A LA TOURNELLE
Contre une belle Une requête on présenta ; L'amour la jugeant criminelle, Aussitôt l'affaire appointa
A la Tournelle.
A la Tournelle Désormais on s'adressera ; Honneur est dû à la plus belle, L'amour toujours présidera
A la Tournelle.
A la Tournelle, Oh ! qu'il est doux d'être jugé !
On y suit la loi naturelle Et l'on se rit du préjugé,
A la Tournelle.
A la Tournelle Règne beaucoup moins de rigueur, Et la femme la moins fidèle Se justifie avec honneur
A la Tournelle.
APPENDICE
A la Tournelle On juge à présent à huis clos.
L'affaire la plus criminelle S'instruit sur un lit de repos,
A la Tournelle.
Sur la Tournelle Votre soleil se lèvera ; Et, à cet horizon fidèle Désormais il se couchera,
Sur la Tournelle.
A la Tournelle, Amour, que tu dois savoir gré !
Tu ne battrais plus que d'une aile Si tu n'en avais appelé
A la Tournelle.
De la Tournelle Nous ne savons rien de nouveau, Si ce n'est qu'un prince infidèle S'est fait greffer à la peau
De la Tournelle.
Le lit de justice autrefois, Suivant nos lois sacrées, Se tenait toujours par nos rois Les Chambres assemblées ; Mais Louis qui fait en ce jour
Une loi nouvelle, Prenant pour chancelier l'amour,
Le tient à la Tournelle.
On a compris le calembourg : il y avait au Parlement de Paris, selon la nature des afîaires à juger, deux « chambres » : La Tournelle criminelle et La Tournelle civile.
M L'honneur d'êlre maîtresse en tilre, Mme de Vintimille étant morte, était réservé à Mme de La Tournelle. Elle avait un teint éblouissant, de grands yeux bruns, des lèvres charnues et rouges, une démarche élégante etsouple, delamajesté. Confiante enla puissance de sa beauté, elle résolut de devenir la maîtresse du roi à des conditionsqu'elle dicterait. Le duc de Richelieu ofîrit de la servir. Il composa les lettres d'amour qu'elle et le roi échangèrent, elil traita de la capitulation de la darne comme il eût fait pour une place de guerre. Elle ne voulut entendre parler ni du petit logement, ni des soupers économiques de Mme de Mailly. Il lui fallut une maison montée, un carrosse à six chevaux, un brevet de duchesse et des rentes considérables. Elle exigea le renvoi de sa sœur. Elle eut tout ce qu'elle voulut et, le lo novembre 1742, elle paraissait à l'Opéra dans la splendeur d'une maîtresse déclarée. Quelques jours auparavant Mme de Mailly avait été chassée de Versailles.
« ... Mme de Mailly voyait son influence diminuer chaque jour Elle dînait encore le samedi 3 novembre 1742, dans les petits appartements avec le roi et Meuse, à l'ordinaire, mais déjà le roi lui avait parlé en ces termes : «je vous ai promis. Madame, de vous parler naturellement ; je suis amoureux fou de Mme de La Tournelle ; je ne l'ai pas encore, mais je l aurai dans peu ! » Mme de La Tournelle, en effet profitait de la folie du roi pour le retenir longtemps dans l'attent* ; et de son désir, pour le subjuguer le dommer, convenir avec lui solidement de ses faits Elle voyait que Mme de Mailly serait bientôt renvoyée, sans état, sans maison, sans pension qui n'était pas encore assurée, et brouillée pour jamais avec son époux; elle redoutait les mêmes traitements elle demandait avec raison des conditions éclatantes, et 1 assurance des pensions, des rentes et des terres qu'elle exigeait. Mais le roi qui craignait encore le cardmal, à cause de la rumeur publique dont ce prélat le menaçait, s'il se permettait la publicité des plaisirs de l'amour et de trop grandes dépenses, se trouvait entre le désir et la crainte. Il était tourmenté en même temps par Mme de La Tournelle qui lui parlait sans cesse du beau d'Agenois - son amanten titre - à qui elleavaitjuré une étemelle fidélité. Danscetle situation le roi maigrissait et ne dormait pas. II se déguisait la nuit pour aller toucher en secret le coeur de la belle de La Tournelle. Il allait la voir seule et couvert d'une de ces grandes perruques que les vieux courtisans, comme du vivant de Louis XIV
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portaient encore. D'autres fois, il se couvrait d'un très grand surtout, pour n'être pas connu dans ses courses nocturnes, et, quoiqu'il fût contre son caractère de recevoir des leçons de quelqu'un, il écoutait les propositions ambitieuses de Mme de La Tournelle et cherchait les moyens de la satisfaire.
« Un soir, Richelieu, suivant le roi qui allait chez Mme de La Tournelle, aperçut Maurepas dans la galerie qui épiait les démarches de ce prince, afin de traverser, s'il était possible, sa passion pour Mme de La Tournelle. Richelieu détestait Maurepas, et Maurepas qui affectait de le mépriser, parlait partout du rôle que jouait Richelieu en favorisant les amours de Louis XV. Cependant cette rencontre nocturne failUt occasionner un assassinat, car Richelieu reconnaissant Maurepas qui épiait ainsi la conduite du roi, tire l'épée, sort sa lanterne sourde de dessous le manteau et l'applique sur la figure de Maurepas. Le roi demande : qui est la ? Maurepas, eiîrayé, cache de ses mains le mieux qu'il peut sa figure ; et Richelieu, soil qu'il parlât comme il pensait, soit qu'il voulût frapper de terreur le ministre s'approche de lui , l' épée nue d'une main, la lanterne sourde de l'autre et s'écrie : Sire je le tue. Maurepas, qui n'était ni courageux ni brave s'accroupit et se jette par terre. Le roi le relève avec bonté et lui dit qu'il lui fera connaître l'objet qui le portait à sortir ainsi à des heures indues de son appartement. En attendant, la favorite La Tournelle était bien conseillée et bien conduite dans ses amours par Mme de Tencin. par d'Argenson et par Richeheu ;
celui ci s'en cachait si peu qu'il plaçait le portrait de la favorite dans le lieu le plus distingué de sa chambre à coucher... >>
Mme de Mailly est disgraciée et, « tandis que la malheureuse amante cachait sa honte et son désespoir à Paris, La Tournelle triomphait à Versailles, où elle fut visitée et complimentée de tout le monde et où elle se préparait au scandaleux voyage de Choisy. « C'est là que devait être fait le sacrifice à l'amour. Mme de La Tournelle, qui conduisait avec tant de prudence son intrigue, voulait que la cérémonie en fût éclatante ; elle désirait y être accompagnée de tout ce qu'il y avait de dames galantes dans la cour, et le roi, qui eut la faiblesse de se prêter à cette vanité, invita le plus grand et le plus beau monde. Mais lorsqu'on en parlait à la duchesse de Luynes, dame d'honneur et intime amie de la reine, elle sentit plus que les autres l'indécence de paraître à Choisy à 1 installation d'une maîtresse et affecta d'éluder la proposition. Cependant la favorite qui avait besoin d'une compagnie à citer, d'un appui de la vertu, d'un ornement pour son triomphe, fit si bien avec le roi, qu'elle l'obligeait à en parler au duc de Luynes son époux, qui solHcitait depuis longtemps le cordon bleu, mais qui était incapable d'une bassesse pour accélérer sa promotion. Le roi, se hasarda de lui dire au grand couvert, en plaisantant, qu'il invitait Mme de Luynes au voyage de Choisy ; mais le duc, qui s'inclina très profondément alla trouver Meuse et le pria de faire agréer sa peine
APPENDICE
et son refus à Louis XV, qui lui réponditavec humeur : Eh bien ! qu'il reste. Cet acte du duc de Luynes, homme d'une vertu antique, digne des âges de Rome vertueuse mais déplacé dans une cour aussi prostituée, fut puni bien sévèrement ; car au lieu d'accélérer sa promotion à l'ordre du Saint-Esprit, le roi la retarda de plusieurs promotions. Les concubines du roi allaient devenir le canal des grâces et des faveurs !... Il ne manqua point d'ailleurs de ces sortes de courtisans et de femmes de Cour qui ne demandaient pas mieux que d'être appelés à l'installation du
vice dans la couche du roi Le Monarque fit le
soir un quadrille, les dames jouèrent au cavagnole. Au souper Mme de La Tournelle parut intimidée. Après le soupei- elle s'approcha de Mme de Chevreuse et lui dit qu'on lui avait donné une trop grande chambre qu'elle ne pouvait souffrir, priant la duchesse de la prendre elle-même et de lui céder la sienne. Mme de Chevreuse qui ne voulait pas s'exposer à un quiproquo des pUis étranges, si Mme de La Tournelle s'absentait de chez elle pour éviter le roi, répondit qu'elle n'était pas à Choisy chez elle et qu'elle ne pouvait céder son appartement que par ordre du prince. Mme de La Tournelle se barricada et coucha seule dans sa chambre. Vainement le roi vint-il gratter à sa porte ; Mme de La Tournelle n'ouvrit pas cette nuit-là. Ces travers, au lieu de dégoûter le roi, semblaient réveiller et augmenter son amour. Quand il n'était pas auprès de Mme de La Tournelle, il lui écrivait jusqu'à trois fois par jour ! ... La favorite était déjà ré-
solue de s'attacher au roi, à des conditions avantageuses, mais dont elle ne parlait encore qu'à ses amis et fort mystérieusement... Les chansons, les vers qu'on fit contre elle et le roi, qu'elle chantait d'ailleurs avec Louis XV, et ils en riaient ensemble, hâtèrent les faveurs de l'amour. Peu à peu elle fut moms hautaine, moins cruelle et moins forte. Elle se rendit enfin aux désirs ardents du monarque ; on n'en sait pas le jour, mais ce fut pendant le voyage du 2/, novembre. Ce qui mit au désespoir le cardinal et le fit retirer presque tout à fait de la cour.
'< Voici comment on connut le bonheur des deux amants. Dans ce dernier voyage, Mme de La Tournelle occupa la chambre bleue au-dessus du roi qui logeait au rez-de-chaussée, et au-dessous de l'appartement de Richelieu qui couchait à côté de la bibliothèque. Tout Choisy dans l'attente et dans un état d'incertitude, d'observation, ne savait à quoi s'en tenir au commencement de ce voyage ; mais le 10 décembre on surprit une boîte du roi sous le chevet de Mme de La Tournelle, qui plaisanta elle-même de k trouvaille et n'en rougit point. Le roi s'en soucia si peu lui-même qu'il laissait une autre boîte le lendemain, et Mme de La Tournelle la montrait à tout le monde; mais cette victoire du roi n'empêchait pas que, tous les matins, il ne fît ce qu'on appelait la ronde du roi. Il entrait seul chez toutes les femmes, encore endormies ou éveillées, leur jouant des tours ; et les maris n'étaient point toujours à Choisy quand leurs femmes étaient invitées. Mémoires du duc de Richelieu. »