‹ Louis XV [microform]: ses maitresses, le Parc aux Cerfs, d'après le Journal-Mémoires de d'Argenson, les chansons du temps et les mémoires du Duc de RichelieuChapitre 91 sur 145 · DB 1744 K · texte numérisé non relu

DB 1744 K

(Mme de Pompadour et le Parc aux Cerfs.)

(!) 1744. — Aux noces de M. le Dauphin, paraissait une jeune beauté de Paris à qui le roi Jeta le mouchoir, comme fait le roi parmi les odalisques. Aussitôt heureux qu'amoureux, les voluptés furent le seul attrait de cet amour. Le cœur et le caractère n'étaient pas connus et ne le sont peut-être pas encore. On était résolu par principes aux amours volages et à décrmer^les jolies femmes de Paris, pourvu qu'il n'en cocitÀt point ée risques à la santé. L'on prétendait échapper à l'empire de Tamour, mais cette pratique est impossible aux cœurs tendresc

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t LOUIS XV. SBS MAÎTRESSES, LE PARC AUX CERF!

Le roi rencontra dans la dame d'Étiolés, peu après marquise de Pompadour, une maîtresse bien dressée pour le gouverner. Tout en séduisant son âme par l'apparence de la douceur, elle est parvenue à la plus excessive autorité qu# puisse procurer la confidence, la consolation, la profondeur du secret, et ce manège adroit qui rend les courtisanes de profession plus maîtresses de leur amant, sans le secours de Tesprit, que ne la sont les femmes de qualité et de mérite.

Sa mère, célèbre p. du Palais-Royal, Tavail élevée et destinée à quelque poste considérable d« ce genre. Elle lui avait fait épouser un fermier général, mais son ambition n'en était pas satiffaite. Elle a vu le triomphe de sa fille, et est morte peu après de la vérole.

Mme de Pompadour est donc de la plus bassd extraction. Elle est blonde et blanche, sans traits, mais douée de grâces et de talents. Elle est d'une haute taille et asseï mal faite. Tous les ballets de la cour roulent aujourd'hui sur le môma •ujet que la pastorale d'hsé : on y représente une bergère aimée d'Appollon, et qui l'aime sanê savoir sa divinité; elle remporte le prix du chani et de la danse. Mme de Pompadour joue la comédie, imite et contrefait tout o© qu'elle veul

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les passions et même la vertu quand il le faut. L'éducation a perfectionné la nature pour exceller dans le rôle qu'elle devait jouer ; c'est le gracieux instrument des plus tristes desseins, l^lle s'est prodigieusement enrichie. Elle i3st l'objet de la haine pîjblique. Le roi croit la gouverner, elle le conduit ; elle lui fait voir du méiite dans ceux qui n'en ont ni la réputation ni les apparences. C'est une amitié adroite et impérieuse, plutôt qu'une véritable passion, qui produit tant d'elTeti sur notre gouvernement. Encore une passion violente laisserait-elle l'espérance d'un clian-ement, les reproches de la conscience etreflicacilé du cri public.

26 février 1747 — La famille royale commence à se conjurer contre Mme de Pompadour. A la dernière chasse, cette dame était dans la calèche ds Monsieur et Mme la Daupliine et Mesdames. Il était convenu de ne lui rien ilire, pas un seul mot, n'importe de quoi elle voulut parler. Elle enrageait, rugissait. Ainsi voilà Torage qui va grossi; On veut faire sentir au roi les inconvénients qu'il y a à avoir pris une maîtresse d'aussi bas lieu ; le conduira au dégoût par la honte. Aussi M. le Dauphin a-t-il voulu que

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Mme la Dauphîne n'allât pas à la comédie des cabinets, et Fa obligée de contrefaire la malade. La reine conduit sa famille d'après quelques conseils qu'elle reçoit. Cest M. de Maurepas qui lui souffle ce projet, et par là il prend consistance à la cour. Au lieu de cela, le roi n'a aucun conseil, et n'a confiance en personne, pas même em sa maîtresse. II se divulgue à elle, mais ne se confie pas. Dans quels dangers je le vois de tou9 côtés 1 J'ai prétendu à être son ami, je m'y suis présenté par la vérité la plus pure et la plus détachée d'ambition. On lui a dit que je n'avais pas l'air de cour ; il l'a cm et m'a congédié.

28 février. — Les gens qui voient bien et de près la cour pensent que Mme de Pompadour pourra être bientôt congédiée. La cause en sera la honte que l'on fait au roi de ses fers, et d'avoir placé sa tendresse en si bas lieu. Ce serait la famille royale qui serait l'instrument de cette expulsion. Déjà le Dauphin et Mesdames, sous les ordres de la reine, commencent à Taitaquet et lui marquer du mépris, ne lui parlant presque plus.

On propose au roi un arrangement d^amusement. Il vivra dans sa famille, qu'il aime fort et «ù

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Il se platt ; il y jouera, il y soupera. 11 aîme heaiiooiip la nouvelle Dauphîne, qui l'égaie. La botte teorète la plus sûre pour décider le roi est le bon air. Ainsi, il y a bien des choses qui doivent le rebuter iinns sa maîtresse, et dans la compagnie qu'elle lui amène.

On lui procurera quelques dames de la cour, que Sa Majesté verra en bonne fortune. Le mystère est un ragoût. On assure qu'ayant commencé de bonne heure à être homme, le déclin est aussi plus prompt. Ainsi, s'il lui faut aujourd'hui des femmes, on n'estime cela qu'à deux fois par se» maine, quoiqu'il n'ait pas plus de trente-sept tus.

13 mors 1747. — M. le Dauphin augmente en grossièreté, en apathie et en haine contre la maltresse du roi son père. Dès qu'il la voit, •on humeur augmente. La reine attise cette disposition. Il vient d*y avoir quelque contestation au suj^-t du régiment Dauphin, vacant par la mort de M. de Voluire. Madame de Pompadour le demandait pour un de ses amis. Elle a envoyé •hercher le ministre de la Guerre à son ordinaire. Il a exposé que M. le Dauphin le demandait avec Vivacité pour M. de Marbeuf, neveu de l'abbé de

f LOUIS XY, 8KS MAÎTR£Sâ£S, LU PARC AUX CERF!

Marbeuf, son lecteur. Madame de Pompadour s'est lac liée, et a demandé de quoi se nit lait M.le Daupiiiii. Contestations, plaintes, aigreurs Eofin il a fallu céder à M. le Daupliin ; mais on a condamné M. de Marbeuf k^ayer quatre-vin^t millt livres pour le régiment.

Ainsi la famille royale, sous la direction de la reine et de ses partisans, commence à prendrt corps, ce qui prépare du chagrin au roi et de lâ diminution à son autorité.

La MoUie-Houdancourty chevalier d'honneur de la reine, et Tun des plus anciens généraux de Tarmée de Flandre, n'est point nommé pour servir cette année. La reine s'en plaint amèrement.

30 avril 1747. — On assure de toutes parts que la marquise de Pompadour ne tardera pas à être renvoyée ; et toutes les mêmes apparences y sont qu'à ce qui précéda le renvoi de Mme de Mailly. 11 y a plusieurs mois que le roi n'y touche plui ; elle tombe dans Tabattemen!, maigrit et change à vue (\\y\\ \ enfin elle devient odieuse. Klle pr#« fite du temps qui lui reste pour tirer tontes les grâces qu'rlle peut et pour sa famiMe et spîi amii et l'on voit sur cela des choses fort indécente».

lOURNAL-MÉMOIRES DE D*ARGBNS0N f

27 mai, — On m'a assuré, à Versailles, que le roi prenait grand dégoût de Mme de Pompa?» dour, que son sein, sa fraîcheur, sa poitrine de« mandaient qu'elle s^abstint de faire l'amour et d*y prétendre ; qu'elle devenait insupportable au roi et qu'il était beaucoup question de Mme de Périgord. Mme de Rohan, fille de Mme la Princesse de Montauban, se montre aussi beaucoup, et avee toute la beauté dont elle est pourvue.

11 décembre 1747. — La Pompadour devient maigre par le maavais ét^t de sa poitrine. Le roi veut passer à l'autre excès et on l'excite à tâter de la grosse comtesse de la Marck. Il est vrai que cette sultane est mangée d'hémorroïdes et qu'elle fut à tout le monde. Déjà on a forcé Mme la Marquise à recevoir Mme de la Marck comme actrice dans la troupe des petits appartements.

19 décembre, — La marquise de Pompadour ayant été hier à TOpéra, dès que latroile fi>t baissée on lui battit des mains, comme à une bonne actrice, et Ton ne cessa que quand elle se fut i étirée; applaudissement familî»?r et méprisant, que Poe ne ferait pas à une femme de qualité qui occupe* rait la même place qu'elle.

t LOUIS XT, SES MAtTRBSSBS, LB PAAG AUX CBRPS

21 décembre 1747. — On achète à la marquise de Pompadour une jolie jçuinguetle entre Paris et Versailles. On dit que ce sera la maison ou •ieor Dupiriy à Monireioai, près Saint-Cloud ; ce qui donne lieu, d'une part, à des allusions ridicules sur le nom ; de Tautre, à des clameurs publiques sur ces dépenses. On joue la comédie dans les cabinets, et le roi se met de plus en plus dans l'habitude des spectacles, mais sans goût ; car de toutes les représentations, c'est aux Italiens que Sa Majesté assiste le plus régulièrement.

On apprend les rôles de la comédie du Méehaniy par le sieur Gressei, Plus je revois cette pièce sur notre théâtre, plus j'y trouve des études faites sur nature. Cléon^ ou le Mécha-ni, est un composé de deux personnages que j'ai bien reconnus : M. de Maurepas, pour les tirades et les jugements précipités, tant des hcmmes que des ouvrages d'esprit ; le duo d^Ayen, pour la médisance, le fond de l'âme, les plaisirs et les allures. Géronle et Valère couvrent des noms trop respectables pour les articuler ici. Ce sont des âmes bonnes et simples, que séduit la mauvaise' compagnie qui les entoure. Ariste est parlo'it, ou doit être dans les honnêtes gens qui raisonneai

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bien ; Florise, dans quantité de femmes irompées. Pasquin est le président Hénault^ bonne caillette^ quoique avec l'esprit des belles-lettres ; on peut dire : Muiato nomme, de te fabula narralur.

Madame du Chatelei et Voltaire ont perdu Im entrées de la cour de Sceaux, à cause des invitations qu'ils faisaient à leurs pièces. Il y a cinq cents billets d'invitation où Voltaire offrait à ses amis, pour plus agréable engagement, qu'on ne verrait pas Mme la duchesse du Maine.

7 janvier 1487. — La cour n'est occupée que

(2) de plaisirs. Le retranchement des grands ballets-opéras n'en marque point le deuil durant ce carnaval. Le roi ne parait qu'à regret en public ; mais chérit au contraire ces plaisirs privés. On ne songe qu'à des comédies de cabinets, où là marquise de Pompadour déploie ses talents et ses grâces pour le tLéâtre. On n'y voit chacun occupé que d'apprendre des rôles, ou de répéter

(3) des ballets avec les demoiselles Gaussin et Z)amesnily et avec le sieur De^hayes, de la Comédie italienne. Un prétend que Pétrone dépeint la cour où il vivait, telle que nous voyons la nôtre, si occupée de délices, tandis que les affaires politiques exigeraient une application journalière, cl

iC LOUIS XV, SES MAÎTRESSES, LE PARC AUX CERFS

inspirent même des craintes qui, san? doute, paraissent plus fondées aux spectateurs qu'aux acteurs.

ZO janvier 1748. — On a joué à Marly un jeu épouvantable. Le roi a beaucoup perdu. Son étoile au jeu diminue ses miracles. Mais les princesses ont beaucoup gagné. Mme la Dauphine furtout. La marquise de Pompadour a gagné quelques mille louis. On ne voyait au salon que dorures, tout reluisait comme au palais du Soleil. Le roi de très bonne humeur ; le ministre de la finance un peu changé : il commence à êt/e sensible aux maux que cause sa charge, et aux embarras qui en dépendent.

— On fait venir Madame Victoire de Fonte- ▼rault à la cour : dépense nouvelle, et qui sera auivie d'autres, peu nécessaires dans le temps où nous sommes. On lui donne pour dame du palais une demoiselle de CharlevaU qui ci-devant tenait compagnie au duc de BrancaSj et menait promener x;e bonhomme sourd et aveugle. Elle est d'une bonne famille du parlement de Rouen. Gela tera suivi d'autres nominations de dames de la suite de cette princesse

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6 février 1748. — Madame Vidoire, troisième ûiie du roi, revient de Fontevrauit in fîocchi. On lui donne un cortège qui ne sent guère Téconomie. Ce cortège est plus nombreux et plus somptueux que celui qui alla chercher Madame la Dauphins. On fait raccommoder les chemins à grands frais, et travailler par corvées les pauvres peuples, déjà ei fatigués.

Mme de Pompadour veut plaire à la famille royale, et c*est la cause de la dépense ridicule ^'on fait pour Madame Victoire.

8 mars 1748. — Une dame de la cour, qui en revenait, m^a raconté ce qui suit :

On a dit, dans la jeunesse du roi, qu*il était perroquet^ c'est-à-dire qu^il ne faisait que redire des mots, des faits, des propos, dans les mêmes termes qu'il les avait entendu raconter. Maintenant, dit-on, c'est bien autre chose ; il se fait un jargonde sentiments y de raisonnements poliliques^ qu'il compose par goût sur les différents propos qull entend tenir aux uns et aux autres, sans y participer aucunement, même sans y rien *intendre. On le compare aux religieuses qui parlent latm, qui prient Dieu en latin, sans y comprendre un seul mot. La mémoire et le jargon font tout. De

IS LOUIS XV, SBg MAÎTRESSES, LE PARC AUX CERFi

là vient, qu'il a fait des choses contraires à eUesmêmes, et à lui-môme. Il écrivait par exemple, les choses les plus tendres à Madaro*^ de Tallard pendant la campagne, tandis qu'il la dépossédait d'une partie de sa charge. Il m'a ren/oyé de la cour, tandis qu'il disait hautement m'aimer et m'estimer, et qu'il approuvait mon travail Lorsqu'il renvoya Mme de Châteauroux et sa sœur, il demandait pardon pour elles à la reine, à Mme de Villars, à tout le monde; il n'y avait personne alors à qui il ne demandât humblement pardon. Puis il pleure ea maltresse, la reprend, la perd, il en est au désespoir. Puis il va au bal, et y fait rencontre d'une autre maîtresse, qu'il aime bien davantage, et à qui il laisse tout gouverner; il en eat de même pour les affaires. Il raisonne avec l'un d'une façon et avec l'autre d'une façon tout opposée, le tout suivant son goût et le jargon

qu'il s'est fait !

Louis XV est chéri de son peuple sans Ini avoir fait aucun bien. Louis XII le fut encore davnnlagê après avoir cauêé beaucoup de maux en France par ses guerres mal conduites el malheureuses. Regardons en cela nos Français comme le peupla le plus porté à l'amour de ses rois qui sera Jamais. Il pénètre leur caractère; il prend assistance

" S'IL M RTAIT AUSSI FIDELE " (Daprès Fragonard.)

19 LOUIS XT, Stt MAÎTaESSES, LB PARC AUX COf

là ▼icnt, qu'il a lait des choses contraires à eBesmêmes, et à lui-môme. Il écrivait par exemple, les choses les plus tendres à Madaro*^ de Tallard pendant la campagne, tandis qu'il la dépossédait d'une partie de sa charge. Il m'a reu/oyé de là cour, tandis qu'il disait hautement m'aimer el «'estimer, et qu'il approuvait mon travail Lorsqu'il renvoya Mme de Châteauroux et sa sœur, il demandait pardon pour elles à la reine, à Mme de Villars, à tout le monde; il n'y avait personne alors à qui il ne demandât humblement pardon. Puis il pleure ea maltresse, la reprend, la perd, il en est au désespoir. Puis il va au bal, et y fait rencontre d'une autre maîtresse, qu'il aime bien davantage, et à qui il laisse tout gouverner; il en est de même pour les affaires. 11 raisonne avec Tun d'une façon et avec l'autre d'une façon tout opposée, le tout suivant son goût et le jargon qu'il s'est fait 1

Louis XV est chéri de son peuple sans lui avoir fait aucun bien. Louis Xll le fut encore davantage après avoir causé beaucoup de maux en France par ses guerres nml conduites et malheureuses. Regardons en cela nos Français comme le peupla le plus porté à l'amour de ses rois qui sera Jamais. Il pénètre leur caractère; il prend assistance

S'IL MI:TAIT Al SSl FIDELE

(Daprès I*ragonard.)

JOURNAT.-MKMOIHES DH l»' A Is^rx-OX

aux conseils, mais quel est l'intérêt qu'il y prend. Ce n est pas par des velléités, ni par des moments d'affection, qu'on conduit les affaires de grande charge, mais par une volonté constante et toujours occupée de Tobjet. L'on souffrira bien que les délassements, les défaillances et les faiblesses interceptent le travail ; mais ijs ne doivent tenir rang que d'exception, et le sérieux doit être la règle et la pratique ordinaire.

Ob ! que le terme de faiblesses exprime bien les passions de certains hommes doués de bonté et de facilité ! Ils voient et approuvent le mieux, et suivent ce qu'il y a de pire. Leur virilité n'est qu'une enfance prolon-ée. Us prennent souvent l'ombre du plaisir pour le plaisir même. Jeunesse, enfantillage, amour-propre sans orgueil, leurs actes de fermeté ne sont qu'entêtement et mutinerie. Ils pensent sans réfléchir; ils tirent des conséquences sans les appliquer ni agir : opinion» sans volonté ni désirs. Le calme trompeur leur fait oublier les dangers qu'ils ont eux-mêmes reconnus.

Avec co triste caractère, un prince croit bien gouverner, quand il ne gouverne seulement pas. Tout le trompe, et il est le premier de ses séducteurs. Il a des favoris, sans prédilection ^pour Il i

U LOUIS XV, SES MAÎTHE5îf;FS, LE PABC AUX CERFS

eux, et dos miiiistres absolus sans confiance.

Mars 1748. — J'ai trouvé la marquise de Pompadour extrêmement changée. Elle était à la messe delà chapelle, coiffée de nuit, avec la mine du monde la plus sucée et la plus mals/ine. Elle ne peut résister à la vie qu elle mène, de veilles, d'occupations, de spectacles, de dépenses continuelles pour amuser le roi; tandis qu'elle-même, en outre, est sans cesse occupée d'affaires et au milieu d'un tourbillon de monde continuel.

28 septembre 1748. — Il est plus grand bruit que jamais que le roi va renvoyer Mme de Pompadour ; il en est extrêmement dégoûté. Il y a huit mois qu'il ne lui a touché le bout du doigt. Les moyens de continuer le charme qu'elle emploie sont usés ; tels que la comédie, les ballets, les danses et la musique. Déjà plusieurs courtisans commencent à lui tourner le dos. Il peut arriver enfin, que le roi connaisse et sente toute la honte de ses fers. 11 lit dans les secrets de la poste tout ce qu'on dit contre lui et il y voit souvent parler de la poissonnaille. Il serait à souhaiter que ce ne fût point par le secours de la bigotterie et aux dépens de sa raison que le roi quittât aussi

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l'abus des plaisirs. L'on croit que son tempérament est usé et réduit à peu de chose pour avoir commencé trop jeune. Cependant il faudra toujours quelque société de femmes. On parle de deux grandes dames de la cour. Qu'elles se corrigent alors sur l'exemple de Mme de Pompadour, comme celle-ci s'était corrigée sur celui de Mme de Châteauroux, pour ne pas suivre le roi à ses campagnes. Que la nouvelle sultane ne vive avec le roi que comme une amie respectée ; qu'on cesse cette vie à pôt et à rôt avec une maîtresse qui fait tant de tort au roi ; enfin, que toutes choses soient en ordre.

30 septembre 1748. — Voilà le déplacement de la marquise de Pompadour qui s'assure et s'avance. Gela prend toute la tournure de la quitterie avec Mme de Mailly : des bouderies marquées , * des duretés tempérées par des douceurs affectées. Au dernier Choisy, la marquise fit la malade et se mit au lit, au lieu de descendre dans la salle de l'Assemblée. Le roi ordonnait à son chirurgien, M. de La Martinière de voir ce que c'était, « et de ne point mentir ». Le chirurgien dit qu'elle était véritablement indisposée. Le monarque reprit : « Mais, a-t-elle la fièvre ?

,« tO«.S XV, SES MAITRESSES. LE P^BC AUX CE«rS

« Non, Sire. » - « Eh bien ! «p'elle descende I » Et elle descendit.

(4) Mais, voici du sérieux. Le roi aime la princesse f„ Robecq.fiUe de M. de Luxembourg. Avant

de partir pour Choisy, Sa Majesté demandait a la reine que cette dame fût dame du Palais à la première occasion. La reine a rêvé et a répondu que cela serait. Mais on a remarqué que le roi a rougi comme un enfant, et est devenu cramoisi en proposant cela.

(5) De plus, on prétend qu'au dernier voyage de la Muette, le roi alla se promener à Bagatelle, maison aujourd'hui à Mme de Cursay ; que ^ime de Robecq s'y était trouvée et que le souverain et la dame avaient disparu un quart d'heure.

29 novembre 1748. - On a fait hier une grande revue des Houlans dans la plaine des Sablons. Tout Paris l'a voulu voir, malgré un grand brouillard, qui enrhumera bien des bourgeois. Le roi y était à deux heures. On y avait fait venir les gardes françaises et suisses, pour empêcher les badauds d'approcher et de nuire aux évolutions de ces prétendues troupes étrangères : car le maréchal de Saxe, qui en est pour ainsi dire l'entre-

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preneur, y a fourni plus de Flamands que de Houlans. On lui donne pour cela 600.000 livres par an. On prétendait qu'il en devait réformer la moitié, mais son crédit s y oppose. La marquise de Pompadour a dû y paraître dans une calèche

distinguée.

La toilette de cette danle est une espèce de cérémonie aujourd'hui à la cour ; on la compare au fameux déculotié du cardinal de iFleury. Le soir, tous les grands y accourent pour s'y montrer. On a donc cru qu'elle devait faire cette déclaration publique, qu'elle prononça avant-hier à haute et intelligible voix : « Qu'est-ce que l'on dit, que le nouveau théâtre que le roi fait construire sur le grand escalier lui coûtera 2 millions ? Je veux bien que Ton sache qu'il ne coûte que 20.000 écus. Je voudrais bien savoir si le roi ne peut pas mettre cette somme à son plaisir, et il en est ainsi des maisons qu'il bâtit pour moi. »

Le bruit est que cette dame vient d'acheter le château du duc de la Vallière, en Anjou, et sera faite duchesse pour faire cesser tous les bruits qui couraient de son prochain renvoi. En voilà

trop, cela versera.

> Le roi assistait avant-hier à la représentation d'un ballet composé exprès, et où la marquise de

18 rouis XV, SES MAÎTKESSES, LE PARC AUX CERFS

Pompadoiir déployait ses talents. Sa Majesté se mit à bailler et à dire : J'aimerais mieux la comédie,

M. de Courienvaux a mis en musique une parade dont les paroles sont du sieur de Monlcrif, lecteur de la reine, et l'un des quarante de TAcadémie française. Voilà un nouveau genre de spectacle ; on le dit très plaisamment exécuté. Le titre est : le Père respeclé. Il y a un chœur de p. ..qui dit:

Nous autres, jeunesses.

Nous écoulons vos raisons ; Mais, dans la belle saison,

Nous nous en ballons

Les fesses, les fesses.

Il n'est besoin de dire que la scène se passe aux Porcherons. Cela doit s'exécuter incessamment devant le roi. On a préludé chez Mme la romtpsse de Lamarck, fille du maréchal de

Noailles

A la revue des Houlans, il y eut grande batterie et tapage : hommes bourrés, coups de baïonnette, un maître des comptes tué, des chevaux blessés parce que tout le monde voulait trop approcher.

It

i2 janvier 1749. — Hier, à la comédie italienne, on vendait publiquement de petits bijoux grossiers, appelés plaques de cheminée (6) (à cause de l'aventure de Mme de la Popelinière). Certes ! si M. Berryer, lieutenant de police, souffre cet affront public fait au Maréchal, c'est qu'il y est poussé par les partisans de Mme de Pompadour.

'2^ janvier, — J'ai vu les vers dont on m'avait parlé sur l'arrestation du prince Edouard. C'est un poème ou épître assez longue, où le roi est fort maltraité, ainsi que Mme de Pompadour et M. de Puysieux (7). On fait un parallèle de la belle Agnès Sorel, qui encourageait Charles Vil contre les Anglais, tandis que nous nous soumettons aujourd'hui à eux. Il y est dit que M. de Puysieux déshonore la patrie par son ignorance et sa perversité. Enfin, le roi y est traité comme un véritable Sardanapale, ce qui fait horreur. J'ai brûlé sur-le-champ cette pièce de vers, dont on m'avait envoyé copie.

"^L'on voit bien que c'est le parti Jacobite ou Edouardiste à Paris qui fait ces pièces, et qui s'exalte ainsi. Il échauffe les têtes françaises, et cela mérite attention. Je vois de grandes maisons mécontentes qui peuvent se joindre à ce parti,

tO LOUIS XV, SES MxiTnESSES, LE PARC KVX CEnFS

par exemple M. le prince de Conti, mécontent du roi, de la maîtresse et des ministres.

- Chacun sait par cœur cette pièce de quatrevingt-quatre vers, qui commence ainsi : Quel est ion triste sort ? Chacun en répète les principaux vers : Le sceptre aux pieds de Pompadour... Nos pleurs et nos mépris... Tout est vil en ces lieux, ministres et maîtresse. Ministre ignorant etper-

vers (M. de Puysieux).

Ainsi chacun fait grande attention à ce libelle, qui produit l'effet le plus fâcheux. Les factions, ne pouvant s'en prendre au roi, s'en prennent au

ii,i:iistère.

23 février, — Le maréchal de Richelieu s'est conduit en écolier depuis son retour à la cour ; Mus est in nugis. 11 s'est butté contre la maîtresse, contre les favoris, contre les ministres, et s'est brouillé avec les deux partis, le ministère et les cabinets. Le roi ne voudrait pas recevoir une maîtresse de sa main, quand il la présenterait la plus belle du monde. On est prévenu que ce serait pour le gouverner, comme il faisait du temps de Mme de Châteauroux. Aussi toutes les portes lui sont-elles fermées. Ce n'est pas ainsi qu'il fallait faire pour réussir.

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25 février 1749. — La harangue de M. de Richelieu (au nom de l'Académie française) a été tendre et tissue de fleurettes continuelles au roi. Il y parle plutôt en mignon qu'en favori, quoiqu'il ne soit ni Tun ni l'autre. Vanitas vanitatum ! Ce grand courtisan montre par là qu'on ne s'avance auprès du roi qu'en lui montrant beaucoup d'amour. Il finit sa harangue par dire que l'univers publiera la gloir» du roi, et lui (Richelieu) ce quil sait inspirer. Voilà donc la flatterie du jour. Louis XIV voulait être encensé ; Louis XV, êtte aimé, chéri. Mais obtiendra-t-il ce prix d'autres que de quelque» courtisans moqueurs et malins ?

Que ne hante-t-il des gens de sa trempe ? Le faux goût fait tout le mal. S'il aiitiàit les bonnes gens comme lui, il serait ainië du public. Voilà tout le secret.

26 février. — Le roi dîna avant hier au Dragon^ qui est un nouveau petit jardin de la marquise, près la porte de Trianon. Il y était erl tête à têt e avec MM. de Tournehem et de Vandières. 11 s'égaya de son mieux. Mais on ne parle que de la mélancolie où il retombe à tous moments. , tM. Berryer, lieutenant de police, passant il y a quelques jours dans la galerie de Versailles, plu-

sieurs de nos petits maîtres des cabinets l'assaillirent, et lui demandèrent quand donc il ferait cesser les chansons horribles et les vers qui courent contre le roi; disant que feu M. d^Argenson. heutenant de police, ne les eût pas laissé échapper, et eût déterré d'abord dans un puits un fabricateur de pareilles pièces. M. Berryer leur répondit : Je connais Paris aussi bien qu'on le puisse connaître, mais je ne connais point Versailles. Et ils s'éclipsèrent tous.

On demande ce que c'est que le chagrin du roi. Beaucoup de personnes répondent que ce sont les pleurs de Titus, s' efforçant de quitter Bérénice. 11 a paru depuis peu une estampe infâme, où le roi, enchaîné par la marquise et par M. de Puy sieux, est fouetté parles étrangers.

On soupçonne M. de Maarepas de n'être pas étranger aux chansons et aux satires contre la marquise. Ce qui l'enhardit dans cette poursuite, c'est l'amitié que lui portent la reine et le Dauphin. Le roi est dans un mortel embarras de tout ceci. D'une part, on lui montre qu'en gardant sa maîtresse il augmente le mécontentement des peuples ; que, s'il voulait renvoyer les ministres opposés à la marquise, il paraîtrait les sacrifier à la sultane, d'autant que ces ministre» (surtout les deux

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plus anciens) sont bien vus du public pour les services qu'ils ont rendus à l'État ; que leur insistance actuelle contre les caprices de la maîtresse leur fait généralement honneur dans le public.

Mais, d'une autre part, le roi sent que chasser la maîtresse, c'est renoncer à tous plaisirs, c'est perdre les sieurs Paris, MM. de Puysieux et de Saint'Séverin, qui n'ont de crédit que par l'appui des cabinets. Par là, le roi croit perdre des conseillers bien à lui, bien dévoués, dont il croit se servir pour balancer l'autorité des autres ministres. Voilà les embarras, voilà les chagrins du monarque 1

1" mars 4749. — Les chansons, les vers, les estampes satiriques, pleuvent contre la personne du roi. Il y a une prophétie en vers qui est affreuse. On lui prédit qu'il n'aura pas de postérité, et que son peuple se soulèvera.

Une estampe représente le roi lié, garrotté, déculotté, la reine de Hongrie le fouettant, l'Angleterre disant : Frappez fort ; la Hollande : il rendra tout. Gela s'appelle l'estampe des quatre nations. Autre chanson : que les cabinets sont dans la baasesse, que les poissons viennent de

ai l.>. .. XV, Sb:S MAÎTRESSES, LE PARC AUX^CERFS

la halle, etc. Enrm, cela ressemble aux Mazarinadôs. Le recueil en grossit. Et contre qui^ ? Contre un roi, le meilleur des hommes, mais circonvenu par des courtisans pefvers. Ces horreurs parviennent jusqu'au roi, mais ne peuvent lui persuader de se mieuJc entourer.

Il y eut une aventure à un bal dans la ville où le roi était. Une petite Cazeaux, fille d un officietdu gobelet, élait masquée. Mme de Brancas lui parla, et lui demanda si elle avait été à ropéra des cabinets ; elle i-épondit que oui, et ftt une description si critique du peu de talent des acteurs, quils ont tous juré de ne plus jouer

Topera.

Le roi tombe dans un chagrin mortel de tout ceci. 11 y a guerre déclarée et terrible entre le ministère et les cabinets. Cela ne peut durer ; il faut que run des deux partis soit renversé. Je crains que ce ne soit le ministère.

>0n a augmenté de deux couplets la chanson contre Mme de Pompadour sur l'air des Tremblears, et les derniers couplets tombent d'aplomb sur le roi. Voilà une mode bien acharnée, une véritable rage. Bientôt le recueil de ces satires modèrhes iia aussi loin c^ue celui des Mazarinades. On pourra les appeler les Poissonnades (3

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C'étaient le peuple, le parlement et quelques grands, qui poussaient aux satires contre Mazarin ; on soupçonne aujourd'hui plus d'un haut personnage de n être pas étranger à celles-ci.

25 avril. — Quand la duchesse de Bouf fiers entendit annoncer la disgrâce de M. de Maurepas, elle s'écria : « Voilà donc enfin la vie de Mme de Pompadour en sûreté !» — Il parait de nouvelles chansons contre le roi et contre la marquise ; chansons pires que toutes les autres. On dit que ce sont les amis de M. de Maurepas qui les font courir, pour prouver qu'il n'était pas auteur ou fauteur des autres.

3 mai 1749. — On en aura pour longtemps à dire sur la disgrâce de M. de Maurçpas. 11 avait fait lui-même une chanson, et il était prouvé que ce ne pouvait être que lui. On avait soupe quatre seulement aux cabineh : le roi, la marquise, Mme d'Estrades et M. de Maurepas, La marquise avait un bouquet de jacinthes blanches : elle le rompit, il se répandit. Le lendemain parut cette chanson :

Par vos façons nobles el franches^ IriSf vous enchantez nos cœurs ;

Sur nos pas uoiis semez des fleurs, Mais ce ne sont que des fleurs blanche»,

9 mai 1749. — Une quinzaine avant sa disgrâce, M. de Maurepas reçut la visite de Mme de Pompadour et de Mme d Estrades. La première lui dit -: « On ne dira pas que j*envoie chercher les ministres, je viens les chercher. » Puis elle ajouta : « Quand saurez-vous donc les auteurs des chansons ? » M. rf« Maurepas répondit : « Quand je le saurai, je le dirai au roi. » La marquise répliqua : « Monsieur, vous faites bien peu de cas des maîtresses du roi. » — M. de Maurepas : « Je les ai toujours respectées, de quelque espèce qu'elles fussent. » Sur cela, ou s^est séparé.

12 rnai, — On raconte que la disgrâce de M, de Maurepas est arrivée ainsi : que depuis quelque temps Mme de Pompadour faisait coucher près d'elle un chirurgien ; que cela a impatienté le roi, qui lui en a demandé la cause ; qu'elle a dit enfin qu'elle craignait le poison de M. de Maurepas et qu'elle a été la principale cause de son

exil.

La reine désobligeait infiniment le roi lorsqu'elle apprit la disgrâce de M. de Maurepas. Mme

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d'Aumont la manda par un courrier à sa mère, la maréchale de Duras. A l'instant il y eut chez cette dame grande assemblée, qui dura jusqu'à onze heures. Elle était composée de la reine, de M. le Dauphin et de Mesdames. La reine pleura continuellement pendant deux jours. A tous ceux qu'elle rencontrait, elle leur serrait la main, et leur disait : N' êtes-vous pas bien fâché pour ce pauvre Ji. de Maurepas ? Le roi a su tooit cela.

Il avait été question de l'envoyer à Issoire, comme M. de Chauvelin ; ce fut un radoucissement de ne l'exiler qu'à Bourges.

Ce qui a le plus avancé sa disgrâce, ce fut un mauvais discours qu'il tint chez la maréchale de VillarSy le jour où il avait reçu la visite de la marquise de Pompadour. H tint ce discours devant plus de trente personnes, maîtres et valets. On lui dit qu'il avait reçu le matin une belle visite. « Oui, répondit-il, celle de la marquise. Cela lui portera malheur. Je me souviens que Mme de Mail l y vint aussi me voir deux jours avant que d'être renvoyée par Mme de Châteauroux. Je leur porte malheur à toutes. » 11 n'en faut pas davantage, je le sais, pour donner envie au roi de faire mentir de telles annonces, et pour

î, lOVIS XV, SES »!AÎTT.F,SSFS, IF. PABC AUX CF.RFS

produire le contraire précisément de ce qui est

prévu.

30 mai 1749. — L'on ne doute pas présentement que la cause du renvoi de M. de Maarepas ne soit la crainte du poison par Mme de Pompadour. Il est vrai que je ne tiens ceci que de personnes attachées à M. de Maarepas. La marquise affectait de dire continuellement qu'elle aurait ce sort, de la même main qui avait empoisonné Mme de Chûleawoux si à propos pour ce ministre. Elle avait toujours un chirurgien couché près de son appartement avec du contrepoison. Cela fatiguait le monarque, qui a voulu se délivrer enfin d'une si grande crainte.

On a nouvelle que M. de Maarepas se porte bien à Bourges, qu'il s'égaye, qu'il monte à cheval qu'il lit beaucoup. On a refusé a Catjlas la permission de l'aller le voir. Qu'il est malheureux '. je le plains. 11 ne peut espérer son retour au ministère que par la mort de notre cher souverain.

Aoûl 1749. — On a arrêté ce» jours-ci quantité d'abbés, de savants, de beaux esprits, et on Jes a menés à la Bastille, comme le sieur Diderot, quelques professeurs de l'Université, docteurs de

DL

JOURNAL-MÉMOIRES DE d'arOEXSON 29

Sorbonne, etc. ÏU sont accusés d'avoir fait des vers contre le roi, de les avoir récités, débités, d'avoir frondé contre le ministère, d'avoir écrit et imprimé pour le déisme et contre les mœurs ; à quoi l'on voudrait donner des bornes, la licence étant devenue trop grande. On prétend arrêter ainsi les mauvais discours des cafés et promenades, et tous les libelles indécents qui courent Paris.

— On a arrêté encore d'autres beaux esprits, comme l'auteur de VHisloire des sonnettes. D'un côté, l'on se plaint que ceci devient inquisition, que les prisons sont teHement pleines qu'il faut mettre les prisonniers à Vincennes et ailleurs ; de Tautre, on dit que c'est bien fait de déraciner la licence d'écrire autant que l'on fait aujourd'hui contre le roi, contre Dieu et contre les mqeurs.

11 a paru un poème de deux cent cinquante vers horribles contre le roi ; il commence par : Réveillezvous, mânes de Ravaillac ! Le roi, l'ayant entendu hre, dit : « Je vois bien que je mourrai comme Henri IV. » Gela lui fait une peine cruelle, et avec raison. Le roi est sensible plus qu'homme du monde, il souhaite d'être aimé. Véritablement, que ne se sert-il d'hommes aimant le peuple et la vertu ?

,0 .Oms XV, SES MAÎTRESSES, LE PARC AUX CERFS

Réilexwn. sur la cour et le caractère de Louis YV, - 21 août 1749- — La marquise de Pompadour est fort changée et change chaque jour jusqu'à devenir squelette. Le bas du visage est jaune et desséché. Pour la gorge, il n'en est plus question. Cependant le monarque, par habitude la traite charnellement mieux que jamais. Habitude en amour, voilà la source des plaisirs chez les honnêtes gens. Certes M. de Bichelieu guette le moment du changement, et tout sera arrangé de façon que le roi ne sente ni vide ni intervalle. C'est sans doute pour prévenir ces machinations que la marquise tient le roi en courses perpétuelles, de façon à ne pas laisser un moment à la réflexion. Hélas ! voilà le grand art des tyrans de nos maîtres ! On commença de subjuguer ainsi les rois fainéants de la première race. Les dignes favoris, les amis vertueux, au contraire, cherchent à faire paraître le roi ; et, pour qu il paraisse mieux, le font être. Jamais les minirstres n^ont été si divisés qu'ils le sont, ni si unis. Chacun est également le maître chez soi. Tout ce qui travaille avec le roi est également ministre, et sans la moindre subordination de Tun à l'autre. SHls s'accordent, c'est par hasard, et jamais le souverain ne les accordera. Le plus petit dépar-

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SI

tement est aussi absolu dans son district que le plus grand. Chacun travaille à persuader le roi que sa gloire gît là dedans ; que plus il éloigne les apparences de premier ministre, plus il est et sera grand. Cette jalousie du vizirat serait bonne à un prince qui gouvernerait, départagerait, goUiciterait et imaginerait beaucoup par lui-même. Mais à la place de ces réalités, c'est le vide qui règne. Chacun tire à soi, chacun est impuni. Personne ne concourt aux principes généraux du gouvernement. Tout se traverse, tout se croise pour le bien commun. Voilà ce qui me fait dire que jamais nos ministres n'ont été plus divisés, ni plus réunis. Cest une nouvelle esp-îce de gouvernement, une république, non de citoyens assemblés pour considérer le bien de l'Etat et y concourir, mais de chefs de chaque parti qui ne songent qu'à leur seule aftaire : l'un à la finance, l'autre à la marine, l'autre à la guerre, et qui y attirent tout, chacun selon ses talents plus ou moins persuasifs. Ce sont en vérité des esclaves

bien sages.

L'air de sagesse dans les entreprises séduit grandement le monai(iue, d'où suit une grande indécision et uae extrême lenteur dans les délibérations. Par ce principe, mon frère a pris le

plus graiiJ ascendant sur Tespiit du maître. Pouf les courtisans, il leur faut le ton de violpncc, entremêlé de fleurettes, pour emporter quelque

chose.

Un des plus vifs plaisirs de notre monarque e$t

de bien dissimuler et simuler une disgrâce ; de dire à un homme qu'il doit renvoyer le lendemain : Tenez'vous prêt demain à iravailler avec moi... Divertissez-vous bien à la noce où vous allez. . . A liez à BamboiiilleUfy serai aussitôt que vous, etc. Par là chacun tremble dans sa place, et se sent ébranlé au plus grand moment de faveur.

21 août 1749. — Le nommé Diderot, auteur du livre obs-cène des Bijoux indiscrets et de V Aveugle clairvoyant, a été interrogé dans sa prison à Vincennes. Il a reçu le magistrat (on dit même que c'est le ministre) avec une hauteur de fanatique. L'interrogateur lui a dit : « Vous êtes un insolent, vous resterez ici longtenps. » Ce Diderot venait de composer, quand on l'a arrêté, son livre surprenant contre la religion, qui a pour titre le Tombeau des préjugés (9).

2 septembre 1749. — Crécg, maison de campagne de la marquise de Pompadour^ que j'ai vue

iOOftNAL-MÉMOlRES DE d'aRGENSON

hier (10). Me trouvant dans le voisinage, j'ai été m'y promener. Ce sera magnifique. J'y ai trouvé tout fort convenable, propre à un particulier, propre à un prince ; de grands communs et des écurieâ. Il n'y a point en tout cela de superfluité intolérable pour une femme redevenue dans l'état privé. On en a vu quantité de semblables et plus excessives encore à des particulière. Il y a uii fond, un escarpement pour une petite rivière au foiïd de cet abîme. Oh n'en voit qu'un revers aride, mais que l'on orne, en le regardant de la maison. Le reste ne se découvre que lorsque Ton est au bord de la terrasse. Là, on a détourtié le cours de la petite rivière de Biaise, pour le rendre plus plaisant et plus agréable de la terrasse. Pendant qu'on le détournait, pourquoi tï'a-f-on pas rendu son cours plus synfiétrique relativement à la terrasse ? On accuse de toiit ceci Messieurs des bâtiments du roi, de chercher à faire et à défaire, pour exercer leuï» èmj)ire et prat?c(uet leurs profits. Véritablement on verra que cette rivière sera redressée comme |è le dis. On m'a conté quantité dé pareilles pratiques dans ce bâtiment, comme de rebâtir peu à peu la carge, après avoir repris les fondatioiis âous œuvre. Enfin, on dit que ce château coûte au roi des sotiitncû

immenses, et que depuis qu'il en est question, la recelte de Dreux et celle de Verneuil n'ont pas envoyé un sou à Paris, les fonds ayant été employés à Crécij, Au reste Mme de Pompadour a déJM 50, et en achetant Majainville elle aura ôO.OOO livres de rentes en ce pays. Elle a déjà 40.000 livres de rentes autour de Pompadour, qui est je crois en Guienne. Cela lui fera en tout cent mille livres de rentes en fonds de terre. Le roi se déplaisait d'abord à Crécy ; mais il commence à s y plaire davantage. 11 y va séjourner imit jours de suite, y tiendra des conseils et y aura ses mi-^ nistres. On prétend qu'il enrendrale nom agréable au peuple, en y rendant des édits qui supprimeraient les impôts les plus onéreux. Dieu veuille qu'il en soit ainsi !

On annonce aussi que le roi irait faire une partie de plaisir qui est encore tenue secrète. C'est d'aller au Havre et à Dieppe, pour faire voir la mer à la marquise, et pour bien manger du poisson. Partie, dit-on, de vraie badauderie, et qu'inspire à Sa Majesté une véritable caillette. Un roi ne devrait se mouvoir que pour le bien public, et pour quelque objet sérieux et digne.

Que dira le public de cette partie de plaisir pour se donner des indigestions ?

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11 novembre 1749. — La marquise de Pompadour est sérieusement menacée de la poitrine. Elle a été incommodée et a eu des faiblesses. Cependant il fauttoujour marcher pour le roi, qui marche tant. On lui faisait prendre le lait pendant les campagnes du roi ; il n'y a pas moyen quand \o roi est avec elle, il faut courir, boire, manger. On prépare pour cet hiver de beaux ballets et opéras dans les cabinets, et elle y chantera. Il faut qu'il y ait dans cette beauté des forces inconnues, qui la maintiennent fraîche et belle au milieu de tant de fatigues, et avec une poitrine délabrée. Autrefois on eût dit que c'était un sort, un talisman, un anneau constellé.

10 décembre. — On retire de Fontevrauli les deux dames de France qui y étaient, et toutes ces princesses vont habiter Versailles, pour profiter de la bonne éducation et des grands exemples qu'on y voit. Ainsi tout Versailles va être augmenté de femelles, tant en chef qu'en suite. Rien ne ressemblera plus à un sérail. Les mœurs n y sont point trop mauvaises. On n'y voit point les désordres de Tamour, j'en conviens ; cette faculté si aimable et si naturelle a passé en habi-

de et ne cause point de trop mauvais effets à la

cour. Mais le grand article, c'est la dépense ; ce que coûte cette cour, bon Dieu ! et la dépense augmente chaque jour. Les bâtiments portent la désolation dans le royaume et le ruinent.

Le grahd tb-éâtre à Versailles va se reprendre à raile neuve du château, où Ton a construit sur ce dessein r appartement de la princesse de Conli, Pourquoi, dit-on, en construit-on un si cher au manège, {itiis un nouveau manège, puis un petit théâtre des cabinets ? Que de folies où le i-oi s'engage en bâtiments, depuis qu'il â prisloncle de sa maîtresso pour directeur des bâtîrfiéhts !

29 décembre 1749. — Là merquise de Pompadour va avoir l'appartement de Mme la comtesse de Toulouse, au-dessoù& ÏÏe cètùi du roi, et qu'on va faire accommoder à latnoderne. C'est celui qu'avait autrefois Mme de Moniespan, maîtresse du feu roi. De là grand mécontentement de la famille royale contre cette maîtresse. Mebdaroes de Trance, les deux aînées, espéraient l'avoir, et profiter des visites du roi, Tapï^ès-sôciper des jours de grand couvert en attendant que le souper de la marquise fût fini, comme eii profitait Mme la comtesse de Toulouse. Voilà, de cette affaire, le retour des deux dames cadettes de Frïince qui

Journal-mémoires de d*argensoS

ât

restent à Fonlevrault fort reculé ; ce qui tait fort haïr la marquise. On ne parle que des gros présents que lui fait le roi. Le beau diamant de feu Son Altesse Royale, la duchesse d'Orléans, vient de lui être donné poursesétrennes ; il est de plus de 80.000 livres. Le roi donne une terre à son frère proche de Mctrigny, terre achetée pour M. Poisson , son père. De plus, le contrôleur général vient de payer les dettes de ladite marquise, montant à 700.000

livres.

Lé roi doit se tenir à Trianon toiit Tété, tandis qu'on bâtîfa à Versailles, et personne n'y pourra venir s'il n'est mandé exprès, même les ministres ; ce qui déplaira et déplaît d'avance aux sujets du roi.

Il avril 1750. — îl n'y a rien de si besiu que la noce et les présents qui se préparent pour marier le fils de M. Brissarf, fermier général, avec Mlle de la Borde, fille du fermier général de ce nom, cousine de la marquise de Pompadcur ; ce sont des magnificences de princes. Quantité de femmes cherchent aujourd'hui à se mettre en pension aw courent de TAssomption, parce qu'on V va mettre mademoiselle Alexandrine, fille de la marquise de Pompadour, On bâtira un bel

38 LOriS XV, SES MAÎTRESSES, LE PABC AUX C^RFS

appartement pour cette enfant et une femme de qTialitf^ qui doit être sa gouvernante. On ne parle plus que de sottises pareilles.

On a donné à la duchnsse de Brancas, douairière, le petit château du Val, dans la forêt de Saint-Germain. Le roi a voulu qu^il restât tout meublé des meubles de la couronne, et que Fonianieuen fit Tinventaire. Celte duchesse est la grande confidente de Mme de Pompadour.

2b juin 1750. — C'est décidé I Le roi ne passera plus par Paris, allant et venant de Compiègne : on a fait un chemin à travers la plaine Saint-Denis, et on le pave. Le déjeuner esib Saint- Ouen, chez le duc de Gesvres, qui eni-retient le roi dans ce goût-là, pour en tirer quelque grâce. Le prétexte est d'abréger le chemin; comme, pour aller de Versailles à Fontainebleau, on a également établi un chemin autour de Paris.

27 juin 1750. — Il est très vrai que le roi a dit tout haut dans sa cour qu'il ne voulait point passer par Paris allant à Compiègne. « Eh quoi ! a-t-il dit, je me montrerais à ce vilain peuple, qui a dit que je suis un Hérode! »

4 juillet 1750. — Le roi et la marquise ne s'occupent que de cette mauvaise volonté du peuple, tandis que le prince aurait beaucoup voulu gagner rafîection de ses sujets. Il aime à être aimé, et c'eût été le plus heureux de ses souhaits d*y parvenir ; mais, environné comme il est, il n'en saurait découvrir les moyens. 11 est facile avec ses valets, et leur donne beaucoup d'extraordinaire pour tous ses voyages. Or il faudrait retrancher ces dons, et c'est à quoi on ne saurait parvenir. Personne n'ose le conseiller, ni l'exécuter. La marquise craint la valetaille ; MM. de Machault et de Saint-Florentin de même. Ainsi l'on reste comme on est. On s'attache aux impôts qui doivent rapporter beaucoup, comme le vingtième sur le clergé et les pays d'Etat. Cette année-ci promet beaucoup. On croit que l'on augmentera les tailles, au lieu de les diminuer. La cour absorbe tout, gouverne tout et détruit tout.

— De cette affaire-oi. on a relâché tous les gueux qui avaient été enfermés ; ils demandent l'aumône avec insolence. Le bas peuple est lier, les riches sont honteux : c'est l'anarchie qui commence.

Le peuple est calme, jusqu'à la première révolte. Le sieur Berryer^ Tintcndant de police, se montre

plus poli que ci-devant, au lieu de rorç:ueil bourgeois qu'il arborait.

4 aoâi 1750. — La marquise a acheté 300.000 livres la seigneurie de Sèvres aîvec la verrerie, ce qui lui vaudra 3Ô.000 livres de rente, avec le château de Beltevue (11) tout bâti pour lui servir de chef-lieu à ce domaine. Tout cela est encore d'une grande imprudence, et semble insulter le public, tandis que Ton se plaint tant de la misère et des impôts.

5 septembre 1750. — On commence à craindre pour la santé du roi. Il prend un bouillon d'une espèce particulière tous les matins ; on le purge tous les moi&. C'est afin de précipiter la digestion, fatiguée par la cuisine nouvelle. Rien n'use plus que cela, cela fait la vie courte et bonne.

M. le Dauphin s'appesantit fort. On doit craindre, ap^ès sa première jeunesse, lourdeur de corps et d'esprit, ce qui engendre maladie et fainéantise. Avec cela une petite dévof ion, qu'il tient de Tabbé de Sainl-Cyr, son sous-précerp^etfr, qtd est faux et hypocrite. Il est le seul de nos princes qui n'aime point la chasse ni aucun exercice.

*- Le roi est allé à la noce de h petite Poisson

JOURNAL-MÉMOiREg DE p'aRGENSON

avec le frère de Bourel (12), fermier général, qui s'est faite à Sèvres, et a voulu que tous les mi-ni s très y allassent.

— On vient de déclarer quatre dames de compagnie pour commencer décomposer la maison de Mesdames qui reviennent de Fontevrault. On ne sait plus où l'on logera tout cela à Versailles. Cependant on y bâtit de tous côté» pour augmenter les appartements de la cour ; on n'y voit partout que des maçons.

9 seplembre 1750. — Je suis venu dans une campagne proche de Choisy où était le roi. Le crédit de la marquise (13) est plus absolu que jamais.

En voici une preuve. Il s'agissait d'une personne que le roi abhorrait, en faveur de laquelle j'avais une fois sollicité la main-levée d'une lettre de cachet, en quoi j'avais été mal venu. Mme de Pompadour (lit un jour en présence du roi : a H faut que M... revienne » ; puis, se tournant vers M. de Maurepas, elle donna Tordre au nom du roi. Mais, dit M. de Maurepas, il faut que Sa Majesté l'ordonne. Le roi prit enfin la parole, et dit : « Faites ce tiue veut madame » ; et M... fut rappelé.

— Les bâtiments coûtent des sommes immenses.

4, LOmS XT, SES MAÎTRESSES, LE PARC AUX CERFS

On bâtit plusieurs nouveaux ermitages, Tun dans le buisson de Verrières, un autre près de Vaucresson Le château de Bellevue, près de Meudon, coûtera près de sept millions, tandis qu'on affecte de dire qu il ne coûtera pas plus de sept cent mille livres. Un homme des bâtiments ayant dit ce qu'il coûtait en présence d'un conseiller au parlement qui est espion de la marquise, dès le soir on lui a ôté sa place et on Va exilé.

15 septembre 1750. - G^mn qui arrivent de la cour disent que l'ennui du roi augmente chaque jour ; que ses voyages continuels sont le seul ren^de qu'il v trouve , que la marquise elle-même les déteste, mais qu elle les voit nécessaires pour maintenir Sa Majesté en bonne santé. A peine le roi est-il arrivé dans un nouveau lieu que la tristesse la plus noire le saisit et l'abat. Avec cela il veut aller d'une vitesse extrême, et crève ses gens et ses chevaux. Les gardes du roi etleurs chevaux sont excédés de l'extrême rapidité avec laquelle ils parcourent les chemins. Il lui conviendrait de toujours voyager ; et c'est ce qui est impossible à un monarque. Ainsi il tourne son axe de maisons en maisons, au lieu d'aller en avant.

JOURNAL-MÉMOIRES DE d'aRGENSON 4t

25 octobre, — On a représenté au roi qu'il y avait de l'imprudence à aller faire des séjours à Bellevue après Fontainebleau ; que ce château paraissait insulter au peuple et à sa misère ; qu'il ne fallait qu'une sédition pour aller au bout de la plaine de Grenelle, et y mettre le feu. Le roi paraît fort intimidé de pareils discours.

— La marquise ayant montré Bellevue à un seigneur étranger, lui a demandé si ce n'était pas la plus belle situation que l'on pût voir. 11 lui a répondu : « Oui, Madame ; car c'est en vue non seulement de tout Paris, mais de toute l'Europe. » E-n effet, ces constructions animent terriblement le peuple de Paris et des provinces. On se plaint de toutes parts, parce que, tandis que toutes ce» dépenses ont lieu à la cour, le peuple est misérable ; les impôts continuent et augmentent

20 novembre 1750. — La nouvelle duchesse de Luxembourg (Mme de Boufflers) a résolu de tenir une bonne maison cet hiver à Paris, et pour cela il faut des beaux esprits. Elle a persuadé Mme de La Vallière de donner son congé à Gélyottej chanteur de l'Opéra, et de s'attacher à sa place le comte de Bissy (14). Pour décorer la société, il a été résolu de faire celui-ci de l'Académie française.

JOURNAL-MEMOIRES DE D ARf.EXSON

44 LOLMS XV, SES MAtTHCSSES, LE PARC AUX CERFS

Ou y iA ^oaàé ses praeiitions sur une traduction du Boi palviole, de milord Boiingbroke. On a exigé de Mme de Pompadonv qu'elle remît la noniination de Piron à une autre fois ; et la marquise a conduit ceci avec beaucoup de finesse, ne se tenant que derrière le rideau, ce qui a pleinement

réussi jeudi.

M. de Bissy a été élu tout d'une voix pour remplacer l'abbé Terrasson à TAcadémie française. Ainsi Ton prétend opposer Thôtelde LuxejT^bourg à l'hôtel de DnrSiS,ei Bissy k Pont-de-Veyle. Nos mœurs françaises deviennent charmantes.

Le duc de La Vallière a dit à Gélyotte : « Quoique vous ne soy^z plus ami de ma femme, je veux que vous soyez toujours des miens. Nous vous aurons quelquefois à souper. »

'25 novembre 1750. — C'est aujourd'hui que commence le premier voyage de Bellevae. Le roi y va souper ce soir, et toule la cour y paraîtra en bel uniforme pourpre brodé d'or. Même les valets de chambre auront le même uniforme, dont la marquise donne le drap. Les vestes seront aussi pourpres, et d'une étoiïe fabriquée exprès à Lyon.

16 décembre 1750. — Mme (/<? Pompqdour

amuse le roi par des voyages et divers plaisirs qu'elle lui procure. Elle prévoit à chaque instant l'ennui qui va prendre le monarque, et de cette habitude résulte un grand pouvoir, bien plus que de celui de l'amour. La surintendance dts amusements et de leur variété lui donne celle du royaume, telle qu'on ne Va jamais vue à aucune favorite. Cependant le roi le sait, le voit, et peut la renvoyer d'un instant à Tautre. Cette résistance de mon frère le rend agréable au public, qui le regarde comme son seul protecteur. On assure de tous côtés les mieux instruits qu'il n'existe presque plus aucun plaisir d'amour entre elle et son royal amant. Aussi comptons que l'amour n'est plus le nœud de l'ascendant qu'elle a sur lui . Restent seulement :

1. L'habitude, qui peut beaucoup, à la vérité, chez les hommes doux et d'honneur comme est le roi.

2. La surintendance de ses amusements et l'attention soigneuse de prévenir ses moments d'ennui : opération négative pin tôt que positive, c'està-dire diminuant le mal plutôt qu'elle ne produit le bi^n.

3. La confiance, Tusage de soulager son cœur et son esprit avec cette dame, et c'est par là

qu'elle est parvenue à govverner les affaires de

l'État.

Mais contre ces trois articles peuvent militer:

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