DE CHATEAUROUX
(20) « Maurepas et sa femme qui voyaient le progrès des deux sœurs — M mes de Lauraguais et de La Tournelle — ne cessaient de les tourmenter et de leur jouer des tours imprévus. Passionnés contre elles, ils étudiaient surtout quels obstacles ils pouvaient apporter à l'élévation de Mme de La Tournelle au rang de duchesse, et quoique le roi ménageât dans Maurepas un ministre qui lui rendait la besogne si facile, dont il aimait les reparties heureuses et la tournure d'esprit, il voulut enfin être obéi, incité par son amour-propre que le duc de Richelieu avait l'art d'éveiller et d'opposer à la jalousie du ministre. Les lettres-patentes de la duchesse furent donc expédiées et avec toutes les formalités d'usage. Le roi à qui, dès qu'elles furent enregistrées, on les envoya, sut réunir plusieurs actes de galanterie en faveur de Mme de La Tournelle lorsqu'il les lui délivra. Une
APPENDICE
superbe cassette renfermait ces lettres d'érection et contenait une épître des plus amoureuses avec l'assurance de quatre-vingt mille livres de rentes... Devenue duchesse deChâteauroux, comblée d'honneurs, surchargée de tous les hochets et de toutes les bagatelles dont les rois ont l'art d'amuser les seigneurs et les dames de leur cour, la favorite, guidée par Richelieu s'attacha de plus en plus à d'Argenson et à Orri qui, de leur côté, s'appuyaient d'elle. Le premier présent que le contrôleur général lui procura du roi fut un collier de trente mille francs. Mme de La Tournelle était cependant pleine de réserve et ne demandait rien au roi, ni à ses ministres ; attendant qu'on lui offrît l'argent ou les présents qu'alors elle recevait avec plaisir. Elle aimait la magnificence et recherchait, comme sa sœur Mailly les grandes et belles parures propres à relever sa beauté et l'éclat de sa peau qui était de la couleur des lys et des roses. Elle avait beaucoup de grâce dans son maintien et d'enjouement dans le caractère ; un regard doux plein de finesse, de la gentillesse et du sentiment ; elle avait le sourire d'un aimable et bel enfant et la majesté d'une grande souveraine. Elle n'avait point Fhumeur de Mme de Mailly trop souvent sérieuse et chagrine ; elle s'amusait de railleries et prenait aisément le ton de la hauteur. Elle avait obligé le roi d'assister à ses bains, et ce prince y conduisait les courtisans, entrant lui seul dans le salon, laissant ceux-ci dans la chambre, la porte entr'ouverte et faisant la conversation. Quand Mme de Ghâteauroux
sortait du bain, elle se mettait au lit, y dînait, et tout le monde entrait dans sa chambre et assistait debout, avec le roi assis, à son dîner. Elle faisait cas de ceux qui lui avaientétéréellementatlachésavantson élévation, et repoussait ceux qui la recherchaient en calomniant sa sœur de Mailly, comme pour lui plaire. Son élévation lui attirait, selon l'usage, beaucoup de vers malicieux. Toutes sortes de calomnies s'élevèrent également, et parurent au grand jour ; mais elle n'en était ni surprise ni affectée, se soutenant à la cour par Tégalité de son caractère, par beaucoup de dignité dans sa conduite, et tenant le roi dans une telle dépendance qu'elle le renvoyait sans façon et sans mot répondre, lorsqu'il venait la voir pendant la nuit. Alors elle affectait, si le rendez-vous n'était pas donné, de ne point l'entendre gratter. Le roi se retirait, et le lendemain elle écrivait au duc de Richelieu : Je Vai bien entendu, hier, gratter à ma porte, mais il s'est retiré quand it a vu que Je restais dans mon lit. Il est bon qu'il s'y accoutume... Quelques semaines avant la décision de l'affaire du Duché, le roi donnait une loge à Mme de La Tournelle, lui permettait de se choisir le meilleur cuisinier et lui donnait encore six beaux chevaux. Maurepas, désolé, s'avoua vaincu dans ce moment-là et fit courir ces mauvais vers, sa dernière ressourcée contre elle.
Incestueuse La Tournelle,
Qui des trois êtes la plus belle.
Ce tabouret bien souhaité
A de quoi vous rendre bien fi ère ;
314 APPENDICE
Votre devt jit, en vérité,
Sert bien votre gentil derrière.
Mémoires du duc de Richelieu. »
Il est certain que la marquise de La Tournelle fit, comme l'on dit de nos jours, en style familier, « marcher Louis XV ».
« M. le duc de Richelieu s'était, il y a quelque temps, aperçu que le roi commençait a avoir du dégoût pour Mme de Mailly et ayant surpris ses regards sur Mme de La Tournelle, qui semblaient indiquer de la complaisance pour elle, forma le projet d'entrer dans la confiance du roi et d'opérer les changements qui sont arrivés. Il se rendait, pour cela, plus assidu que jamais chez le roi, faisait des visites fréquentes à Mme de La Tournelle et mettait toutes ses visites à profit. Lorsque les occasions arrivaient de parler de Mme de La Tournelle au roi, il vantait ses charmes, la douceur de son caractère, la finesse de son esprit ; et, quand il était temps quelquefois de hasarder, faisait entendre au roi qu'elle avait un goût secret pour Sa Majesté. Toutes ces menées ayant produit l'effet qu'on attendait, le roi ordonnaità Richelieu de parler à Mme de La Tournelle et de lui faire part du désir qu'il avait de vivre avec elle. La réponse qui fut faite, si elle est vraie, prouve la pénétration de la dame : « Je n'ignore pas, dit-elle à M. de Richelieu, en souriant, ce que le roi pense en ma faveur; je m'en suis aperçue, il y a plus de deux mois ; mais je conçois, par ce que vous m'annoncez, que vous avez autant de part au goût que Sa Majesté marque pour
moi, que mes charmes. Je vous cacherais inutilement que je ne suis pas indifférente aux nouvelles que vous m'apprenez ; mais comme dans une occasion aussi délicate on ne saurait trop bien être conseillée, je ne veux d'autre guide que vous... Journal de police à la dale du 6 novembre 1742.
«... Mme de La Tournelle donne, dit-on, beaucoup de soins au roi, par ses scrupules et par les combats qu'elle livre avant de se rendre. Il y a deux jours, on faisait courir le bruit que tous les arrangements étaient arrêtés; qu'elle avait été introduite par le petit escalier de la comtesse de Toulouse, dans les appartements sur la petite cour ; mais on croit être moralement sûr que Mme de La Tournelle a exigé du roi qu'il ne serait point encore parlé d'aucune liaison intime jusqu'au retour de Choisy, où il n'est pas encore certain qu'elle aille, quoiqu'on l'assure à la Cour. Il y a bien des courtisans qui se persuadent que cette conduite est étudiée. Quoi qu'il en soit, elle réussit. Sa Majesté marque beaucoup d'impatience et beaucoup d'empressement pour Mme de La Tournelle : Journal de police, 9 novembre 1742. »
«... L'on dit à l'oreille que Mme de la Tournelle s'est enfin décidée sur le compte du roi et que Sa Majesté n'a plus à se plaindre de sa complaisance... On remarque sur le visage du roi plus de satisfaction, plus de tranquillité... Journal de police 19 novembre 1742... »
Richelieu se vante d'avoir « appareillé » — c'était le terme d'alors — Mme de La Tournelle avec
Louis XV ; mais voilà que Mme de Tencin revendique, elle aussi, cet u honneur (?) » elle revendique hautement; du moins, celui « d'avoir étoulYé les derniers scrupules ». N'esl-elle pas curieuse cette lettre que reproduit M. Masson dans son ouvrage déjà cité : Mme de Tencin,
« Le cardinal (Fleury), écrit-elle au duc de Richelieu, deux jours après qu'était renvoyée Mme de Mailly, le cardinal vous accuse d'avoir mené l'intrigue et en paraît très courroucé. Les deux sœurs à la face du public le font frémir et tous les dévots. Je me suis égosillée ce matin avec la Guimbarde (la Guimbarde, c'est le roi !) pour lui prouver que le mal était beaucoup moindre qu'un double adultère (Mme de Mailly avaitun mari ; Mme deLa Tournelle était veuve ; l'adultère était simple). Que je ne savais pas, d'ailleurs, pourquoi le cardinal était fâché contre vous dans la supposition que vous aviez fait à sa liaison nouvelle ; que la renvoyée était livrée à tous ceux qui ne l'aimaient pas... que si vous aviez quelque crédit sur l'esprit de celte rivale, vous n'en feriez usage que pour servir le cardinal et pour appuyer ses projets ; enfin j'ai dit tout ce que j'ai pu de mieux et de plus fort. Je recommencerai demain pour remplir la tête de cette Guimbarde de ce que je veux qu'elle dise mercredi qu'elle verra le cardinal. Elle croit que la délaissée l'aimait passionnément et qu'elle l'aurait gouverné! Si vous étiez ici, vous persuaderiez /a Guimbarde et la feriez parler comme vous voudriez ; mais vous savez que je n'ai pas le môme pouvoir sur
son esprit. Si vous ne devez pas venir bientôt, je pense qu'il faudrait m'écrire une lettre que je puisse lui montrer... Si vous revenez bientôt, nous concerterons ce qu'il conviendra de faire... On voulait donner une petite fille et que la Mailly restât avec les honneurs et les apparences de la faveur. Je sais positivement, qu'on a cherché cette fille ; on avait même jeté les yeux sur la Gaussin, mais on a craint pour sa santé... Votre présence n'a jamais été plus nécessaire à la Cour, et pour vous et pour vos amis... »
Richelieu arrivait, puis achevait la victoire qu'il voulait brillante, complète, fastueuse. Elle fut tout cela. Déclarée maîtresse officielle, Mme de La Tournelle eut tous les honneurs d'une Montespan, et le soir du 19 décembre 17/12 le duc de Richelieu partant pour le Languedoc où il était lieutenant-général, pouvait s'endormir satisfait dans sa confortable « dormeuse » — une chaise de poste faite en forme de lit— dans laquelle quatre armoires, « avec toutes les commodités d'un homme maladedans sa chambre. »
Et allons, dame La Tournelle, Et allons donc, rendez- vous donc !
Quand votre roi vous appelle Vous faites trop de façons.
Et allons donc, mademoiselle, Et allons donc, rendez- vous donc \
318 APPENDICE
Quand votre roi vous appelle^ Vous faites trop de façons, Encore si étiez pucelle Vous le pardonnerait-on.
Encore si étiez pucelle Vous le pardonnerait-on ; Si vous vous donnez pour telle, Toute la cour dira non ;
Si vous vous donnez pour telle Toute la cour dira non, De faire ainsi la cruelle, Ma foi, c'est hors de saison.
De faire ainsi la cruelle, Ma foi, c'est hors de saison, Dans le sang de la de Nesle En a-t-on jamais vu ? Non î Et allons donc, Mademoiselle, Et allons donc, rendez-vous donc.
Etlorsqu' « elle se rendit », courut celte épigrarame, dont il sera facile de comprendre la double entente ;
Trois cardinaux sont fameux en ce jour :
Fleury brille par sa présence ;
Tencin au Conseil, à son tour,
Brille par son éloquence ;
Et La Tournelle, maintes fois,
Fait voir son Eminence.
De ce dernier le Monarque fait choix
Pour gouverner la France.
Puis quand « elle entrait en semaine », dit Barbier, le roi « lui donnait un bon pour la première place de