui a le cœur bon, ami de la bonne foi, de se croire aimé aussi sincèrement d'une femme, ce qui est rare pour un

roi.

Après la mort du cardinal, le roi ne travaillera pas davantage, peut-être moins qu'aujourd'hui. Mais il a de l'esprit, de la fermeté ; il se fera rendre compte et décidera des choses les plus majeures. Au bout du compte, Henri IV ne fut pas autrement : il se divertissait continuellement à la chasse et avec ses maîtresses ; mais il choisissait de bons ministres, et les soutenait bien. Louis XV a de la facilité, et beaucoup plus de qualités qu'on ne croit. Tout promet un heureux règne. 11 aime les honnêtes gens ; il hait les fripons, il fuit ceux qui l'ont trompé une fois. On assure à la cour qu'il aime à décider, et décide assez bien, surtout fort net.

(14) 5 novembre 1739. - M. de Nesle, père de Mme de Mailly, vient d'être exilé subitement à Lisieux. 11 avait répandu dans le public un grand mémoire contre ses juges, et surtout contre Maboul, son rapporteur. 11 parlait lui-même avec hauteur, et atout le monde, de son misérable proces contre ses misérables créanciers. Tout cela venait de l'attente certaine où il était de sa future autorité, par le règne prochain de sa fille, dame de Mailly, maîtresse du roi. On a sans doute pris Sa Majesté par là, et on a voulu lui faire faire une action à la romaine, digne de Manlius Torquatus et de Brutus, en punissant sévèrement son beau-père effectif et naturel, pour une légère atteinte donnée à un simple maître de requêtes, qui a d'avance assez mauvaise

réputation.

Gela a étonné tout le monde, car enfin l'on contracte en amour, surtout quand on est roi, et qu'on a un attachement suivi pour une de ses su-

jettes.

S'il y a à punir, ce doit être secrètement. Sa Majesté pouvait bien engager secrètement M . de Nesle à s'éloigner, et non le renvoyer publiquement par une lettre de cachet. En même temps, ajoutet-on, il fallait charger quelqu'un de confiance de

régler ses affaires, et c'eût été plutôt le devoir du contrôleur général que du chancelier. Mais le grand effet de cet éclat de justice a été d'élever haut le crédit du cardinal. Cela fait dire : « Voilà le précepteur plus maître que jamais du petit garçon. Il fait fustiger le père de la maîtresse, et cela n'est fait que pour cela. » Cependant, quelques jours après, on a parlé d'adoucir Texil. Mme de Mailly et toutes ses sœurs ont été publiquement chez le cardinal lui demander grâce pour leur père. Sans doute le roi a exigé cette auguste cérémonie. M. de Nesle a demandé qu'on eût égard à sa santé, et il a obtenu répit. Puis on a changé son exil en celui d'Évreux, et enfin l'on assure qu'il ne partira pas du tout.

12 novembre. ^ M, de Nesle est parti pour l'exil. Il a demandé Caen au lieu de Lisieux : on le lui a accordé. On a nouvelle qu'il y est arrivé. On mande qu'il y a fait une manière d'entrée solennelle. Il avait à sa suite quatre pages, un écuyer, Mme de Seine, sa maîtresse ; mais pas d'autres domestiques. Ces gens de bon air aiment le noble superflu et rejettent le bourgeois nécessaire.

•27 décembre 1739. — Le comte du Luc a écrit à Mme de Mailly pour lui demander de placer un homme à lui dans l'administration de la maison de Ghoisy que le roi vient d'acheter ; et il a ajouté : « Un mot dit de la belle bouche d'une belle dame comme vous finira l'affaire. »

La lettre montrée au roi par cette sienne maitresse, le roi a répondu : Ah ! pour une belle bouche, vous ne vous en piquez pas, je crois. Ce qui montre que la passion n'aveugle pas le roi ; il aime sa maîtresse telle qu'elle est. Malheur aux aveugles en amour ! S'ils le sont en beauté corporelle, ils le sont en tout autre chose.

Bachelier est en plus grande faveur que jamais. Sa Majesté lui a donné un très bel appartement à Ghoisy. C'est même l'appartement qui avait d'abord été destiné à Sa Majesté, qui en a préféré un plus petit. Bachelier est là comme chambré avec le roi ; il n'a qu'à tourner la clé, il est dans la chambre du roi à toute heure. Us causent familièrement des affaires de l'Etat, et je sais que le retour de M. Chauvelin est le sujet habituel de leurs entretiens.

Bachelier est en continuelles conférences avec

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la reine, et devient son meilleur ami. Elle se radoucit, elle dépose toute humeur ; elle croit, par son entremise, regagner sa place auprès de son époux. C'est le cardinal, qui le lui fait espérer, disant qu'il y mettrait le comble de sa gloire, et pourrait dire ensuite : Nunc dimittis servum iuum. Domine,

Ainsi voilà Bachelier ami de trois grands personnages de l'État. Le cardinal ne perd aucune occasion de le louer, et au fond sa conscience doit s'accorder avec ces témoignages, puisque ce favori persévère dans sa conduite d'honnête homme.

Un étranger demandait l'autre jour à voir cette Mme de Mailly, qui fait tant de bruit. Il Ta guettée au sortir de la messe, et l'ayant vue, il s'est écrié : « Quoi ! c'est là le choix du roi ! Vraiment, s'il avait un royaume à choisir, il ne prendrait pas la France, il prendrait la Corse. »

M. le comte de Charolois était né avec de la beauté et du courage, comme en ont tous ceux de la noble maison de Bourbon, plus ou moins à la vérité. Sa branche est sujette à la folie ; la bile noir s'y allume. Cela paraît à quantité de

traits en jeunesse et vieillesse ; cela tourne en véritable extravagance, comme on a vu chez Mme la princesse de Conti, mère de Mlle de la Roche-sur- Yon, et feu M. le Prince, qui se croyait

lapin blanc.

D'abord M. de Charolois, devenu son maître, alluma sa fureur à force de vin pur ; cela le porta à des actions de sévérité et de cruauté qui lui ont donné la réputation d'être un ogre. Ensuite il a cultivé ce métalent en se renfermant dans la solitude par incomplaisance et misanthropie, et sa santé s'est ressentie de ce goût morose et atrabilaire. Il est meilleur cœur au fond qu'il n'affecte de paraître, il est bonhomme ; il a quelque esprit, une conversation animée, du besoin d'affaires, d'occupation, et ne donner à repaître à son esprit. Il a toujours été porté au monoputanisme, c'est-à-dire à n'avoir qu'une seule maîtresse, et à Taimer avec constance. Il en exige, chose fort déraisonnable, qui est qu'elle lui soit fidèle, et, comme il y éprouve des contrariétés, sa fureur se porte plutôt alors sur les séducteurs que sur la séduite. Il a eu vingt prises de ce genre, et au fond il avait raison ; il avait vraiment été trompé. Alors sa fureur est extrême, il s'indigne contre les injustices et les vices du cœur.

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Il serait un autre Hercule, s'il était son maître. Il lui a manqué l'esprit de suite et des vues assez vastes dans l'esprit. On distingue le bien au travers de ces passions et de ces piques qui le portent jusqu'à la fureur, et on voit qu'il aime autant la vertu opprimée qu'il hait l'injustice et les oppresseurs.

II n'a pas encore accepté, comme on avait dit, l'administration de la charge de grand maître de la maison du roi. On assure que le cardinal y fait de si beaux retranchements, qu'il sera impossible à un prince du sang de l'exercer sur ce pied-là. Je veux croire qu'il cédera sur les profits, car il a un fond de vertu ; mais gare les grosses querelles sur les articles honorifiques !

On assure que le roi est épris de Mme la duchesse restée veuve, qu'il pourra bien la prendre à son service, et remercier Mme de Mailly, et l'on sait de bonne part que son confesseur promet de lui donner l'absolution s'il fait une aussi bonne affaire, parce qu'étant veuve, il y aura moitié moins de péché, tandis que Mme de Mailly a un mari vivant ; ce qui constitue le double adultère.

l"mar5 1740. — Le bruit court et augmente que

le cardinal de Fleary pourra être élu pape; l'Espagne doit concourir avec la France pour Ten délivrer. Louis XV mettra sa gloire à faire son précepteur pape, comme Charles-Quint fit Adrien VI, qui était fils d'un brasseur de Gand. Quel bon déblai ! D'ailleurs il est doux, et ceux qui lui rendent justice lui pardonnent comme Jésus- Christ aux juifs, parce qu'il ne sait ce qu'il fait ; il fait plutôt des malices que des méchancetés ; il est très vieux, il ne tient à rien : il est très papable. Quant à la transplantation, on se fait des idées effrayantes de ces grands voyages ; qu'estce que cela, gagner Rome dans la belle saison ! D'abord il irait dans sa patrie, le Languedoc, puis s'embarquerait sur une galère. L'air d'Italie est doux et bon pour les vieillards.

Une remarque que j'ai faite il y a plus de quatre ans avec le cardinal de Fleur y, dans un temps où je le fréquentais plus qu'à présent, c'est qu'il est grand admirateur du cardinal Mazarin et de son ministère, et grand contempteur du cardinal de Richelieu, Ces admirations supposent toujours le désir d'imiter, etTimitation se proportionne aux forces du copiste ; si bien que, le singe étant de peu d'esprit et de médiocre ressource,

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c'est une caricature qu'il nous donne, au lieu d'une copie. Voilà ce qui est arrivé, et ce dont on peut s'apercevoir tous les jours.

17 mars 1740. — Le parti de Mademoiselle est absolument sapé. Mlle de Clermont disait l'autre jour à sa sœur : « Ma sœur, retirons -nous d'ici (parlant des soupers du roi); nous en serons bientôt chassées, si nous ne nous retirons. »

En effet, Mme de Mailly a eu avec elle une brouillerie sur des chiffonnages de femmes, et cette brouillerie a éclaté au point qu'elles seront bientôt à couteaux tirés.

Le roi ne parle plus à cette princesse, et toute la cour y applaudit. Voilà pourtant ce que devient l'espoir des cardinalistes ! L'autre jour le roi partit pour la chasse dans son berlingot, avec Mme (/e Mailly et Mme de Vintimille dans le fond, le roi et le duc d'Ayen sur le devant, et laissa là Mademoiselle sans lui faire rien dire.

Tout se tourne du côté de Mme la comtesse de Toulouse. Son appartement tient à celui du roi par un escalier dérobé. Sa Majesté y descend à toute heure. C'était autrefois l'appartement de Mme de Montespariy qui passa au comte de Toulouse.

mi

Madame sa veuve est dévole. Elle soutiendra son rôle assez bien, pourvu qu'elle ne soit pas des soupers particuliers. Ce sera peut-être, pour le roi qui est jeune, un nouveau ragoût que de faire ainsi usage d une dévote. Mais, dit-on, les Noailles sont derrière cette place de faveur; ils sont fort ragaillardis depuis qu'il est question de donner cette haute faveur à la comtesse, sur les débris de celle de Mademoiselle.

On répond à cela que la comtesse n'aura jamais la hardiesse et la folie de Mademoiselle. Au bout du compte, elle est Noailles, et n'est qu'une demiprincesse ;par conséquent elle n'osera pas ce qu'eût osé Mademoiselle, llfaut considérer, d'ailleurs, que ceci est un nouvel établissement, et Mme la comtesse prendra les choses sur le pied où elle les aura trouvées, respectera les volontés et les intentions secrètes du roi, et se gardera bien de vouloir insinuer à Sa Majesté des idées contraires, ne visant qu'à sa considération personnelle et à celle de son fils.

(15y 18 mara 17/iO. — On ne parle que du congé qui a été donné aux deux princesses sœurs, Mlle de Charolois et Mlle de Clermoni. Quant aux soupers particuliers. Mademoiselle voulait, dit-on,

faire quelque arrangement avec le roi pour la Muette, Choisy, etc. ; en quoi elle est maîtresse passée par son expérience en fait de plaisirs ridicules et extraordinaires. Mais on en sait maintenant autant qu'elle. On n'a plus besoin de la maquerelle, .on se contente de la putain. On l'a congédiée dans ce saint temps de carême. On envoie seulement lundi chercher la maréchale d'Estrées avec les deux sœurs Mmes de Mailly et de Viniimille, ce qui, avec un ou deux courtisans, sera suffisant pour un petit souper du roi, et l'on prend goût à ce particulier. Gela a commencé par des brouilleries enragées entre Mme de Mailly et Mademoiselle ; il a fallu lui sacrifier cette méchante Mademoiselle, ce dont les honnêtes gens font des feux de joie à la cour.

Mme de Mailly a paru en habit jaune tout chamarré de martre zibeline, avec un petit chaperon de fleurs jaunes et une aigrette ; elle avait Tair d'un masque de bal. Le roi, la voyant entrer au sermon, a dit à la maréchale de Villars : « Je crois que la czarine doit être mise comme cela actuellement. »

Mademoiselle a envoyé à Mme de Mailly une tabatière avec son portrait, pour démentir le bruit

qu^elle est expulsée du maq..age. Cependant ce n'est qu'une bassesse; car, au fond, le roi ne peut souffrir celte princesse, et on ne la verra plus guère aux parties de soupers.

Mme de la Mina a pris congé, et avait la larme à l'œil. On en était touché, car elle aimait la France, et elle va tomber dans un esclavage bien triste à Valence.

Le roi augmente de haine contre Mme de Mazarin et contre son amant du MesniL II y a quinze ans que Sa Majesté a cette prévention, lui ayant attribué tout ce en quoi la reine a jamais pu lui déplaire ; et ensuite Mme de Mailly lui a aisément fait passer son aversion naturelle pour cette belle-sœur. Quelques petits conseils tenus pendant la maladie de langueur de Sa Majesté, il y a deux ans, touchant la nomination d une régence, ont achevé cette mortelle aversion.

21 mars 1740. — Mme de Mailly a, devant le monde, avec le roi, tous les dehors de la hauteur et de l'empire, et dans le particulier elle a toute la complaisance et le jeu de la soumission. Au dîner public d'aujourd'hui, le monarque la lorgnait tant qu'il pouvait, et elle allait toujours

en reculant, afin que Sa Majesté se tordit le cou. Elle lui a persuadé qu'elle avait une grande passion pour lui ; le tempérament et l'habitude font le reste : car son peu de beauté, et même sa laideur, sont un grand scandale aux yeux des étrangers, qui demandent en arrivant où est la maîtresse du roi. Le cardinal même dit à quelqu'un de ses amis qu'il était fâché de cette faiblesse pour la raison de cette laideur, — Certainement elle est bien conseillée dans sa conduite publique et privée; je ne doute pas que ce ne soit par Bachelier^ quoiqu'on affecte des brouilleries pour donner le change.

Le grand grief contre Mlle (de Charolois) est qu'elle voulait absolument donner au roi Mme la duchesse seconde douairière (veuve de M. le duc).

Avril 1740. — Une dame du palais de la reine m'a dit que, lorsque le roi était en langueur, il y a deux ans (février 1738), et que Ton ne savait ce que deviendraient sa santé et sa vie, Ton hasardait devant Sa Majesté des discours de projets de régence, dont quelques-uns revinrent au roi ; ce qui ne porta pas sur la reine, mais ce qui tomba principalement sur Mme de Mazarin, sur du Mesnil, son amant, et sur l'abbé de Broglie,

leur conseil. Pour la pauvre reine, elle disait : « Ah ! quel malheur si une telle perte arrivait ! — Mais le gouvernement du royaume, lui disaiton, appartiendrait à Votre Majesté ; quel ordre y donnerait-elle?— Ah! quel malheur », disait la reine ! Et tout de suite , d'un ton plus bas : « Pour la régence je ne l'aurais pas. » Et à plusieurs reprises, sur le même ton et avec les mêmes parenthèses, les exclamations sur un tel désastre à voix haute, et les projets de régence tout bas. Elle voulait donc demander conseil pour savoir si, comme étrangère et isolée de tout appui, elle aurait la régence; ce qui marque que les plus grandes inquiétudes ne détournent pas des vues personnelles.

Le roi désire ardemment faire pape son vieux précepteur, comme fit Charles-Quint, comme Louis XII essaya inutilement de faire. Le cardinal de Fleury prend aussi cet objet d'élévation fort en patience. Gela le délivre de quantité de chagrins qu'il essuyait et essuie tous les jours. Dès que le cardinal sera pape, le roi lui cédera son appartement, puis il le conduira jusqu'à Marseille, où il l'embarquera sur ses belles galères, et adieu. Partout le roi lui donnera sa droite. Dès qu'on le saura arrivé à Civita Vecchia

^ ils

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et que le roi sera à Versailles, il mandera M. de Chauvelin,

On m'assure que le cardinal Tencin prend à Rome un ton audacieux que n'ont jamais eu avant lui aucun Français. Il avait déjà dit à Paris à quelques amis que très certainement le cardinal de Fleury sérail pape, et qu'il y contribuerait. Il travaille avec d'autant plus d'ardeur qu'il se flatte, après lui avoir rendu ce service, de le remplacer ici.

M. de Mailly, mari de la maîtresse du roi, eut ordre de sortir de Paris, pour avoir tenu chez lui loge et souper de frimaçons, malgré les ordres réitérés du roi. Ainsi voilà Mme de Mailly entourée de proscriptions, son père et son mari exilés à la fois.

31 mai 17/iO. — Le roi vient de donner à Mme de Mailly le péage du pont de Neuilly, qui vaut vingt mille livres de rentes. Il est vrai qu'il appartenait de tout temps à la maison de Hautefort ; mais le terme de cette concession allait finir. Peut-être Teùt-on continué au marquis de llautefort, s'il n'y avait pas eu une favorite. J'aimerais mieux qu'étant roi l'on favorisât sa maitresse sans faire tort à d'autres. Le régiment ci-

Ml

ira 1

devant de Condé, donné au chevalier de Maillg en rotant au petit d'Argence, est encore dans ce cas. Le lui aurait-on ôté sans ce désir de favoriser la favorite ? Cependant ces faveurs-là maltraitent beaucoup ceux aux dépens de qui elles se font. Il semble que, pour la favoriser ainsi, Ton emploie des voies détournées, et qui ne se présentent pas naturellement. Peut-être, et n'en doutons pas, quand le roi sera plus le maître, alors sa faveur conférera des grâces plus naturelles. Je n'aime pas cette conduite ; je m^en chagrine par amour pour mon maître, et cela va rendre la maitresse odieuse. On croit qu'après elle, et même avant elle, Mme la comtesse de Toulouse aura la plus grande part à la faveur du roi. Son caractère lui plaît. C'est une bonne femme et accorte, dit-on. Le roi veut-il avoir une maîtresse ? elle est commode. Sa Majesté veut-elle donner dans la dévotion ? elle est dévote. Enfin elle est a toutes

mains.

Le cardinal est fort changé, et change chaque jour. La décrépitude de son âme paraît par sa mauvaise humeur. Tout va sans plans et par de mauvais seconds. C'est réellement le Portugais Mendez qui nous gouverne en son nom ; le cardinal le consulte en toutes choses. Jamais il n'y eut

d'homme d'un esprit si obscur, ni à idées si rétrécies ; fou et stupide, mais animé d'une grande haine contre M. de Chauvelin ; mauvais citoyen, d'ailleurs, et ihe se portant qu'aux plus mauvais procédés envers son maître, le roi de Portugal.

iO juillet 1740. — M. Bachelier, qui voit le cardinal chaque jour, assure qu'il s'affaiblit à vue d'œil, de corps et d'esprit. Il vint l'autre jour dans une calèche fermée avec son cher M . Orry ; il avait plus Pair d'une momie que d'un homme. Le cardinal parle lui-même de la misère des provinces, et dit avec bonté et douceur : « Comment voulezvous que nous fassions la guerre, quand nous manquons d'hommes en France ! »

La misère des provinces augmente journellement. La Flandre surtout est bien embarrassée ; il n'y a pas de quoi attendre la récolte, qui ne sera que dans deux mois d'ici : la Flandre autrichienne a tout tiré, et Ton ne pourvoit à rien. Les meilleures provinces ne sont pas en état de fournir aux autres.

On est fort pressé à Paris pour le pain. M. de Marville vient de me conter sa détresse. Il y a eu des révoltes sur les marchés aux environs de Paris, surtout à Beaumont. La Picardie et le Soissonnois

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se voient dépouillés de leurs blés par la Flandre, et ne veulent pas les laisser sortir. On n^apporte plus rien à Paris, et les halles ne sont fournies que du blé du roi qu'on a en magasin.

Voilà deux marchés qui ont consommé la plus grande partie de ces provisions ; elles n'iront pas un mois, si cela continue.

Quelle fin de ministère que celle-là ! Le cardinal peut-il dormir tranquille ?

Le roi marque de plus en plus un dégoût pour ce ministre ; cependant sa complaisance excessive met le comble à nos malheurs.

U juillet 1740. — Chaque jour apporte aux gens sans prévention de nouveaux traits sur le caractère du roi, qu'il est si nécessaire de connaître ; mais il faut des yeux sans préoccupation, et surtout sans impatience. J'avais beaucoup ouï blâmer les bâtiments de Compiègne. J'y suis, je les examine. Tout au contraire y dénote un roi sage, qui connaît les obstacles, qui les surmonte et qui remplit son objet. Cet objet est certainement de changer souvent de demeure. Le roi est jeune ; U aime la promenade et la chasse. Le roi a trouvé à Compiègne la plus belle forêt pour la chasse qu'il eût en sa possession : il a voulu y avoir une

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maison de chasse logeable : il s'est contenté du logeable. 11 a voulu y avoir une maîtresse : pour cela il a fallu y avoir des dames, après cela tous les ministres, et enfin notre conseil. Il a bâti de guingois, en suivant les rues de Compiègne. Les

hôtels de ses ministres sont suffisants et commodes ; ils sont près du château ; tout y est boisé : que faut-il autre chose ? Partout et pour tout le monde le logeable s'y trouve ; l'agrément, le bon air, la santé, les promenades magnifiques. La terrasse est un rempart ajusté, belle vue, rivière. J'aime ce simple et ce commode. J'aime qu'on s'accommode aux lieux tels qu'on les trouve. Le régulier est ennuyeux. On a beau dire que le beau ne coûte pas davantage, qu'il fallait loger les ministres au vieux château ; c'est un conte. Tout coûte au roi en fait de bâtiments. Cela irait au double. 11 eût fallu construire à Sa Majesté un château neuf digne d'elle ; cela eût coûté vingt millions. Sa Majesté eût voulu jouir précipitamment, et avant tous les arrangements terminés. J'aime cette sagesse qui voit suivant les choses, cette économie au milieu des temps difficiles. Il restera bien peu de choses à faire à Compiègne : une place d'armes pour les gardes, un parterre devant la maison, voilà tout. Nous serons heureux

si le roi s'en tient à cela, et se moque des critiques.

Le roi écoute les avis sur chaque chose à faire, et se décide pour le plus commode. On se plaint de cela, on dit que c'est dommage si le roi n'a pas le goût du grand ; mais le grand est cher, il y a de la grandeur à savoir y renoncer. On prétend que le roi n'a que de Fopiniâtreté, au lieu de fermeté ; mais enfin il s'est réservé certaines décisions et y est correct. On ne voulait pas que le Dauphin vînt à Gompiègne, à cause de quelques enfants qui avaient eu la petite vérole ; il y a eu du courage à braver ces tournures de mie.

Sa Majesté a résolu de laisser faire le cardinal; mais elle le corrige en plusieurs choses. Il en reste encore beaucoup à corriger, j'en conviens ; mais pour cela il faudrait prendre les rênes du gouvernement. Quelque soit le roi, son caractère, énigmatique pour bien des gens, retient le monde et le fait trembler. 11 est certain que le pouvoir du cardinal n'est que précaire ; si Sa Majesté le laisse, elle peut l'ôter, et que sait-on de ses desseins ! Au reste, le cardinal engraisse, a l'air vermeil, se porte à miracle. Ce miracle peut se comparer à celui de l'Éternel quand il envoya Tange exterminateur tuer deux cent mille hommes de

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l'armée de Sennacherib ; c'est une similitude plus qu'une comparaison.

2S juillet 1740. — On ne sait que comprendre au caractère du roi, les plus habiles y sont désorientés. Son caractère en beau a plutôt voulu jusqu'ici être deviné qu'aperçu. Si l'on en croit tous ceux qui le voient et qui le jugent, il est d'une faiblesse inconcevable ; il change de plans, il mollit. Bachelier n'est plus en crédit ; ce premier domestique vient d'éprouver une brouillerie avec le petit Lebel, dans laquelle le roi ne l'a pas soutenu. Bachelier est triste, et ne parle à personne. Le roi est subjugué plus que jamais par le cardinal.

On parle de petitesses chez le roi, qui font mal juger de lui, quoique absolument elles pourraient s'expliquer par le désir de tout régler. Les plus grands hommes ne négligent pas les détails, a dit le cardinal de Retz du cardinal de Richelieu,

Hier, à la chasse, M. le prince de Conti donna une atteinte avec son cheval au cheval que montait Sa Majesté. Il fit peu d'excuses au roi, ou les fit gauchement ; il dit seulement qu'il avait ainsi tourné son cheval de peur de casser la jambe au duc de Villerog. Le roi ne dit mot et rougit ; mais pendant plus d'une heure, à chaque carrefour,

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72 LOUIS 3tV, SES MAITRESSES, LE PARC AUX CERFS

Sa Majesté rangeait son cheval, de peur, disaitil, du prince de Conli. C'est là ce qu'on prend pour des petitesses, tant on veut saisir des ridicules aux actions des princes.

4 octobre 1740. — Le roi s'est levé hier de très ffrand matin, et est allé, avec Mmes de Mailly et de Vintimille, voir le rut des cerfs dans la forêt de Fontainebleau. Mais ils n'ont point dagué devant lui ; on ne les a entendus que bramer. Voilà des passetemps royaux ! Malheureusement il n'y a que trop à dire à cela. L'honneur de Sa Majesté en souffre tout le détriment possible. Lorsqu'on le voit à trente ans compté pour si peu de chose au monde, n'est-il pas permis à tout citoyen de gémir, quand nous aurions tant besoin de son intervention royale pour remédier aux maux extérieurs dont souffre le royaume !

Janvier 1741. — Le roi s'est mis subitement à faire de la tapisserie. Cette détermination a été prise tellement à l'improviste, que c'a été un chefd'œuvre de courtisan de l'avoir satisfaite avec cette promptitude. On eut recours à M. de Gesvres, dont cette occupation est la capitale. Le courrier qui alla de Versailles à Paris chercher ce qu'il

ta

fallait, métier, laine, aiguilles, ne mit que deux heures un quart à aller et venir : voilà qui va bien rehausser le crédit de M. de Gesvres, sujet de triomphe également pour le cardinal, comme montrant à quel point sa présence est nécessaire au royaume.

— Gomme il est reçu de ne pas manquer une occasion de dire quelque platitude, quelqu'un a dit au roi : « Sire, le feu roi n'entreprenait jamais deux sièges à la fois, et voilà que Votre Majesté en commence quatre. » (Voulant parler des sièges de tapisserie.)

Pour ma part, je suis convaincu que ce désintéressement des affaires générales n'est qu'apparent, et que l'on y doit plutôt chercher une satire secrète du peu de part que le premier ministre laisse au roi, dans le gouvernement de son royaume.

17 janvier 1741. — Le roi et Mme de Mailly se sont brouillés comme des enfants. Tout le monde a pris goût à la tapisserie. Mme de Mailly elle-même s'en occupe ; elle y mettait tant d'attention, qu'elle ne répondit point au roi, qui lui parlait et l'interrogeait. Enfin le roi, impatient,

n LOUIS XV, SES MAITRESSES, LE PARC AUX CEBFS

la menaça ; puis, tirant un couteau de sa poche, il coupa la tapisserie en quatre. Querelle horrible, brouillerie ! Enfin, il a fallu les raccommoder et pour cela il a été imaginé une partie extraordinaire, et dont on parle beaucoup : c'est que le roi a été souper en ville, c'est-à-dire chez Mme de Mailly, dans sa petite chambre. Elle a emprunté un cuisinier, et a donné un assez joli souper à son amant. Il n'y avait que cinq à six convives.

49 janvier. - Le roi fait des nœuds présentement avec les dames de sa société intime. Il commence à se lasser de la tapisserie. Mais moi je crois qu'il affecte l'ennui de l'usurpation du cardinal, qu'il tolère avec patience et vertu jusqu'au bout.

10 février 1741. — Mme de Mailly &st malade avec des pertes de sang, crue grosse, puis blessée, dit-on, enrhumée et fort changée : de sorte que le roi ne sort jamais de Versailles.

On dit que M. de Mailly, son époux, refusa d'être duc, qu'il dit avec bon sens et honneur qu'il n'a que faire de tout cela ; qu'il est bien comme il est, n'ayant point d'enfants qu'il sache ; qu il a quitté le service, et ainsi n'a point mérité d'être duc.

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2 mai 1741. — Je viens de Marly. On m'a dit que l^îippétit manque au premier ministre, quoiqu'il s'y efforce, que ses plaisanteries sont plus lentes et plus tristes. Cependant le roi aflfecte plus que jamais de le laisser le maître.

Le jour que l'on apprit le combat de quatre vaisseaux français contre six anglais près de la Martinique, le roi annonça cette nouvelle à ceux qui étaient à Choisy. Mme de Mailly, avec une étourderie affectée, s'écria : « Nous laisserons-nous donner ainsi cent coups de bâton sans nous venger ? » Elle répéta cent fois cette plaisanterie, le criant devant toute la cour. Le roi, présent, ne disait mot.

(16) 6 ao^/ 1741. — La faveur de la comtesse de Toulouse est toujours très grande. Sa Majesté a pris l'habitude de descendre quatre à cinq fois par jour dans l'appartement de Mme la comtesse de Toulouse, qui est celui de Mme de Moniespan, Mme la comtesse de Toulouse est aujourd'hui la maq... des amours du roi. Mme de Mailly est à portée de son appartement. La bonne princesse se prête aux délices, aux jouissances du roi, prête son lit, son canapé, son fauteuil. Cependant elle est dévote et sans rouge ; elle passe des deux

^:il

76 LOUIS XV, SES MAÎTRESSES, LE PAtlC AUX CERFS

heures à l'église, à lire avec une petite bougie dans

un confessionnal.

Cette faveur inquiète à la fois le cardinal et Bachelier. Le cardinal est furieux depuis que le comte de Gramont a été placé malgré lui. La comtesse est à la tête du parti Noailles, qui est d'autant plus dangereux qu'il est plus actif et abonde en gens d'esprit et d'imagination.

Ces partis de cour ont pour objet de placer ou de déplacer un premier ministre, c'est là le fond de leurs travaux. Le parti A^oai//es, Rohan, dévot, veut placer le cardinal de Tencin, et éloigner M. de Chauvelin. Mais je suis persuadé que ces femmes y avancent peu, et que Sa Majesté saura se détacher de leur influence et écouter les conseils de la raison.

Néanmoins Bachelier, qui y va de bonne foi, s'alarme de la durée et de l'intimité de la faveur de la comtesse de Tou/oas^; il dit que le cardinal a manqué le coup pour l'éloigner et l'exiler. La Faveur de Mademoiselle a passé parce qu'elle donnait à prendre sur ello par son indécence, ses mœurs, ses fureurs ; mais la comtesse est décente en tout, fait la dévote, se conduit bien, et est commode à cause de son logement, quand le roi est à Versailles. Bachelier dit encore que le fond du tem-

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pérament du roi le porte à la dévotion ; que, s'il avait jamais quatre accès de fièvre, il enverrait promener sa maîtresse et garderait ses amies. Que serait-ce si la comtesse de Toulouse pensait à elle-même, en retenant Sa Majesté dans ses filets ? Elle est encore assez fraîche et a de l'embonpoint. Ce serait un assaisonnement au plaisir que la dévotion.

Bachelier ne prévoit pas encore ce coup-là ; mais ce brave homme, violent dans ses passions et son amitié, jette feu et flammes contre cette dame. Je crains qu'il ne s'aveugle et n'agisse mal.

La situation des finances est déplorable. Le roi est obligé, faute d'argent, de renoncer aux voyages de Fontainebleau, de Compiègne, de Choisy, même à celui de la Muette. On n'a jamais vu d'exemple de pareille punérie, ni comment on ose commencer une guerre durable et coûteuse sous de tels auspices. Le receveur général Michel, qui passait pour un des plus riches vient de déclarer sa faillite

11 août. — Grande aventure à la cour : Mme de Viniimille tombée malade à Choisy, la fièvre seulement. Le roi est venu passer deux jours à Versailles ; il reçoit quatre courriers par jour de

la sœur de sa maîtresse. Il est retourné jeudi au soir à Choisy ; il y pasee trois jours. Malgré ses promesses au cardinal, les voyages à Choisy vont aller leur train. Il ne ferait pas cela pour la reine.

13 août. — Mme de Vintimille est à l'extrémité à Choisy. Le roi n'abandonne pas un instant Mme de Mailly, sa sœur, qui est au désespoir de perdre une si bonne sœur. Selon d'autres, c'est une des plus méchantes femmes qu'on ait jamais vues, et, pour se perfectionner encore, elle avait pris le duc d'Agen pour amant. Ce serait une grande perte pour les Noailles.

18 août 1741. — 11 est certain que tout se prépare pour l'entrée de nos armées en Allemagne, et pour déclarer la guerre à l'Angleterre. On flatte le roi des entreprises et du règne le plus glorieux. Sa Majesté a impatience de parvenir à ce moment ; elle est, pour ainsi dire, pressée par la faim. On lui défend les voyages hors de Versailles, à cause de la dépense. Les voyages de Choisy sont plus irréguliers ; la santé de Mme de Vintimille en est le seul motif, elle est hors d'affaires. On ne prêche que misère au roi, partout on lui en montre les preuves.

JOURNAL-MÉMOIRES DE D*ARGENS0N

21 août, — Le roi a toutes sortes d'attentions pour Mme de Vintimille^ et plus que si c'était sa maîtresse déclarée. On croit que sa santé est meilleure, et (pi'elle se tirer-a d'un état de grossesse où elle a cru elle-même qu'elle mourrait. On n'a cependant pas encore senti son enfant remuer; mais la fièvre a diminué. Le roi est retourné la voir à Choisy. Enfin elle arriva mardi en triomphe à Versailles, dans une litière et avec une nombreuse escorte. Elle a pris, dit-on, de l'ascendant sur l'esprit du roi, de manière à inspirer de la jalousie à sa sœur. Cependant, je crois le roi trop doux et trop peu enclin au libertinage pour être tombé dans une infidélité de cette espèce, pour avoir passé de la sœur à la sœur, avec aussi peu d'attraits que de plaisir. Mais leurs corps peuvent être exempts de jalousie, et leurs cœurs être justement jaloux. La supériorité de Mme de Vintimille, comme on la dépeint, doit éclipser la pauvre Mailly, qui n'est qu'une bonne femme à cœur tendre et à propos communs. La fortune de Mme de \ inlimille est l'ouvrage du roi ; il peut se complaire dans son ouvrage, et c'est sans doute un des plus grands attraits pour lui.

Ce qui me répugne en elle est une réputation de méchanceté. De la méchanceté de langue on peut

passer à celle de Tesprit, puis à celle de cœur. Un bon roi ne devrait aimer que de bonnes gens.

22 août 1741. — M. de Wassenaer tient les plus mauvais propos, et cela au milieu de Paris. Quand on lui dit que le 15 août les troupes françaises devaient avoir passé le Rhin, il a répliqué : « Est-ce donc pour manquer impunément à leur parole que les Français se sont mis sous la protection de la Vierge ? »

En effet, que pouvons-nous répondre à ce reproche ? Pourquoi avoir signé la Pragmatique avec cet air d'amitié et de garantie, pour y manquer si ouvertement ? iNous devions conserver les États de la reine de Hongrie, et nous allons la dépouiller ! car, enfin, que vont faire autre chose nos troupes en Allemagne ?

4 septembre 1741. — Le roi a donné à Mme la comtesse de Toulouse la maison de Luciennes, qu'avait Mlle de Clermont, et lui a retiré Bac. Gela prouve que le crédit de la comtesse augmente au lieu de diminuer, comme on Tavait pensé. La voilà donc jouant de plus en plus le rôle de complaisante. Luciennes est à la commodité du roi quand il est à Marly, comme l'appartement de la

Bibl. Nat.

La Naissance de Louis.

Dauphin de France, père de Louis XVI,

(4 Septembre 1729.)

JOURNAL-MÉMOIRES DE d'arGENSON gl

comtesse à Versailles. Le roi va faire plusieurs voyages à Rambouillet. Les actions et le crédit de cette auguste dame paraissent donc bien aller. Il est vrai qu'il faut des amusements à €e prince, d'ailleurs assez désœuvré, et qui ne paraît pas jusqu'ici aimer les affaires.

Hier au sair, le roi, revenant du salut, au milieu de vingt-cinq personnes, s'est mis à répéter tout ce que le cardinal avait appris de nouvelles de la veille, parlant à tort et à travers, au scandale de ceux qui l'aiment et voudraient qu'il mît plus de réflexions dans sa conduite. Il dit donc que le combat de M. de Caylus contre quatre vaisseaux anglais s'était fort bien passé de notre part, que les Anglais n'étaient pas braves sur mJ, que les Hollandais l'étaient davantage ; il dit que le roi de Prusse et le comte de Neipberg étaient en présence ; que le roi de Prusse aurait bien fait de nous attendre, mais qu'il avait voulu aller vertement et par lui-même en cette affaire, parce que l'on avait mal parlé de son hardiesse à l'affaire de Mollwiiz.

Dans ces discours, il y a insulte indécente à nos ennemis, indiscrétions sur nos vues secrètes, et médisance de notre meilleur ami.

5 septembre 1741. - Mme de Vinlimille, sœur bien aimée de la sultane favorite, est enfin accouchée avec succès, quoiqu'on craignît tant pour sa santé. Elle a donné un garçon à sa famille, et a l'instant M. l'archevêque de Paris, son oncle, est

venu le bénir.

M. du Luc, son beau-père, en a fait autant, quoique ci-devant ils ne parlassent pas de cette grossesse dans la famille du Luc, ei que M. de Vinlimille, son époux, ait dit partout qu'il n'avait

aucune part à cet enfant.

C'est la Peyronnie qui a fait les fonctions d'accoucheur. Le 'roi va voir l'accouchée quatre ou cinq fois par jour ; on l'a logé dans l'appartement du cardinal de Rohan, grand aumônier de France. Voilà le roi au moins pour six semaines à Versailles, à soigner ladite dame en couches. Il y aura cependant quelques voyages à Rambouillet, ce qui chagrine également le cardinal et Bachelier, comme tout ce qui augmente le crédit de la comtesse de Toulouse.

(17) 10 septembre 1741. - Mme de Vintimilk mourait hier, à 7 heures du matin, étant heureusement accouchée depuis huit jours. Il lui a pris la maladie que l'on nomme fièvre miliaire en Pie-

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mont, qui est commune en ce pays, et dont la reine de Sardaigne est morte il y a deux mois. On ne connaissait pas cette maladie en France. Le mot provient de ce que la peau présente une quantité innombrable de boutons, gros comme des grains de millet. Gela prend plutôt à des femmes en couches qu'à d'autres.

A juger de l'affliction du roi par les soins qu'il s'est donnés durant la maladie, il en doit être inconsolable. On attribue ces soins extraordinaires à l'amour, et à une infidélité condamnable d'une sœur à l'autre. Mais que le monde est méchant ! La seul amitié de Sa Majesté pour la défunte a pu produire ces soins. Je crois qu'ils ne proviennent que de son amour pour Mme de Mailly : c'étaient les deux sœur les plus unies qu'on ait jamais vues, et le roi sentait qu'elle serait la douleur de sa maîtresse en perdant sa sœur.

Quelle apparence qu'elles fussent restées amies en se disputant un cœur si illustre et si précieux ! Mme de Vintimille avait les plus grandes obligations à sa sœur. Elle était laide, et sa réputation était depuis longtemps douteuse. Notre maître est si fidèle à l'amitié, si homme d'habitude, qu'on ne peut ajouter foi à ce bruit pour peu qu'on réfléchisse ; mais on ne veut croire que ce qui est mal.

84 LOUIS XV, SBS maîtresses, LE PA«C AUX CERFS

Mme de Mailly est bonne femme, d'humeur douce et peu entreprenante ; mais sa sœur conduisait le roi beaucoup plus loin. Elle avait l'esprit fort et de vaste étendue ; elle était emportée et entreprenante. Au fond, elle était restée fidèle à ses engagements avec le parti de M. Chauvelin, et s'était déclarée hautement contre le cardinal ; mais elle s'y prenait peu adroitement, et elle l'attaquait trop de front.

. Il septembre. - Le roi a été dans une affliction épouvantable à la mort de Mme de Vinhmille ; il sanglotait, il étouffait. Le cardinal n a pas osé lui parler ; enfin il est venu le prêcher sur les faiblesses humaines : il a été assez mal reçu. Sa Majesté, n'y pouvant tenir, est partie hier au soir, à onze heures, avec Mme de Mailly, le duc d^Ayen, le duc de Villeroy, et est allée coucher à Saint-Léger. On ne sait plus quand Sa Ma-

iesté reviendra à Versailles.

Cette amitié du roi pour la défunte ressemble

trop, dit-on, à de l'amour. Cependant Mme de

Mailly prenait cela en bonne part ; elle a une

douleur plus sourde.

n septembre 1741. -Le roi ordonna le matin.

peu après la mort de Mme de Viniimille, qu'on moulât son visage en cire, quelque laid qu'il fût. Comme elle avait passé dans une convulsion, elle était restée la bouche ouverte et le menton pendant ; il fallut deux personnes fortes pour lui tenir le menton en prenant son empreinte. Quelque chose que l'on en dise, je pense que ce n'est que de l'affliction de sa maîtresse que le roi est si touché. Dans ce maudit siècle, on tourne toutes les vertus en vices, comme les vices en vertus. La sensibilité et le bon cœur du roi lui font prêter un caractère détestable qu'il ne mérite pas. Le dernier trait que je viens de rapporter marque une douleur de femme. Mme de Mailly a cru se consoler en ayant devant elle l'effigie de sa sœur, et c'est de cela que le roi est pénétré, et non d'un amour incestueux qui marquerait une grande insensibilité de cœur : le roi a le meilleur cœur du monde.

J'ai pourtant entendu ce matin émettre une autre opinion, par un personnage triste et fâcheux : il prétend que Mme de Mailly , ne pouvant avoir des enfants du roi lui avait donné sa sœur pour en avoir de lui, espérant se l'attacher par cette progéniture royale, comme Sara donna Agar à Abraham. Quelle folie !

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Quand le roi fut si fort plongé dans la douleur il resta dans son lit samedi jusqu'à quatre heures. Le cardinal entra et ne fut qu'un moment ; le roi ne put lui parler, il étouffait et sanglottait. La reine voulut entrer, et on lui refusa la porte. Le roi se leva enfin à quatre heures, et descendit chez la comtesse de Toulouse, d'où il partit a cinq heures, sans gardes et sans flambeaux, pour aller à Sainl-Léger.

16 septembre 1741. - Mme de Vinlimille était la meilleure amie du roi. Elle avait de l'esprit, l'amusait, remplissait les vides et les intervalles de la conversation de Mme de Mailly ; elle se piquait d'un grand attachement pour le roi : joila la cause des larmes du monarque. Mlle de Monlcavrel, dernière sœur de Mme de Mailly, vient d'arriver à la cour ; on prétend l'admettre dans l'intimité, mais ce n'est qu'une babil-

larde (18). ^ ,

Mme de Vinlimille se piquait, dit-on, de deve- Bir une seconde madame de Mainlenon, une amie solide, et qui sût donner des conseils au roi uniquement pour son bien. Elle devait proposer un ministère nouveau, les uns disent M. ChauveUnet le cardinal de Tencin, selon d'autres M. de Belle-

Isle pour les affaires étrangères, et mon frère pour les finances.

Tous soupers de cabinets sont désormais rompus ; ce qui est une épargne. C'est Mme de Vinlimille qui en a dégoûté le roi, en lui prouvant que Lazare volait son vin de Champagne. Le roi ne fait plus de listes de soupers ; il dit à l'oreille de ceux qu'il veut inviter : « Vous soupez ce soir avec moi. »

Mme de Mailly va à présent très souvent en calèche découverte avec le roi. On prévoit que Sa Majesté pourra tourner à la dévotion. Mme de de Mailly va tous les matins entendre la messe sur la tombe de sa pauvre sœur, Mme de \ inlimille. Le roi, donnant dernièrement Taumône, fit dire au pauvre, à qui il donnait : « Qu'il demande à Dieu sa miséricorde pour moi, j*en ai grand besoin. » On craint que tout ceci ne tourne bientôt à dire son bréviaire avec Mme de Mailly.

29 octobre 1741. — On est si injuste, qu'on blâme le roi d'être pensif quand il voit la pénurie de son royaume. On le blâme encore d'être économe quand la situation des affaires lui prêche Téconomie sur les plus petites choses. Avanthier il se mit à table chez Mme de Mailly. 11 n'y

Quand le roi fut si fort plongé dans la douleur, il resta dans son lit samedi jusqu'à quatre heures . Le cardinal entra et ne fut qu'un moment ; le roi ne put lui parler, il étouffait et sanglottait. La reine voulut entrer, et on lui refusa la porte. Le roi se leva enfin à quatre heures, et descendit chez la comtesse de Toulouse, d'où il partit à cinq heures, sans gardes et sans flambeaux, pour aller à Sainl-Léger.

16 septembre 1741. — Mmerfe Viniimille était la meilleure amie du roi. Elle avait de l'esprit, l'amusait, remplissait les vides et les intervalles de la conversation de Mme de Mailly ; elle se piquait d'un grand attachement pour le roi : voilà la cause des larmes du monarque. Mlle de Monlcavrel, dernière sœur de Mme de Mailly, vient d'arriver à la cour ; on prétend l'admettre dans l'intimité, mais ce n'est qu'une babil-

larde (18).

Mme de Vintimille se piquait, dit-on, de devenir une seconde madame de Maintenon, une amie solide, et qui sût donner des conseils au roi uniquement pour son bien. Elle devait proposer un ministère nouveau, les uns disent M. Chauvelin et le cardinal de Tencin, selon d'autres M. de Belle-

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Isle pour les affaires étrangères, et mon frère pour les finances.

Tous soupers de cabinets sont désormais rompus ; ce qui est une épargne. C'est Mme de Vintimille qui en a dégoûté le roi, en lui prouvant que Lazare volait son vin de Champagne. Le roi ne fait plus de listes de soupers ; il dit à Toreille de ceux qu'il veut inviter : « Vous soupez ce soir avec moi. »

Mme de Mailly va à présent très souvent en calèche découverte avec le roi. On prévoit que Sa Majesté pourra tourner à la dévotion. Mme de de Mailly va tous les matins entendre la messe sur la tombe de sa pauvre sœur, Mme de \ iniimille. Le roi, donnant dernièrement Taumône, fit dire au pauvre, à qui il donnait : « Qu'il demande à Dieu sa miséricorde pour moi, j'en ai grand besoin. » On craint que tout ceci ne tourne bientôt à dire son bréviaire avec Mme de Mailly.

29 octobre 1741. — On est si injuste, qu*on blâme le roi d'être pensif quand il voit la pénurie de son royaume. On le blâme encore d'être économe quand la situation des affaires lui prêche l'économie sur les plus petites choses. Avanthier il se mit à table chez Mme de Mailly. Il n'y

avait qu'elle de femme, le duc de Gramoni^ M. de Meuse et le comte de Noailles. Le roi ne mangea qu'un morceau, but un coup, puis il tomba dans une mélancolie noire, dans la tristesse, dans tout ce qui avait l'air de vapeurs. Jamais on ne l'en put faire sortir, qu'elle que fût la gaieté des convives.

Enfin il a de quoi penser, et de reste, dans l'état où est le royaume, l'impossibilité d'en sortir sous le cardinal, et le vœu qu'il a fait de toujours garder le cardinal jusqu'à sa mort.

Quand le roi s'arrangea pour donner à Mme de Maillij un petit appartement où elle se tint tout le jour avec sa petite société, qu'il lui donna un petit cuisinier pour lui faire un petit dîner et un petit souper, le roi demanda combien coûterait chacun de ces articles. On lui prêche chaque jour l'économie, et il se la prêche à lui-même.

Enfin l'on raconte que M. de Nesle, i^ère de Mme de Maillg, a perdu son procès, par lequel il demandait à ses créanciers d'augmenter sa pension alimentaire de 24.ooo à io.ooo livres, attendu qu'une partie de ses dettes était déjà payée. Il a été jugé qu'il devait demeurer réduit à 24.000 livres, afin de payer ses créanciers, qui perdraient tout à sa mort. Le roi a été consterné

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de ce jugement ; il ne cesse de s'en chagriner. Pourquoi, dit-on, prend-il si fort la chose à cœur? Que ne remédie-t-il au plus tôt par 15.ooo livres de pension à ce déficit de M. rfe Nesle ? C'est un sujet de chagrin bien facile à éviter pour un roi. On induit de là qu'il a de la petitesse dans l'esprit, qu'il est porté naturellement à la tristesse, à la mélancolie, aux vapeurs. Mais, tant que vivra le cardinal, le roi n'osera prendre sur lui un don tel que celui qu'il s'agit de faire à M. rfc Nesle : Son Éminence lui ferait trop mauvaise mine. M. Orry est très malade, et, à cette occasion, le cardinal fait publiquement des louanges extraordinaires de ce très médiocre ministre.

9 novembre 1741. — M. le duc de Richelieu, qui esta présent favori du roi, et des petits soupers chez Mme de Mailly, dit que Sa Majesté est plongée dans une tristesse continuelle, il dit un bien infini du caractère de Sa Majesté. Il nous disait tout à l'heure que c'est grand dommage qu'un si bon caractère ait été gâté par l'éducation, qu'il a beaucoup d'esprit, qu'il est doux ; mais qu'on lui a persuadé de se défier de tout le monde ; que sa sensibilité était extrême, ainsi qu'il a paru à la mort de Mme de Viniimille.

21 novembre 1741. — La mort de Mme de Vintimille ramène le roi à la dévotion. Dans la petite société où il vit, on parle dévotion et spiritualité. Le roi dit quelquefois kU, de Meuse: « A votre âge (il a près de soixante ans), vous pouvez être surpris par la mort. » On y parle de lectures spirituelles. Le roi en viendra à vivre avec Mme de Mailly comme M. le duc vivait, dit-on, avec Mme d'Egmont, comme une amie, sans presque d^habitation charnelle, si ce n'est par accident, de quoi Ton va se confesser bien vite. Mais M. le duc était avancé en âge par rapport à Sa Majesté et de mauvaise santé. Ainsi ce projet de continence n'aura probablement pas de suite; mais on voit par là combien le roi est sensible. Il a un cœur qui parle ; combien peu de ses sujets en ont aujourd'hui ! Il est reconnaissant de l'attachement sincère qu'on lui témoigne ; il aime les bons cœurs. Il est peut-être né pour faire les délices du monde. Il est bilieux et colère, dit-on, mais il se réprime dans le moment.

On prétend qu'il a T esprit tourné aux petites choses : Mme de Vintimille avait beaucoup gagné dans son esprit en lui faisant les comptes de ses soupers dans les cabinets ; mais il faut considérer qu'il ne s'est encore occupé que des petits

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détails, et qu'il pourra prendre le même goût aux grandes affaires.

25 décembre 1741. — On dit plus que jamais que le roi va changer de maîtresse. Si cela était vrai, et que la pauvre Mme de Mailly fût chassée, ce serait la médiocrité de son esprit qui en serait cause : c'est un véritable oison. Elle n'a pas su conserver ses premiers protecteurs. Mmerfe Vintimille^ sa sœur, la gouvernait absolument. Elle faisait honte au roi du crédit de Bachelier, w Eh bien ! Sire, lui disait-elle, allez-vous encore dire cela à votre valet de chambre ? » On a insulté son cadavre avant qu'il fut enterré. Le peuple de Versailles montrait des transports de joie ; il disait qu'elle avait empêché le roi de demeurer à Versailles, qu elle avait enlevé Sa Majesté à ses sujets.

(19) 5 novembre \lh1- — Grande nouvelle ! Le roi a congédié Mme de Mailly pour prendre sa sœur, Mme de la Tournelle. Cela s'est passé avec une dureté inconcevable de la part du roi très chrétien. C'est la sœur qui fait chasser la sœur ; elle exige son exil, et cette troisième sœur, prise pour maîtresse, fait croire à bien des gens que la seconde, Mme de Vintimille, y a passé. Pour moi.

l'.'iH

j'avais toujours soutenu que l'extrême sensibilité du roi à la mort de Mme de Viniimille était un sentiment louable envers la sœur de son amie, dont il avait lui-même fait le mariage ; mais adieu la vertueuse sensibilité ! 11 trompait donc sa maîtresse, et avait engagé Mme de Viniimille à l'ingratitude.

On a«sure que, si elle avait vécu, le roi allait renvoyer Mme de Mailly et le cardinal. Il regarde l'enfant qu'elle a laissé comme son fils ; on le lui amène souvent secrètement dans son cabinet. Tout cela est donc éclairci. Qui a la troisième sœur doit avoir eu la seconde, surtout d'après les apparences sur lesquelles on avait bien voulu s'aveugler : car tout cela dénote chez le roi un caractère de prince, c'est-à-dire l'insensibilité, et quelque chose qui tient plus aux Savoyards qu'aux Bourbons.

Il convoitait Mme de la Tournelle dès avant la mort de Mme de Mazarin, et peu après avoir perdu Mme de Viniimille. Mais Mme de Mazarin lui était odieuse : c'était elle qui la première avait appris à la reine ses amours avec Mme de Mailly^ et avait attiré à celle-ci honte et déshonneur ; elle avait tenu un conseil, dont était le cardinal de Tencin, ^our disposer les choses en cas d'une régence.

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Le roi ne pouvait donc se résoudre à perdre Mme de la Tournelle, dont la Mazarin était comme la mère et la bienfaitrice; mais, sitôt après la mort de Mme de Mazarin, il a été sérieusement question de l'avoir. D'abord le roi lui a écrit une lettre de consolation, où il y avait du tendre et de l'affecté. Elle répondit une lettre surprenante de style; M. de Richelieu, qui était son conseil, l'avait dictée. La nuit suivante, le roi alla la voir bien déguisé, avec une redingote et une perruque carrée, et dans une chaise bleue. Sa Majesté y resta jusqu'à quatre heures du matin, et là il fut question du marché de cette belle dame et de ses conditions.

En fière p. et bien conseillée, elle a voulu être maîtresse déclarée, et sur le pied de Mme de Monlespan. Elle a l'avantage d'être reçue, ce qui y met plus d'honnêteté. Elle a demandé à avoir un bel appartement, et digne de sa place. Elle ne veut point, comme sa sœur, aller souper et coucher dans les petits appartements en cachette. Elle veut que le roi vienne hautement tenir sa cour dans les siens, qu'il y soupe avec la même publicité ; que quand elle aura besoin d*argent, elle puisse en envoyer demander sur ses billets au trésor royal ; qu'au bout de l'an

elle ait des lettres de duchesse vérifiées au parlement ; que si elle devient grosse, ce soit publiquement et sans se cacher, et que ses enfants soient légitimés.

Le roi a d'abord été effrayé de ces conditions. On ignore de combien elles ont été modifiées depuis; mais enfin la conclusion est arrivée. J'oubliais de dire que la condition la plus essentielle a été que la pauvre Mme de Mailly fût chassée, et exilée à quatre lieues de la cour. Ce qu'il y eut de plus mal, c'est qu'on engagea peu à peu Mme de Mailly à se défaire de sa charge de dame du palais ; que cela s'est fait avec une astuce inexprimable.

On lui a persuadé, par amour pour ses sœurs, de faire pour elles tout ce qui dépendait de son crédit : d'abord, de céder sa place à Mme de Flavacourt; ensuite, Mme de Villars ayant été faite dame d'atours, de procurer la place de dame du palais à Mme de la Tournelle. Toute la difficulté était que feu M. de la Tournelle n'était pas un homme de condition suffisante, et qu'il y avait inconvenance à la faire monter dans les carrosses du roi. Cependant la faveur secrète du roi l'a emporté pour cet honneur. Mme de Mailly avait parole pour être dame d'atours de Mme la

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Dauphine, elle en a demandé le brevet et les appointements ; mais le cardinal Ta emporté sur cette promesse solennelle, en représentant que toutes les dames qui avaient pareille promesse pour la future maison de Mme la Dauphine en demanderaient autant, et elle fut refusée.

Mme de Mailly est la franchise même, elle est douée d'un bon cœur. Elle est tendre pour ses amis et ses parents, et n'a fait de mal à personne. Le jargon et le naïf lui tiennent lieu d'esprit. Elle a avoué n'avoir cédé au roi qu'à cause de la gêne où elle était, et l'avoir eu deux mois sans l'aimer, mais qu'après cela son amour a toujours été en augmentant ; que la crainte de blesser son amant est la cause de l'extrême désintéressement dont elle est aujourd'hui victime : car elle est sans fortune, et laisse à Paris de grosses dettes, que la seule envie de plaire au roi lui a fait contracter.

Mme de la Tournelle a quarante mille livres de rentes, tant de dot que lui a constitué M. le duc qui s'est cru son père, que de son défunt mari, qui lui a laissé tous ses biens en mourant, étant mariée en pays de droit écrit. Elle a plus d'esprit que Mme de Mailly ; mais elle est fort intéressée, et capable de donner ^dan s les mauvais

conseils des méchants de la cour, qu'elle préférera aux avis des honnêtes gens.

Mme de Mailly avait mis sa sœur des parties de la Muette et de Ghoisy. Là elle s'aperçut de quelque chose ; elle en était furieuse. Elle fut mal reçue : elle se radoucit, et elle pleura. Le roi lui dit durement : « tu m'ennuies, faime ta sœur, » Sa Majesté a refusé de payer ses dettes ; mais on pense que le cardinal est secrètement chargé de les payer, et que, suivant son habitude, il rabattra sur les mémoires. Bientôt tout le monde s'aperçut de ses pleurs. Elle délogea de Tappartement vert où elle voyait le roi, et vint loger dans son appartement de Versailles. Elle eut ordre de partir un samedi, et vint coucher à Paris, à l'hôtel de Toulouse, où l'on meubla bien vite l'appartement de M. de Penthièvre. Elle part demain pour Nesle, chez son père, en Picardie. Tout le monde la regrette à Versailles. On n'en peut parler tout haut, mais on craint beaucoup du caractère du roi. Certes les mœurs et l'honnêteté publique souffriront beaucoup d'un tel exemple. Le cardinal en triomphe, et croit n'avoir plus rien à craindre ; sa cour en est resplendissante ; il croit avoir culbuté son ennemie, l'amie de M. Chauvelin.lLe cardinal de Tencin se vante d'avoir

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Bibl. Nat.

Le souper du Roi en cérémonial.

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eu part à cette indigne entreprise : il était ami de feu Mme de Mazarin,

22 novembre. — C'est M. de Richelieu qui a arrangé la quitterie du roi et de Mme de Mailly. Le roi Ta mandé ici de Tarrnée de Flandre, beaucoup plus tôt qu'il n'eût fait sans cela. Il est avocat consultant sur tout, prof essore di pazzia.

M. de Contades vient d'arriver pour être ici Tavocat de M. de Maillebois, et plaider les raisons qu'il a eues de ne point attaquer les ennemis, et quitter la partie en Bohême comme il a fait. Le roi Ta très mal reçu et lui a très mal parlé.

27 novembre 1742. — Les amours du roi et de Mme de la Tour ne lie sont publiques par l'opinion, mais extrêmement décentes et secrètes à Texterieur. Le roi ne va chez elle que la nuit ; il ne soupe avec elle qu'à la Muette et à Choisy. On ne la voit ni haussée ni baissée de son avènement à la couronne, mais fort embellie et satisfaite. C'est une femme habile, d'une conduite suivie et intéressée. On lui a cru jusqu'ici trois affaires, M. de la Trémouille, M. de Soubise et M. d'Agénois. Le premier la séduisit par ses charmes ; M. de Soubise par intérêt et par vues : elle avait besoin I. T

de lui pour intéresser eu sa faveur la maison de Rohan et Mme de Tallard, dans la vue d'entrer un jour chez Mme la Dauphine. Elle a eu M. d'Agénois pour se procurer les conseils de M. de Richelieu, son cousin. M. de Richelieu est dans la ..rande faveur du roi ; c'est un autre M. Dangeau, qui compose les lettres respectives de la maîtresse

et de l'amant.

La reine n'a su si elle se fâcherait ou non. L'autre jour elle était chez Mme de Villars, avec Mme de la Tournelle et Mme de Montauban, qui me l'a redit. On parla du mauvais état de nos affaires en Allemagne. La reine s'écria que ça allait être bien pis par la colère du ciel. Mme de la Tournelle demanda ce que cela voulait dire. Mme de Montauban grondafort la reine. Elle lui avait déjà débité ses conseils, et la reine avait promis de se bien conduire au sujet des nouvelles amours. Cependant, encore le soir, elle congédia Mme de la Tournelle, qui devait passer la soirée avec Sa Majesté, étant de semaine. Mais depuis cela elle lui a fait assez bonne mine, à l'ordinaire.

On assure que Mme la princesse de Conti a conduit cette affaire-là. Elle conseille et conduit, par l'organe de Mlle de La Roche-sur-Yon, qu'elle instruit, et elle affecte de son côté de se

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tenir à Técart. C'est elle qui la première a fait instruire la reine de ces amours, pour faire penser qu'elle n'y avait aucune part. Mme de Mailly a été renvoyée plus durement qu'une fille de l'opéra. Le samedi, à dîner, le roi lui dit qu'il ne voulait pas qu'elle couchât à Versailles. Elle devait cependant y revenir le lundi ; il y eut quantité de missives et de courriers ce jour-là. Mme de la Tournelle exigea impérieusement que sa sœur ne revînt jamais à Versailles, tant qu'elle serait maîtresse du roi, et l'affaire s'est consommée dans la nuit de mercredi à jeudi.

il janvier 1743. — Le roi est enfin allé visiter le cardinal, qui est à l'agonie. Sa Majesté n'y est restée qu'un moment, onze minutes, m' a-t-on dit. On tremble généralement que le roi n'ait donné sa parole de prendre le cardinale/g Tencinf onr premier ministre.

(20) 30 janvier 1743. — M. le cardinal de Fleury mourut enfin hier à midi. On n'avait jamais vu d'agonie si comique, par toutes les chansons, épigrammes et démonstrations qui se faisaient jusque dans l'antichambre, et même la chambre du

100 LOUIS XV, SM M/ltTRESSES. LE PARC AUX CEKFl

mourant, sur lui et sur M. Cassegrain, son di-

recteur.

De» que la mort du cardinal fut annoncée au

roi Sa Majesté dit : « Messieurs, me voilà donc premier minisire. « A l'instant il demanda l'ancien évéque d^Mirepoix, précepteur du Dauphin lui donna la feuille des bénéfices, qui compose un ministère des principales affaires de lEglise. On ne pouvait choisir un plus honnête homme.

Le cardinal de Tencin et tous ceux de son parti ont eu ce qu'on appelle un pied de nez. Voilà leur crédit tombé, et l'on ne parle plus que de renvoyer cette éminence gouverner son diocèse de

Lyon.

A chaque instant, la réputation du roi se réta-

blit,et bientôt elleéclatera comme celle d'Henri IV, tant l'opinion française chemine vite. Tout le monde applaudit aux premières parties du début. Que sera-ces'ilsurvientencorequelques bons choix d'honnêtes gens,à la place de ceux qui sont odieux? Que sera-ce si l'on nous donne une prompte paix?

30 juillet 1743. - La plume tombe des mains, de tout ce que l'on voit arriver à notre France : infandum renomre dolorem. Déshonneur au dehors, quand le dedans est changé en un désert.

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Le maréchal de Broglie a ramené ses troupes en abandonnant bagages et malades, qui ont été égorgés de sang froid par l'ennemi.

La témérité du duc de Gramont et Thésitation du maréchal de Noailles ont causé notre désastre à Dellingen. Nous serons sans ressources et à la merci de nos ennemis, qui n'ont plus à mesurer notre destruction que sur leur désir.

J'ai vu hier avec douleur une lettre de M. de la Ville, qui conduit, sous M. de Fénelon, nos affaires de Hollande. Il écrit à un ami : « Vous n'avez plus de ressources que dans vos armes. » Quelles ressources, et combien peu en pouvonsnous espérer ?

Quel homme est-ce que notre roi ? Combien de de contradictions en lui ? Sait-il quel est l'état de son royaume ? Il met le goût du mystère à la place de son objet. Il conserve le ministère du cardinal, qui e6t le produit de sa décrépitude, et en a tous les défauts, sans l'unité de vues.

Non, la consanguinité ne saurait m'empêcher de dire qu'il n'y a jamais eu de si mauvais ministère que celui-ci, si peu affectionné pour l'Etat, même si désaffectionné, si joyeux des pertes publiques, si désireux de son petit bien particulier, si pleinement caustique, si dénué de ressourças.

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A-Siâ^tdS^

La Révolution est certaine en cet Etat-ci. Il croule par ses fondements.

(21) 17 janvier 1744. — On a assemblé ce matin le parlement pour régistrer les nouvelles lettres patentes sur le don du duché de Châteauroux à Mme de la Tournelle. Celles-ci donnent cette terre non seulement à elle, mais aussi à ses enfants mâles, et déclarent qu'elle reviendra à la couronne faute d'hoirs mâles issus de cette belle veuve, ce qui annonce aux peuples qu'elle pourrait bien être grosse. Le préambule de ces lettres contient les motifs : les grands services rendus à la France par la maison de Maillg, l'attachement personnel de la dame et les services qu'elle rend à la reine, les vertus et les qualités rares de cœur et d'esprit dont est douée ladite dame, etc. La compagnie a écouté gravement ces fleurettes que le monarque conte à sa maîtresse, et conclu à l'enregistrement. Depuis quinze jours courait le bruit dans le public que le 15 de ce mois se déclarerait une grande nouvelle, que le roi l'avait ainsi annoncé. Il paraît que ce sont ces lettres patentes qui constituent cette importante déclaration.

5 mai 1744. — Le roi a soupe avant-hier à Péronne, chez son ministre de la guerre. Sa Majesté a couché à Valenciennes. Les deux duchesses sœurs {Châteauroux et Lauraguais) vont coucher à Plaisance, chez Duvernay, de là (22) à Séchelles, qu'on meuble, puis à Lille, où M. de B ouf fiers leur a fait accommoder des maisons qui percent dans le gouvernoment. Ainsi le roi procédera à ses soupers de cabinets à Lille comme à Versailles ; il a Tair d'un homme d'habitude subjugué, plutôt que d'un homme de passions vives.

Quelqu'un de sage disait cependant hier : Qu'est-ce donc que le roi a fait de blâmable ou d'insensé, depuis la mort du cardinal, depuis quil règne ? IMl a résisté à la brigue et aux insinuations mêmes du cardinal, pour mettre Tencin à la tête des affaires de PÉglise. Il a donné les bénéfices à Tévêque de Mirepoix, qui est un honnête homme.

2° Il a renvoyé une maîtresse laide, pour en prendre une plus jolie.

3° Il a étonné les ennemis par des actions d'audace, folle si vous voulez, mais qui ont fait faire des réflexions à nos voisins, et peuvent nous préparer la paix. Deux déclarations de

guerre ; tentative contre l'Angleterre ; tentative contre la flotte anglaise à Toulon ; entreprises heureuses et valeureuses, sans espoir de réussir, du prince de Conti en Piémont.

4° Enfin, il a renvoyé M. Amelol, le plus nuisible des ministres par son peu d'étoffe, pour se servir en attendant de M. du Theil, le commis le plus sensé, le plus raisonnable, le plus honnête homme que j'aie encore vu. Cet homme, travaillant seul avec le roi, lui donnera quantité de principes dont le gouvernement se ressentira toute la vie du roi.

Que sait-on ? Peut-être Sa Majesté achèverat-elle de pourvoir son conseil de meilleurs ministres, et des meilleurs du temps, en prenant, au retour de la campagne, M. Chauve lin pour secrétaire d'État des affaires étrangères.

— Le roi va recevoir une ambassade solennelle des Hollandais à Lille. Peut-être Sa Majesté y fera-t-elle seule la paix.

5 mai. — Le roi a écrit à Mme de Ventadour une lettre d'adieu, belle, touchante et noblement tournée, même dévote. Il prie le dieu des armées de le soutenir, de bénir ses bonnes intentions.

Le chancelier de France reste, pour ainsi

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dire, régent du royaume, à la tête de tous les conseils, les conseils des finances et des dépêches se tenant chez lui, écrivant au roi pour rendre compte de tout à Sa Majesté. — La reine va rester bien seule, à Versailles, avec sa pauvre famille.

Le roi, en arrivant dimanche à Péronne, a travaillé dans son cabinet une heure, et a soupe à huit heures.

10 mai 1744. — Le roi fait merveille à l'armée. Il s'applique, il se donne de grands mouvements pour savoir et pour connaître, il parle à tout le monde. La joie est grande parmi les troupes, et parmi les peuples en Flandre. Aurions^ nous donc un roi ?

14 mai. — On a copie d'une lettre que le roi a écrite à M. le Dauphin en réponse à celui-ci, qui lui demandait de le suivre à l'armée. Sa Majesté répond que la conservation de M. le Dauphin est trop précieuse jusqu'à ce qu'il soit marié ; qu'après cela on lui promet de ne faire aucun voyage pareil sans l'y mener ; que cependant on espère que dans la suite les guerres ne seront pas communes en France ; qu'il doit apprendre à aimer les peuples, etc.

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M. le duc de Richelieu est plus favori que jamais. On le regarde comme l'auteur de tout. C'est lui qui a inspiré l'élévation du maréchal de Noailles, sûr de l'abaisser en retirant sa main. Par là il se fraye à lui-même un chemin au premier ministère. C'est lui qui a donné le généralat à M. le prince de Conii.

17 mai. — On sait à présent quelle sera l'ambassade des Hollandais, et quelle sera notre réponse. Ils doivent proposer une trêve de deux mois, mais représenter que, suivant leur traité de 1678, ils doivent assister l'Angleterre. — A quoi le roi répondra qu'il n'a pas besoin de leur délai, et qu'il va attaquer les places de barrière.

On dit que l'investissement de Menin est commencé d'hier.

30 juin. Le roi a commencé de se montrer

à la tête de ses armées. 11 faut convenir que cette conduite est de bon goût. Il semblait avoir été en tutelle jusqu'à la mort du cardinal. A l'armée, il a paru attentif, brave, parlant à ses troupes, prudent, exact, laborieux, et surtout discret. On ne sait pas encore ce que couvre cette discrétion.

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Est-ce un changement de ministère qu'il prépare à son retour.

On prétend que c'est une tache à sa gloire d'avoir fait venir sa maîtresse à l'armée, en déshonorant des princesses et grandes dames qui l'y ont amenée. Convenons qu'il y a du préjugé à lui faire ce reproche. Pourquoi, en effet, se refuserait-il des plaisirs qui ne font tort à personne? Les Flamands sont superstitieux. On leur a dit que le roi avait eu les trois sœurs : ils se sont scandalisés de voir arriver celle-ci à Lille. Deux heures après, le feu prit à un corps de caserne : ils dirent que c'était l'effet du feu céleste ; des jeunes gens ivres allèrent le soir sous les fenêtres de la duchesse de Châteauroux chanter la chanson de Mme Anroux^ la retournant ainsi :

Belle Châleauroax^ Je deviendrai fou Si je ne vous baise; (23) Belle Châteauroux, etc.

M. de Biche lieu joue toujours son grand rôle de favori. Il est brouillé avec le maréchal de Nouilles, ei bien avec mon frère, qui est à couteaux tirés avec le maréchal de Nouilles, Pour celui-ci,

la tête lui tourne, il ne sait plus ce qu'il fait ; il donne des ordres contradictoires, il envoie en prison, il prie Dieu, il enfante des systèmes politiques. On dit que, si les ennemis savaient cette insuffisance, ils auraient bon marché de nous.

3 août illili. — La duchesse maîtresse [de Châîeaaroux) est tombée malade à Reims. On a cru que c'était une ébullition. Cela a retardé le séjour à Reims, au moyen de quoi il n'y en a pas eu à Châlons, où le roi n'a fait que coucher, et le cardinal de Tencin a eu brève audience de Sa Majesté.

, En passant à Laon le roi dîna chez le duc de Richelieu, incognito, mais le peuple l'a su et l'a guetté dans une ruelle. Sa Majesté sortait en bonne fortune presque seule ; les badauds de Laon Tont aperçu et ont crié Vive le roi ! Le monarque s'est glissé dans un jardin par une porte étroite, serrant ses basques et on Ta vu ; l'air a de nouveau retenti de cris de Vive le roi ! Gens qui l'ont vu ont dit que cela ressemblait à la scène de Pourceaugnacoùon le poursuit avecun clystère. Le roi, pendant la maladie de Mme de Chàteauroux, ne parlait d'autre chose sinon où on l'enterrerait et comment serait son tombeau.

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5 août. — Le roi se trouve maintenant à la tête de trente mille hommes destinés à rejoindre l'armée du maréchal de Coigny, et M. le duc d'Harcourty à la tête de dix-huit mille hommes, avantcoureur de Sa Majesté, se trouve sous Phalsbourg, couiné parle prince Charles de Lorraine,

Je crois que voilà le moment venu de remettre le maréchal de Belle-Isle à la tête des affaires. Il a, sur le maréchal de Nouilles, l'avantage de l'éloquence et du correct dans les idées. Il connaît la Lorraine comme sa chambre. Il sera Nestor et Ulysse dans les armées combinées. Il y a scission entre les généraux ; mais la présence du roi et du ministre de la guerre décidera.

10 novembre, — Le duc de Châiillon, gouverneur du Dauphin, et laduchesae sa femme, nommée dame d'honneur de la Dauphine, viennent d'être disgraciés. Aujourd'hui, à deux heures, ils sont partis de Versailles pour leur exil. C'est, dit-on, pour avoir mené le Dauphin de Verdun à Metz, malgré les ordres du roi, pendant la maladie, pour s'être enfermé alors des heures entières avec l'évêque de Soissons et le Dauphin, pour avoir toujours paru donner des leçons de mœurs à son pupille aux dépens du roi son père, comme

en lui montrant les petits ponts de bois qui conduisaient du logement de Mme de Châteauroux à celui du roi, etc.

M. de Villeneuve a été nommé du propre mouvement de Sa Majesté. Le roi porte la jalousie de son autorité à un point excessif. Il veut que de tels choix paraissent venir de lui-même, et qu'aucune cause étrangère n'y semble influer Le bonhomme Villeneuve a 70 ans, des ardeurs d'urine et mal à la poitrine tous les hivers. Il ne sait lui-même s'il acceptera le ministère des affaires étrangères.

(24) 14 novembre. — Le roi arrivait hier à Paris, ou Sa Majesté séjourne quatre jours. On a peu crié Vive le roi ! Le peuple l'a pleuré, Ta chanté à sa maladie, à sa convalescence. Le bruit qui court qu'il reprendra La Châleauroux fait un mauvais effet ; et un encore plus mauvais la disgrâce de MM. Chatillon et de Balleroi qui se sont mêlés d'approuver Tévêque de Soissons.

— Certes, l'assemblée des Tuileries m'a paru belle, l'assemblée des grands, et surtout des plus grandes dames de la cour, dans la galerie des Tuileries, pour voir arriver le roi, revenant vainqueur et conquérant de sa première campagne !

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Les illuminations de la bonne ville ont été traversées par un vent continuel et considérable, qui a tout éteint au bout d'une heure.

15 novembre 17/i4. — Le roi est allé dîner à l'Hôtel de Ville; ce qui s'est passé avec une grande magnificence. Le général Schemettau, qui est ici de la part du roi de Prusse^ mangeait à la table où j'étais. Nous avons été trois heures à table. Le roi avait un grand air de santé, et a mangé de tout. Après cela, Sa Majesté a été au salut aux Grands Jésuites, où la reine s'est rendue. A cause du cérémonial, il n'y avait ni la reine ni les dames de la cour à l'Hôtel de Ville.

— Le vent a déchiré la décoration de l'arc triomphal préparé à Versailles.

Les anciens, avec leurs superstitions, y eussent vu un mauvais augure.

La pluie a beaucoup nui aux illuminations de la ville.

17 novembre. — Le roi s'est beaucoup diverti à voir les pères jésuites très mouillés, quand ils l'ont reçu sur leur beau perron pour le salut, où Sa Majesté assista. Le roi resta lui-même long-

temps à la pluie, pour considérer ces bons pères

si mouillés.

On assure que le roi a repris Mme de Châ-

teauroux, et que cette très heureuse jouissance a recommencé dès la première nuit de son arrivée à Paris ; que telle a été la vocation du séjour de Paris, que, sans une fluxion, cette belle duchesse eût reparu au cercle de la reine, à l'ordinaire; que les deux proscrits lui ont été sacrifiés; que, sans cela, elle ne voulait pas revoir le roi. L'amour est un furieux maître, pour renverser tous le» obstacles.

(25) Feu Mme la duchesse de Châleauroux. Cette favorite était haute, fière et de grande dignité. On prétend qu'elle était de bon sens, et même de beaucoup de jugement. C'est cependant ce qu'on ne peut conclure de sa conduite. Mais pour expliquer ces contradictions il faudrait démêler les passions qui y président, toutes les causes vicieuses qui triomphent de l'honnêteté, du devoir, et même de la nature. De la beauté, de la naissance, le manque de biens dans une cour somptueuse, quelques objets de vengeance, des amis et des créatures à avancer : voilà les passions qui métamorphosent une femme bien née en cour-

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tisane. Cette qualification est due à toutes celles qui se livrent par intérêt : elles croient trouver de la gloire dans un putanisme qui fait partie de Vhistoire,

Mme de Chàteauroux quitta un amant aimé (le duc d'Agenois) pour se donner au roi sans amour. Elle ne prit seulement pas la peine de le feindre. Il adorait jusqu'à ses caprices. Elle rappelait par là le souvenir de Mme de Montespan à la vieille cour. Elle n'était pas dévouée au vil intérêt de s'enrichir, comme celle qui lui a succédé , mais ses gens d'affaires auraient mené nos finances grand train. Elle avait de plus hautes visées. Le duc de Richelieu était son principal conseil. Gouverner, régner, porter à de hautes injustices, conseiller des guerres funestes, voilà ce qui remplit l'âme de ces fières maîtresses des rois, comme les conquêtes occupent les usurpateurs. Et tandis que les lois punissent de bien moindres fautes de la part des courtisanes plébéiennes et des voleurs, on célèbre ce qui détruit le genre humain.

Elle exigea la disgrâce de sa sœur (la marquise de Maillg)^o\ir premier prix de ses faveurs ; elle lui avait cependant de grandes obligations. Elle suivit le roi à Parmée, à la campagne de 1744, pour ne pas perdre le fil de son crédit. Cette dé-

marche déplut à la nation. On la rendit responsable des premières atteintes de la grande maladie que le roi essuya à Metz. Elle fut chassée publiquement, et par ordre exprès de la propre bouche de Sa Majesté, ?uanrf ce prince fut entre les mains des prêtres. De retour à Versailles, le roi la rappelaà la cour, et son crédit devait triompher plus que jamais ; mais Dieu en disposa tout autrement : en recevant cet ordre, elle avait été frappée de la maladie dont elle mourut.

Cet événement sinistre arriva quelques semaines après l'installation de M. d'Argenson au ministère : il fut témoin de l'extrême douleur du roi.

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