M"« DE GHAROLAIS - M"« DE CLERMONT
(14) Nous avons longuement parlé de Mlle de Charolais dans notre volume : Le Régent, sd cour, ses filles et les dames galantes de la Régence, et ici môme nous en avotià parlé déjà. Voir aussi : FLEutiY, Louis XV intime et les petites maîtresses. Paris, Pion 1899. Il écrit : « de la Tie conjugale de Louis XV assez monotone où l'indifférence progressive succédait à l'enjouement des premiers mois; de ces relations de ménage qui sérieuses au début ont, dès 1726, revêtu un air de gêne et d'embarras, où les époux, peu à peu détachés Tun de l'autre, n'ont plus que des rapports physiques — besoins impérieux d'un côté, résignation chrétienne de l'autre — où l'épouse renonce à conquérir celui qu'elle croit aimer et dont elle ne sait se faire aimer, où le roi subit impatiemment une chaîne qu'un fond de religion et une timidité persistante Fempêchent de rompre, de ces liens sans amour nés de l'habitude, on ne sau^ait
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retenir que quelques menus faits. En face des réticences pieuses d'une femme qui n admet le plaisir que par devoir et semble parfois vouloir se dérober à la satisfaction de ce devoir trop souvent exigé par un mari ardent ; en face de cette princesse frileuse qui se couvre d'un matelas et fait étouffer le roi ; ou bien, dans ses peurs enfantines se fait bercer le soir par des contes, même en présence de son mari ; en face d'une jeune mère lasse d'être enceinte qui après la naissance d'une quatrième fille, en 1782, répète avec instance : « Eh quoi! toujours coucher, toujours grosse, toujours accoucher ! » c'est l'échelle décroissante des empressements du roi, c'est l'acheminement forcé vers des distractions nouvelles. Influences féminines, ambitions de courtisans, conseils subalternes, accaparement du pouvoir par le cardinal, rien ne manque pour faire succomber le roi. Et pourtant, innocent, il résiste encore. Il continue sa vie de petit-maître et d'homme inutile, chasse avec frénésie, « fait un travail de chien pour ses chiens », et dépense, là, toute son influence; il s'égaye de bagatelles avec une inconstance soudaine, espèce de joli défaut qui va durer jusqu'à cinquante ans. Il est enfant des pieds à la tête et porte son enfance partout. Des pamphlets circulaient ayant pour titre : A la beauté couronnée, rue des Innocents. Au perroquet couronné rue Baudet, vis-à-vis les Innocents. La reine elle, logeait : A la poule qui pond, rue de la femme sans tête. Malgré sa verve endiablée, son affectation de passion pour le roi, sa coquetterie, son
m"« db charolais — m"* de clermont
expérience des hommes, Mlle de Charolais ne parvient pas, elle qui s'en était vantée, à le débaucher la première ; mais, dans ces promenades nocturnes à Paris, au bal de l'opéra, organisées par cette fantasque princesse, dans ces soupers de la Muette ou de Madrid, dans ces cours de galanteries, Rambouillet habité par la comtesse de Toulouse, Bagatelle, résidence de la maréchale d'Estrées, le roi avait appris le langage tendre, les manières libres, les gaietés erotiques dont sa jeunesse avait été sevrée. Mlle de Charolais l'amusait, mais il ne la croyait pas capable de sentiment sérieux et rien ne prouve, comme le rapporte Soulavie, qu'elle ait fait l'éducation d'adultère du roi... » Voir Appendice n"" 2. Nolhac : sur les dissentiments conjugaux du roi d'avec la
reine.
Louise-Anne de Bourbon-Condé (Mlle de Charolais) eut des amants sans compter depuis l'âge de quinze ans — le duc de Richelieu fut parmi les plus célèbres — et plusieurs enfants. On la disait malade pendant les six dernières semaines de sa grossesse. On allait s'incrire chez elle sans insister sur sa maladie. Un jour, malheureusement, un Suisse naïf répondait au domestique qui venait savoir « comment se portait Mademoiselle ? — Aussi bien que son état le permet et l'enfant aussi I » — Née à Versailles le 23 juin 1695, elle était la troisième fille de Louis III, duc de Bourbon et la pelite-fille de la Princesse palatine. Accourant un jour, chez sa grand'mère, se plaignant d'être grosse et lui demandant
ÀPiPENDÏCE
conseil : « Eh bien î ma fille, lui répondit celle-ci, ce qull faut faire ? Il faut accoucher. »
Voir dans notre volume cité Le Bégent... les vers f ameilx :
Chère ange de Charolais Dis-moi par quelle avenîurè,
M"« DE CHAROLAIS — m"* DE CLERMONT
la maison de la reine. « Le rang qu'elle avait à la cour lui donnait un grand crédit et des revenus qui n'aidaient pas peu à soutenir sa dépense. Elle est morte fille à l'ûge d'environ quarante-quatre ans, et comme elle avait été fort belle on a douté que son cœur eût été toujours oisif. »
Mlle de Charolais est la Fatmédes Mémoires secrets pour servir à l'Histoire de Perse. « Princesse qui avait été extrêmement belle et qui, quoiqu'elle eût passé le printemps de son âge avait encore des jours d'une grande beauté. Elle n'était ni grande, ni petite^ mais bien faite; ayaiit des grâces en tout, le port noble, l'esprit fin et délicat ; d'urt commerce aimable, bonne maîtresse, amie tendre et constante ; extrêmement sensible aux procédés, évitant d'y donner sujet ; ne perdant ses amis qu'à regret et par leur faute ; aimant à rendre service, en saisissant avec vivacité les occasions ; fière et douce, mélancolique et eiljouée ; indolente et vive, quelquefois capricieuse ; jalouse de son rang ; entière datis ses sentiments, aimant le plaisir ; faisant de la nuit le jouret du jour la nuit ; passant pour être mariée en secret au prince Mir-Gélàl (le prince de Dombes), que l'on disait avoir su depuis longtemps lui plaire et dont, pouf des raisons d'État, elle n'avait pu obtenir de faire hautement son époux. »
Mlle de Clermont, sa sœur, Marié-Anne de Bourbon-Condé, née le 16 octobre 1697, surihtendante de
LA COMTESSE DE TOULOUSE
(15) Louis- Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse, fils de Louis XIV et de Mme de Montespan. Né le 6 juin 1678 ; légitimé en 1681. Amiral de France. Marié en 1728 à Marie-Victoire-Sophie de NoaiUes, dont il eut le duc de Penthièvre. Mourut le 1- décembre 1787 à Rambouillet à la suite d^une opération
de la pierre.
Marie-Victoire-Sophie de Noailles, comtesse de Toulouse, « a beaucoup d'esprit, écrit Barbier, août 1742: elle est fort amie du roi puisque ser. voyages continuent toujours à Rambouillet et à Saint-Léger. L'on a vu même à la mort de Mme de Vintimille, dont le roi a été extrêmement touché, que c'est à Saint-Léger qu'il s'est retiré.
La comtesse de Toulouse qui faillit, un moment, supplanter Mme de MaiUy, est la ZélideA^^ Mémoires secrets pour servir kr Histoire de Perse. « Issue d'une famille extrêmement illustrée par les plus grandes al-
LA COMTESSE DE TOULOUSE
liances,parles charges et les emplois les plus distingués, Ze'/zWe avait beaucoup d'esprit, le caractère fier, mais le cœur très bon ; elle savait suivant les temps et les circonstances se rendre aimable, pensait finement, s'exprimait avec délicatesse, était amusante ; elle aimait la dépense, soutenait son rang avec dignité; se laissait facilement prévenir, n'en revenait point; ambitieuse, jalouse de lafaveur, habile à la ménager ; prompte à entreprendre, ferme à exécuter ; quelquefois petite, et trop souvent dure dans son domestique ; trop peu en garde contre ceux qui étudiaient son faible à dessein de la gouverner. Elle avait les yeux bruns-noirs, un peu couverts, le regard fier ou gracieux, selon les gens, mais le plus ordinairement dur, la bouche belle, le souris charmant, le teint un peu échauffé, la gorge, les bras et la main d'une grande beauté, la taille épaisse, la démarche pesante et embarrassée, la voix perçante et le ton absolu. Veuve d'un jeune seigneur joersa^ (le duc d'Antin) avec qui elle ne passa que trois années, ses grâces et son esprit touchèrent le cœur de Sévagi (le comte de Toulouse) ; il lui fit longtemps l'amour, et obligé à des ménagements pour Ali-Homajou (le régent), il ne l'épousa qu'après la mort de ce prince qui, certainement, n'aurait pas consenti à ce mariage. Elle avait environ trente-six ans lorsque Sévagi, avec sa main, lui donna le rang et le titre de princesse. Leur union fut des plus heureuses... Ces tendres époux vécurent environ treize ans ensemble... »
hA COMTESSE DE TOULOUSE, M^^^ DE CIIAR0LAI8 ET LES PETITS APPARTEMENTS
« Les plaisirs suspendus après la iporl de Mme de Vintimille, reprirent bientôt leur cours. C'est alors que Mlle de Charolais et la comtesse de Toulouse imaginèrent ces soupers divins qu'on faisait dans des réduits délicieux, accessibles aux seuls confidents, désignés, par cette raison sous le nom de « petits appartements » Louis XV en fit pratiquer dans ses différents palais. Sans être absolument séparés des appartements de représentation, il n'y avait cependant de communication que ce qu'il en faK lait nécessairement pour le service. Une porte secrète pratiquée dans la chambre à coucher de Sa Majesté lui donnait la facilité de s^y rendra en secret, quand elle le jugeait à propos, avec les convives désignés. Les artistes y avaient épuisé leur art pour la commodité des distributions, l'élégance des ameublements, les recherches les plus fines du luxe
LA COMTKSSE DE TOULOUSE
et de la galanterie. Afin d'en donner une idée aux étrangers, en voici une description allégorique, qu'on trouve dans les Anecdotes de Perse, et que l'historiçn, pour dépayser ses lecteurs, déclare lui-même avoir transcrit d'ailleurs.
« C'était un petit temple, où l'on célébrait fréquemment des fêtes nocturnes en l'honneur de Bacchus et de Vénus. Le Sophi en était grand-prêtre, Retima, la grande prêtresse; le reste delà troupe sacrée était composé de femmes aimables et de courtisans galants, dignes d être initiés à ces mystères. Là, par quantité de libations les plus exquises et par différentes hymnes à la gloire de Bacchus, on tâchait de se le rendre favora^ble auprès de la déesse de Cythère, à laquelle ensuite on faisait de temps en temps de précieuses offrandes. Les libations se faisaient avec les vins les plus rares. Les mets les plus recherchés étaient les victimes. Souvent même, et c'était aux jours les plus solennels, ces mets étaient préparés par les mains du grand-prêtre. Com^s était l'ordonnateur de ces fêtes, Momus y présidait ; il n'était permis à aucun esclave d'oser troubler ces augustes cérémonies, ni d'entrer dans l'intérieur du temple qu'au moment que les prêtres et les prêtresses, comblés enfin des faveurs divines, tombaient dans une extase, dont la plénitude prouvait la grandeur de leur zèle et annonçait la présence des Dieux. Alors tout était consommé; oja enlevait avec respect ces favoris des Dieux et l'on fermait les portes du temple... 11 y avait certains jaurs de l'année qui
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n'étaient consacrés qu'au Dieu Bacchus, et dont les honneurs se faisaient pareillement par Cornus. Ces jours, qu'on peut appeller les petites fêtes, étaient ceux où le grand-prêtre admettait dans le temple Sévagi, Fatmé, Zelide, et quelques autres, aux yeux desquels, comme profanes, on ne célébrait que les petits mystères. En elïel, loin de mériter d'être du nombre fortuné à qui les fonctions importantes et essentielles du culte étaient confiées, à peine étaientils du peu dont on voulait bien leur faire part. »
Nous voyons par les détails de ce récit mystérieux, où Louis XV est désigné sous le nom de Soplii, et la favorite sous le nom de Retima, récit dont tous les Seigneurs, encore vivants et participant, de ces fêtes, attestent la fidélité, que les petits appartements étaient également destinés aux plaisirs de l'amour et à ceux de la table. On n'admettait aux premiers que les courtisans assez corrompus pour être les compagnons de débauches du monarque, ou assez vils pour en rester les simples témoins. Les autres comprenaient un cercle plus étendu et plus honnête. M. le Comte et Mme la Comtesse de Toulouse, Mlle de Charolais, appelles par l'écrivain hiéroglyphique, Sévagi, Zelide, et Falmé, en étaient les principaux acteurs. Tout s'y passait alors dans la décence; on ne s'y mettait en pointe de vin que pour faire mieux naître les bons mots et les saillies, que pour y donner un cours plus libre à ces sarcasmes malins où sous l'apparence d'une gaieté frivole, les la Trémoille, les d'Ayen, les Maurepas, les Coigny, les Souvré, annon-
Marie Anne de Mailly-Nesles. Duchesse de Châteauroux,
MA
LA COMTESSE DE TOULOUSE
çaient au Roi d'utiles vérités, qui malheureusement étaient perdues. Quand les princesses étaient retirées, ou en leur absence, ces orgies devenaient vraiment bachiques; Mme de Mailly, digne d'être née un demi-siècle plutôt, qui aimait le Champagne, en avait inspiré le goût au roi. On y renouvelait les défis des anciens buveurs ; c'était à qui mettrait sous la table son adversaire; et, après une longue résistance, il fallait que des serviteurs affidés vinssent enlever également tous les convives : vaincus et vainqueurs. Vie privée de Louis XV. »
MADAME DE VINTIMILLE
MADAME DE VINTIMILLE
(16) « Depuis sa déclaration Mme de Mailly vivait à la cour avec la même modestie, sans se mêler des affaires de l'État, sans demander aucune grâce. Elle était aimée et respectée des dames de la cour, même de celles qui soupiraient après la faveur du roi et qui désiraient en secret d'occuper sa place. Une personne y aspirait en 1729, dans l'abbaye de Port- Royal, et c'était Mlle de Nesles, sœur de Mme de Mailly, à qui, depuis on fit épouser M. de Vintimille pour voiler, en quelque sorte, les amours du roi. Du fond de son couvent Mlle de Nesles, simple pensionnaire, âgée de vingt-quatre ans, avait formé le plan de dominer en France, de plaire au roi, de le subjuguer, de supplanter sa sœur, de chasser Fleury, tous les ministres prépondérants et de gouverner les affaires de l'État. Elle savait qu'elle était laide et que le roi aimait la beauté et les grâces ; mais elle avait un génie élevé, une imagination créatrice, un carac-
tère hardi et décidé, et elle avait dit à une chanoinesse de ses intimes amies, Mme de Dray : « J'écrirai lettres sur lettres à ma sœur Mailly ; elle est bonne, elle m'appellera près d'elle ; je me ferai aimer du roi, je chasserai Fleury et je gouvernerai la France »... Raconter cette anecdote, qui se réalisait en partie, c'est faire en deux mots, le portrait de Mlle de Nesles. Elle écrivait, en effet, lettres sur lettres à Mme de Mailly qui, ne voyant pas dans sa sœur la fausseté qu'elle n'avait pas elle-même, se laissant toucher par ses fréquentes lettres, l'appelait à Paris et bientôt dans ses entretiens intimes avec le roi à qui, pour se laisser surprendre il ne fallait qu'un caractère de cette sorte, pétulant, audacieux et spirituel. Mme de Mailly, qui adorait le roi, lui pardonna cette infidélité imprévue, si bien qu'elle lui offrit son lit pour cacher aux yeux de toute la France ce que la vérité de l'histoire ordonne aujourd'hui de dévoiler. Le roi s'amusa donc, pendant plusieurs mois, avec l'une et l'autre et Mlle de Nesles fut si adroite et si heureuse qu'elle obligea le roi d'avouer à quelques courtisans de l'intérieur de la cour qu'elle était aimée tout comme sa sœur. C'était le déclarer à toute la France. Le 17 juin 1789 fut l'époque de cet aveu public, et, le soir, Mlle de Nesles soupait avec le roi à la Muette, pour la première fois. Les complaisantes étaient Mlle de Charolais, Mlle de Clermont, Mme d'Antin, la maréchale d'Estrées et Mme de Mailly qui furent nommées, peu de jours après, les plus hardies. En effet, après cet exemple et ce premier pas, on vit
.ri
2^g APPENDICE
arriver d'autres complaisantes ; savoir : Mme de Talleyrand, Mme de Sassonage, Mme de Sourches, Mme deRuffec. Uhistoireneveutpasque leurs noms soient passés sous silence, car on a vu, dans la suite, Mme de Luynes plus vertueuse, refuser de suivre une sultane publiquement installée à Choisy.
« On se tourna du côté des Noailles qui passaient pour avoir de l'ambition et qu'on crut capables de consentir à un mariage pour cacher les amours du roi Mais le vieux maréchal qui s'en crut offensé, gronda si fort que le projet fut rompu... Alors on parla de Vintimille, petit neveu de l'archevêque de Paris qui voulait être cardinal, et qui ouvrit de gros yeux aux deux cent mille livres que Louis XV offrait, avec l'expectative d'une place de dame du Palais pour Mlle de Nesles, six mille livres de pension un logement au château de Versailles et autres avantages importants. A ces conditions le mariage fut accordé, et le vieux oncle, archevêque de Pans, le bénit dans son palais. Et comme Louis XV ne voulait pas laisser au nouvel époux Mme de Vintimille, ni l'appeler elle-même le premier soir à Versailles ; comme rarchevèque ne trouvait pas décent, à cause des dévots, de leur prêter son palais. Mademoiselle, princesse facile et de si bon accommodement, eut la complaisance de prêter son appartement, pour que les deux époux eussent l'air de consommer le mariage qu'ils venaient de contracter. Les nouveaux mariés se rendirent donc avec elle, et chez elle, au château de Madrid pour sauver les apparences, tandis que le
MADAME DE VINTIMILLE
roi vint souper à la Muette avec Mlle de Clermont, la duchesse de Ruffec, les dames de Glialais et de Talleyrand. Quand ils présumèrent que le souper des noces était fini, le roi fit monter ces dames dans sa gondole et alla trouver à Madrid les nouveaux mariés qui paraissaient aller se mettre au lit. Plusieurs dames qui n'étaient pas présentées s'y trouvèrent, ce soir-là : le roi y joua à la cavagnole. Les mariés se disposèrent à se retirer pour coucher dans le même lit ; le roi fit l'honneur à Vintimille de lui donner sa chemise, ce qui est une des grandes faveurs des rois. On observa que le roi la donna sans embarras, comme sans jalousie ; et le lendemain on affecta de dire que le roi était venu recoucher à la Muette, laissant dormir les deux époux; mais d'autres assurèrent que c'était Vintimille lui-même qui, laissant au roi sa place à Madrid, avait pris le lit de la Muette.
« Le lendemain des noces, Mme de Vintimille fit à Madridsa toilette, où Louis X Vassista pendant toute sa durée, Mademoiselle présentait au roi à la Muette, Mme de Vintimille, la belle-mère. La famille des Vintimille, l'archevêque lui-même s'efforçaient de cacher la conduite du roi, et plus ils faisaient d'efforts; plus le public se persuadait que Vintimille était, de tous les époux, le plus complaisant. Mme de Mailly, toujours idolâtre du roi, se persuadait que tout était caché aux regards du public, pardonnait à son amant ces infidélités, et sa bonté pour lui allait jusqu'au point de recevoir chez elle sa rivale, Mme de Vintimille. Elles furent môme inséparables dès ce moment
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MADAME DE VINTIMILLE
et Mme de Mailly s'en laissa gouverner. Le dimanche, 5 du même mois de novembre 1789, la reine eut la cruelle douleur de se voir présenter Mme de Vintimille, dans son cabinet, où elle vit tout à la fois la nouvelle favorite, l'ancienne, Mme de Mazarin, Mme de Flavacourt, et Mme delà Tournelle. Elle fut obligée de recevoir avec grâce toutes ces dames à la fois. A la fin, ces images odieuses à la vertu conjugale l'affectèrent si fort qu'on se quittait avec froideur. Le mari Vintimille avait seul une bonne volonté. Il fut des petits soupers et de toutes les chasses... Cependant, comme la société du roi, libre, galante, sans préjugés, n'avait pour se livrer à tous ses plaisirs que des châteaux fréquentés et observés de tout le monde, et comme ces aimables libertins voulaient cacher leurs orgies on acheta Choisy dont la belle vue et la forêt voisine de Senart plaisaient au roi qui se passionnait pour Mme de Vintimille et affectait d'aller à Choisy, quand Mme de Mailly, qu'il abandonnait déjà, était de service chez la reine, à Versailles. Le premier jour de l'an 1740, Mme de Vintimille fut la seule femme à qui le roi donna des
étrennes.
« Mme de Mailly, comme une autre La Vallière, n'aimait que la personne dans Louis XV, qui lui échappait déjà, tandis que Mme de Vintimille, plus semblable à Mme de Montespan, n'aimait que l'empire, la gloire et le crédit sans ambitionner absolument les richesses. Elle était plus jeune, plus intrigante, plus spirituelle que Mme de Mailly, mais elle n'avait pas une plus
belle figure ; elle avait des caprices et des inégalités dans l'esprit et savait affecter à propos toutes sortes de caractères. Elle avait l'ambition de dominer et commençait d'abord par étudier dans tous les sens la personne qu'elle voulait^mettre dans sa dépendance. Peu à peu, elle établissait son empire, mais toujours insensiblement, et finissait par régner en souveraine. La pensionnaire du couvent fit si bien avec Louis XV que ce prince ne s'avisa point qu'elle était laide, qu'elle avait un cou d'une longueur démesurée et que sa démarche était celle d'un grenadier. Sa taille était longue, grosse et sans rien d'agréable, et sa sueur ou sa transpiration, d'une odeur fétide ; mais elle était tout génie, et son ambition fut si active, si énergique, qu'elle réussit à se faire aimer par ses agaceries que le roi goûtait fort. Elle s'en fit adorer et peu à peu, elle le conduisit jusqu'à le soumettre en entier. On s'aperçut vile qu'elle pourrait, un jour, gouverner le roi, les ministres, la France et l'Europe entière, comme elle l'avait prédit à la religieuse de Port-Royal.
« Le roi était amoureux de Mme de Vintimille jusqu'à ce degré, lorsque le marquis de Flavacourt et Vintimille s'entretenaient à Versailles, dans leur appartement, de sa passion. Ils parlaient du caractère impérieux de Mme de Vintimille, de l'âge avancé de Mme de Mailly, de la laideur de l'une et de l'autre, de la faiblesse et du mauvais goût du roi, et terminaient leurs propos en disant que cette liaison ne pouvait être durable. L'appartement était situé
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précisément au-dessous d'une terrasse où se promenait le roi qui, entendant ces propos, avança la tête au-dessus de la cheminée pour n'en rien perdre... Alors il rompitia conversation en criant : te tairas-tu f M'entends-tu ? Vintimille et Flavacourt furent déconcertés. Fleury désolé de voir ainsi, le roi gouverné par Mme de Vintimille et livré, disait- il, à deux gouvernantes, avait bien senti la nécessité d'une favorite et facilité le choix de Mme de Mailly ; mais, il redoutait le caractère de Mme de Vintimille, et trouvant, dès ce moment, que les amours du roi étaient incestueux, il résolut de les traverser... »
« Le 8 août 1741, le roi laissait à Ghoisy Mme de Mailly et toutes les dames qui l'accompagnaient, auprès de Mme de Vintimille, grosse de huit mois et malade d'une fièvre continue avec des redoublements. Elle fut saignée deux fois... Malgré ces maladies l'amour du roi augmentait chaque jour et si celles de la reine l'avaient éloigné et séparé d'elle, celles de Mme de Vintimille semblaient le rendre plus amoureux. Il lui donna un cuisinier pour la première fois, la veille des couches à Versailles et il resta chez elle jusqu'à deux heures du matin. A neuf heures elle accoucha dun beau et gros garçon que le roi prit dans ses bras, qu'il posait ensuite sur un coussin de velours cramoisi, le touchant et le considérant avec la plus sérieuse attention, avec plaisir comme pour rechercher en lui, des traits qui devaient lui être agréables. Le roi était si émerveillé de sa naissance qu'il voulut, ce jour-là, dîner dans la chambre môme de
MADAME DE VINTIMU^LE
Mme de Vintimille, avec les ducs d'Ayen, de Villeroy et avec de Meuse. Il y reçut l'archevêque de Paris qui venaitrendrevisiteà la nouvelle accouchée, et qui obligea le père putatif et le grand-père ày venir. Mais la présence du roi ne put empêcher 1 éclat de rire que fit partir le vieux marquis, quand, l'après-dînée, il appela l'enfant mon beau petit-fils. Quoique Mme de Vintimille tut accouchée heureusement après une heure de souffrance et qu'elle fut entièrement guérie, elle se trouva, le 9 septembre ly/Ji, dans une situation terrible qui obligea le roi de mander Silva, de Paris, et Sénac, alors médecin de Saint-Cyr. La malade, épouvantée des douleurs atroces qu'elle souffrait dans les entrailles, demandait un confesseur qui fut longtemps renfermé avec elle. Elle mourut presque subitement, sans aucun sacrement, et son confesseur chargé de commissions sans doute fort importantes, tomba mort en entrant chez Mme de Mailly, pour s'en acquitter. Ces coups inopinés frappèrent tellement Louis XV qu'il fut obligé de se coucher à demi mort et de se faire dire la messe dans sa chambre. Dans cette désolation le comte de Noailles fut le seul qui pénétra chez lui. La reine qui désirait ardemment de venir le consoler ne put obtenir cette grâce, et Mme de Mailly, aussi frappée que le roi, alla se jeter dans le lit de la maréchale d'Estrées. « On laissait en place le corps de Mme de Vintimille, parce que le roi voulut qu'on fît son portrait ; on l'ouvrit aussi par son ordre, car on disait hautement qu'elle était empoisonnée. On trouvait dans le
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cerveau une boule de sang qui ne parut être que l'effet d'une veine dilatée. On ne dit pas ce qu'on trouva dans le reste du corps, qu'on recousit aussitôt et d'où se manifesta l'infection la plus extraordinaire; mais on commit la faute de la déposer dans une remise, où elle fut quelque temps abandonnée indécemment à la risée des passants ; effet de la grande préoccupation qu'avait occasionnée sa mort, de la terreur du roi et de toute la cour, et de l'usage indécent, ridicule d'enlever précipitamment ceux qui meurent dans le château de nos rois, comme si la mort devait saisir le vivant. Louis XV n'avait jamais paru aussi affecté qu'il le fut à cette occasion. Mme de Mailly qui avait le cœur naturellement sensible alla souvent pleurer sur le tombeau de sa sœur; la demandant à Dieu, toute seule dans l'église, et avec de grands cris. Le roi refusa longtemps de prendre part aux nouvelles du jour, et ne parlait aux seigneurs de son entourage que pour faire l'éloge de sa favorite. Il se fit porter ses cassettes, il retira ses billets doux, il y en avait plus de mille ; voulut lire tous ses papiers et se plut à dire qu'elle n'était point méchante comme on l'avait prétendu.
« Dès ce jour-là deux partis puissants qui aspiraient à dominer sur l'esprit du roi, dont Mme de Vintimille s'était absolument emparée, se formèrent visiblement à Versailles. On appela le premier, le parti de Noailles, qui tenait auprès du roi par le père, les deux fils, Mme la comtesse de Toulouse, et, auprès de la reine par les dames de Villars et d'Armagnac
MADAME DE VINTIMILLE
Ce parti soutenait Mme de Mailly, à laquelle le roi ne paraissait témoigner qu'un simple attachement. Bachelier, premier valet de chambre était à la tête de l'autre parti. Ce Bachelier qui avait de l'empire sur le roi qu'il avait élevé pour ainsi dire dès l'enfance, voulait lui donner de petites filles, et cet avis était soutenu par toute la chambre ; mais Louis XV qui avait adoré Mme de Vintimille, qui l'avait plus aimée qu'aucune autre femme, et qui, après elle, ne devait jamais plus aimer avec le même feu, aucune de ses favorites, frappé comme de la foudre par la mort inopinée et sans sacrements de Mme de VintimillCi ne tenait plus que le langage de la piété. L'idée affreuse d'un empoisonnement le tourmentait sans cesse. Timide dans cette circonstance, et craignant de voler à d'autres amours, il persista dans son attachement pour Mme de Mailly. Il résolut de lui donner au-dessus de lui un appartement secret et voulut conserver à l'extérieur la plus grande décence pour n'attirer sur elle aucune jalousie ni aucun regard dangereux... « Mme de Mailly répandit longtemps des larmes sincères sur la mort de sa sœur et tâcha d'adoucir la douleur du roi qui voulut prendre un soin particulier de l'enfant. Les autres dames que le roi honorait de ses attentions, ou qui avaient eu des liaisons particulières avec lui, soulageaient sa douleur, occupaient et animaient son esprit toujours sombre... Mais le roi était toujours si rêveur depuis la mort de Mme de Vintimille que, le dernier jour de l'année 1741, parlant des cérémonies d'un enter-
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rement dont il aimait à s'entretenir avec Mme de Mailly, Tun et l'autre s'attendrirent à table. Mme de Mailly versa des larmes et le roi, lui-même, pour ne pas pleurer comme un enfant, se levait aussitôt. Ils avaient convenu, l'un et l'autre, qu'il faudrait, un jour, se séparer et mourir, et l'image de la mort était trop affreuse depuis celle de Mme de Vintimille pour qu'il pût s'en occuper tranquillement. Les ouvrages de la philosophie moderne qui, depuis ce temps-là, donnèrent aux esprits un autre caractère, n'existaient pas, et le roi n'avait pas reçu une éducation favorable au changement inopiné que ces ouvrages tirent dans les opinions... Ces terreurs paniques diminuèrent peu à peu ; mais jamais les craintes de la mort ne quittèrent entièrement le roi. Croirait-on bien qu avant ses amours avec Mme de Vintimille, le roi attaché à la seule comtesse de Mailly se levait la nuit, faisait à genoux des actes de contrition et se recouchait avec elle. Mme de Mailly, convertie, lavouait à l'un de ses parents, de qui l'on tient l'anecdote. Mémoires du duc de Bichelieu. »
De quoi, véritablement, serait morte Mme de Vintimille ? Sans doute, après l'accouchement, d'une fièvre puerpérale, survenue sur un corps en pleine dégénérescence. A cette mort le peuple de Versailles fut transporté de joie. « C'était une vilaine bête, disait-il, qui ne voulait point que le roi habitât Versailles. La Mailly, elle, est une bonne femme! « Ce peuple se ruait sur le passage du cortège etl'accom-
MADAME DE VINTIMILLE
pagnait de ses risées. Nous ne sommes qu'en 1741, que sera-ce, à la mort de Mme de Châteauroux que l'on enterrera de nuit « pour éviter le déchaînement de la populace » ?
Est alors vraiment réel le chagrin du roi. Son cœur et son esprit ne s'étaient pas encore cuirassés contre les émotions. Il montre une sensibilité qui surprend. Le lendemain du jour où Mme de Vintimille est morte, quand il devine la nouvelle que vient, avec ménagement, lui apprendre La Peyronnie, il s'enferme entre ses quatre rideaux, fait dire la messe dans sa chambre, et ne veut voir personne, pas même la reine. A cinq heures il descend chez la comtesse de Toulouse. Il y trouve Mme de Mailly. Il s'enfuit avec elle, au petit château de Saint-Léger appartenant à la comtesse de Toulouse, non loin de Rambouillet. Dans cette retraite il lit et relit pendant trois jours les lettres qu'il avait écrites à Mme de Vintimille, et celles qu'il en avait reçues. Un grand combat se livrait alors dans son âme. Personne ne le pouvait arracher à sa tristesse et « il revenait à la dévotion, parlant de vivre avec Mme de Mailly, seulement en ami ». Il entend la messe avec contrition, se réjouit de souffrir et dit : « Je suis content que mon rhumatisme me fasse mal et si vous en connaissiez la raison, vous ne me désapprouveriez point ; je souffre en expiation de mes péchés. » Il voulut môme « faire maigre pour ne pas commettre des péchés de tous côtés » ne s'intéressant qu'aux choses tristes, ne voulant jamais plus, affirmait-il, revenir à Choisy
APPENDICE
qui lui rappellerait trop Mme de Vintimille. Puis, parce que le temps est un puissant guérisseur peu à peu reprirent Tes « peUts soupers », amenant avec eux lagaietéetlesamours. Voir FhEmY, Louis XV intime et les petites maîtresses pp. 50-67 où nous trouverons encore d'intéressants détails sur ce que devint l'enfant de Louis XV et de Mme de Vintimille, que l'on appela Savigny, nom qu'avait une terre où mourait à 88 ans l'aïeul paternel de la maîtresse royale. Avec cet enfant, Mme de Pompadour eût voulu marier sa fille Alexandrine. Elle eut l'adresse de l'attirer, une après-midi à Bellevue, le fit goûter avec son gouverneur chez le suisse et, en se promenant, eut l'air de les trouver là, par hasard. Puis sa fille arrivait au même instant, toujours par hasard. Elle conduisit alors les deux enfants dans une « figuerie » où le roi devait venir. Il y vint en effet, et demanda comment s'appelait le petit garçon. On le nomma. 11 parut fort embarrassé. « N'est-ce pas que ce serait un beau couple », dit Mme de Pompadour. Le roi voulut ne pas entendre, et « s'amusa avec la demoiselle sans s'occuper de l'enfant qui mangeait des figues avec de la brioche ». Mme de Pompadour rompit le silence : « Ah ! sire I voyez. -Voir quoi? Rien, si ce n'est que je crois voir son père. — Je ne savais pas, répondit le roi que vous connaissiez si particulièrement le comte du Luc, ainsi s^appelait l'enfant. - Vous devriezl'embrasser car. vraiment,il est fort joh. —Je
commencerai donc par la demoiselle I » - Et le roi, très froidement, embrassait la fillette et le garçonnet,